Littérature

Ces lettres que je n’ouvrirai pas…

Ecrit par Martine L. Petauton le 22 octobre 2016. dans La une, Littérature

Ces lettres que je n’ouvrirai pas…

Gallimard publie ce 13 octobre plus de 1200 lettres de François à Anne ( durée considérable de 1962 à 1995) ; impressionnante somme de la Collection Blanche.

Intérêt toutefois à débattre, de même que la démarche…

 Il est incontestable que ces documents – pièces authentiques qui devaient tenir un sacré bout d’armoire – nous touchent tous, quand on les imagine – ficelés ou en vrac, cette lettre-là débordant peut-être du tas, car lue et relue, écrits, quand on connaît l’auteur, son écriture, ses biffures, avec le stylo noble de l’écrivain que fut François Mitterrand. Émouvants, évidemment, par l’encre qu’on devine un peu passée de ci, de là, et le papier sépia du grand âge du grimoire. Bien sûr. Mais, de là à les sortir à la lumière crue du temps médiatique, à les publier, à ce que je les tienne, moi, entre les doigts…

 Il faudrait vraiment qu’il y ait un intérêt, je dirais, collectif. Non, celui, si banal, qui court aux côtés de toute personne publique ; évidemment pas celui des Gala-Voici, qui, du coup, redonnent de la voix à grands coups de photos, ni des bonnes feuilles de ce cher Nouvel Obs qui dégouline à sa manière. Non, il faudrait qu’il y aille de l’Histoire, ses champs nobles et de haute altitude qu’il fréquentait, lui ; et dont, nous tous, aurions besoin pour éclairer, comprendre, croiser au détour de ces lignes, l’actualité de cette époque, ou de cette autre, « sa » façon d’en parler, son ressenti. Alors, pourquoi pas, en effet, publier ces textes au titre du document historique, qu’ils sont à leur façon, regard d’un acteur politique de sa dimension.

 En ce cas, pourquoi ce parti pris d’exhaustivité, de prétendue exhaustivité, plutôt ? Publier la somme et, non – j’aurais préféré –  seulement ce qui nous concerne tous, reléguant la part – considérable – de l’intime et du privé au-dedans et non au dehors. Ce qui serait resté aurait nourri – justement parce qu’il s’agissait d’une écriture venue de l’intérieur et à destination de l’intérieur – nos recherches historiques à venir, même si (j’en ai l’impression) la moisson aurait été au fond assez peu abondante… Il aurait fallu, pour lors et dans l’éventualité de cette démarche qui a sans doute été pesée, trier, éliminer ces kilomètres d’intime valant hors sujet. Tronquer ces textes, mais, l’aurait-il vraiment accepté, lui qui vénérait à ce point l’écriture… ou bien, ne publier que quelques morceaux choisis, façon de ces grands des temps classiques. En ce cas certaines lettres apparemment magnifiques dans l’expression amoureuse, érotique auraient trouvé leur place ; quelques-unes, mais pourquoi toutes…

L’Ecriture de soi dans Le Journal d’un fou de Gogol et La Métamorphose de Kafka

Ecrit par Stéphanie Michineau le 15 octobre 2016. dans La une, Littérature

L’Ecriture de soi dans Le Journal d’un fou de Gogol et La Métamorphose de Kafka

En tant que spécialiste de l’autofiction francophone, j’ai largement réfléchi sur l’autofiction à travers le prisme de Colette certes comme point de départ mais j’en suis arrivée à me faire une idée sur l’autofiction francophone de manière plus générale puisqu’à la fin de ma thèse intitulée L’Autofiction dans l’œuvre de Colette (1), j’en arrive à une définition qui me semble être un bon outil pour évaluer l’autofiction à son regard (ce que j’ai d’ailleurs fait depuis chez George Sand (2) et chez Jules Vallès (3) :

Une autofiction est un récit où l’écrivain se montre sous son nom propre (ou l’intention qu’on le reconnaisse soit indiscutable) dans un mélange savamment orchestré de fiction et de réalité dans un but autobiographique.

Alors que la littérature russe commence à prendre son autonomie face à la littérature occidentale au 19e siècle, il me semble intéressant d’étudier comment se définit l’écriture de soi (« je comme un autre » au sens Baudelairien ou même de Maupassant) faisant prévaloir la notion de double dans deux œuvres très révélatrices de la dépossession de soi alors que l’individu est aux prises avec une société écrasante qui le dépersonnalise et lui fait perdre son identité.

Je resterai donc modeste dans mon ambition et cantonnerai mon champ d’étude au Journal d’un fou de Gogol (seul récit de Pétersbourg utilisant la première personne avec focalisation interne) mais également La Métamorphose de Kafka, deux œuvres qui possèdent entre elles de nombreuses accointances comme nous le verrons ensemble si toutefois ma communication était retenue.

 

Stéphanie Michineau

 

(1) Il y eut de nombreux référencements dans des articles : Actes de colloque de sémiolinguistique textuel en Albi, Wikipédia, la revue littéraire Exigence.net, bientôt Reflets du Temps. Des étudiants en Afrique et en Tunisie l’ont également reprise dans leur thèse de doctorat.

(2) Conférence intitulée « Et si l’Histoire de ma vie était une autofiction » dans le cadre de l’Université pour Tous en 2012.

(3) Communication dans le cadre de la table ronde organisée par Philippe Lejeune avec un autre spécialiste de l’autofiction, Philippe Gasparini.

Reflets du temps a lu : Le petit marchand de sourires

Ecrit par Gilberte Benayoun le 15 octobre 2016. dans La une, Littérature

Jean-François Joubert, Les éditions secrètes, août 2016

Reflets du temps a lu : Le petit marchand de sourires

Ce petit marchand de sourires, qu’on a envie de serrer dans ses bras, (se) pose des questions innocentes, terribles, avec l’innocence de son âge et la lucidité de son destin d’enfant malade… Beaucoup de tendresse, de larmes d’amour, de sourires et de poésie dans ce petit opus d’une quarantaine de pages que Jean-François Joubert nous offre, avec des mots justes, toujours aussi délicats et chargés d’émotions.

 

Extraits :

« – Regarde ! La lumière… Elle vient de loin, traverse le ciel, la vitre, et te caresse la joue.

– Papa ?…

– Tu sais, elle est la source de l’univers…

– Je vais mourir ?

L’enfant est malade, les gènes. Les cellules de son corps vieillissent à une vitesse accélérée, plus de cheveux, les yeux fatigués, la peau flétrie. Olivier a dix ans et l’air d’en avoir cent. C’est un enfant tranquille qui aime la vie, mais cette garce l’a piégé dès son entrée dans ce monde. Nous sommes samedi, son père se trouve à son chevet, la peur au ventre ».

(…)

« Il serre son enfant dans ses bras. Tendresse et fragilité, le père et le fils sont bien ensemble comme si le temps s’était arrêté sur la touche “Amour”.

– Si tu devais choisir un métier Olivier…

– Je serais marchand de sourires.

– Marchand de sourires ?

– Oui ! J’en distribuerais partout !

– Et tu les vendrais chers ?

– Oh non… Gratuits.

– Tu ne pourrais pas en vivre alors…

– Ah bon ?

– Tout a un prix et même la liberté s’achète ! »

(…)

« Assis sur la lande, ils écoutent les vagues déferler : elles jouent la symphonie du voyage. Sur la plage, des galets, des coquillages, battent la mesure. Seuls l’enfant, le père, Charlotte et trois crabes verts écoutent cette musique. Au-dessus, les nuages déambulent sans sommeil, ils naviguent dans le ciel à la recherche du temps perdu. L’ombre des îles couvre l’horizon de désirs d’évasion, et ce lointain voilier qui avance vers une destination inconnue, secoué par les vents de mer. Qui se promène sous l’océan ? Des animaux et quelques rêves… Posée sur le sable gris jaune, une méduse vient de rendre ses armes, perdant le charme nonchalant de sa balade sous l’eau, suivant les courants qui transportent son âme et l’étincelle de ses fluorescences bleues ».

 

… … …

La Migration des murs, un livre un appel, une invitation à l’escalade

Ecrit par Sabine Vaillant le 01 octobre 2016. dans La une, Littérature

La Migration des murs, un livre un appel, une invitation à l’escalade

Que peut le poète devant les murs de l’homme ?

Les mots. Seuls ils souffleront, porteront les cristaux de l’appel et les déposeront au creux de l’oreille à l’écoute du jaillissement des mots ici et ailleurs, maintenant et toujours.

James Noël propose « Face à la prolifération et au dérèglement des murs, tant invisibles que tangibles, il m’a semblé nécessaire et urgent de dresser un réquisitoire contre ce qui tend à constituer une réalité terrible et contagieuse : la migration des murs (…) L’homme avance entre essoufflement et étouffement. L’omniprésence omnivore des murs le place dans une impasse. Ce livre est un appel, une invitation à l’escalade », de saisir la farandole de ses mots, s’en vêtir, la danser du Nord au Sud, de l’Ouest en Est, sans dessus dessous pour que cesse « la migration des murs ».

Entre les murs de la Maison de la Poésie à Paris, dimanche 18 septembre, dans le noir, debout sur ses chaussettes, sous le halo d’une lune, James Noël a posé les mots de son souffle puissant, les a fait rebondir et entrer dans le halo voisin de son ami Arthur H. Le rythme d’Arthur H. a porté haut la pulsation des mots, depuis sa guimbarde, son clavier, générant l’écho qui chatouille l’âme. Les mots en partance ont simplement joué de leur sonorité, vibré, accéléré, attendu le rebond avant de prendre le premier train de molécules de l’air en partance pour le monde dans l’espoir de ne pas se heurter à des murs.

 

La Migration des murs, James Noël (Galaade Édition, Auteur De Vue, octobre 2016, 130 pages, 14 €)

 

James Noël est un écrivain, chroniqueur et poète prolifique. Né à Hinche (Haïti) en 1978, il occupe une place emblématique dans les lettres haïtiennes contemporaines. Ancien pensionnaire de la Villa Médicis (Rome) James Noël écrit régulièrement des chroniques pour Mediapart et anime la luxuriante revue IntranQu’îllités, qu’il a fondée en 2012.

La multitude est-elle souveraine ?

Ecrit par Jean-François Vincent le 01 octobre 2016. dans La une, Politique, Littérature

Recension/commentaire : Imperium, de Frédéric Lordon, La Fabrique éditions, 2015

La multitude est-elle souveraine ?

Frédéric Lordon, économiste, directeur de recherche au CNRS, fut l’intellectuel, la tête pensante du mouvement Nuit Debout, qu’il anima tout au long de sa brève existence.

Le titre, comme l’ensemble de l’ouvrage, part d’une phrase de Spinoza (Tractatus Politicus III, 2) : « ce droit que définit la puissance de la multitude (potentia multitudinis) on l’appelle généralement imperium ». Il s’agit bien sûr de l’interprétation spinozienne d’un concept de droit public romain : l’imperium désignait, en effet, dans l’antiquité, le pouvoir de commandement (de imperare : dominer, imposer) à la fois civil (imperium domi) et militaire (imperium miltitiae). Ce que Spinoza et Lordon en retiennent, c’est la force stabilisatrice de cette faculté de commander, qui fait que les uns et les autres s’y soumettent. En vérité, pour Lordon, « l’état, c’est nous » ; la potentia multitudinis étant notre puissance, vu que nous sommes la multitude.

Qu’est-ce alors qui assure la cohésion de ce « nous » ? Ce peut être indifféremment la contrainte ou l’adhésion libre ; mais, dans tous les cas, cela repose sur les sentiments plus que sur la raison : « affect commun », voire « servitude passionnelle » nous dit Lordon, « un équilibre qui fait prévaloir les forces passionnelles de la convergence sur celles de la divergence ». Dans cette représentation quasi physique des « corps » politiques, l’équilibre centripète se voit constamment menacé par des pulsions centrifuges : la peur, l’envie, le ressentiment peuvent déstabiliser une institution, quelle qu’elle soit, gouvernement, parti, syndicat, association, etc. A l’horizontalité des impulsions individuelles doit nécessairement s’opposer une verticalité institutionnelle, destinée à coaliser, à confédérer, pour mieux les exprimer, les émotions de la masse.

Point d’anarchie libertaire donc, Lordon ne conteste pas la nécessité d’une instance verticale, donc ultimement de l’état. Simplement, ce tout collectif se doit de prendre en compte les parties qui le composent et non de les opprimer. Il y a, par conséquent, verticalités et verticalités… Les obstacles d’ailleurs ne manquent pas. Et Lordon de citer encore Spinoza (Tractatus Politicus II, 8) : « il (l’imperium de la multitude) n’exclut ni les conflits, ni les haines, ni la colère, ni les ruses, ni absolument rien de ce que l’appétit conseille ».

Le grand risque, évidemment, consistant dans « la confiscation par les dirigeants de la puissance collective de leurs sujets » ; dans ce cas de figure – hélas monnaie courante, tout au long de l’histoire – « le souverain n’est qu’un souverain d’emprunt, potestas de rapine ». Car, à l’évidence, Lordon s’inscrit dans la tradition rousseauiste : l’unique souverain ne saurait être que le peuple, pardon, la multitude (nuance, nous le verrons, qui a son importance).

KI-C-KI

Ecrit par Gilberte Benayoun le 01 octobre 2016. dans La une, KI-C-KI, Littérature

KI-C-KI

Ce « ki-c-ki » est consacré à un admirable auteur d’Europe centrale, toujours vivant, dont l’œuvre abondante, belle et célèbre, est traduite dans plusieurs langues. Pour le plaisir de lire et « d’entendre » cette éblouissante littérature, voici quelques pépites extraites d’un de ses plus beaux romans, dont l’action se situe en France :

 

Extraits :

« Si Agnès n’est pas allemande, c’est parce que Hitler a perdu la guerre. Pour la première fois dans l’histoire, on n’a laissé au vaincu aucune, aucune gloire : pas même la douloureuse gloire du naufrage. Le vainqueur ne s’est pas contenté de vaincre, il a décidé de juger le vaincu, et il a jugé toute la nation ; c’est pourquoi parler allemand et être allemand n’était guère facile en ce temps-là.

Les grands-parents maternels d’Agnès avaient été propriétaires d’une ferme à la limite des zones francophone et germanophone de la Suisse ; si bien qu’ils parlaient couramment deux langues, tout en relevant administrativement de la Suisse romande. Les grands-parents paternels étaient des Allemands établis en Hongrie. Le père, ancien étudiant à Paris, avait une bonne connaissance du français ; pourtant, lorsqu’il s’était marié, c’est l’allemand qui était devenu tout naturellement la langue du couple. Mais après la guerre, la mère se souvint de la langue officielle de ses parents : Agnès fut envoyée dans un lycée français. Le père, en tant qu’Allemand, ne pouvait alors se permettre qu’un seul plaisir : réciter à sa fille aînée des vers de Goethe dans le texte.

Voici le poème allemand le plus célèbre de tous les temps, celui que tout petit allemand doit apprendre par cœur :

Reflets du temps a lu : « Vera Kaplan », Laurent Sagalovitsch (Buchet-Chastel, août 2016)

Ecrit par Gilberte Benayoun le 10 septembre 2016. dans La une, Littérature

Reflets du temps a lu : « Vera Kaplan », Laurent Sagalovitsch (Buchet-Chastel, août 2016)

Je cherche encore les mots pour parler du livre « Vera Kaplan » de Laurent Sagalovitsch, qui m’a happée.

Je viens de le lire, en à peine deux heures, 150 pages inlâchables du début à la fin ; bouleversée et abasourdie par ce récit fascinant, troublant, non seulement construit avec originalité, mais à l’écriture parfaite, ciselée et remplie de poésie. Récit inspiré d’une histoire vraie, qui se situe dans l’Allemagne nazie des années 40, d’une jeune berlinoise juive, belle, irrésistible, au destin à la fois tragique et plein de vie.

Un livre très beau, très fort :

« Toute cette période de mon adolescence que j’ai essayé de te raconter lettre après lettre. Où je me suis décrite sans rien t’épargner. Sans rien omettre. Déterminée dans toutes mes actions. Bien décidée à vivre debout. A continuer de profiter des plaisirs de l’existence. De l’amour, des hommes, de la découverte de mon corps. Du plaisir. Ne pas renoncer. Sortir. Danser. S’amuser.

Vivre.

Vivre.

Vivre ».

Un livre qui prend au cœur et aux tripes :

« J’ai toujours considéré, et cela aussi va te paraître étrange, qu’être née juive a constitué ma plus grande chance dans la vie, même s’il m’en a coûté, même si cette condition a été la source de monstruosités répétées, de morts prématurées, de destins fracassés. Je ne saurais dire pourquoi mais je n’aurais pas voulu d’autre destin. Etre juive m’a permis de ressentir avec plus d’intensité la tragique beauté de ce monde, son enivrante cruauté, sa déroutante amertume. Tout au long de ces années, j’ai essayé d’être à la hauteur de cette distinction et de cet honneur. […] ».

Un livre saisissant, dont je ne trouve pas les mots pour dire combien il m’a bouleversée, renversée.

 

Gilberte Benayoun

 

*** La réponse au ki-c-ki du samedi 27 août 2016 : « Ulysse », de James Joyce (Folio, 2004)

Quand la Librairie Privat se fait Malouinière aux briques roses…

Ecrit par Sabine Aussenac le 09 juillet 2016. dans La une, Culture, Littérature

Quand la Librairie Privat se fait Malouinière aux briques roses…

Le cœur de l’Afrique bat au rythme de ce douzième Marathon des Mots. Et ses métissages bariolés se tissent au fil des récits, des lectures et des conférences…

Ce soir, bien en deçà des Tropiques, c’est la Bretagne qui a vogué vers nos briques roses, bercée par la goélette poétique de Yann Queffélec et de Patrick Poivre d’Arvor, dans la jolie cave aux mots de la librairie Privat ; et avec elle c’est tout un océan qui a salé Dame Garonne, improbable et délicieuse rencontre de deux grandes régions du pays de France.

Un véritable mascaret d’images a donc déferlé vers la Ville Rose. Les histoires croisées des deux écrivains voyageurs nous ont conté les fées des grèves et les embruns, les terres aux calvaires de granit rose et les noirceurs de l’Ankou. Complices de toujours, nos deux Bretons, l’un de sang, l’autre de sol, répondirent aux judicieuses questions du modérateur en un beau chiasme érudit et simple à la fois, l’incomparable douceur de la voix familière de Patrick contrastant agréablement avec le timbre âpre et profond de la voix de Yann, aussi sonore qu’une corne de brume.

Elle est là, la magie de notre Marathon des Mots ; dans le mystère de ces jardins extraordinaires qui naissent en quelques riches heures, quand la littérature s’incarne soudain en réalité, tous les imaginaires volatils solidement amarrés à un anneau comme péniche en Canal, voyages immobiles offerts au marathonien ébloui d’immenses.

Oubliant l’Autan pour rencontrer le vent d’ouest, nous voilà, petit peuple de Toulouse, à escalader le Grand Bé ou à troquer nos espadrilles contre une promenade en « ondine », dégustant les enfances de nos deux compères comme nous aimerions une glace au caramel au beurre salé. Et quand Yann a lu quelques pages du roman de son père, Henri Queffélec, Un recteur de l’île de Sein, évoquant les rigueurs austères de ce pays où il fait beau, certes, « plusieurs fois par jour », mais où les hommes ont appris à lutter contre les éléments, le front de Patrick s’est froncé au récit des morts enfantines, en symbiose fraternelle avec le deuil éternel des parents orphelins.

Et nous aussi nous sentions en cousinades, quand nos écrivains racontèrent l’outrage fait à la langue bretonne honnie par les raideurs administratives. Notre Occitanie a vécu les mêmes ravages de l’uniformisation, et nos grands-pères aussi furent bâillonnés et privés de l’usage de leurs patois, avant que les calendrettes méridionales ne fassent écho aux écoles Diwan pour rétablir l’honneur des parlers perdus…

Je me demandais, justement, l’été dernier, au retour du FIL de Lorient, pourquoi cette âme celte résonne si fortement dans les cœurs de millions de Bretonneux dispersés au gré du globe, quand notre culture occitane ne dépasse guère les frontières pyrénéennes ou les Monts de l’Aubrac… Nos invités nous décrivirent la diaspora, fracture et lien à la fois, immense souffrance de ces Bretons expatriés, de la Galice en Acadie, mais aussi secret de la formidable liesse fédérative de ces peuples celtes qui aujourd’hui encore font exploser leurs retrouvailles, à grands coups de bagads et de biniou, de cornemuse et de Far Breton, quand notre « Qé Canto » a bien du mal à se chanter au-delà de Brive, malgré les talents d’un Nadau…

Sous le feu des projecteurs : l’Inde et ses viols collectifs

Ecrit par Martine L. Petauton le 02 juillet 2016. dans Monde, La une, Littérature

Sous le feu des projecteurs : l’Inde et ses viols collectifs

Depuis quelques années, les mots « viol collectif » sont, dans les média et l’imaginaire occidental, habillés à la manière indienne. Ainsi, ce grand pays dépassant le milliard d’habitants, crevant les records de croissance économique, nous inondant de ses produits made in India, dans une familiarité quotidienne ; cette Inde – foin de ses disparités multiples qui devraient nous faire dire : les Indes, serait un Janus modernité (morale ?) socio-économique, face aux archaïsmes de je ne sais quelles pulsions reculées particulières – tiens donc, à ces pays qu’on nomme « des Sud » après qu’ils aient si longtemps porté le drapeau du sous-développement tiers-mondiste. Rien de bien net, de fait, pense-t-on à l’envi, dans ces gens là, en mutation de tous poils. De là, à dire : que du normal ; un pas, pas plus.

Pourtant les données chiffrées semblent chanter autre chose, puisqu’il apparaît qu’une femme en France serait violentée toutes les 7 minutes, pas loin de ça pour les femmes américaines ou britanniques, tandis que nos Indiennes le seraient toutes les 20 minutes…

Alors, loupe médiatique ? Agencement complotiste politique ? Il y a certes de l’installation de représentations nouvelles et pas forcément bienveillantes ni honnêtes sur un tissu ancien où moulinait la femme, la caste, et même l’épouse jetée sur le bûcher mortuaire du mari, qui traîne dans les opérettes. Cependant… La montée considérable des faits de nature agression sexuelle est réelle, croisant du reste les villes dites modernes aux campagnes reculées. Pour autant, les motivations ou les formes sont différentes. Depuis 2012 (une femme violée dans un bus à Delhi, décédée de ses blessures, entraînant les plus importantes manifestations de rues de l’Inde actuelle), les agressions ont proliféré ? ou, bien plus, ont été rendues publiques, au même rythme que les articles, reportages et lois (durcissement des sanctions en 2013). Prise de conscience assez formidable de femmes et d’hommes qui « bougent » et font bouger, partout sur l’immense sous-continent. Avec plus ou moins de réussite, des reculs, mais aussi une dynamique que nous ferions bien d’étayer et d’encourager. La démocratie indienne en marche est à ce prix et a besoin de tous.

 

Avec l’autorisation de La Cause littéraire : Treize hommes, Sonia Faleiro, Actes Sud, 2016

33 révolutions, Canek Sánchez Guevara

Ecrit par Didier Bazy le 02 juillet 2016. dans La une, Littérature

Métailié, août 2016, 100 pages, 9 €

33 révolutions, Canek Sánchez Guevara

Si on veut piger Cuba au XX° siècle et aujourd’hui, il faut lire le roman de Canek Sánchez Guevara: 33 révolutions. 33 tours par minute. 33 révolutions. C’est la fin et c’est le début. L’alpha et l’oméga de Cuba, du mythe et de sa réalité, de l’île aux trésors introuvables et de l’océan concrètement mondialiste, exterminateur et décentralisateur.

Roman ? Vrai roman. Roman vrai. Roman court. Roman rapide. Moins de deux heures de lecture. Moins qu’un match de boxe. Plus fort que le combat du siècle. Loin de toute fiction, ou pire, autofiction. Le roman n’est qu’une affaire de typographie, de caractères et d’impressions.

Ici, le « héros » n’a pas plus de nom qu’un Je ou un Il genre Kafka. Soi – à distance de l’expression – devient Nous, Je universel concret. Présent dans chaque sillon du microsillon. Lancinante répétition de celui qui préfère ne pas et qui finit par ne pas préférer car la vague, le détroit, le typhon appellent toujours l’homme libre dans sa tête et sur un canot, flottaison blême, fabrication du destin ultime des bidons et bouées périmées à l’abîme de l’ultime répétition.

CS Guevara est le petit-fils du Che. Déjà, ça commence mal. C’est souvent clair de « tuer le père », sinon dans l’ordre des choses. Mais là, « tuer le grand-père » équivaut – dès le départ – à devenir mort-né, à devenir… Presque rien plutôt que quelque chose. Une naissance métaphysique ne pèse pas lourd. Si les montagnes accouchent de souris, les souris dansent en boitant.

Et Canek Sánchez, c’est quelque chose : il est quelqu’un qui a fait quelque chose : 33 révolutions plutôt qu’une, préférant ne pas, atermoyant lucide, acteur décisif d’Une Vie.

Canek Sánchez exprime mieux les autres Une fuite, Une vie.

Sa vie, indécise, atermoyante, procrastinatrice, essentielle et concrète, sa vie vivante survécut par la grâce des ersatz chanceux de la musique, métal rock, de l’écriture, graphe ou glyphe, et surtout – il le dit et l’écrit – de l’acratie.

L’acratie n’est pas l’anarchie, encore moins l’anarchisme. C’est le lointain du Pouvoir, la fuite des pouvoirs. Et qu’est donc Cuba dans l’imaginaire, dans l’histoire ou dans le cœur même des détracteurs comme des sectateurs, des dictateurs récupérateurs comme des boycotteurs suiveurs ? Rien de tout ce à quoi les âmes et corps sensibles pourraient prétendre. Rien.

Entre-temps, il y aura eu la Russe (merci Staline !), comme une récréation – rituel tombé du ciel – entre le rhum, le canapé, la salsa et le tabac, comme pour tenir le coup sans le vouloir, car c’est un coup pour pas grand-chose. Entre-temps, il y aura eu le bureau, le dodo, le négro.

« Désolés, camarade. Vous savez ce que c’est : un Noir en train de courir dans l’obscurité est toujours suspect… », 8/33.

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