Le désir de conversion, Catherine Chalier

Ecrit par Jean Le Mosellan le 27 juin 2011. dans La une, Religions

Le désir de conversion, Catherine Chalier

Philosophe catholique convertie au judaïsme, Catherine Chalier est bien placée pour nous analyser l’élan de conversion. Ce travail nous paraît salutaire ne serait-ce que pour nous épargner les vaines polémiques nées des conversions au christianisme, qui entretiennent souvent sinon constamment une animosité stérile entre les deux communautés, juive et chrétienne, comme à l’occasion de la conversion de Bergson.

Catherine Chalier aborde cette question sous l’angle de la réflexion philosophique, et s’en tire magistralement. Elle lui attribue un « double aspect philosophique et religieux », mais elle reconnaît que toute conversion ne nécessite pas obligatoirement que l’on soit « enclin à la spéculation ». Etant entendu que « la quête philosophique de la vérité ne se laisse pas aisément congédier sous prétexte de religion ».

Avant de définir les formes juive et chrétienne de la conversion, l’auteur examine sa forme philosophique, qu’elle qualifie de retournement. La contemplation de la « pleine clarté de la vérité » demande au préalable de se détourner de son style de vie, afin de ne plus rester « somnolent ou satisfait » à l’approche de la vérité.

« L’âme humaine – parce qu’humaine – a une parenté d’essence avec la vérité ; qu’elle soit oubliée par beaucoup n’y change rien ».

L’allégorie platonicienne de la Caverne souligne déjà « la violence et la douleur qu’entraînent la libération des chaînes et le retournement de l’âme vers la vérité ». Ainsi la recherche philosophique de la vérité implique bien « un double mouvement, se détourner et se retourner ».

Avec Plotin les choses sont plus nuancées. Il recommande de ne pas « mépriser le monde sensible », mais de tenter de vivre et retrouver en soi « la simplicité du Principe à la source de toute réalité ». Cela est possible parce que « l’âme humaine n’est jamais entièrement captive du monde sensible, une partie d’elle-même, la meilleure, demeurant toujours dans le monde spirituel ». Mieux encore, le retournement dépend de la certitude que l’homme n’est pas jeté dans un monde « de solitude ontologique » sans aucune possibilité de percevoir « la moindre étincelle de bien ou de lumière ». Bien au contraire, Plotin dit que « l’âme ne pourrait voir le beau, sans être devenue belle ».

Après ce préambule philosophique, Catherine Chalier aborde la conversion juive, ou techouva qui est avant tout « une réponse à un appel, comme retour à un point dont on s’est écarté », puis un repentir ensuite. Ceci « implique une nouvelle vie, une vie libérée, une vie sous le sceau de l’alliance avec Dieu, mais une vie sur cette terre, avec autrui, au cœur d’une histoire souvent confuse et sans espoir immédiatement apparent ». Cette conversion exige donc une solidarité exemplaire avec ses semblables. « Le monde tout entier est en attente de rédemption ». Ainsi, se convertir ne recouvre pas seulement « un repentir moral » car « celui qui se convertit ne le fait pas pour se faire pardonner telle ou telle faute morale, mais pour des raisons qui tiennent à la signification profonde qu’il donne à son existence ».

Alors quelle différence avec la conversion chrétienne, qu’elle désigne par le vocable métanoia ? Se convertir serait « oser descendre en soi, jusqu’à retenir son souffle, comme quand on se trouve au fond de l’eau, avant de renaître ensuite en respirant autrement, librement, au rythme d’une parole entendue comme à soi adressée. La transcendance du Dieu biblique – qui a créé l’homme à Son image et qui S’est révélé par Ses paroles (judaïsme) et par son Fils (christianisme) – donne toute sa radicalité à cette descente dans les eaux profondes de soi-même ». La différence essentielle entre la techouva et la métanoia tient, dit l’auteur, dans l’apparition d’un médiateur, le Christ, sans lequel aucune conversion n’est possible. De plus, toute conversion passe pour le chrétien « par un sentiment de sa propre indignité », sentiment qui lui ouvre le chemin vers « une sainte humilité ».

Une fois la conversion analysée sous ses différentes formes, philosophique et religieuses (religions du Livre sans l’islam) Catherine Chalier nous expose l’itinéraire, souvent tragique, de conversion de nombreux penseurs. Franz Rosenzweig, Simone Weil, Thomas Merton, Etty Hillesum, et Henri Bergson évidemment, dont la conversion au catholicisme, aussi éclatante qu’elle fût, était contrebalancée par le désir, non moins éclatant, de rester avec les persécutés. Dès 1937 il écrit dans son testament : « Je me serais converti, si je n’avais pas vu se préparer depuis des années la formidable vague d’antisémitisme qui va déferler sur le monde. J’ai voulu rester parmi ceux qui seront demain des persécutés ».


Jean Le Mosellan


Le désir de conversion, Catherine Chalier, Editions du Seuil 2011, 290 p., 19€


A propos de l'auteur

Jean Le Mosellan

Jean Le Mosellan

Membre du Comité de rédaction et rédacteur

Médecin

Auteur de nombreuses chroniques au "Monde.fr"

Commentaires (12)

  • alain jugnon

    alain jugnon

    29 juin 2011 à 10:38 |
    Cher monsieur Le Mosellan, je suis spécialiste de Bataille et de Nietzsche et je sais tout cela... mais vous semblez découvrir le monde en philosophant comme monsieur Jourdain... et cela me fait un peu sourire, désolé.

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    • eva talineau

      eva talineau

      29 juin 2011 à 14:56 |
      "je suis spécialiste de Bataille et de Nietzsche" - ah ? ces deux auteurs sont donc votre propriété ? personne d'autre que vous n'a le droit d'interpréter autrement leur pensée, d'être interpelé par elle autrement ? peut-être sont ils venus vers vous de l'au-delà pour vous enseigner de que "vraiment" ils ont "voulu dire" ? et bien moi aussi, je suis une "spécialiste", notamment de comment et pourquoi une pensée dérive vers le délire - l'un des signes est qu'elle fait système de tout, et méprise, tente de disqualifier, tout ce qui n'est pas elle.

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      • Yossi Malka

        Yossi Malka

        29 juin 2011 à 19:09 |
        Permettez Madame de vous féliciter , pour la délicatesse , la sagesse et la noblesse avec laquelle vous répondez à un « spécialiste » de tout .C'est comme la publicité du sucre: «  bien sûr, j'y étais »
        sauf que trop de sucre donne le diabète .
        Bravo , ne changez pas , c'est ce qui fait la différence entre torchons et serviettes.
        Respectueusement .

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    • Jean Le Mosellan

      Jean Le Mosellan

      29 juin 2011 à 13:58 |
      Heureux homme,M Jugnon,qui savez tout,même de sortir du chemin de conversion,dont c’est le propos de ma chronique. Sans doute tenez-vous à faire savoir que vous êtes spécialiste de Bataille et de Nietzsche. Toutes les occasions sont bonnes n’est-ce pas.

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  • alain jugnon

    alain jugnon

    28 juin 2011 à 18:36 |
    Quelle prétention dans votre philosophâtrie, cher monsieur Le Mosellan ! d'où savez-vous tout cela ? La somme athéologique de Bataille n'est pas un ensemble de textes laissés à l'état de projet, c'est le grand livre de l'antichristianisme et du nietzschéisme moderne.

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    • Jean Le Mosellan

      Jean Le Mosellan

      28 juin 2011 à 20:20 |
      En tant que professionnel de la philosophie vous ne lisez pas grand-chose en dehors d’Onfray. Vous devriez savoir que le mot athéologie vient de Bataille et non d’Onfray,et que je me méfie du nietzschisme prétendu moderne après la critique d’Heidegger du Forcené (de Nietzsche) plein de remords qui répétait dramatiquement sans arrêt d’avoir assassiné Dieu « je cherche Dieu ! ». Selon Heidegger donc Nietzsche n’a réussi qu’à s’inscrire dans le courant du nihilisme « sans parvenir à en saisir l’essence ». Du reste Nietzsche n’en veut qu’au Dieu chrétien,il épargne Yahvé tout comme Allah. Attitude bizarre quand on veut s’attaquer au monothéisme. Je vous recommande la lecture de Chemins qui ne mènent nulle part de Heidegger (Gallimard 2009) avant de dire n’importe quoi.

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  • Jean Le Mosellan

    Jean Le Mosellan

    28 juin 2011 à 16:04 |
    George Bataille fonctionnait comme un mystique,c’était l’opinion de Sartre. Mais il n’avait pas eu le temps de fonder une nouvelle religion,l’athéisme,avec sa Somme athéologique laissée dans l’ état de projet (rien à voir avec le Traité d’athéologie d’Onfray),clin d’œil pas très réussi à la Somme théologique de Thomas d’Aquin. Avait-il besoin de « se convertir » à une religion qui n’existait pas encore ? Peut-être qu’une même attitude s’affichait-elle déjà avec Nietzsche dans son ouvrage,le Crépuscule des idoles (rien à voir non plus avec le Crépuscule d’une idole d’Onfray ) qui ne malmenait pas vraiment le monothéisme (voir la critique de Heidegger). La vraie question est de savoir si on peut appeler religion l’athéisme sans faire subir au mot religion le même sort que conversion.

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  • alain jugnon

    alain jugnon

    28 juin 2011 à 07:44 |
    Georges Bataille, converti à l'athéisme dans son plus jeune âge, lorsqu'il se retournait sur le fantôme de dieu, le voyait dans le sexe de madame Edwarda... ouvert sur le néant.

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  • Yossi Malka

    Yossi Malka

    28 juin 2011 à 00:48 |
    Je n'ai pas lu le livre, mais je suis interpellé par l'utilisation du terme téchouva , en guise de conversion au Judaïsme . La téchouva n'est pas la conversion ; c'est en effet une « réponse », de la racine lehachiv= répondre, mais aussi «  remettre en état ».
    La téchouva ne concerne que les juifs éloignés du culte qui reviennent vers la religion .
    La conversion c'est le guiyour qui vient de la racine guer=étranger : c'est l'acte par lequel un étranger embrasse le Judaïsme .
    Il serait intéressant de demander à l'auteur , pour quelle raison le choix du mot téchouva plutôt que guiyour.
    Merci pour ce résumé qui nous rappelle le parcours spirituel et philosophique d'illustres personnages.

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    • Jean Le Mosellan

      Jean Le Mosellan

      28 juin 2011 à 13:07 |
      Effectivement il est classique de distinguer techouva,conversion juive et giour ou conversion au judaïsme. Techouva vient de l’idée du retour à la foi initiale,par exemple après l’épisode du Veau d’Or Israël retrouve sa foi en reconnaissant son erreur. Alors que giour est une conversion à partir de l’état de païen,tel était le cas de Jéthro le beau-père de Moïse. Jéthro,prêtre de Madian,qui reconnaissait le Dieu d’Israël dont il avait découvert,je cite l’auteur, « le Nom et accepté tous les commandements. » Le cas de Ruth la Moabite est encore plus explicite,qui dit à sa belle-mère, « Ton peuple sera mon peuple et ton Dieu sera mon Dieu ». Or Le Livre de Ruth,dit encore l’auteur,est lu dans les synagogues le jour de Chavouot qui célèbre le don de la Torah. L’auteur cite plusieurs fois à ce sujet le Rabbi de Slonim qui souligne « la proximité entre le juif qui fait techouva et l’étranger qui se convertit au judaïsme : l’un et l’autre sont descendus en un point caché d’eux-mêmes où ils ont trouvé un élan pour renaître. » Signalons que le Roi David,remarque l’auteur,descend de Ruth,et que de la lignée de David doit venir le Messie.

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  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    27 juin 2011 à 18:37 |
    Metanoia, qui, dans la tradition byzantine, traduit plus repentance que conversion, désigne littéralement un changement « meta » de pensée ou de projet « noema » alors que le terme employé par Platon (République, livre VII, 515c), « periagein » suppose un tournant (en l’occurrence de la tête) à 180 degrés. La conversion est donc un bouleversement, une bifurcation radicale. Catherine Chalier a parfaitement raison d’insister sur la notion de médiation christique. Cela dit, les causes de conversion au Christianisme peuvent être très diverses : exemples de saints connus ou inconnus, théologie, beauté de la liturgie ou de l’iconographie…
    Pour ce qui est de la conversion au Judaïsme, il me semble manquer – mais je n’ai pas lu le livre ! – un élément capital : la Thorah. L’étude de la Thorah (de la Loi écrite comme de la Loi orale) est l’essence même du Judaïsme : tout candidat à la conversion doit accepter le « joug de la Thorah ». Celle-ci préexistait au monde et Hashem s’en est servi comme d’un plan pour créer ce qui est (Berechit Rabba). Tout futur converti est donc un exégète en puissance.
    Merci, Jean, de cette superbe présentation d’un livre dont la thématique renvoie à un questionnement passionnant : comment, sur quelles bases choisit-on une religion ?

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    • Jean Le Mosellan

      Jean Le Mosellan

      28 juin 2011 à 13:45 |
      Il n’existe pas de mot pour désigner l’équivalent de la techouva juive dans le christianisme. Effectivement le retour à la foi initiale, nécessite contrition et pénitence,c’est le cas de beaucoup de saints. Celui de Charles de Foucauld par exemple après une vie dissolue. Par ailleurs la conversion au christianisme, dans l’esprit du giour si on peut dire, relève de bien d’autres mobiles tenant plutôt de l’air du temps. La splendeur de la liturgie a ainsi converti bon nombre de monarques païens venus rendre visite aux empereurs de Byzance. Mais on peut découvrir Dieu à l’occasion d’une émotion artistique.

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