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Les Français Djihadistes

Ecrit par Alexis Brunet le 28 novembre 2015. dans La une, Actualité, Société

recension du livre de David Thomson, les Arènes, 2014

Les Français Djihadistes

Faut-il  lire un ouvrage dont l’auteur se vit accuser de « fascination » à l’égard de ses sujets, une dizaine de djihadistes de chez nous, par une auditrice du « Téléphone sonne » ? Quand Nicolas Demorand a rétorqué que la présence de l’auteur était intéressante puisqu’elle enrichissait le débat, et que l’auteur concerné s’est justifié en arguant que si l’accusation était légitime, il estimait que pour combattre son ennemi, il fallait le connaître, je me suis procuré l’ouvrage ; par un certain voyeurisme sans doute, car pourquoi s’intéresser au fonctionnement d’une machine de haine quand on ne la combat pas soi-même, si ce n’est pas un certain voyeurisme ?

Reste que ce que vient confirmer en premier lieu cet ouvrage, c’est ce que David Thomson, l’auteur, déclara lors de ce même Téléphone sonne, et qui à la première écoute peut faire sourciller : « ces djihadistes ne sont pas fous ». Un peu paumés oui, pas très cultivés, souvent en rupture idéologique avec leurs parents, au passé souvent délinquant, nihilistes, ils ont néanmoins une logique, une idéologie assez structurée, façonnée au cours de leurs longues heures passées à visionner des prêches appelant au djihad sur internet. Internet, plus que les mosquées salafistes que peu ont fréquentées, voilà le vecteur qui a radicalisé cette dizaine de djihadistes, et qu’ils utilisent pour djihadiser les nouveaux « frères » venus. Car comme le dit justement Abu Nai’im, un français converti de 23 ans, fraîchement arrivé sur la terre bénie de l’Etat Islamique en Irak et au Levant : « je vois les gens les kouffar (mécréants) de France, ils disent oui on a peur d’internet, les djihadistes sur internet etc. Mais vous avez raison d’avoir peur ! Ils ont raison d’avoir peur ces kouffar ! Parce qu’il y a beaucoup de gens je les ai ramenés en Syrie et je les ai ramenés à partir de là. Donc ils ont raison d’avoir peur, voilà je fais mon travail et je vais continuer à faire venir des gens et eux ils continueront à rien pouvoir faire pour les empêcher de venir. Ça c’est une réalité ! »

Internet qui permet de s’abreuver de prêches de Ben Laden, du cheikh Youssef Qaradawi, d’un belge converti dit Jean-Louis le Soumis, et d’autres ; internet qui permet de se convertir tout seul derrière son écran (Clémence : « j’ai cherché sur Google comment se reconvertir. J’ai découvert qu’il fallait juste prononcer la shahada. Donc je l’ai fait toute seule derrière mon ordinateur, dans mon petit village ») ; internet qui permet même de se marier par Skype ; et Facebook, ce réseau diabolique moins surveillé que les forums djihadistes, qui permet une propagande (propagation de la foi au sens premier) très très large, tant en Europe qu’en Amérique, qu’en Afrique ou qu’en Asie, et particulièrement en France, où ceux qui sont partis faire le djihad en Syrie sont dix fois plus nombreux que ceux qui partirent naguère le faire en Bosnie ou en Afghanistan, à l’époque où le web était beaucoup moins développé. Comme le dit un jeune djihadiste récemment arrivé à Alep en 2013 : « personne n’imagine combien il y a de français qui sont partis au Sham (terre sacrée des musulmans) ! Ce qu’ils nous disent à la télé c’est du mensonge ! La vérité c’est qu’ils sont des centaines […] Comment il s’appelle le ministre déjà là en France ? Valls. Lui il a dit qu’il y en a que trente ou quarante ! Mais qu’est-ce que tu racontes espèce de clown ! Tu connais rien ! Mais lui il veut se rassurer. Ici, c’est le retour du califat ! Nous, soubhanallah, on est une génération sans précédent ! ». A l’époque (entre 2012 et 2014) relatée par David Thomson, les nouveaux moudjahidines, qui s’imaginent revivre les aventures guerrières du prophète qu’ils s’attribuent, se rendent alors à Alep en attendant la grande confrontation, au nord de la Syrie, entre ceux qui ont embrassé la cause djihadiste, les « vrais » musulmans, loin de l’islam bisounours des mosquées françaises, et les mécréants, c’est-à-dire tous les autres, puis la venue du Mahdi qui surgira avant la libération de Constantinople (Istanbul), Jérusalem et la fameuse Palestine.

Où sont passés les intellectuels ?

Ecrit par Martine L. Petauton le 28 novembre 2015. dans La une, Actualité, Société

Où sont passés les intellectuels ?

Il y eut un temps – c’était il y a longtemps – où Zola écrivait son J’accuse en deux nuits, un jour plein, et par-delà procès et autres bagatelles, dût s’enfuir à la brune pour l’Angleterre. Dans le jardin de Médan, on jetait des immondices et les lettres anonymes peuplaient sa boîte aux lettres… C’était probablement un autre temps.

Là, ces jours-ci – où, notons-le, pas mal de monde, bardé de peur comme vous et moi, bat le pavé, ou se pose en terrasse – j’ai beau tapoter Google ou allumer les chaînes en boucle ou celles (il en reste) un poil plus réfléchies et sachant se tenir ; on s’en frotterait les yeux ; d’intellectuels, point. Sont-ils dans les marches blanches, juste sous le nez noir des caméras ? Nenni. Sont-ils au pied des monuments bleu-blanc-rouge ; pas davantage. Ont-ils comme tant, sur leur « page », facebooké leur chère image avec le drapeau ? Pas à ma connaissance. Alors, il faut se rendre à l’évidence. Nos Intellectuels sont en vacances ; rentrés au logis, bramant peut-être, mais dans leur intime. Je n’écrirai pas : ont joué à trou-souris, but

Mais qu’entendre à cette heure, par le mot d’intellectuels, mis dans l’espace public, justement, au moment de l’« Affaire Dreyfus » par Clemenceau ? Sans doute ce qu’on voudrait qu’ils soient : pas obligatoirement aussi présents, aussi politiques que ceux de l’Après-guerre et des « Temps modernes », mais ayant en bannière leurs compétences, peut-être moins que leur être construit par celles-ci ; l’identité qu’ils portent à nos yeux, via ces livres – romans, essais –, ces recherches, ces articles, et – n’oublions pas surtout – cet art, aussi, quel qu’il soit. Ils sont « gens de parole », aren’t they ? Leur œuvre-regard sur le monde, donc, et leurs mots pour le dire. Leur avis argumenté, en quelque sorte, qui m’importe ; et pourquoi refuserait-on le mot : leur éclairage. Ou bien pour ceux que ces intellectuels-lanterne ou phare du monde font sourire ou soupirer ; pour qui considère qu’il y a là un modèle quasi obsolète et bien prétentieux, légèrement pompier et parfaitement inutile, qui plus est. Pour ceux-ci, que je peux comprendre, mais dont je ne suis pas, on pourrait peut-être avancer que, peser ce que pense un tel, mesurer à son aulne, son regard sur cet événement, ou ses choix, ça rassure, interroge à l’ancienne. Une influence ; à moins qu’une référence ; un pas tout seul. J’aimais bien ce temps pas si loin, où l’on disait : une conscience. Un maître à penser-tout-prêt ? pensez-vous ; ce n’est plus guère de saison ! Cela fait du reste beau temps que de fringants, jeunes et déjà médiatiques «  nouveaux philosophes » ont définitivement décrété «  la fin des maîtres penseurs », ayant depuis, malheureusement, accusé un certain défaut de mise en œuvre. Entre ce modèle révolu et une actuelle façon de philosopher, ou d'intellectualiser, n'y aurait-il donc aucun chemin ? Las, on le croirait ! Alors que, un auxiliaire pour penser le monde, comme on a ailleurs des auxiliaires de vie, s'avère un besoin criant. Précieux à engranger par ces tempêtes. Et bien, nous devons faire le voyage – du moins, pour la première semaine « après les attentats », nouveau marqueur temporel, sans même – ou, si peu – le coude d’un intellectuel de bonne facture à tenir pendant ces marches – rose blanche à la main, cet après-midi plus que froid à Montpellier – où alternent dans une sobriété de haut niveau les minutes de silence et La Marseillaise… On est renvoyé à penser tout seul, comme des grands, ou – diront les plus optimistes, s’il en reste – à inventer d’autres modèles. Plus d’ombre sur la page, même d’un BHL, un rognaton du déjà vieux Glucksmann ; le regard ténébreux et toujours encoléré d’un Finkielkraut, l’auriez-vous croisé ? Je n’ai pas entendu ni Bedos, ni Bruel, toujours prompt, côté show-biz, ni personne ; on m’a dit que Bruckner, peut être… j’ai seulement tenté de pécher dans ceux qui fréquentent les plateaux TV, vous l’aurez compris. Ailleurs, il se pourrait – dit un récent article du Monde – que « les intellectuels pensent la riposte », mais ça tarde à venir, et que des professeurs au Collège de France, comme Pascal Engel et Claudine Tiercelin, argumentent autour des valeurs de la République, et nient le fait que seule la religion aurait matière à remplir le vide de sens, dont on suppute que nos sociétés sont atteintes. Mais – permettez ! – quel jeune de banlieue va lire l’article…

Éditorial : « La grande peur de l’an 15 »

Ecrit par Martine L. Petauton le 21 novembre 2015. dans La une, France, Politique, Actualité

Éditorial : « La grande peur de l’an 15 »

«  C'était un temps déraisonnable

    On avait mis les morts à table...

    ...Est-ce ainsi que les hommes vivent »

       Aragon

 

 

 

 

Ainsi, 2015 pourrait n’être qu’une parenthèse angoissée entre deux évènements apocalyptiques ; un temps mortifère : Charlie, l’autre hiver, et Paris, ce curieux Novembre aux airs d’été qui n’en finirait pas, ses foules dehors, dans les stades, et aux terrasses ; ses envies de sortir et d’aller au concert ; sa jeunesse ; bref, la vie.

Et puis, ce que l’on sait…

Accouchant, en temps réel – via les média, partout, bien au-delà des lieux, jusqu’aux confins du monde, en cercles concentriques mimant une inondation inexorable d’eaux sombres et empoisonnées – de la presque seule chose visée par le passage à l’acte : la Peur, la terreur, la panique, et le reste de la panoplie. La peur, mauvaise conseillère, comme dit l’adage ; la peur tétanisante interdisant l’action, et bien plus la défense. Qui je suis quand j’ai peur, et qu’est-ce que je donne à voir de moi – et, bien sûr à l’objet de ma crainte – quand je dégouline de tremblements ? Si tu as peur du chien du voisin, ne le lui fais pas sentir, il te mordra – disait ma grand-mère. Tout est dit ou presque ; fin de la chronique…

Avançons quand même : « peur » : « État affectif plus ou moins durable, pouvant débuter par un choc émotif, fait d’appréhension (pouvant aller jusqu’à l’angoisse) et de trouble (pouvant se manifester physiquement par la pâleur, le tremblement, la paralysie, une activité désordonnée notamment), qui accompagne la prise de conscience ou la représentation d’une menace ou d’un danger réel ou imaginaire », lit-on en cliquant sur la définition du mot, et nos vieux cours de philo de remonter en mémoire – Sartre et son « esquisse des émotions », le coup de l’homme face à l’ours… et chaque mot écrit de résonner sur des images passées, présentes et surtout à venir : Qu’est-ce qu’« ils » cherchent à provoquer, à modifier en nous ?

DAESH ; Racines d’actu

Ecrit par Jean-Luc Lamouché le 21 novembre 2015. dans Monde, La une, Politique, Actualité

DAESH ; Racines d’actu

Daesh provient d’une conception extrêmement rigoureuse de l’islam sunnite, à travers une charia (loi islamique) très radicale : le wahhabisme ou salafisme, tout en sachant que l’on peut très bien être un salafiste ayant une vision rétrograde de l’islam sans pour autant passer à des pratiques terroristes. Cette conception a un cœur principal : les émirats pétroliers sunnites du Golfe, et surtout l’Arabie Saoudite, sans pour autant qu’ils apportent un soutien politique en tant que tel au terrorisme de Daesh (comme pour Al-Qaïda avant ce « groupe de l’État Islamique »). Par contre, pendant longtemps, Daesh (encore comme Al-Qaïda) fut (et demeure ?) financé notamment par l’Arabie Saoudite, et ceci pour deux raisons. D’abord, afin de détourner le terrorisme et le risque d’une prise de pouvoir politique dans ce pays lui-même. Ensuite, parce que Daesh (à nouveau comme Al-Qaïda) est en guerre contre une autre façon de voir l’islam : celle des chiites, avant tout iraniens, dans la mesure où l’Iran est de plus en rivalité géopolitique avec les Saoudiens pour la domination régionale (dans toute la zone du Proche et du Moyen-Orient). L’Arabie Saoudite et les autres émirats du Golfe ne sont certes pas les seuls responsables de la naissance et de l’essor d’Al-Qaïda puis de Daesh. En effet, il est incontestable que Bush fils, pour la Seconde Guerre d’Irak, voire Nicolas Sarkozy à propos de la façon dont l’intervention fut menée en Libye, ont une part de responsabilité dans ces structurations terroristes de type islamiste.

Daesh contrôle des territoires situés au nord-est de l’Irak et de la Syrie, mais ne constitue pas, contrairement à l’expression encore trop utilisée par les grands médias, un réel « État islamique », même si son but est bien d’en construire un, préludant à la mise en place d’un « califat » élargi progressivement au monde entier. Il s’agit en fait d’une secte totalitaire islamo-fasciste mortifère et apocalyptique. Pour elle, la fin des temps est proche, en conséquence de quoi il faut absolument imposer le plus rapidement possible ce qu’ils appellent « le vrai islam » (traduisez : leur conception radicale d’un islamisme politico-religieux). Ce rapport à la mort (avec accès direct au paradis pour les « martyrs » qui se sacrifient en tant que kamikazes, comme à Paris) rappelle celui des unités SS « à tête de mort » avec leur nihilisme intégral. Pour atteindre son objectif, cette secte développe, sur le plan de l’idéologie, au niveau de ses cadres, la nécessité de détruire la « zone grise », c’est-à-dire tout ce qui met en contact pacifique les musulmans et les non-musulmans (qu’ils nomment « Les Croisés et les Juifs »). Du point de vue de ses chefs, elle veut donc aboutir à une guerre des religions, un choc entre civilisations, et à des guerres civiles au sein des pays occidentaux (notamment) dans lesquels les musulmans constituent des communautés assez nombreuses. A la place de la « zone grise », ses idéologues veulent en arriver à l’opposition entre ce qui apparaîtrait comme étant le « blanc » (eux et leurs partisans armés et kamikazes) et le « noir » (tous les autres, et avant tout les musulmans non radicaux – qu’ils éliminent en priorité).

Disposant d’une armée véritable, contrairement à la nébuleuse Al-Qaïda qui n’intervenait que par des attentats et des actions de commandos, Daesh est donc une organisation prenable, puisque ayant des chars d’assaut, des blindés légers, etc. ; se situant ainsi nettement moins (jusqu’à présent) dans le cadre d’une « guerre asymétrique ». Mais que faire, face à cette organisation qui vient d’infléchir fortement sa tactique depuis les divers attentats de Paris (en janvier et novembre), dans la mesure où les combattants et les combattantes (peshmergas) musulmans kurdes, avec le soutien des frappes aériennes occidentales, leur infligeaient des pertes importantes (malgré l’arrivée de nouvelles recrues djihadistes) ? Cela ne pourrait être traité que dans le cadre d’un autre article, d’un plus grand gabarit, et en attendant de voir à quel point le choc ressenti par les peuples du monde entier à la suite des attentats du 13 novembre peut ou non provoquer une évolution des alliances internationales afin d’éradiquer cette menace que constitue cette secte pour la planète entière. Et ceci tout en ne faisant pas l’impasse sur les problèmes de désaccords qui existent toujours entre Occidentaux et Russes (plus Iraniens) en ce qui concerne la question du régime syrien dominé par le tyran sanguinaire Hafez El-Assad…

Quant au nom « DAESH », qui sonne partout ; ce sigle est à utiliser de préférence à ce EI, dont ils aiment faire étalage (« Etat islamique », prétentieux et faux). C’est ce qu’ont fait ceux qui ont rapidement perçu que cet éclairage traduit ainsi dans nos langues avait un danger propagandiste important, et ont seulement utilisé Daesh, acronyme arabe, même sens, mais du coup moins impactant : « dowlat al islamiyah f’al irak wa Belaad Al Sham ». Ainsi dès le début, notre président qui à présent franchit une étape de plus en accentuant une prononciation glissante (crachante ?), « Dech »… signifiant un rejet complet.

 

L’Etat islamique Multinationale de la violence, Loretta Napoleoni, Calmann-Lévy, 2015, 192 pages

L’Etat islamique Anatomie du nouveau califat, Olivier Hanne, Thomas Flichy de La Neuville, Bernard Giovanangeli Editeur, 2014, 178 pages

#drinkforyou

Ecrit par Lilou le 21 novembre 2015. dans La une, Ecrits, Actualité

#drinkforyou

J’imagine parfaitement le bonheur de ces deux-là qui vendredi soir sont allés boire un coup, mater un match de foot, se déjanter les oreilles au Bataclan ou ont préféré flâner menotte droite serrant mimine gauche le long des rues de la liberté guidant le peuple.

Je l’imagine parce que ce bonheur, c’était le mien dans ces mêmes rues parisiennes, à ces mêmes heures du soir et du sourire lumineux jusqu’à mercredi soir dernier, Paris est une fête. U2 dans un Bercy chauffé à blanc, tourisme d’histoire parce qu’il faut bien se remplir la tête de choses intelligentes, se faire mal aux pieds à marcher sans cesse dans les rues de la ville aux milles et une tentations et boire des coups partout pour fêter toujours le bonheur retrouvé et la douceur de l’automne comme de la vie qui file.

Je n’ose imaginer depuis une semaine le silence qui règne dans leurs bureaux ou dans leurs maisons, puisque ces deux-là ne reviendront pas. Bandes de têtes de nœuds, vous avez brisé nos bonheurs. A tous. Mais vous ne briserez jamais nos vies.

Vos vagues meurtrières de janvier voulaient politiser les cibles, enfin voulaient fallacieusement (comprendrez-vous ce mot ?) nous faire croire que ceux là étaient morts parce que structurellement ils étaient un danger pour la paix de vos grottes et de vos esclavagismes médiévaux. Des policiers, des caricaturistes, des Juifs, de « sacrés dangers » en un mot… Ce coup-ci vous avez frappé ceux-là mêmes qui portaient les millions de pancartes cimentant la devise hivernale de tout un peuple derrière Charlie et les immondes carnages de janvier. Le vendredi 13 novembre, la stratégie n’a pas changé, vous les avez aussi tués dans le dos, vous les avez vus désarmés, innocents des minutes qui tournent les yeux dans les yeux, amoureux incertains d’un soir ou buveurs de bibine devant l’éternel et corrupteurs du temps qui passe. Vous avez vu tout ça et vous avez tiré. Vous les avez tués dans le dos à coup de 7,62, de clous et de boulons, et d’une connerie à méchante haleine. A méchante haleine… Dans le dos… Même un nœud au bout d’une tête aurait pensé à cet instant-là. Que vous dire pour vous dire autrement les choses. Que vous montrer ?

La France et les Français sont restés sidérés pendant ces quelques heures terribles de ce vendredi 13. Et puis, parce qu’il faut bien que le quotidien politicard soigne son retour, la litanie des petits meurtres entre amis est revenue. « Faut bien continuer à vivre » nous disent-ils aussi ! Union politique et pas sacrée donc aussi salubre que les égouts de Paris un lundi matin à l’heure du laitier. C’est à qui mieux mieux, c’est à qui fera le buzz le plus vite dans une sorte de concours Lépine des solutions pour lutter contre le terrorisme. Quelle nouvelle ? Le petit chat est mort avait dit en son temps Molière dont la moquerie des cours royales nous manque tant !N’avais-je pas compris que depuis la nuit des temps, le deuil doit par nature imposer le silence et le respect que nous devons par essence humaine à ceux qui sont partis aussi injustement ? Ne suis-je pas en train de comprendre qu’on se fout donc aussi dans mon pays de ce ferment social qui façonne les âmes, mêmes les plus faibles « on ne parle pas de corde dans la maison d’un pendu », nous rapporte Marcel Pagnol. Les uns qui nous disent ce qu’il faut faire mais qui oublient sans cesse que ce sont quelques-unes de leurs décisions ou de leurs dérives qui ont charpenté la maison du diable dont sont sorties les têtes de nœuds de vendredi. Les autres qui se regardent en silence le nombril depuis qu’en Syrie on tue, on pille, on viole et on assassine 250.000 personnes. Et d’autres qui ne bougent pas d’un iota ni d’une virgule leurs discours et leurs prêts à penser fascisant ou communisant ayant déjà traîné derrière eux des dizaines de millions de morts. Quand allez-vous comprendre que vous seriez bien mieux au bord d’une rivière à tâter de l’Ablette, du Calicoba ou à vous demander si traverser par le fond ne vous irait pas mieux ?

Vendredi. Ensanglanté. Ineffaçable.

Ecrit par Luce Caggini le 21 novembre 2015. dans La une, Ecrits, Actualité

Vendredi. Ensanglanté. Ineffaçable.

Il était une fois une France heureuse.

Vint un vendredi du Malheur où les roulettes de l’effroi se sont surpassées à faucher une jeunesse innocente, joueuse, joyeuse, un funeste vendredi peu soucieux d’ensanglanter le pays.

Nos amis n’ont pas eu besoin de prendre un bus, le chauffeur de la mort est allé à leur rencontre.

La stupéfaction, la colère, les pleurs, puis un murmure : « Donne-leur le re­pos éternel, Seigneur, et que la lumière éternelle les illumine ». Était-cece qu’ils auraient voulu entendre ? Je ne sais pas. Ce n’est qu’une pensée douce d’accompagnement, un chant de sérénité pour les arracher à l’épouvante de leurs derniers instants avec une brassée de Fleurs silencieuses.

Ah ! Combien je voudrais me couper des mots empestés de colère, faire re­naître la réalité d’avant, parce que c’était mieux avant, sans tout ce qui fait lever les yeux sur tout ce qui entre dans le wagon du métro, tout ce qui bouge un peu trop vite.

« Dio Vi Salvi Regina » en procession, assis en rond, en masse, sans dis­tinction d’appartenance, avec les familles éplorées qu’un colonel Massoud, le lion du Panshir, aurait pu psalmodier juste pour monter en sérénité au plus haut des cieux d’une planète en alarme.

Une plongée au fin fond d’une humanité en pleine tempête soumise à des dis­tributeurs de vies et de morts, dans les eaux floues d’une poignée de reli­gieux corrompus, venus de l’enfer, travestis de lin souillé à vocation meur­trière.

Innommable quatrième prière avant d’aller tuer les jeunesses du Bataclan, les promeneurs attardés dans les rues de Paris au nom d’une religion de la décapitation, de la flagellation, de la lapidation aux accents écailleux.

Le drapeau de l’Islam dans le ventre en miettes de Paris.

Heureux les croyants musulmans qui n’ont pas marché sur les pas de la sourate ouvrante et pénétrante « Au nom d’Allah, le tout miséricordieux, le très miséricordieux. Louange à Allah, seigneur de l’univers. Le tout miséricor­dieux, le très miséricordieux, Maître du Jour de la rétribution. C’est toi  que nous adorons, et c’est toi  dont nous implorons secours. Guide-nous dans le droit chemin, le chemin de ceux que tu as comblés de faveurs, non pas de ceux qui ont encouru ta colère, ni des égarés ». Les Egarés ? c’est-à-dire nous, Les Juifs et les Chrétiens.

Rome était magnifiquement nue pendant l’aventure du mortel incendie de ses murs mais Rome nourrie du lait de la louve mit les morts dans la même maison de la Cité et pleura avec les loups.

Sous l’empire du choc, du traumatisme de chacun de mes sou­venirs d’avant, les bombes sous les paniers de légumes du marché d’Oran (personne à ma connaissance n’ayant traversé la guerre en Algérie dans un fauteuil de cinéma) dans l’effroi, dans la surchauffe du tremblement de mes idées, la main invisible de l’envers de la vie, main aveugle, main de la mort, de la guerre de cent ans, des images s’agrandissent comme des taches.

Dans les forteresses des horreurs, j’ai peur.

Je me suis donc retrouvée ce matin face à mes collégiens

Ecrit par Christelle Mafille, Christelle Angano le 21 novembre 2015. dans La une, Education, Actualité

Je me suis donc retrouvée ce matin face à mes collégiens

Que dire et comment le dire, aussi ? Comment leur dire qu’il ne faut pas avoir peur, alors que moi… j’ai peur ?

D’ailleurs, pourquoi n’aurions-nous pas le droit d’avoir peur ? Du moment que nous ne devenons pas « frileux ».

Alors oui, j’ai fait de mon mieux.

Consciente de la gravité du moment et émue face aux visages graves de nos enfants.

Peur… peur aussi de ne pas être à la hauteur, de répondre de travers. Et le poids de l’attente des parents. Oui, on comptait sur nous pour dire l’indicible.

– On est en guerre madame ?

– On va mourir ?

– Mon père et mon frère vont partir se battre

– Hein que ce ne sont pas des musulmans comme moi ?

Tant de questions, tant d’inquiétude, tant de sagesse aussi auxquelles j’ai essayé, je dis bien, essayé de répondre.

Alors nous avons décidé d’un commun accord que notre façon de résister serait de nous tourner vers des esprits lumineux, cette lumière qu’ils détestent tant. Nous avons fait appel à Molière, avons joué des extraits du Malade imaginaire.

Le théâtre, comme un symbole de la Liberté ; Molière, fleuron de notre impertinence. Un caricaturiste en sorte…

Je pense que mes élèves alors ont compris un des enjeux de la littérature, et de l’art en général. Écrire, jouer, rire pour vivre, pour exister, pour résister aussi. Jouer, lire, pour dire non ; envers et contre tout, et contre tous, aussi.

L’esprit de Molière était parmi nous, j’en suis convaincue et je dois dire que je me suis sentie à ma place, entourée de ces ados qui n’ont qu’une envie : croire et espérer et aussi, être rassurés, enfin.

Enfin, ne pas oublier que comme l’écrivait Pablo Neruda :

« Ils pourront couper toutes les fleurs,

Ils n’empêcheront pas la venue du printemps ».

Parions sur la vie (et si c’est pas sûr, c’est quand même peut-être)

Ecrit par Myriam Hamouda le 21 novembre 2015. dans La une, Ecrits, Actualité

Parions sur la vie (et si c’est pas sûr, c’est quand même peut-être)

Dis-moi, elle ressemble à quoi la vie, vu de tes yeux à toi ? Toi qui n’en finis pas de bondir, de sortir les griffes pour de faux et de ronronner comme si de rien n’était. Toi qui n’en finis pas de t’amuser de tous ces petits riens que les grands cons dans mon genre ne savent plus voir. Toi qui n’en finis pas de te frotter aux gambettes de la vie malgré les coups qu’elle t’a déjà donnés. Dis-moi, elle ressemble à quoi la vie vu de tes yeux de tout petit chaton ? Est-ce qu’elle fait mal parfois quand tu loupes ta dernière pirouette, dis-moi comment fais-tu pour toujours retomber sur tes pattes ? Est-ce que tu t’y sens à l’étroit souvent, dis-moi comment fais-tu pour ne pas me détester d’amocher ta liberté ? Celle à laquelle je tiens comme à la prunelle de mes yeux. Ceux qui se drapent de larmes à mesure que la bêtise humaine l’effrite. Dis-moi, il ressemble à quoi le monde pour que derrière la fenêtre tu crèves d’envie d’aller coller ton museau dedans ? Dis-moi, est-ce que ton soleil brille fort, dis-le moi je t’en prie, mes yeux à moi depuis vendredi ne distinguent plus rien qu’une interminable nuit qui n’en finit pas de tomber. Dis-moi, tu dois me trouver bien bête à laisser le temps filer en chialant sur le canapé, hein ? Toi qui la prendrais bien ma place, pour aller farfouiller dans les moindres recoins du monde, et sûrement que tu les y dénicherais ces foutus fragments d’humanité ; pour aller jouer avec le brouillard et sans aucun doute que tu le dissiperais en même temps que la haine et la peur, et peut-être aussi que t’arriverais à le faire voir aux yeux qui n’y arrivent plus : ton soleil qui brille fort. Dis-moi, y a-t-il quelque chose de mal à préférer être bête parfois, si le genre humain ça ressemble à ça ? Et toi qui regardes par la fenêtre et que je ne parviens plus à lâcher des yeux depuis, je t’assure que si je le pouvais je te la cèderais volontiers, ma foutue place que je ne sais plus occuper qu’à moitié. Alors, je te regarderais baisser la poignée de la porte d’entrée, la claquer entre mon museau et tes pieds. Alors, je miaulerais à la mort à la vie à t’en fendre le cœur, si ton cœur n’était pas déjà pris par ce parfum de liberté dont la cruelle humaine que j’étais se pensait en droit de te priver. Alors, je t’en voudrais un peu pour la forme et puis, je retournerais vaquer à mes occupations. Et je n’en finirais pas de bondir, de sortir les griffes pour de faux et de ronronner comme si de rien n’était. Et je n’en finirais pas de m’amuser de tous ces petits riens que les grands cons dans ton genre ne savent plus voir. Et je n’en finirais pas de me frotter aux gambettes de la vie malgré les coups qu’elle m’a donnés. Et le museau collé à la fenêtre, de ce monde en morceaux je ne distinguerais qu’un soleil qui n’en finit pas de briller. Et de mes yeux de tout petit chaton, le conditionnel je le mets en bouteille.

Vous aimiez la mort, nous aimons la vie

Ecrit par Soufiane Zitouni le 21 novembre 2015. dans La une, Ecrits, Actualité

Vous aimiez la mort, nous aimons la vie

Soufiane Zitouni sait de quoi il parle. J’étais sans voix.

 Soufiane Zitouni partage la voie de la vie. La voix de Soufiane Zitouni est légitime. La mienne l’est à peine. Cette voie de la vie est la seule réponse possible. Elle est fragile mais elle appelle au partage. Car la vie se partage. C’est sa condition et son but. La mort vient du dehors pour Spinoza et Deleuze. Nous le vivons. Je ne sais pas si c’est bien ainsi, mais c’est ainsi. Merci Soufiane, je suis fier d’avoir été un de tes professeurs. Un autre aurait sans doute mieux fait le travail. Continuons à partager.

Didier Bazy

 

Chers terroristes,

Oui, dans notre monde de mangeurs de pain et de buveurs de vin, nous considérons que même des criminels barbares comme vous méritent qu’on les qualifie de « chers », parce qu’on ne vous réduit pas à vos actes et que vos vies valaient plus que vos vices. Nous essayons d’être civilisés comme vous avez essayé d’être barbares, et ce n’est facile pour personne. Quelle angoisse et quelle souffrance vous avez dû ressentir quand vous avez revêtu votre gilet plein d’explosif. Le communiqué de votre secte de fous nous a informés que vous aviez divorcé de notre bas-monde parce que vous aspiriez au martyre et à l’au-delà d’Allah. Mais tout le monde sait qu’un divorce, une séparation, ce n’est jamais facile. Comme vous avez dû souffrir de cette séparation. Votre prophète Mahomet aurait dit à ce sujet : « Le divorce est l’acte licite le plus détesté d’Allah ». Mais je ne crois pas qu’il pensait à des attentats suicides quand il a dit ça. Pourquoi haïssiez-vous tant notre bas-monde ? Que vous a-t-il fait pour que vous le détestiez à ce point ? Plus je pense à vous, plus je crois que le nerf de votre guerre perverse était l’envie, la jalousie. Je vous perçois comme des pauv’ types infiniment malheureux.

Malheureux en amour, « heureux » en armes. Je vous vois aussi comme des gosses que les jeux vidéo violents ne suffisaient plus à distraire du vide sidéral de leur existence. Alors pour retrouver l’adrénaline qui vous manquait comme l’héroïne manque au junkie, il vous fallait aller plus loin, passer de l’autre côté de l’écran et devenir vous-mêmes les personnages virtuels que vos joysticks animaient frénétiquement dans des combats fantasmés où vous étiez les plus forts et les plus beaux, mais en rêve seulement. Quand vous êtes passés de l’autre côté du miroir, les futurs martyrs écervelés que vous êtes devenus ne se sont pas demandé une seconde qui allait jouer avec leurs vies désormais. Je vais vous le dire aujourd’hui, même si c’est trop tard. Vos commanditaires sont des mangeurs de chair comme les Cyclopes et autres Lestrygons. Chair sonne comme cher. Vos gourous ont fait de vous de la chair à canon dans leur monde inhumain d’anthropophages alors que vous auriez pu être nos chers concitoyens d’un monde humain, juste humain. Maintenant, vous n’êtes plus rien tandis que nous sommes vivants. Tristes mais vivants. Vous avez voulu mourir jeunes parce que vous n’aimiez pas votre vie et la vie en général. Nous voulons vivre vieux comme Ulysse parce que nous aimons la vie. Voilà ce qui distingue le monde humain du monde inhumain. Nous aimons notre vie mortelle, aussi tragique soit-elle. Vous la détestiez. Pourtant, il n’y a pas d’autre vie possible pour les mangeurs de pain et les buveurs de vin que nous sommes. Et c’est très bien ainsi.

Je t’interdis d’aller faire la guerre…

Ecrit par Sabine Aussenac le 14 novembre 2015. dans La une, Ecrits, Actualité, Histoire

Je t’interdis d’aller faire la guerre…

Chaque fois que je descends du 16, je jette un coup d’œil au Monument aux Morts de l’avenue Camille Pujol, dont les discrètes mosaïques ornent la façade de l’école primaire…

Souvent, je ne vois rien, un peu courbée par une journée ordinaire, ou pressée de rentrer vers le calme de notre écrin de verdure de la Place Pinel. Mais parfois je prends le temps de conscientiser ce lieu de mémoire et de lire quelques noms, qui, soudain, quittent le marbre éternel et l’anonymat de l’Histoire… Une lecture silencieuse qui, entre un caddy chargé de cours ou de courses, un repas à préparer, des copies à corriger, un texte à écrire, des parents à appeler, se fait mémorielle, comme si cette seconde de lettres assemblées permettait la corporéité fugace d’un nom oublié depuis des lustres…

Hier, j’ai prêté une attention particulière à Pierre Montels, disparu le 20 août 1918, à Arthur Bourgail, tombé le 5 novembre, et aux huit autres noms dont les propriétaires ont été fauchés par la Grande Guerre dans les toutes dernières semaines de barbarie… Ces dix pauvres garçons, qui, par un clair matin d’été ou par une soirée embrumée d’octobre, si près de cette journée où un wagon devint symbole de paix retrouvée après l’armistice, ont succombé à quelques encablures de la délivrance, comme, bien des années plus tard, ma petite Anne disparut peu avant la libération du camp de Bergen-Belsen.

En Allemagne, justement, en cette année 1918, de tout jeunes gens tombèrent, eux aussi ; au hasard du net je trouve ce Philipp Süglein ou ce August Schmäling, âgés de 19 ans à peine… Et je ne doute pas que des centaines de tirailleurs sénégalais et de combattants nord-africains soient tombés, de la même façon, dans les dernières heures des combats, puisque 63000 hommes avaient encore été recrutés en Afrique Occidentale pour la seule année 1918, malgré l’hécatombe du Chemin des Dames où certains « bataillons noirs » avaient pourtant perdu plus de trois-quarts de leurs effectifs…

Hier, me figeant un moment devant le Monument aux Morts de mon quartier, avant les commémorations officielles, je me la suis imaginée, la jeune fiancée de Pierre Montels, qui habitait peut-être une petite « Toulousaine » dans quelque village aux briques roses, effondrée de douleur en ce 11 novembre 1918, quand les cloches de l’église sonneront d’allégresse alors qu’elle hurlera sa douleur non tarie depuis l’été, quand le glas avait résonné pour Pierre… S’appelait-elle Augustine ? Ou Victorine, ou Marie-Louise ? Elle se souviendra longtemps de l’unique baiser échangé sous le pommier du verger de son père, quand le beau Pierre lui avait juré qu’il resterait en vie, avant que la boue ne recouvre son cadavre mutilé en quelque baie de Somme…

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