Littérature

Le Théâtre charivari ou Le Théâtre de bruits accompagné de désordres

Ecrit par Didier Ayres le 09 janvier 2016. dans La une, Littérature

à propos de James Joyce fuit…, Catherine Gil Alcala, éd. La Maison Brûlée, décembre 2015, 13 €

Le Théâtre charivari ou Le Théâtre de bruits accompagné de désordres

HOMERE MARMONNANT

Il y a là l’Iliade pourrait-on dire, une véritable épopée, gens de tous bords, des quatre coins de l’univers !

Et tous se haïssent !

Machinations… acrimonies interpersonnelles… sempiternelles guerres d’érudits, joutes poétiques !

J’aime lire le théâtre contemporain, car j’y vois surgir au détour de voies peu ordinaires, et défendues par des maisons d’éditions courageuses, les formes vives et nouvelles d’une théâtralité qui s’affranchit de la littéralité convenue des avatars du théâtre naturaliste – qui est mort il y a déjà longtemps en Allemagne, par exemple. Ici, donc, par devers les enjeux dramatiques, on côtoie l’énigme fiévreuse du langage, le langage pur pris en des tentatives radicales. Peut-être d’ailleurs, est-ce l’héritage de Valère Novarina que je retrouve dans ce texte de Catherine Gil Alcala, et ainsi dès les premières didascalies de sa pièce où elle énumère les noms de ses personnages à la manière dont sont énoncées des listes de noms de la Chair de l’homme, pièce justement de Novarina.

Toujours est-il, que la pièce est construite autour de douze scènes (douze heures, un douze symbolique… ?) qui réunissent dans un désordre apparent : Arthur Rimbaud, le Chœur polyphonique des voix intérieures, l’Hypomane dépensière, Henri Michaux, James Joyce, le Médecin halluciné, le Circoncis vierge, etc. C’est dire ce charivari que rend possible ce théâtre, qui m’a beaucoup enthousiasmé, et avec lequel j’ai passé une heure de lecture au milieu d’une expérience de langue peu ordinaire. Oui, un travail du langage, comme un travail de forge, mais aussi avec finesse, comme un théâtre de souffleur de verre. Jeux de mots, situations cocasses ou bizarres, allitérations volontaires et marquées, toute cette musicalité dont le théâtre a besoin.

Puanteur d’inanition des populations, faisceaux d’affres hilares anéantissant des listes d’élites sémites, des cadavres sur l’arête amarante des lames !

Telles quelques strophes d’une poésie épique, où l’on rencontre l’altérité du monde. On pourrait rapprocher cette tentative de celle d’Agnès Varda qui exposait chez Nathalie Obadia une table de dissection où se rencontraient un parapluie et une machine à coudre, allusion tautologique à Lautréamont. Ici, dans cette pièce joyeuse et profonde, picaresque, truculente – Rabelais ou Brecht ensemble confondus, ce qui est un tour difficile et audacieux – on n’hésite pas à feuilleter en soi ses connaissances des arts plastiques ou de l’art des images, juste à l’évocation de l’argent dans la scène 9, ou Lui, personnage, jette le mot « argent » comme le fait l’Emma Bovary de Sokourov.

Et puis comment ne pas évoquer Jarry qui est revenu de manière lancinante au cours de ma lecture.

AU FEU ! AU FEU !

Dans la confusion générale, ruinée sous l’hécatombe stridente des huées !

Innocente unie à l’acte de tuer !

Répudiant ses maris dans les tombes d’Hécate, une actrice sous une fausse identité se trisse dans des trains aux itinéraires de fuite, poursuivie par toutes les polices !

ou encore

HENRY MILLER

Jésuites épais aux paresses rebelles, de mauvais rêves oppressés, des bals de blattes écœurantes qui trouent les ovaires des amantes demeurées du peuple des culs percés…

C’est à une invention continue que nous convie James Joyce fuit…, invention qui résonne à mes yeux magnifiquement au sein de ce très vieux débat des Anciens et des Modernes qui hante notre littérature – et aussi les autres arts – depuis si longtemps, sachant que ma nature me pousse vers les Anciens. Et peut-être ce texte est-il à rattacher à une tradition française qui irait de Villon à Jarry, en passant par Ionesco ; mais c’est déjà trop dire, car il faut lire ce théâtre, et espérer une production bien diffusée pour se rendre compte de ce à quoi le théâtre de Catherine Gil Alcala est redevable. Pour moi, c’est une réussite.

HENRI MICHAUX

Mondanités des hommes morts, dialogues tempétueux ou duels de monologues tempérant les tueries !

HOMERE MARMONNANT

Le temps opère, florissant, les laitues rient…

HERMANN MELVILLE

Madame, vous êtes carminée comme un cul de babouine ! à moins que vous ne me fassiez penser à une écrevisse ébouillantée !

HABITANTE DE MARS

C’est vous qui êtes bouillant, vous dégorgez de sueur, veau marin, gastéropode visqueux, pénis turgescent ! Quelle honte !

L’hiver en poésie

Ecrit par Gilberte Benayoun le 19 décembre 2015. dans La une, Littérature

L’hiver en poésie

Pour que cette bien triste année 2015 se termine en gaieté, en poésie, et en espoir de temps meilleurs, j’ai choisi pour Reflets du Temps d’honorer et de fêter l’hiver en douceur et bien au chaud des jolis mots de trois de nos grands poètes de tous les temps : Alfred de Musset, Anna de Noailles, Arthur Rimbaud. En y ajoutant un quatrième, un autre Arthur… « moins célèbre, moins connu », mais déjà inspiré par les « saisons » (pour un devoir de français) : Arthur Chagny, mon petit-fils (en classe de Seconde), avec sa permission. Merci Arthur !

 

Alfred de Musset : Que j’aime le premier frisson d’hiver…

 

Que j’aime le premier frisson d’hiver ! le chaume,

Sous le pied du chasseur, refusant de ployer !

Quand vient la pie aux champs que le foin vert embaume,

Au fond du vieux château s’éveille le foyer ;

C’est le temps de la ville. – Oh ! lorsque l’an dernier,

J’y revins, que je vis ce bon Louvre et son dôme,

Paris et sa fumée, et tout ce beau royaume

(J’entends encore au vent les postillons crier),

Que j’aimais ce temps gris, ces passants, et la Seine

Sous ses mille falots assise en souveraine !

J’allais revoir l’hiver. – Et toi, ma vie, et toi !

Oh ! dans tes longs regards j’allais tremper mon âme ;

Je saluais tes murs. – Car, qui m’eût dit, madame,

Que votre cœur si tôt avait changé pour moi ?

REFLETS DES ARTS Petite visite de Valéry

Ecrit par Johann Lefebvre le 12 décembre 2015. dans La une, Littérature

REFLETS DES ARTS  Petite visite de Valéry

À l'origine j'avais envisagé de faire une présentation du symbolisme, dans sa dimension aussi bien littéraire que plastique, en passant par son étrangeté théâtrale, mais je me suis aperçu que revenait sans cesse, plus que d’habitude, un personnage, ou simplement sa dense présence, à chaque fois me détournant du propos premier par de fortes tentations digressives, par des rebonds et des correspondances plus ou moins amples. Paul Valéry, sur qui je m’étais déjà appuyé dans cette chronique à l'occasion d'un texte consacré à Degas, est l'une des plus grandes curiosités littéraire de ces 150 dernières années.

Né un siècle avant moi, « dans un port de moyenne importance, établi au fond d'un golfe » (Sète, que l'on écrivait encore Cette à l'époque), il entre dans l'expérience littéraire à l'adolescence en écrivant des poèmes, des nouvelles, des pièces de théâtre. Très vite, influencé par quelques lectures ― Poe via Baudelaire, Rimbaud, Huysmans, Mallarmé ―, il perçoit le pouvoir de l'esprit, capable de faire apparaître l'être à la force de l'idée, ce qui lui donnera, tout au long de sa vie, cette image de l'écrivain hyper cérébral, capable de prendre de considérables distances avec les émotions. A seize ans (in « Solitude ») :

 

Car mon esprit, avec un Art toujours nouveau,

Sait s'illusionner ― quand un désir l'irrite.

L'hallucination merveilleuse l'habite,

Et je jouis sans fin de mon propre Cerveau...

 

Toute la vie de l'auteur, d'abord poète, est balisée de nœuds critiques liés aux émotions, à l'intimité, mais qui sont évacués de l'écriture en tant qu'éléments narratifs. Très sensible justement, angoissé bien plus qu’anxieux, il se bat avec les émotions et les sentiments, les dévient de leurs circuits habituels, par l’art de la sublimation littéraire, strictement intellectualisée, par des mécanismes de défenses comme la conversion somatique (la douleur physique). Valéry relègue tout à l'abri de l'Idée et de ce fait s'inscrit dans le mouvement qui a son âge, le symbolisme. Aussi, la nuit d'orage à Gênes, en octobre 1892, dite "Nuit de Gênes" et durant laquelle l'écrivain a vécu une grave crise existentielle, est analysée par lui non seulement de nombreuses années après (1934) mais semble avoir été enveloppée dans une bulle symbolique qui lui donne une charge probablement bien plus importante qu'elle n'a été réellement : Valéry décrit cette nuit comme une rupture, une renaissance décisive qui aurait éclairé une multitude de choix, dont celui de renoncer à une carrière littéraire, alors que ce choix, très probablement, si l'on en croit ses échanges épistolaires, le travaillait depuis plus d'un an, et se dessinait déjà dans son intérêt pour les mathématiques. Il écrit : « Il s’agissait d’immoler toutes mes premières idées ou idoles, et de rompre avec un moi qui ne savait pas pouvoir ce qu'il voulait ; ni vouloir ce qu'il pouvait. (1) » Il est utile de préciser aussi que sa rencontre avec Mallarmé, qui remonte à l'automne 1889, chargée d'émotion, est colorée d'une espèce de déception que Valéry ne dévoile pas, une déception davantage à l'endroit de l'homme Mallarmé qu'à l'écrivain, homme sûrement un peu hautain vis-à-vis de ses thuriféraires et disciples ; déception première, pourtant, qui n’empêchera pas les deux hommes de se lier d’amitié. Valéry veut s'éloigner de l'écriture, mais ne renonce en fait que d'abord à la poésie (à laquelle il reviendra pendant la première guerre mondiale) et produit quand même, entrant dans la carrière si je puis dire, les deux excellents ouvrages que sont « Introduction à la méthode de Léonard de Vinci » (1895) et « La Soirée avec monsieur Teste », l’année suivante. S’il véhicule lui-même une image assez austère et sèche, solitaire, assez fixe ― comme son habitude dès l’aurore de noircir ses Carnets -, il n’en demeure pas moins un être sociable et visible que l’on croise dans les salons et aux spectacles. Il participe, à l’époque où il travaille pour Havas en tant que secrétaire d’Édouard Lebey, à la campagne anti-Dreyfus, demeurant très modéré au milieu de quelques sévères antisémites auxquels il ne peut être naturellement assimilé, mais quitte très vite toutes les arènes politiques et, hormis dans l’entre-deux-guerres ― après avoir eu des positions très critiques à l’égard du pacifisme durant la Grande Guerre ― où il prend place au sein du Comité National Français de Coopération Intellectuelle créée par la SdN, destiné à faire passer la nécessité de la paix par la parole des intellectuels, Valéry restera toujours à distance, encore la distance, des engagements militants, au sens strictement politique, ou de fortes émotions sont susceptibles de parasiter la sphère cérébrale…

Comment il ne faut pas écrire, Antoine Albalat

Ecrit par Didier Bazy le 12 décembre 2015. dans La une, Littérature

édition établie par Yannis Constantinidès, Fayard 1001 nuits, septembre 2015, 128 pages, 4 €

Comment il ne faut pas écrire, Antoine Albalat

Si NE et PAS sont ici barrés dans le titre, ce n’est pas un effet de style. Ce n’est pas non plus du Le Clézio ou du Derrida. Cela désigne tout simplement et très directement la nature de l’ouvrage. De l’original centenaire sans barres, Y. Constantinidès extrait le positif et biffe le négatif. C’est bien beau de savoir comment il ne faut pas, c’est mieux de savoir comment il faut. Ecrire. Créer ?

D’abord lire. Lire et relire jusqu’à ce que l’écriture s’ensuive. Ou ne s’ensuive pas. Si possible et si nécessaire. Et se hisser sur les épaules des géants. Ce n’est pas forcément une affaire de quantité. Albalat osa user d’Oscar Wilde pour saisir Flaubert : « L’oreille est vraiment le seul sens auquel, du point de vue de l’art pur, la littérature devrait chercher à plaire et dont le plaisir devrait être la règle ». L’essentiel serait que des voix intérieures sourdent. Relire à voix haute. Ainsi les litanies de Péguy, à voix hautes. Fantômes intemporels.

Ensuite apprendre. Pour Albalat, l’écriture s’enseigne. Yannis Constantinidès l’écrit clairement : « Or, l’écriture, si elle s’enseigne belle et bien, ne s’improvise guère. Pour paraître fluide et naturelle, elle réclame un travail acharné, proche de l’ascèse ». Concentration et ratures. Production et sélection. Exigence et effort. Apprendre à désécrire. Oui, désécrire est sans doute sculpter la première pierre. Pas le premier pas, la première pierre. Le vrai poète accumule les premières pierres. Le romancier tente l’édifice. Flaubert s’est acharné sur les deux. Et de trois avec le gueuloir.

C’est déjà pas mal même si, à Flaubert, Albalat ajoute des bémols – limites du critique : « Le seul défaut de Flaubert, c’est que chez lui le travail se sent. Il a de la raideur, le bois craque, tout est calculé, à la virgule près… »

Albalat savait de quoi il parlait lui qui commit des romans qui n’ont pas supporté le temps. A-t-il relu et relu ce qu’il a écrit ? A-t-il puisé son autorité dans ses faiblesses ? Le début de la modestie. Mais la modestie ne suffit pas. Bien des sacrifices et des renoncements sont nécessaires. Ascèse concrète.

Nous ne suivrons pas Albalat dans son clivage littérature/philosophie. Mais son propos était, salutaire, de chasser l’abscons, dans les mots et dans les idées. « La simplicité et le naturel ont toujours été les deux qualités indispensables du style, mais ce serait une erreur de croire qu’on peut être à la fois simple et naturel sans effort… ».

Albalat invente peu. Ce n’est pas le rôle du critique. Or le critique écrit. A-t-il appris ? Ici, le critique parfait, serait contraint au silence. Et ce silence, second, hurle. Comme une toile de Bacon. Comme une musique de Cage. Comme un poème de Celan.

Le nom des livres

Ecrit par Johann Lefebvre le 05 décembre 2015. dans La une, Littérature

Le nom des livres

L’éternité c’est sans temps, le rêve, mieux que cent ans de solitude. Quoi ? l’éternité. Les premiers hommes dans la Lune, que d’aucuns ont pris pour un chapitre de l’histoire comique des États et Empires de la Lune et du Soleil, d’autres pour la réalisation des recherches par la lumière naturelle, n’ont finalement prolongé que le voyage en Orient des hommes illustres et, durant la vingt-cinquième heure qui a suivi les mille et une nuits, ont pensé à la condition humaine et auraient voulu, durant les nuits d’octobre et les chasses de novembre, vivre les japoneries d’automne, ou, sous la lumière d’août, découvrir les palmiers sauvages et les feuilles d’herbe au-dessous du volcan, le lys dans la vallée, le blé en herbe, le dahlia noir au cœur des ténèbres, les fleurs du mal. L’été finit sous les tilleuls dans les beaux quartiers.

Mais le meilleur des mondes ne se trouve jamais nulle part, même écrit sur la porte, même si un coup de dés jamais n’abolira le hasard ; que ce soient le monde du silence, le rivage des Syrtes, l’île au trésor, la montagne magique, le jardin des plantes, le bleu du ciel, espèces d’espaces… Nous en pressentons l’existence avec un pas vers la mer, en attendant Godot sous de tristes tropiques, nous en ramassons les particules élémentaires dans le désert des Tartares ou lors d’un voyage au bout de la nuit. C’est beau une ville la nuit, c’est comme la promesse de l’aube… Le roi dort dans les caves du Vatican depuis 1793. Le meilleur des mondes, nous en trouvons quelques traces dans le travail et l’usure, dans le fond du problème, tant la beauté tôt vouée à se défaire déchire la chair et le sang, nous en recueillons les échos dans de nombreux documents : dans le journal d’un fou écrit peu de temps après la métamorphose des dieux, 1984, inspiré par la muse du département et avant le grand sommeil qui contamina l’être et le néant ; évidemment dans les entretiens sur la pluralité des mondes et les carnets du sous-sol, lesquels ont confirmé l’existence des vrayes et des fausses idées contre ce qu’enseigne l’auteur de la recherche de la vérité à propos de la société du spectacle ; dans les annales où, tacite, la gloire de l’Empire est exprimée par le silence et la joie, nous rappelant que la puissance des ténèbres se loge souvent derrière la baignoire, poussière du temps, à condition, bien entendu, qu’il n’y ait pas un cheval dans la salle de bains ; dans la Loi aussi, simplement, écrite par les grandes familles en mal d’amour pour que l’ordre du contrat social remplace les feux de la colère, l’état sauvage et les carnets du bon dieu ; et dans les confessions de l’âme enchantée, les chroniques martiennes.

Le meilleur des mondes est comme le petit matin ou le bel été, c’est comme être à l’ombre des jeunes filles en fleurs ou sur l’herbe rouge, ou si vous préférez comme un portrait de groupe avec dame, bref c’est avoir la vie devant soi comme un drôle de jeu. Cet idéal nous guide tous vers les clefs de la mort mais par les grands chemins, nous incite à bourlinguer sur la route comme Don Quichotte, à oser les paradis artificiels où les dames galantes nous invitent à la promenade au phare, rue de la sardine, jusqu’à en oublier le nom de la rose. Nous sommes avides de cette liberté, une vie, l’insoutenable légèreté de l’être et puis nous rencontrons l’amour monstre : c’est soit une saison en enfer, soit la bohème galante, guerre et paix, mais ce sont toujours les mots qui l’emportent sur l’écume des jours et la nuit des temps, avec leurs histoires extraordinaires, contes de la folie ordinaire. L’amour est la divine comédie, le festin nu de l’éducation sentimentale, l’interprétation des rêves ; amants et fils en connaissent un rayon sur les liaisons dangereuses avec les belles endormies faisant miroiter non seulement de grandes espérances pour des vies minuscules perdues dans le labyrinthe de la solitude mais aussi l’éclat fatal qu’ont les bijoux indiscrets pour le joueur de triangle. « Oh… » Le sentiment tragique de la vie nous mène parfois à la confusion des sentiments – la liberté ou l’amour – mais il reste l’apanage de l’homme révolté, obligé à la conjuration des imbéciles, dont le métier de vivre et le gai savoir sont sans cesse attaqués à rebours par les racines du mal, le joueur d’échecs et mon chien stupide, plus rarement par le loup des steppes.

Les mots et les choses encombrent le monde de l’homme mais ne sont pas encore des illusions perdues sur les cimes du désespoir. L’espoir, loin de la foule déchaînée – les figurants de la mort et les voleurs de beauté – et de la fausseté des vertus humaines, est poussé par les voix intérieures, les contemplations, sur la voie royale, ravivé parfois par la lettre d’une inconnue, belle du seigneur, qui est la douceur de vivre, dont les paroles transparentes et le bestiaire sentimental ne sont que les choses de la vie. Le reste est silence.

« Mauvais fils, Raphaële Frier »

Ecrit par Myriam Bendhif Syllas le 05 décembre 2015. dans La une, Littérature

Aux éditions Talents hauts.

« Mauvais fils, Raphaële Frier »

Les éditions Talents Hauts s’engagent à défendre des valeurs d’égalité, de liberté et en particulier, le droit de chacun et chacune à être qui il/elle est, dans ses particularités, ses différences. Ce roman en est un nouvel exemple. Fort, incisif et sans fioritures, comme les autres titres de la collection Ego. Mauvais fils relate comment un jeune homme nié dans ce qu’il est par ses parents, parvient à s’extraire de cette gangue familiale pour faire éclore l’homme qu’il est profondément.

Ghislain se laisse lentement couler, il ne va plus que rarement au lycée, hantant les parcs et se réfugiant dans la fumette. Ses parents forment un couple à la dérive qui ne se supporte plus mais reste viscéralement uni.

« Ça gueule derrière ma porte. Mon père dans son rôle de looser, plus de boulot depuis six mois, conquis par le règne de l’immobilité, télécommande en main, tout va bien… Ma mère, furax, crevée de sa journée à gratter des papiers, elle voudrait la jeter par la fenêtre, la télécommande. La broyer dans son mixer et la liquider dans le vide-ordures ».

Ghislain a peur de qui il est, il a peur d’accabler ses parents, de ne pas être « digne » d’eux. Il ne veut pas leur faire porter la responsabilité de cette erreur de parcours, de cette mauvaise voie. Il aime les garçons et ne sait pas quoi y faire.

« Chaque jour, je le tais en espérant que mes pensées prendront le bon chemin. En priant pour que mes mauvaises idées finissent par me lâcher. […]

Sauf que le temps passe et que je continue à m’endormir en rêvant de Mounir ».

Ses parents passent à côté ou refusent de voir la vérité. Ils réclament de rencontrer ses petites amies et surtout son père se met en tête de transmettre des connaissances pratiques à son fils. Un vrai métier, un truc manuel, un truc d’homme. Voilà Ghislain transformé en apprenti électricien, au diable le lycée. L’adolescent accepte parce qu’il voit bien que ça redonne vie à son père, que ce dernier retrouve ainsi un but chaque jour et qu’en plus, il a la satisfaction de s’occuper de son fils. Cet apparent équilibre permet au jeune homme de se risquer vers les autres et d’entrer pour la première fois dans un bar gay. Moment initiatique, libération. Mais les soirées et les nuits s’enchaînent et bientôt la transgression n’est plus qu’oubli de soi et dégoût pour celui qui aspire à autre chose qu’à une rencontre des corps. Ghislain cherche en vain « l’âme-sœur » ou plutôt « l’esprit-frère ».

Reflets du temps a lu : « Bohème »

Ecrit par Gilberte Benayoun le 28 novembre 2015. dans La une, Littérature

Olivier Steiner, Gallimard, 2012

Reflets du temps a lu : « Bohème »

Quel joli mot « Bohème » pour ce roman littéraire, épistolaire !

Il faut de toute urgence lire ce très beau livre d’Olivier Steiner. On ne s’en remet pas de si tôt. On ne s’en remettra peut-être pas. Ou jamais. C’est beau. C’est immense. C’est absolu. Ça ne s’oublie pas ce genre de roman. C’est inoubliable. C’est grand, c’est fort, c’est troublant, et c’est passionnant !

 

Quatrième de couverture :

On nous dit que l’amour rend aveugle. On nous dit que le romantisme est mort, que le discours amoureux est mièvre, que la passion, c’est de l’hystérie. Je dis qu’il n’y a rien de plus faux et de plus mensonger. Aimer, c’est connaître. L’amour ouvre les yeux, il est connaissance. Ce livre n’est pas la transcription ou la narration d’une histoire d’amour que j’aurais vécue dans ma vie, il est tout entier et à lui seul cette histoire d’amour.

 

Extraits :

Je crois qu’il n’y a pas d’idées, pas de thème, de sujet, d’objet, d’espace privé, ça n’existe pas. il n’y a que des personnes et des choses, des faits, des grands et petits, il y a vous, il y a moi, de la vie qui passe au travers, nos actes, qui irriguent tout, discrètement, des regards, des gestes, des intentions à travers le tamis des petits riens si petits qu’on ne peut rien en dire. Vous me comprenez ? J’aime vous écrire ! Et cela est si soudain ! Il y a dix jours vous n’étiez qu’un nom célèbre parmi tant d’autres et voilà qu’aujourd’hui je vous parle et je vous dis que je vous aime. Je suis transporté. Vous savez quoi ? Il est 14 heures, je vais fermer le magasin pour la pause déjeuner et je me dis qu’on ne parle jamais assez d’amour et qu’il n’y a qu’une solution : « Etre romantique et cela sans retenue ». A ce soir. Jérôme.

(…)

Très cher vous, par quoi commencer ? Quand je veux vous répondre, mes pensées se bousculent, alors je relis vos mails. Je crois que je sais très bien quoi vous dire, mais encore une fois, trop de choses à nouveau, en même temps.

Le millefeuille identitaire d’Alain Minc

Ecrit par Jean-François Vincent le 14 novembre 2015. dans La une, Littérature

Recension/commentaire du livre d’Alain Minc, Un Français de tant de souches, Paris, Grasset, 2015.

Le millefeuille identitaire d’Alain Minc

Qui ne connaît Alain Minc ? Énarque « pantouflard », Président de la Sanef, grande société autoroutière, membre de multiples conseils d’administration, conseiller officieux de Nicolas Sarkozy, auteur – contesté – de plusieurs essais (accusations de plagiat), obligé de quitter Le Monde, qu’il présidait, suite à une bronca de la Société des rédacteurs, le jugeant inféodé au pouvoir en place. Personnage controversé donc, incarnation pour la gauche du néo-libéralisme, il vient de mettre son grain de sel dans le débat sur l’« identité » : la sienne est plurielle, « je est autre », comme aurait dit Rimbaud.

« Bricolage identitaire », écrit, moins poétiquement, Minc. Alors, de quelles identités s’agit-il ? Sa filiation communiste, tout d’abord. Son père fit inscrire sur sa tombe : « ancien résistant M.O.I ». Les M.O.I, ces « étrangers » combattant l’occupant nazi. Bien qu’étant passé du côté d’un capitalisme décomplexé, Minc n’a jamais renié cette fibre idéaliste de sa famille : « je n’ai jamais fait mien le parallèle de François Furet, dans Le passé d’une illusion, entre communisme et nazisme (…) le communiste de base était un « type bien », pénétré de bons sentiments ; le membre du parti nazi était dévoré par de bas instincts ».

Son père avait, depuis longtemps, rejeté le Judaïsme de son enfance, allant jusqu’à manger du jambon, par bravade, un jour de Yom Kippour (à la manière d’un Isaac Deutscher, l’auteur du Juif non juif). Alain Minc se pavane pareillement, « ne me lassant pas de me présenter comme “le plus mauvais Juif de Paris” ». Sa judéité pourtant, il la revendique, d’une certaine manière, pourfendant ceux – il y en eut deux (Jacques Chapsal, directeur de Sciences Po et Hubert Beuve Mery, du Monde) – qui le qualifièrent, de façon paradoxalement élogieuse, d’« israélite » : ils entendaient le féliciter, qui d’être le premier Juif à sortir major de sa promotion, qui de devenir le premier président juif de la société des lecteurs du Monde. Minc n’aime pas le Judaïsme, « religion asphyxiante », il ne sait d’ailleurs pas, au juste, ce qu’elle est : « c’est tout le mystère du Judaïsme : une réalité qui n’est ni une confession, ni une race, ni culture ». Pourtant, il en parle comme d’une quasi nationalité, un peu comme on en parlait dans l’Autriche-Hongrie. Dans son école primaire, « breton, auvergnat, républicain espagnol, juif polonais, chacun s’y fondait avec aisance et n’avait plus à se préoccuper de ses racines ». Ah bon ? On est juif, comme on est breton, auvergnat ou espagnol ? A partir du moment où la judéité a un caractère « national » (surtout depuis la création de l’État d’Israël) se pose donc la question – très antisémite – de la « double appartenance »… Minc ne l’élude pas : « accessoirement mauvais Juif, essentiellement bon Français : tel est mon choix (…) une règle s’impose aux Français juifs vis-à-vis d’Israël : ce qui est français est essentiel ; ce qui vient d’Israël vient par surcroît ». Et d’en rajouter encore : « convaincu que les Gaulois n’étaient pas mes ancêtres, j’ai adoré croire néanmoins qu’ils l’étaient ». Bref, Alain Minc proclame : « je suis un assimilé pur et parfait ».

Où donc est passé le Troisième Homme de Camus ?

Ecrit par Luce Caggini le 14 novembre 2015. dans La une, Ecrits, Littérature

Où donc est passé le Troisième Homme de Camus ?

– Bénédiction d’un ciel amusé de la modernité émise par un au­teur oranais pour montrer un monde réaliste empreint du génie du christianisme en dehors du miroir munificent de la magie méditerranéenne.

Après Kamel Daoud, il faudra une autre guerre de la parole pour montrer à nouveau comment une même invention peut puiser impérialement immensément dans l’âme humaine un don de transposition imputant un élan de mort intentionnelle ou biaisant un geste de « roumi » prévenant une montée de racisme tout en étant mentalement monumentalement magistralement ingénieuse­ment ingénument pris en flagrant défaut de misère humaine.

Intentionnellement, c’est en oranaise née en Algérie française ve­nue en métropole pour la première fois à quinze ans, avec étonne­ment et peu de joie, que j’écris cette partition arabe (valable seulement si Kamel Daoud me le permet), prémisse d’une pensée géométriquement opposée redisant avec émotion le passage amoureux du plus bel empoisonnement, dû au soleil, au plus dan­gereux péril, je veux parler de la grisaille parisienne.

– Mener un marin en ballade sur un radeau ondoyant entre trois réalités mi­teuses réglées par avance, périr dans un accident de voiture me­nant un auteur rigoureusement nu et rasé de près mi­roitant dans les eaux algériennes fut le coup de malentendu le plus rude d’une carrière tondue de près par un Dieu pas très regardant sur le ­cœur d’un homme blessé par le volant d’une Facel Véga.

Même mort le troisième homme eut l’art de parler sans émettre un son surtout quand l’aumônier eut un geste plein de larmes.

Dès qu’il disparut, à mon grand étonnement, emportant dans sa soutane les cris de son pardon, je le sentis délivré de son crime.

Le jeu était en fin de course.

Des amis inconnus (9)

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 14 novembre 2015. dans La une, Ecrits, Littérature

Des amis inconnus (9)

Avec ce numéro, notre rituelle rencontre avec l'univers de Proust, visité par Bernard Pechon-Pignero, s'achève.

Cela fut un bien agréable moment ; une rencontre intime, feutrée comme un livre qui s'ouvre chaque semaine à la même heure.  Mais, plus qu'agréable, moment savant, sans en avoir l'air, à la portée de chacun, comme sait le faire Maître Pechon.  Plus que simplement savant, ou banalement érudit ; voyage profond, croisant le récit historique et le récit mieux qu'imaginaire, «  imaginant », de nature à toucher, «  ceux qui ont leur Proust sur le bout de la mémoire ; ceux qui, demeurés sur la rive, ainsi tenteront la traversée ». Ce qu'ont compris, du reste, les plus grands spécialistes ; ainsi de l'approbation  de Jean-Yves Tadié, professeur émérite à la Sorbonne...

Reflets du Temps a été honoré de ces 9 semaines en Proustie ! Merci encore à celui qui nous a offert ce cadeau littéraire inédit.

 

La Rédaction de Reflets du Temps  

 

Le mot « fin » dont le montage de Roger Stéphane de 1962 laisse entendre que Proust l’aurait écrit la nuit de sa mort, Céleste s’offre le plaisir de raconter, comme elle le confirmera dix ans plus tard dans son livre, que lorsque Proust l’écrivit, elle connaissait assez le fonctionnement de la création proustienne pour ne pas s’en émouvoir, sachant bien qu’il y aurait encore de nombreux ajouts avant que Proust puisse considérer son œuvre comme achevée et s’autorise à mourir. D’autres détails, dans cette émission, doivent sans doute hérisser les exégètes de Proust comme le mot de Barrès aux obsèques que dénonce Jean-Yves Tadié, mais le plus émouvant est l’impression qui se dégage in fine de ce document : tous ces gens pleins d’amitié et de tendresse pour le cher disparu, en se replongeant dans leurs souvenirs montrent – illusion ou réalité ? – qu’ils sont bien d’un autre temps, un temps que Proust, lui, avait largement dépassé. Ils sont du « temps perdu », lui, du « temps retrouvé ». Mais ce temps retrouvé n’est pas le passé ; au contraire, c’est un avenir possible, celui d’une œuvre qui n’en finira pas d’éclairer le monde entier et les générations futures comme un astre qui ne fait que commencer à scintiller dans la nuit quand d’autres étoiles brillent encore alors qu’elles sont mortes depuis longtemps.

Céleste Albaret s’est décidée à l’âge de quatre-vingt-deux ans, en 1972, à rompre un silence de cinquante ans – un silence pas tout à fait complet comme on l’a vu – en publiant ses souvenirs recueillis et mis en forme par Georges Belmont sous le titre Monsieur Proust (Journaliste et éditeur estimé après-guerre, ami et traducteur de Beckett, de Joyce et de nombreux auteurs américains, de son vrai nom Georges Pelorson (1909-2008), Belmont a réussi sous ce pseudonyme à faire oublier un passé de collaborateur actif du régime de Vichy et des nazis).

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