Religions

Qu’est-ce que la religion ?

Ecrit par Jean-François Vincent le 17 février 2018. dans La une, Religions, Littérature

Recension du livre de Rémi Brague, Sur la religion, Flammarion, 2018

Qu’est-ce que la religion ?

Vaste sujet, en effet, que soulève l’essai de Rémi Brague, universitaire catholique, professeur émérite à la Sorbonne et à l’université de Munich. Son livre – aux dimensions somme toute réduites – est foisonnant. Je me bornerai à analyser la réponse qu’il donne à la question qui sert de titre à ma chronique.

Religio vient de religere, « relire avec un soin scrupuleux » les préceptes d’un culte ; mais toute une tradition renvoie le mot à religare, « relier ». Il faut dire que bien des indices plaident en faveur de cette étymologie, ainsi par exemple pontifex (pontife), le pontifex maximus étant littéralement un « pontonnier », celui qui jette un pont – pons + facere – entre les dieux et les hommes.

Ce pont, au Moyen-Âge, devient une sorte d’hommage vassalique : l’homme fait une sorte de pacte avec Dieu en le reconnaissant comme son créateur, en échange de quoi Dieu lui accorde sa bienveillance. Ce pacte fut rompu par Adam, d’où la chute. Dans son célèbre ouvrage, Cur Deus homo, pourquoi Dieu s’est-il fait homme ? Saint Anselme de Cantorbéry explique ainsi la punition divine : « l’homme était incapable de réparer l’offense qu’il avait faite. Seule une punition (poena) ou une réparation étant en mesure de restaurer l’honneur de Dieu ».

La grande nouveauté apportée par les religions monothéistes se concentre, en vérité, dans la personnalisation de la divinité : celle-ci n’est plus le premier moteur d’Aristote qui met en branle la mécanique céleste, ou même la causa sui, la cause de soi, que décrit Spinoza, elle revêt le caractère d’un être-personne auquel on peut s’adresser, parce qu’il écoute, répond, voire exprime lui-même des sentiments humains (colère, amour, jalousie, etc.). Un anthropomorphisme que conteste Kant (cf. La religion dans les limites de la simple raison), mais qui n’en constitue pas moins la donnée fondamentale du christianisme.

Ce dernier définit Dieu comme l’Amour (1 Jean, 2, 14), irrationalité absolue qui pousse Brague à proposer la justification suivante : « on pourrait peut-être parer cette objection en faisant valoir qu’il existe une forme rationnelle d’amour, là où celui-ci n’apparaît pas comme une passion mais comme une volonté ferme, voire faisant l’objet d’une promesse ». « To love is an act » confirme en écho le psychologue américain Stephen Covey ; il reste que le Dieu chrétien se montre éminemment « passionnel » (cf. le sens religieux du terme : la Passion sur la croix), au point qu’un autre philosophe catholique, Jean-Luc Marion, n’hésite pas à « érotiser » Dieu (cf. Le phénomène érotique, 2003) niant la distinction classique entre l’agape, forme altruiste et éthérée de l’amour, et le fameux eros, possessif et accaparant…

La transformation intimiste de l’au-delà à l’époque moderne

Ecrit par Jean-François Vincent le 08 avril 2017. dans La une, Religions, Histoire

La transformation intimiste de l’au-delà à l’époque moderne

Objet de terreur (cf. Delumeau) ou de folle espérance, l’après-vie a longtemps été conçue d’une manière statique : calquées sur le modèle pré-copernicien du monde, les demeures infernales ou paradisiaques des trépassés se confondaient avec le triplex habitaculo de l’univers. Au centre de la terre, les damnés ; sur terre, les vivants ; au ciel, les élus. Encore faut-il distinguer l’espace compris entre le globe terrestre et le firmament, voute solide (ferme comme son nom l’indique) où sont accrochées les étoiles fixes – le coelum – du coelum empyreum ou ciel du feu (pyros en Grec), siège de la divinité, monde des anges et des saints. Les uns comme les autres étant principalement investis dans la contemplation et la louange. La vision de Dieu – visio beatifica à l’opposé de la visio miserifica (misérifiante !) des âmes en enfer – suppose, en effet, une connaissance intime de Celui-ci, accaparement béatifique qui exclut toute autre forme d’activité. Au point que même l’amour du prochain passe au second plan : l’on aime l’autre en Dieu. « Aucune créature ne peut contribuer au bonheur d’un bienheureux » écrit Saint Thomas. Ainsi La belle Béatrice ayant conduit Dante, en songe, jusqu’à l’empyrée – « il cielo che è pura luce » – abandonne froidement ce dernier pour retrouver son divin et incomparable rival du Cantique des Cantiques. Encore en plein XVIIème siècle, le célèbre janséniste Pierre Nicole écrira, dans son Essai sur la morale : « l’homme est créé pour vivre une solitude éternelle avec Dieu seul ».

Tout change avec Emanuel Swedenborg, théosophe mystique suédois du XVIIIème siècle, dont l’œuvre principale, Du ciel et de l’enfer, eut un retentissement considérable tant dans le protestantisme que dans le catholicisme. Première innovation de taille : plus jugement particulier au moment du décès, cette anticipation fatale du jugement dernier, dogmatisée par le concile de Florence de 1439. « Il dépend de l’homme seul de décider de l’endroit où il va passer son éternité ». Plus de rétribution, par conséquent, mais une forme étonnamment moderne de développement personnel. Le défunt peut, de la sorte, devenir progressivement un ange et la damnation se borne à sanctionner un refus de s’améliorer.

Autre révolution théologique : la mort ne se conçoit plus comme un face à face solitaire avec Dieu, mais inclut une sociabilité céleste, en particulier avec les conjoints. Les « plaisirs conjugaux » font partie intégrante de cette nouvelle version de la communion des saints. Bien sûr, Swedenborg ne verse pas dans la pornographie et prend soin de distinguer l’amor conjugalis, terrestre, de l’amor conjugialis (paradisiaque, c’est-à-dire innocent et sans concupiscence lubrique). La suggestion enflammera d’ailleurs l’esprit de ses contemporains, tel le poète allemand Christoph Martin Wieland, qui n’hésite pas à écrire que « dans un paysage bucolique, hommes et femmes nues se rencontreront, jouiront de la beauté de la nature et s’adonneront aux plaisirs amoureux ». Certes, la nouveauté n’était que relative ; déjà au XVème siècle, l’humaniste Lorenzo Valla (1405-1457) avait substitué la volupté à la sainte béatitude. Dans son De voluptate, il écrit hardiment que cette voluptas aura son prolongement dans le siècle futur, « in futura ».

Ce vivre ensemble post mortem s’applique également – et peut-être même avant tout – à la famille. L’évêque Wilhelm Schneider fit paraître en 1879 un petit traité dont le titre dit tout : Das Wiedersehen im anderen Leben, l’au revoir dans l’autre vie, dans lequel il trouve les mots suivants pour apaiser le déchirement de la rupture : « les liens affectifs seront renouvelés et définitivement scellés ». Oui, désormais la mort semble n’être plus qu’un au revoir. La romancière américaine – féministe et spirite – du XIXème siècle, Elizabeth Stuart Phelps, poussera l’idée très loin dans son livre, Gates ajar, les portes entre-ouvertes (de l’au-delà, bien sûr !). Une description idyllique dans laquelle les familles, de nouveau réunies, vivent dans des maisons en tout point comparables à celles de l’ici-bas et participent aux diverses activités auxquelles elles avaient l’habitude de se consacrer.

Cet espoir continue de hanter les endeuillés d’aujourd’hui. Ma propre mère conçoit l’outre-tombe comme des retrouvailles avec les siens (ses parents, mon père et moi aussi évidemment, quand mon heure sera venue), une sorte de pique-nique aux cieux… « Et Dieu, dans tout ça ? ». Je le lui pose quelques fois pour la taquiner (car elle est croyante). Réponse, mais ô combien significative : « Ah, tiens ! Je l’avais oublié… »

Comprendre le djihadisme : les deux approches

Ecrit par Jean-François Vincent le 03 décembre 2016. dans La une, Religions, Société, Littérature

Recension des livres Comprendre l’Islam politique, François Burgat, éd. La Découverte, 2016 ; et Le djihad et la mort, Olivier Roy, Seuil, 2016

Comprendre le djihadisme : les deux approches

Deux approches, deux regards, en effet, deux directeurs de recherche au CNRS. Mais une constante : disculper l’Islam en tant que religion. A la différence d’autres – Alain Finkielkraut en particulier – ni François Burgat, ni Olivier Roy ne voient, dans la vague terroriste, le symptôme d’un choc des cultures ou des civilisations.

Burgat s’inscrit dans la lignée de Gilles Kepel et du « ressac rétro-colonial » : la violence actuelle est un legs de la colonisation « à défaut d’en représenter l’aboutissement, l’islamisme, troisième étage de la fusée de la décolonisation, manifeste l’accélération du processus de repositionnement du Sud dominé à l’égard du Nord ». Au fait, quels étaient les deux étages précédents ? Le premier rime avec occidentalisation, synonyme de modernisation, faire comme l’ex-métropole. Ce fut l’attitude d’un Bourguiba ou d’un Ben Ali. Le deuxième étage étant celui de la marxisation : occident toujours, mais un occident dissident, le rêve nassérien du nationalisme pan-arabe laïc, rêve qui se fracassa sur la cuisante défaite de la guerre des six jours ; « l’islamisme de l’imam de Qom, nous dit Burgat, détrônait l’arabisme des émules de Nasser ». Si l’on ajoute à cela la mémoire des exactions du colonisateur – des canonnades de 1925 au Liban ou des massacres du Nord-Constantinois de 1945 – aggravée par l’identification aux palestiniens dans leur lutte antisioniste, ainsi que, dernièrement, par les expéditions néocoloniales des Bush père et fils, l’on comprend, dès lors, que l’Islam politique se veuille radicalement autre, radicalement non occidental.

Cette altérité est d’abord culturelle. Il s’agit de « parler musulman », « c’est par ce biais, écrit Burgat, que la société dominée prend conscience que son univers symbolique est discrédité, périphérisé, marginalisé et qu’elle est en train de “s’indigénéiser” ». Une démarche similaire – quoique laïque – s’observe pareillement chez le PIR, le Parti des Indigènes de la République. A l’extrême, certains vrais-faux Chrétiens d’Orient changent de nom, « j’ai toujours préféré dire, avoue l’un d’eux, que je m’appelais Georges. Aujourd’hui je vais oser dire mon vrai nom. Je vais oser dire que je m’appelle Mohamed ». Bref, une sorte de « muslim pride ».

Les conséquences ? Une espèce d’« allophobie », une hantise de l’Autre, chez les non musulmans : « l’Autre, on l’a dit, avant d’être musulman, a d’abord été arabe. Avant que l’alchimie de l’affirmation islamiste nous fasse quitter l’ère des “fellagas” pour entrer dans celle des “intégristes”, l’altérité ethnique et linguistique avait largement suffi à nourrir, à son égard, de puissants réflexes de rejet ». L’islamophobie n’a jamais été que le paravent d’un racisme anti-arabe. « A gauche, comme à droite, continue Burgat, la surenchère électoraliste s’est organisée pour capitaliser les dividendes d’une mobilisation contre l’extrémisme des “djihadistes” français. Mais tous ceux qui font leur miel électoral de la peur que suscite ce nouveau fléau contribuent, consciemment ou non, à le fabriquer ».

La transparence théologique d’une réalité implexe

Ecrit par Didier Ayres le 30 avril 2016. dans La une, Religions, Littérature

à propos des dits et maximes de Raymond Lulle Raymond Lulle, éd. Arfuyen, col. Ainsi parlait, 2016, 13 €

La transparence théologique d’une réalité implexe

1. Le sage aura soin de rechercher la sagesse de tous les anciens, et il fera son étude des prophètes.

2. Il conservera dans son cœur les instructions des hommes célèbres, et il entrera en même temps dans les mystères des paraboles.

3. Il tâchera de pénétrer dans le secret des proverbes et des sentences obscures, et se nourrira de ce qu’il y a de plus caché dans les paraboles.

Ecclésiastique de Jésus, fils de Sirach, XXXIX

 

Gagner l’intelligibilité d’une partie de l’œuvre de Raymond Lulle, est rendu possible par ce nouveau livre des éditions Arfuyen, dans une traduction de Jean-Claude Morera et Francesc Tous Prieto, en présentation bilingue catalan/français. Et pour moi qui connais mieux Eckhart ou les principes taoïstes, ce voyage latéral au milieu de l’œuvre de l’auteur que Francesc Tous Prieto présente comme un « converti enflammé par l’amour de Dieu », a été mouvementé, capiteux et presque violent. Car on y rencontre à la fois la dimension spirituelle d’un croyant et la présence presque systématique auprès de ce corps spirituel, du corps charnel. Donc, nous sommes sollicités, avec l’auteur catalan, à regarder avec force – oui, peut-être même avec une certaine violence apostolique – la coupure, ou plutôt la pliure, ce qui fait jonction de ces deux termes. Et cela dans la langue claire de celui qui fut troubadour avant de se livrer entier à la croyance en Jésus-Christ.

Pour preuve de l’intérêt de cette possibilité qu’offre la langue de Lulle, et en faisant confiance dans les traducteurs de l’ouvrage, il faut pénétrer cette réalité implexe qui feuillette corps et âme, et voir avec quelle radicalité et force soudainement tout devient lumineux. Par exemple au sujet si complexe de la Trinité, un simple passage de Lulle en vient à bout en cinq lignes.

Aimable fils, Dieu le Père engendre Dieu le Fils, et de Dieu le Père et de Dieu le fils procède Dieu le Saint Esprit, et tous trois sont un seul Dieu, qui est immobile, sans lieu ni quantité ni temps, car dans l’essence éternelle et infinie et dans l’œuvre qui est par toute son essence éternellement infinie, ne peuvent être ni temps ni quantité ni lieu ni mouvement.

Ou encore, cette maxime morale qui pourrait être tirée du Livre de la Sagesse :

Sois ferme en ton courage afin de n’avoir pas à te repentir ; sois mesuré dans tes mains pour ne pas être pauvre ; réfrène ta langue pour ne pas être repris ; écoute pour comprendre ; questionne pour savoir ; donne pour recevoir ; rends ce qui t’est confié afin d’être loyal.

Et aussi – un peu dans le désordre – la qualité de la prière, véhicule parfois mystique de la foi en Dieu :

Si tu es en colère, mon fils, n’en conçois nulle tristesse en ton cœur, ni non plus si tu as quelque souffrance, si tu veux être joyeux, rassuré, reposer ton âme, incontinent donne-toi à la prière, car la prière a une si grande vertu que tout homme souffrant, en colère, abandonné, honteux, elle l’honore, le console, le repose, le réjouit. Et sais-tu pourquoi ? Parce que la prière est l’intermédiaire entre l’homme et Dieu.

Je parlais en supra de la coupure du corps spirituel, et son miroir intelligible dans l’âme, d’avec le corps charnel, qui reste notre seule habitation humaine ; eh bien cette coupure permet de voir s’exercer dans un langage très simple, parfois chantant ou parfois très mental, une terrible logique, implacable, qui suit l’enivrement de cette matière combustible qu’est l’amour de Dieu au milieu de questions primordiales de la religion catholique. Car cette œuvre mystique est écrite dans l’Espagne des reconquêtes chrétiennes et Lulle arme l’intelligence pour débusquer le vrai Dieu.

Il ne faudrait pas non plus oublier au milieu de ces simples lignes que je rédige au fil de ma lecture, la belle invention du rapports de deux termes : l’Aimé et l’ami. J’y ai reconnu la dialectique du Je et du Tu chez Martin Buber, philosophe de la question de l’identité ontologique, en résumant brutalement.

Dialectique de Job, peut-être une œuvre qui s’écrit au commencement de l’implantation du franciscanisme en Europe, ou encore textes qui accompagnent la lecture historique de Paul ou de Jean, ou qui pourrait être une littérature proche de l’Antoine de Padoue qui christianise l’Afrique ? Nous sommes dans cette réalité historique complexe. Mais cette connaissance théologique à laquelle il faut se référer, permet et autorise l’alliance du corps incarné et désincarné. Peut-être, cette œuvre peut-elle servir une mystique moderne, dans une modernité débarrassée de ses préjugés matérialistes, et propre à faire sienne la force éthérée de la foi ? Si tel est le but poursuivi par Lulle, les sept siècles qui nous séparent de lui n’ont rien ôté de la clarté de ses paroles.

Faut-il cacher sa judéité ?

Ecrit par Jean-François Vincent le 23 janvier 2016. dans La une, Religions, Actualité, Société

Faut-il cacher sa judéité ?

Opinion

 

Après l’agression à la machette dont a été victime, le lundi 11 janvier, un professeur juif, à Marseille, au seul motif que sa kippa révélait sa judéité, certains s’interrogent : ne vaudrait-il pas mieux s’abstenir d’afficher si ostensiblement son appartenance au Judaïsme ?

Le grand rabbin Haïm Korsia n’est pas de cet avis. Il a encouragé chaque spectateur du match de Coupe de France OM-Montpellier, qui aura lieu à Marseille, le 20 janvier, à couvrir sa tête d’une kippa, en guise de solidarité.

Il faut dire que l’antisémitisme, en France, fait rage. Une écrasante majorité des actes racistes, recensés par la CNCDH (Commission nationale consultative des droits de l’homme) sont de nature antisémite : 719 rien que pour les dix premiers mois de 2015, contre – seulement, si l’on peut dire – 400 actes islamophobes, qui ont, eux aussi, explosé. Le résultat ne se fait pas attendre, il s’exprime par le nombre d’alyoth : 7900 pour l’année 2015, 700 de plus qu’en 2014. On assiste ainsi à un véritable exode des Juifs de France vers Israël…

Les causes de tout cela ? Elles sont multiples, bien sûr ; mais, en général, on occulte la principale d’entre elles, l’antisionisme virulent qui sévit depuis l’opération contre Gaza. Stade ultime d’une méthodique diabolisation : d’abord la politique de Netanyahou, assimilé à Hitler, puis Israël dans son ensemble, dont la création – une catastrophe, « nakba » – a spolié dès 1948 et continue de spolier les Palestiniens, enfin les communautés juives de par le monde, « collabos » de ce nouveau nazisme.

Rien de bien récent toutefois. Déjà, le 10 novembre 1975, la résolution 3379 de l’ONU déclarait que « le sionisme est une forme de racisme et de discrimination ». Et le 21 octobre 2010, se tenait, à la prestigieuse université de Cambridge, un très sérieux colloque sur le thème « Israël, état voyou », organisé par Laurence Booth, la sœur de Tony blair. Mais désormais les choses prennent une dimension jamais vue précédemment. Viviane Teitelbaum, par exemple, députée bruxelloise et échevine de la commune d’Ixelles, se voit assaillie de mails et de tweets du genre « Gaza = Auschwitz », ou encore « Juifs belges = complices et collabos ».

Face à une telle offensive, le pire serait de céder. Ôter les kippas reviendrait à faire le jeu des antisémites. D’ailleurs en suivant un pareil raisonnement – inspiré au moins autant par la trouille que par la laïcité – les Chrétiens coptes, en Égypte (spécialement les prêtres, jamais en soutane) devraient raser les murs, pour ne pas « provoquer » les islamistes. Ou même, ici en France, les hommes musulmans devraient ne pas porter le kufi, calot blanc symbole de l’humilité devant Dieu, afin de ne pas susciter l’ire des racistes anti-arabes.

Quant à moi, tout goy que je suis, je vais, de ce pas, suivre le conseil du rav Korsia et m’acheter une kippa.

Les maladies de l’islam et de l’Europe : nihilisme violent contre nihilisme doux

Ecrit par Bernard Bourdin le 23 janvier 2016. dans La une, Religions, Société

Les maladies de l’islam et de l’Europe : nihilisme violent contre nihilisme doux

Les événements dramatiques du vendredi 13 novembre ont suscité une émotion légitime dans notre pays d’autant plus qu’ils font suite à ceux du 7 janvier. Mais au-delà de l’émotion collective, la réflexion doit conserver tous ses droits. Je fais ici le choix de filer la métaphore médicale en défendant la thèse de deux maladies : celle de l’islam et celle de l’Europe (et plus largement celle de l’Occident).

La première est la plus simple à repérer, et elle est au fond très commode. Nous la connaissons, c’est celle du rapport problématiquede l’islam à la raison depuis de nombreux siècles. Le salafisme en est certainement l’expression la plus achevée. Rapport problématique qui n’a fait que se radicaliser avec l’essor de la raison critique moderne en Occident, l’expansion de la démocratie qui l’accompagne et l’aspiration des populations arabo-musulmanes à ce régime politique. En d’autres termes, le monde de l’autonomie séculière est incompatible avec celui de l’hétéronomie religieuse.

Mais le problème de l’islam avec la « raison » ne saurait exonérer l’Europe et les « valeurs occidentales » de toute maladie. Installé depuis plusieurs décennies dans nos pays, l’islam est devenu le révélateur tragique d’une Europe qui s’est oubliée.Notre continents’est tourné, depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale, la dé-légitimation du marxisme après 1968 et la chute du communisme en 1989, du côté de l’invocation des droits de l’homme comme seule ressource de conviction. Les droits de l’homme ? C’est-à-dire ceux de l’individu, autrement dit le contraire de la possibilité de concevoir à nouveaux frais un monde commun.

A la faveur de cet individualisme radical, s’est ainsi répandue l’apologie de la diversité, celle d’une Europe « ouverte » sans frontières (confondue avec des murs) et d’un multiculturalisme normatif. L’Europe a donc fait le choix de la fragmentation du lien social, de la politique des identités… tout en stigmatisant les revendications identitaires. C’est par ces choix qu’elle a succombé au déni de son histoire. En renonçant à assumer son identité historique (sous prétexte que les nations mèneraient fatalement à la guerre), elle ne peut que se réduire à l’impuissance, impuissance notamment à se projeter dans le futur et dans le cadre d’un espace clairement défini. Cette double projection est l’enjeu, une fois encore, de la constitution nouvelle d’un monde commun. En fait d’humanisme, le credo des droits de l’homme, coupé du « citoyen » (voire la Déclaration de 1789) appartient plus à un post-humanisme générateur d’un nihilisme doux, qui à tout moment peut se transformer en nihilisme violent. C’est ce à quoi la France vient d’assister au travers de l’islamisme radical. Cet extrémisme religieux (comme l’exprime autrement la montée en puissance des populismes) est le miroir inversé de ce que l’Europe est devenue. Autrement dit, nihilisme violent contre nihilisme doux, sont le symétrique l’un de l’autre. Ils révèlent aussi deux défis pour la France, l’Europe et plus largement l’Occident. D’une part, la redécouverte de la figure de l’ennemi comme révélateur de nous-mêmes (ou de ce que nous avons renoncé à être). Ce premier défi ne doit pas justifier le bellicisme mais il doit aussi nous détourner de l’angélisme dans lequel l’Europe a vécu. D’autre part, le vide spirituel radical qui traverse nos sociétés, et que ni les droits de l’homme comme idéologie, ni la laïcité fermée ou ouverte ne sauraient solutionner.

S’il appartient aux musulmans d’établir un rapport positif avec la raison, il appartient aux Européens de recomposer un humanisme du monde commun. Nous ne pourrons y parvenir sans un minimum d’introspection sur notre histoire concrète et intellectuelle, et sur les ressources spirituelles qui ont fait notre civilisation.

L’islam qu’est-ce que c’est ?

Ecrit par Alexis Brunet le 12 décembre 2015. dans Ecrits, La une, Religions

L’islam qu’est-ce que c’est ?

Depuis le vendredi 13 novembre, je ne peux allumer la radio ou ouvrir un journal sans qu’on n’en parle. Musulmans, Coran, mosquées, imams, convertis, radicalisation, charia, djihadistes, etc. Etat islamique.

Pendant que certains réclamaient un devoir de conscience des musulmans, Jean-Luc Mélenchon, avec une certaine démagogie, déclamait sans sourciller que c’est une religion de paix et d’amour qui n’a rien à voir avec l’Etat islamique ; une convertie parisienne disait sur France-Inter que l’islamisme n’existe pas ; et surtout, Michel Onfray, qui se dit athée convaincu et qui n’avait pas manqué après les attentats de janvier de sortir hors contexte des sourates bellicistes extraites du « Saint Coran » sur un plateau télé, se pense maintenant comme défenseur des musulmans opprimés dans le monde, et est même récupéré par la propagande de l’Etat Islamique sans que cela ne semble trop le gêner.

Beaucoup d’autres prônent simplement le « pas d’amalgame ». Position évidemment sage et positive – tous les musulmans ne sont pas des terroristes, mais cela va de soi non ? sinon il y a longtemps que la France vivrait au rythme des attentats quotidiens – surtout depuis mi-novembre, mais cela change-t-il le rapport du citoyen français moyen à cette religion, qui, moi en premier, n’ayant pas reçu une éducation islamique, n’y a accès que par le biais d’autrui au mieux, d’écrits aussi, ou au pire des médias ; et ne sait donc au fond pas vraiment ce que c’est. Au moment où les musulmans de France se réveillent, condamnant enfin tous la terreur islamiste, qui les menace et les opprime eux aussi, on dit que les voix musulmanes partisantes de la modernité peinent encore à se faire entendre. On cite en exemple la Tunisie où une répression aurait été menée presque sans répit à l’encontre des salafistes ou autres courants extrémistes pour garantir une certaine démocratie. Mais après avoir constaté cela, l’islam qu’est-ce que c’est ?

Un thème de crispation qui ressurgit tous les jours dans les médias, ça oui. Un sujet dont nos hommes politiques sont devenus friands, au point d’en faire une de leurs préoccupations principales, au même titre que l’inversion de la courbe du chômage, la relance de la croissance, et maintenant l’écologie. Mais si on exclut l’islam politique, qui dans ce cas rejoint effectivement les préoccupations de ceux qui nous gouvernent ou veulent nous gouverner, est-on plus avancé sur la question ? Est-ce que ceux des politiques ou journalistes qui en parlent tant, pour dire que ça peut être une menace pour la République, ou au contraire une « religion de paix et d’amour », le savent, ont-ils déjà parcouru le Coran ? Cela semble peu leur importer. Tandis qu’Edwy Plenel, Mélenchon, ou le journaliste Claude Askolovitch prennent parti pour les musulmans opprimés, la presse de droite se prévaut de l’anti-islamisme de l’écrivain Boualem Sansal, qui comme son nom ne l’indique pas n’est pas un musulman dit modéré mais se dit simplement athée. Et l’islam là-dedans ? Est-ce en lisant les ouvrages de Plenel, Askolovitch ou même 2084 de Sansal qu’on le connaîtra mieux ? De mon expérience non.

«Cette décapitation Un défi civilisationnel »

Ecrit par Luce Caggini le 04 juillet 2015. dans La une, France, Religions, Politique, Actualité

«Cette décapitation Un défi civilisationnel »

Y a-t-il un pas, entre foudroyant conflit de conduite insurrectionnelle et mutation vers un acte barbare ?

Et quel est le nom de ce pas ?

Entre l’acte ignoble d’un membre d’une organisation dépendante d’un empire voué à la destruction, et la magistrale inanité d’une culture muette brisée par la compréhension d’un péril sans couleur, immergé dans une communauté sommeillant dans le sein d’une République pétrie de saines, centenaires et romanesques visions de la mémorable mugissante « Liberté chérie » ?

Dans ce pays où être juif ou arabe ou bien ni juif ni arabe mais citoyen est devenu un pendant de détonation, même un tableau de Francis Bacon est marginal dans le miroir d’un jeu de cartes des horreurs où monstruosité et sang donnent un reflet des mammifères de la civilisation du 21è siècle puant des canalisations des eaux usées d’une foi musulmane indigne du Prophète.

L'Islamisme et Pavlov

Ecrit par Jean-François Vincent le 27 juin 2015. dans Monde, La une, Religions, Actualité, Politique

L'Islamisme et Pavlov

Isère, Tunisie, Koweït. Amalgame. D’un côté, des structures organisées, de l’autre, un bonhomme seul ; d’un côté, des armes de guerre (kalachnikovs, grenades), de l’autre, un couteau ; d’un côté (au moins pour le Koweït,) revendication de Daech, l’ « Etat islamique », de l’autre, rien du tout. La classe politique (de droite comme de gauche) à tout intérêt à subsumer ces évènements sous un vocable unique : attentat terroriste – et, peut-être a-t-elle raison : le terrorisme, catégorie particulière, se voit limité à des milieux bien précis et circonscrits; l’amalgame rassure – la réalité, elle, est plus inquiétante.

Yassin Sahli était un simple employé de la société Air Products. Il a décapité son patron. Le grand guignol islamiste n’a ici qu’une fonction décorative. Epouvantable, mais, au fond, inessentielle mise en scène. Là se situe le danger le plus grave : un vulgaire conflit du travail se voit ripoliné en djihad. A quand une querelle de voisinage se terminant en bain de sang « islamiste ». A quand un collégien immolé au nom d’Allah, pour histoire de billes ou de rivalité amoureuse ?...

Le savant russe Ivan Petrovitch Pavlov avait mis en exergue, au début du siècle dernier, le conditionnement du réflexe, lequel sous certaines conditions, devient automatique. Le conditionnement salafiste pourrait produire un type de comportement stéréotypé : face à une crise dans la sphère privée, la sortie – stratégie de fuite, plutôt que véritable solution – réside dans le crime au nom de Dieu. Mort héroïque, règlement de compte sublimé en sacrifice martyriel (Yassin Sahli a tenté, en vain, de se suicider, en précipitant sa voiture contre des bonbonnes de gaz).

Un mimétisme barbare pourrait ainsi ensanglanter la vie quotidienne, en transformant les vicissitudes personnelles en tremplin pour la sanctification. La force de Daech ou d’Al Qu’Aïda est d’avoir proposé une solution non seulement collective (instaurer partout la Charia, la loi transcendante) mais également individuelle : vous êtes mal dans votre peau, ça ne va pas au travail, votre petite amie vous a plaqué ? Qu’importe ! Dieu vous soutient ; votre vengeance ne sera pas uniquement de votre fait : Deus ex machina, vous serez l’instrument d’une rétribution divine, punissant de la sorte l’injustice commise à votre endroit par des infidèles…

Il est donc à craindre que se multiplient les Yassin Sahli pour des pas grand choses ou des presque rien. Ou comment de pauvres hères trouveraient, par la même, le moyen de magnifier leur propre petitesse en message de l’au-delà : des « pov’types » directement métamorphosés en Malak al-Maut, l’ange de la mort dans le Coran…

De métastases isolées, le terrorisme deviendrait alors un cancer généralisé de la société…

Et si une femme devenait prêtre ?

Ecrit par Jean-François Vincent le 20 juin 2015. dans La une, Religions, Société

Et si une femme devenait prêtre ?

Émotion en Suisse ! Jacqueline Straub, 24 ans, étudiante en doctorat de droit canonique, a décidé qu’elle avait la vocation. « Je suis appelée, a-t-elle déclaré à la Neue Zürcher Zeitung (principal quotidien zurichois), si Dieu avait voulu que je sois nonne ou assistante d’un curé, Il m’aurait dirigée dans cette direction ».

Ce n’est pas la première fois que le cas se présente. En 2002, 10 femmes avaient été ordonnées à bord d’un bateau sur le Danube, puis aussitôt excommuniées. Straub, toutefois, ne veut pas de schisme ; elle veut – ni plus, ni moins – un changement de la règle ecclésiastique : « toute discrimination contrevient à la volonté de dieu. Qui peut se permettre de dire que Dieu n’appelle que des hommes ? ». Soutenue par un professeur de droit de l’université de Bâle, Quirin Weber, auteur d’un livre intitulé « Die unheilige Discriminierung » (La discrimination impie), elle pourrait bien intenter un procès à l’Église. Comme le dit Weber, il existe un « conflit de droits », un conflit entre le droit canonique et le droit positif suisse ; ce dernier exigeant la « Gleichstellung », la « parité hommes-femmes ». L’Église, comme n’importe quelle autre personne morale, est tenue de respecter la loi.

Demeure évidemment la question de fond : pourquoi les femmes ne peuvent-elles avoir accès au sacerdoce ? Cette question dans l’Église primitive ne s’est jamais posée : il allait de soi que la prêtrise était réservée aux hommes. Dans les Actes des apôtres (Actes I, 15), Pierre procède à l’élection du remplaçant de Judas pour que le nombre 12 (celui des tribus d’Israël) soit maintenu. Il s’adresse aux candidats potentiels, 120. Parmi eux, rien que des hommes ! Aucune femme, alors qu’il y en avait parmi les disciples du Christ (Marie-Madeleine entre autres).

Alors pourquoi ? Les réponses données déconcertent par leur naïveté, voire leur absurdité. Exemples : Édith Stein, éminente théologienne juive convertie au catholicisme et morte à Auschwitz en 1942, a écrit un ouvrage dont le titre même dit tout : « Beruf des Mannes und der Frau nach Natur und Gnadeordnung » (La vocation de l’homme et la femme selon la nature et l’ordre de la grâce). A l’homme, les décisions et l’action ; à la femme, le réconfort et l’édification, à l’image de la Vierge Marie… Une théologienne contemporaine, Laetitia Calmeyn, professeur au Collège des Bernardins, à Paris, ira jusqu’à prétendre – sans rire ! – « qu’il y a davantage de différences entre l’homme et la femme, qu’entre l’espèce humaine et les animaux » (sic !)… la palme revenant sans doute à André Frossard, célèbre polémiste catholique du Figaro, lequel, dans une interview consécutive à la parution de son essai, « N’ayez pas peur », en 1982, donne l’explication suivante : « à la messe, le célébrant transforme le vin en sang. Les femmes ne sont pas faites pour répandre le sang, ni même pour commémorer un sacrifice sanglant. Elles sont faites pour donner la vie. Voilà pourquoi elles ne peuvent pas être prêtres ». On reste sans voix…

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