Littérature

S’il te plaît Catherine, raconte-nous l’Histoire…

Ecrit par Christelle Angano le 14 mai 2016. dans La une, Littérature

S’il te plaît Catherine, raconte-nous l’Histoire…

Ce que j’ai aimé à la lecture de l’ouvrage de Catherine Laboubée, Le Prisonnier de la tour, c’est cette sensation diffuse que l’auteure était là, pas très loin, et qu’elle me racontait, non pas une histoire, mais l’Histoire ; celle d’une famille qui ne peut que me toucher, moi, la Normande, à savoir la famille de Guillaume Le Conquérant. Alors oui, quelle bonne idée que la parution de cette biographie écrite comme un roman, alors que nous célébrons cette année les 950 ans de la bataille d’Hastings.

Le prisonnier de la tour, c’est Robert Courte Heuse, le fils aîné de Guillaume et Mathilde. Pas simple d’être fils de Guillaume ; en effet ce dernier n’aimait pas déléguer. Ne pas perdre le contrôle, et encore moins le pouvoir semblait être l’idée fixe du Conquérant. Et pourtant… Ce n’est pas Guillaume qui fera emprisonner son fils mais un de ses frères, Henri Ier, Roi d’Angleterre, et ce, trente années durant. Politique et vie de famille ne font décidément pas bon ménage !

Ce que j’aime donc dans cet ouvrage, c’est qu’il se lit comme un roman. Point besoin d’être une historienne avertie pour s’emparer de ce texte. Non, bien au contraire. Et j’ai aimé cela. D’autant plus que Catherine Laboubée, l’historienne médiéviste, n’est jamais très loin et elle distille çà et là des informations, des commentaires qui éclairent son texte. Elle sait donner vie à ces personnages hauts en couleurs, et pour notre bonheur, mêle savamment ouvrage romanesque et Histoire.

Enfin, j’ai aimé la place laissée à la Reine Mathilde, à laquelle l’auteure donne une vraie dimension, de femme, de reine, de mère aussi.

Enfin, en tant que Douvraise, je suis heureuse de vous annoncer la venue de Catherine Laboubée à Douvres-la-Délivrande pour présenter ses ouvrages et ce, à La Baronnie (cela n’est pas anodin) le samedi 17 septembre 2016.

Auteure-éditrice, Catherine Laboubée publie aux Éditions de La Belle Saison.

L’expression de désespoir dans Maupassant

Ecrit par Stéphanie Michineau le 07 mai 2016. dans La une, Littérature

L’expression de désespoir dans Maupassant

Cette philosophie désolée a donné naissance, dans l’œuvre de Guy de Maupassant, à des réactions en apparence contradictoires, mais qui sont, en fait, souvent liées à son état physique et mental.

Le sarcasme. Le jeune conteur de La Maison Tellier et de Mademoiselle Fifi exprime son pessimisme sous une forme généralement sarcastique et brutale. Encore tout imprégné des leçons de son maître Gustave Flaubert, Guy de Maupassant sonde les bassesses du cœur avec une délectation vengeresse, grossit le trait jusqu’à la caricature et se plaît à scandaliser.

La pitié. Lorsque sa santé s’altère, Guy de Maupassant tend à quitter le ton sarcastique pour se pencher avec sympathie sur la misère humaine. Il peint des bourgeois crédules et niais, mais sans s’égayer à leurs dépens (Monsieur Parent) ; et il évoque avec une émotion contenue la vie misérable des vieilles filles (Miss Hariett), des malades des vieillards et des gueux.

L’angoisse. Cependant, le progrès de son mal et l’abus des drogues provoquent en lui de fréquents états d’angoisse dont il cultive les affres et les effets délirants. Plusieurs contes témoignent de son goût morbide pour la peur : il analyse ce sentiment irraisonné qui s’empare parfois de l’âme anxieuse et la fait frissonner comme si une menace pesait sur elle (La Peur) ; il peint des névrosés qui redoutent les bruits la solitude et la nuit (Apparition, Lui) ; un obsédé qui se convainc qu’un être invisible hante sa maison et s’acharne contre lui (Le Horla). Tous ces récits traduisent sous une forme dramatique ou mythique l’horreur anxieuse de Guy de Maupassant devant le mystère insondable de la mort.

Il est mort à 43 ans

 

Sœurs Michineau (1er mai 2016) fête du travail

La Rochelle

Si vous le dîtes : Petits dictionnaires insolites

Ecrit par Valérie Debieux le 07 mai 2016. dans La une, Littérature, Linguistique

Pascale Perrier – Nicolas Lisimachio – Larousse ( Janvier 2016 )

Si vous le dîtes : Petits dictionnaires insolites

Poursuivant son œuvre d’encyclopédiste née vers la seconde moitié du XIXè siècle, la Maison d’édition Larousse vient de publier deux petits ouvrages, accompagnés d’illustrations provenant du fonds Larousse, intitulés pour l’un Petit Dictionnaire Insolite des Expressions gourmandes, pour l’autre Petit Dictionnaire Insolite des Mots et Expressions hérités de l’Antiquité. Le premier porte la signature de Pascale Perrier, le second celle de Nicolas Lisimachio. Ils s’inscrivent dans le même esprit de diffusion du savoir que celui qui avait inspiré le dessin de la Semeuse soufflant une fleur de pissenlit, le célèbre logotype créé en 1890 par Eugène Grasset et figurant, aujourd’hui encore, au bas du quatrième de couverture de ces deux dictionnaires.

Le premier ouvrage cité présente par ordre alphabétique une succession de soixante-huit expressions en lien avec la nourriture et le monde de la cuisine, entrecoupée de devinettes intitulées Trouvez le bon sens et de Quiz dont la solution trouve place parmi les dernières pages. À titre d’exemple, histoire de désaltérer sa curiosité, en voici un exemple :« Quand le vin est tiré, il faut le boire. “Tirer le vin”, c’est le sortir du tonneau ou du contenant dans lequel il était entreposé. Au milieu du XVIe siècle, on disait simplement “le vin est tiré, il faut le boire”, non pas parce qu’on avait une irrésistible envie de se soûler, mais pour signaler qu’il était nécessaire de mener à bien une action déjà commencée. La conjonction “quand” a été introduite vers le XIXe siècle, sans changer le sens de l’expression ».

Le second ouvrage propose la découverte, par ordre alphabétique, lui aussi, de soixante-quatorze mythes et légendes tirés des civilisations grecque et romaine. Pour illustrer ce propos, voici un exemple en relation avec les jeux de loterie : si l’expression « toucher le pactole » est connue, il y a toutefois fort à parier que son origine l’est moins : « Le Pactole était un petit affluent du fleuve Hermos dans le Royaume de Lydie (actuelle Turquie), qui charriait des sables aurifères. Selon la légende, le Roi Midas, souverain légendaire de Lydie, offrit l’hospitalité à un compagnon de Dionysos […] alors qu’il s’était égaré. Pour le remercier, on lui offrit de faire un vœu. Il souhaita que tout ce qu’il touche se transformât en or. Lorsqu’il comprit que même sa nourriture serait de l’or, il voulut renoncer à son vœu et, pour cela, dut se purifier dans le fleuve Pactole qui charria par la suite des sables aurifères ».

Tourner les pages de ces deux petits dictionnaires est une source de plaisir : par le contenu, la forme et la présentation, ils privilégient une transmission du savoir énoncé en termes clairs, compréhensibles et abordables par chacun et perpétuent la célèbre devise de la Maison « Je sème à tous vents ». À parcourir pour la joie de découvrir et d’apprendre.

 

 

Pascale Perrier est documentaliste des mots et auteur de nombreux ouvrages jeunesse.

Nicolas Lisimachio est avocat d’affaires et passionné de langue française.

Eclats d’humeur A la boucherie Barbès

Ecrit par Emmanuelle Ménard le 07 mai 2016. dans La une, Littérature

Eclats d’humeur  A la boucherie Barbès

A la boucherie Barbès

Il y a

des feux rouges

où s’arrête l’amour

des coins d’humanité

dégoulinant d’odeur

un genre de pièce montée

qui sent bon les couleurs

du bric du brac du traverse tout

où tu touches ton âme

de fou

de fou sauvage

de sot écervelé

 

A la boucherie

Barbès

des pièces des plis des fesses

des trucs machins bidules

qu’on vend pour un sourire

l’étalage des visages

au nez comme un mot mal orthographié

l’étalage des secondes

du temps qui se dore au soleil

La Vérité sur Donald Trump ( de Dick Joekers)

Ecrit par Valérie Debieux le 30 avril 2016. dans Monde, La une, Politique, Littérature

Aux éditions Helis helas – Mai 2016 -

La Vérité sur Donald Trump ( de Dick Joekers)

Printemps 2016, Etats-Unis d’Amérique, la course à la Maison Blanche fait rage. Insultes, invectives, grossièretés, propos misogynes, sexistes ou racistes, tout est permis. Être prêt à tout dire et à tout entendre. L’essentiel, c’est de gagner, quel qu’en soit le prix. Il n’y a pas de règle, « the winner takes it all ». Mais, d’abord remporter les Primaires, puis obtenir l’investiture du Parti et, enfin, être le « winner » le jour de l’Election Day. Du côté démocrate, deux candidats : Hillary Clinton, ancienne secrétaire d’Etat, et Bernie Sanders, sénateur du Vermont. Du côté républicain, trois candidats : John Kasich, gouverneur de l’Ohio ; Ted Cruz, sénateur du Texas, et Donald Trump, magnat de l’immobilier. Or, celui dont les pontes du Parti républicain ne veulent pas est en train, semble-t-il, de gagner son pari, gagner l’investiture républicaine… Printemps 2016, Vevey (Suisse), un manuscrit est découvert dans la boîte aux lettres d’un éditeur. La note qu’il fait figurer à ce propos est exempte de toute ambiguïté : « Nous avons trouvé ce manuscrit dans notre boîte aux lettres au début du mois de mars 2016. Tel quel. Nous ne connaissons pas Dick Joekers. Nous n’avons jamais entendu parler de lui. Nous avons cherché dans les pages blanches, sur Google… rien. Dick Joekers a laissé un mot avec le manuscrit. Il nous autorisait à le publier. Vite. Il a écrit ces lignes : “Le temps presse et Donald Trump est toujours en vie”. Nous avons lu, nous avons aimé, nous avons publié ». L’ouvrage a pour titre La Vérité sur Donald Trump, et selon l’avertissement de l’auteur, il s’agit d’une fiction. Toutefois, la fiction semble s’être invitée à la table de la réalité. Le récit respire le reportage et fait découvrir un Trump de l’intérieur, celui que côtoient quotidiennement ses intimes et sa garde rapprochée. Un Trump au langage imagé, cru, voire outrancier. Un Trump dévoilant, pêle-mêle, ses ambitions, ses idées sur le monde et sa vision de la politique américaine, sans artifices ni retenue : « Moi, Donald Trump, l’un des hommes les plus riches de la terre, sur le point maintenant de devenir le gars le plus puissant… Obama n’a jamais eu le fric. […] Moi j’aurai les deux ! […] Mais l’Amérique, c’est pas mon but. Mon but, c’est le monde. Pourquoi s’arrêter aux frontières de l’Amérique ? Bien sûr que je dis que je vais construire un mur sur le long de cette putain de frontière mexicaine. Mais tout ça c’est des conneries. Pas abruti à ce point, moi. Je suis chrétien, bordel de Dieu, non ? Le pape avait foutrement raison quand il a dit que construire des murs, c’est pas chrétien… Au fond, il est exactement comme moi, il essaie juste d’engranger des votes. Je veux dire, ce gars-là a quand même bien un mur tout autour de son Vatican !… Sauf erreur. Bon, de toute façon, le pape et moi on est copains… Ben oui, c’est un type bien, je veux dire… Sa baraque est même plus grande que la mienne… […] Mais d’abord il me faut ces votes… Des paquets de votes. Qui dit votes dit pouvoir. Je veux dire, n’importe qui qui a lu Machiavel à la garderie sait très bien que le nom du jeu c’est le Pouvoir. […] Encore quelques Etats et c’est moi qu’ils vont nominer. Après on va se faire la peau de Barnyard Bernie ou de Halloween Hillary… On va les laminer en papier chiotte. Parfait pour m’essuyer le cul après avoir chié sur eux… Bon, à vrai dire, je les aime plutôt bien, ces deux-là. Je veux dire, prenons Hillary… Après tout ce qu’elle a morflé, celle-là… Car elle en a vu, du pays, comment ne pas l’aimer ? Bill qui enfilait n’importe quelle gonzesse… Le fiasco libyen… les e-mails. Et elle se tient toujours droite sur ses pattes ». La vérité sur Donald Trump, c’est aussi une présentation sans fard ni retenue de la vie politique américaine avec ses artifices, ses trahisons et sa cruauté. Un ouvrage au style peu conformiste, un récit où le politiquement correct a été botté en touche, un texte vivant, décapant, rythmé et empli d’humour, de cynisme et de causticité sur la vie d’un fils d’entrepreneur de New York qui n’avait et n’a qu’un seul rêve, devenir Président des Etats-Unis d’Amérique. Un regard drôle et inédit sur Donald Trump et les élections présidentielles américaines. Panem et circenses. Un vrai moment de bonheur, à découvrir absolument.

La transparence théologique d’une réalité implexe

Ecrit par Didier Ayres le 30 avril 2016. dans La une, Religions, Littérature

à propos des dits et maximes de Raymond Lulle Raymond Lulle, éd. Arfuyen, col. Ainsi parlait, 2016, 13 €

La transparence théologique d’une réalité implexe

1. Le sage aura soin de rechercher la sagesse de tous les anciens, et il fera son étude des prophètes.

2. Il conservera dans son cœur les instructions des hommes célèbres, et il entrera en même temps dans les mystères des paraboles.

3. Il tâchera de pénétrer dans le secret des proverbes et des sentences obscures, et se nourrira de ce qu’il y a de plus caché dans les paraboles.

Ecclésiastique de Jésus, fils de Sirach, XXXIX

 

Gagner l’intelligibilité d’une partie de l’œuvre de Raymond Lulle, est rendu possible par ce nouveau livre des éditions Arfuyen, dans une traduction de Jean-Claude Morera et Francesc Tous Prieto, en présentation bilingue catalan/français. Et pour moi qui connais mieux Eckhart ou les principes taoïstes, ce voyage latéral au milieu de l’œuvre de l’auteur que Francesc Tous Prieto présente comme un « converti enflammé par l’amour de Dieu », a été mouvementé, capiteux et presque violent. Car on y rencontre à la fois la dimension spirituelle d’un croyant et la présence presque systématique auprès de ce corps spirituel, du corps charnel. Donc, nous sommes sollicités, avec l’auteur catalan, à regarder avec force – oui, peut-être même avec une certaine violence apostolique – la coupure, ou plutôt la pliure, ce qui fait jonction de ces deux termes. Et cela dans la langue claire de celui qui fut troubadour avant de se livrer entier à la croyance en Jésus-Christ.

Pour preuve de l’intérêt de cette possibilité qu’offre la langue de Lulle, et en faisant confiance dans les traducteurs de l’ouvrage, il faut pénétrer cette réalité implexe qui feuillette corps et âme, et voir avec quelle radicalité et force soudainement tout devient lumineux. Par exemple au sujet si complexe de la Trinité, un simple passage de Lulle en vient à bout en cinq lignes.

Aimable fils, Dieu le Père engendre Dieu le Fils, et de Dieu le Père et de Dieu le fils procède Dieu le Saint Esprit, et tous trois sont un seul Dieu, qui est immobile, sans lieu ni quantité ni temps, car dans l’essence éternelle et infinie et dans l’œuvre qui est par toute son essence éternellement infinie, ne peuvent être ni temps ni quantité ni lieu ni mouvement.

Ou encore, cette maxime morale qui pourrait être tirée du Livre de la Sagesse :

Sois ferme en ton courage afin de n’avoir pas à te repentir ; sois mesuré dans tes mains pour ne pas être pauvre ; réfrène ta langue pour ne pas être repris ; écoute pour comprendre ; questionne pour savoir ; donne pour recevoir ; rends ce qui t’est confié afin d’être loyal.

Et aussi – un peu dans le désordre – la qualité de la prière, véhicule parfois mystique de la foi en Dieu :

Si tu es en colère, mon fils, n’en conçois nulle tristesse en ton cœur, ni non plus si tu as quelque souffrance, si tu veux être joyeux, rassuré, reposer ton âme, incontinent donne-toi à la prière, car la prière a une si grande vertu que tout homme souffrant, en colère, abandonné, honteux, elle l’honore, le console, le repose, le réjouit. Et sais-tu pourquoi ? Parce que la prière est l’intermédiaire entre l’homme et Dieu.

Je parlais en supra de la coupure du corps spirituel, et son miroir intelligible dans l’âme, d’avec le corps charnel, qui reste notre seule habitation humaine ; eh bien cette coupure permet de voir s’exercer dans un langage très simple, parfois chantant ou parfois très mental, une terrible logique, implacable, qui suit l’enivrement de cette matière combustible qu’est l’amour de Dieu au milieu de questions primordiales de la religion catholique. Car cette œuvre mystique est écrite dans l’Espagne des reconquêtes chrétiennes et Lulle arme l’intelligence pour débusquer le vrai Dieu.

Il ne faudrait pas non plus oublier au milieu de ces simples lignes que je rédige au fil de ma lecture, la belle invention du rapports de deux termes : l’Aimé et l’ami. J’y ai reconnu la dialectique du Je et du Tu chez Martin Buber, philosophe de la question de l’identité ontologique, en résumant brutalement.

Dialectique de Job, peut-être une œuvre qui s’écrit au commencement de l’implantation du franciscanisme en Europe, ou encore textes qui accompagnent la lecture historique de Paul ou de Jean, ou qui pourrait être une littérature proche de l’Antoine de Padoue qui christianise l’Afrique ? Nous sommes dans cette réalité historique complexe. Mais cette connaissance théologique à laquelle il faut se référer, permet et autorise l’alliance du corps incarné et désincarné. Peut-être, cette œuvre peut-elle servir une mystique moderne, dans une modernité débarrassée de ses préjugés matérialistes, et propre à faire sienne la force éthérée de la foi ? Si tel est le but poursuivi par Lulle, les sept siècles qui nous séparent de lui n’ont rien ôté de la clarté de ses paroles.

… S’il neige à La Chapelle…

Ecrit par Martine L. Petauton le 30 avril 2016. dans La une, Ecrits, Littérature

… S’il neige à La Chapelle…

« j’ai le sentiment qu’à l’avenir, où que je puisse être au monde, je me demanderai toujours s’il pleut à Ngong… » Lettre de Karen Blixen à sa mère, 26 Février 1919.

 

Elle vivait dans cette « ferme en Afrique, au pied des collines du Ngong » depuis quelques années ; elle n’y restera, bon an, et souvent mal an, que peu de temps – 14 ans en tout – dans sa longue existence. Mais c’était un temps d’Afrique, autant dire, bien autre chose…

On sait qu’elle n’y fit aucune fortune, mais franche faillite, qu’elle fut contrainte de quitter ce ciel et ce sol, ainsi que les « natives » qui vécurent avec elle, et que les images, et leur musique – parfaite adéquation avec les pages écrites ; c’est si rare – de la pelouse jonchée de sa curieuse brocante à vendre à l’encan, filmées par Sydney Pollack, le génie de Out of Africa, ne quitteront jamais nos mémoires…

C’est au Danemark, gris-blanc, humide et brumeux à souhait – un anti Kenya – qu’elle écrira La ferme africaine, et récoltera de fait la seule vraie moisson de sa vie : son œuvre littéraire.

Rien ne me touche plus que la Blixen d'Afrique, car rien ne me parle autant que cette nostalgie des choses passées, qui ne veulent pas mourir en nous. Elle a – et sait l’écrire – cet épiderme qui vibre si longtemps après, comme corde de violoncelle, ressent par chaque pore l’exactitude de l’instant qui n’existe plus. Une curieuse mémoire, qui engrange et restitue cette image, ce son, cette odeur ; les voix et chaque bruit infime du bush. Un don, qui coulerait en souffrance, la blessure qui n’en finirait pas de suinter. Et, pourtant, dans le même élan, ce bonheur unique de palper nos vies – au-delà des départs, des tournants de l'existence, comme on dit – de les garder avec soi ; intactes. Du moins, aime-t-on à le penser, car les neurosciences que Blixen n’a pas connues, nous diraient, à elle comme à nous, que le souvenir et la mémoire, ce sont pour toujours deux mondes différents…

Nostalgie, frôlant parfois la mélancolie, d’un temps qu’on a perdu, mais d’abord des lieux. Blixen, c’est le lieu, cette Afrique de l’Est, ses hauts plateaux, qui, pour la plupart des Européens, ne correspondent que peu à l’image banalisée d’une Afrique Noire constamment brûlée : « en milieu de journée, on avait la sensation d’être tout près du soleil, cependant, les après-midi et les soirées étaient claires et fraîches, et les nuits froides ». Partir là-bas, sans étole de laine, est juste impensable. Après, viennent, pour elle, les bêtes, dont ces grands fauves-seigneurs et les gens, mélangés ; les colons, dont Denys Finch Hatton bien sûr, et surtout les indigènes, « ses » Kikuyus, et l’ombre portée sur la plaine, des sauts, tremblant dans la fournaise de midi, des Masaï.

Existe-il une gauche « identitaire » ?

Ecrit par Jean-François Vincent le 16 avril 2016. dans La une, France, Politique, Littérature

Existe-il une gauche « identitaire » ?

Le débat a été lancé par Mediapart, qui – sans même se poser la question – oppose « la gauche identitaire » à « la gauche qui vient »… celle de « Nuit Debout ».

Il est vrai qu’une certaine inflexion s’est faite sentir dans le discours politique gouvernemental. Ainsi Manuel Valls n’hésita pas à déclarer, le 4 avril dernier, dans un discours consacré au Salafisme : « bien sûr, il y a l’économie, le chômage, mais l’essentiel, c’est la bataille culturelle et identitaire ». Relayait-il, par là, le récent livre de Laurent Bouvet, l’un des principaux animateurs de la Gauche Populaire, réseau de citoyens, qui – dixit leur site web – plaident pour une meilleure prise en compte des catégories populaires ? Le titre, à lui seul, résume le propos : L’insécurité culturelle.

« Si la montée des populismes, écrit Bouvet, témoigne d’abord d’une insécurité économique qui saisit la société toute entière ou presque, elle témoigne aussi d’un doute profond et insidieux sur ce que nous sommes, sur qui nous sommes, dans un monde très largement illisible, en plus d’être anxiogène ». D’où « une indispensable lecture culturelle, certains diraient identitaire ». Et l’auteur de brocarder « les minorités qui combattent davantage au nom de leur reconnaissance identitaire et de leurs différences que de leur inclusion dans la société telle qu’elle est ».

Toutefois, ce faisant, Bouvet n’échappe pas à une dangereuse contradiction : d’un côté, il dénonce, à bon droit, le « culturalisme », le fait de « réduire des individus, des groupes, des comportements à un déterminisme culturel, quelle que soit sa nature : ethno-racial, religieux, de genre, régional, linguistique, etc. Il débouche sur une forme d’assignation identitaire, voire d’essentialisme » ; mais de l’autre, il exige des mêmes minorités, afin qu’elles s’intègrent, une sorte de conversion « culturelle » : il leur faut « être ou devenir autre chose, dans l’espace public ou social, de ce que l’on est identitairement ».

Cette « autre chose » consistant en un « républicanisme du commun, au sens de bien commun et au sens d’habituel, de quotidien, sinon de banal ». Radicalement hostile au « multiculturalisme », Bouvet promeut donc une sorte d’identitarisme républicain. Identité, certes, acquise par libre choix et non transmise par l’environnement, mais identité/culture quand même.

La « culture » de la République suscite également une fierté non dissimulée de la part d’Élisabeth Badinter. Appelant, dans une interview au Monde du 2 février, au boycott des marques qui se lancent dans la mode islamique (foulard ou niqab fantaisie), elle s’en prend à « une partie de la gauche, imprégnée de l’idée que toutes les cultures se valent, et que nous n’avons rien à leur imposer ».

Comment ne pas rapprocher pareille déclaration de celle que Claude Guéant avait faite, le 5 février 2012, dans un colloque organisé par le – très droitier – syndicat étudiant, UNI ? « Toutes les civilisations, toutes les cultures, au regard de nos principes républicains, ne se valent pas ».

Le Défi Charlie Les Médias à l’épreuve des attentats sous la direction de Pierre Lefébure et Claire Sécail,

Ecrit par Ivanne Rialland le 09 avril 2016. dans La une, Littérature

avec l'autorisation de «  la cause littéraire »

Le Défi Charlie Les Médias à l’épreuve des attentats  sous la direction de Pierre Lefébure et Claire Sécail,

Dans ce recueil d’articles, onze chercheurs en sciences sociales proposent une analyse du traitement médiatique des attentats de janvier 2015. Ils s’attachent ainsi à poser un regard critique sur des images, des messages, des discours fortement émotionnels pour nous aider à saisir leur signification et leur portée.

L’ouvrage est organisé en trois grandes parties qui correspondent à la temporalité médiatique des événements : « Le temps de l’attaque », « Le temps de la marche », « Le temps du débat ».

La première partie est composée de trois articles traitant respectivement des Unes internationales, de la réaction de certains humoristes aux attentats et de la communication de François Hollande. Ici, les chercheurs me paraissent confirmer la perception qu’un citoyen à peu près informé pouvait en avoir : uniformité relative des Unes – avec des singularités cependant relevées par la chercheuse Katharina Niemeyer – résistance par le rire des humoristes, stature présidentielle acquise par François Hollande, mais dont les bénéfices n’ont pas pu être transmis à d’autres dossiers.

La deuxième partie, Le temps de la marche, comporte plusieurs approches de la formule « Je suis Charlie ». Maëlle Bazin analyse par exemple les messages « Je suis Charlie » collectés par les archives municipales de différentes villes. Ce fait même est très révélateur à la fois de la valeur historique accordée d’emblée à la reprise de l’expression lancée par Joachim Roncin et d’une attention croissante pour la place des supports éphémères dans la construction de la mémoire collective. La chercheuse met en évidence les formes d’appropriation de « Je suis Charlie » et la portée variable qui lui est attribuée. Mais l’article le plus intéressant à ce sujet m’a paru être celui de Romain Badouard, intitulé « Je ne suis pas Charlie. Pluralité des prises de parole sur le web et les réseaux sociaux ». Le chercheur montre d’abord la rareté du soutien direct aux terroristes en soulignant que l’ampleur, toute relative, prise par des # tel « #jesuiskouachi » correspond pour une bonne part à des tweets dénonçant cette prise de position. Il identifie ensuite trois grands types de « Je ne suis pas Charlie » : ceux critiquant l’union nationale et sa récupération politique, ceux émanant de l’extrême-droite et des traditionalistes, ceux enfin qui portent une critique musulmane de la ligne éditoriale de Charlie et une crainte de discriminations visant les musulmans. Quantitativement à peu près équivalents, ces trois positionnements n’ont toutefois pas la même exposition sur le web, le débat autour de l’islam étant beaucoup plus visible à la date de l’étude, en février 2015 – ce qui semble tout à fait suggestif. L’auteur développe ensuite une analyse très solide – à la fois documentée et prudente – du rôle du web dans l’espace public, concluant qu’« en situation de controverse, le web agit […] comme un négatif, au sens photographique du terme, du débat public tel qu’il est organisé dans les autres médias : les populations exclues de l’espace médiatique […] produisent des contre-cadrages et proposent des grilles de lecture alternatives des événements ».

La dernière partie de l’ouvrage élargit l’angle de vue pour offrir une « histoire des atteintes à la liberté d’expression dessinée », une analyse des courriers adressés au médiateur de l’information de France 2 à propos du traitement des attentats, puis des prises de parole de quelques « philosophes médiatiques » à cette occasion, et un article conclusif. S’adjoint à cela une postface rédigée quelques jours après les attentats de novembre 2015, où, de façon sensible, les auteurs réitèrent leur engagement intellectuel. L’article « Le rôle des philosophes médiatiques », signé par un doctorant, Timothée Deldicque, se révèle stimulant – et parfois tristement amusant, lorsqu’il nous rappelle les propos de Bernard-Henri Lévy, Alain Finkielkraut et Michel Onfray. Selon ce jeune chercheur, ces interventions relèvent du présentisme dénoncé par François Hartog : incapable de laisser s’effacer le passé comme de se projeter dans le futur, le présentisme fait de l’événement un « toujours déjà-là », figeant de façon dangereuse notre histoire et notre identité.

Le Printemps des poètes de Reflets du Temps

Ecrit par Gilberte Benayoun le 09 avril 2016. dans La une, Littérature

Le Printemps des poètes de Reflets du Temps

Au cœur du printemps des poètes, pour ce printemps 2016, rêvons un peu, sortons de la tourmente du temps présent, et faisons une balade, une escapade sous le soleil, avec le bleu du ciel pour unique saison, en compagnie de quelques-uns de nos grands poètes :

 

« Avril » de Gérard de Nerval

Déjà les beaux jours, – la poussière,

Un ciel d’azur et de lumière,

Les murs enflammés, les longs soirs ; –

Et rien de vert : – à peine encore

Un reflet rougeâtre décore

Les grands arbres aux rameaux noirs !

 

Ce beau temps me pèse et m’ennuie.

– Ce n’est qu’après des jours de pluie

Que doit surgir, en un tableau,

Le printemps verdissant et rose,

Comme une nymphe fraîche éclose

Qui, souriante, sort de l’eau.

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