Haïku #55
La main dévale,
de la nuque à la chute,
l’échine éprise.
Il était passé minuit et dans la faible lumière qui dénonce la nuit, mon index et mon œil suivaient les mots du Cantique des cantiques, et les sermons sur ceux-ci, par l’abbé Bernard de Clairvaux, dit Saint Bernard, l’incarnation du Verbe dans l’amour offert. Plus loin je trouvai une controverse sur la représentation divine (« Dispute subtile sur l’image ou le Verbe de Dieu, et sur l’âme qui est faite à l’image de Dieu. Erreur de Gilbert, évêque de Poitiers ») :
Le Verbe est vérité, sagesse, et justice. Voilà l’image. De qui est-il l’image ? De la justice, de la sagesse, et de la vérité. Car cette image est justice de justice, sagesse de sagesse, vérité de vérité, de même que lumière de lumière, et Dieu de Dieu. L’âme n’est rien de tout cela, parce qu’elle n’est point image, elle en est néanmoins capable, et elle les désire, et c’est peut-être pour cela qu’elle est faite à l’image du Verbe. C’est une créature élevée, puisqu’elle est capable de cette majesté, et le désir qu’elle a de la recevoir est une marque de sa rectitude. Nous lisons que Dieu a fait l’homme droit. Et quant à sa grandeur, sa capacité, comme nous avons dit, en est une preuve suffisante. Car il faut que ce qui est à l’image d’une chose soit conforme à cette image, et n’ait pas part en vain au nom de l’image, de même que l’image elle-même n’est pas appelée ainsi seulement de nom, et sans aucune convenance avec la chose dont elle est l’image, car il est dit de celui qui est l’image : « qu’ayant une même essence avec Dieu, il n’a pas cru faire un larcin de se rendre égal à lui (Philipp. II, 6) » (traduction par l’abbé Charpentier, œuvres complètes de Saint Bernard, Librairie de Louis Vivès, Paris, 1865 ; huit volumes).
En un mot, le verbe comme image de la pensée pour préciser que la pensée ne peut pas être une image mais qu’elle est seule à en produire, le cogito ergo sum au 13ème siècle, embryon qui traversera les siècles pour venir se réécrire sous la plume de Descartes. Bernard de Clairvaux décline ailleurs de beaux tourments philosophiques, et module la langue (même si ici traduite, et bien) avec une profondeur exceptionnelle, une présence romane. Sa lecture du Cantique des cantiques est fort curieuse, mais elle vaut un détour qui plonge dans l’étrangeté de cet hymne à l’amour physique et au désir, décrypté par un moine vivant quotidiennement dans la plus rigoureuse austérité. De façon inattendue, ses sermons sont une vive pénétration au fond de la langue et du texte, et ici vibre la présence certaine d’un énorme écrivain, un styliste indéniable.