Littérature

Entretien avec Fethi Sassi, poète

Ecrit par Jean-François Joubert le 10 juin 2017. dans La une, Littérature

Vous vous dites poète du monde, qu’est-ce pour vous ?

Entretien avec Fethi Sassi, poète

Je considère personnellement que tous les poètes, depuis la longue histoire de l’humanité sur terre, éparpillés dans les lieux et les histoires, n’ont jamais cessé de s’unir, juste pour écrire ensemble un seul poème qui est évidement le poème qui traduit par un message vers l’humanité, malgré les langues qui sont diverses. Cependant cette écriture n’a jamais cessé d’évoluer dans tous les sens et les buts pour essayer d’octroyer l’humain en nous, en découvrant la différence qui sera acceptée. C’est pour cela que les poètes n’appartiennent pas à l’histoire ni à la géographie mais plus loin que ça ; à une éternité et à l’univers. Tous ce qui s’écrit sur le blanc n’est en fait que l’inspiration d’un ange ou d’un démon pour convertir dans un sens le rôle de ces prophètes acharnés vers le poème exclusivement. Et voilà nous les poètes du monde.

 

Quelles sont vos origines dans ce vaste lieu qu’est notre petite Terre ?

 

Je suis né dans un vieux quartier de la ville arabe de Sousse (Bled Elaarbi), un nom qui creuse ma mémoire depuis les nuits les plus lointaines ; sur cette petite terre et dans ce vaste univers perdu entre les enfants de Bab Djedid, entre les grands temples carthaginois et phéniciens, ce milieu m’a appris comment s’unifier avec le temps et le lieu pour être une créature qui porte l’odeur de l’histoire, là-bas j’ai dessiné sur les murs les mots qui m’ont étranglé pour déchiffrer le secret de mon existence.

 

Votre édition est en trois langues, quels sont les retours sur ce fait ?

 

Pour écrire il faut toujours essayer et sans cesse d’être différent et entamer l’exception dans tous les sens pour en fait chercher et sélectionner entre ces bons milliers d’écriture dans le monde entier. Avec cette démarche, choisir des traducteurs sera le souci primordial pour garnir ce monde d’écriture et créer une multitude de langues dans le texte pour qu’il soit lu avec amour.

 

Vos textes sont de format libre et court, la chute surprenante est-ce votre marque de fabrique ?

 

Pas forcément, je suis bien intéressé à écrire le poème de vers, et en parallèle je travaille souvent sur le court poème qui cherche une place dans la littérature arabe. Mais en remarque, dans cette écriture, une distribution visuelle qui tombe avec la modalité de lecture vu que ce genre de poème est destiné à être lu plus qu’à être entendu, comme s’il s’agissait d’une chute mais plus que ça évidement.

 

Cherchez-vous un écho en pays francophone ? La France aime la poésie, avez-vous un éditeur Français ?

Résistance au gouvernement civil La vie sans principes - Thoreau

Ecrit par Didier Bazy le 03 juin 2017. dans La une, Littérature

Carnets de l’Herne, 2017, trad. anglais US, Sophie Rochefort-Guillouet, 7,50 €

Résistance au gouvernement civil La vie sans principes - Thoreau

Deux petits ouvrages (50 pages chacun) comme deux échos latéraux.

D’une main, un acte de résistance. De l’autre main, un vade-mecum.

 

Résistance

Du premier, on ne répétera jamais assez qu’il ne s’agit jamais pour Thoreau d’un traité de désobéissance civile systématique. Trop d’évocations en témoignent sans bonheur. Trop de malentendus et de contresens en dérivent. Sophie Rochefort-Guillouet, traductrice précise et efficace, a parfaitement rendu justice au titre Resistance on civil government… Mieux, la note introductive de l’éditeur rappelle que ce texte est l’aboutissement rédigé d’une conférence de 1849, intitulée Les droits et devoirs de l’individu envers le gouvernement. C’est tout dire ! Désobéir, pour Thoreau, n’est pas un impératif catégorique. C’est une possibilité, toute prête à passer à l’acte si, et seulement si une situation l’exige, la requiert, l’appelle. Quelles sont ces situations injustes ?

La peine de mort, l’esclavage, la guerre. Et puis, pour Thoreau, tout ce qui ne respecte pas le vivant naturel (d’où l’admiration et la réserve de Thoreau pour Darwin).

Le syllogisme de Thoreau est simple et très concret. Je paie des impôts dans un Etat qui mène une guerre au Mexique. J’estime que cette guerre est inique. Donc je ne paie pas mes impôts (notons bien que Thoreau est enchanté de payer des impôts pour l’Education). Donc je vais en prison. D’où la conséquence :

« Sous un gouvernement qui emprisonne injustement, la vraie place pour un homme juste est aussi en prison ».

N’en déplaise à certaines éditions, Thoreau n’a jamais écrit d’aphorismes. Ses extraordinaires formules ne tombent pas du ciel, pas plus qu’elles ne sortent du néant. Elles collent toujours aux faits bien concrets, à des cas très précis dont elles nous permettent de justement décoller.

Vade-mecum

La vie sans principes scintille de ces bons mots. Mais ce n’est pas une méthode comme chez Nietzsche. Il s’agit à chaque fois d’une espèce de leçon, comme les anciennes « leçons de choses », ces observations attentives, distantes et compréhensives.

Life without principle pose le problème suivant : comment faire pour vivre le mieux possible ?

Tout d’abord, « considérons donc la manière dont nous menons notre existence ». Ici, Thoreau développe sa grande idée de « jeunesse » (cf. L’esprit commercial des temps modernes) : la grande majorité des gens s’agitent, s’activent, pour gagner leur vie… Gagner est premier. Vivre est second. Thoreau ne cessera de renverser cette fausse donne majoritaire. Foin des disciples de Mammon, haro à ceux qui perdent leur vie à la gagner. Vivre pleinement, pour Thoreau, est la grande affaire. Et vivre, c’est tout perdre ou presque, tout perdre sauf la vie. Besoin de pas grand-chose. Travailler un jour par semaine. Marcher tous les matins. Une cabane au fond des bois.

Enfin. Une cabane pas trop loin de Concord. Marcher pour aiguiser sa conscience et écrire un journal de plusieurs milliers pages. Travailler pour survivre un minimum… Si Thoreau pouvait revendiquer quelque descendance, il suivrait volontiers les économistes dits de la décroissance, mieux : de l’ a-croissance…

Reflets a (re)lu Lettres Persanes, Montesquieu

Ecrit par Gilberte Benayoun le 03 juin 2017. dans La une, Littérature

(Le Livre de Poche, 1966, Préface Paul Morand)

Reflets a (re)lu Lettres Persanes, Montesquieu

Un « grand petit retour » dans le temps, en compagnie cette fois de « Charles Louis de Secondat, baron de La Brède et de Montesquieu » (1689-1755), et ses Lettres Persanes, son célèbre roman épistolaire. Et voyageons ensemble, un bout de chemin, faisons quelques pas livresques et « ivresques », allons en Perse, en Europe, entre Ispahan et Paris, et d’autres contrées lointaines d’Histoire et de Lumières, via ces bouts de lettres persanes, morceaux choisis de notre belle littérature française classique, incontournable, du 18ème siècle.

 

« Lettre II

Usbek au premier eunuque noir à son sérail d’Ispahan

Tu es le gardien fidèle des plus belles femmes de Perse ; je t’ai confié ce que j’avois dans le Monde de plus cher ; tu tiens en tes mains les clefs de ces portes fatales qui ne s’ouvrent que pour moi. Tandis que tu veilles sur ce dépôt précieux de mon cœur, il se repose et jouit d’une sécurité entière. Tu fais la garde dans le silence de la nuit, comme dans le tumulte du jour ; tes soins infatigables soutiennent la vertu lorsqu’elle chancelle. Si les femmes que tu gardes vouloient sortir de leur devoir, tu leur en ferois perdre l’espérance. Tu es le fléau du vice et la colonne de la fidélité.

[…]

Souviens-toi toujours du néant dont je t’ai fait sortir, lorsque tu étois le dernier de mes esclaves, pour te mettre en cette place et te confier les délices de mon cœur. […] »

 

« Lettre VI

Usbek à son ami Nessir à Ispahan

A une journée d’Erivan, nous quittâmes la Perse pour entrer dans les terres de l’obéissance des Turcs. Douze jours après, nous arrivâmes à Erzeron, où nous séjournerons trois ou quatre mois.

Il faut que je te l’avoue, Nessir : j’ai senti une douleur secrète quand j’ai perdu la Perse de vue, et que je me suis trouvé au milieu des perfides Osmanlins. À mesure que j’entrois dans le pays de ces profanes, il me sembloit que je devenois profane moi-même. Ma patrie, ma famille, mes amis, se sont présentés à mon esprit ; ma tendresse s’est réveillée ; une certaine inquiétude a achevé de me troubler, et m’a fait connoître que, pour mon repos, j’avois trop entrepris.

Mais ce qui afflige le plus mon cœur, ce sont mes femmes. Je ne puis penser à elles que je ne sois dévoré de chagrins.

[…] »

 

« Lettre XI

Usbek à Mirza à Ispahan

Tu renonces à ta raison pour essayer la mienne ; tu descends jusqu’à me consulter ; tu me crois capable de t’instruire. Mon cher Mirza, il y a une chose qui me flatte encore plus que la bonne opinion que tu as conçue de moi : c’est ton amitié, qui me la procure.

[…]

Quelle souveraineté ?

Ecrit par Jean-François Vincent le 27 mai 2017. dans La une, Politique, Littérature

Quelle souveraineté ?

Recension/commentaire du livre de Bernard Bourdin et Jacques Sapir, Souveraineté, Nation, Religion, dilemme ou réconciliation, Paris, Cerf, 2017

 

Mais qu’est donc venu faire mon ami Bernard Bourdin, professeur à l’institut catholique de Paris, dans cette galère ? Dans cet aéropage – très droitier – animé par l’archéo-royaliste, ex-chevènementiste, Bertrand Renouvin, flanqué, en « guest star », de Jacques Sapir, économiste habitué de la fachosphère (tv libertés), où il pourfend régulièrement la monnaie unique ?

Le tropisme souverainiste apparaît rapidement chez les deux débateurs. Haro sur le multiculturalisme.

Sapir : « l’idéologie multiculturaliste est contradictoire avec l’existence de la République, avec l’existence d’un peuple comme corps politique unifié, avec la notion de souveraineté ».

Bourdin : « le multiculturalisme me paraît dangereux car il interdit la possibilité d’un corps commun ».

Certes, tout n’est pas manichéen dans cette discussion. Les deux compères (ils se tutoient) évoquent une analogie intéressante entre marxisme et christianisme, tous deux étant tournés vers un futur, l’un eschatologique, l’autre révolutionnaire. « Dans les deux cas, les fins extrêmes peuvent justifier des moyens tout aussi extrêmes », déplore Sapir ; « il y a aussi une hostilité à l’histoire comme entre-deux, ajoute pertinemment Bernard, parce que l’histoire, c’est le relatif – non l’accomplissement d’un absolu ».

Autre thème suggestif : la généalogie de la laïcité. Sapir énumère les conditions du vivre en harmonie telles qu’énoncées au XVIème siècle par Jean Bodin dans son Heptaplomeres : rester ensemble plutôt que de retourner chacun dans sa communauté, travailler au bien commun, limiter la religion à la sphère privée ; Bourdin évoquant, fort justement, « le risque d’aller vers une laïcisation de la société, ce qui n’est pas la même chose que la laïcité de l’état ». La loi de 1905, en effet – on l’oublie trop souvent – n’impose la neutralité religieuse qu’à l’Etat et à ses agents, non au simple citoyen, que rien n’oblige à cantonner l’expression de ses croyances à l’espace intime.

Mais voilà ! L’ensemble du livre repose fondamentalement sur une approximation coupable : nulle part on y lit qu’il n’existe que deux sources à la souveraineté. Deux et pas trois : Dieu ou le peuple.

Ainsi Sapir, non sans présomption, s’aventure sur un terrain qu’il connaît mal – le droit public romain – et commet donc des erreurs grossières. Par exemple, il affirme – sans rire – que « le principe de souveraineté populaire était déjà connu il y a deux mille ans », en vertu de la lex de imperio, par laquelle le sénat investit – très formellement – l’empereur, en prolongeant la fiction républicaine (un peu comme le fera, plus près de nous, Bonaparte). En réalité, le fondement de pouvoir impérial est l’auctoritas. Auguste le décrit on ne peut plus clairement dans ses Res gestae : « je ne disposais d’aucun pouvoir (potestas) supplémentaire par rapport à mes collègues, je ne leur étais supérieur que par l’autorité (auctoritas) ». Auctoritas, une notion mystérieuse et numineuse, qui renvoie à l’auspicium des pontifes, prêtres de la république, donc à une investiture jupitérienne. Sous la plume d’Auguste la notion devient plus incertaine : une sorte de « grâce » – Max Weber parlera de charisme – dont l’origine ultime se veut surnaturelle : le don d’un dieu.

Histoire racontée à Emmanuel

Ecrit par Martine L. Petauton le 27 mai 2017. dans La une, Ecrits, France, Politique, Littérature

Histoire racontée à Emmanuel

Ne disait-on pas de vous, jeune lycéen, que « vous saviez tout sur tout », formule, soit dit en passant, qu’à présent devenu chef de l’État vous feriez bien de retirer de la circulation… Alors peut-être connaissez-vous, Emmanuel, Monsieur notre jeune Président, cette lointaine tribu des fins fonds de la Nouvelle Guinée – les Baruya. Il se trouve que moi – dans une autre vie – pourtant professeur de géographie, j’ignorais tout et même au-delà, de ces Baruya de l’autre bout du monde, sauf qu’à présent, après une lecture plus que passionnante d’un livre édité par Thierry Marchaisse, que je m’apprête à recenser dans La Cause Littéraire, je sais « un peu » de choses multiples sur ces gens-là, qui m’ont – on comprendra pourquoi – donné envie de vous écrire trois mots, sachant que vous avez sans doute encore l’âge d’écouter des histoires, pour peu qu’elles soient vraies ou autour…

Maurice Godelier, l’éminent ethnologue, a suivi, ainsi que plusieurs collègues (on dit « faire du terrain »), cette tribu installée en altitude entre deux hautes vallées, au milieu de chaînes de montagnes des origines, pendant quasi un demi siècle. Dans ce livre à la portée de chacun, sans jamais déroger pour autant au contenu exigeant de ses observations, comparaisons, recherches, on en apprend des vertes, des mûres, sur cette tribu, sur l’outil incomparable qu’est l’ethnologie, dans l’appréhension du monde et sur nous, comme en miroir. Magnifique livre, donc ; ma future recension le dira, mais ce n’est pas le sujet ici.

Ce qui m’a intéressée (lecture très contextualisée faite ces derniers jours à l’abri de votre présidentielle) et vous intéressera, Emmanuel, c’est que ce livre éclaire, décrit, ma foi, des pans entiers de votre programme, et carrément votre philosophie…

Posons la scène de l’étude : « Cette petite société tribale, jusqu’en 1960, se gouvernait elle-même, ne connaissait ni l’état, ni l’économie de marché, encore moins la “vraie” religion, celle du Christ… quelques décennies pour tout changer, sous l’impact de la colonisation australienne – 1951 – de l’accès à l’indépendance de la Papouasie-Nouvelle Guinée – 1975 , de l’économie marchande autour du café et de la Christianisation protestante… ».

La tribu – celle des Baruya, comme d’autres – obéit à un ordre social composé de groupes de parentés, revendiquant un même territoire, pratiquant l’échange des femmes (ne froncez pas d’entrée vos sourcils !) ; ordre fondé sur la domination des femmes par les hommes (ne partez pas !), scandé par des rituels et des initiations. Une société, un ordre, des usages ancestraux, un vieux système, des changements, des ouvertures, et peut-être des choix, le vieux, la crise, le neuf… (c’est bien, vous restez…). Je me contenterai d’utiliser deux points, deux moments de l’étude, mais votre écoute attentive en subodorera bien d’autres.

« Tous les trois ans, les Baruya construisent une vaste maison cérémonielle, la Tsimia ». En fait, corps symbolique de la Tribu (vous dressez l’oreille, forcément). Le poteau central est appelé « grand-père » ; un opossum vivant est précipité du haut, puis ce gibier est offert à l’homme le plus âgé de la vallée, rappelant que la mort arrive, et que les jeunes entrent dans la carrière (vous lorgnez derechef sur les logos des LR et du PS, soit ! vous éviterez évidemment la mort de l’opossum). Les hommes mariés et pères plantent « en même temps » (vous avez bien entendu) les poteaux des murs de la Tsimia, montrant « qu’à ce moment-là, symboliquement, toutes les différences, toutes les contradictions qui pourraient diviser les Baruya sont effacées. Seule l’unité face aux dangers, intérieurs comme extérieurs, persiste » (je vous sens frétillant – certes, le Louvre est passé, mais les occasions reviendront).

Un tour du monde des utopies

Ecrit par Jean-François Vincent le 27 mai 2017. dans La une, Littérature

Recension du livre de Bruno Fuligni, « Royaumes d’aventure », éditions Les arènes, mai 2016

Un tour du monde des utopies

Bruno Fuligni, maître de conférences à Science Po et chroniqueur sur la chaîne parlementaire LCP, illustre, dans ce nouveau livre, les propos de Frédéric Lordon (cf. ma chronique du 1er octobre) sur l’« horizontalité » nécessaire pour rendre une société démocratique.

Les « micro-nations » qu’il décrit, souvent fondées par un seul individu, vont jusqu’au bout – quasi narcissique – de la théorie rousseauiste de la souveraineté populaire : « Si chaque citoyen, écrit Fuligni, est détenteur d’une parcelle de souveraineté, pourquoi ne reprendrait-il pas cette parcelle à son propre compte, pour y cultiver son projet politique ? ». On n’est jamais si bien servi que par soi-même : dans ces états utopiques, l’horizontalité se confond avec un groupe d’« égaux » ou – coïncidant alors avec la verticalité – se concentre dans une unique personne…

Il y a, bien sûr, le pur folklore. Ainsi la « sérénissime république de l’île Saint-Louis », à Paris. Son instigateur, en 1926, le poète, journaliste et imprimeur Roger Dévigne, voulait promouvoir « l’émancipation ludovisienne ». En fait, l’« exécutif » ludovisien siégeait dans l’appartement de ce monsieur qui s’est, malgré tout, donné le mal de rédiger une constitution ; laquelle peut se résumer comme suit : « l’île Saint-Louis jouit d’un régime oligarchique tempéré par la bonne humeur. Le gouvernement est invisible et secret, comme la pensée ».

Plus politique, le royaume gay et lesbien de la mer de Corail, situé sur l’île de Cato, au large de l’Australie. Son fondateur, l’activiste Dale Anderson, auto intronisé « empereur Dale 1er », hisse chaque jour le drapeau arc-en-ciel de son domaine, au son de l’hymne national, I am what I am… une chanson de Gloria Gaynor ! Anderson a même fait imprimer des timbres et envoyé une supplique à l’ONU.

Enfin et plus sérieusement, Christiana, la « ville libre », autogérée, sise dans les faubourgs de Copenhague. Créée en 1971 par une communauté hippie qui s’était installée là, Christiana est une sorte de Nuit Debout permanent. Palabres, cannabis (voire plus dur), trafics en tout genre. Les « Christianites » se sont en plus dotés d’une monnaie, le « lon », orné d’un escargot psychédélique…

Au fond, l’intérêt du l’ouvrage de Fuligni consiste à montrer qu’ultimement le projet révolutionnaire se dégrade en farce. La farce comme stade suprême de la révolution, pourrait-on dire, en paraphrasant un célèbre essai de Lénine. Le rêve se fracassant inévitablement contre la réalité – et l’utopie, comme son nom l’indique, ne pouvant se trouver nulle part – les plus radicaux (ou les plus fantasques) ont tout simplement décidé de continuer à dormir…

Comprendre l’inclusion scolaire Julien Fumey, Annick Ventoso-y-Font

Ecrit par Matthieu Gozstola le 20 mai 2017. dans La une, Education, Littérature

Canopé éditions, coll. Éclairer, 2016, 128 pages, 9,90 €

Comprendre l’inclusion scolaire  Julien Fumey, Annick Ventoso-y-Font

Ouvrage essentiel, pour tout enseignant. Et, par voie de conséquence, pour tout parent attentif à l’enseignement au sein duquel se meut son enfant.

Ouvrage indispensable. Car ouvrage prenant en compte, de lumineuse manière (avec une clarté qui laisse à l’intelligence toute sa place), la question – peut-être – centrale de tout enseignement, à savoir celle de l’inclusion.

Un enseignant ne peut que donner corps, à sa manière, à une pratique de la pédagogie différenciée, « [l]’approche par compétences inclu[ant] nécessairement la différenciation pédagogique » [1] ; « [c]haque enfant arrive différent : il porte avec lui ses besoins, ses soucis, ses préoccupations. Comment tenir compte de cette diversité et mener quand même toute la classe vers des savoirs partagés ? » [2].

L’on comprend combien l’inclusion scolaire est nécessaire. Précisons d’emblée, comme le font Julien Fumey et Annick Ventoso-y-Font, que « [l]’inclusion scolaire n’est pas réservée à une catégorie spécifique d’élèves. Rappelons que dans l’idée de besoins éducatifs particuliers, la particularité est celle des besoins éducatifs, pas des individus. Il ne s’agit pas d’inclure des êtres considérés par exemple comme a-normaux ou a-sociaux. En d’autres termes, il ne peut plus être question de catégoriser des personnes en les figeant dans la radicalité de leur altérité, ce qui reviendrait à les discriminer. La subtilité de la logique inclusive vient du fait qu’elle n’est pas centrée sur la nature de la personne concernée, mais sur son rapport à l’environnement, et sur l’écoute de ce qu’elle a à en dire ».

Pour affiner le développement de cette éducation inclusive effective, l’enseignant pourra se baser avec profit, et autant que faire se peut, sur la typologie des besoins éducatifs particuliers présentée dans Comprendre l’inclusion scolaire, besoins à mettre en regard d’un objectif majeur : « construire un milieu d’apprentissage qui permette à chacun de construire ses connaissances », – l’objectif étant que « les difficultés d’apprentissage » puissent être considérées, jusque par les élèves eux-mêmes, « comme des opportunités de perfectionner la pratique » :

« – Des besoins en temps : laisser la possibilité à chacun de progresser à son rythme comme c’est déjà le cas par exemple pour les élèves bénéficiant de temps aménagés. Le rythme des programmes et des années scolaires rend souvent complexe cette adaptation au cheminement individuel qui peut paraître en décalage avec le rythme collectif de la classe. Cependant, admettre que tous les élèves n’apprennent pas à la même vitesse, c’est à la fois laisser la possibilité à certains de mieux maîtriser une notion et à d’autres de l’approfondir [3].

Des besoins matériels : la mise en place d’une perspective inclusive implique également des besoins matériels allant du plus simple et moins coûteux au plus complexe et onéreux. Ainsi, un élève dyspraxique n’aura peut-être besoin que d’un type de papier aux lignes aérées avec un système de couleur pour mieux se repérer sur la page ; le simple achat d’un dictionnaire bilingue simplifiera l’acquisition du vocabulaire pour un élève allophone. En ce sens, le développement des usages, des sources et des outils numériques est un levier de prise en compte des besoins éducatifs particuliers.

Des besoins d’adaptation des supports, des espaces de travail et des méthodes pédagogiques : répondre aux besoins spécifiques passe aussi par l’adaptation des supports qui […] peut être très variée. Le changement de la taille d’une police, la simplification d’une consigne ou la mise en place de repères visuels constituent autant d’aménagements compensatoires. Des considérations ergonomiques pourront conduire à des aménagements de l’espace qui au final seront bénéfiques à tous : moins de tables individuelles inamovibles, plus de regroupements mobiles avec mobilier adapté.

Le Cimetière marin au boléro, un commentaire du poème de Paul Valéry, Michel Guérin

Ecrit par Pierre Windecker le 20 mai 2017. dans La une, Littérature

éd. Encre marine, janvier 2017, 160 pages, 19 €

Le Cimetière marin au boléro, un commentaire du poème de Paul Valéry, Michel Guérin

Le titre doit être entendu simplement « dans la langue des peintres » : « comme Vermeer a peint La Jeune fille à la perle ou Matisse un Intérieur au violon ». Aucune superposition à chercher, donc, entre le ballet de Ravel et le poème de Valéry, aucun échange sémantique, aucun commerce de contenus. Mais seulement l’essai, par le commentaire, de « les faire entendre ensemble », de « les mettre en situation de se faire écho en nous » (p.37-38). Cet écho tout simple susurre à l’oreille que le sens, dans le poème, advient par la musique et la danse, le rythme et le mouvement.

Mais ne nous y trompons pas : la modestie du rapprochement place en réalité la barre très haut. De quoi s’agit-il en effet ?

Certes, il s’agit de suivre de sizain en sizain Le Cimetière marin comme une véritable expérience poétique. C’est-à-dire comme une expérience de vivre, mais qui ne se traverse et ne s’accomplit que dans la fabrique (la « composition » dirait Valéry) d’un dire poétique. En guise de rappel, même si ce n’est pas le sujet, il faut bien la résumer en quelques traits grossiers. Tout commence, depuis le site du cimetière marin, par un spectacle (celui de la mer et du ciel) tellement saturé d’être qu’il semble exclure le spectateur. Mais celui-ci, peu à peu, s’insinue, s’élève, gagne son altitude intérieure, lance au ciel de Midi le défi de sa propre fragilité. Mortel qui regarde et médite auprès des tombes, il lui faut repousser l’attirance morbide d’un ersatz de vie qui serait « l’immortalité ». Dans une décision soudaine, alors que la conscience, inquiète, pouvait encore hésiter à s’égaler à l’Etre dont elle est le défaut (comme on dit le défaut de la cuirasse), le corps, mon corps, court vers la mer pour y plonger. Il sait, lui, et me fait savoir qu’il vit du commerce du monde, « (fricotant) derme à derme avec la mer, échangeant sueur contre sel » (p.143).

Mais s’il ne s’agissait que d’aller chercher quelque chose qui serait censé être le sens du poème, ce ne serait rien encore, et cela se ferait évidemment sans le soutien du boléro. Ce qu’il faut, c’est autre chose : faire entendre comment les expériences du vivre, et les péripéties du sens avec, ont besoin de se caler sur l’ostinato de la cellule rythmique du poème – le sizain – et de suivre le crescendo qui l’emporte du calme du premier à l’explosion du dernier. Et pour cela, il faut que le commentaire aussi participe de la danse et du poème. Le poème, avec le boléro (son boléro ?) tapi dans un coin, est là comme une partition qu’on ne peut interpréter qu’en artiste.

Entendons-nous. L’essai de Michel Guérin ne cherche pas un instant à s’installer dans le genre poétique. On pourrait dire qu’il fait le nécessaire pour s’en préserver. Mais il commente un poème bourré de philosophèmes portés à leur incandescence sensible et poétique par un commentaire, littéraire et philosophique à la fois, qui ne cesse lui-même de poétiser au détour de chaque phrase. Et de mener la danse, d’un court chapitre au suivant (chacun commentant un sizain), entraînant le lecteur selon un rythme libre, impétueux, dans un mouvement rapide, qui insiste, opère des voltes sur lui-même et avance résolument, conjuguant la surprise avec la nécessité, jusqu’à l’éclat final.

Reflets a (re)lu : Pierre et Jean, Guy de Maupassant (Librio, Poche, 1996)

Ecrit par Gilberte Benayoun le 20 mai 2017. dans La une, Littérature

Reflets a (re)lu : Pierre et Jean, Guy de Maupassant (Librio, Poche, 1996)

Un petit tour rafraîchissant du côté de Maupassant, notre grand et bel auteur d’œuvres inoubliées, remarquables, gravées dans notre mémoire littéraire collective, avec notamment et entre autres : Une vie, Bel-Ami, Boule de suif, La Maison Tellier, Le Horla… et bien d’autres, dont ce petit roman Pierre et Jean, que Maupassant présente comme une œuvre naturaliste.

De quoi mettre en appétit, donner envie de lire ce court roman de 120 pages, et découvrir l’histoire singulière de ces deux frères, Pierre et Jean… ? Alors voilà, ça commence comme ça :

 

Chapitre I :

« Zut ! » s’écria tout à coup le père Roland qui depuis un quart d’heure demeurait immobile, les yeux fixés sur l’eau, et soulevant par moments, d’un mouvement très léger, sa ligne descendue au fond de la mer.

Mme Roland, assoupie à l’arrière du bateau, à côté de Mme Rosémilly invitée à cette partie de pêche, se réveilla, et tournant la tête vers son mari :

« Eh bien… eh bien… Gérôme ! »

Le bonhomme, furieux, répondit :

« Ça ne mord plus du tout. Depuis midi je n’ai rien pris. On ne devrait jamais pêcher qu’entre hommes ; les femmes vous font embarquer toujours trop tard ».

Ses deux fils, Pierre et Jean, qui tenaient, l’un à bâbord, l’autre à tribord, chacun une ligne enroulée à l’index, se mirent à rire en même temps et Jean répondit :

« Tu n’es pas galant pour notre invitée, papa ».

M. Roland fut confus et s’excusa :

« Je vous demande pardon, madame Rosémilly, je suis comme ça. J’invite les dames parce que j’aime me trouver avec elles, et puis, dès que je sens de l’eau sous moi, je ne pense plus qu’au poisson ».

Mme Roland s’était tout à fait réveillée et regardait d’un air attendri le large horizon de falaises et de mer. Elle murmura :

« Vous avez cependant fait une belle pêche ».

Mais son mari remuait la tête pour dire non, tout en jetant un coup d’œil bienveillant sur le panier où le poisson capturé par les trois hommes palpitait vaguement encore, avec un bruit doux d’écailles gluantes et de nageoires soulevées, d’efforts impuissants et mous, et de bâillements dans l’air mortel.

[…].

… … …

Sidonie-Gabrielle Colette

Ecrit par Stéphanie Michineau le 20 mai 2017. dans La une, Littérature

ou la réussite stupéfiante d’une jeune Provinciale française montée à la Capitale

Sidonie-Gabrielle Colette

Bio/bibliographies sur l’auteure Colette – en deux temps – dans une perspective autofictionnelle rédigées par Stéphanie Michineau

Version courte publiée par I. Grell sur le site référencé à grande audience FB : aupiction. Org (en direct de Genève)

 

« Vie de Colette. Scandale sur scandale. Puis tout bascule et elle passe au rang d’idole. Elle achève son existence de pantomimes, d’institut de beauté, de vieille lesbienne, dans une apothéose de respectabilité… Un demi-sommeil de taupe, “une ironie lucide et profonde qu’on devine, l’espace d’un éclair dans son œil” », Jean Cocteau, extrait de Passé défini, 1953

 

La Boîte à Livres, Tours, 37

éd. centre d’étude Colette

 

Si nous avons pris le parti de citer ce fragment du journal de Jean Cocteau c’est parce que non seulement il nous semble une bonne amorce à l’ascension fulgurante d’une jeune provinciale montée à Paris, mais aussi parce qu’il laisse entendre que Colette a largement contribué à l’élaboration de sa légende.

Sidonie-Gabrielle Colette est donc née le 28 janvier 1873 dans un petit village de l’Yonne, Saint-Sauveur-en Puisaye. Elle se mariera trois fois. De sa rencontre avec son premier mari, Willy, qu’elle qualifiera plus tard de « jouteur » (1), date son installation à Paris et la parution de Claudine à L’Ecole (1900) signé du seul Willy. Le livre connut un énorme succès et sera suivi de la longue série des Claudine, toujours signé Willy. Son mariage ne tarde pas « à battre de l’aile » et Colette fréquente le milieu saphique ; elle aura une liaison avec Missy, fille du duc de Morny, marquise de Belbeuf. Leur baiser échangé et le sein dévoilé par Colette sur scène lors du mimodrame de Rêve d’Egypte suscite un scandale retentissant ! En 1907, paraît La Retraite sentimentale signé « Colette Willy », et trois ans plus tard le divorce est prononcé entre elle et Willy alors que leur mésentente est de notoriété publique.

Colette se marie une seconde fois en 1912 avec l’un des rédacteurs en chef au Matin auquel elle collabore, Henry de Jouvenel. De cette union naîtra l’année suivante Bel-gazou. Bertrand, le fils d’Henry, revient dans les années 1980 (2) sur cette période et dévoile le déniaisement sensuel auquel l’initie sa belle-mère, à l’origine de livres tels que Le Blé en herbe (1923), La Fin de Chéri (1926), mais non Chéri (1920) précédant leur rencontre.

Colette suscite l’étonnement en 1922 en revenant sur son enfance dans un très beau livre intitulé La Maison de Claudine. Il est le premier d’une trilogie rassemblant La Naissance du Jour (1928) et Sido (1930). Colette, à cette occasion, parvient au rang de classique (même si c’est un classique mineur) ; dans un premier temps, elle favorise donc la lecture pseudo-autobiographique à laquelle on réduit son œuvre…

En 1935, Colette se marie pour la troisième et dernière fois avec celui qu’elle nommera « son meilleur ami », Maurice Goudeket, alors qu’elle est progressivement immobilisée par une arthrite très douloureuse à partir de 1939.

Mais alors que les quinze dernières années de sa vie sont ponctuées par une reconnaissance unanime du public et de ses pairs (Colette est présidente de l’académie Goncourt à partir du 1er octobre 1949. Les Œuvres complètes sont publiées en quinze volumes par la maison d’édition Le Fleuron, créée par Maurice Goudeket. En 1953, elle est promue au rang de grand officier de la légion d’honneur et recevra à sa mort en 1954 des obsèques nationales), elle aura tendance à rééquilibrer la part d’imaginaire qui entre dans ses livres et notamment ceux à caractère autobiographique autrefois revendiqués comme tels, laissant le champ ouvert à un éclairage nouveau pour les lecteurs « avertis » futurs dont nous espérons faire partie !

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