Littérature

La Cantabrie est une maîtresse sans pitié, Jean Christophe Rufin

Ecrit par Luce Caggini le 23 mai 2015. dans La une, Ecrits, Littérature

La Cantabrie est une maîtresse sans pitié, Jean Christophe Rufin

J’avais vécu de beaux endroits

Je m’étais brûlée de soleils sur de belles terres

J’avais parcouru des champs d’émotions

Les unes joyeuses, les autres graves et attristantes

Et puis, ce fut tout (Luce Caggini)

 

Quand on referme le livre de Jean-Christophe Rufin, on peut se demander par quelle méprise on devient pèlerin de Compostelle. J’avais déjà une bonne raison de lire Jean-Christophe Rufin quand je découvrais qu’il était né à Bourges. Cela me venait de mon entrée en sixième au Lycée à Oran. En ces temps, chaque élève devait écrire sur une feuille où elle était née, la profession de son père ; un coup d’œil sur ma voisine me laissait émue, admirative comblée de chance car elle était née à Bourges ! ça m’avait l’air d’une singularité, d’un événement heureux qui devait m’accompagner pendant de longues années.

Bourges… Oran, ça fait 1829 km… Huit cents kilomètres ça valait bien le détour par Compostelle.

Monastique, mondialiste, maraudeur mais magicien des rires et des larmes de tout un peuple de motards et de routards marchant et mourant du désir de mettre fin à des murs de monstruosités de médiocres rangées de ciment aux abords des villes, Jean-Christophe Rufin nouera les meilleurs liens de sa vie réalisée en petites étapes entre crasse, douches, pieds puants, ongles en deuil, mirages de la foi et ordures des vases communicants entre pipis et cacas de la nomenclature d’un genre « Vie et Mort d’un académicien bourré de talent et d’humanité ».

Dans ce récit pittoresque mais dépouillé de mysticisme, Jean-Christophe Rufin agite le monacal mystère de la pureté des moyens du magique Chemin par deux ou trois antiennes musicales dont le motet le plus chanté serait… indésirable miracle de la Passion du Christ puni de s’être fait interpellé dans un champ de marguerites et mis à mort sur la romanesque musique de El camino le célèbre tango argentin.

Monsieur Rufin, un Jacquet ? Qu’est ce que c’est ?

Il y a bien d’autres choses sérieuses à dire sur le Chemin parcouru par Jean-Christophe Rufin, mais ceci n’est qu’un modeste billet où j’ai volontairement évité la critique intime, les passages où il me paraissait qu’il effleurait Teilhard de Chardin, où l’humanitaire, le philosophe, le poète, l’inspiré pudique, le scientifique à l’écoute du monde, le critique d’un siècle où la masse et l’un jettent la confusion dans l’âme et l’esprit de l’humaniste font de ces 273 pages un petit code d’honneur et d’espérance pour l’Un et l’Autre.

KI-C-KI

Ecrit par Gilberte Benayoun le 23 mai 2015. dans La une, KI-C-KI, Littérature

KI-C-KI

Aujourd’hui j’ai encore choisi, dans ce « jeu » littéraire, de cheminer en marchant pas à pas dans les pas d’une grande et inoubliable écrivaine française, début du 20ème siècle, femme de lettres, romancière, conteuse, sensuelle, charnelle, voluptueuse, savoureuse femme « libre »… pour offrir à nos reflets du temps cet avant-goût littéraire extrait d’un de ses célèbres romans.

 

Extrait :

Ce soir, je voudrais bien ne pas choisir. Je voudrais me contenter d’hésiter, et ne pas pouvoir dire si le frisson qui me prendra, en glissant entre mes draps froids, sera de peur ou d’aise.

Seule… et depuis longtemps. Car je cède maintenant à l’habitude du soliloque, de la conversation avec la chienne, le feu, avec mon image… C’est une manie qui vient aux reclus, aux vieux prisonniers ; mais, moi, je suis libre… Et, si je me parle en dedans, c’est par besoin littéraire de rythmer, de rédiger ma pensée.

J’ai devant moi, de l’autre côté du miroir, dans la mystérieuse chambre des reflets, l’image d’« une femme de lettres qui a mal tourné ». On dit aussi de moi que « je fais du théâtre », mais on ne m’appelle jamais actrice. Pourquoi ? Nuance subtile, refus poli, de la part du public et de mes amis eux-mêmes, de me donner un grade dans cette carrière que j’ai pourtant choisie… Une femme de lettres qui a mal tourné : voilà ce que je dois, pour tous, demeurer, moi qui n’écris plus, moi qui me refuse le plaisir, le luxe d’écrire.

Ecrire ! pouvoir écrire ! cela signifie la longue rêverie devant la feuille blanche, le griffonnage inconscient, les jeux de la plume qui tourne en rond autour d’une tache d’encre, qui mordille le mot imparfait, le griffe, le hérisse de fléchettes, l’orne d’antennes, de pattes, jusqu’à ce qu’il perde sa figure lisible de mot, mué en insecte fantastique, envolé de papillon-fée…

Ecrire… C’est le regard accroché, hypnotisé par le reflet de la fenêtre dans l’encrier d’argent, la fièvre divine qui monte aux joues, au front, tandis qu’une bienheureuse mort glace sur le papier la main qui écrit. Cela veut dire aussi l’oubli de l’heure, la paresse au creux du divan, la débauche d’invention d’où l’on sort courbatu, abêti, mais déjà récompensé, et porteur de trésors qu’on décharge lentement sur la feuille vierge, dans le petit cirque de lumière qui s’abrite sous la lampe…

A propos d’Antoine de Saint-Exupéry

Ecrit par Luc Sénécal le 23 mai 2015. dans La une, Littérature

A propos d’Antoine de Saint-Exupéry

Je viens récemment de lire la vie de Saint Exupéry par Emmanuel Chadeau. J’essaie de comprendre ce qui dans l’homme a pu l’amener en tant qu’auteur à écrire son « petit prince ». Le contexte familial, social, professionnel, ses relations amicales, intimes, l’époque, tout ce qui a pu contribuer à être un obstacle ou au contraire à provoquer cette œuvre majeure m’intéresse profondément.

Quand je reprends sa phrase L’avenir, il ne suffit pas de le prévoir mais de le rendre possible, je trahis sa pensée et je dénature son message car je l’adapte à notre époque. Alors je voudrais savoir pourquoi il a écrit cette phrase, par rapport à quoi. Et ainsi en le comprenant mieux, je saurai mieux apprécier ce que son Petit Prince signifiait pour lui et ce qu’il peut signifier pour nous dorénavant. Ce que nous livre Emmanuel Chadeau est instructif. Il ne cherche pas à mettre cet auteur sur un piédestal comme bien d’autres avant lui l’ont fait. Il recherche au travers de ses origines, de son époque, de ses contradictions, de sa personnalité, de ses relations, bien plus d’humanité, de faiblesse mais aussi de force, tout en le remettant dans le courant de l’Histoire. Celle de l’évolution galopante de l’aviation. C’est sidérant de constater la différence entre les premiers engins qu’il a pilotés en prenant de tels risques, comme ses camarades et amis, et ce P38 Lightning à bord duquel il a disparu. Celle de l’évolution de son époque avec les guerres terribles qui allaient s’abattre sur l’humanité. Et ainsi de s’instruire avec les idées, les coutumes mais aussi les incertitudes, les troubles, les influences auxquelles ses contemporains étaient soumis. Celle de ses propres opinions dans le domaine de la politique. Notamment l’influence des Etats-Unis où il a longuement séjourné et également celle de la guerre d’Espagne dont il a été témoin en tant que journaliste.

Prenons en exemple son opposition de principe au général De Gaulle en qui il voyait un danger, le comparant avec ce qu’il avait connu de Franco, lors de la guerre d’Espagne. Connaissant mal le personnage, on ne peut que comprendre ses craintes… Tout en déplorant qu’il fut si proche des américains qu’il n’y ait pas vu non plus les dangers de leur influence après-guerre…

Celle de « l’intelligentsia » qui se retrouvait à Saint Germain des prés, domaine intellectuel et artistique qu’il fréquentait assidûment en faisant valoir certains de ses talents oraux ou de prestidigitateur. Celle de ses amies ou conquêtes féminines, notamment de sa cousine qui a eu beaucoup d’importance pour l’entraîner à écrire et publier ses ouvrages. Alors nous avons là un bel exemple des contradictions qui sont les nôtres quand on vit l’histoire au moment où les événements se déroulent ou que beaucoup plus tard, avec le recul, il est difficile de parvenir à comprendre en fait, comment on pouvait s’y trouver mêler sur le moment. Aussi pour apprécier le point de vue d’Antoine de Saint-Exupéry, convient-il d’essayer de se mettre à sa place, avec ce que l’on connaît de sa personnalité en le projetant dans cette époque particulière qui était la sienne. Ce qui est saisissant à mon sens, c’est que nous jugeons l’histoire de notre propre point de vue, après coup, en ayant connaissance avec le recul des causes et des conséquences. C’est un peu trop facile. Si aujourd’hui nous savions d’avance ce que deviendront les événements particulièrement violents qui nous touchent de près ou de loin et peuvent entraîner à terme un déséquilibre profond entre les populations sur ce globe, non seulement en termes économiques, financiers, sociaux mais également humains, nous pourrions être un peu plus « intelligents ». Mais nous ne faisons que subir ces événements, parfois en réagissant à tort ou à raison, parfois en s’y opposant par la persuasion ou par la force, parfois en essayant de les ignorer ou les minorer, parfois malheureusement sans en comprendre les conséquences.

Eroïca

Ecrit par Didier Bazy le 16 mai 2015. dans La une, Littérature

Pierre Ducrozet, Grasset, avril 2015, 264 pages, 19 €

Eroïca

« Changer chaque jour et essayer d’être un autre », disait Pierre Ducrozet, jeune écrivain désormais confirmé et rempli de sûres potentialités. Ici, il se glisse aisément sous la peau de Jean-Michel Basquiat, dans son âme et sur ses ailes. On s’envole, on décolle et on plonge. Ducrozet écrit comme Basquiat graffe et peint. Vite. Vif. Ouf, l’écrivain vient tout juste de dépasser en âge le plasticien. Basquiat a brûlé sa vie pour son art par tous les bouts. Comment aller plus loin, plus haut, plus vite sans égratignure ?

Par la revisitation non-théologique. Par amour. Par générosité. Si rare et si simple. SAMO : Same Old Shit, une signature pour rigoler, comme ça, pour rien. Pour toucher et transmettre l’essentiel d’une vie d’homme, une vie. Une vie pour se faire un nom par l’art. Un art pour se donner une vie, avant de partir pour de bon. Comme tout le monde. SAMO.

Eroïca est moins une épopée que la distillation minutieuse du mot-valise qui mêle l’héro et la coke. Ducrozet manipule l’alambic en nouvel alchimiste. Savant et sorcier, psychologue et chimiste, il plonge le lecteur dans un processus de création qui éclaire, à coups de rayons X, l’espace plastique de Basquiat. Les œuvres de la comète s’y prêtent. Acmé du Pop Art. On a parlé de « Trans-avant-garde » : on ne retiendra que le trans, l’avant-garde n’existant pas sans arrière-garde. Une traversée donc plus qu’une épopée. Traversée à coups de cut-up, de cutter, de seringue et de thériaque. Qu’on aime ou qu’on n’aime pas les tableaux de Basquiat a peu d’importance. Ce qu’a produit Basquiat demeurera une miniature éloquente de l’art des années 80, tourbillonnaire et mélangé, et, bien sûr, du monde débridé de l’argent galopant.

« Je ne crois pas que ce soit bientôt la fin du Pop Art. Les gens s’y intéressent et l’achètent encore, mais je ne saurais pas vous dire ce que c’est que le Pop Art, c’est trop compliqué. Ça consiste à prendre ce qui est dehors et à le mettre dedans, ou à prendre le dedans et à le mettre dehors, à introduire les objets ordinaires chez les gens » (Andy Warhol).

Loin des controverses, des polémiques et des fumeuses théories esthétiques, la concomitance chirurgicale de l’ablation de la rate en 1968 relie Basquiat et Warhol en une vérité toute humaine et toute romanesque. Lien intestin et reconnaissance du ventre. Le dedans au dehors. Le dehors rentré. Rien au milieu. Pas de milieu. Et nous, les voyeurs, perdus.

Pas de pathos dans ce roman. Pierre Ducrozet est un des plus grands écrivains américains de la littérature française d’aujourd’hui. Cette vie de Basquiat est livrée dans le menu des faits, rien que des faits, pratiquement tous les faits. De l’investigation genre Ellroy. Ça dérange mais c’est vrai. Tout est vrai.

Reflets du temps a lu pour vous

Ecrit par Gilberte Benayoun le 16 mai 2015. dans La une, Littérature

Reflets du temps a lu pour vous

Le Jardin d’Epicure (Regarder le soleil en face), de Irvin Yalom

« Le soleil ni la mort ne se peuvent regarder en face » – François de La Rochefoucauld, maxime 6 (premier exergue de l’ouvrage)

 

Ayant découvert très récemment Irvin Yalom, écrivain américain, auteur de romans, essais, nouvelles, contes et récits, professeur en psychiatrie et psychothérapeute, je viens de lire et dévorer : « Le Problème Spinoza », « Et Nietzsche a pleuré », « La Méthode Schopenhauer », « Mensonges sur le divan », et « Le Jardin d’Épicure ». Ces cinq romans de cet auteur m’ont tous passionnée, plus particulièrement « Le Problème Spinoza » que j’ai lu en premier.

Pourquoi ai-je choisi de composer « un reflets du temps a lu pour vous » avec ce « Jardin d’Épicure », le dernier que je viens de finir ? Est-ce parce que l’objet (effrayant) de ce livre paraît si serein à travers la plume de cet auteur de 84 ans (toujours vivant) ? Ou est-ce aussi et surtout parce que si notre « finitude » est difficile à « regarder en face », j’ai trouvé dans ce « Jardin » une quantité de sagesse et de témoignages pouvant aider à éprouver un sentiment, non d’inquiétude, mais d’une certaine quiétude à finalement pouvoir « regarder en face », sans nous brûler les yeux, les quelques rayons de soleil qu’il nous reste à voir en attendant l’avenir qui reste à venir… le plus heureux possible, « comme le simple plaisir d’exister »…

 

Extraits :

Pourquoi, demanderez-vous, choisir ce sujet aussi déplaisant, voire effrayant ? Pourquoi regarder le soleil en face ? Pourquoi ne pas suivre le conseil du vénérable doyen de la psychiatrie américaine, Adolph Meyer, qui, voilà un siècle, mettait en garde les psychiatres : « Ne grattez pas là où ça ne démange pas » ? Pourquoi s’attaquer au plus terrible, au plus sombre et au plus irrémédiable aspect de la vie ?

(…)

Je suis intimement persuadé […] qu’affronter la mort nous permet non d’ouvrir quelque boîte de Pandore mais d’aborder la vie d’une manière plus riche et plus humaine.

(…)

Le pouvoir des idées

Les idées ont un pouvoir. Les réflexions de nombreux grands penseurs et écrivains au cours des siècles nous aident à dissiper nos appréhensions de la mort et à découvrir des voies signifiantes à travers la vie.

(…)

Entre ici D’Ormesson !

Ecrit par Fabrice Del Dingo le 08 mai 2015. dans La une, Actualité, Littérature

Avec l'autorisation de La Cause Littéraire

Entre ici D’Ormesson !

Jean d’Ormesson entre dans la Pléiade ! Il la joue modeste comme il sait si bien le faire depuis quarante ans tandis que ses détracteurs (des jaloux ou des inconscients !) fulminent contre cet alerte nonagénaire qui écrit son dernier livre chaque année depuis quinze ans avec force citations grecques, latines, saint-augustinesques et même, quelquefois, des phrases qu’il invente tout seul.

Mais ce n’est que justice : selon un récent sondage il est le troisième écrivain préféré des Français, le premier se nommant Victor Hugo. C’est un peu dur pour tous les autres, les Balzac, Zola, Stendhal, Maupassant, j’en passe et des moins bons. Sans compter les Racine, Molière, Baudelaire, Musset, Rimbaud et consorts, car les auteurs dramatiques et les poètes sont aussi des écrivains. C’est dur pour ces immenses écrivains de se voir ainsi distancés par le prestigieux auteur d’Au plaisir de Dieu. Et je ne parle même pas des géants à la mode : Michel Houellebecq, Valérie Trierweiller ou Eric Zemmour.

Mais c’est terrible aussi pour celui, injustement oublié, qui se glisse entre Victor Hugo et Jean d’O. Car c’est celui-là, l’écrivain préféré des Français juste derrière le père de Léopoldine, qui aurait dû entrer dans la Pléiade avant le papa d’Héloïse. Marc Lévy dans la Pléiade : et si c’était vrai ?

« Le juif errant est arrivé - Albert Londres »

Ecrit par Léon-Marc Levy le 25 avril 2015. dans La une, Histoire, Littérature

avec l'autorisation de la Cause Littéraire

« Le  juif errant  est arrivé - Albert Londres »

L’entreprise d’Albert Londres n’a pas d’équivalent connu. En 1929, en pleine « prospérité » de l’antisémitisme partout en Europe, il entreprend – en tant que journaliste – une vaste enquête-reportage sur les communautés juives d’Europe centrale et de Palestine. Ces choix sont parfaitement ciblés : Londres veut mesurer le chemin qui mène des ghettos misérables de Pologne par exemple à la genèse de la réalisation de l’idéal sioniste. « Ses » Juifs sont juifs. Pas « Israélites », terme qui désignait alors – pour les détacher du vilain Juif tout noir – les Juifs occidentaux, de France, d’Angleterre ou d’Italie entre autres, intégrés, prospères et propres sur eux.

Dans sa quête, Albert Londres va plonger au fond du gouffre sombre qu’est alors la vie juive des Shtetls (villages juifs) et des Ghettos de Varsovie ou de Prague. Son témoignage est hallucinant. A la représentation antisémite du Juif riche, puissant et influent, Londres va opposer, visite après visite, presque maison après maison, la réalité terrible d’une misère juive proche de la condition animale. Londres a tout pourtant pour dormir sur ses lauriers – son livre, Au Bagne, vient d’être joué sur la scène, tous ses livres sont des best-sellers – mais non, il va « s’embarquer » dans une aventure-reportage longue et difficile. Albert Londres ne connaît rien au sujet. Pour lui, c’est une raison de plus. Pour nous, un étonnement de plus.

Ce livre est le résultat de cette enquête. On devrait dire de cette quête car l’auteur est bien à la recherche de sens. Quel sens donner à la haine inextinguible que le monde voue aux Juifs ? Y a-t-il un sens seulement à cette haine ? Du quartier juif de Londres (London GB) à Prague, de Varsovie en Transylvanie, en Palestine enfin, il va déplier la carte du malheur juif jusqu’à la lueur hésitante de l’espoir sioniste. En 27 articles, tous publiés dans « Le Petit Parisien » sous le titre Le drame de la race juive : des ghettos d’Europe à la Terre Promise, Albert Londres va livrer le matériau de son travail d’enquête, qui sera la matière (retravaillée) de ce livre, qui rencontrera un grand succès.

La première étape est Whitechapel, le quartier juif londonien. Là, les Juifs sont intégrés, sont anglais. Et pourtant : « Demain vendredi, à la première étoile, alors que tout Londres travaillera encore, vous entendrez les rideaux de fer dégringoler dans Whitechapel ». Ils travaillent, vivent, étudient à l’école anglaise mais aussi au Talmud-thora, petites têtes couvertes de Kippoth et serrées les unes contre les autres.

« Ils étaient plus de cent par classe, serrés, aplatis, tels des dattes dans une boîte. Les Juifs n’ont jamais eu beaucoup de place. Les Nations leur mesurent le terrain. Ces enfants de Whitechapel étaient les uns sur les autres comme les morts de leurs cimetières de là-bas dont les pierres tombales se bousculent si effroyablement ».

Autour de « géographie intérieure – Pierre Jourde »

Ecrit par Didier Bazy le 25 avril 2015. dans La une, Littérature

Autour de «  géographie intérieure – Pierre Jourde »

Une attachée de presse de Grasset m’envoie un courriel me demandant mon adresse : Pierre Jourde souhaiterait m’adresser son dernier livre. Je me demande pourquoi. Et puis, à quoi bon se demander pourquoi. Merci à vous, vous qui ne me connaissez pas. J’aime bien les livres de Pierre Jourde. Comme beaucoup de gens. Je sais bien qu’il y a des polémiques. Avec Bidule, avec Machine. Surtout depuis l’excellente Littérature sans estomac qui a permis aux liseurs de ma génération d’être rassurés sur l’idée qu’ils se faisaient des livres, des faiseurs de bouquins et des écrivains honnêtes. Jourde est clivant. Il le sait. On le sait. On croyait que c’était une marque de fabrique. On croyait. Comme on croit au ciel.

Bing. Géographie intérieure propose des clivages et les dedans s’exposent, articulés par l’arbitraire de la commande d’une jolie collection. Voir le billet de François Bon ici : http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article4128

Se mettre au dehors n’est pas se mettre à poil. Mais un petit peu quand même. François Bon parle ici de hors œuvre, avec des italiques pour rétrécir l’espace. Le format de l’abécédaire avait contraint Deleuze à pousser le trait au terme « d’archive audio-visuelle de Pierre-André Boutang », et le philosophe des non-philosophes et des philosophes avait insisté et conditionné sa participation à l’opération « testament » (on évitera le jeu de mot en y pensant très fort). Il n’y a pas de compétition dans la pudeur, ni degré ni nature. Parler de soi, de ce qu’on a fait, de ce qu’on vit, etc., est un exercice d’effroi plus que d’admiration. Il faut s’en sortir sans s’éloigner du sujet. Hors œuvre. En cuisine, les hors d’œuvres ne font pas partie du repas et pourtant ils y participent, rituel et cérémonie. L’intérêt se glisse dans cette petite tension, ce milieu impossible et mobile entre contrainte et liberté où chacun se débat. Cliché, oui. Embarras aussi. Honte, non. Petite gêne, oui. Un léger trouble sans étourdissement. Et l’on touche là une belle fonction d’un vrai livre : le trouble et les changements qu’il induit. Je n’y ai pas échappé. Surtout au milieu.

Pierre Jourde aime la littérature au point de se livrer de son vivant sans se perdre. C’est un exploit. Il montre que la Boxe est un jeu, un sport littéraire dit-il. Aurait-il réussi là où Leiris, fébrile, demeurait (trop ?) prudent ? Introduire dans la littérature ne serait-ce que l’ombre d’une corne de taureau. Paradoxes de l’engagement. Jourde aime la logique. Il aurait pu créer un chapitre Logiques, il a opté pour Liberté. Liberté d’écrire en se voyant. Faire sa carte. Provision provisoire. Jusqu’à la prochaine carte. Jourde aime la politique et l’éclaire d’angles aigus d’attaques incisives. Il n’a pas peur des mots, il les sait et les sent. Ainsi Race, ainsi Peuple. Jourde aime la musique. Lui aussi. La musique. Jourde aime l’histoire. Ainsi Zoé Porphyrogénète, du comique savoureux à faire pâlir les plus grandes fictions.

Et l’enfer s’appela bipolarité…

Ecrit par Martine L. Petauton le 18 avril 2015. dans La une, Santé, Littérature

« Nous l'appelions EM – Jerry Pinto » Actes Sud -2015

Et l’enfer s’appela bipolarité…

« Je grandis en entendant dire que ma mère avait un problème de nerfs. Plus tard, on m’expliqua qu’il s’agissait d’une dépression nerveuse… on nous dit qu’elle était schizophrène… finalement, tout le monde s’accorda à dire qu’elle était maniaco-dépressive. Tout au long, elle n’utilisa pour elle-même qu’un seul mot : folle ».

Alors, adulte, il en fit un livre : sa mère, sa sœur, lui et son père, plus quelques autres, parents, amis, psychiatres, face à ce qu’on nomme maladie chronique bipolaire, et qu’on devrait plutôt nommer : monstre ou fauve, qui épuise, et terrorise, revient en boucle, et s’accroche. Un de ses proches mentalement atteint ; un drôle de voyage. Parce qu’il y a sa mère malade, et puis, eux tous, et encore le reste du monde qui regarde et juge. Une douleur fragmentée. Infinie, mâtinée pour autant ça et là de l’émotionnel « normal » et banal de toute vie. Et au bout, ce livre, magnifique, écrit de main de fils, avec la pudeur, l’humanité, le juste, que pas un documentaire ne parvient à rendre (tout en en étant pourtant un, et des meilleurs).

Autopsie d’une maladie – ici, en Inde, à Bombay, années 60, milieu catholique à la sauce-Goa, en résonance exacte avec ce qu’est cette maladie partout dans le monde, et à n’importe quelle époque. Un manuel sur tout ce que vous voulez savoir sur ces gens (10%, dit-on, de la population mondiale, qui – infimes erreurs de dosages de leurs neuro-transmetteurs – se trimbalent avec ces « humeurs » prenant le grand-huit chaque jour de leur pauvre vie).

Les formes. D’abord : l’exaltation : « elle rugit, secouée d’un rire gai et maniaque » ; la phase basse, qu’on appelle descente, comme pour un drogué : « c’est comme de l’huile, de la mélasse. J’ai cru que j’allais me noyer. Alors je mes suis levée, habillée, je suis sortie dans la rue, et j’ai essayé de me jeter sous un bus… », les TS, entendez tentatives de suicide, sanglantes à souhait, que les enfants ou le père « encadrent », vaille que vaille. Qui, mieux que ce fils et cette – formidable – Susan, de sœur, montreraient à quel point être l’enfant de ces malades fait grandir, et raye d’un trait de lithium toute tentative de vivre une jeunesse insouciante. Les délires paranoïaques : « tout a commencé quand tu étais bébé ; quand tu as montré du doigt le ventilateur, j’ai su qu’ils étaient là, qu’ils nous écoutaient ». Nos deux enfants/adultes ont comme des antennes pour repérer le  balancement – terrible manège – des périodes ; la maniaque, la dépressive ; les nuits sans sommeil, la logorrhée intarissable qu’ils ne pouvaient juguler qu’en prétendant « réviser ». Les séjours hospitaliers, le risque effroyable pour la mémoire des électro-chocs.

Les rapports entre les époux – monsieur Hmm, le père, ainsi nommé pour sa placidité, son infinie patience : « mon roc, mon refuge il savait quand nous laisser faire et quand reprendre les rênes » ; les rapports enfants/mère, quand ses débordements verbaux fortement teintés de sexualité renversent les rôles : – enfin ! Em !

KI-C-KI

Ecrit par Gilberte Benayoun le 11 avril 2015. dans La une, KI-C-KI, Littérature

KI-C-KI

Les extraits qui suivent font partie d’un célèbre roman historique, qui a marqué, par sa langue et sa superbe, notre littérature française du 20ème siècle, dont l’auteure, femme de lettres françaises, également poète et essayiste, entre autres, est une de nos plus grandes. Nombreuse et foisonnante est son œuvre, à cette grande dame.

 

Extraits :

C’est à Rome, durant les longs repas officiels, qu’il m’est arrivé de penser aux origines relativement récentes de notre luxe, à ce peuple de fermiers économes et de soldats frugaux, repus d’ail et d’orge, subitement vautrés par la conquête dans les cuisines de l’Asie, engloutissant ces nourritures compliquées avec une rusticité de paysans pris de fringale. Nos Romains s’étouffent d’ortolans, s’inondent de sauce, et s’empoisonnent d’épices. Un Apicius s’enorgueillit de la succession des services, de cette série de plats aigres ou doux, lourds ou subtils, qui composent la belle ordonnance de ses banquets ; passe encore si chacun de ces mets était servi à part ; assimilé à jeun, doctement dégusté par un gourmet aux papilles intactes. Présentés pêle-mêle, au sein d’une profusion banale et journalière, ils forment dans le palais et dans l’estomac de l’homme qui mangue une confusion détestable où les odeurs, les saveurs, les substances perdent leur valeur propre et leur ravissante identité.

(…)

De telles vues sur l’amour pourraient mener à une carrière de séducteur. Si je ne l’ai pas remplie, c’est sans doute que j’ai fait autre chose, sinon mieux. A défaut de génie, une pareille carrière demande des soins, et même des stratagèmes, pour lesquels je me sentais peu fait. Ces pièges dressés, toujours les mêmes, cette routine bornée à de perpétuelles approches, limitée par la conquête même, m’ont lassé. La technique du grand séducteur exige dans le passage d’un objet à un autre une facilité, une indifférence, que je n’ai pas à l’égard d’eux : de toute façon, ils m’ont quitté plus que je ne les quittais ; je n’ai jamais compris qu’on se rassasiât d’un être. L’envie de dénombrer exactement les richesses que chaque nouvel amour nous apporte, de le regarder changer, peut-être de le regarder vieillir, s’accorde mal avec la multiplicité des conquêtes. J’ai cru jadis qu’un certain goût de la beauté me tiendrait lieu de vertu, saurait m’immuniser contre les sollicitations trop grossières. Mais je me trompais. L’amateur de beauté finit par la retrouver partout, filon d’or dans les plus ignobles veines, par éprouver, à manier des chefs-d’œuvre fragmentaires, salis, ou brisés, un plaisir de connaisseur seul à collectionner des poteries crues vulgaires. Un obstacle plus sérieux, pour un homme de goût, est une position d’éminence dans les affaires humaines, avec ce que la puissance presque absolue comporte de risques d’adulation ou de mensonge.

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