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L’imposture de l’anarchie

Ecrit par Jean-François Vincent le 09 avril 2016. dans La une, France, Actualité, Politique, Société

L’imposture de l’anarchie

Depuis quelques jours, l’on voit fleurir, Place de la république à Paris, des rassemblements « spontanés », qui s’autoproclament « Nuit debout ». Officiellement, il s’agit de lutter contre la loi EL Khomry pour en obtenir le retrait. En réalité, les objectifs sont bien plus ambitieux.

Inspiré par des organisations noyautées par des trotskistes – le collectif Les engraineurs ou Droit Au Logement – le mouvement s’affiche anarchisant dans ses slogans : « désobéis ! », « l’insoumission est la solution », « occupons la république sans l’état et la police », ou encore, sur un mode humoristique « préavis de rêve ».

Il y a à boire et à manger dans cette foule hétérogène qui « occupe » chaque nuit la place. Mais, à côté de badauds sincères (ou mystifiés), on trouve beaucoup de militants endurcis, issus – notamment – des rangs des « zadistes », opposés à la construction de l’aéroport Notre-Dame-des-landes. Ces « zadistes », gueux en guenilles, tentant de fonder une république sylvestre et autogestionnaire à la fois, au fonctionnement indéterminé, et qui ressemble plus à une décharge qu’à une utopie…

Alors beaucoup, à la gauche de la gauche, applaudissent ; « la réinvention de l’autre et du nous qui lie » s’exclame – lyriquement, comme à son habitude – Mediapart. Certes, Mitterrand avait autrefois parlé de la « force injuste de la loi » et Gandhi avait prôné la désobéissance civile pour se débarrasser du colonialisme britannique. Mais – que je sache – la France n’est ni colonisée, ni sous l’emprise d’un pouvoir dictatorial. Si injustice législative il y a, le lieu pour en discuter est le parlement (ou le conseil constitutionnel) et non la rue.

Car nous touchons ici au fond du problème : ce qu’entend remettre en cause la « Nuit Debout » n’est autre que le principe même de la représentation. Imposture des AG prétendant parler au nom de l’ensemble, alors qu’elles ne sont qu’une – petite – partie, supercherie de la soi-disant « absence » de leaders, alors qu’ils existent, mais demeurent invisibles.

Au mieux, c’est-à-dire si autant le vent ne les emporte pas, « Nuit Debout » finira comme les « indignados » de la Puerta del sol, à Madrid : en un parti politique, Podemos, radical évidemment, mais un parti politique cependant. Lequel, d’ailleurs, a baissé d’un ton depuis le naufrage de son alter ego grec, Syriza.

Tout mécontentement a le droit de s’exprimer. Toutefois, sans la représentation, sans le filtre que constitue le vote, sans le décompte des voix, sans le contrôle juridique des leaders, obligés de se présenter à visage découvert, de solliciter les suffrages des citoyens et de remettre le pouvoir entre les mains de ceux-ci à l’issue de leur mandature, sans tout ceci, le spontanéisme de façade se dégrade en arbitraire, la démocratie, de directe qu’elle se croyait, finit détournée par quelques uns et l’anarchie se mue en oligarchie.

Méfions-nous d’une égalité sans règles et rappelons-nous de la phrase finale de l’Animal farm de Georges Orwell : « tous les animaux sont égaux, mais certains sont plus égaux que d’autres ».

Le luth s’est brisé… # Jesuis Lahore

Ecrit par Sabine Aussenac le 02 avril 2016. dans Monde, La une, Politique, Actualité

Le luth s’est brisé… # Jesuis Lahore

Mariam sourit à Mishael et Karen. Ses jumeaux, ses pépites, ses diamants, qu’elle a mis du temps à avoir, qu’elle désespérait de connaître un jour… Il fait un temps merveilleux à Lahore, un véritable temps de Pâques, la lumière semble vibrer de cette joie de la Résurrection, et à l’église, le matin, Mariam a senti toute l’espérance pascale lui redonner confiance, malgré les obscurités du monde…

Mishael est en train de pousser Karen sur les balançoires, au beau milieu du grand parc d’attraction de Gulshan-i-Iqbal. Elle les observe de loin, regarde la jupe à volants de la fillette et la casquette du petit garçon, autour d’eux des dizaines d’enfants s’ébattent, tous unis dans la joie de ce dimanche, heureux de cette pause festive. Les mamans sont assises, comme Mariam, sur les bancs, il y a aussi beaucoup de grands-mères qui dodelinent un peu de la tête ou qui sourient de leur bouche édentée. Aujourd’hui, il y a surtout des familles chrétiennes qui sont venues se détendre au milieu des pelouses et des manèges, en majorité des mamans, des grandes sœurs, des aïeules, toutes accompagnées de nombreux enfants, puisque les hommes sont plutôt rassemblés dans les cafés de Lahore…

Mariam fait un signe à la famille de Noor, sa meilleure amie depuis les bancs de l’université. Noor est médecin, et aussi maman de quatre enfants, qui courent à la rencontre des jumeaux en les appelant gaiement. Il y a l’aîné, Sunny, un beau garçon de 11 ans, dont les joues ont encore la rondeur de l’enfance, puis le petit Addy, qui vacille sur ses jambes potelées, suivis par leurs sœurs dont les tresses volent au-dessus de leurs belles robes à dentelles, Sana et Anam. Noor lui renvoie son signe, et malgré le brouhaha des rires d’enfants, malgré les bruits de la fête foraine qui bat son plein, Mariam l’entend appeler son prénom avec allégresse, et elle se réjouit de serrer dans ses bras celle qui lui est aussi proche qu’une sœur. Ensemble, elles ont lutté pour avoir le droit d’aller étudier, comme leurs frères, en Angleterre, dont elles sont revenues diplômées, émancipées, fières de faire partie d’un pays en mouvement, dont elles espèrent qu’un jour il deviendra une démocratie.

Les deux amies avaient décidé de se rencontrer au parc pour deviser un peu en surveillant les enfants, avant de célébrer ensemble le repas du soir, en compagnie de leurs époux, eux aussi amis, et heureux de se retrouver pour les fêtes de Pâques. La maison de Mariam et Yasir embaume déjà du curry d’agneau et des parfums du gâteau à la carotte, les époux attendent le retour de leurs familles en fumant et en devisant de l’actualité internationale si agitée… Yasir vient d’échapper de peu à l’attentat de Bruxelles, il est rentré la veille de la capitale belge et a raconté à Mariam, épouvantée, les scènes de carnage auxquelles il avait assisté à Zaventem…

« Mangeons et buvons, car demain nous mourrons ! » Isaïe (22,13)

Ecrit par Jean-François Vincent le 26 mars 2016. dans Monde, La une, Politique, Actualité

« Mangeons et buvons, car demain nous mourrons ! » Isaïe (22,13)

Sage conseil du prophète, en effet, car la preuve est faite – s’il en était besoin – que toute idée de sécurité ou de sécurisation est chimérique. Ce qui était visé, ce mardi, ce fut l’aéroport de Bruxelles : non pas un spectacle jugé « décadent », comme celui du Bataclan, ni des journalistes « blasphémateurs », comme ceux de Charlie Hebdo, mais vraiment tout le monde, tout sexe, religion et nationalité confondus. De même, le deuxième attentat à la station de métro de Maalbeek visait, quant à lui, les fonctionnaires – nombreux à se presser là, à cette heure de pointe – du parlement européen et de la commission, qui se trouvent à deux pas…

La Belgique – à la différence de la France – n’est pas partie prenante dans la campagne aérienne contre Daech, pas plus que les institutions européennes. Les terroristes ciblent ainsi indistinctement tout ce qui – de près ou de loin – a rapport avec l’occident. Autrement dit, vous, moi, n’importe qui. J’avais toujours pensé que les mesures prises par les gouvernements étaient illusoires. J’avais spécifiquement pensé aux halls d’aéroport ou de gare (comment filtrer la foule à toutes les entrées). Idem pour le métro. La palme du ridicule revenant sans doute aux vrais-faux portiques de détecteurs de métaux de la gare du nord, à Paris, qui « bipent » frénétiquement à chaque voyageur qui passe, sans que personne ne s’en émeuve.

Seulement voilà, cette vérité est inaudible voire politiquement suicidaire pour un exécutif : quel premier ministre, quel président oserait dire à ses concitoyens : « oui, peut-être bien que vous mourrez demain, en allant à votre travail ou en en revenant. Et nous ne pouvons rien y changer ». Cette situation, les Israéliens l’ont vécue et la vivent encore. Question d’habitude.

La destruction de Daech, d’ailleurs, n’y changerait rien. La spirale du fanatisme se concentre dans ce que décrit Dostoïevski dans Crime et châtiment. Razoumikhine, après avoir lu un article de son ami, le nihiliste Raskolnikov, analyse : « il me semble que c’est là l’idée principale de ton article : l’autorisation morale de tuer et elle me paraît plus terrible que ne le serait une autorisation officielle ou légale ». Ce permis de tuer – quelle qu’en soit la justification ou le prétexte, politique ou religieux – correspond à ce qui s’appellerait, en psychiatrie, une levée de l’inhibition : une levée jubilatoire du tabou de l’homicide et/ou du suicide, les deux souvent coïncidant.

Dans ces conditions, mieux vaut ne pas avoir cure du danger et de la possibilité – très réelle – de la mort. Que les épicuriens saisissent le jour, que les érudits continuent de s’adonner à l’étude et que tous agissent comme si de rien n’était.

Rien ne serait plus odieux aux terroristes que de ne pas faire peur…

Comme du reste, Bruxelles...

Ecrit par Lilou le 26 mars 2016. dans Monde, La une, Ecrits, Politique, Actualité

Comme du reste, Bruxelles...

Frappés comme les Français le 13 novembre dernier à Paris avec ses 130 hectolitres de larmes (comme du reste le 12 janvier à Charlie Hebdo et à l’hyper Cacher et ses 17 morts, je suis Charliiiiiiie, comme du reste le 27 janvier 2015 et ses 9 morts de l’hôtel Corinthia de Tripoli, comme du reste le 30 janvier 2015 au Pakistan et ses 61 morts, comme du reste les 11 et 12 février 2015 à Copenhague et ses deux morts par fusillades, comme du reste le 24 février 2015 et ses 34 morts de la gare routière de Kano, comme du reste le 18 mars 2015 et ses 24 morts du musée du Bardo, comme du reste le 2 avril 2015 et ses 148 étudiants morts debout dans les allées de l’université de Garissa, comme du reste le 22 mai 2015 et ses 21 morts de la mosquée chiite de Koudeih, comme du reste le 17 juin 2015 et ses 37 morts de N’Djamena, comme du reste le 26 juin 2015 et ses 38 morts sur la plage de Port El Kantaoui, comme du reste le 16 juillet 2015 et ses 5 morts de Chattanooga au cœur de la Caroline du Mort, comme du reste le 7 aout 2015 et ses 20 morts de Kaboul, comme du reste le 17 aout 2015 et ses 20 morts de Bangkok, comme du reste le 4 septembre 2015 et ses 30 morts du Cameroun, comme du reste le 20 septembre 2015 et ses 117 morts de Maiduguri, comme du reste le 10 octobre 2015 et ses 102 morts d’Ankara, comme du reste le 31 octobre 2015 et ses 224 russes vaporisés dans leur avion au-dessus du Sinaï, comme du reste le 12 novembre 2015 et ses 43 morts de Beyrouth, comme du reste le 24 novembre 2015 et ses 12 morts de Tunis, comme du reste le 2 décembre 2015 et ses 14 morts de San Bernardino, comme du reste le 8 décembre 2015 et ses 50 morts pour la plupart dans une école de Kandahar, comme du reste le 19 décembre 2015 et ses 4 morts de Mogadiscio…), je me permets de vous envoyer, chers amis belges, tout plein d’amour et de tendresses sans aucune ombre ni nuance.

C’est idiot, je le sais et j’adore à l’avance votre délicieux sens du verbe et de sa mise en bouche qui me le dira, de commencer une gentille lettre dans laquelle je vous glisse aussi toute la compassion d’un quidam de Toulouse (putaingggggg on célèbre chez nous ces jours derniers la 4ème année sans voir le sourire vivant et joyeux des enfants d’Ozar Hatorah et de celui de Imad Ibn Ziaten, j’aime me souvenir de ton nom comme ceux de Jonathan, Yaakov et des autres…), pour vous offrir bien malgré moi quelques augures de réconfort surmontés d’une pincée de « courage, on les aura ». C’est idiot aussi parce qu’au lieu de vous dire simplement les choses, j’ajoute une parenthèse longue comme un dimanche d’hiver 1943 à Ravensbrück. Professeur d’Histoire que je suis, il n’était pas question que j’oublie les autres violences aveugles de ces abrutis opposés au genre humain. Je ne me suis pourtant contenté que de 2 attentats par mois dans le temps long de la souffrance, que de 2 crimes contre l’humanité pour moi dans le temps court des gens heureux. J’aurais trop étiré mes peines sinon et nous aurions trop pleuré et cultivé à notre tour la haine. Et puis je me suis arrêté à 2015. En 2014 il y a eu 32658 morts dans des attentats de part le monde… Reflets du Temps quand tu me tiens…

Je l’ai décrété en fin de matinée à mon travail. Aujourd’hui 22 mars 2015 est instituée par la vox personae une journée mondiale sans blague belge. Ni blague tout court (du reste…) Les images sont malheureusement connues et célèbres depuis des années dans notre monde hyper médiatisé et coutumièrement violenté : des cohortes affolées d’autres quidams que moi parcourent des rues tremblantes pendant que des sirènes de pompiers déchirent Itélé, BFM et CNN alors que les pâtes au fromage vont refroidir sur la table familiale. Pendant ce temps là, des agences de pubs se creusent la tête pour trouver le bon mot espérant percer la gloire médiatique avec le prochain je suis tartempion (cette idée-là était géniale pour Charlie, après on rentre dans le matraquage publicitaire façon TF1 le dimanche soir).

Cinq façons de ne pas devenir fou après un attentat

Ecrit par Sabine Aussenac le 26 mars 2016. dans La une, Ecrits, Actualité

Cinq façons de ne pas devenir fou après un attentat

Boire un thé. Non, pas simplement un thé préparé avec un sachet, fût-il de mousseline.

Prendre sa plus belle théière, la bleue, en porcelaine du Devon, ou la transparente, qui laisse voir s’éclore les délicates fleurs de cerisier.

Y verser une poignée de votre meilleur thé, d’un de ceux qui vous transportent au-delà des neiges du Mont Fuji ou des sentiers escarpés du Népal. Choisir un nom prometteur, tel que « Nuit à Venise » ou « Thé des poètes », regarder les brisures délicates des feuilles venues d’Orient, les bleus sombres de quelque plante rare et les baies roses s’épanouir en corolle, calices offerts à l’éternité de cet instant.

S’assoir en silence et boire à petits gorgées, recueillie comme une Geisha, rêveuse comme une Lady regardant s’éloigner son amant à dos d’éléphant, dans le vacarme des Indes Impériales.

Oublier les hurlements des survivants et des sirènes.

 

Aller marcher. Nul besoin de partir en trek ou sur les chemins de Compostelle. Non, simplement se diriger d’un bon pas vers le square tout proche, celui que l’on ne remarque même plus tant les ombelles familières des pissenlits et les silhouettes apaisantes des grands marronniers nous semblent faire partie du quotidien, au même titre que la machine à café ou que les jouets des enfants qui jonchent le tapis.

Lever les yeux. Observer la lumière douce qui s’ébroue entre les branches toutes frémissantes de ce vert printanier, guetter un écureuil imaginaire, avoir envie de grimper dans ce géant tutélaire, d’y jouer les barons perchés, de se blottir dans la canopée murmurante.

Baisser les yeux. Compter chaque brin de cette herbe neuve qui même en cœur de ville nous paraît soudain steppe, pampa, grandes plaines du Wyoming. Un microcosmos fertile, qui bientôt s’emplira de grillons que nous « tutions » dans nos enfances, une couverture infinie sur laquelle nous pourrions presque nous allonger. S’imprégner de tout ce vert, de l’émeraude des feuilles enroulées de ce lilas, du vert mousse des petits lichens modestement agrippés au creux de la grille du parc, du vert pomme de ces bambous qui se caressent au gré de l’Autan.

Oublier le carmin et les vermillons de l’horreur.

 

Lire un roman. N’importe lequel, du moment que c’est un roman.

Un roman de gare, un Harlequin à trois sous, dans lequel le fils d’une comtesse désargentée se fait maître d’hôtel et sera remarqué par une riche héritière ; un roman russe où s’égrènent des noms si compliqués que vous devrez prendre des notes pour ne pas confondre Natasha Anastasia Vronski et sa cousine, un roman où tintinnabulent des troïkas qui filent devant l’avancée des Rouges voulant s’emparer de la datcha, un roman de 1000 pages où Anna ou Lara embrassent passionnément la vie ; un roman japonais, figé comme l’eau dormante qui veille sur les cercles parfaits tracés dans les gravillons entourant la pagode, dans lequel seul murmure légèrement le papier de riz lorsque les paravents s’écartent pour laisser passer ce plateau délicatement orné d’un ikebana parfait ; un roman norvégien, où l’on l’entend fondre les neiges lorsque l’héroïne part pagayer sur les eaux vives du fjord, riant devant le vert étincelant des grands sapins et plongeant nue vers ces profondeurs, pour oublier ce frère qui en aime une autre.

Oublier tous ces autres personnages, ces êtres de chair et de sang que l’on vient de voir blastés ou emplis de clous rouillés.

Le test El Khomri face aux trois œufs de la gauche

Ecrit par Martine L. Petauton le 12 mars 2016. dans Monde, La une, Actualité, Politique, Société

Le test El Khomri face aux trois œufs de la gauche

Sociale-chaude, la période ; avant-goût printanier ; certains en salivent d’avance : on irait vers un Mai 16 ; et derrière, vlan : un Hollande-dégage de la plus belle eau.

Posons deux jalons et demie : lâchée en pleine jungle-crise-insatisfactions xxl, par de vieux routards, pas toujours courageux, comme Rebsamen, son ambitieux prédécesseur, lui confiant les manettes, tout fou-rire – tu vas voir, si c’est drôle – Myriam El Khomri – avenante bouille souriante, oreilles plus qu’écoutantes, tripes militantes (je n’ajouterai pas ce lourd « issue de la diversité » qui sied si mal à notre République), un peu jeune, un peu verte, sans doute, mais pas plus inexpérimentée et incapable que d’autres, largement plus matures – risque d’avoir à se prendre un sacré coup de mer, ces jours à venir.

Tout le monde, ou presque trouvant à redire, à retoquer, à éliminer dans cette Loi-travail, qui s’honorerait – dit-on – de la pétition en ligne la plus alimentée du quinquennat, car, on l’aura remarqué, l’indignation à présent démarre sur la toile et dans les grognements des réseaux, bien avant d’arpenter la rue…

Architecture par moments de guingois, certes, peut-être un peu précipitée, la loi-travail se présente comme une volonté de réformer (changer, amender, moderniser) le fonctionnement du monde du travail, arc-bouté sur un vieux code mathusalémisé. Changement, déménagement, vide-grenier… décharge, peut-être au bout. Dam ! Connaissez-vous quelqu’un d’entre nous, qui n’ait crissé ou pleurniché au moment de voir modifier « sa » vieille maison ? Alors, là, c’est de comment on recrute – CDD, CDI, apprentissage, stages – dont on cause ; comment on travaille ; plus protégés ? plus exposés au risque ? Combien de temps ? 35h ; plus, moins, pas tout le temps, et la douce Aubry vombrissante, qui a oublié (l’âge ? sans doute) combien ses directives autoritaires mi-chèvre, mi-chou, nous empêtrent encore aujourd’hui… Payés-protégés, ou payés-tout-court ; comment, quand les choses se gâtent, on est prié d’aller voir ailleurs, à quelles conditions juridiques, mais aussi sonnantes et trébuchantes. Qui aura voix au chapitre dans les entreprises ? Qui encadrera, jugera, tranchera… Qui, demain, et dans un pays, de Gauche, selon son bulletin de vote, rassurera le travailleur, sans forcément chanter ce mot, à la manière de feu Arlette. Le code, la Loi, n’est-ce-pas la civilisation, et c’est « hyper important », dit votre fils et le mien, ce qui se joue là… D’où peut-être, les gaillardes envies d’en causer sur le pavé, de notre Jeunesse, à qui il arrive quoi qu’on en dise, de temps à autre, de se projeter !

On voit d’entrée ce qui « devrait » séparer les deux fleuves de notre pays politique. Cette grammaire n’est-elle pas là, depuis des lustres ? La Droite, négligeant le confort de celui qui travaille, pour – en coucounant son employeur – mieux envisager l’avenir, donc, l’emploi. « La » Gauche, pour qui, l’homme au travail doit demeurer au cœur des préoccupations, guettant tous acquis à venir, et retenant de la manche ceux qui viendraient à s’envoler.

Mes petites guerres de libération

Ecrit par Kamel Daoud le 12 mars 2016. dans Monde, La une, Politique, Actualité

Mes petites guerres de libération

Kamel Daoud, notre ami et chroniqueur depuis la création de la Cause Littéraire (5 ans déjà !), nous adresse ici un salut en forme de bilan personnel, avant d’aller vers de vastes horizons littéraires, où nous le suivrons pas à pas. Nous continuerons aussi à publier des chroniques signées de lui, un choix de textes allant de mai 2009 à aujourd’hui. Nous nous tenons fermement à ses côtés !

La Cause Littéraire. Co-signé par Reflets du Temps

 

 

En règle générale, je n’aime pas parler à la première personne. Le « je » est un abus. Encore plus chez un journaliste. Cela me gêne comme une carapace ou un maquillage. Cela me rappelle ces egos démesurés qui croissent chez les « engagés », les militants, les intellectuels ou chez les bavards. Ecrire est une exigence de la lucidité et cela impose de s’effacer. Au « je », je préfère l’artifice de « chroniqueur ». Un statut d’administrateur de la métaphore. Cela me permet d’écrire tout en gambadant, libre, derrière les mots. Cela donne de l’importance à l’Autre. Laisser courir un vent. Ouvrir une fenêtre sur une poignée de main. Ecouter et rester un peu immobile pour voir surgir l’inattendu dans le buisson des verbes. Exprimer des idées sans les alourdir par son propre ego.

Trêve. Le sujet est aujourd’hui une explication et un remerciement. D’abord il me faut expliquer pourquoi je choisis de me reposer. Et ma raison première est ma fatigue. Ecrire c’est s’exposer comme a dit un collègue, mais c’est aussi s’user. Il y a en Algérie une passion qui use, tue parfois, fatigue ou pousse à l’exil immobile (rester chez soi, dans sa peau), ou à l’exil qui rame (partir ailleurs). Nous sommes passionnés par le vide en nous mais aussi par notre sort. Cela nous mène à des violences qui ont parfois l’apparence d’une folle affection ou d’une exécution sommaire par un peloton de désœuvrés. Ou à des procès permanents de « traîtrise » avec le bout des lèvres. Les verdicts des Algériens sur eux-mêmes ont la force des radicalités. Et, durant des années de métier, j’ai subi cette passion. J’ai fini par incarner, sans le vouloir, les contradictions de l’esprit algérien, ses affects, passions et aveuglements. Palestine, religion, femme, sexe, liberté, France, etc. J’ai parlé, parce que libre, de ces sujets parce qu’ils m’interrogeaient et pesaient sur ma vie. Cela a provoqué des enthousiasmes et des détestations. Je l’ai accepté jusqu’au point de rupture où l’on vous traite de Harki et de vendu ou de sioniste. Puis j’ai vécu le succès jusqu’au point où les récompenses dans le monde me faisaient peur chez moi à cause de notre méfiance et nos haines trimbalées comme des chiens domestiques. J’ai écrit jusqu’au point où je me sentais tourner en rond ou être encerclé. Et j’ai donc décidé, depuis quelques mois, d’aller me reposer pour essayer de comprendre et retrouver des lectures et des oisivetés. Il se trouve que cette décision, prévue pour fin mars, a été précipitée par « l’affaire Cologne ». J’ai alors écrit que je quittais le journalisme sous peu. Et ce fut encore un malentendu : certains ont cru à une débandade, d’autres ont jubilé sur ma « faiblesse » devant la critique venue du Paris absolu et cela m’a fait sourire : si pendant des années j’ai soutenu ma liberté face à tous, ce n’est pas devant 19 universitaires que j’allais céder ! Le malentendu était amusant ou révélateur mais aussi tragique : il est dénonciateur de nos délires.

Salon de l’Agriculture, la honte !

Ecrit par Jean-Luc Lamouché le 05 mars 2016. dans La une, France, Politique, Actualité

Salon de l’Agriculture, la honte !

Pendant que la gauche de gouvernement, et – depuis longtemps déjà – les gauches, toutes tendances confondues, se tirent des balles dans le pied, en rapport avec les sur-interprétations ou les sous-interprétations concernant la déchéance de la nationalité pour les bi-nationaux et la réforme du Code du travail, le salon de l’agriculture de samedi dernier a vu se passer des choses inadmissibles. En effet, des excités (je ne vois pas d’autre mot à utiliser !) s’en sont pris au chef de l’État (et non à sa seule politique, chose qui aurait été certes normale dans une démocratie), et ceci d’une manière lamentable et qui n’est pas sans poser de graves problèmes et des questions sur la France d’aujourd’hui – et pas seulement au niveau des agriculteurs.

Rappelons d’abord les faits. Le président de la République François Hollande – et je n’en suis pas ici l’avocat… – fut insulté notamment par des agriculteurs de la FNSEA (dont des éleveurs de porcs, certes en difficulté, mais peut-on justifier n’importe quoi par ce fait… ?!), et l’on connaît les liens de cette organisation ou d’une partie importante de la base des agriculteurs avec la droite classique (souvent la plus dure), et, de plus en plus, l’extrême droite… Je retiens, lors de cette affaire, les formules suivantes : « Dégage, toi ! »… ! « Connard ! »… ! « Pourri ! »… ! « T’as-vu la gueule que t’as ? »… ! « Vive Marine »… ! Et j’en passe… Je peux bien sûr comprendre que des difficultés de vente d’un produit puissent mettre des gens en colère, mais certainement pas des comportements de ce type ! J’ajoute au passage qu’en plus il y avait dans la foule un discours anti-fonctionnaires réellement scandaleux, comme quoi ceux-ci seraient tous des « feignants »… !

Soit une attitude de « populace », qui serait prête à suivre n’importe quel « char césariste », voire pire… Au fait, il paraît que la FNSEA serait un « syndicat »… ?! Eh bien, en réalité, non… ! car aucun syndicat (en tout cas une organisation syndicale digne de ce nom) ne pourrait (traditionnellement) se comporter de cette façon… ! Et que l’on ne me dise pas que Nicolas Sarkozy avait été lui aussi traité de « connard », car l’énorme différence, c’est que l’actuel chef de l’État, dans une démarche quasi « sacrificielle », n’a pas répondu, lui, à ces incroyables invectives, par un « Casse-toi, po’v con ! » et est resté longtemps sur place en compagnie du ministre de l’agriculture Stéphane Le Foll. Et comment ne pas rappeler au passage que le domicile personnel de Stéphane Le Foll avait été « attaqué » par une sorte de « commando » il n’y a pas si longtemps ! Il y a là une confusion totale entre individu et fonction qui peut vraiment faire peur, car c’est un phénomène qui se généralise – y compris, par exemple, au sein de l’Éducation Nationale !

Voici maintenant les conclusions que je tire de cette « affaire de la honte » ! Elle traduit bien sûr le malaise des campagnes, et avant tout celle des éleveurs de porcs. Mais, sur ce plan, la droite avait-elle mieux réussi que la gauche modérée actuellement aux affaires (avec les efforts indéniables accomplis par Stéphane Le Foll) ?! Nicolas Sarkozy vient d’annoncer aujourd’hui (2 mars) « un plan Marshall pour l’agriculture » qu’il va essayer de « vendre » lors de sa visite à ce même salon de l’agriculture. Laissez-moi rire (ou plutôt pleurer…), car qu’avait-il fait, lui qui était une véritable « girouette » sans aucune ligne directrice au niveau de sa politique économique (entre autres). Des fois qu’il nous proposerait un « New Deal », se prenant ainsi quasiment pour une sorte de « Roosevelt » de droite (!), que je n’en serais pas surpris ! L’autre aspect de la question posée par cette affaire tourne autour de la montée de plus en plus inquiétante du populisme dans notre pays, puisqu’en fait le samedi 27 février ce sont des embryons de « jacqueries » qui se sont produits et les invectives auraient pu déboucher sur des incidents plus graves. Si le « Vive Marine » fut un slogan politique inquiétant, les cris qui fusèrent avec le « T’as vu la gueule que t’as ! » – résultat entre autres du travail de sape d’un certain nombre de soi-disant « humoristes », ayant créé une « représentation » de l’image de François Hollande – sont catastrophiques pour les bases même de nos institutions démocratiques, même s’il semble plus qu’évident qu’il convient de les refonder.

Quel que soit, dans les crises multiformes que nous connaissons, le désarroi des gens, faut-il rappeler que les Institutions d’une République font cette République – « la chose de tous », on le sait – et que le respect des fonctions est une condition in-négociable pour qu’une architecture résiste à la tempête.

Guide du petit djihadiste, Pierre Conesa

Ecrit par Pierre Perrin le 20 février 2016. dans La une, Actualité, Littérature

Avec l’autorisation de la Cause Littéraire

Guide du petit djihadiste, Pierre Conesa

Huitième ouvrage de cet ancien haut fonctionnaire au Ministère de la Défense, cet essai claque comme une détonation. Si l’auteur y « manie le second degré et la dérision » – ce qui conduit hélas à douter que sur cette voie des quasi-illettrés se remettent en cause –, ses démonstrations paraissent à ce point frappées au coin du bon sens que « des jeunes de classes moyennes » en marche vers la radicalisation devraient, eux, pouvoir se ressaisir. Interpellés tout du long, ceux-ci devraient être en mesure d’au moins comprendre ce qui les attend. Ce petit guide, au demeurant, est sous-titré : à l’usage des adolescents, des parents, des enseignants et des gouvernants, c’est dire combien son lectorat devrait être nombreux. Surtout si j’ajoute que la lecture peut en être bouclée en une heure.

D’abord cet essai délivre une définition limpide :

Le salafisme djihadiste est une idéologie réactionnaire, dans tous les sens du terme, qui a arrêté les horloges au VIIème siècle et qui légitime sa violence par l’ambition d’édifier une société pure et juste.

L’auteur établit un parallèle avec le totalitarisme des Khmers rouges et des Gardes rouges de Mao.

Pour qui n’aurait pas une préhension claire du problème, Pierre Conesa met en lumière quelques évidences. La société occidentale est « bouffie de bonne conscience […] et baigne dans la luxure, l’usure, l’inceste, la sodomie et le culte des idoles ». Tout au contraire, la société proposée par l’Arabie Saoudite, Al-Qaïda ou Daech, instaure le « paradis chariatique sur terre », pour peu qu’elle soit terre d’islam. Contre le désordre occidental, cette société islamique fixe en effet « des normes, des règles régissant tous les actes de la vie quotidienne, une limite claire et tranchée entre le Bien et le Mal, entre le licite et l’illicite, des interdits stricts. Quelques-unes de ces règles limpides, que Voltaire eût aimé brocarder, s’exposent ainsi : « il est recommandé de pisser “halal”, c’est-à-dire à l’opposé de la direction de La Mecque » ; le pantalon, pour l’homme « doit s’arrêter au-dessus de la cheville pour ne pas ramasser d’impuretés – en revanche, le voile de la femme doit traîner par terre ». L’adultère exige une lapidation de la femme. « Décapiter est important pour priver l’ennemi musulman de la possibilité d’aller au paradis, puisqu’il doit y entrer la tête la première ».

On aimerait rire ; restons sérieux. En occident, par le divorce, un père abandonne ses enfants. Voilà le pire reproche ressassé par les recruteurs. Mais la polygamie fait-elle des pères une panacée ? Combien laissent leur femme en terres d’allocations pour retourner, eux, au pays ? Tel était le cas, par exemple, du père de Mohamed Merah, le tueur de Toulouse. Il en est d’autres.

Taubira, l’icône était-elle encore vivante ?

Ecrit par Martine L. Petauton le 30 janvier 2016. dans La une, France, Politique, Actualité

Taubira, l’icône était-elle encore vivante ?

Ne disait-elle pas d’elle – avec une gourmandise parfois trop épicée – « je commence toujours par dire : non, et puis je vois… ». Piquée depuis ses 10 ans, dans la cour, de récré, ou de l’Élysée, qu’importe ; l’œil noir du cougar de sa Guyane natale… Taubira, telle qu’on l’imagine. Telle qu’on veut la garder en mémoire – ce mot si important pour la Gauche…

L’icône d’une Gauche arc-boutée à ce raccourci sur son pauvre bureau déserté, a donc ce début 2016, froid et humide, en plus, déroulé dans un mouvement impeccable – on sent le frou-frou des plumes du chapeau de Milady – son remerciement à ses collègues, à son Président, à nous tous ! et fait passer pour la première fois depuis longtemps, une vraie bonne nuit réparatrice à son Premier Ministre. Christiane s’en va (–en guerre probablement) en vélo, s’il vous plaît, sous les vivats de – presque – tous. Nous donnons l’impression d’enterrer « quelque chose en nous de Taubira ». Ça sonne comme une fin qu’on ne dépassera pas ; diantre !

Cela faisait plus longtemps qu’on ne l’a jamais su, cependant, qu’elle tempêtait, menaçait – pleurait ? pas son genre. Ça, non, ça, non plus, ça, jamais… et puis, elle restait (« rester, c’est résister » dit son tweet d’hier, panacheur, comme elle ; politique, c’est autre chose !).

Cela a eu une sacrée classe (largement médiatique) le départ – longuement mitonné, en cuisine ? pfft ! mieux vaut ne pas savoir – d’une Taubira. Un peu feu d’artifice d’après-fêtes ; un peu galette des rois de la Droite enchantée – qui a dit chez elle, avec une rare élégance : bon débarras ? Un peu fin de nuit et gueule de bois, pour ce qui restait en nous (mais ce « nous » dont elle parle, est-ce bien nous ?) d’attaché aux valeurs, à l’Histoire, bref, aux Écritures… Taubira, posée comme la gardienne d’un temple où l’on n’entre plus en nombre ; la vestale tribunitienne rappelant à l’ordre socialiste, pour ne pas dire, moral, chacun d’entre nous et les Premiers d’entre nous.

Tout ça c’est bel et bon… si… l’icône reste active sous le clic. Si ça fait bouger les lignes, si ça déplace, rien qu’un peu, un programme politique, si ça entraîne un petit clan déterminé. Bref, s’il y a un effet-Taubira ; un rapport de forces ; le b-a-b-a de toute politique. A l’évidence, cela fait beau temps qu’il n’y a plus grand-chose de tout ça. La photo s’affiche encore, telle une statuette de saint-quelque-chose au coin d’une chapelle sombre ; quelques vagues bougies continuent de flétrir l’air ; un ou deux ex-voto déjà effacés se balancent aux vents coulis devenus aigres – Taubira, fais que la Gauche ne perde pas son âme…

J’ai trop d’admiration (et de reconnaissance) pour sa personnalité-debout, la femme formidable de courage et de ténacité qu’elle est, qu’elle reste, pour supputer qu’elle se soit contentée – matoisement et perversement – de camper au gouvernement cette statue de sel, attendant son heure, en faisant braire collègues, cabinet, et le toutim, en amusant la presse buvant ses moindres soupirs d’exaspération, en leurrant son Président, dont je connais l’intérêt vraiment haut, pour elle. Je préfère croire qu’elle a fait le job (et, comment !), et puis qu’un matin, comme elle dit : « résister, ce (fut) partir ». Je préfère, mais je sais que c’est largement non historique, que de le dire.

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