Le sacré se distingue du divin. Le sacré, c’est l’inviolable, l’indisponible, ce à quoi il est impossible/interdit de porter atteinte, voire même de s’approcher. A Rome, la formule « sacer esto », « qu’il soit sacer/sacré », était une formule d’exécration : le « sacer », mis au ban de la société pouvait être assassiné impunément, il méritait la mort. Le « sacerdoce » – dans le paganisme comme dans le christianisme – renvoie à une séparation d’avec le reste des hommes : le clerc est mis à part (c’est là le sens littéral de kleros, en grec) parce qu’il a basculé de l’autre côté, du côté des dieux.
Le sacré ne se réfère donc pas au divin proprement dit, mais à une qualité du divin : son altérité radicale, altérité telle qu’il en découle un danger pour le commun des mortels. Le Tout Autre, de par sa différence infrangible, peut tuer si l’on s’approche de lui sans rites propitiatoires. Le Mont Sinaï, là même où Moïse reçoit les Tables de la Loi, est « sacré », « contaminé » qu’il est par Dieu. « Gardez-vous de monter sur la montagne et d’en toucher les abords. Quiconque touchera la montagne sera mis à mort » dit Moïse (Gen 19,6) au peuple. Le grand prêtre, le jour de Kippur, ne rentre dans le Saint des Saints que protégé par un équipement spécial (Ex 18,4) : « un pectoral, un éphod, une robe, une tunique de mailles, une tiare et une écharpe ». Il ne faut rien moins que tous ces ornements pour se « protéger » du sacré. Encore de nos jours, dans le rite byzantin, l’évêque se lave les mains après avoir fractionné le pain consacré : toucher le Tout Autre est polluant pour des mains impures de pécheur.