Littérature

Existe-il une gauche « identitaire » ?

Ecrit par Jean-François Vincent le 16 avril 2016. dans La une, France, Politique, Littérature

Existe-il une gauche « identitaire » ?

Le débat a été lancé par Mediapart, qui – sans même se poser la question – oppose « la gauche identitaire » à « la gauche qui vient »… celle de « Nuit Debout ».

Il est vrai qu’une certaine inflexion s’est faite sentir dans le discours politique gouvernemental. Ainsi Manuel Valls n’hésita pas à déclarer, le 4 avril dernier, dans un discours consacré au Salafisme : « bien sûr, il y a l’économie, le chômage, mais l’essentiel, c’est la bataille culturelle et identitaire ». Relayait-il, par là, le récent livre de Laurent Bouvet, l’un des principaux animateurs de la Gauche Populaire, réseau de citoyens, qui – dixit leur site web – plaident pour une meilleure prise en compte des catégories populaires ? Le titre, à lui seul, résume le propos : L’insécurité culturelle.

« Si la montée des populismes, écrit Bouvet, témoigne d’abord d’une insécurité économique qui saisit la société toute entière ou presque, elle témoigne aussi d’un doute profond et insidieux sur ce que nous sommes, sur qui nous sommes, dans un monde très largement illisible, en plus d’être anxiogène ». D’où « une indispensable lecture culturelle, certains diraient identitaire ». Et l’auteur de brocarder « les minorités qui combattent davantage au nom de leur reconnaissance identitaire et de leurs différences que de leur inclusion dans la société telle qu’elle est ».

Toutefois, ce faisant, Bouvet n’échappe pas à une dangereuse contradiction : d’un côté, il dénonce, à bon droit, le « culturalisme », le fait de « réduire des individus, des groupes, des comportements à un déterminisme culturel, quelle que soit sa nature : ethno-racial, religieux, de genre, régional, linguistique, etc. Il débouche sur une forme d’assignation identitaire, voire d’essentialisme » ; mais de l’autre, il exige des mêmes minorités, afin qu’elles s’intègrent, une sorte de conversion « culturelle » : il leur faut « être ou devenir autre chose, dans l’espace public ou social, de ce que l’on est identitairement ».

Cette « autre chose » consistant en un « républicanisme du commun, au sens de bien commun et au sens d’habituel, de quotidien, sinon de banal ». Radicalement hostile au « multiculturalisme », Bouvet promeut donc une sorte d’identitarisme républicain. Identité, certes, acquise par libre choix et non transmise par l’environnement, mais identité/culture quand même.

La « culture » de la République suscite également une fierté non dissimulée de la part d’Élisabeth Badinter. Appelant, dans une interview au Monde du 2 février, au boycott des marques qui se lancent dans la mode islamique (foulard ou niqab fantaisie), elle s’en prend à « une partie de la gauche, imprégnée de l’idée que toutes les cultures se valent, et que nous n’avons rien à leur imposer ».

Comment ne pas rapprocher pareille déclaration de celle que Claude Guéant avait faite, le 5 février 2012, dans un colloque organisé par le – très droitier – syndicat étudiant, UNI ? « Toutes les civilisations, toutes les cultures, au regard de nos principes républicains, ne se valent pas ».

Le Défi Charlie Les Médias à l’épreuve des attentats sous la direction de Pierre Lefébure et Claire Sécail,

Ecrit par Ivanne Rialland le 09 avril 2016. dans La une, Littérature

avec l'autorisation de «  la cause littéraire »

Le Défi Charlie Les Médias à l’épreuve des attentats  sous la direction de Pierre Lefébure et Claire Sécail,

Dans ce recueil d’articles, onze chercheurs en sciences sociales proposent une analyse du traitement médiatique des attentats de janvier 2015. Ils s’attachent ainsi à poser un regard critique sur des images, des messages, des discours fortement émotionnels pour nous aider à saisir leur signification et leur portée.

L’ouvrage est organisé en trois grandes parties qui correspondent à la temporalité médiatique des événements : « Le temps de l’attaque », « Le temps de la marche », « Le temps du débat ».

La première partie est composée de trois articles traitant respectivement des Unes internationales, de la réaction de certains humoristes aux attentats et de la communication de François Hollande. Ici, les chercheurs me paraissent confirmer la perception qu’un citoyen à peu près informé pouvait en avoir : uniformité relative des Unes – avec des singularités cependant relevées par la chercheuse Katharina Niemeyer – résistance par le rire des humoristes, stature présidentielle acquise par François Hollande, mais dont les bénéfices n’ont pas pu être transmis à d’autres dossiers.

La deuxième partie, Le temps de la marche, comporte plusieurs approches de la formule « Je suis Charlie ». Maëlle Bazin analyse par exemple les messages « Je suis Charlie » collectés par les archives municipales de différentes villes. Ce fait même est très révélateur à la fois de la valeur historique accordée d’emblée à la reprise de l’expression lancée par Joachim Roncin et d’une attention croissante pour la place des supports éphémères dans la construction de la mémoire collective. La chercheuse met en évidence les formes d’appropriation de « Je suis Charlie » et la portée variable qui lui est attribuée. Mais l’article le plus intéressant à ce sujet m’a paru être celui de Romain Badouard, intitulé « Je ne suis pas Charlie. Pluralité des prises de parole sur le web et les réseaux sociaux ». Le chercheur montre d’abord la rareté du soutien direct aux terroristes en soulignant que l’ampleur, toute relative, prise par des # tel « #jesuiskouachi » correspond pour une bonne part à des tweets dénonçant cette prise de position. Il identifie ensuite trois grands types de « Je ne suis pas Charlie » : ceux critiquant l’union nationale et sa récupération politique, ceux émanant de l’extrême-droite et des traditionalistes, ceux enfin qui portent une critique musulmane de la ligne éditoriale de Charlie et une crainte de discriminations visant les musulmans. Quantitativement à peu près équivalents, ces trois positionnements n’ont toutefois pas la même exposition sur le web, le débat autour de l’islam étant beaucoup plus visible à la date de l’étude, en février 2015 – ce qui semble tout à fait suggestif. L’auteur développe ensuite une analyse très solide – à la fois documentée et prudente – du rôle du web dans l’espace public, concluant qu’« en situation de controverse, le web agit […] comme un négatif, au sens photographique du terme, du débat public tel qu’il est organisé dans les autres médias : les populations exclues de l’espace médiatique […] produisent des contre-cadrages et proposent des grilles de lecture alternatives des événements ».

La dernière partie de l’ouvrage élargit l’angle de vue pour offrir une « histoire des atteintes à la liberté d’expression dessinée », une analyse des courriers adressés au médiateur de l’information de France 2 à propos du traitement des attentats, puis des prises de parole de quelques « philosophes médiatiques » à cette occasion, et un article conclusif. S’adjoint à cela une postface rédigée quelques jours après les attentats de novembre 2015, où, de façon sensible, les auteurs réitèrent leur engagement intellectuel. L’article « Le rôle des philosophes médiatiques », signé par un doctorant, Timothée Deldicque, se révèle stimulant – et parfois tristement amusant, lorsqu’il nous rappelle les propos de Bernard-Henri Lévy, Alain Finkielkraut et Michel Onfray. Selon ce jeune chercheur, ces interventions relèvent du présentisme dénoncé par François Hartog : incapable de laisser s’effacer le passé comme de se projeter dans le futur, le présentisme fait de l’événement un « toujours déjà-là », figeant de façon dangereuse notre histoire et notre identité.

Le Printemps des poètes de Reflets du Temps

Ecrit par Gilberte Benayoun le 09 avril 2016. dans La une, Littérature

Le Printemps des poètes de Reflets du Temps

Au cœur du printemps des poètes, pour ce printemps 2016, rêvons un peu, sortons de la tourmente du temps présent, et faisons une balade, une escapade sous le soleil, avec le bleu du ciel pour unique saison, en compagnie de quelques-uns de nos grands poètes :

 

« Avril » de Gérard de Nerval

Déjà les beaux jours, – la poussière,

Un ciel d’azur et de lumière,

Les murs enflammés, les longs soirs ; –

Et rien de vert : – à peine encore

Un reflet rougeâtre décore

Les grands arbres aux rameaux noirs !

 

Ce beau temps me pèse et m’ennuie.

– Ce n’est qu’après des jours de pluie

Que doit surgir, en un tableau,

Le printemps verdissant et rose,

Comme une nymphe fraîche éclose

Qui, souriante, sort de l’eau.

KI-C-KI

Ecrit par Gilberte Benayoun le 02 avril 2016. dans La une, Littérature

KI-C-KI

Il est question, dans le ki-c-ki de cette semaine, de l’œuvre d’un immense auteur du 20ème siècle, mondialement connu, déjà cité auparavant, ici, dans ce jeu (je… ?) littéraire proposé par Reflets du temps. Une œuvre peut-être moins connue que les autres, de cet auteur aux multiples facettes (romancier, poète, traducteur, etc.), qu’on ne se lasse pas de lire, de découvrir, et de déguster.

 

Extraits :

« Aussi loin que je remonte le cours des souvenirs où je me revois moi-même (avec intérêt, avec amusement, rarement avec admiration ou dégoût), je constate que j’ai été sujet à de légères hallucinations. Certaines sont auditives, d’autres visuelles, mais il n’en est aucune qui m’ait été de grand profit. Les voix fatidiques qui servaient de frein à Socrate ou qui poussaient Jeannette Darc à agir, ont dégénéré chez moi en quelque chose de l’ordre de ce qu’il arrive d’entendre, sur un téléphone à plusieurs abonnés, avant de raccrocher le récepteur, quand c’est occupé ».

(…)

« Chaque fois que dans mes rêves je vois mes morts, ils paraissent toujours silencieux, gênés, étrangement abattus, tout à fait différents des êtres pleins d’animation qu’ils étaient et que j’aimais. Je prends conscience, sans aucun étonnement, de leur présence en des endroits où ils ne sont jamais allés durant leur vie terrestre, dans la maison de quelque ami qu’ils n’ont pas connu. Ils sont là, assis à l’écart, regardant le parquet, les sourcils froncés, comme si la mort était une noire souillure, un secret de famille honteux. Ce n’est certainement pas alors – pas dans les rêves – mais quand l’on est bien éveillé, aux heures de joie robuste et d’accomplissement, sur la plus haute terrasse de la conscience, que l’on a une chance de plonger le regard au-delà des limites de la mortalité. Et bien que l’on ne puisse pas voir grand-chose à travers la brume, l’on a pourtant le radieux sentiment de regarder dans la bonne direction ».

(…)

Un bisounours vindicatif : Edwy Plenel

Ecrit par Jean-François Vincent le 19 mars 2016. dans La une, Média/Web, Littérature

Recension/commentaire du livre d’Edwy Plenel, Dire nous, 2016, Éditions Don Quichotte

Un bisounours vindicatif : Edwy Plenel

Soyons clair : je n’aime pas Edwy Plenel. En dépit de ses – réelles – qualités (talent de plume, aspiration – restant souvent un vœu pieux – à l’honnêteté intellectuelle, culture plus élevée que la moyenne journalistique), il n’a jamais su ou pu abjuré le gauchisme trotskiste de sa jeunesse et cherche avec sa lanterne – comme le dément de Nietzsche cherche Dieu dans le Gai savoir – une introuvable radicalité. Mais celle-ci est aussi morte que le dieu nietzschéen, et la frustration résultant de cet acte manqué suscite chez lui une véhémence aussi tonitruante qu’impuissante. Il avait déjà déversé son aigreur dans un précédent pamphlet, Dire non ; on pouvait dès lors espérer que celui qu’il vient de faire paraître soit plus constructif et, au lieu de dénoncer, ait enfin quelque chose à proposer…

Hélas, tel n’est pas le cas. Ce petit écrit est d’abord et avant tout un nouveau « non » : non à Sarkozy et Hollande, renvoyés dos à dos, « fauteurs de division et de trouble », « pompiers incendiaires ». Ce dernier, en particulier, reçoit une volée de bois vert, du fait du « satisfecit donné par une majorité de gauche à l’agenda de la droite autoritaire, sinon à l’extrême droite ». Référence à l’état d’urgence et à la déchéance de nationalité ; le PS aurait ainsi repris un triptyque très droitier, qu’il décline ainsi : « inégalité, identité, autorité ».

Plenel, peu soucieux de nuances, accumule ensuite les surenchères : « l’état de droit n’est plus que la confiscation du droit par un état policier et administratif, hors de portée d’un contrôle réel par la justice ». L’état d’urgence ? « L’appellation trompeuse d’un état d’exception devenu la norme ». Il va même jusqu’à comparer le projet de réforme constitutionnelle aux lois vichyssoises de 1940, visant à priver de leur nationalité les Français juifs, afin de les exclure des emplois publics…

Vindicatif donc, Edwy Plenel, mais également – ô paradoxe ! – un bisounours vaguement nunuche. Nunuche, en effet, son apologie béate de la « diversité » : « la France est une nation arc-en-ciel dont le nous commun est tissé du divers qui fait sa richesse » ; nunuche son « jeunisme » : « ce livre est un appel à ce que les jeunesses de France relèvent ce défi (c.à.d. une alternative démocratique) que, dans leurs échecs, les générations actuellement aux affaires ont non seulement délaissé, mais aussi discrédité (…) c’est, elle, la jeunesse, pourtant, qui indique la voie du sursaut, du mouvement sans lequel il n’est pas de République véritable ».

Reflets du temps a lu :

Ecrit par Gilberte Benayoun le 19 mars 2016. dans La une, Littérature

« Lire Lolita à Téhéran », Azar Nafisi, Plon, 2004

Reflets du temps a lu :

Azar Nafisi, née en 1955 à Téhéran, est écrivain et professeur de littérature anglaise. Après ses études universitaires aux Etats-Unis, elle revient en Iran en 1979, au cœur de la révolution iranienne, et enseigne à l’Université de Téhéran. En 1997 elle quitte l’Iran pour les Etats-Unis où elle devient citoyenne américaine en 2008. Elle est la nièce de l’écrivain et poète iranien Saeed Nafisi.

C’est aux Etats-Unis qu’elle écrit Lire Lolita à Téhéran, publié en 2003, et traduit en 32 langues.

Lire Lolita à Téhéran est un très beau livre sur sa vie de femme enseignante en République Islamique d’Iran, qui refuse de porter le voile, se fait expulser de l’Université de Téhéran, et décide d’organiser, chez elle, dans son salon, un cours clandestin de littérature, une fois par semaine, pendant près de deux ans, pour étudier de grandes œuvres de littérature occidentale :

« A l’automne 1995, après avoir démissionné de l’université, j’ai décidé de me faire plaisir et de réaliser un rêve. J’ai choisi sept de mes étudiantes, parmi les meilleures et les plus impliquées, et je les ai invitées à venir chez moi tous les jeudis matin pour parler littérature ».

Ses cours sont consacrés aux œuvres de quatre grands auteurs : Lolita de Nabokov, Gatsby le Magnifique de Scott Fitzgerald, Daisy Miller de Henry James et Orgueil et Préjugés de Jane Austen :

« Je leur avais expliqué le but de ce séminaire : lire, discuter des œuvres de fiction et y réagir. […] J’ai précisé que l’un des critères selon lesquels j’avais sélectionné les livres que nous étudierons était la foi de l’auteur dans le pouvoir critique et presque magique de la littérature. Je leur ai rappelé que Nabokov, alors à peine âgé de dix-neuf ans, refusait pendant la révolution russe de se laisser distraire par le bruit des balles. […] Il s’agira de découvrir, leur ai-je dit, si, soixante-dix ans plus tard, la foi désintéressée que nous avons en la littérature nous permettra de transformer la sombre réalité de cette nouvelle révolution d’une façon qui nous aidera à vivre ».

Ce roman, émouvant, et poignant, est un très beau témoignage sur l’importance et le pouvoir de la littérature dans un pays en pleine révolution, soumis aux privations de liberté, sous un régime totalitaire :

« Lorsque j’avais choisi mes étudiantes, je n’avais tenu aucun compte de leur environnement familial, religieux ou idéologique. Une des grandes réussites de ce séminaire, je l’ai compris plus tard, résidait dans le fait que ce groupe si disparate, composé d’éléments venant de milieux différents et parfois conflictuels d’un point de vue personnel autant que religieux et social, était malgré tout resté loyal aux buts et aux idéaux qu’il s’était fixés ».

Ce « pavé » de presque 400 pages, est aussi un brillant et puissant hommage aux amoureux des livres et de la littérature.

Grand coup de cœur !

L’Esprit du Judaïsme, BHL, Grasset

Ecrit par Léon-Marc Levy le 12 mars 2016. dans La une, Littérature

avec l’autorisation de la Cause Littéraire

L’Esprit du Judaïsme, BHL, Grasset

Bernard-Henri Lévy est tout, sauf un philosophe. Ce qui n’enlève rien à la valeur de l’homme, ni à ses œuvres, ni même à… son agrégation de philosophie. Ses modes de pensée, ses interventions médiatiques, son implication sur le théâtre de quelques tragédies mondiales, font de lui – et encore une fois cela est un grand mérite – un témoin, un journaliste, un écrivain, un militant. Jamais un philosophe. En fait le débat philosophique visiblement l’ennuie. Le dernier exemple en date est la manière dont il exclut de ce livre le grand Spinoza – qui pourtant est central dans la construction de la figure du Juif d’Europe. Nous y reviendrons mais, Spinoza sort de son champ de pensée parce qu’il est « trop » philosophe : il néglige la synagogue (la « communauté ») pour ne s’intéresser qu’à la quête de la vérité de Dieu – sa liberté. Or BHL, comme l’homme de conviction qu’il est, mène combat contre ce qu’il appelle « le nouvel antisémitisme », et doit, par conséquent, plonger son propos dans la réalité culturelle et cultuelle de la communauté juive de France. Dans la synagogue, quand Spinoza est (par lui-même et contre lui-même) hors la synagogue. Spinoza se situe « sub species aeternitatis ». BHL regarde « Hic et Nunc ». Spinoza est un philosophe. BHL un homme de pensée tendu vers l’action immédiate. Il est donc tout (et souvent de façon valeureuse) sauf un philosophe.

Pour autant, son livre est riche en éléments importants pour penser la judéité moderne et son pendant « naturel », le nouvel antisémitisme. Ainsi, BHL a le courage de s’atteler à une question souvent délaissée par les penseurs juifs de nos jours, parce que fort embarrassante : la place d’Israël dans l’identité de tout Juif d’aujourd’hui.

C’est d’ailleurs, il faut le dire, la partie la plus forte de ce livre. Au Juif honteux a succédé, c’est incontestable depuis le début des années cinquante, ce que BHL appelle « le Juif d’affirmation », thèse déjà exposée une première fois dans un livre récent (1). Et, dans cette affirmation de soi, dans cet orgueil retrouvé après l’effroyable affront symbolique que représentait aussi – s’ajoutant à l’horreur du crime – la tentative d’extermination de la Shoah, la naissance et l’existence de l’état d’Israël joue évidemment un rôle déterminant. Il est indéniable que si le Juif d’aujourd’hui a relevé enfin la tête face à la haine millénaire et parée d’atours nouveaux, c’est par le miracle d’Israël – quoi que l’on pense de cet état et de ses choix politiques. BHL, et votre chroniqueur du jour, sont nés à 30 kilomètres de distance l’un de l’autre, en même temps que naissait l’état d’Israël. Et cette émergence d’une nation avec la génération post-Shoah a marqué l’avènement de Juifs nouveaux, l’avènement de ces Juifs qui ne craignent plus de l’être. Cette partie du livre donne par ailleurs des passages d’une vraie beauté littéraire (2).

Qu’est-ce qu’un bon livre ?

Ecrit par Martine L. Petauton le 12 mars 2016. dans La une, Littérature

Le cabanon jaune, Christelle Angano, éd. Remanence, février 2016, 204 pages, 16 €

Qu’est-ce qu’un bon livre ?

Jamais dit-on, autant de livres (et d’éditeurs) n’ont peuplé l’univers littéraire. Tant de gens – et des plus inattendus – y vont de leur poignée de pages, plus ou moins inventives, distractives, intéressantes, ou ennuyeuses à n’en finir ! Une foule – qui ne l’a remarqué ? – se livre à de pseudo autobiographies, regorgeant de parfums d’enfance, de grand-mère adorée, de père honni, saupoudrés surtout de doses massives d’ego ; le « et moi, et moi » prétend à faire vendre. Réussi, tout ça ? Par hasard, quelquefois, à l’ombre de trois pages…

Pourtant lire avec bonheur, existe encore, et de bons livres, on en croise.

Mais qu’est-ce qu’on attend d’un bon livre ? Sa cuisine ? sa facture ? on pourrait dire : son contrat ? avec cet autre incontournable, le lecteur.

L’architecture d’une vraie histoire, d’abord ; fil rouge auquel on se tiendra durant la traversée. Ça doit tenir la route (enfin, la mer !). Vraisemblable, apte à tous les transferts, passionnante au point que comme les gosses, on veut savoir la suite. L’envie – la faim – de ce derrière la page, qui donne les bottes de sept lieues au lecteur ; ça compte. Ici, un récit de mers, d’Iles – bords de mers, pleine mer, gens de mer – ; l’univers de l’auteure, qu’elle connaît sur le bout. Un vieux marin disparaît dans l’océan ; sa fille est suspendue à sa recherche – par monts et par vaux, dirait-on ailleurs ; là, par vagues et mers de par le monde. Disparu, mais comment ? Vraiment disparu ? Croyez-vous.

Des personnages. Point trop n’en faut, comme en bonne cuisine, mais des goûteux ; de premier et d’arrière plan ; ici, à l’image de la vivacité de l’auteure, qu’on n’attende pas des fonds d’écran prétexte ou immobiles ; le personnage est « acteur », juste à sa place ; hauteur variable, simplement. Un panier de fruits – colorés, odorants, palpables, du Pays d’Auge à deux pas d’Honfleur, des Iles de la Société, ou des Marquises alanguies, peut-être, ou encore de ces bourgs d’Irlande ? Chacun d’entre nous trouvera personnage à son pied : Chloé, la fine, acide, ou acidulée héroïne : « menue, fluette, un peu garçon manqué… elle porte toujours les blue-jeans, la même marinière et les espadrilles ». Au menu, encore, le parrain taiseux, hargneux, qui nous intrigue d’entrée, et qui en séduira plus d’un, ou un drôle de prince charmant pas du tout style conte d’enfant sage, venu sur le voilier-type qu’on imagine dans le bassin d’Honfleur, quérir la belle, pour « escaler » dans la verte Irlande côté Cork, et au bout du monde en Polynésie… mais, au fait, que fait-il en Normandie, celui-ci ? Voyage initiatique, de la plus belle eau, mené tambour battant…

Le décor. Qu’est-ce qu’un livre d’extérieur sans autre chose que de vagues noms de lieux, trois mouettes et deux bars à marins. Aussi important et difficile qu’une toile de maître, le décor. Mais Christelle Angano doit être peintre, via ses mots, des cieux de Normandie (comme elle les connaît bien !) au vert-bleu piquant des côtes irlandaises, et semble à ses heures avoir été la vahiné des terres « au temps qui s’immobilise… ces Marquises, l’archipel rebelle »de Brel. Dépaysant – détails à la justesse de documentariste. Prenant.

Comprendre le Judaïsme

Ecrit par Jean-François Vincent le 27 février 2016. dans La une, Littérature

Recension du livre L’esprit du Judaïsme, Bernard-Henri Lévy, Grasset, février 2016

Comprendre le Judaïsme

On ne présente plus BHL, au parcours intellectuel erratique, du maoïsme soixante-huitard à un retour – non inconditionnel – au Judaïsme, en passant par l’anticommunisme virulent qui l’a fait connaître, avec La barbarie à visage humain (1977).

Ici, un peu à la manière de Jacques Attali, auteur d’un Dictionnaire amoureux du Judaïsme (2009), dans lequel il écrivait, en parlant de ce dernier, « il me fait réfléchir », Bernard-Henri Lévy s’intéresse à la religion dont il est issu et à laquelle il est retourné – de manière raisonnée et critique, au sens kantien du terme – par souci de comprendre : « la volonté de comprendre est au cœur du Judaïsme », affirme-t-il.

Mais comprendre, c’est d’abord comprendre l’incompréhensible, l’incompréhension des autres – à la fois des goyim et même de certains Juifs – autrement dit, l’antisémitisme.

BHL liste au début de l’ouvrage tous les antisémitismes. Les classiques, l’antijudaïsme chrétien et le racisme à caractère ethnique de l’extrême-droite, mais aussi les plus inattendus : l’antisémitisme des Lumières, en particulier d’un d’Holbach « qui faisait grief aux Juifs d’être le peuple, non déicide, mais déifère, et qui a enfanté le monothéisme », voire l’antisémitisme socialiste, celui du journal La République sociale du 8 novembre 1897 qui pestait contre les « corbeaux rapaces » et les « youtres de la finance et de la politique ».

Plus inquiétant et surtout plus nouveau, figure, dans cette énumération, l’antisémitisme antisioniste. De la diabolisation d’Israël (et pas uniquement de Benjamin Netanyahou), l’on glisse insidieusement vers la diabolisation des soutiens d’Israël, à commencer évidemment par les communautés juives de par le monde. Le raisonnement est simple/simpliste : « Israël est un état : a) illégitime car bâti sur une terre où il n’avait pas sa place, b) colonialiste, raciste, fondamentalement criminel et même fasciste ». Conséquence inévitable : la plupart des Juifs sont des « collabos ». Cet antisémitisme-là résultant lui-même de l’antisémitisme palestinien : « le président de l’Autorité palestinienne, Mahmoud Abbas, nous dit BHL, reprit le même refrain des Juifs souillant de leurs pieds sales les lieux saints chrétiens et musulmans et déclara pure chaque goutte de sang versée par les shahid et pour l’amour d’Allah ». Une vindicte judéophobe, relayée par les pro-palestiniens d’ici : « il n’est même pas besoin, écrit Lévy, dans tel défilé de soutien à Gaza, de souligner ou de minimiser les cris de haine antijuifs et les étoiles de David rectifiées en croix gammées » ; vindicte relayée, non moins, par le mouvement BDS, prônant le boycott de tout ce qui est israélien, « boycott marqué au sceau de la nouvelle infamie. De quoi est-il question sinon de s’isoler, de délégitimer, de mettre au ban l’État des Juifs et les Juifs ? ». Il convient donc de comprendre : « il n’y a pas trente-six solutions pour permettre à l’antisémitisme de sortir des cercles confidentiels où la défaite du nazisme l’avait confiné et de créer, à nouveau, quelque chose qui ressemble à un embryon de mouvement de masse ; et l’une des solutions, c’est d’imposer l’image d’un peuple sans scrupules, usant de sa propre histoire pour priver d’espace celle des autres ».

La médiocratie

Ecrit par Valérie Debieux le 27 février 2016. dans La une, Société, Littérature

Alain Deneault, Lux Editeur, décembre 2015, 224 pages, 15 €

La médiocratie

Avec l'autorisation de la Cause Littéraire

En sa dernière édition (2010), Le Dictionnaire historique de la langue française précise que l’adjectif médiocre est emprunté (1495) au latin mediocris « moyen du point de vue de la grandeur, de la qualité » et « ordinaire (de personnes et de choses) » (cf. op. cit. p.1299). Au fil du temps, cet adjectif a pris de plus en plus d’importance dans la société contemporaine au point qu’il a donné naissance à un nom, la médiocratie, soit le pouvoir exercé par les médiocres. Quoi de plus naturel dès lors qu’Alain Deneault, docteur en philosophie de l’université Paris-VIII et enseignant en science politique à l’Université de Montréal, s’intéresse à ce fait social en lui consacrant un ouvrage de plus de deux cents pages, ayant pour titre La Médiocratie.
En ses premières lignes introductives, le ton est donné :
Rangez ces ouvrages compliqués, les livres comptables feront l’affaire. Ne soyez ni fier, ni spirituel, ni même à l’aise, vous risqueriez de paraître arrogant. Atténuez vos passions, elles font peur. Surtout, aucune « bonne idée », la déchiqueteuse en est pleine. Ce regard perçant qui inquiète, dilatez-le, et décontractez vos lèvres – il faut penser mou et le montrer, parler de son moi en le réduisant à peu de chose : on doit pouvoir vous caser. Les temps ont changé. Il n’y a eu aucune prise de la Bastille, rien de comparable à l’incendie du Reichstag, et l’Aurore n’a encore tiré aucun coup de feu. Pourtant, l’assaut a bel et bien été lancé et couronné de succès : les médiocres ont pris le pouvoir.
La principale compétence d’un médiocre ? Reconnaître un autre médiocre. Ensemble, ils organiseront des grattages de dos et des renvois d’ascenseur pour rendre puissant un clan qui va s’agrandissant, puisqu’ils auront tôt fait d’y attirer leurs semblables.
En quatre chapitres au titre évocateur, i.e. « Le savoir et l’expertise, Le commerce et la finance, Culture et civilisation, La révolution : rendre révolu ce qui nuit à la chose commune », l’auteur explique, analyse, décortique, références et exemples à l’appui, comment « la division et l’industrialisation du travail – manuel comme intellectuel – ont largement contribué à l’avènement du pouvoir médiocre ». À travail standardisé, comportement standardisé avec, pour corrélat, une prestation et un résultat moyens, le tout noyé dans des expressions galvaudées comme « hauts standards de qualité » ou « dans le respect des valeurs d’excellence ». Le médiocre devient la norme du système, la référence, « l’analphabète secondaire […] nouveau sujet formé sur mesure […] fort d’une connaissance utile qui n’enseigne toutefois pas à remettre en cause ses fondements idéologiques ». L’essentiel pour l’individu consiste alors à « jouer le jeu », c’est-à-dire à respecter « l’état de domination exercé par les modalités médiocres elles-mêmes » et à passer sous les fourches caudines du réseau dont il fait partie intégrante.
La Médiocratie, un ouvrage qui expose et qui conduit inter alia au questionnement sur notre société, ses institutions qu’elles soient politiques ou universitaires ou encore sur l’impact exercé par le dispositif industriel et financier sur les institutions universitaires. Un outil de réflexion à découvrir pour qui s’intéresse au monde qui l’entoure.



Alain Deneault, docteur en philosophie de l’Université Paris-VIII, est notamment l’auteur de Noir Canada (Écosociété 2008), Offshore (Écosociété /La Fabrique 2010), Paradis sous terre (Écosociété /Rue de l’Échiquier 2012), Gouvernance (Lux 2013) et Paradis fiscaux. La filière canadienne (Écosociété 2014). Il est aussi chroniqueur à la Revue Liberté.

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