Actualité

Dear Paris

Ecrit par Ricker Winsor le 05 décembre 2015. dans La une, Ecrits, Actualité

Dear Paris

In the aftermath of the atrocity committed in Paris I wrote a condolence letter to a friend there. He responded and mentioned other things but with no reference of my heartfelt sympathies. And, somehow, that seemed just right, like the sound of one hand clapping, like a fraught, existential, and blank idea balloon kept in the air of consciousness by our mutual understanding. It was appropriate, like a story about death ending in the middle of a sentence. Because there is nothing left to say and, of course, everything left to say.

I am a New Yorker who remembers the thudding sound of bodies hitting the pavement as victims who, a moment before, were going about their business or talking to their loved ones at home in the suburbs, now suddenly found themselves airborne to oblivion in escape from the merciless fire. A friend living near the two towers got on the roof of her loft building and saw people jumping from the towers, some of them holding hands and one, she noted, actually doing a swan dive, taking his last moment to express a gesture of defiant poetry against death. It makes sense in the current context to remember that there was great rejoicing about this in the Muslim neighborhoods of New Jersey. We New Yorkers have not forgotten that.

Our president, Barak Obama, said that the Paris murders were an « attack on all humanity », a comment made more poignant because Paris, in many ways, is the cultural capital of humanity. And it will continue to be that. Somehow, in an unpredictable irony, New York became a much better place after 9/11. People were friendlier, more outgoing. The sense of comradery that has always been a part of New York identity increased in the wake of the disaster. I am not sure if that warm feeling extended to Middle Easterners. I expect this « spirit de corps » phenomenon to occur in Paris too. Those who survive an atrocity are bonded by grief, anger, and a certain pride they discover in the courage to carry on.

Friday the 13th was a tipping point for the French and also for the rest of the free world. It is a different feeling now. We were angered and shocked by the Charlie Hebdo attack and by the murders in a kosher grocery but we also knew that the cartoonists, although within their right of free speech, so central to any democracy, were pushing the envelope, asking for trouble. And the Jews, well the Jews have always been ground zero for abuse and tragedy ; nothing new about that. But this new savagery had nothing to do with anything other than a warped sense of religiosity and a kind of nihilism that celebrates killing for its own sake.

Cher Paris

Ecrit par Jean-François Vincent le 05 décembre 2015. dans La une, Ecrits, Actualité

Texte de Ricker Winsor traduit de l’anglais par Jean-François Vincent

Cher Paris

Au lendemain de l’atrocité commise à Paris, j’ai écrit une lettre de condoléances à un ami là-bas. Il y a répondu en évoquant d’autres choses, sans toutefois faire référence à cette compassion que j’exprimais du fond du cœur. Et, d’une certaine manière, cela sonnait juste : une sorte de question sans réponse, une idée en l’air, à la fois vide, existentielle et chargée de tension, flottant dans notre conscience grâce à notre compréhension mutuelle. C’était pertinent, comme une histoire sur la mort qui se terminerait au milieu d’une phrase. Parce qu’il n’y a rien à dire de plus, et, bien sûr, tout à dire en plus.

Je suis un new-yorkais. Je me souviens du bruit sourd des corps frappant le trottoir : ceux des victimes, qui, l’instant d’avant, vaquaient à leurs occupations ou parlaient à leurs êtres chers, restés à la maison, dans les banlieues ; et qui, tout d’un coup, se trouvaient projetés en l’air et dans l’oubli, en guise d’échappatoire à quelque impitoyable rouleau compresseur. Une amie, qui habite à côté des deux tours, monta sur le toit de son immeuble et vit des gens sauter des tours, certains se tenant par la main. Elle remarqua l’un d’eux, qui, plongeait, en vérité, tel un cygne, utilisant cet ultime instant pour exprimer, en un geste poétique, un défi à la mort. Il n’est pas inutile, dans le contexte actuel, de rappeler la liesse que suscita l’événement dans les quartiers musulmans du New Jersey. Nous, les new yorkais, n’avons pas oublié ça.

Notre président, Barack Obama, a dit que les meurtres de Paris étaient « une attaque contre l’humanité toute entière », commentaire d’autant plus poignant que, d’une certaine manière, Paris est la capitale culturelle de l’humanité, et le restera. Imprévisible ironie, en quelque sorte, New York est devenu bien plus agréable après le 11 septembre, avec des gens plus gentils, plus expressifs. Ce sens de la camaraderie, qui a toujours fait partie intégrante de l’identité newyorkaise, s’est accru, dans le sillage de la catastrophe. J’espère que Paris connaîtra également cet esprit de corps. Ceux qui survivent à une atrocité sont liés par le chagrin, la colère et un certain orgueil qu’ils ont découvert dans le courage d’aller de l’avant.

Le vendredi 13 a constitué un tournant pour les Français et tout autant pour le reste du monde libre. Nous ressentons les choses différemment. Nous étions en colère et sous le choc, lors des attentats meurtriers contre Charlie hebdo et l’hyper casher ; mais nous n’ignorions pas que les dessinateurs, quelle que soit la centralité de leur droit à libre parole dans toute démocratie, tangentent les limites et s’exposent à des ennuis. Et les Juifs. Certes, les Juifs ont toujours été la cible tragique d’exactions, ce n’est pas nouveau ; mais cette nouvelle sauvagerie, elle, n’était rien d’autre que l’expression d’une religiosité dévoyée, une espèce de nihilisme qui exalte en soi le fait de tuer.

Quel genre de Dieu accepterait – et approuverait comme une chose excellente – que l’on tue, au hasard, des innocents, assistant à un concert de rock, ou joyeusement attablés à un café ? Quelle sorte d’individus pourrait croire que leur Dieu juge excellente une pareille chose ? Franchement, comment peut-on être stupide à ce point ? Et ils font ça au nom de l’islam ! Prétendre que ceux qui ont perpétré ces actes n’ont rien à voir avec le véritable Islam, est un déni qui repose sur l’ignorance. Ayant passé ma vie entière à étudier les religions et à m’intéresser aux questions spirituelles, je conclus – et quiconque ouvrant le Coran ferait de même – que l’islam pose des problèmes fondamentaux, qu’il faut regarder en face et qu’il convient de  considérer de l’intérieur, de l’intérieur même de l’Islam. Une réforme de cette religion s’impose. Il revient aux leaders et aux savants musulmans – quels qu’ils soient – de procéder à cette réforme ; ce qui constitue un autre problème : ils semblent ne pas être là.

Allee, allee, c’est quoi tout ça, une fois ?

Ecrit par Jean-François Vincent le 28 novembre 2015. dans La une, Actualité

Allee, allee, c’est quoi tout ça, une fois ?

Après Paris la trouille a saisi Bruxelles. Une ville morte, métro fermé, écoles closes, magasins obligés administrativement de baisser leurs rideaux, aéroport transforméenbunker ; la Grand-Place était encore ce mardi déserte. « Nous redoutons une attaque similaire à Paris dans l’ensemble du pays avec plusieurs individus qui lancent des offensives à plusieurs endroits en même temps » a déclaré le Premier ministre, Charles Michel. « La menace est considérée comme sérieuse et imminente comme hier ».

 En fait, dans le plat pays, on a très mal pris les accusations françaises d’en avoir fait trop peu. A l’affirmation de François Hollande – simple constatation – que les attentats « avaient été organisés en Belgique », Charles Michel a rétorqué que « certains commentaires étaient peu élégants peu fair-play, loin d’une union transnationale ». Sans doute visait-il également les propos d’Alain Chouet, ancien directeur de la DGSE, affirmant que « la Belgique n’est pas à niveau en matière de renseignements ».

Après en avoir – peut-être ? – fait trop peu, voici maintenant qu’on en fait trop. Si cette situation devait se prolonger, l’économie serait bientôt asphyxiée. Il fallait donc rassurer deux fois, une fois contre les terroristes, une seconde fois contre les mesures de sécurité elles-mêmes… Le ministre de la justice, Koen Geens, a déclaré au principal quotidien néerlandophone De Standaard : « nous n’allons pas mettre à plat Bruxelles économiquement ».

On touche ici le cercle vicieux – et infernal – de la peur. Trop de sécurité crée de l’insécurité. Et pas seulement à court terme. Qui peut prévoir les dégâts commerciaux que fera dans un futur proche le caractère anxiogène des déclarations gouvernementales ? Déjà à Paris la rue Saint-Louis-en-l’Île est sinistrée. Avec ses nombreuses galeries de tableaux et magasins pour touristes, la désertion de ceux-ci plombe littéralement la comptabilité des boutiques. Une amie très proche, qui tient précisément l’une de ces galeries, me disait, au téléphone, qu’elle ne s’en sortait plus. Chiffre d’affaires : 0 !

Le courage n’est pas uniquement un impératif d’honneur et de dignité, il en va de la survie, non plus physique, mais bien économique d’un pays. Sans compter qu’en outre, cette poudre aux yeux, couardement lénifiante, a fait la preuve de sa totale inutilité : Molenbeek – et d’autres quartiers comme celui de Laeken – demeure une pépinière de jeunes chômeurs ghettoïsés, d’origine marocaine, sensibles à la propagande salafiste sur internet.

Courage et intérêt vont – vertueusement – ainsi de pair. Alors j’ai envie de dire à Koen Geens, le ministre, « geef ‘t op, manneke : ‘tis te laat ! », laisse tomber, bonhomme, il est trop tard…

Les Français Djihadistes

Ecrit par Alexis Brunet le 28 novembre 2015. dans La une, Actualité, Société

recension du livre de David Thomson, les Arènes, 2014

Les Français Djihadistes

Faut-il  lire un ouvrage dont l’auteur se vit accuser de « fascination » à l’égard de ses sujets, une dizaine de djihadistes de chez nous, par une auditrice du « Téléphone sonne » ? Quand Nicolas Demorand a rétorqué que la présence de l’auteur était intéressante puisqu’elle enrichissait le débat, et que l’auteur concerné s’est justifié en arguant que si l’accusation était légitime, il estimait que pour combattre son ennemi, il fallait le connaître, je me suis procuré l’ouvrage ; par un certain voyeurisme sans doute, car pourquoi s’intéresser au fonctionnement d’une machine de haine quand on ne la combat pas soi-même, si ce n’est pas un certain voyeurisme ?

Reste que ce que vient confirmer en premier lieu cet ouvrage, c’est ce que David Thomson, l’auteur, déclara lors de ce même Téléphone sonne, et qui à la première écoute peut faire sourciller : « ces djihadistes ne sont pas fous ». Un peu paumés oui, pas très cultivés, souvent en rupture idéologique avec leurs parents, au passé souvent délinquant, nihilistes, ils ont néanmoins une logique, une idéologie assez structurée, façonnée au cours de leurs longues heures passées à visionner des prêches appelant au djihad sur internet. Internet, plus que les mosquées salafistes que peu ont fréquentées, voilà le vecteur qui a radicalisé cette dizaine de djihadistes, et qu’ils utilisent pour djihadiser les nouveaux « frères » venus. Car comme le dit justement Abu Nai’im, un français converti de 23 ans, fraîchement arrivé sur la terre bénie de l’Etat Islamique en Irak et au Levant : « je vois les gens les kouffar (mécréants) de France, ils disent oui on a peur d’internet, les djihadistes sur internet etc. Mais vous avez raison d’avoir peur ! Ils ont raison d’avoir peur ces kouffar ! Parce qu’il y a beaucoup de gens je les ai ramenés en Syrie et je les ai ramenés à partir de là. Donc ils ont raison d’avoir peur, voilà je fais mon travail et je vais continuer à faire venir des gens et eux ils continueront à rien pouvoir faire pour les empêcher de venir. Ça c’est une réalité ! »

Internet qui permet de s’abreuver de prêches de Ben Laden, du cheikh Youssef Qaradawi, d’un belge converti dit Jean-Louis le Soumis, et d’autres ; internet qui permet de se convertir tout seul derrière son écran (Clémence : « j’ai cherché sur Google comment se reconvertir. J’ai découvert qu’il fallait juste prononcer la shahada. Donc je l’ai fait toute seule derrière mon ordinateur, dans mon petit village ») ; internet qui permet même de se marier par Skype ; et Facebook, ce réseau diabolique moins surveillé que les forums djihadistes, qui permet une propagande (propagation de la foi au sens premier) très très large, tant en Europe qu’en Amérique, qu’en Afrique ou qu’en Asie, et particulièrement en France, où ceux qui sont partis faire le djihad en Syrie sont dix fois plus nombreux que ceux qui partirent naguère le faire en Bosnie ou en Afghanistan, à l’époque où le web était beaucoup moins développé. Comme le dit un jeune djihadiste récemment arrivé à Alep en 2013 : « personne n’imagine combien il y a de français qui sont partis au Sham (terre sacrée des musulmans) ! Ce qu’ils nous disent à la télé c’est du mensonge ! La vérité c’est qu’ils sont des centaines […] Comment il s’appelle le ministre déjà là en France ? Valls. Lui il a dit qu’il y en a que trente ou quarante ! Mais qu’est-ce que tu racontes espèce de clown ! Tu connais rien ! Mais lui il veut se rassurer. Ici, c’est le retour du califat ! Nous, soubhanallah, on est une génération sans précédent ! ». A l’époque (entre 2012 et 2014) relatée par David Thomson, les nouveaux moudjahidines, qui s’imaginent revivre les aventures guerrières du prophète qu’ils s’attribuent, se rendent alors à Alep en attendant la grande confrontation, au nord de la Syrie, entre ceux qui ont embrassé la cause djihadiste, les « vrais » musulmans, loin de l’islam bisounours des mosquées françaises, et les mécréants, c’est-à-dire tous les autres, puis la venue du Mahdi qui surgira avant la libération de Constantinople (Istanbul), Jérusalem et la fameuse Palestine.

Où sont passés les intellectuels ?

Ecrit par Martine L. Petauton le 28 novembre 2015. dans La une, Actualité, Société

Où sont passés les intellectuels ?

Il y eut un temps – c’était il y a longtemps – où Zola écrivait son J’accuse en deux nuits, un jour plein, et par-delà procès et autres bagatelles, dût s’enfuir à la brune pour l’Angleterre. Dans le jardin de Médan, on jetait des immondices et les lettres anonymes peuplaient sa boîte aux lettres… C’était probablement un autre temps.

Là, ces jours-ci – où, notons-le, pas mal de monde, bardé de peur comme vous et moi, bat le pavé, ou se pose en terrasse – j’ai beau tapoter Google ou allumer les chaînes en boucle ou celles (il en reste) un poil plus réfléchies et sachant se tenir ; on s’en frotterait les yeux ; d’intellectuels, point. Sont-ils dans les marches blanches, juste sous le nez noir des caméras ? Nenni. Sont-ils au pied des monuments bleu-blanc-rouge ; pas davantage. Ont-ils comme tant, sur leur « page », facebooké leur chère image avec le drapeau ? Pas à ma connaissance. Alors, il faut se rendre à l’évidence. Nos Intellectuels sont en vacances ; rentrés au logis, bramant peut-être, mais dans leur intime. Je n’écrirai pas : ont joué à trou-souris, but

Mais qu’entendre à cette heure, par le mot d’intellectuels, mis dans l’espace public, justement, au moment de l’« Affaire Dreyfus » par Clemenceau ? Sans doute ce qu’on voudrait qu’ils soient : pas obligatoirement aussi présents, aussi politiques que ceux de l’Après-guerre et des « Temps modernes », mais ayant en bannière leurs compétences, peut-être moins que leur être construit par celles-ci ; l’identité qu’ils portent à nos yeux, via ces livres – romans, essais –, ces recherches, ces articles, et – n’oublions pas surtout – cet art, aussi, quel qu’il soit. Ils sont « gens de parole », aren’t they ? Leur œuvre-regard sur le monde, donc, et leurs mots pour le dire. Leur avis argumenté, en quelque sorte, qui m’importe ; et pourquoi refuserait-on le mot : leur éclairage. Ou bien pour ceux que ces intellectuels-lanterne ou phare du monde font sourire ou soupirer ; pour qui considère qu’il y a là un modèle quasi obsolète et bien prétentieux, légèrement pompier et parfaitement inutile, qui plus est. Pour ceux-ci, que je peux comprendre, mais dont je ne suis pas, on pourrait peut-être avancer que, peser ce que pense un tel, mesurer à son aulne, son regard sur cet événement, ou ses choix, ça rassure, interroge à l’ancienne. Une influence ; à moins qu’une référence ; un pas tout seul. J’aimais bien ce temps pas si loin, où l’on disait : une conscience. Un maître à penser-tout-prêt ? pensez-vous ; ce n’est plus guère de saison ! Cela fait du reste beau temps que de fringants, jeunes et déjà médiatiques «  nouveaux philosophes » ont définitivement décrété «  la fin des maîtres penseurs », ayant depuis, malheureusement, accusé un certain défaut de mise en œuvre. Entre ce modèle révolu et une actuelle façon de philosopher, ou d'intellectualiser, n'y aurait-il donc aucun chemin ? Las, on le croirait ! Alors que, un auxiliaire pour penser le monde, comme on a ailleurs des auxiliaires de vie, s'avère un besoin criant. Précieux à engranger par ces tempêtes. Et bien, nous devons faire le voyage – du moins, pour la première semaine « après les attentats », nouveau marqueur temporel, sans même – ou, si peu – le coude d’un intellectuel de bonne facture à tenir pendant ces marches – rose blanche à la main, cet après-midi plus que froid à Montpellier – où alternent dans une sobriété de haut niveau les minutes de silence et La Marseillaise… On est renvoyé à penser tout seul, comme des grands, ou – diront les plus optimistes, s’il en reste – à inventer d’autres modèles. Plus d’ombre sur la page, même d’un BHL, un rognaton du déjà vieux Glucksmann ; le regard ténébreux et toujours encoléré d’un Finkielkraut, l’auriez-vous croisé ? Je n’ai pas entendu ni Bedos, ni Bruel, toujours prompt, côté show-biz, ni personne ; on m’a dit que Bruckner, peut être… j’ai seulement tenté de pécher dans ceux qui fréquentent les plateaux TV, vous l’aurez compris. Ailleurs, il se pourrait – dit un récent article du Monde – que « les intellectuels pensent la riposte », mais ça tarde à venir, et que des professeurs au Collège de France, comme Pascal Engel et Claudine Tiercelin, argumentent autour des valeurs de la République, et nient le fait que seule la religion aurait matière à remplir le vide de sens, dont on suppute que nos sociétés sont atteintes. Mais – permettez ! – quel jeune de banlieue va lire l’article…

Éditorial : « La grande peur de l’an 15 »

Ecrit par Martine L. Petauton le 21 novembre 2015. dans La une, France, Politique, Actualité

Éditorial : « La grande peur de l’an 15 »

«  C'était un temps déraisonnable

    On avait mis les morts à table...

    ...Est-ce ainsi que les hommes vivent »

       Aragon

 

 

 

 

Ainsi, 2015 pourrait n’être qu’une parenthèse angoissée entre deux évènements apocalyptiques ; un temps mortifère : Charlie, l’autre hiver, et Paris, ce curieux Novembre aux airs d’été qui n’en finirait pas, ses foules dehors, dans les stades, et aux terrasses ; ses envies de sortir et d’aller au concert ; sa jeunesse ; bref, la vie.

Et puis, ce que l’on sait…

Accouchant, en temps réel – via les média, partout, bien au-delà des lieux, jusqu’aux confins du monde, en cercles concentriques mimant une inondation inexorable d’eaux sombres et empoisonnées – de la presque seule chose visée par le passage à l’acte : la Peur, la terreur, la panique, et le reste de la panoplie. La peur, mauvaise conseillère, comme dit l’adage ; la peur tétanisante interdisant l’action, et bien plus la défense. Qui je suis quand j’ai peur, et qu’est-ce que je donne à voir de moi – et, bien sûr à l’objet de ma crainte – quand je dégouline de tremblements ? Si tu as peur du chien du voisin, ne le lui fais pas sentir, il te mordra – disait ma grand-mère. Tout est dit ou presque ; fin de la chronique…

Avançons quand même : « peur » : « État affectif plus ou moins durable, pouvant débuter par un choc émotif, fait d’appréhension (pouvant aller jusqu’à l’angoisse) et de trouble (pouvant se manifester physiquement par la pâleur, le tremblement, la paralysie, une activité désordonnée notamment), qui accompagne la prise de conscience ou la représentation d’une menace ou d’un danger réel ou imaginaire », lit-on en cliquant sur la définition du mot, et nos vieux cours de philo de remonter en mémoire – Sartre et son « esquisse des émotions », le coup de l’homme face à l’ours… et chaque mot écrit de résonner sur des images passées, présentes et surtout à venir : Qu’est-ce qu’« ils » cherchent à provoquer, à modifier en nous ?

DAESH ; Racines d’actu

Ecrit par Jean-Luc Lamouché le 21 novembre 2015. dans Monde, La une, Politique, Actualité

DAESH ; Racines d’actu

Daesh provient d’une conception extrêmement rigoureuse de l’islam sunnite, à travers une charia (loi islamique) très radicale : le wahhabisme ou salafisme, tout en sachant que l’on peut très bien être un salafiste ayant une vision rétrograde de l’islam sans pour autant passer à des pratiques terroristes. Cette conception a un cœur principal : les émirats pétroliers sunnites du Golfe, et surtout l’Arabie Saoudite, sans pour autant qu’ils apportent un soutien politique en tant que tel au terrorisme de Daesh (comme pour Al-Qaïda avant ce « groupe de l’État Islamique »). Par contre, pendant longtemps, Daesh (encore comme Al-Qaïda) fut (et demeure ?) financé notamment par l’Arabie Saoudite, et ceci pour deux raisons. D’abord, afin de détourner le terrorisme et le risque d’une prise de pouvoir politique dans ce pays lui-même. Ensuite, parce que Daesh (à nouveau comme Al-Qaïda) est en guerre contre une autre façon de voir l’islam : celle des chiites, avant tout iraniens, dans la mesure où l’Iran est de plus en rivalité géopolitique avec les Saoudiens pour la domination régionale (dans toute la zone du Proche et du Moyen-Orient). L’Arabie Saoudite et les autres émirats du Golfe ne sont certes pas les seuls responsables de la naissance et de l’essor d’Al-Qaïda puis de Daesh. En effet, il est incontestable que Bush fils, pour la Seconde Guerre d’Irak, voire Nicolas Sarkozy à propos de la façon dont l’intervention fut menée en Libye, ont une part de responsabilité dans ces structurations terroristes de type islamiste.

Daesh contrôle des territoires situés au nord-est de l’Irak et de la Syrie, mais ne constitue pas, contrairement à l’expression encore trop utilisée par les grands médias, un réel « État islamique », même si son but est bien d’en construire un, préludant à la mise en place d’un « califat » élargi progressivement au monde entier. Il s’agit en fait d’une secte totalitaire islamo-fasciste mortifère et apocalyptique. Pour elle, la fin des temps est proche, en conséquence de quoi il faut absolument imposer le plus rapidement possible ce qu’ils appellent « le vrai islam » (traduisez : leur conception radicale d’un islamisme politico-religieux). Ce rapport à la mort (avec accès direct au paradis pour les « martyrs » qui se sacrifient en tant que kamikazes, comme à Paris) rappelle celui des unités SS « à tête de mort » avec leur nihilisme intégral. Pour atteindre son objectif, cette secte développe, sur le plan de l’idéologie, au niveau de ses cadres, la nécessité de détruire la « zone grise », c’est-à-dire tout ce qui met en contact pacifique les musulmans et les non-musulmans (qu’ils nomment « Les Croisés et les Juifs »). Du point de vue de ses chefs, elle veut donc aboutir à une guerre des religions, un choc entre civilisations, et à des guerres civiles au sein des pays occidentaux (notamment) dans lesquels les musulmans constituent des communautés assez nombreuses. A la place de la « zone grise », ses idéologues veulent en arriver à l’opposition entre ce qui apparaîtrait comme étant le « blanc » (eux et leurs partisans armés et kamikazes) et le « noir » (tous les autres, et avant tout les musulmans non radicaux – qu’ils éliminent en priorité).

Disposant d’une armée véritable, contrairement à la nébuleuse Al-Qaïda qui n’intervenait que par des attentats et des actions de commandos, Daesh est donc une organisation prenable, puisque ayant des chars d’assaut, des blindés légers, etc. ; se situant ainsi nettement moins (jusqu’à présent) dans le cadre d’une « guerre asymétrique ». Mais que faire, face à cette organisation qui vient d’infléchir fortement sa tactique depuis les divers attentats de Paris (en janvier et novembre), dans la mesure où les combattants et les combattantes (peshmergas) musulmans kurdes, avec le soutien des frappes aériennes occidentales, leur infligeaient des pertes importantes (malgré l’arrivée de nouvelles recrues djihadistes) ? Cela ne pourrait être traité que dans le cadre d’un autre article, d’un plus grand gabarit, et en attendant de voir à quel point le choc ressenti par les peuples du monde entier à la suite des attentats du 13 novembre peut ou non provoquer une évolution des alliances internationales afin d’éradiquer cette menace que constitue cette secte pour la planète entière. Et ceci tout en ne faisant pas l’impasse sur les problèmes de désaccords qui existent toujours entre Occidentaux et Russes (plus Iraniens) en ce qui concerne la question du régime syrien dominé par le tyran sanguinaire Hafez El-Assad…

Quant au nom « DAESH », qui sonne partout ; ce sigle est à utiliser de préférence à ce EI, dont ils aiment faire étalage (« Etat islamique », prétentieux et faux). C’est ce qu’ont fait ceux qui ont rapidement perçu que cet éclairage traduit ainsi dans nos langues avait un danger propagandiste important, et ont seulement utilisé Daesh, acronyme arabe, même sens, mais du coup moins impactant : « dowlat al islamiyah f’al irak wa Belaad Al Sham ». Ainsi dès le début, notre président qui à présent franchit une étape de plus en accentuant une prononciation glissante (crachante ?), « Dech »… signifiant un rejet complet.

 

L’Etat islamique Multinationale de la violence, Loretta Napoleoni, Calmann-Lévy, 2015, 192 pages

L’Etat islamique Anatomie du nouveau califat, Olivier Hanne, Thomas Flichy de La Neuville, Bernard Giovanangeli Editeur, 2014, 178 pages

#drinkforyou

Ecrit par Lilou le 21 novembre 2015. dans La une, Ecrits, Actualité

#drinkforyou

J’imagine parfaitement le bonheur de ces deux-là qui vendredi soir sont allés boire un coup, mater un match de foot, se déjanter les oreilles au Bataclan ou ont préféré flâner menotte droite serrant mimine gauche le long des rues de la liberté guidant le peuple.

Je l’imagine parce que ce bonheur, c’était le mien dans ces mêmes rues parisiennes, à ces mêmes heures du soir et du sourire lumineux jusqu’à mercredi soir dernier, Paris est une fête. U2 dans un Bercy chauffé à blanc, tourisme d’histoire parce qu’il faut bien se remplir la tête de choses intelligentes, se faire mal aux pieds à marcher sans cesse dans les rues de la ville aux milles et une tentations et boire des coups partout pour fêter toujours le bonheur retrouvé et la douceur de l’automne comme de la vie qui file.

Je n’ose imaginer depuis une semaine le silence qui règne dans leurs bureaux ou dans leurs maisons, puisque ces deux-là ne reviendront pas. Bandes de têtes de nœuds, vous avez brisé nos bonheurs. A tous. Mais vous ne briserez jamais nos vies.

Vos vagues meurtrières de janvier voulaient politiser les cibles, enfin voulaient fallacieusement (comprendrez-vous ce mot ?) nous faire croire que ceux là étaient morts parce que structurellement ils étaient un danger pour la paix de vos grottes et de vos esclavagismes médiévaux. Des policiers, des caricaturistes, des Juifs, de « sacrés dangers » en un mot… Ce coup-ci vous avez frappé ceux-là mêmes qui portaient les millions de pancartes cimentant la devise hivernale de tout un peuple derrière Charlie et les immondes carnages de janvier. Le vendredi 13 novembre, la stratégie n’a pas changé, vous les avez aussi tués dans le dos, vous les avez vus désarmés, innocents des minutes qui tournent les yeux dans les yeux, amoureux incertains d’un soir ou buveurs de bibine devant l’éternel et corrupteurs du temps qui passe. Vous avez vu tout ça et vous avez tiré. Vous les avez tués dans le dos à coup de 7,62, de clous et de boulons, et d’une connerie à méchante haleine. A méchante haleine… Dans le dos… Même un nœud au bout d’une tête aurait pensé à cet instant-là. Que vous dire pour vous dire autrement les choses. Que vous montrer ?

La France et les Français sont restés sidérés pendant ces quelques heures terribles de ce vendredi 13. Et puis, parce qu’il faut bien que le quotidien politicard soigne son retour, la litanie des petits meurtres entre amis est revenue. « Faut bien continuer à vivre » nous disent-ils aussi ! Union politique et pas sacrée donc aussi salubre que les égouts de Paris un lundi matin à l’heure du laitier. C’est à qui mieux mieux, c’est à qui fera le buzz le plus vite dans une sorte de concours Lépine des solutions pour lutter contre le terrorisme. Quelle nouvelle ? Le petit chat est mort avait dit en son temps Molière dont la moquerie des cours royales nous manque tant !N’avais-je pas compris que depuis la nuit des temps, le deuil doit par nature imposer le silence et le respect que nous devons par essence humaine à ceux qui sont partis aussi injustement ? Ne suis-je pas en train de comprendre qu’on se fout donc aussi dans mon pays de ce ferment social qui façonne les âmes, mêmes les plus faibles « on ne parle pas de corde dans la maison d’un pendu », nous rapporte Marcel Pagnol. Les uns qui nous disent ce qu’il faut faire mais qui oublient sans cesse que ce sont quelques-unes de leurs décisions ou de leurs dérives qui ont charpenté la maison du diable dont sont sorties les têtes de nœuds de vendredi. Les autres qui se regardent en silence le nombril depuis qu’en Syrie on tue, on pille, on viole et on assassine 250.000 personnes. Et d’autres qui ne bougent pas d’un iota ni d’une virgule leurs discours et leurs prêts à penser fascisant ou communisant ayant déjà traîné derrière eux des dizaines de millions de morts. Quand allez-vous comprendre que vous seriez bien mieux au bord d’une rivière à tâter de l’Ablette, du Calicoba ou à vous demander si traverser par le fond ne vous irait pas mieux ?

Vendredi. Ensanglanté. Ineffaçable.

Ecrit par Luce Caggini le 21 novembre 2015. dans La une, Ecrits, Actualité

Vendredi. Ensanglanté. Ineffaçable.

Il était une fois une France heureuse.

Vint un vendredi du Malheur où les roulettes de l’effroi se sont surpassées à faucher une jeunesse innocente, joueuse, joyeuse, un funeste vendredi peu soucieux d’ensanglanter le pays.

Nos amis n’ont pas eu besoin de prendre un bus, le chauffeur de la mort est allé à leur rencontre.

La stupéfaction, la colère, les pleurs, puis un murmure : « Donne-leur le re­pos éternel, Seigneur, et que la lumière éternelle les illumine ». Était-cece qu’ils auraient voulu entendre ? Je ne sais pas. Ce n’est qu’une pensée douce d’accompagnement, un chant de sérénité pour les arracher à l’épouvante de leurs derniers instants avec une brassée de Fleurs silencieuses.

Ah ! Combien je voudrais me couper des mots empestés de colère, faire re­naître la réalité d’avant, parce que c’était mieux avant, sans tout ce qui fait lever les yeux sur tout ce qui entre dans le wagon du métro, tout ce qui bouge un peu trop vite.

« Dio Vi Salvi Regina » en procession, assis en rond, en masse, sans dis­tinction d’appartenance, avec les familles éplorées qu’un colonel Massoud, le lion du Panshir, aurait pu psalmodier juste pour monter en sérénité au plus haut des cieux d’une planète en alarme.

Une plongée au fin fond d’une humanité en pleine tempête soumise à des dis­tributeurs de vies et de morts, dans les eaux floues d’une poignée de reli­gieux corrompus, venus de l’enfer, travestis de lin souillé à vocation meur­trière.

Innommable quatrième prière avant d’aller tuer les jeunesses du Bataclan, les promeneurs attardés dans les rues de Paris au nom d’une religion de la décapitation, de la flagellation, de la lapidation aux accents écailleux.

Le drapeau de l’Islam dans le ventre en miettes de Paris.

Heureux les croyants musulmans qui n’ont pas marché sur les pas de la sourate ouvrante et pénétrante « Au nom d’Allah, le tout miséricordieux, le très miséricordieux. Louange à Allah, seigneur de l’univers. Le tout miséricor­dieux, le très miséricordieux, Maître du Jour de la rétribution. C’est toi  que nous adorons, et c’est toi  dont nous implorons secours. Guide-nous dans le droit chemin, le chemin de ceux que tu as comblés de faveurs, non pas de ceux qui ont encouru ta colère, ni des égarés ». Les Egarés ? c’est-à-dire nous, Les Juifs et les Chrétiens.

Rome était magnifiquement nue pendant l’aventure du mortel incendie de ses murs mais Rome nourrie du lait de la louve mit les morts dans la même maison de la Cité et pleura avec les loups.

Sous l’empire du choc, du traumatisme de chacun de mes sou­venirs d’avant, les bombes sous les paniers de légumes du marché d’Oran (personne à ma connaissance n’ayant traversé la guerre en Algérie dans un fauteuil de cinéma) dans l’effroi, dans la surchauffe du tremblement de mes idées, la main invisible de l’envers de la vie, main aveugle, main de la mort, de la guerre de cent ans, des images s’agrandissent comme des taches.

Dans les forteresses des horreurs, j’ai peur.

Je me suis donc retrouvée ce matin face à mes collégiens

Ecrit par Christelle Mafille, Christelle Angano le 21 novembre 2015. dans La une, Education, Actualité

Je me suis donc retrouvée ce matin face à mes collégiens

Que dire et comment le dire, aussi ? Comment leur dire qu’il ne faut pas avoir peur, alors que moi… j’ai peur ?

D’ailleurs, pourquoi n’aurions-nous pas le droit d’avoir peur ? Du moment que nous ne devenons pas « frileux ».

Alors oui, j’ai fait de mon mieux.

Consciente de la gravité du moment et émue face aux visages graves de nos enfants.

Peur… peur aussi de ne pas être à la hauteur, de répondre de travers. Et le poids de l’attente des parents. Oui, on comptait sur nous pour dire l’indicible.

– On est en guerre madame ?

– On va mourir ?

– Mon père et mon frère vont partir se battre

– Hein que ce ne sont pas des musulmans comme moi ?

Tant de questions, tant d’inquiétude, tant de sagesse aussi auxquelles j’ai essayé, je dis bien, essayé de répondre.

Alors nous avons décidé d’un commun accord que notre façon de résister serait de nous tourner vers des esprits lumineux, cette lumière qu’ils détestent tant. Nous avons fait appel à Molière, avons joué des extraits du Malade imaginaire.

Le théâtre, comme un symbole de la Liberté ; Molière, fleuron de notre impertinence. Un caricaturiste en sorte…

Je pense que mes élèves alors ont compris un des enjeux de la littérature, et de l’art en général. Écrire, jouer, rire pour vivre, pour exister, pour résister aussi. Jouer, lire, pour dire non ; envers et contre tout, et contre tous, aussi.

L’esprit de Molière était parmi nous, j’en suis convaincue et je dois dire que je me suis sentie à ma place, entourée de ces ados qui n’ont qu’une envie : croire et espérer et aussi, être rassurés, enfin.

Enfin, ne pas oublier que comme l’écrivait Pablo Neruda :

« Ils pourront couper toutes les fleurs,

Ils n’empêcheront pas la venue du printemps ».

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