Littérature

Et l’enfer s’appela bipolarité…

Ecrit par Martine L. Petauton le 18 avril 2015. dans La une, Santé, Littérature

« Nous l'appelions EM – Jerry Pinto » Actes Sud -2015

Et l’enfer s’appela bipolarité…

« Je grandis en entendant dire que ma mère avait un problème de nerfs. Plus tard, on m’expliqua qu’il s’agissait d’une dépression nerveuse… on nous dit qu’elle était schizophrène… finalement, tout le monde s’accorda à dire qu’elle était maniaco-dépressive. Tout au long, elle n’utilisa pour elle-même qu’un seul mot : folle ».

Alors, adulte, il en fit un livre : sa mère, sa sœur, lui et son père, plus quelques autres, parents, amis, psychiatres, face à ce qu’on nomme maladie chronique bipolaire, et qu’on devrait plutôt nommer : monstre ou fauve, qui épuise, et terrorise, revient en boucle, et s’accroche. Un de ses proches mentalement atteint ; un drôle de voyage. Parce qu’il y a sa mère malade, et puis, eux tous, et encore le reste du monde qui regarde et juge. Une douleur fragmentée. Infinie, mâtinée pour autant ça et là de l’émotionnel « normal » et banal de toute vie. Et au bout, ce livre, magnifique, écrit de main de fils, avec la pudeur, l’humanité, le juste, que pas un documentaire ne parvient à rendre (tout en en étant pourtant un, et des meilleurs).

Autopsie d’une maladie – ici, en Inde, à Bombay, années 60, milieu catholique à la sauce-Goa, en résonance exacte avec ce qu’est cette maladie partout dans le monde, et à n’importe quelle époque. Un manuel sur tout ce que vous voulez savoir sur ces gens (10%, dit-on, de la population mondiale, qui – infimes erreurs de dosages de leurs neuro-transmetteurs – se trimbalent avec ces « humeurs » prenant le grand-huit chaque jour de leur pauvre vie).

Les formes. D’abord : l’exaltation : « elle rugit, secouée d’un rire gai et maniaque » ; la phase basse, qu’on appelle descente, comme pour un drogué : « c’est comme de l’huile, de la mélasse. J’ai cru que j’allais me noyer. Alors je mes suis levée, habillée, je suis sortie dans la rue, et j’ai essayé de me jeter sous un bus… », les TS, entendez tentatives de suicide, sanglantes à souhait, que les enfants ou le père « encadrent », vaille que vaille. Qui, mieux que ce fils et cette – formidable – Susan, de sœur, montreraient à quel point être l’enfant de ces malades fait grandir, et raye d’un trait de lithium toute tentative de vivre une jeunesse insouciante. Les délires paranoïaques : « tout a commencé quand tu étais bébé ; quand tu as montré du doigt le ventilateur, j’ai su qu’ils étaient là, qu’ils nous écoutaient ». Nos deux enfants/adultes ont comme des antennes pour repérer le  balancement – terrible manège – des périodes ; la maniaque, la dépressive ; les nuits sans sommeil, la logorrhée intarissable qu’ils ne pouvaient juguler qu’en prétendant « réviser ». Les séjours hospitaliers, le risque effroyable pour la mémoire des électro-chocs.

Les rapports entre les époux – monsieur Hmm, le père, ainsi nommé pour sa placidité, son infinie patience : « mon roc, mon refuge il savait quand nous laisser faire et quand reprendre les rênes » ; les rapports enfants/mère, quand ses débordements verbaux fortement teintés de sexualité renversent les rôles : – enfin ! Em !

KI-C-KI

Ecrit par Gilberte Benayoun le 11 avril 2015. dans La une, KI-C-KI, Littérature

KI-C-KI

Les extraits qui suivent font partie d’un célèbre roman historique, qui a marqué, par sa langue et sa superbe, notre littérature française du 20ème siècle, dont l’auteure, femme de lettres françaises, également poète et essayiste, entre autres, est une de nos plus grandes. Nombreuse et foisonnante est son œuvre, à cette grande dame.

 

Extraits :

C’est à Rome, durant les longs repas officiels, qu’il m’est arrivé de penser aux origines relativement récentes de notre luxe, à ce peuple de fermiers économes et de soldats frugaux, repus d’ail et d’orge, subitement vautrés par la conquête dans les cuisines de l’Asie, engloutissant ces nourritures compliquées avec une rusticité de paysans pris de fringale. Nos Romains s’étouffent d’ortolans, s’inondent de sauce, et s’empoisonnent d’épices. Un Apicius s’enorgueillit de la succession des services, de cette série de plats aigres ou doux, lourds ou subtils, qui composent la belle ordonnance de ses banquets ; passe encore si chacun de ces mets était servi à part ; assimilé à jeun, doctement dégusté par un gourmet aux papilles intactes. Présentés pêle-mêle, au sein d’une profusion banale et journalière, ils forment dans le palais et dans l’estomac de l’homme qui mangue une confusion détestable où les odeurs, les saveurs, les substances perdent leur valeur propre et leur ravissante identité.

(…)

De telles vues sur l’amour pourraient mener à une carrière de séducteur. Si je ne l’ai pas remplie, c’est sans doute que j’ai fait autre chose, sinon mieux. A défaut de génie, une pareille carrière demande des soins, et même des stratagèmes, pour lesquels je me sentais peu fait. Ces pièges dressés, toujours les mêmes, cette routine bornée à de perpétuelles approches, limitée par la conquête même, m’ont lassé. La technique du grand séducteur exige dans le passage d’un objet à un autre une facilité, une indifférence, que je n’ai pas à l’égard d’eux : de toute façon, ils m’ont quitté plus que je ne les quittais ; je n’ai jamais compris qu’on se rassasiât d’un être. L’envie de dénombrer exactement les richesses que chaque nouvel amour nous apporte, de le regarder changer, peut-être de le regarder vieillir, s’accorde mal avec la multiplicité des conquêtes. J’ai cru jadis qu’un certain goût de la beauté me tiendrait lieu de vertu, saurait m’immuniser contre les sollicitations trop grossières. Mais je me trompais. L’amateur de beauté finit par la retrouver partout, filon d’or dans les plus ignobles veines, par éprouver, à manier des chefs-d’œuvre fragmentaires, salis, ou brisés, un plaisir de connaisseur seul à collectionner des poteries crues vulgaires. Un obstacle plus sérieux, pour un homme de goût, est une position d’éminence dans les affaires humaines, avec ce que la puissance presque absolue comporte de risques d’adulation ou de mensonge.

KI-C-KI

Ecrit par Gilberte Benayoun le 04 avril 2015. dans La une, KI-C-KI, Littérature

KI-C-KI

Parmi les grands moments les plus récents de ma vie de lectrice, qui m’ont enchantée, enthousiasmée, et même emportée, il y a une œuvre, une des plus belles, qui m’a marquée à toujours, à vie. C’est donc avec bonheur que j’ai pioché, choisi et recopié les extraits qui suivent, qui ressemblent à des petites symphonies de l’amour… sur une partition de musique composée par un auteur, un de nos virtuoses, de la littérature française du 20ème siècle.

 

Extraits :

En dépit des difficultés de mon histoire, en dépit des malaises, des doutes, des désespoirs, en dépit des envies de sortir, je n’arrête pas d’affirmer en moi-même l’amour comme une valeur. Tous les arguments que les systèmes les plus divers emploient pour démystifier, limiter, effacer, bref déprécier l’amour, je les écoute, mais je m’obstine : « Je sais bien, mais quand même… » Je renvoie les dévaluations de l’amour à une sorte de morale obscurantiste, à un réalisme-farce, contre lesquels je dresse le réel de la valeur : j’oppose à tout « ce qui ne va pas » dans l’amour, l’affirmation de ce qui vaut en lui. Cet entêtement, c’est la protestation d’amour : sous le concert des « bonnes raisons » d’aimer autrement, d’aimer mieux, d’aimer sans être amoureux, etc., une voix têtue se fait entendre qui dure un peu plus longtemps : voix de l’Intraitable amoureux.

(…)

Cependant, j’ai aimé ou j’aimerai plusieurs fois dans ma vie. C’est donc que mon désir, tout spécial qu’il soit, s’accroche à un type ? Mon désir est donc classable ? Y a-t-il, entre tous les êtres que j’ai aimés, un trait commun, un seul, si ténu soit-il (un nez, une peau, un air), qui me permette de dire : voilà mon type ! « C’est tout à fait mon type », « Ce n’est pas du tout mon type » : mot de dragueur : l’amoureux n’est-il qu’un dragueur plus difficile, qui cherche toute sa vie « son type » ? En quel coin du corps adverse dois-je lire ma vérité ?

(…)

Un mandarin était amoureux d’une courtisane. « Je serai à vous, dit-elle, lorsque vous aurez passé cent nuits à m’attendre assis sur un tabouret, dans mon jardin, sous ma fenêtre ». Mais, à la quatre-vingt-dix-neuvième nuit, le mandarin se leva, prit son tabouret sous son bras et s’en alla.

(…)

Thoreau, Journal, Sélection de Michel Granger

Ecrit par Didier Bazy le 21 mars 2015. dans La une, Littérature

éd. Le Mot et le reste, octobre 2014, traduction de Brice Matthieussent, 648 pages, 28 €

Thoreau, Journal, Sélection de Michel Granger

Un autre Thoreau. Thoreau intime. Thoreau extime. Il était grand temps de sortir le Journal de Thoreau de sa « quasi-obscurité ». Michel Granger a tranché dans les 7000 pages du journal de Thoreau. Avant de choisir, il faut arpenter le champ de l’écriture d’une vie, le travail d’une vie. Saluons la ténacité, la patience, la passion raisonnée et la science de l’homme du choix. Ici, c’est un travail de jardinier respectueux des règles mêmes de la nature de son objet monumental. Qui lirait un journal de 7000 pages s’étalant sur près de 25 ans ?

Thoreau (1817-1862) est mort « jeune » (au regard de notre époque et de nos lieux). C’est dire le temps pris sur une vie pour l’écriture. Il prenait du temps pour marcher, pour contempler et pour « gagner sa vie honnêtement ». Une telle quantité de pages recèle inévitablement de la qualité. De quoi s’agit-il ?

Walden a rendu Thoreau célèbre. Les grands livres jettent de l’ombre sur l’autre partie de l’œuvre, de l’œuvre en train de se faire, au jour le jour, et Thoreau vivait et pensait dans l’instant éternel et l’éternité de l’instant. Si on rappelle l’évidence que chacun vit aussi dans son époque, alors l’éclair surgit. L’époque de Thoreau est l’essor du machinisme et le début de son envahissement. Et Thoreau a payé le prix de l’expression de sa résistance à cette idéologie. De plus, le gouvernement civil qu’il a affronté et subi a induit une censure extérieure qui produit des censures intérieures quand il s’agit de faire une conférence publique ou d’éditer un ouvrage. Et Thoreau fut obligé, on le sait, de camoufler ses pensées profondes, avec mille subtilités et art de la dissimulation. A quoi bon (se) mentir quand on dialogue avec soi-même ? Dans ce journal intime, on trouve un Thoreau libéré du dehors : le message se passe de camouflage. Plus intensément authentique, plus singulièrement sincère, au plus près de Thoreau. Quel est le résultat de cette sélection perlière ?

1841 : Un livre vraiment bon s’attire très peu de faveur.

1851 : La civilité et les bonnes dispositions gâchent la plupart des hommes.

1854 : Nous devrions nous demander chaque semaine : notre vie est-elle assez innocente ? Traitons-nous de manière inhumaine l’homme ou l’animal, en pensée ou en acte ? Pour être sereins et réussir, nous ne devons faire qu’un avec l’univers. La moindre blessure inutile consciemment infligée à n’importe quelle créature équivaut à un suicide. Quelle paix – ou quelle vie – doit être celle du meurtrier ?

KI-C-KI

Ecrit par Gilberte Benayoun le 21 mars 2015. dans La une, Littérature

KI-C-KI

Le roman dont il est question ici fait partie d’un des volets d’une saga familiale dont les personnages parcourent toute l’œuvre de l’auteur, une œuvre de la littérature américaine, largement autobiographique, marquée, pourrait-on dire, d’humour et d’énergie, une énergie du désespoir. Et son auteur – figure de la démesure et de la provocation – est un des grands écrivains américains du 20ème siècle. Un génie.

 

Extraits :

(…) D’habitude, elle se levait à sept heures, sauf quand elle était à l’hôpital ; une fois, elle était restée au lit jusqu’à neuf heures, ce qui lui avait donné la migraine, mais cet homme qu’elle avait épousé bondissait toujours du lit à cinq heures en hiver, et six en été. Elle savait son tourment dans la blanche prison de l’hiver ; elle savait qu’à son réveil, dans deux heures, il aurait déblayé la neige dans toutes les allées de la cour et environnantes, sur un demi-bloc dans la rue, sous les cordes à linge, dans tout le passage, l’amoncelant en gros tas, la déplaçant, la découpant furieusement de sa pelle plate.

(…)

Il n’avait pas allumé le feu dans le poêle de la cuisine. Oh non, il n’allumait jamais le feu dans le poêle de la cuisine. Cette tâche, qui revenait aux femmes, n’était pas digne d’un homme. Cependant, il s’en occupait parfois. Un jour, il les avait emmenés dans les montagnes pour un barbecue ; et personne d’autre que lui n’avait pu s’occuper du feu. Mais un poêle de cuisine ! Il n’était tout de même pas une femme !

(…)

Il était de mauvaise humeur, sa conscience le harcelait de questions à propos de l’animal assassiné. Avait-il commis un péché mortel, ou bien le meurtre du poulet était-il seulement un péché véniel ? Allongé par terre dans le salon, la chaleur du poêle ventru brûlait un côté de son corps, et il réfléchissait sombrement aux trois éléments qui, d’après le catéchisme, constituaient un péché mortel. Un, une affaire grave ; deux, la préméditation ; trois, le plein acquiescement de la volonté.

(…)

Reflets à lu pour vous : Les secrets du Club des six

Ecrit par Christelle Angano le 14 mars 2015. dans La une, Littérature

Reflets à lu pour vous : Les secrets du Club des six

J’ai déjà eu l’occasion de vous parler d’Henri Girard. Aujourd’hui, ce dernier nous propose son dernier roman, Les secrets du Club des six, qu’il publie aux Éditions de La Rémanence.

Les secrets du Club des six… Rien que ce titre chatouille l’imagination, titille l’envie.

Jacques Brel avait l’habitude de dire que le malheur des hommes résidait dans le fait qu’ils ne croyaient plus au Far West. Ce que j’aime chez Henri Girard, c’est que lui y croit encore et toujours. Il a même la générosité de nous aider à retrouver le nôtre, nous qui avons peut-être grandi.

En effet, se plonger dans Les secrets du Club des six, c’est retrouver des sensations enfouies au plus profond de nous-mêmes : un soixante-dix-huit tours qui craque, un air de yéyé qui tourne en boucle, le goût des roudoudous, un mistral gagnant perdu au fond d’une poche. On découvre un village perdu dans la campagne, avec sa bande de copains, François, Michel, les jumelles Hanni et enfin Garcille, personnage plein de mystère.

Et un chien, appelé… Lechien.

Un village, des enfants et un secret aussi… Un de ces secrets que savent garder les gamins.

Tel est le Far West que nous décrit l’auteur, avec ses personnages hauts en couleurs, cette bande de copains qui vous entraînera dans une folle farandole, pour peu que vous acceptiez de vous laisser prendre par la main. Alors oui, que le grand Jacques se rassure, le Far West existe toujours ; il suffit d’ouvrir Les secrets du Club des six pour s’en convaincre.

Pour conclure, Henri Girard avait à cœur de rendre hommage à Enid Blyton et aux aventures du Club des Cinq qui ont enchanté son enfance. Il lui dédie d’ailleurs son roman.

Vous pouvez me croire, le pari est réussi.

 

Vous êtes curieux ? N’hésitez pas à découvrir les premières pages du roman en visitant le site de La Rémanence :

http://www.editionsdelaremanence.fr/les-secrets-du-club-des-six.html

KI-C-KI

Ecrit par Gilberte Benayoun le 14 mars 2015. dans La une, KI-C-KI, Littérature

KI-C-KI

Encore un de nos auteurs français, déjà cité dans notre rubrique ki-c-ki, un de nos plus grands romanciers du 20ème siècle, avec ces extraits d’un inoubliable roman (qui fut adapté au cinéma), dont le ton, le style et l’histoire sont reconnaissables entre mille…

 

Extraits :

Une fois, j’étais devant une épicerie et j’ai volé un œuf à l’étalage. La patronne était une femme et elle m’a vu. Je préférais voler là ou il y avait une femme car la seule chose que j’étais sûr, c’est que ma mère était une femme, on ne peut pas autrement. J’ai pris un œuf et je l’ai mis dans ma poche. La patronne est venue et j’attendais qu’elle me donne une gifle pour être bien remarqué. Mais elle s’est accroupie à côté de moi et elle m’a caressé la tête. Elle m’a même dit :

– Qu’est-ce que tu es mignon, toi !

J’ai d’abord pensé qu’elle voulait ravoir son œuf par les sentiments et je l’ai bien gardé dans ma main, au fond de ma poche. Elle n’avait qu’à me donner une claque pour me punir, c’est ce qu’une mère doit faire quand elle vous remarque. Mais elle s’est levée, elle est allée au comptoir et elle m’a donné encore un œuf. Et puis elle m’a embrassé. J’ai eu un moment d’espoir que je ne peux pas vous décrire parce que ce n’est pas possible. Je suis resté toute la matinée devant le magasin à attendre. Je ne sais pas ce que j’attendais. Parfois la bonne femme me souriait et je restais là avec mon œuf à la main. J’avais six ans ou dans les environs et je croyais que c’était pour la vie, alors que c’était seulement un œuf.

(…)

Quand elle a remonté, elle n’avait plus peur et moi non plus, parce que c’est contagieux. On a dormi à côté du sommeil du juste. Moi j’ai beaucoup réfléchi là-dessus (…). Je crois que c’est les injustes qui dorment le mieux, parce qu’ils s’en foutent, alors que les justes ne peuvent pas fermer l’œil et se font du mauvais sang pour tout. Autrement ils seraient pas justes.

(…)

Reflets des Arts

Ecrit par Johann Lefebvre le 07 mars 2015. dans La une, Littérature

Reflets des Arts

« Les gens que j’estimais plus que personne au monde étaient Arthur Cravan et Lautréamont, et je savais parfaitement que tous leurs amis, si j’avais consenti à poursuivre des études universitaires, m’auraient méprisé autant que si je m’étais résigné à exercer une activité artistique ; et, si je n’avais pas pu avoir ces amis-là, je n’aurais certainement pas admis de m’en consoler avec d’autres ».

Guy Debord, Panégyrique, Tome I

 

Peu de personnes connaissent Fabian Avenarius Lloyd, dit Arthur Cravan, né en 1887 à Lausanne et qui, bien que britannique, est un auteur qui écrit et s’exprime essentiellement en français. En 1904, Fabian rencontre pour la première fois son cousin, Vyvyan Holland, venu passer six mois de vacances en Suisse avant d’entrer à l’université. Ce cousin est le fils de Constance Mary Lloyd, la sœur du père de Fabian, et d’Oscar Wilde. C’est qu’en 1895, lorsque le célèbre auteur est emprisonné, Constance se rapproche de son frère Otho Holland Lloyd, le père de Fabian, et qu’il est décidé que les enfants Wilde s’appelleront désormais Holland avec l’ordre strict d’oublier ce nom infâme, Wilde. C’est donc en cet été 1904, rencontrant son cousin Vyvyan, que Fabian découvre dans le même temps qu’il est le neveu du célèbre auteur britannique. Il se plonge alors dans la lecture de cet oncle illustre, s’identifie à lui et, de ce fait, entame une énorme révolte contre sa famille. Envoyé par sa mère aux USA chez des amis à elle, pour l’éloigner de Vyvyan qu’elle considère de mauvaise influence, Fabian profite de ce voyage pour prendre encore plus de distance, demeurant finalement peu de temps chez ces amis : il s’enfuit. Les rares témoignages et les quelques évocations de ce périple par lui-même, invérifiables, nous indiquent qu’il explore le pays – jusqu’en Californie où il travaille comme journalier dans la production d’oranges –, et qu’il s’engage sur un bateau en Pacifique.

Rapidement et définitivement plus attiré par la poésie et l’aventure que par un parcours professionnel standard, le jeune homme choisit très vite de prendre un pseudonyme et, quand on le retrouve à Paris en 1909, il se lance dans la boxe et l’édition. La boxe est pour Arthur Cravan, colosse de deux mètres, davantage une pratique esthétique qu’un sport, c’est véritablement un noble art ; le combat sur le ring en tant que tel a peu d’importance. D’ailleurs, si le 20 février 1910 il devient champion des mi-lourds, ce n’est ni par KO, ni aux points, c’est sans avoir combattu. Forfait de son adversaire Eugen Gette. Le mois suivant, ce sont les Championnats de boxe pour amateurs et militaires, il gagne de nouveau par forfait la demi-finale, puis le titre de champion de France des demi-lourds car son adversaire Pecqueriaux… ne se présente pas sur le ring. Il y aura cependant de réels combats, jusqu’à sa disparition, en 1918. Quant à l’édition et l’écriture, le premier numéro de « MAINTENANT, revue littéraire » paraît en avril 1912. Il y aura cinq livraisons de cette revue, jusqu’en 1915, entièrement rédigée et réalisée par Cravan lui-même, et dont il assure aussi la vente, dans la rue, à la criée, avec une charrette à bras. « En haine des librairies étouffantes où tout se confond et, à l’état de neuf, déjà tombe en poussière, Cravan pousse devant lui le stock des exemplaires de « Maintenant » dans une voiture de quatre-saisons : « le numéro vingt-cinq centimes ! », écrit André Breton dans son « Anthologie de l’Humour Noir ». Une revue de petit format, sur du mauvais papier – un fait exprès –, avec une typographie très-ordinaire, une composition inexistante. Au sommaire du premier numéro, nous trouvons simplement : « Sifflet : poésie », « Documents inédits sur Oscar Wilde », « Différentes choses ». Cravan est en plein dans son époque, et annonce les dadaïstes et les surréalistes qui en feront d’ailleurs une espèce d’icône. Dans son époque, car « Sifflet » est un texte qui, saluant la modernité des moyens de transport tels que les trains, les tramways, les steamers, s’inscrit parfaitement dans le mouvement futuriste, bien que dans plusieurs textes, Cravan formulera quelques critiques à l’endroit de ce mouvement. On lit d’ailleurs dans « Différentes choses » : « Le bruit que fait Marinetti est pour nous plaire : car la gloire est un scandale ». Cravan demeure un sniper, un franc-tireur et se méfie autant des intellectuels que des artistes se revendiquant d’un -isme quel qu’il soit. W. Cooper signe la rubrique « Documents inédits sur Oscar Wilde ». C’est évidemment un autre pseudonyme de monsieur Fabian Lloyd.

Reflets du temps a lu pour vous

Ecrit par Christelle Angano le 07 mars 2015. dans Monde, La une, Politique, Littérature

Le royaume sans racines, Sema Kilickaya, Éditions In Octavo, 2013, 360 pages

Reflets du temps a lu pour vous

Coup de cœur

Lire Le royaume sans racines de Sema Kilickaya, c’est aller à la rencontre de l’Autre. Dans ce cas précis, il s’agit de la communauté turque, immigrée en Haute-Marne. La France, un Eldorado pour tous ces hommes, ces femmes, ces familles, venus chercher, au prix de douloureux sacrifices, des conditions de vie plus clémentes.

Née en Turquie, à la frontière syrienne, Sema se base sur son expérience d’enfant puis d’adolescente immigrée pour s’interroger, à travers son roman, sur ce rapport si intime qui existe entre la Langue et l’Identité : le Verbe qui permet d’être. Être Soi, rester soi avec sa propre culture, sa propre langue et rencontrer l’Autre, s’ouvrir à lui pour en fin de compte s’intégrer, et faire sienne une société au départ étrangère tout en conservant sa propre identité. Être digne, aussi.

Oui, le roman de Sema Kilickaya ne cesse de nous interpeller sur ce thème si important du « savoir vivre ensemble ». On accompagne ces personnages, on tremble parfois avec eux, pour eux, on s’émeut. La petite fille qui, du fait de l’école, devient la référence du groupe, de la famille, parce qu’elle comprend la langue… le mal du pays… le bonheur d’y repartir pendant des vacances durement gagnées… Sema nous embarque pour un vrai voyage, un peu dérangeant parfois (l’Eldorado n’en est pas toujours un) et dépaysant aussi. Son œuvre dégage une réelle chaleur humaine et comme pour son roman Le chant des tourterelles, elle sait faire chanter sa plume si caractéristique pour ses lecteurs.

Lire Sema Kilickaya, c’est sentir le soleil et les parfums de l’Orient, une écriture enchanteresse et terriblement juste. Et surtout, c’est toujours une leçon de vie particulièrement bienvenue en ces temps tourmentés où l’intolérance semble chaque jour faire davantage son lit dans notre société. D’ailleurs, La Chancellerie des universités de Paris ne s’y est pas trompée, qui lui a décerné cette année son très beau prix Seligmann, prix contre le racisme et l’intolérance. C’est donc à la Sorbonne qu’elle s’est vu remettre ce prix prestigieux.

Une distinction absolument méritée.

Chère Sema Kilickaya, soyez remerciée pour cette œuvre nécessaire qui ne peut qu’enrichir celui qui la lit.

Juifs de France : partir ou rester ?

Ecrit par Jean-François Vincent le 27 février 2015. dans La une, Actualité, Société, Littérature

Recension/commentaire du livre de Pierre Birnbaum, Sur un nouveau moment antisémite, « Jour de colère », Paris, Fayard, 2015

Juifs de France : partir ou rester ?

Attentats de Paris, attentats de Copenhague, agressions contre des magasins casher, profanations de cimetières : l’antisémitisme flambe, explose, un peu partout en Europe – et tout particulièrement en France – dans des proportions jamais vues depuis l’époque nazie… Pierre Birnbaum, professeur émérite à Paris-I, que l’on présente plus tant il a écrit de livres, a commis ce dernier petit essai sur le « jour de colère », la manifestation du 26 janvier 2014, où l’on a entendu des slogans tels que « Juif ! Juif ! La France n’est pas ta France », ou encore « la France aux Français », et « mort aux sionistes ! ».

Pierre Birnbaum appartient à ce qu’il appelle lui-même les « Juifs d’état », autrement nommés « Juifs des Lumières » : ces Juifs gardant une vive mémoire de l’émancipation de la fin du XIXème siècle et très attachés au jacobinisme ainsi qu’aux idéaux « républicains ». Sa consternation n’en est que plus grande, son incompréhension aussi… il cherche désespérément des explications au phénomène que nous vivons, qui soient conformes à ses idées, ou, à tout le moins, qui ne les malmènent pas trop.

Et il en trouve évidemment : « le déclin de l’État (avec majuscule, sic !), devenu de moins en moins capable d’assurer l’ordre républicain et la pérennité de ses institutions socialisatrices aux valeurs universalistes, a contribué à la montée de la xénophobie ». Ce n’est pas faux, mais c’est un peu court : le bon vieux radical-socialisme des années 30 n’a jamais empêché la fureur antisémite de l’Action française ou de Je suis partout.

Autre cause possible de ce à quoi nous assistons : le renouveau du cléricalisme dans le sillage de la protestation contre la loi Taubira : « dans ce contexte de forte mobilisation culturelle catholique considérée comme l’unique socle solide de la nation », le « jour de colère », inspiré du Dies Irae liturgique, suscita « la grande satisfaction de la frange extrême du catholicisme incarnée par les curés et abbés de la mouvance de Mgr Lefebvre ». Sans doute, mais, si les intégristes furent les chevilles ouvrières des « manifs pour tous », ils n’ont rien à voir avec les violences de cette année.

Reste le vieil antisémitisme d’extrême-droite. Celle-ci, c’est exact, fut active le 26 janvier 2014 ; ainsi le Renouveau français, qui, nous dit Birnbaum « défile aux flambeaux dans les rues de Paris tous les 6 février, en hommage aux morts du 6 février 1934 ». Dans son éditorial du 6 février 2014 d’ailleurs, l’Action française se réjouit bruyamment : « les mânes des patriotes tombés le 6 février 1934, il y a tout juste 80 ans, auraient-elles inspiré à François Hollande la sage décision de reculer sur le projet de loi familiophobe ? » Soit, néanmoins les post/néofascistes, tout judéophobes qu’ils soient, restent innocents des crimes commis récemment au nom de l’islam.

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