Y-a-t-il une nature propre à la femme (et à l'homme) ?

Ecrit par Jean-François Vincent le 15 décembre 2012. dans Philosophie, La une, Société

La théorie du genre contre l’essentialisme catholique

Y-a-t-il une nature propre à la femme (et à l'homme) ?

Depuis qu’en 1949, Simone de Beauvoir proclamait : « on ne naît pas femme, on le devient », l’idée selon laquelle l’identité sexuelle n’est que le fruit d’une construction sociale a fait son chemin. Dans les années 90, Judith Butler a été une des pionnières des « Gender studies » ; son livre, Gender trouble, paru en 1990, est devenu une sorte de Bible. Pour elle, l’« identité » mâle ou femelle résulte non de l’expérience empirique, vécue, mais d’un « idéal normatif ». Cet idéal, c’est le couple hétérosexuel. La société fait donc violence aux individus par « une hétérosexualisation du désir qui requiert, institue et produit des oppositions asymétriques entre le masculin et le féminin, lesquelles sont perçues comme les attributs de ce qui est “mâle” ou “femelle” ». Il s’agit donc d’une « compulsory heterosexuality », d’une hétérosexualité obligatoire/compulsive. D’où une « oppression » dira même Charlotte Witt, auteure d’une « métaphysique du genre » (The metaphysics of gender), qui définit un véritable féminisme révolutionnaire visant à « reconfigurer » la société : « l’objet du féminisme, selon moi, est de retravailler et reconfigurer les structures sociales, de telle sorte qu’elles n’oppressent ni n’exploitent les femmes ».

« Identité » – aléatoire, imposée de l’extérieur par l’environnement – le mot lui-même renvoie à ce qui serait, à l’inverse, pour les adversaires de la théorie du genre, une nature innée, immuable et donc inviolable. Et tout d’abord, l’homme, au sens générique du terme, a-t-il une nature ? L’idée est ancienne. Les pythagoriciens, puis les platoniciens attribuaient une origine divine à l’âme, qui, à la mort, rejoignait sa patrie céleste. Le Judéo-christianisme pose Adam, Isha, le terreux comme étant façonné à « l’image et à la ressemblance de Dieu » (Gen 1,26). L’homme, différent et supérieur à l’ensemble de la Création, a ainsi des attributs divins. Sa « nature » distinctive, c’est d’abord l’intelligence, l’intellect actif, le « nous poietikos », que Moïse Maïmonide qualifiera d’« épanchement divin » (Guide des égarés 1, 1-2). C’est aussi la parole, le logos. « Logos sarx egeneto » dit le prologue de l’évangile de Jean : la parole s’est faite chair. Le propre de l’homme serait également sa « logocéité » selon l’expression d’un célèbre théologien orthodoxe du XXème siècle, ou, formulé de manière plus laïque, sa « structure cognitive », comme l’écrit Chomsky.

La notion même de « nature humaine » tire donc sa source d’une supériorité surnaturelle supposée, tirée de la révélation. Rien de surprenant, dès lors que chaque sexe soit doté d’une « essence », elle aussi définie par les textes sacrés. La carmélite, d’origine juive, Edith Stein, morte en déportation à Auschwitz et canonisée en 1998, est de tous les auteur(e)s catholiques celle qui a le mieux théorisé la « vocation » de chacun des deux sexes, notamment dans son ouvrage, Beruf des Mannes und der Frau nach Natur-und Gnadenordnung, la vocation de l’homme et de la femme selon l’ordre de la nature et de la grâce.

Partant de l’Epitre aux Ephésiens (Eph 5, 22 : « le mari est le chef (tête) de la femme, comme le Christ est le chef (tête) de l’Eglise », Stein attribue à l’homme une prééminence, « Vorrangstellung » : « la prééminence de l’homme se révèle en ceci que le Sauveur vient sur terre sous la forme d’un homme ». La femme, quant à elle, étant la porte (la Vierge Marie) par laquelle le salut entre dans le monde. Il en découle des rôles spécifiques : à l’homme « Kampf und Eroberung », la lutte et la conquête pour affirmer sa seigneurie sur le monde, conformément à l’ordre reçu de Dieu au commencement. A la femme, au contraire, sont dévolus le « Hegen, Huten und Bewahren », le soin d’autrui, la protection et la préservation. « Hegen », tout est dit ici : s’occuper de chérir, mais encore nourrir, ce que l’anglais rend par le terme « nurture ». Horresco referens,ce texte, paru en 1932, légitime les fameux trois « K », « Kinder, Kirche, Küche » – les enfants, l’église et la cuisine – aphorisme de Guillaume II, repris par Hitler dans un discours à l’organisation des femmes national-socialistes, en 1934.

Telle est la pente – ô combien dangereuse – de l’essentialisme : aboutir à une notion monolithique et immuable d’un éternel féminin (ou masculin), d’où résulteraient des fonctions spécifiques tant dans la famille que dans la société. Fatum de la naissance. D’un autre côté, la théorie du genre introduit un autre fatum, celui de l’environnement, qui prédétermine l’identité et l’orientation sexuelle des individus. Tenants de l’inné, comme tenants de l’acquis, tous ont en commun d’être déterministes : les caractéristiques propres aux hommes et aux femmes relèvent d’un destin et non d’un choix. Et la liberté dans tout cela ? Pour reprendre la célèbre phrase de cette chère Simone, je dirais que l’on est, non pas seulement tel que l’on naît, mais aussi – et surtout – tel que l’on se fait.

 

Jean-François Vincent

A propos de l'auteur

Jean-François Vincent

Jean-François Vincent

Directeur de publication

Membre du Comité de Rédaction et rédacteur

Traducteur au Conseil de l'Europe

Ancien professeur certifié d'anglais

Ancien diacre à la cathédrale russe saint-Alexandre Nevski de Paris

Maîtrise d’anglais

Licence de philosophie

Licence de droit

Diplômé de l’institut de théologie orthodoxe Saint-Serge

Commentaires (4)

  • Mélisande

    Mélisande

    17 décembre 2012 à 21:54 |
    (suite) d'où un pouvoir effrayant pour beaucoup d'hommes, dont ceux de l'église catholique.. qui a justifié encore aujourd'hui, son asservissement par l'homme, le sexe masculin.Il représente le visible, la rationalité, et elle, l'invisible..Il doit y avoir réconciliation des deux principes dans la lumière. Ce sont des archétypes, dont nous ne sommes que des reflets , dans la vaste temporalité de l'histoire humaine. Ils sont et seront de toute éternité.

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  • Mélisande

    Mélisande

    17 décembre 2012 à 21:49 |
    C'est du féminin cosmique , que naît l'homme: une forme d'immanence qui génère deux identités sexuelles bien distinctes, qui se doivent d'être acceptées pour mener à bien l'accomplissement de chacun: c'est une façon d'accepter le "canevas" divin, sans soumission ni esclavage...Et de se construire à partir de cette acceptation qui passe par la conscience.
    On naît femme et on le devient par l'acceptation profonde de son identité sexuelle, en dehors des aliénations historiques qui ne manquent pas.
    C'est un décret cosmique, on doit se faire à partir de cette acceptation profonde. Changer de sexe, vouloir devenir femme si l'on est homme et vice versa , est une forme de toute puissance qui conteste la Création originelle, et de ce fait , sans être condamnable par aucune société humaine, , est vaine , mais sur un plan cosmique.La femme donne naissance, elle est "le jardin de Dieu", la plus proche de lui par sa capacité à enfanter, d'où un pouvoir extraordn

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  • Danielle Alloix

    Danielle Alloix

    16 décembre 2012 à 16:35 |
    un peu savant, mais à la portée de tous, comme souvent avec vous ; sujet des plus " in " de l'actu ; on peut vous lire dans les manifs ! moi, ça m'a ramené tout droit à Simone ; " le deuxième sexe" a été " le" livre de ( je crois) ma vie ; déterminant des axes dès l'adolescence, les confortant depuis ; vous le dîtes : merci S de B, et après elle, toutes les autres

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