Actualité

Cinq façons de ne pas devenir fou après un attentat

Ecrit par Sabine Aussenac le 26 mars 2016. dans La une, Ecrits, Actualité

Cinq façons de ne pas devenir fou après un attentat

Boire un thé. Non, pas simplement un thé préparé avec un sachet, fût-il de mousseline.

Prendre sa plus belle théière, la bleue, en porcelaine du Devon, ou la transparente, qui laisse voir s’éclore les délicates fleurs de cerisier.

Y verser une poignée de votre meilleur thé, d’un de ceux qui vous transportent au-delà des neiges du Mont Fuji ou des sentiers escarpés du Népal. Choisir un nom prometteur, tel que « Nuit à Venise » ou « Thé des poètes », regarder les brisures délicates des feuilles venues d’Orient, les bleus sombres de quelque plante rare et les baies roses s’épanouir en corolle, calices offerts à l’éternité de cet instant.

S’assoir en silence et boire à petits gorgées, recueillie comme une Geisha, rêveuse comme une Lady regardant s’éloigner son amant à dos d’éléphant, dans le vacarme des Indes Impériales.

Oublier les hurlements des survivants et des sirènes.

 

Aller marcher. Nul besoin de partir en trek ou sur les chemins de Compostelle. Non, simplement se diriger d’un bon pas vers le square tout proche, celui que l’on ne remarque même plus tant les ombelles familières des pissenlits et les silhouettes apaisantes des grands marronniers nous semblent faire partie du quotidien, au même titre que la machine à café ou que les jouets des enfants qui jonchent le tapis.

Lever les yeux. Observer la lumière douce qui s’ébroue entre les branches toutes frémissantes de ce vert printanier, guetter un écureuil imaginaire, avoir envie de grimper dans ce géant tutélaire, d’y jouer les barons perchés, de se blottir dans la canopée murmurante.

Baisser les yeux. Compter chaque brin de cette herbe neuve qui même en cœur de ville nous paraît soudain steppe, pampa, grandes plaines du Wyoming. Un microcosmos fertile, qui bientôt s’emplira de grillons que nous « tutions » dans nos enfances, une couverture infinie sur laquelle nous pourrions presque nous allonger. S’imprégner de tout ce vert, de l’émeraude des feuilles enroulées de ce lilas, du vert mousse des petits lichens modestement agrippés au creux de la grille du parc, du vert pomme de ces bambous qui se caressent au gré de l’Autan.

Oublier le carmin et les vermillons de l’horreur.

 

Lire un roman. N’importe lequel, du moment que c’est un roman.

Un roman de gare, un Harlequin à trois sous, dans lequel le fils d’une comtesse désargentée se fait maître d’hôtel et sera remarqué par une riche héritière ; un roman russe où s’égrènent des noms si compliqués que vous devrez prendre des notes pour ne pas confondre Natasha Anastasia Vronski et sa cousine, un roman où tintinnabulent des troïkas qui filent devant l’avancée des Rouges voulant s’emparer de la datcha, un roman de 1000 pages où Anna ou Lara embrassent passionnément la vie ; un roman japonais, figé comme l’eau dormante qui veille sur les cercles parfaits tracés dans les gravillons entourant la pagode, dans lequel seul murmure légèrement le papier de riz lorsque les paravents s’écartent pour laisser passer ce plateau délicatement orné d’un ikebana parfait ; un roman norvégien, où l’on l’entend fondre les neiges lorsque l’héroïne part pagayer sur les eaux vives du fjord, riant devant le vert étincelant des grands sapins et plongeant nue vers ces profondeurs, pour oublier ce frère qui en aime une autre.

Oublier tous ces autres personnages, ces êtres de chair et de sang que l’on vient de voir blastés ou emplis de clous rouillés.

Le test El Khomri face aux trois œufs de la gauche

Ecrit par Martine L. Petauton le 12 mars 2016. dans Monde, La une, Actualité, Politique, Société

Le test El Khomri face aux trois œufs de la gauche

Sociale-chaude, la période ; avant-goût printanier ; certains en salivent d’avance : on irait vers un Mai 16 ; et derrière, vlan : un Hollande-dégage de la plus belle eau.

Posons deux jalons et demie : lâchée en pleine jungle-crise-insatisfactions xxl, par de vieux routards, pas toujours courageux, comme Rebsamen, son ambitieux prédécesseur, lui confiant les manettes, tout fou-rire – tu vas voir, si c’est drôle – Myriam El Khomri – avenante bouille souriante, oreilles plus qu’écoutantes, tripes militantes (je n’ajouterai pas ce lourd « issue de la diversité » qui sied si mal à notre République), un peu jeune, un peu verte, sans doute, mais pas plus inexpérimentée et incapable que d’autres, largement plus matures – risque d’avoir à se prendre un sacré coup de mer, ces jours à venir.

Tout le monde, ou presque trouvant à redire, à retoquer, à éliminer dans cette Loi-travail, qui s’honorerait – dit-on – de la pétition en ligne la plus alimentée du quinquennat, car, on l’aura remarqué, l’indignation à présent démarre sur la toile et dans les grognements des réseaux, bien avant d’arpenter la rue…

Architecture par moments de guingois, certes, peut-être un peu précipitée, la loi-travail se présente comme une volonté de réformer (changer, amender, moderniser) le fonctionnement du monde du travail, arc-bouté sur un vieux code mathusalémisé. Changement, déménagement, vide-grenier… décharge, peut-être au bout. Dam ! Connaissez-vous quelqu’un d’entre nous, qui n’ait crissé ou pleurniché au moment de voir modifier « sa » vieille maison ? Alors, là, c’est de comment on recrute – CDD, CDI, apprentissage, stages – dont on cause ; comment on travaille ; plus protégés ? plus exposés au risque ? Combien de temps ? 35h ; plus, moins, pas tout le temps, et la douce Aubry vombrissante, qui a oublié (l’âge ? sans doute) combien ses directives autoritaires mi-chèvre, mi-chou, nous empêtrent encore aujourd’hui… Payés-protégés, ou payés-tout-court ; comment, quand les choses se gâtent, on est prié d’aller voir ailleurs, à quelles conditions juridiques, mais aussi sonnantes et trébuchantes. Qui aura voix au chapitre dans les entreprises ? Qui encadrera, jugera, tranchera… Qui, demain, et dans un pays, de Gauche, selon son bulletin de vote, rassurera le travailleur, sans forcément chanter ce mot, à la manière de feu Arlette. Le code, la Loi, n’est-ce-pas la civilisation, et c’est « hyper important », dit votre fils et le mien, ce qui se joue là… D’où peut-être, les gaillardes envies d’en causer sur le pavé, de notre Jeunesse, à qui il arrive quoi qu’on en dise, de temps à autre, de se projeter !

On voit d’entrée ce qui « devrait » séparer les deux fleuves de notre pays politique. Cette grammaire n’est-elle pas là, depuis des lustres ? La Droite, négligeant le confort de celui qui travaille, pour – en coucounant son employeur – mieux envisager l’avenir, donc, l’emploi. « La » Gauche, pour qui, l’homme au travail doit demeurer au cœur des préoccupations, guettant tous acquis à venir, et retenant de la manche ceux qui viendraient à s’envoler.

Mes petites guerres de libération

Ecrit par Kamel Daoud le 12 mars 2016. dans Monde, La une, Politique, Actualité

Mes petites guerres de libération

Kamel Daoud, notre ami et chroniqueur depuis la création de la Cause Littéraire (5 ans déjà !), nous adresse ici un salut en forme de bilan personnel, avant d’aller vers de vastes horizons littéraires, où nous le suivrons pas à pas. Nous continuerons aussi à publier des chroniques signées de lui, un choix de textes allant de mai 2009 à aujourd’hui. Nous nous tenons fermement à ses côtés !

La Cause Littéraire. Co-signé par Reflets du Temps

 

 

En règle générale, je n’aime pas parler à la première personne. Le « je » est un abus. Encore plus chez un journaliste. Cela me gêne comme une carapace ou un maquillage. Cela me rappelle ces egos démesurés qui croissent chez les « engagés », les militants, les intellectuels ou chez les bavards. Ecrire est une exigence de la lucidité et cela impose de s’effacer. Au « je », je préfère l’artifice de « chroniqueur ». Un statut d’administrateur de la métaphore. Cela me permet d’écrire tout en gambadant, libre, derrière les mots. Cela donne de l’importance à l’Autre. Laisser courir un vent. Ouvrir une fenêtre sur une poignée de main. Ecouter et rester un peu immobile pour voir surgir l’inattendu dans le buisson des verbes. Exprimer des idées sans les alourdir par son propre ego.

Trêve. Le sujet est aujourd’hui une explication et un remerciement. D’abord il me faut expliquer pourquoi je choisis de me reposer. Et ma raison première est ma fatigue. Ecrire c’est s’exposer comme a dit un collègue, mais c’est aussi s’user. Il y a en Algérie une passion qui use, tue parfois, fatigue ou pousse à l’exil immobile (rester chez soi, dans sa peau), ou à l’exil qui rame (partir ailleurs). Nous sommes passionnés par le vide en nous mais aussi par notre sort. Cela nous mène à des violences qui ont parfois l’apparence d’une folle affection ou d’une exécution sommaire par un peloton de désœuvrés. Ou à des procès permanents de « traîtrise » avec le bout des lèvres. Les verdicts des Algériens sur eux-mêmes ont la force des radicalités. Et, durant des années de métier, j’ai subi cette passion. J’ai fini par incarner, sans le vouloir, les contradictions de l’esprit algérien, ses affects, passions et aveuglements. Palestine, religion, femme, sexe, liberté, France, etc. J’ai parlé, parce que libre, de ces sujets parce qu’ils m’interrogeaient et pesaient sur ma vie. Cela a provoqué des enthousiasmes et des détestations. Je l’ai accepté jusqu’au point de rupture où l’on vous traite de Harki et de vendu ou de sioniste. Puis j’ai vécu le succès jusqu’au point où les récompenses dans le monde me faisaient peur chez moi à cause de notre méfiance et nos haines trimbalées comme des chiens domestiques. J’ai écrit jusqu’au point où je me sentais tourner en rond ou être encerclé. Et j’ai donc décidé, depuis quelques mois, d’aller me reposer pour essayer de comprendre et retrouver des lectures et des oisivetés. Il se trouve que cette décision, prévue pour fin mars, a été précipitée par « l’affaire Cologne ». J’ai alors écrit que je quittais le journalisme sous peu. Et ce fut encore un malentendu : certains ont cru à une débandade, d’autres ont jubilé sur ma « faiblesse » devant la critique venue du Paris absolu et cela m’a fait sourire : si pendant des années j’ai soutenu ma liberté face à tous, ce n’est pas devant 19 universitaires que j’allais céder ! Le malentendu était amusant ou révélateur mais aussi tragique : il est dénonciateur de nos délires.

Salon de l’Agriculture, la honte !

Ecrit par Jean-Luc Lamouché le 05 mars 2016. dans La une, France, Politique, Actualité

Salon de l’Agriculture, la honte !

Pendant que la gauche de gouvernement, et – depuis longtemps déjà – les gauches, toutes tendances confondues, se tirent des balles dans le pied, en rapport avec les sur-interprétations ou les sous-interprétations concernant la déchéance de la nationalité pour les bi-nationaux et la réforme du Code du travail, le salon de l’agriculture de samedi dernier a vu se passer des choses inadmissibles. En effet, des excités (je ne vois pas d’autre mot à utiliser !) s’en sont pris au chef de l’État (et non à sa seule politique, chose qui aurait été certes normale dans une démocratie), et ceci d’une manière lamentable et qui n’est pas sans poser de graves problèmes et des questions sur la France d’aujourd’hui – et pas seulement au niveau des agriculteurs.

Rappelons d’abord les faits. Le président de la République François Hollande – et je n’en suis pas ici l’avocat… – fut insulté notamment par des agriculteurs de la FNSEA (dont des éleveurs de porcs, certes en difficulté, mais peut-on justifier n’importe quoi par ce fait… ?!), et l’on connaît les liens de cette organisation ou d’une partie importante de la base des agriculteurs avec la droite classique (souvent la plus dure), et, de plus en plus, l’extrême droite… Je retiens, lors de cette affaire, les formules suivantes : « Dégage, toi ! »… ! « Connard ! »… ! « Pourri ! »… ! « T’as-vu la gueule que t’as ? »… ! « Vive Marine »… ! Et j’en passe… Je peux bien sûr comprendre que des difficultés de vente d’un produit puissent mettre des gens en colère, mais certainement pas des comportements de ce type ! J’ajoute au passage qu’en plus il y avait dans la foule un discours anti-fonctionnaires réellement scandaleux, comme quoi ceux-ci seraient tous des « feignants »… !

Soit une attitude de « populace », qui serait prête à suivre n’importe quel « char césariste », voire pire… Au fait, il paraît que la FNSEA serait un « syndicat »… ?! Eh bien, en réalité, non… ! car aucun syndicat (en tout cas une organisation syndicale digne de ce nom) ne pourrait (traditionnellement) se comporter de cette façon… ! Et que l’on ne me dise pas que Nicolas Sarkozy avait été lui aussi traité de « connard », car l’énorme différence, c’est que l’actuel chef de l’État, dans une démarche quasi « sacrificielle », n’a pas répondu, lui, à ces incroyables invectives, par un « Casse-toi, po’v con ! » et est resté longtemps sur place en compagnie du ministre de l’agriculture Stéphane Le Foll. Et comment ne pas rappeler au passage que le domicile personnel de Stéphane Le Foll avait été « attaqué » par une sorte de « commando » il n’y a pas si longtemps ! Il y a là une confusion totale entre individu et fonction qui peut vraiment faire peur, car c’est un phénomène qui se généralise – y compris, par exemple, au sein de l’Éducation Nationale !

Voici maintenant les conclusions que je tire de cette « affaire de la honte » ! Elle traduit bien sûr le malaise des campagnes, et avant tout celle des éleveurs de porcs. Mais, sur ce plan, la droite avait-elle mieux réussi que la gauche modérée actuellement aux affaires (avec les efforts indéniables accomplis par Stéphane Le Foll) ?! Nicolas Sarkozy vient d’annoncer aujourd’hui (2 mars) « un plan Marshall pour l’agriculture » qu’il va essayer de « vendre » lors de sa visite à ce même salon de l’agriculture. Laissez-moi rire (ou plutôt pleurer…), car qu’avait-il fait, lui qui était une véritable « girouette » sans aucune ligne directrice au niveau de sa politique économique (entre autres). Des fois qu’il nous proposerait un « New Deal », se prenant ainsi quasiment pour une sorte de « Roosevelt » de droite (!), que je n’en serais pas surpris ! L’autre aspect de la question posée par cette affaire tourne autour de la montée de plus en plus inquiétante du populisme dans notre pays, puisqu’en fait le samedi 27 février ce sont des embryons de « jacqueries » qui se sont produits et les invectives auraient pu déboucher sur des incidents plus graves. Si le « Vive Marine » fut un slogan politique inquiétant, les cris qui fusèrent avec le « T’as vu la gueule que t’as ! » – résultat entre autres du travail de sape d’un certain nombre de soi-disant « humoristes », ayant créé une « représentation » de l’image de François Hollande – sont catastrophiques pour les bases même de nos institutions démocratiques, même s’il semble plus qu’évident qu’il convient de les refonder.

Quel que soit, dans les crises multiformes que nous connaissons, le désarroi des gens, faut-il rappeler que les Institutions d’une République font cette République – « la chose de tous », on le sait – et que le respect des fonctions est une condition in-négociable pour qu’une architecture résiste à la tempête.

Guide du petit djihadiste, Pierre Conesa

Ecrit par Pierre Perrin le 20 février 2016. dans La une, Actualité, Littérature

Avec l’autorisation de la Cause Littéraire

Guide du petit djihadiste, Pierre Conesa

Huitième ouvrage de cet ancien haut fonctionnaire au Ministère de la Défense, cet essai claque comme une détonation. Si l’auteur y « manie le second degré et la dérision » – ce qui conduit hélas à douter que sur cette voie des quasi-illettrés se remettent en cause –, ses démonstrations paraissent à ce point frappées au coin du bon sens que « des jeunes de classes moyennes » en marche vers la radicalisation devraient, eux, pouvoir se ressaisir. Interpellés tout du long, ceux-ci devraient être en mesure d’au moins comprendre ce qui les attend. Ce petit guide, au demeurant, est sous-titré : à l’usage des adolescents, des parents, des enseignants et des gouvernants, c’est dire combien son lectorat devrait être nombreux. Surtout si j’ajoute que la lecture peut en être bouclée en une heure.

D’abord cet essai délivre une définition limpide :

Le salafisme djihadiste est une idéologie réactionnaire, dans tous les sens du terme, qui a arrêté les horloges au VIIème siècle et qui légitime sa violence par l’ambition d’édifier une société pure et juste.

L’auteur établit un parallèle avec le totalitarisme des Khmers rouges et des Gardes rouges de Mao.

Pour qui n’aurait pas une préhension claire du problème, Pierre Conesa met en lumière quelques évidences. La société occidentale est « bouffie de bonne conscience […] et baigne dans la luxure, l’usure, l’inceste, la sodomie et le culte des idoles ». Tout au contraire, la société proposée par l’Arabie Saoudite, Al-Qaïda ou Daech, instaure le « paradis chariatique sur terre », pour peu qu’elle soit terre d’islam. Contre le désordre occidental, cette société islamique fixe en effet « des normes, des règles régissant tous les actes de la vie quotidienne, une limite claire et tranchée entre le Bien et le Mal, entre le licite et l’illicite, des interdits stricts. Quelques-unes de ces règles limpides, que Voltaire eût aimé brocarder, s’exposent ainsi : « il est recommandé de pisser “halal”, c’est-à-dire à l’opposé de la direction de La Mecque » ; le pantalon, pour l’homme « doit s’arrêter au-dessus de la cheville pour ne pas ramasser d’impuretés – en revanche, le voile de la femme doit traîner par terre ». L’adultère exige une lapidation de la femme. « Décapiter est important pour priver l’ennemi musulman de la possibilité d’aller au paradis, puisqu’il doit y entrer la tête la première ».

On aimerait rire ; restons sérieux. En occident, par le divorce, un père abandonne ses enfants. Voilà le pire reproche ressassé par les recruteurs. Mais la polygamie fait-elle des pères une panacée ? Combien laissent leur femme en terres d’allocations pour retourner, eux, au pays ? Tel était le cas, par exemple, du père de Mohamed Merah, le tueur de Toulouse. Il en est d’autres.

Taubira, l’icône était-elle encore vivante ?

Ecrit par Martine L. Petauton le 30 janvier 2016. dans La une, France, Politique, Actualité

Taubira, l’icône était-elle encore vivante ?

Ne disait-elle pas d’elle – avec une gourmandise parfois trop épicée – « je commence toujours par dire : non, et puis je vois… ». Piquée depuis ses 10 ans, dans la cour, de récré, ou de l’Élysée, qu’importe ; l’œil noir du cougar de sa Guyane natale… Taubira, telle qu’on l’imagine. Telle qu’on veut la garder en mémoire – ce mot si important pour la Gauche…

L’icône d’une Gauche arc-boutée à ce raccourci sur son pauvre bureau déserté, a donc ce début 2016, froid et humide, en plus, déroulé dans un mouvement impeccable – on sent le frou-frou des plumes du chapeau de Milady – son remerciement à ses collègues, à son Président, à nous tous ! et fait passer pour la première fois depuis longtemps, une vraie bonne nuit réparatrice à son Premier Ministre. Christiane s’en va (–en guerre probablement) en vélo, s’il vous plaît, sous les vivats de – presque – tous. Nous donnons l’impression d’enterrer « quelque chose en nous de Taubira ». Ça sonne comme une fin qu’on ne dépassera pas ; diantre !

Cela faisait plus longtemps qu’on ne l’a jamais su, cependant, qu’elle tempêtait, menaçait – pleurait ? pas son genre. Ça, non, ça, non plus, ça, jamais… et puis, elle restait (« rester, c’est résister » dit son tweet d’hier, panacheur, comme elle ; politique, c’est autre chose !).

Cela a eu une sacrée classe (largement médiatique) le départ – longuement mitonné, en cuisine ? pfft ! mieux vaut ne pas savoir – d’une Taubira. Un peu feu d’artifice d’après-fêtes ; un peu galette des rois de la Droite enchantée – qui a dit chez elle, avec une rare élégance : bon débarras ? Un peu fin de nuit et gueule de bois, pour ce qui restait en nous (mais ce « nous » dont elle parle, est-ce bien nous ?) d’attaché aux valeurs, à l’Histoire, bref, aux Écritures… Taubira, posée comme la gardienne d’un temple où l’on n’entre plus en nombre ; la vestale tribunitienne rappelant à l’ordre socialiste, pour ne pas dire, moral, chacun d’entre nous et les Premiers d’entre nous.

Tout ça c’est bel et bon… si… l’icône reste active sous le clic. Si ça fait bouger les lignes, si ça déplace, rien qu’un peu, un programme politique, si ça entraîne un petit clan déterminé. Bref, s’il y a un effet-Taubira ; un rapport de forces ; le b-a-b-a de toute politique. A l’évidence, cela fait beau temps qu’il n’y a plus grand-chose de tout ça. La photo s’affiche encore, telle une statuette de saint-quelque-chose au coin d’une chapelle sombre ; quelques vagues bougies continuent de flétrir l’air ; un ou deux ex-voto déjà effacés se balancent aux vents coulis devenus aigres – Taubira, fais que la Gauche ne perde pas son âme…

J’ai trop d’admiration (et de reconnaissance) pour sa personnalité-debout, la femme formidable de courage et de ténacité qu’elle est, qu’elle reste, pour supputer qu’elle se soit contentée – matoisement et perversement – de camper au gouvernement cette statue de sel, attendant son heure, en faisant braire collègues, cabinet, et le toutim, en amusant la presse buvant ses moindres soupirs d’exaspération, en leurrant son Président, dont je connais l’intérêt vraiment haut, pour elle. Je préfère croire qu’elle a fait le job (et, comment !), et puis qu’un matin, comme elle dit : « résister, ce (fut) partir ». Je préfère, mais je sais que c’est largement non historique, que de le dire.

Faut-il cacher sa judéité ?

Ecrit par Jean-François Vincent le 23 janvier 2016. dans La une, Religions, Actualité, Société

Faut-il cacher sa judéité ?

Opinion

 

Après l’agression à la machette dont a été victime, le lundi 11 janvier, un professeur juif, à Marseille, au seul motif que sa kippa révélait sa judéité, certains s’interrogent : ne vaudrait-il pas mieux s’abstenir d’afficher si ostensiblement son appartenance au Judaïsme ?

Le grand rabbin Haïm Korsia n’est pas de cet avis. Il a encouragé chaque spectateur du match de Coupe de France OM-Montpellier, qui aura lieu à Marseille, le 20 janvier, à couvrir sa tête d’une kippa, en guise de solidarité.

Il faut dire que l’antisémitisme, en France, fait rage. Une écrasante majorité des actes racistes, recensés par la CNCDH (Commission nationale consultative des droits de l’homme) sont de nature antisémite : 719 rien que pour les dix premiers mois de 2015, contre – seulement, si l’on peut dire – 400 actes islamophobes, qui ont, eux aussi, explosé. Le résultat ne se fait pas attendre, il s’exprime par le nombre d’alyoth : 7900 pour l’année 2015, 700 de plus qu’en 2014. On assiste ainsi à un véritable exode des Juifs de France vers Israël…

Les causes de tout cela ? Elles sont multiples, bien sûr ; mais, en général, on occulte la principale d’entre elles, l’antisionisme virulent qui sévit depuis l’opération contre Gaza. Stade ultime d’une méthodique diabolisation : d’abord la politique de Netanyahou, assimilé à Hitler, puis Israël dans son ensemble, dont la création – une catastrophe, « nakba » – a spolié dès 1948 et continue de spolier les Palestiniens, enfin les communautés juives de par le monde, « collabos » de ce nouveau nazisme.

Rien de bien récent toutefois. Déjà, le 10 novembre 1975, la résolution 3379 de l’ONU déclarait que « le sionisme est une forme de racisme et de discrimination ». Et le 21 octobre 2010, se tenait, à la prestigieuse université de Cambridge, un très sérieux colloque sur le thème « Israël, état voyou », organisé par Laurence Booth, la sœur de Tony blair. Mais désormais les choses prennent une dimension jamais vue précédemment. Viviane Teitelbaum, par exemple, députée bruxelloise et échevine de la commune d’Ixelles, se voit assaillie de mails et de tweets du genre « Gaza = Auschwitz », ou encore « Juifs belges = complices et collabos ».

Face à une telle offensive, le pire serait de céder. Ôter les kippas reviendrait à faire le jeu des antisémites. D’ailleurs en suivant un pareil raisonnement – inspiré au moins autant par la trouille que par la laïcité – les Chrétiens coptes, en Égypte (spécialement les prêtres, jamais en soutane) devraient raser les murs, pour ne pas « provoquer » les islamistes. Ou même, ici en France, les hommes musulmans devraient ne pas porter le kufi, calot blanc symbole de l’humilité devant Dieu, afin de ne pas susciter l’ire des racistes anti-arabes.

Quant à moi, tout goy que je suis, je vais, de ce pas, suivre le conseil du rav Korsia et m’acheter une kippa.

Le cercle des Génies disparus

Ecrit par Charlotte Meyer le 23 janvier 2016. dans La une, Actualité, Société, Littérature, Musique

Le cercle des Génies disparus

Voici venu le temps où l’Ennui poussa les portes de l’Erèbe – et Thanatos, affublé de son triste cortège, n’eut d’autre choix que de remonter le noir Achéron jusqu’au monde terrestre avec l’espoir de noyer la triste créature dans les divertissements humains. Ses goûts étaient trop raffinés peut-être ; et séduit par nos derniers génies, il a décidé de nous les retirer un à un.

Je m’étais interdit, par une sorte de pudeur morale, d’évoquer par écrit ces artistes qui s’enfuyaient. J’aurais touché à des Grands que ma plume ne connaissait pas assez, et je laissais le soin aux spécialistes des disparus de leur rendre un hommage plus authentique, et sûrement plus juste, que celui que j’aurais pu fournir. Enfin, il y avait cette pensée dérangeante, ridicule sans doute, qui me rappelait qu’à force de pleurer les grands noms, on oubliait ceux qui tombaient, inconnus en arrière-plan, et pourtant tellement plus nombreux.

Ma génération part en grandes lamentations sur des artistes qu’elle n’a que peu connus : Michel Galabru comme Michel Delpech ne seraient peut-être pas parvenus jusqu’à nous si les générations précédentes – parents comme grands-parents – ne nous les avaient glissés sous les yeux. Je ne dis pas là que ces artistes ne nous regardaient pas, ou bien qu’ils n’avaient pas le talent apte à émouvoir cette nouvelle jeunesse. Si celle-ci les pleure aujourd’hui, c’est bien parce qu’ils possédaient encore cette capacité à toucher, à « réveiller la force d’agir qui sommeille dans d’autres âmes », qui disparaît peu à peu dans le crépuscule profane du XXIème siècle.

J’ai véritablement commencé à trembler devant la disparition de David Bowie. Parce que Bowie, c’était la voix de mon adolescence, la voix qui hantait mes nuits du fond de ces rythmes lointains, la poésie au fond de la folie, cette envie irrésistible de vous entraîner à des années lumières d’ici. Dans la toile lumineuse qu’il construisait lui-même, loin du monde corrompu qui se dressait autour de lui, sa disparition laisse une marque inaltérable.

Ce lundi soir, à l’annonce du décès de Michel Tournier, j’ai pris l’encre et la plume. Sans savoir quoi écrire si ce n’est l’angoisse face à cette dernière génération d’artistes qui s’enfuit, face à l’Art qui nous tourne le dos. Ceux qui s’en vont sont les derniers de ce cortège de génies. Le monde pleure ses artistes parce qu’il sait que l’art véritable disparaît à petit feu.

Corses : racistes ou colonisés ?

Ecrit par Jean-François Vincent le 09 janvier 2016. dans La une, Actualité, Société

Corses : racistes ou colonisés ?

L’affaire du « Noël » ajaccien, où plusieurs dizaines d’excités ont pris d’assaut une – pourtant très discrète – salle de prière musulmane, suite au guet apens où étaient tombés deux pompiers et un policier, pose le problème de la nature même du nationalisme corse.

Certes, Gilles Simeoni, président du conseil exécutif de Corse, parle de « coïncidence malheureuse », et Jean-Guy Talamoni, tête de liste de Corsica Nazione aux dernières régionales et président de l’assemblée nouvellement élue, évoque benoîtement une « idéologie importée » ; il reste que l’on ne saurait éluder le lien qui existe entre le grand succès des nationalistes et le racisme anti-arabe qui s’est crûment exprimé par des slogans tels que « Arabi fora », « dehors, les arabes ».

Il existe – en Corse, mais pas seulement – plus qu’un lien, une osmose entre nationalisme et identitarisme. Une des revendications historiques de Corsica Nazione n’est autre que la « reconnaissance du peuple corse ». Mais quid de la « corsitude » ? Comment définir le « peuple corse » ? Bien sûr, côté indépendantistes, on assure qu’il s’agit d’une notion ouverte et que même les « pinzuti », les continentaux/Français, peuvent en faire partie à condition de s’y être installés depuis longtemps et de l’aimer… « love it or leave it » comme on dit outre-Atlantique. Il reste que le principal critère de différentiation entre les « Corses » et les autres demeure le patronyme : les noms à consonance italienne – horresco referens, pour ceux qui portent un regard méprisant sur les « lucchesi » transalpins, dont la proximité géographique, linguistique et culturelle menace la spécificité insulaire – terminés par des « i », des « a » ou des « o » attestent de la « corsité » ; les noms « français », eux, étant entachés de suspicion.

Les contradictions toutefois ne s’arrêtent pas là. La rhétorique nationaliste use et abuse du thème de la colonisation ; le FLNC (front de libération nationale corse) s’est constitué en 1976 sur le modèle du FLN algérien. Les Français, en effet, ont « conquis » l’île – malgré son achat par Louis XV en 1768 – à l’issue d’une bataille perdue par Pascal Paoli en 1769, lequel avait rédigé une constitution de la Corse en 1755. Ironie de l’histoire, ce sont les « pieds noirs » – corses et non corses – ayant quitté l’Algérie à partir de 1962, qui suscitèrent le mouvement autonomiste dans les années 70 : Aléria, 1975, Edmond Simeoni, le père de l’actuel président, attaque une cave viticole, propriété d’un pied noir… envie et jalousie, deux ingrédients essentiels de ce qui, au départ, s’appela simplement « autonomisme ». Les rapatriés avaient effectivement mis en valeur la plaine orientale, en particulier en y plantant de la vigne… source d’enrichissement !

Je vis, tout au long des années de mon enfance et de mon adolescence où je passais mes vacances à Ajaccio, les inscriptions « Francesi fora » (les Français dehors), fleurir sur les murs. Les Corses seraient à l’image des peuples colonisés par la France. Ce qui ne manque pas de piquant si l’on songe que l’administration coloniale française était peuplée de Corses…

Déchéance de la nationalité ; la tenaille de l’An II

Ecrit par Martine L. Petauton le 04 janvier 2016. dans La une, France, Actualité, Politique, Société

Déchéance de la nationalité ; la tenaille de l’An II

Notre temps sonne comme d’autres périodes anciennes, même si en Histoire, seules les ressemblances et non l’analogique valent. Il y eut « Les années Lumières »  – c’est le titre d’un très beau film sur la Révolution Française – les libertés volaient au rythme des Droits accordés ; de sujet, le Français devenait citoyen. La République était inscrite une et indivisible. Notamment. Puis les temps se durcirent ; on sait ce que fut l'An II de la République : « le 14 Juillet avait délivré ; le 10 Août avait foudroyé… la liberté d’un citoyen finit où la liberté d’un autre citoyen commence… fournaise mais forge, promulgations… la Convention le faisait ayant dans les entrailles cette hydre, la Vendée, et sur les épaules, ce tas de tigres, les Rois… », « 1793, Victor Hugo », bien sûr…

Dans ce qui nous traverse, nous a traversé, cette année 15, il y a dans la montée des menaces contre la démocratie, dans les dangers bien réels, dans cet État d’urgence, que les représentants de la Nation ont voté avec l’unanimité qui s’imposait, un triste jour de novembre ; il y a – forcément – de ce vent de l’An II qui repasse ; causes/conséquences restant un des moteurs de lecture de l’Histoire. Et l’An II, ce fut justement ce balancement libertés/sécurité qui semble nous animer aujourd’hui. Principes alors d’un Droit balbutiant, négociés - en une époque autrement plus martiale et faisant de la vie, bon marché plus rapidement que de nos jours - contre un tout-effort de guerre, tout-muselage de droits, portés aux quatre coins de la jeune Nation prise à la gorge, par nos commissaires de la république que doublaient presqu’en nombre égal ceux aux armées. Tous, à bride abattue, coiffés de grands chapeaux noirs qu’éclairaient les trois couleurs… Autres temps, autres références ; comparaison qu’on arrêtera là, en gardant cependant la trace en mémoire – il faut toujours un peu veiller sur les cendres fumantes...

Parce qu’il y a tout de suite des débats qui chahutent les médias, les milieux politiques, et surtout, nous tous, citoyens, enfants de cette République indivisible, et donc… citoyens indivisibles, entrés sur ce sol qui dit le droit, au fur et à mesure de toutes ces républiques qui nous séparent de la première (le sinistre Vichy n’étant en rien du nombre !). Débat ; pas d’autre mot, et non chipoterie, et non simple couac gouvernemental (elle avait dit… il a tranché autrement). Débat, ce mot important de la vie citoyenne ; honorable ô combien, s’agissant d’argumentaire et non d’argutie, sur des Textes premiers – ne dit-on pas la Loi fondamentale, pour la Constitution. Débat qu’il faudrait mener à la hauteur du sujet. S’il vous plaît !

L’exécutif propose d’amender la partie État d’Urgence de la Constitution, en réaménageant la possibilité de la déchéance de nationalité. C’est-à-dire en s’attaquant à cette indivision de la citoyenneté dont il était question au-dessus. Réaménagement, car elle existe déjà pour des bi-nationaux, dont la citoyenneté a été acquise. Elle est proposée pour ceux qui sont nés ici. Nés,  et, du coup, déterminant une espèce de citoyens moins citoyens que les autres, insécures de par leurs antécédents familiaux ? et les mauvais coucheurs qui se disent historiens, d’entrouvrir la page du régime de Vichy, face au statut des Juifs… La chose – inconvenante, inappropriée, et pour tout dire indécente – frétillerait actuellement sur les réseaux sociaux dont l’aptitude au bavassage de comptoir n’est plus à démontrer, et, bien entendu, hante les réveillons de l’Extrême-gauche entre deux bouchées de foie gras ( bio, je vous rassure).

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