Littérature

Un tour du monde des utopies

Ecrit par Jean-François Vincent le 27 mai 2017. dans La une, Littérature

Recension du livre de Bruno Fuligni, « Royaumes d’aventure », éditions Les arènes, mai 2016

Un tour du monde des utopies

Bruno Fuligni, maître de conférences à Science Po et chroniqueur sur la chaîne parlementaire LCP, illustre, dans ce nouveau livre, les propos de Frédéric Lordon (cf. ma chronique du 1er octobre) sur l’« horizontalité » nécessaire pour rendre une société démocratique.

Les « micro-nations » qu’il décrit, souvent fondées par un seul individu, vont jusqu’au bout – quasi narcissique – de la théorie rousseauiste de la souveraineté populaire : « Si chaque citoyen, écrit Fuligni, est détenteur d’une parcelle de souveraineté, pourquoi ne reprendrait-il pas cette parcelle à son propre compte, pour y cultiver son projet politique ? ». On n’est jamais si bien servi que par soi-même : dans ces états utopiques, l’horizontalité se confond avec un groupe d’« égaux » ou – coïncidant alors avec la verticalité – se concentre dans une unique personne…

Il y a, bien sûr, le pur folklore. Ainsi la « sérénissime république de l’île Saint-Louis », à Paris. Son instigateur, en 1926, le poète, journaliste et imprimeur Roger Dévigne, voulait promouvoir « l’émancipation ludovisienne ». En fait, l’« exécutif » ludovisien siégeait dans l’appartement de ce monsieur qui s’est, malgré tout, donné le mal de rédiger une constitution ; laquelle peut se résumer comme suit : « l’île Saint-Louis jouit d’un régime oligarchique tempéré par la bonne humeur. Le gouvernement est invisible et secret, comme la pensée ».

Plus politique, le royaume gay et lesbien de la mer de Corail, situé sur l’île de Cato, au large de l’Australie. Son fondateur, l’activiste Dale Anderson, auto intronisé « empereur Dale 1er », hisse chaque jour le drapeau arc-en-ciel de son domaine, au son de l’hymne national, I am what I am… une chanson de Gloria Gaynor ! Anderson a même fait imprimer des timbres et envoyé une supplique à l’ONU.

Enfin et plus sérieusement, Christiana, la « ville libre », autogérée, sise dans les faubourgs de Copenhague. Créée en 1971 par une communauté hippie qui s’était installée là, Christiana est une sorte de Nuit Debout permanent. Palabres, cannabis (voire plus dur), trafics en tout genre. Les « Christianites » se sont en plus dotés d’une monnaie, le « lon », orné d’un escargot psychédélique…

Au fond, l’intérêt du l’ouvrage de Fuligni consiste à montrer qu’ultimement le projet révolutionnaire se dégrade en farce. La farce comme stade suprême de la révolution, pourrait-on dire, en paraphrasant un célèbre essai de Lénine. Le rêve se fracassant inévitablement contre la réalité – et l’utopie, comme son nom l’indique, ne pouvant se trouver nulle part – les plus radicaux (ou les plus fantasques) ont tout simplement décidé de continuer à dormir…

Comprendre l’inclusion scolaire Julien Fumey, Annick Ventoso-y-Font

Ecrit par Matthieu Gozstola le 20 mai 2017. dans La une, Education, Littérature

Canopé éditions, coll. Éclairer, 2016, 128 pages, 9,90 €

Comprendre l’inclusion scolaire  Julien Fumey, Annick Ventoso-y-Font

Ouvrage essentiel, pour tout enseignant. Et, par voie de conséquence, pour tout parent attentif à l’enseignement au sein duquel se meut son enfant.

Ouvrage indispensable. Car ouvrage prenant en compte, de lumineuse manière (avec une clarté qui laisse à l’intelligence toute sa place), la question – peut-être – centrale de tout enseignement, à savoir celle de l’inclusion.

Un enseignant ne peut que donner corps, à sa manière, à une pratique de la pédagogie différenciée, « [l]’approche par compétences inclu[ant] nécessairement la différenciation pédagogique » [1] ; « [c]haque enfant arrive différent : il porte avec lui ses besoins, ses soucis, ses préoccupations. Comment tenir compte de cette diversité et mener quand même toute la classe vers des savoirs partagés ? » [2].

L’on comprend combien l’inclusion scolaire est nécessaire. Précisons d’emblée, comme le font Julien Fumey et Annick Ventoso-y-Font, que « [l]’inclusion scolaire n’est pas réservée à une catégorie spécifique d’élèves. Rappelons que dans l’idée de besoins éducatifs particuliers, la particularité est celle des besoins éducatifs, pas des individus. Il ne s’agit pas d’inclure des êtres considérés par exemple comme a-normaux ou a-sociaux. En d’autres termes, il ne peut plus être question de catégoriser des personnes en les figeant dans la radicalité de leur altérité, ce qui reviendrait à les discriminer. La subtilité de la logique inclusive vient du fait qu’elle n’est pas centrée sur la nature de la personne concernée, mais sur son rapport à l’environnement, et sur l’écoute de ce qu’elle a à en dire ».

Pour affiner le développement de cette éducation inclusive effective, l’enseignant pourra se baser avec profit, et autant que faire se peut, sur la typologie des besoins éducatifs particuliers présentée dans Comprendre l’inclusion scolaire, besoins à mettre en regard d’un objectif majeur : « construire un milieu d’apprentissage qui permette à chacun de construire ses connaissances », – l’objectif étant que « les difficultés d’apprentissage » puissent être considérées, jusque par les élèves eux-mêmes, « comme des opportunités de perfectionner la pratique » :

« – Des besoins en temps : laisser la possibilité à chacun de progresser à son rythme comme c’est déjà le cas par exemple pour les élèves bénéficiant de temps aménagés. Le rythme des programmes et des années scolaires rend souvent complexe cette adaptation au cheminement individuel qui peut paraître en décalage avec le rythme collectif de la classe. Cependant, admettre que tous les élèves n’apprennent pas à la même vitesse, c’est à la fois laisser la possibilité à certains de mieux maîtriser une notion et à d’autres de l’approfondir [3].

Des besoins matériels : la mise en place d’une perspective inclusive implique également des besoins matériels allant du plus simple et moins coûteux au plus complexe et onéreux. Ainsi, un élève dyspraxique n’aura peut-être besoin que d’un type de papier aux lignes aérées avec un système de couleur pour mieux se repérer sur la page ; le simple achat d’un dictionnaire bilingue simplifiera l’acquisition du vocabulaire pour un élève allophone. En ce sens, le développement des usages, des sources et des outils numériques est un levier de prise en compte des besoins éducatifs particuliers.

Des besoins d’adaptation des supports, des espaces de travail et des méthodes pédagogiques : répondre aux besoins spécifiques passe aussi par l’adaptation des supports qui […] peut être très variée. Le changement de la taille d’une police, la simplification d’une consigne ou la mise en place de repères visuels constituent autant d’aménagements compensatoires. Des considérations ergonomiques pourront conduire à des aménagements de l’espace qui au final seront bénéfiques à tous : moins de tables individuelles inamovibles, plus de regroupements mobiles avec mobilier adapté.

Le Cimetière marin au boléro, un commentaire du poème de Paul Valéry, Michel Guérin

Ecrit par Pierre Windecker le 20 mai 2017. dans La une, Littérature

éd. Encre marine, janvier 2017, 160 pages, 19 €

Le Cimetière marin au boléro, un commentaire du poème de Paul Valéry, Michel Guérin

Le titre doit être entendu simplement « dans la langue des peintres » : « comme Vermeer a peint La Jeune fille à la perle ou Matisse un Intérieur au violon ». Aucune superposition à chercher, donc, entre le ballet de Ravel et le poème de Valéry, aucun échange sémantique, aucun commerce de contenus. Mais seulement l’essai, par le commentaire, de « les faire entendre ensemble », de « les mettre en situation de se faire écho en nous » (p.37-38). Cet écho tout simple susurre à l’oreille que le sens, dans le poème, advient par la musique et la danse, le rythme et le mouvement.

Mais ne nous y trompons pas : la modestie du rapprochement place en réalité la barre très haut. De quoi s’agit-il en effet ?

Certes, il s’agit de suivre de sizain en sizain Le Cimetière marin comme une véritable expérience poétique. C’est-à-dire comme une expérience de vivre, mais qui ne se traverse et ne s’accomplit que dans la fabrique (la « composition » dirait Valéry) d’un dire poétique. En guise de rappel, même si ce n’est pas le sujet, il faut bien la résumer en quelques traits grossiers. Tout commence, depuis le site du cimetière marin, par un spectacle (celui de la mer et du ciel) tellement saturé d’être qu’il semble exclure le spectateur. Mais celui-ci, peu à peu, s’insinue, s’élève, gagne son altitude intérieure, lance au ciel de Midi le défi de sa propre fragilité. Mortel qui regarde et médite auprès des tombes, il lui faut repousser l’attirance morbide d’un ersatz de vie qui serait « l’immortalité ». Dans une décision soudaine, alors que la conscience, inquiète, pouvait encore hésiter à s’égaler à l’Etre dont elle est le défaut (comme on dit le défaut de la cuirasse), le corps, mon corps, court vers la mer pour y plonger. Il sait, lui, et me fait savoir qu’il vit du commerce du monde, « (fricotant) derme à derme avec la mer, échangeant sueur contre sel » (p.143).

Mais s’il ne s’agissait que d’aller chercher quelque chose qui serait censé être le sens du poème, ce ne serait rien encore, et cela se ferait évidemment sans le soutien du boléro. Ce qu’il faut, c’est autre chose : faire entendre comment les expériences du vivre, et les péripéties du sens avec, ont besoin de se caler sur l’ostinato de la cellule rythmique du poème – le sizain – et de suivre le crescendo qui l’emporte du calme du premier à l’explosion du dernier. Et pour cela, il faut que le commentaire aussi participe de la danse et du poème. Le poème, avec le boléro (son boléro ?) tapi dans un coin, est là comme une partition qu’on ne peut interpréter qu’en artiste.

Entendons-nous. L’essai de Michel Guérin ne cherche pas un instant à s’installer dans le genre poétique. On pourrait dire qu’il fait le nécessaire pour s’en préserver. Mais il commente un poème bourré de philosophèmes portés à leur incandescence sensible et poétique par un commentaire, littéraire et philosophique à la fois, qui ne cesse lui-même de poétiser au détour de chaque phrase. Et de mener la danse, d’un court chapitre au suivant (chacun commentant un sizain), entraînant le lecteur selon un rythme libre, impétueux, dans un mouvement rapide, qui insiste, opère des voltes sur lui-même et avance résolument, conjuguant la surprise avec la nécessité, jusqu’à l’éclat final.

Reflets a (re)lu : Pierre et Jean, Guy de Maupassant (Librio, Poche, 1996)

Ecrit par Gilberte Benayoun le 20 mai 2017. dans La une, Littérature

Reflets a (re)lu : Pierre et Jean, Guy de Maupassant (Librio, Poche, 1996)

Un petit tour rafraîchissant du côté de Maupassant, notre grand et bel auteur d’œuvres inoubliées, remarquables, gravées dans notre mémoire littéraire collective, avec notamment et entre autres : Une vie, Bel-Ami, Boule de suif, La Maison Tellier, Le Horla… et bien d’autres, dont ce petit roman Pierre et Jean, que Maupassant présente comme une œuvre naturaliste.

De quoi mettre en appétit, donner envie de lire ce court roman de 120 pages, et découvrir l’histoire singulière de ces deux frères, Pierre et Jean… ? Alors voilà, ça commence comme ça :

 

Chapitre I :

« Zut ! » s’écria tout à coup le père Roland qui depuis un quart d’heure demeurait immobile, les yeux fixés sur l’eau, et soulevant par moments, d’un mouvement très léger, sa ligne descendue au fond de la mer.

Mme Roland, assoupie à l’arrière du bateau, à côté de Mme Rosémilly invitée à cette partie de pêche, se réveilla, et tournant la tête vers son mari :

« Eh bien… eh bien… Gérôme ! »

Le bonhomme, furieux, répondit :

« Ça ne mord plus du tout. Depuis midi je n’ai rien pris. On ne devrait jamais pêcher qu’entre hommes ; les femmes vous font embarquer toujours trop tard ».

Ses deux fils, Pierre et Jean, qui tenaient, l’un à bâbord, l’autre à tribord, chacun une ligne enroulée à l’index, se mirent à rire en même temps et Jean répondit :

« Tu n’es pas galant pour notre invitée, papa ».

M. Roland fut confus et s’excusa :

« Je vous demande pardon, madame Rosémilly, je suis comme ça. J’invite les dames parce que j’aime me trouver avec elles, et puis, dès que je sens de l’eau sous moi, je ne pense plus qu’au poisson ».

Mme Roland s’était tout à fait réveillée et regardait d’un air attendri le large horizon de falaises et de mer. Elle murmura :

« Vous avez cependant fait une belle pêche ».

Mais son mari remuait la tête pour dire non, tout en jetant un coup d’œil bienveillant sur le panier où le poisson capturé par les trois hommes palpitait vaguement encore, avec un bruit doux d’écailles gluantes et de nageoires soulevées, d’efforts impuissants et mous, et de bâillements dans l’air mortel.

[…].

… … …

Sidonie-Gabrielle Colette

Ecrit par Stéphanie Michineau le 20 mai 2017. dans La une, Littérature

ou la réussite stupéfiante d’une jeune Provinciale française montée à la Capitale

Sidonie-Gabrielle Colette

Bio/bibliographies sur l’auteure Colette – en deux temps – dans une perspective autofictionnelle rédigées par Stéphanie Michineau

Version courte publiée par I. Grell sur le site référencé à grande audience FB : aupiction. Org (en direct de Genève)

 

« Vie de Colette. Scandale sur scandale. Puis tout bascule et elle passe au rang d’idole. Elle achève son existence de pantomimes, d’institut de beauté, de vieille lesbienne, dans une apothéose de respectabilité… Un demi-sommeil de taupe, “une ironie lucide et profonde qu’on devine, l’espace d’un éclair dans son œil” », Jean Cocteau, extrait de Passé défini, 1953

 

La Boîte à Livres, Tours, 37

éd. centre d’étude Colette

 

Si nous avons pris le parti de citer ce fragment du journal de Jean Cocteau c’est parce que non seulement il nous semble une bonne amorce à l’ascension fulgurante d’une jeune provinciale montée à Paris, mais aussi parce qu’il laisse entendre que Colette a largement contribué à l’élaboration de sa légende.

Sidonie-Gabrielle Colette est donc née le 28 janvier 1873 dans un petit village de l’Yonne, Saint-Sauveur-en Puisaye. Elle se mariera trois fois. De sa rencontre avec son premier mari, Willy, qu’elle qualifiera plus tard de « jouteur » (1), date son installation à Paris et la parution de Claudine à L’Ecole (1900) signé du seul Willy. Le livre connut un énorme succès et sera suivi de la longue série des Claudine, toujours signé Willy. Son mariage ne tarde pas « à battre de l’aile » et Colette fréquente le milieu saphique ; elle aura une liaison avec Missy, fille du duc de Morny, marquise de Belbeuf. Leur baiser échangé et le sein dévoilé par Colette sur scène lors du mimodrame de Rêve d’Egypte suscite un scandale retentissant ! En 1907, paraît La Retraite sentimentale signé « Colette Willy », et trois ans plus tard le divorce est prononcé entre elle et Willy alors que leur mésentente est de notoriété publique.

Colette se marie une seconde fois en 1912 avec l’un des rédacteurs en chef au Matin auquel elle collabore, Henry de Jouvenel. De cette union naîtra l’année suivante Bel-gazou. Bertrand, le fils d’Henry, revient dans les années 1980 (2) sur cette période et dévoile le déniaisement sensuel auquel l’initie sa belle-mère, à l’origine de livres tels que Le Blé en herbe (1923), La Fin de Chéri (1926), mais non Chéri (1920) précédant leur rencontre.

Colette suscite l’étonnement en 1922 en revenant sur son enfance dans un très beau livre intitulé La Maison de Claudine. Il est le premier d’une trilogie rassemblant La Naissance du Jour (1928) et Sido (1930). Colette, à cette occasion, parvient au rang de classique (même si c’est un classique mineur) ; dans un premier temps, elle favorise donc la lecture pseudo-autobiographique à laquelle on réduit son œuvre…

En 1935, Colette se marie pour la troisième et dernière fois avec celui qu’elle nommera « son meilleur ami », Maurice Goudeket, alors qu’elle est progressivement immobilisée par une arthrite très douloureuse à partir de 1939.

Mais alors que les quinze dernières années de sa vie sont ponctuées par une reconnaissance unanime du public et de ses pairs (Colette est présidente de l’académie Goncourt à partir du 1er octobre 1949. Les Œuvres complètes sont publiées en quinze volumes par la maison d’édition Le Fleuron, créée par Maurice Goudeket. En 1953, elle est promue au rang de grand officier de la légion d’honneur et recevra à sa mort en 1954 des obsèques nationales), elle aura tendance à rééquilibrer la part d’imaginaire qui entre dans ses livres et notamment ceux à caractère autobiographique autrefois revendiqués comme tels, laissant le champ ouvert à un éclairage nouveau pour les lecteurs « avertis » futurs dont nous espérons faire partie !

« Reflets a lu » : Le passeur de lumière

Ecrit par Gilberte Benayoun le 06 mai 2017. dans La une, Littérature

Nivard de Chassepierre maître verrier, Bernard Tirtiaux (Folio, 1995)

« Reflets a lu » : Le passeur de lumière

Ce « passeur de lumière » est la belle et émouvante histoire d’un maître-verrier du moyen-âge – l’auteur (belge et contemporain), Bernard Tirtiaux, étant lui-même maître-verrier, entre autres activités artistiques. Un livre à dévorer pour ce voyage initiatique dans un pays de lumière et pour la poésie de ses couleurs. D’une écriture fine, ciselée et bellement poétique, on ne quitte pas ce passionnant livre de presque 400 pages sans percevoir par nos yeux et tous nos sens ces multiples étincelles de lumière.

Un bonheur de lecture et de mélodies de couleurs !

 

Morceaux choisis :

« Le temps a charrié ses alluvions d’heures et de tourments depuis ce jour du mois de mai 1109 où Blanche de Chassepierre se présenta à l’atelier, accompagnée de ses deux garçons. Elle était jeune et gracieuse. Elle avait une démarche souple d’une exquise légèreté. Un châle ombrait son visage et masquait ses traits. L’artisan la reconnut lorsque l’étoffe de laine, en glissant, dévoila des cheveux d’une lumineuse blondeur.

Beauté lointaine, intimidante, Blanche de Chassepierre avait le charme de ces êtres fragiles que l’on regarde à la dérobée de peur de briser les fils de glace qui les relient au monde des anges. Irréelle, diaphane, délicate comme une aile de papillon, on ne distinguait pas chez elle ce qui était douceur ou douleur, ce qui était tendresse ou détresse. Elle parlait d’une voix minuscule, d’une voix blanche. […] ».

(…)

« Au soir du jour le plus éprouvant de sa jeune existence, Nivard traça à l’encre noire sur le revers de sa ceinture cette phrase amère qui allait diriger la marche de sa vie : Quaere Dei lumem post materiam, non gentes. Cherche la lumière de Dieu à travers la matière au mépris des humains. […] ».

(…)

« A ces moments forts de complicité, Nivard s’aperçoit qu’au-delà des différences qui les séparent, le vieux verrier et lui reçoivent les couleurs de la même manière et que leur œil est étonnamment semblable. C’est durant ce temps béni qu’il découvre que chaque couleur a non seulement ses heures de grâce, mais qu’elle a sa fonction précise dans la mélodie lumineuse. Lorsqu’on la sort de son aire, elle peut mourir ou encore casser une harmonie en équilibre.

Un jour, Nivard revient de la verrerie avec un bleu d’une profondeur extraordinaire qu’il a fabriqué au départ de l’oxyde de cobalt ramené par Soma, auquel il a joint un dérivé de manganèse. Avec Khalim Rhamir, ils promènent le ton neuf dans le verrotarium pour s’apercevoir qu’il répond à toutes les expositions et qu’il vit du matin au soir invariablement. Les deux hommes se regardent et le vieux maître constate :

– Voilà une note de base de la musique céleste, il faut à présent trouver les autres.

En 1125, le verrotarium s’achève. C’est le plus fantastique joyau de lumière érigé par l’homme. Il est doté d’un millier de teintes et, quand on se place sous la coupole, il paraît en avoir bien davantage car le même verre, selon son emplacement, multiplie ses variations subtiles. Lorsque le soleil projette sur le sol et les hommes ses éclaboussures chatoyantes, c’est d’une splendeur à couper le souffle.

Un soir faste, Nivard extrait de son four un rouge ardent, mordant, agressif, dont le pigment est à base d’or. Il tient là une seconde note parfaitement pure, mais, si la première était grave, celle-ci est aigüe. Il inscrit soigneusement la composition de son verre sur le long rouleau de parchemin où, depuis bientôt sept ans, il recueille les formules et les enseignements de son maître, puis il remet précautionneusement le précieux document dans le carquois de cuir qui le protège. Il exulte, remerciant Dieu de l’avoir comblé au-delà de ses rêves dans son art et dans sa vie.

[…] ».

 

… … …

Les limites des institutions internationales

Ecrit par Jean-François Vincent le 21 avril 2017. dans La une, Histoire, Littérature

Recension du livre de Albert Einstein/Sigmund Freud, Warum Krieg ? Ein Briefwechsel. Diogenes Verlag, Zürich 1972

Les limites des institutions internationales

De passage à Vienne pour un très bref séjour, je suis tombé, dans une librairie, sur cet étonnant petit volume de correspondance entre les deux grands hommes, et dont j’ignorais jusqu’à l’existence.

1932, l’inquiétude monte en Europe. Le parti nazi est aux portes du pouvoir en Allemagne ; les efforts, tout au long de la décade précédente, en vue d’instaurer une véritable sécurité internationale, notamment grâce à une institution régulatrice des conflits éventuels – la Société des Nations, ancêtre de l’ONU – paraissent précaires et incertains.

Einstein pose la question à son « collègue » psychiatre (ils se considèrent tous les deux comme des scientifiques) : « existe-t-il une voie, pour libérer les hommes de la fatalité de la guerre ? ». Et de justifier sa démarche auprès de l’illustre viennois : « je sais que vous avez répondu, directement ou indirectement, dans vos écrits, à toutes les questions ayant trait à ce problème pressant qui nous intéresse ».

Freud, dans le courrier en retour qu’il adresse à Einstein, commence par un historique anthropologique. Les plus forts dominent « naturellement » les plus faibles. D’où la distinction sémantique entre pouvoir (Macht) et violence coercitive (Gewalt). Le premier reposant sur la seconde : c’est par la force contraignante que s’établit le pouvoir. Le droit apparaît ainsi lorsque les faibles se coalisent pour renverser la loi – ou plutôt la non-loi – du plus fort à leur avantage.

La solution en vue de prévenir la guerre pourrait par conséquent consister en une délégation de la violence coercitive à une instance arbitrale, qui puisse effectivement en disposer, si nécessaire.

Pour ce faire, il faut que deux conditions soient réunies : que soit créée ladite instance, et que son pouvoir soit bien réel. « Maintenant, dit Freud, la société des Nations a été conçue pour être cette instance ; mais la deuxième condition – le pouvoir (Macht) – fait défaut ».

Pourquoi ?

Deux éléments manquent cruellement : la possibilité de contraindre, et l’existence de liens affectifs (Gefühlsbindungen) entre les différents membres. « Or, continue Freud, à la place des sentiments, il n’y a eu que des attitudes abstraites (ideelle Einstellungen). De la sorte, il semble bien que la tentative de substituer le pouvoir des idées (Macht der Ideen) au pouvoir réel soit condamnée à l’échec ».

Déclaration prophétique ! Pas plus le pacte de la Société des Nations du 28 juin 1919 que la Déclaration universelle des droits de l’homme, votée par l’ONU le 10 décembre 1949, ne sont parvenus à susciter un tel ralliement émotionnel créateur de liens. Freud avait vu juste. Mais alors que propose-t-il ? « La situation idéale, conclut-il, serait naturellement celle où une communauté d’hommes auraient soumis leur vie pulsionnelle à la dictature de la raison (Diktatur der Vernunft). Rien d’autre ne peut faire advenir une union – intégrale et capable de résistance – d’individus, et ce même en l’absence de liens affectifs entre eux. Cependant, selon toutes probabilités, ceci n’est vraisemblablement qu’un espoir utopique ».

Le fondateur de la psychanalyse avait parfaitement perçu l’impuissance d’un club d’états incapables d’imposer par la force une authentique coercition et reposant, non sur des affects prégnants (le patriotisme), mais bien plutôt sur des données abstraites peu motivantes effectivement : les droits de l’homme. La voie esquissée par Freud, le despotisme éclairé – l’aufgekläter Absolutismus cher à Joseph II – incompatible avec la démocratie et le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, relève, comme l’observe fort justement Freud, d’un « espoir utopique ».

Oui, Warum Krieg ? Pourquoi la guerre ? Tout simplement parce qu’il n’existe aucun moyen de l’éviter…

Reflets a (re)lu : Gens de Dublin, de James Joyce

Ecrit par Gilberte Benayoun le 21 avril 2017. dans La une, Littérature

(Editions Le Livre de Poche, 1965)

Reflets a (re)lu : Gens de Dublin, de James Joyce

C’est en pensant à la belle et monumentale œuvre de l’immense James Joyce, romancier et poète irlandais, l’un de nos plus grands écrivains du XXè siècle, auteur du déjà immense Ulysse, que j’ai choisi cette fois de « célébrer » ce justement célèbre et très beau recueil de nouvelles, Gens de Dublin, et y glaner – parmi les quinze nouvelles de ce recueil – quelques passages savoureux, et les faire découvrir ou redécouvrir aux amoureux de la littérature.

 

Morceaux choisis :

« On était presque aux vacances d’été quand je me résolus à rompre, ne fût-ce que pour un jour, cette monotonie de la vie d’école. Avec Léo Dillon et un garçon nommé Mahony, nous projetâmes une journée d’école buissonnière. La sœur de Mahony écrirait une excuse pour lui, et Léo Dillon dirait à son frère d’annoncer qu’il était malade. Nous fîmes le plan de longer la rue des Quais jusqu’aux bateaux, ensuite de traverser avec le bac, et de nous promener jusqu’au Pigeonnier.

Léo Dillon avait une peur bleue d’y rencontrer le père Butler ou tout autre du collège ; mais Mahony demanda, avec beaucoup de raison, ce que le père Butler pourrait bien faire au Pigeonnier. Nous nous rassurâmes et je menai à bien la première partie du complot, en rassemblant les douze sous de chacun des deux, leur montrant en même temps les miens. Nous étions tous vaguement émus le soir en prenant nos dernières dispositions. Nous nous serrâmes la main en riant, et Mahony dit :

– A demain matin, les copains.

Cette nuit-là je dormis mal. Le matin, j’arrivai au pont bon premier, d’autant que j’habitais le plus près. Je cachai mes livres dans les hautes herbes, près du trou aux cendres, au bout du jardin, là où jamais personne ne venait, et je me dépêchai de courir le long de la berge du canal.

Un doux soleil matinal brillait dans cette première semaine de juin. Je m’assis sur le parapet du pont, admirant mes fragiles souliers de toile que j’avais soigneusement blanchis la veille avec de la terre de pipe, et regardant les chevaux dociles qui tiraient, au bout de la colline, un tramway bondé d’ouvriers. Toutes les branches des grands arbres qui bordaient le mail s’égayaient de petites feuilles d’un vert clair, et les rayons du soleil passaient au travers pour tomber dans l’eau. La pierre du granit du pont commençait à être chaude, et je me mis à la tapoter en mesure suivant un air que j’avais en tête. Je me sentais très heureux.

[…] »

(…)

« Le crépuscule d’août gris et tiède était descendu sur la ville et un air doux et tiède, comme un rappel de l’été, soufflait dans les rues. Les rues aux volets clos pour le repos du dimanche s’emplissaient d’une foule gaiement bigarrée. Pareilles à des perles éclairées du dedans, du haut de leurs longs poteaux, les lampes à arc illuminaient le tissu mouvant des humains qui, sans cesse changeant de forme et de couleur, envoyait dans l’air gris et tiède du soir une rumeur incessante, monotone.

Deux jeunes gens descendaient la pente de Rutland Square. L’un d’eux venait de terminer un long monologue. L’autre, qui marchait sur le bord du trottoir devait parfois sauter sur la chaussée à cause de l’impolitesse de son compagnon, l’écoutait, amusé. […] ».

(…)

« Quand il fut certain que le récit était terminé, il rit silencieusement durant une bonne demi-minute. Puis il dit :

– Ça, par exemple… c’est le bouquet !

La voix paraissait exempte de toute vigueur et, pour renforcer ses paroles, il ajouta avec humour :

– Ça, c’est le bouquet, et si j’ose m’exprimer ainsi, le bouquet du bouquet.

[…] »

… … …

Reflets du temps a lu : Et tu m’as dit, Selmy Accilien

Ecrit par Jean-François Joubert le 01 avril 2017. dans La une, Littérature

(éditions du Pont de l’Europe, mars 2017)

Reflets du temps a lu : Et tu m’as dit, Selmy Accilien

Selmy Accilien est un souffle, son dernier recueil, Et tu m’as dit, est une merveille, ce que j’aime dans son écriture ce sont ses trouvailles poétiques qui chavirent le navire d’un marin, tel le vent sur une voile au portant, vous suivez sa plume d’albatros, et entrez dans un monde atroce, son île, Haïti, celle qui tremble, lui orphelin a survécu mais il transcende, ses (je vais faire un mauvais jeu de mots) mots en maux, ses maux sont des fleurs des jonquilles, des camélias, et de l’ail des Ours comme celui qui nourrit les navires, il est en guerre contre l’injustice mais sa délicatesse de plume vous laisse pantois. Ce livre est la huitième merveille du monde, pas le jardin suspendu, disparu, son quotidien est délicat, on vit pas oiseau de sa plume, lui, il tente par les Editions du Pont de l’Europe d’entrer dans la légion d’honneur du poète, mais être poète c’est inné, pas acquis, il susurre et assure ses phrases, ses tournures, sans torture, il nous délivre de nos âmes, du drame de son quotidien, vole sur la stratosphère, éclaire nos larmes, Et tu m’as dit est un collier d’ambre, une bête dans un caillou, il ne joue pas, ne jure pas, il est « Vrai », ce recueil est comme un aileron de requin, il se dévore d’un trait rose citron, commencez-le vous allez lire du beau, un être qui s’exprime en vers libre, cherchant à nous dire quoi ? Qui ? Pourquoi, non ! Selmy devient un ami, de plumeau à la chasse à la poussière d’étoiles, il est pas une fulgurance, pas un moment de mollusque dans ses textes, il est lui, s’affiche poète, et mérite ce surnom d’homme de plume, d’homme de lettres, Monsieur Accilien, laissez l’encre sécher, vous n’êtes pas larmoyant, mais flamboyant !

Reflets a (re)lu : L’Immortalité, Milan Kundera

Ecrit par Gilberte Benayoun le 25 mars 2017. dans La une, Littérature

(Gallimard, 1990, traduit du tchèque par Eva Bloch)

Reflets a (re)lu : L’Immortalité, Milan Kundera

Pour cette nouvelle récréation littéraire, une petite balade du côté de Kundera, et son Immortalité, œuvre plus que superbe, à lire ou à relire pour le plaisir littéraire, mais aussi et surtout pour la beauté de cet ouvrage puissant et inoubliable de 400 pages. C’est beau de bout en bout, et ça commence comme ça :

 

« La dame pouvait avoir soixante, soixante-cinq ans. Je la regardais de ma chaise longue, allongé face à la piscine d’un club de gymnastique au dernier étage d’un immeuble moderne d’où, par d’immenses baies vitrées, on voit Paris tout entier. J’attendais le professeur Avenarius, avec qui j’ai rendez-vous ici de temps en temps pour discuter de choses et d’autres. Mais le professeur Avenarius n’arrivait pas et je regardais la dame ; seule dans la piscine, immergée jusqu’à la taille, elle fixait le jeune maître nageur en survêtement qui, debout au-dessus d’elle, lui donnait une leçon de natation. […] Je la regardais, fasciné. Son comique poignant me captivait (…), mais quelqu’un m’adressa la parole et détourna mon attention. Peu après, quand je voulus me remettre à l’observer, la leçon était finie. Elle s’en allait en maillot le long de la piscine et quand elle eut dépassé le maître nageur de quatre à cinq mètres, elle tourna la tête vers lui, sourit, et fit un signe de la main. Mon cœur se serra. Ce sourire, ce geste, étaient d’une femme de vingt ans ! Sa main s’était envolée avec une ravissante légèreté. Comme si, par jeu, elle avait lancé à son amant un ballon multicolore. Ce sourire et ce geste étaient pleins de charme, tandis que le visage et le corps n’en avaient plus. C’était le charme d’un geste noyé dans le non-charme du corps. Mais la femme, même si elle devait savoir qu’elle n’était plus belle, l’oublia en cet instant. Par une certaine partie de nous-mêmes, nous vivons tous au-delà du temps. Peut-être ne prenons-nous conscience de notre âge qu’en certains moments exceptionnels, étant la plupart du temps des sans-âge. En tout cas, au moment où elle se retourna, sourit et fit un geste de la main au maître nageur (qui ne fut pas capable de se contenir et pouffa), de son âge elle ne savait rien. Grâce à ce geste, en l’espace d’une seconde, une essence de son charme, qui ne dépendait pas du temps, se dévoila et m’éblouit. J’étais étrangement ému. Et le mot Agnès surgit dans mon esprit. Agnès. Jamais je n’ai connu de femme portant ce nom ».

 

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