Littérature

Modiano ; Notre Nobel de littérature

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 01 novembre 2014. dans La une, Littérature

Modiano ; Notre Nobel de littérature

Patrick Modiano et moi avons sensiblement le même âge. Ce n’est pas ce qui suffit à me le rendre sympathique, bien sûr, mais à me sentir plus proche de lui que d’autres écrivains français plus jeunes ou plus vieux. Il me semble que nous avons aussi le même genre de préoccupations littéraires. Il assemble ses mots, il construit ses phrases comme moi. Enfin, je veux dire, comme je le ferais si j’étais tout à fait lui. Ça ne se voit pas forcément mais ce sont des choses qui se sentent entre confrères.

Tenez, c’est comme pour deux musiciens. Pourquoi certains peuvent faire de la musique de chambre ensemble et pas d’autres ? Parce qu’ils sentent qu’ils sont sur le même registre musical, dans la même approche du mystère de la musique. Même s’il y en a un qui joue du violon et l’autre du piano. Dans notre cas, Modiano serait au piano, ou non, plutôt au violoncelle… et moi au pipeau. Mais ce n’est pas une question d’échelle. Des affinités techniques plutôt, des connivences syntaxiques si vous préférez. Pour tout dire, si j’avais écrit autant que lui, si je m’étais astreint à n’être qu’un écrivain depuis l’âge de vingt ans au lieu de me disperser et de ne publier mon premier livre qu’à plus de cinquante ans, le jury Nobel aurait sans doute hésité entre lui et moi. Bon, peut-être pas ; je pense que les Suédois lui auraient quand même donné le prix, à lui plutôt qu’à moi.

Et d’abord, Modiano a un grand avantage sur moi : il parle très difficilement. Moi, il paraît que j’ai parlé très tard mais je me suis rattrapé depuis. Si j’avais été invité chez Pivot, j’aurais rempli mon temps de parole à bloc et mon éditeur aurait pu lancer une réédition dès le lendemain. Modiano, on se demande toujours s’il va terminer une phrase. Il fait une consommation de points de suspension, c’est fou ! Mais en fait, c’est très astucieux parce qu’on est obligé d’acheter le livre dont il est censé parler si on veut savoir justement de quoi il parle. Ce n’est pas comme ces romanciers qui vous racontent leur bouquin en s’abstenant juste de vous dire si l’héroïne finit par épouser l’homme qu’elle aime. Il suffit d’aller lire la dernière page sur la table du libraire. D’ailleurs Modiano ne parle pas de ses livres, il parle autour, en-dessous de ses livres, ou à côté, ou alors il est déjà dans le prochain. Parce qu’il ne faut pas s’y tromper, les gens qui cherchent leurs mots, surtout un écrivain qui écrit depuis plus de quarante ans, ce n’est pas parce que leur cerveau est à la traîne, au contraire : leur pensée est déjà loin, elle a pris de l’avance sur leur parole. Leur pensée marche à grands pas et pas seulement en ligne droite. Elle explore tout l’espace tandis que leur parole se fait tirer comme un enfant qui n’a que des petites jambes. Mais Modiano n’est pas un parleur, c’est un écriveur. Il nous laisse les mots sur le papier et la pensée en option si on sait lire.

Reflets des arts : Les Demeurées

Ecrit par Valérie Debieux le 01 novembre 2014. dans La une, Littérature

Jeanne Benameur : Théâtre Le Poche à Genève du 16 octobre au 2 novembre 2014

Reflets des arts : Les Demeurées

« L’innocence est belle, terrible et sauvage. L’instinct prend des couleurs poétiques et mystiques. C’est l’amour des gestes quotidiens, du simple et de l’écorchure, du labeur et du silence obtus »

Didier Carrier (metteur en scène)

 

Dans la campagne, une maison isolée. Ses habitantes, une femme, l’idiote du village, appelée « La Varienne », et sa fille, Luce. Elles vivent là, toutes les deux, confinées dans leur monde, en retrait des autres, dans le silence, à l’unisson d’un amour symbiotique :

« Elles dorment dans le même grand lit. Les planches et le matelas de crin. Et puis un maigre bouquet sec entouré d’un ruban dédoré, pendu à un clou, la tête en bas.

La petite avance la main dans l’obscurité. Elle dort contre le mur. La mère vient plus tard.

C’est quand la mère dort, seulement, que la petite avance les doigts de la main droite et sent les tiges, le ruban, les fleurs qu’il faut à peine effleurer. Les pétales en poussière ne disent pas leurs noms en s’étouffant entre pouce et index. La petite écoute et glisse dans la nuit, les doigts encore poudrés du murmure desséché ».

Coup de tonnerre dans leur quotidien, Luce est en âge d’entrer à l’école et « La Varienne » n’aura d’autre choix que celui de se séparer de son enfant. Leur vie en est bouleversée et Luce se rend ainsi à son école qui n’a qu’une classe unique.

Mademoiselle Solange, l’institutrice, va s’employer à créer un pont entre Luce et l’apprentissage du savoir :

« Dès que les paroles claires de Mademoiselle Solange menacent de pénétrer à l’intérieur d’elle, là où toute chose pourrait se comprendre, elle fuit. D’une enjambée muette, elle se niche où le plâtre du mur se délite, au coin de la grande carte de géographie, près du bureau. Entre les grains usés, presque une poussière, elle a sa place. Elle fait mur. Aucun savoir n’entrera. L’école ne l’aura pas. Elle demeure. Abrutie comme sa mère. Aimante et désolée ».

Cette pièce de théâtre ne se raconte pas, elle se vit. Le spectateur est happé par le jeu des actrices, il voit, il écoute, interloqué dès les premières secondes. L’originalité du décor ne manque pas d’interpeller non plus. Le fond sonore, omniprésent et subtil, contribue à accentuer le caractère singulier des personnages. Dans cette pièce, tout est construit autour de l’histoire, rien n’a été laissé au hasard, chaque mot compte et, au fil des minutes, le spectateur devient « La Varienne », devient « Luce », devient « Solange, l’institutrice ». Cette pièce incite à une prise de conscience sur le rôle du langage, de la communication, et de la transmission du savoir, ainsi que de l’importance du rôle joué par les mots.

Entretien avec Robert Colonna d’Istria (première partie)

Ecrit par Luce Caggini le 01 novembre 2014. dans La une, Littérature

Entretien avec Robert Colonna d’Istria (première partie)

Luce Caggini :Bonsoir Robert… Merci d’avoir accepté de vous entretenir avec moi et aussi de répondre de votre livre. Nous sommes au « Cabanon » chez Loic et Nadine, Rue Bonaparte à Ajaccio. Si vous voulez bien, faisons de cet instant de luxe un instant « sans passé sans avenir à Djélertha ».

 

Robert Colonna d’Istria : Ecoutez… avec grand plaisir, on va essayer.

 

LC :Vous avez écrit « L’Art du luxe, Court traité du luxesuivi d’un catalogue raisonné des lieux, des objets, des attitudes et des pensées y contribuant ». Un essai d’une élégante présentation sur fond noir avec une police légèrement dorée.

Dès les trois premières pages, vous donnez le tempo d’une façon assez impérative… faites… ne vous pressez pas… puis s’ensuit un pseudo adoucissement comme celui d’une musique incroyablement légère comme la neige désaccordant les cloches pour citer Hölderlin l’un de vos référents parlant de la musique de Tchaïkovski. J’ai le sentiment que votre livre désaccorde quelque chose alors qu’il est silencieux.

 

RC : C’est vous qui dites cela.

 

LC :Je le dis parce que vous ouvrez les portes de la « La Città ideale », or ce tableau de la Renaissance est muet avec une perspective magnifique, parfaite mais muette.

 

RC : C’est ce que vous avez vu, pourquoi pas ? Le silence aussi existe, c’est aussi important dans une composition musicale… c’est aussi important que les notes jouées, et l’espace qui sépare plusieurs notes participe à l’harmonie de l’ensemble… sans doute le livre vaut-il aussi par ses silences, par ce qui n’est pas dit… le silence auquel il invite, le silence qui effectivement passe un peu pour autoritaire dans les premières lignes que j’impose au lecteur… surtout ne lisez pas mon livre dans un endroit bruyant… dans le métro… au milieu de la foule (pendant que j’écoute parler Robert Colonna, je me demande si l’écrivain ne me joue pas le mouvement lent de l’opus 20 numéro 3 de Haydn…). C’est vrai que cette injonction est un clin d’œil, il a pour objet de dire au lecteur que vous entrez dans un monde un peu à part qui est mon livre, qui est cet univers livresque… comme au théâtre les trois coups qui disent voilà… le spectacle va commencer… Mesdames et Messieurs, taisez-vous… Ce spectacle est fait de jubilation… de silences (Robert Colonna parle légato entre chacune de ses paroles. Y aurait-il distance entre la voix qui pense et la main qui écrit, au final une dichotomie du temps ? J’accepte son explication très volontiers).

Le Point-phare de l’Ecriture-femme

Ecrit par Stéphanie Michineau le 25 octobre 2014. dans La une, Littérature

Le Point-phare de l’Ecriture-femme

Franç0is Le Guennec est c0nférencier à l’Université du Temps Libre en France. Le livre intitulé L’0euf sur le jet d’eau, éd du Paradis (Dép0t légal : mars 2008) s’inscrit dans un cycle p0rtant sur l’Ecriture-femme ; l’Ecriture-femme c0mme P0int-phare au c0eur de ses prér0gatives. Il est auteur mpe/Paris, Internati0nal.

C’est dans ces greniers que je me suis mis à C0lette, en me disant T0ut de même, tu devrais l’av0ir lue depuis l0ngtemps. J’ai t0ut pris, d’ab0rd les Claudine, chr0n0l0giques. Les Vrilles de la vigne, la Mais0n, Mes Apprentissages… J’y suis enc0re, Tr0is, six, neuf, et je n’en veux pas s0rtir.

 

Cadavre

J’entre dans ma chambre. C’est dans ma chambre et quand je n’y suis pas, elle devrait être vide. Mais je devine une présence et cela suffit à me faire dresser le p0il sur la peau. Quelqu’un est c0uché dans le lit, rec0uvert jusqu’aux cheveux par la c0uette. Au prix d’un eff0rt, car j’épr0uve une intense sensati0n de fr0id, je m’avance et avance la main. Je tire la c0uette à m0i.

Dans la mais0n vide, sur m0n pr0pre lit, c’est le c0rps d’une femme qui gît là, enc0re tiède des dernières minutes de s0n existence. Enc0re humide de s0n ultime t0ilette.

P0urqu0i est-il revenu ici ? L’a-t-0n aband0nné ? 0u c0mme dans les légendes de Bretagne est-il venu se plaindre aux vivants ? Et de qu0i ? c0mment le c0mprendre puisqu’il parle d’un m0nde 0ù je n’ai pas accès ? C0mment l’entendre puisqu’il ne parlera plus ? (Frenz)

 

Sciences humaines Littérature : C0nstructi0n de l’image maternelle chez

« Si je p0uvais me faire fant0me après ma vie, je n’y manquerais pas, p0ur t0n plaisir et p0ur le mien. Tu as lu aussi cette stupide hist0ire d’une m0rte qui se venge ? »

Si n0us relev0ns cet extrait de la Mais0n c’est parce qu’il rés0nne à n0s 0reilles c0mme une mise en abyme de la p0sture de C0lette face à l’image maternelle, les par0les de Sid0 révélant t0ute l’ambiguïté des liens qui les attachent l’une à l’autre et que dissimulent des sentiments filiaux qui v0nt culminants de 1922 à 136 (s0it plus de dix ans après la m0rt de sa mère).

Ainsi différentes questi0ns se p0sent à n0us : de quelle manière C0lette c0ntribue-t-elle à faç0nner le pers0nnage de Sid0 ? En qu0i peut-0n parler de c0nstructi0n v0ire de recréati0n de l’image maternelle ? Et surt0ut quels enjeux, intimes et symb0liques, ce travail d’élab0rati0n littéraire s0us-tend-t-il ?…

KI-C-KI

Ecrit par Gilberte Benayoun le 25 octobre 2014. dans La une, KI-C-KI, Littérature

KI-C-KI

Le livre dont il est question cette semaine est le tout premier roman d’un auteur d’une belle et grande œuvre littéraire, abondante et variée ; un de nos grands classiques, inoublié, inoubliable par ses romans, ses contes, ses multiples nouvelles, d’où se dégagent surtout, de sa vision personnelle du monde, réalisme et pessimisme, mais aussi et surtout une maîtrise stylistique d’une très grande beauté.

Donc, encore un de mes auteurs préférés, des plus marquants et des plus impressionnants de la littérature française, riche et abondante, du 19ème siècle.

 

Extraits :

Jeanne et le baron, bras dessus, bras dessous, visitèrent tout, sans omettre un coin ; puis ils se promenèrent lentement dans les longues avenues de peupliers, qui enfermaient ce qu’on appelait le parc. L’herbe avait poussé sous les arbres, étalant son tapis vert. Le bosquet, tout au bout, était charmant, mêlait ses petits chemins tortueux, séparés par des cloisons de feuilles. Un lièvre partit brusquement, qui fit peur à la jeune fille, puis sauta le talus et détala dans les joncs marins vers la falaise.

(…)

Jeanne regardait tout cela qui lui semblait curieux et nouveau comme un décor de théâtre.

Mais, brusquement, en tournant un mur, elle aperçut la mer, d’un bleu opaque et lisse, s’étendant à perte de vue.

Ils s’arrêtèrent, en face de la plage, à regarder. Des voiles, blanches comme des ailes d’oiseaux, passaient au large. A droite comme à gauche, la falaise énorme se dressait. Une sorte de cap arrêtait le regard d’un côté, tandis que de l’autre la ligne des côtes se prolongeait indéfiniment jusqu’à n’être plus qu’un trait insaisissable.

(…)

Une vie charmante et libre commença pour Jeanne. Elle lisait, rêvait, et vagabondait, toute seule, aux environs. Elle errait à pas lents le long des routes, l’esprit parti dans les rêves ; ou bien, elle descendait, en gambadant, les petites vallées tortueuses, dont les deux croupes portaient, comme une chape d’or, une toison de fleurs d’ajoncs. Leur odeur forte et douce, exaspérée par la chaleur, la grisait à la façon d’un vin parfumé ; et, au bruit lointain des vagues roulant sur la plage, une houle berçait son esprit.

(…)

Deleuze, les mouvements aberrants, David Lapoujade

Ecrit par Didier Bazy le 18 octobre 2014. dans Philosophie, La une, Littérature

Minuit, 2014, 300 pages, 27 €

Deleuze, les mouvements aberrants, David Lapoujade

Logiques de Deleuze

Exprimer les logiques irrationnelles des mouvements aberrants dans une sorte d’encyclopédie est, selon David Lapoujade, l’entreprise philosophique de Gilles Deleuze. Excellente idée. Rare et difficile.

Rare. On réduit trop souvent Deleuze à des types de philosophie : de l’événement, de la vie, de l’immanence, des machines abstraites, des rhizomes, des déterritorialisations, des multiplicités, etc. – pour les plus savantes. On fait pencher, sur un autre plan, Deleuze du côté du philosophique non-philosophique et inversement. C’est possible mais c’est insuffisant. « Evitons le savant comme le familier ».

Difficile. Difficile encyclopédie car les multiplicités précisément prolifèrent. Difficile de donner une définition : un mouvement aberrant échappant à la raison et même, à l’ordre des raisons.

L’important, du coup, est de coller au cœur et au corps d’un mouvement aberrant et d’en saisir les modalités internes de fonctionnement – en évitant délicatement et le jugement et l’explication extérieure (qui ne sont que des placages). Eviter le placage, privilégier le collage. Trouver la logique propre, la genèse de tel agencement plutôt que la logique dite interne (avatar encore trop dialectique de la raison).

Tous les livres de Deleuze pourraient commencer par « Logique de… » du sens, du schizo, des multiplicités, de la sensation, de l’image-cinéma, de la conception, de l’affection, de la perception, du contrôle généralisé…

Un mouvement aberrant est un mouvement « forcé » (rien à voir avec le mouvement violent d’Aristote). Un jet de pierre n’est pas forcément aberrant.

Question spino-deleuzienne : quelles sont les caractéristiques du mouvement aberrant ? Il y en a deux, toujours liées. Inexplicable et nécessaire. Et Deleuze n’a de cesse de déplier, de plier et d’exprimer les logiques des agencements nécessaires/irrationnels et pourtant têtus et factuels.

Quelques exemples de mouvements aberrants peuvent ici être évoqués.

– Bartleby, I prefer not to. Inexplicable et indispensable.

– Kafka, la logique ne résiste pas à un homme qui veut vivre.

– Bacon, les portraits d’autant plus éloquents qu’ils (se) déforment.

Reflets du temps a lu pour vous

Ecrit par Gilberte Benayoun le 18 octobre 2014. dans La une, Littérature

Reflets du temps a lu pour vous

Dans ce petit livre poétique, « Le naufrage de Rose, Au-delà des mers, on trouve un océan de questions », de Jean-François Joubert, où l’on navigue entre le rêve et le réel, où l’on côtoie espoirs et désespoirs, couleurs et noir et blanc, joie pure et tristesse intérieure, le tout sur fond de mélancolie amoureuse, amour de la mer ou amour d’une femme… on lit, on cherche, on s’interroge, et on se dit : mais qui est Rose ?…

Et comme le dit la quatrième de couverture : « [Vie réelle ou fantasmagorique, le je narrateur se transporte sur la Terre, qui est pour lui une mer à la recherche du bonheur passé, de l’Amour défunt : Le ciel sans toi ne m’éclaire plus, je nage dans une drôle d’atmosphère, fidèle à mes convictions : celles de croire que nos chemins se croiseront à nouveau. Espoir… Tout au long de ce récit, le lecteur navigue entre deux eaux : le réel, l’Histoire, le conte onirique de la petite histoire ordinaire d’un coup de foudre, instant passion, qui dégringole et rend suicidaire de l’Amour l’être abandonné (…)] », on navigue entre deux eaux…

 

Extraits :

Les étoiles partaient se coucher et l’aube pointait son nez. Un matin ordinaire où l’Ogre gommait les lampadaires de l’architecte divin, un vent léger, deux, trois Beaufort. Quelques nœuds pas coulants qui me permettaient de respirer dans cette traversée hauturière, animée de coups de sang, et de lumière surgissant du fond de l’univers. De larges couleurs envahissaient le ciel : des effets mandarine, du gris bleuté, et ce vert turquoise que j’aimais tant. Une nuit de plus, sans toi, Rose et ce souvenir de nos danses sur les flots, enfournant dans un surf de folie à sec de toile, un bout de foc puissant sous ses cinquante nœuds rougissants.

Nos rires, fatigués, ricochaient sur l’eau génétiquement croisée entre un vert de chrome et un bleu céruléen.

Une circulation de nuages passait sur mes illusions. La route était noire et le soleil absent, et les nuits si longues depuis que je n’arrivais plus à dormir. L’insomnie guidait toute ma vie, alors je marchais sans cesse afin de vaincre l’expression de cet abandon. Difficile d’être un pion dans un monde solitaire, un monde de devises et de consommation. L’almanach du marin breton ne m’aidait plus, mes rêves de navigation avaient pris l’eau. Mes pas heurtaient le sol, pas une musique dans ma tête, le silence presque vrai meublait ton absence. Je voyageais par petits mètres, un pas plus un pas traçaient ma voie, empreinte de folie, de souffrance. Blessé sans combat, je cherchais à comprendre les causes de cette chute violente, ce fossé de décadence. L’âme nue, j’avançais vers un chemin inconnu, la mort de l’amour… Des ampoules aux pieds, ivre sous la menace d’un ciel ocre jaune, mes chaussures en sang, j’allais sans sens apparent vers une fuite incertaine. J’avais peur de ne pas tenir la hauteur, d’être muet face à l’invincible et, sans vin, je tremblais.

L’obscur objet du désir antisémite

Ecrit par Jean-François Vincent le 11 octobre 2014. dans Monde, La une, Société, Littérature

Recension du livre de Daniel Sibony, L’énigme antisémite, éditions du Seuil, 2004

L’obscur objet du désir antisémite

Le livre n’est pas récent, mais le sujet demeure d’actualité : pendant les sept premiers mois de 2014, les actes antisémites ont augmenté de 91% par rapport à la même période, l’année dernière, passant de 276 à 527. Et il ne s’agit là que de ceux pour lesquels une plainte a été déposée ; la réalité dépasse certainement – et de loin – les chiffres officiels. Une énigme ?

Pour Sibony, tout d’abord, les Juifs eux-mêmes sont une énigme. « Une sorte d’entre-deux : ni vraiment « soi-même », ni vraiment « autre ». Entre-deux ! En voilà une juste définition ! Et ce n’est pas seulement entre deux cultures, la juive et la goy ; mais entre Dieu et les hommes. « L’être entre implique le rapport à l’être, le rapport entre qui nous sommes et l’être qui porte et traverse tout ce-qui-est ».

Interface entre Hashem et l’humanité, le peuple juif a une fonction de médiation : « vu le Dieu qu’ils ont apporté, les Juifs resteront des médiateurs entre le monde et Lui pour longtemps ». Ce sont des messagers, des transmetteurs, des passeurs, « c’est toujours en tant que passeurs qu’ils sont visés (et ce mot veut dire hébreu) » ajoute Sibony.

Ici se situe la première origine de l’antisémitisme : « pourquoi pas nous ? » s’écrient en chœur les goyim ! La fameuse « élection » suscite la jalousie. Erreur profonde. L’élection est certes une mise à part, mais nullement une mise à part gratuite et arbitraire : une mise à part en vue de… transmettre ! Dans leur incompréhension jalouse, les antisémites transforment ainsi l’Etre en simple avoir et Dieu en objet à posséder. « Et cet Objet, déplore Sibony, de toute évidence, est accueilli par les autres sur le plan l’avoir : “nous aussi, on veut avoir ça”. Le problème est que ça ne peut pas s’avoir ; c’est du rapport à l’être ».

Toutefois l’objet du désir des antisémites demeure obscur ; car à la fois ils le veulent et ils le rejettent : être « entre », entre l’Etre et les êtres n’est pas, en effet, si facile. Il y a dans cet « entre » une faille, une fracture schizoïde de l’identité, « un pied dans le vide », comme dit Sibony. La judéophobie s’identifie ainsi à la peur de la faille. « Ces trois sentiments, peur, haine, jalousie, sont tout sauf rationnels. Si l’on peut envier quelqu’un pour son malheur, le jalouser alors qu’il est dans la misère, en avoir peur parce qu’il est faible, c’est que cela vise autre chose. Cet “autre chose”, nous l’appelons la faille de l’être, la coupure-lien du rapport entre l’homme et l’être, coupure-lien qui s’est transmise sur un temps si long ».

Le magicien des mots

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 04 octobre 2014. dans La une, Littérature

Manoir des mélancolies, Jean-Paul Klée, Andersen éditions, septembre 2014, 110 pages, 11 €

Le magicien des mots

Si le compteur de clics ne ment pas, l’article que j’ai consacré à Jean-Paul Klée en juin 2011 a été « consulté » 2741 fois. À ces 2741 lecteurs potentiels et à tous les fidèles lecteurs de Reflets du Temps qui sont avides de découvrir quelque chose de nouveau, d’imprévu, de différent dans le ton, dans la pensée, dans le regard porté sur le monde, dans la sensibilité (comme leur magazine en ligne les y invite chaque semaine), j’ai le plaisir de signaler la parution aux éditions Andersen de Manoir des mélancolies,le dernier ouvrage du grand poète strasbourgeois.

Jean-Paul Klée, ici prosateur, y offre une cinquantaine d’instantanés d’une page et demie dont je serais bien en peine de dire laquelle est la plus émouvante, la plus profonde, la plus drôle, la plus inattendue, la plus pénétrante, la plus ingénue, la plus cocasse ou la plus incisive, la plus critique ou la plus indulgente à l’égard d’un monde dont Klée ne finit pas de pointer les aberrations et les splendeurs…

Et si ce n’était que ce regard auquel rien n’échappe, même quand il se perd dans la buée floue des nostalgies. Mais il y a cette langue unique, au confluent de l’écriture automatique, du calembour, du SMS et de l’énigmatique évanescence rimbaldienne que le poète a inventée et qui fait merveille dans ces courts récits. Ce petit recueil aussi somptueux que modeste, m’a fait aussitôt penser à Jacques Réda, qui, lui aussi, sait ciseler des récits en prose dans la langue d’un des plus grands poètes de ce temps. Je me refuse à citer un extrait, d’abord parce que le choix m’est impossible, mais surtout parce que la voix de Jean-Paul Klée, par ailleurs magnifique diseur de poésie, la sienne ou celle des autres, exige qu’on fasse silence autour d’elle. Elle ne saurait être enchâssée dans le besogneux appareil de ma maladroite recension.

Et encore ceci : l’émerveillement ressenti devant ce pur et radieux amour pour le jeune écrivain que Jean-Paul Klée a élu comme source ultime de son inspiration, l’ami Olivier Larizza qui répond à ce culte en veillant avec une piété filiale à la conservation et à l’édition de l’œuvre de son grand aîné. Il y a entre ces deux hommes éloignés dans le temps, et souvent dans l’espace, une communauté, une fraternité qui, à l’instar de l’écriture singulière de Jean-Paul Klée, semblent condenser et cristalliser l’expérience même de sa vie en marge de tous les dogmes et de tous les diktats.

Reflets des Arts Ces peintres qui écrivent

Ecrit par Johann Lefebvre le 04 octobre 2014. dans La une, Littérature

Reflets des Arts Ces peintres qui écrivent

L’écriture chez le peintre, par les notes & carnets, les notices techniques, l’autobiographie, l’essai d’esthétique, la critique d’art, la poésie, n’est pas une chose exceptionnelle, surtout à partir du XIXe siècle. Je me contenterai ici de quatre exemples, le sujet étant si vaste.

Michel-Ange (1475-1564) s’intéresse à la poésie ; il y trouve un moyen d’expression idéal qui complète avec charme sa maîtrise plastique ; nous connaissons de lui des sonnets fort bien faits qui ont l’amour pour thème principal. L’amour des êtres humains, ainsi que l’amour de Dieu, l’amour de la beauté. Il est remarquable de lire, chez ce génie de la peinture et de la sculpture, un aveu implacable qui place l’écriture comme supérieure à la technique plastique : il s’agit d’un sonnet dédié à Giorgio Vasari (1) où s’adressant à ce dernier, Michel-Ange écrit :

 

Si par la vertu de votre pinceau et de vos couleurs

vous avez fait de l’art l’égal de la nature,

si même de celle-ci vous avez amoindri la valeur

en nous rendant plus belles encore ses beautés,

 

maintenant que votre savante main vous conduit

à plus noble travail qui est celui d’écrire,

ce qui vous manquait, ce pouvoir de donner la vie,

en le lui ravissant, vous achevez de ruiner son prix.

 

Michel-Ange attribue à l’écriture un pouvoir de transformation, d’évocation, si ce n’est de travestissement, que ne possède pas la peinture, cette dernière exigeant, du moins à son époque, une fidèle reconstitution de la réalité et qui ne permet pas de sous-(en)tendre l’intimité de certaines idées, émotions ou sensations, même si l’on imagine facilement que, dans son cas, le dessin du corps masculin, ou sa sculpture, peuvent lui permettre de transcender, sublimer son homosexualité. Quoi qu’il en soit, ses magnifiques écrits gorgés d’amour ont eu un succès certain du vivant de leur auteur, même si pas tous publiés. Il faut savoir qu’après sa mort, ses textes – plus de trois cents poèmes, sonnets, madrigaux – sont récupérés par son petit-neveu (Michel-Ange le Jeune) qui, malheureusement, les adapte et les corrige à son goût, pour dissimuler l’orientation amoureuse de son grand-oncle, en particulier à l’endroit de Tommaso dei Cavalieri, de vingt-quatre ans plus jeune que lui. Cette version maquillée, ou tronquée, de l’œuvre littéraire de Michel-Ange, paraît en 1623. Il faut attendre le XVIIIe siècle pour que les originaux soient finalement redécouverts et publiés dans leur intégralité originelle.

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