Littérature

Savoir croire et savoir vivre

Ecrit par Pierre Windecker le 06 juin 2015. dans Philosophie, La une, Littérature

« La croyance de A à Z – Michel Guérin »

Savoir croire et savoir vivre

La croyance ? « Un des plus grands mystères de la philosophie » disait Hume. Et pour nous, en ce début de siècle ? Nous pouvons répondre aussitôt : un des plus grands problèmes qui se posent à la politique, à la civilisation, à la vie. Pas un problème scolaire, une urgence existentielle, où se joue le destin humain, au plan d’un monde qui a fait le plein comme dans l’intimité de chacun. Partout fleurissent des pathologies de la croyance (et de l’incroyance) : complotisme, négationnisme historique ou scientifique, manifestations fantasques de crédulité. Au fond de toute cela, nous entrevoyons la menace la plus grave : la croyance semble emportée par deux vertiges extrêmes et de sens opposé : par la déprime mélancolique de qui « ne croit plus à rien » et par la fureur maniaque du fanatique meurtrier.

Comment prendre ce problème à bras le corps ? L’essentiel est d’écarter les obstacles. Avant tout, ne pas opposer la croyance au savoir, comme si celui-ci avait à faire table rase de celle-là. Croire n’est pas la conséquence d’un manque de savoir, ni d’un manquement au savoir, c’est simplement la réponse immanente que l’on donne au mouvement de vivre : c’est toujours un acte de croyance, gestuel et charnel, différent selon chacun, que de se lever le matin. En suite de quoi bien sûr, on ne doit plus chercher à peser les croyances sur la balance de la vérité. Plutôt que de « croyances vraies » ou de « croyances fausses », c’est de « croyances saines » (légères, fluentes, compagnes du doute) et de « croyances malades » (lourdes, indurées, fanatiques) qu’il faut parler : si les croyances intéressent la vie, c’est à peine parler par métaphore que de les partager sur cette ligne. Enfin, puisqu’on vit de la croyance, il est de croyance saine, quelles que soient les alarmes que ses extravagances peuvent nous donner, de ne pas se laisser aller à la dénigrer, mais de s’inquiéter surtout de voir comment la soigner et la sauver par une démarche attentive à relever aussi ses tours les plus heureux.

Or, quoi qu’on fasse, un traité systématique de la croyance pourrait apparaître encore comme une manière de chercher à s’en excepter soi-même pour lui régler son compte du point de vue d’un savoir. Par là, on risquerait de renforcer la détresse présente du croire par une autre croyance, prenant la première pour objet, mais tout aussi dépressive. Mieux vaut donc parler de ce problème lourd avec légèreté, et en refusant de faire trop vite système. Quoi de mieux pour cela que la forme de l’abécédaire ? Pour aider la croyance à « s’aérer » loin des miasmes et tout en évitant l’angoisse de l’apnée, les chemins buissonniers conviennent mieux que des autoroutes à glissières de sécurité. Mais ne nous y trompons pas : les analyses tiennent ensemble, s’éclairent mutuellement, et frayent une voie de recherche. Et les entrées ne sont pas dictées par les hasards de l’alphabet, mais choisies pour ce qu’elles permettent de dire. L’enjeu, en effet, ce n’est rien de moins que de dessiner à grands traits la carte d’une anthropologie philosophique de la croyance. Mais l’ordre conserve la contingence nécessaire pour laisser le lecteur libre de choisir son itinéraire (de lecture et d’interprétation) et de conclure, si l’on peut dire, comme il croit opportun pour lui de le faire. Il peut d’ailleurs tout simplement dévider le fil, et aller de l’Automate au Zapping, en passant par le Bonheur, le Conte, Dieu, l’Espoir et l’Espérance, la Foi, le Goût, l’Histoire, l’Imagination, le Jeu, le Kred, la Libido, le Monde, le Nihilisme, l’Opinion, la Politique, Que suis-je ?, la Religion, le Scepticisme, la Tolérance, les Us et coutumes, le Veau d’or, When (is art) ?, la Xénophobie, le Yin et le Yang.

Les derniers jours d'Hitler

Ecrit par Jean-François Vernay le 06 juin 2015. dans La une, Histoire, Littérature

« les 100 derniers jours d'Hitler » Jean Lopez / ed Perrin

Les  derniers jours d'Hitler

En refermant Écrire, à l’heure du tout-message de Jean-Claude Monod, je décidais d’un même élan de mettre un terme à ma vie hyper-connectée en pratiquant l’abstinence numérique et technologique. J’arrivais certes un peu après la guerre, puisque la journée nationale des déconnexionnistes (National Day of Unplugging) était en mars dernier mais, comme on dit, mieux vaut tard que jamais !

Dans les jours qui suivirent ma cure de désintoxication, je recevais en livraison DHL Les cent derniers jours d’Hitler de Jean Lopez, tel un retour au papier qui m’aiderait à me sevrer du tout-numérique et des messages pléthoriques qui envahissent notre quotidien. Ce « beau-livre » (1), le bien nommé en l’occurrence puisqu’il est richement documenté (témoignages, archives, journaux intimes, mémoires, etc.) et illustré avec des images pour la plupart monochromes, revient sur les 106 derniers jours du Kaiser, à savoir la période de son retour à Berlin jusqu’à son auto-extermination le 30 avril. Le soixante-dixième anniversaire de la capitulation de l’Allemagne nazie (en date du 8 mai 1945) est l’occasion pour Jean Lopez, grand passionné d’histoire militaire, de faire la chronique de cette descente crescendo aux enfers si proche et si lointaine à la fois. Pourquoi Les cent derniers jours d’Hitler ? Car les trois derniers mois sont « la période la plus sanglante et la plus destructrice de tout le conflit ; ils sont aussi les plus confus, les moins bien connus » (p.9). En couvrant un grand pan de la documentation sur la Seconde Guerre mondiale publiée en allemand, anglais et français, Lopez joue la carte de l’exhaustivité, abordant ainsi certains aspects méconnus et pour ainsi dire négligés dans l’espace francophone comme la « chorégraphie de l’effondrement ».

Ce n’est pas tant la fascination qu’exerce le mal absolu qu’une tentative de compréhension de la logique du pervers qui poussera le lecteur à compulser ce livre. Comme le rappelle Patrick Vignoles, « Pervertir » vient du latin pervertere qui signifie « renverser ». L’être pervers n’est pas l’être qui ignore la loi mais celui qui veut l’ignorer, ou plutôt qui, sachant très bien (d’un savoir de sentiment ou de raison) quelle est, donc en toute connaissance de cause, accomplit systématiquement le mal au lieu de faire le bien, pose le mal comme un bien pour lui. Le pervers méprise la loi dont il renverse sciemment et […] savamment les Tables (2).

Cherchant à occulter un surplus indigeste de messages dans mon quotidien, je me suis concentré dans un premier temps sur l’iconographie, mais c’était oublier la sagesse de bons vieux proverbes anglais, selon laquelle une image vaut mieux qu’un long discours (Every picture tells a story ; a picture tells a thousand words). Mon regard s’est donc posé avec effroi sur ces corps suppliciés, pendus, suicidés, fusillés, faméliques, rongés par les maladies tel le typhus, ces corps en décomposition dont la monochromie accentuait la tragédie (à l’instar des films d’Alfred Hitchcock) et le caractère insoutenable de la plus sordide invention de l’humanité que l’on doit malheureusement au IIIème Reich – le meurtre à l’échelle industrielle. Cette documentation historique est quelque peu problématique à mon sens. Certes, le droit français ne protège pas la dignité des défunts, notamment lorsqu’ils n’ont aucune renommée, mais il est légitime de poser le débat du respect des morts. Comme le note Emmanuel Pierrat, avocat au barreau de Paris, « l’article 9 du Code civil, sur lequel repose à la fois le droit au respect de la vie privée et le droit à l’image, dispose que “chacun a droit au respect de sa vie privée” », cependant « la loi reste muette sur ce respect après le décès de la personne visée ». A quelques exceptions près : Le 20 décembre 1999, la Cour de cassation s’est prononcée sur la publication de la photographie du cadavre du préfet Claude Erignac. Elle a considéré que : « la photographie publiée représentait distinctement le corps et le visage du préfet assassiné, gisant sur la chaussée d’une rue », cette image étant dès lors « attentatoire à la dignité humaine » (3).

Pour en revenir au livre de Jean Lopez, j’étais ravi de pouvoir découvrir l’excellent ensemble vocal « Cinq de Cœur » au Conservatoire de musique et de danse de la Nouvelle-Calédonie le soir même où j’ai achevé la lecture des Cent derniers jours d’Hitler. Comme il était rassurant de prendre la mesure de la part du bien dont est aussi capable l’humanité et de ses triomphes sur la barbarie !

Regarder vers l’Orient

Ecrit par Jean-François Joubert le 06 juin 2015. dans La une, Littérature

« Un regard vers l'Orient – Raynaldo - »

Regarder vers l’Orient

Madame, Monsieur, qui que vous soyez, où que vous viviez, entrez Adulte ou comme moi atteint du syndrome « Peter Paon » ni oiseau, ni migrateur, mais de furieux coups de vent m’ont fait m’envoler vers la folie d’écrire des suites de mots, sans carte géographique, un Atlas dans la tête, je tremble de plaisir en ouvrant « Un Regard vers l’Orient » un livre de poésie rare aux Editions du Pont de l’Europe, la couverture est flamboyante, comme le ramage, mi-ange, mi-démon, qui hante la plume de son auteur.

Oyez oyez ! Osez entrer dans ce livre, ce recueil sans écueil, fin et soigné, lisez ce message, cette bouteille qui trouvera, je l’espère, son courant d’air frais, son « gulf stream » pour arriver au Finistère, et partout en France sur mer, plaine, ou montagne. Son écho. Et donne une L majuscule aux lettres vivantes. Ici de chez moi, fenêtres aux vents ouvertes, l’esprit en alerte, puisque mon monde se situe au bout du monde, la tête de la « pen ar bed » né breton, là où je lis dans mon nid, le lit de ce grand livre. L’auteur y puise son courant dans de multiples veines, mille tulipes, dirais-je, Rimbaud ne sera jamais Minuscule, besoin de personne pour écrire ses dix-sept-ans, il composait l’ivresse du navire tant sa vie basculait jeune et tendre sans quille, des coups de gîte et de tabac à mis bat, ce coup de chapeau. Plus étonnant de ton et de parole du neuf trois en compagnie de, que dis-je du Majuscule contemporain « Grand Corps Malade » de sa citation vient le nom du premier chapitre. « Un Regard vers l’Orient » c’est une promenade au cœur et au corps de son cœur, sa cervelle navigue sur les phares de l’Ouest, née au creux d’un volcan qui marque son identité, même masquée ; moi, je vis à Brest et j’ouvre mes yeux, seul au port, et je ne regarde plus que mes confrères voler, voler une île ici. Ouessant est mon île, mon Hêtre s’exprime d’un aber, celui du Saint Ildut, Haïti ses racines à Raynaldo, ne voyez pas en moi mes canines, ici pas de crime, pas de glace pour ceux qui acceptent de voir la page 2 sur les 174 pages, une image qui parle, que vous soyez de n’importe quelle confession, athée, animiste, ou agnostique, restez libre de chercher le beau, soyez esthète, et fin. Ce livre n’est pas un simple verre dans un rade où l’on parle de ses conquêtes, lieu où l’on pêche souvent par absence de soleil, miroir, le soir de l’avis de tempête, parlons-en, ou dans une rade de Brest ou d’ailleurs, du Sud, de l’Ouest, à l’ Est, ne perdez pas le Nord, osez oyé oyé jeunes gens entrer dans son multivers, sa corde sensible, l’univers de Raynaldo Pierre Louis est caméléon, un serpent-couleuvre son œuvre s’ouvre où je vous invite à lire le petit mot de l’auteur, ce message aux multiples vers, non pas une bouteille grappe fleurie, pas du picrate, ici vous êtes dans un vin divin, un grand cru !

Soyez, enfin ne soyez pas de soie, ni pudibond, l’homme a de la ressource acceptez pour une fois voyeur et à la fois voyageur, sans voile de pudeur, il donne son âme car Raynaldo Pierre Louis est assurément un grand dans cette case qui définit le poète celui qui vous fait rester enfant, il calcule chaque mot, chaque virgule, et se fait rare comme l’oiseau nous permet de rêver, de s’élever au ciel, sans mourir. Au fond de mon verre d’eau, je me sens pas si loin de ce jeune Homme, notre regard est triste de voir nos nuages, terre à terre, quand nous violons nos âmes, nous forçant à sourire quand la mort vit dans notre fond, sans gloire, nos sanglots sonnent et résonnent, mais place à ce jeune homme d’Haïti auteur de plusieurs recueils que vous trouvez facilement sur la toile aux étoiles, laissez-le parler, moi, je me tais et reste humble face à la nature et peu en phase en compagnie de la nature Humaine, je cite ses premiers mots : « Je cherche autre chose pour mon âme fatiguée, et… par accident, j’ai croisé la poésie, elle m’accueille… Mais si je suis trop attentif au chaos du monde, je ne serai jamais heureux. Alors je crève mes yeux pour ne plus rien voir, la cire dans mes oreilles, je marche au bout de moi-même au seuil d’une autre lumière, juste cachée là à l’intérieur » : le poète est celui qui voit derrière les nuages une étincelle, j’aime ses titres ; p.20 « Dans la fugacité des lueurs »… Je me tais place au poète, sortez de l’Occident ouvrez, en confiance, sans accident « Un Regard vers l’Orient ». Dans ce livre si singulier cet auteur majeur du second millénaire Raynaldo Pierre Louis saura vous surprendre.

 

«  un regard vers l'Orient – Raynaldo- éditions du Pont de l'Europe » poésies

Noirs, l’autre traite

Ecrit par Martine L. Petauton le 30 mai 2015. dans La une, Histoire, Littérature

« L’Afrique perd son sang par tous ses pores… Le sang noir ruisselle vers le nord, l’Équateur sent le cadavre… »

Noirs, l’autre traite

L’autre traite. Énorme, celle qu’on appelle la Transsaharienne, ou la Traite intérieure. La honte de l’Afrique, de siècle lointain, en siècle tout près de nous : La traite des Noirs par les Arabes.

10 Mai, il y a quelques jours, François Hollande aux Antilles honore tout ces esclaves qui fondent l’étrange socle de la mémoire noire ; la nôtre aussi, bien sûr ; il martèle : la nôtre obligatoirement…

Traite négrière. Depuis longtemps – en tous cas, cela a fait partie de mes obligations de programme, en Histoire, tout au long de ma longue carrière – et je me souviens de l’émotion – terrible – de tous mes élèves, découvrant que « nous », les Bordelais, les Malouins, les « nôtres », on avait eu partie prenante avec ce scandale absolu de l’humain ; la mise en esclavage, le trafic d’hommes sur d’autres hommes. Ils avaient, mes élèves, autour de 13, 14 ans, l’âge où on ne badine pas avec les principes et la morale… le regard sans concession d’un enfant face à l’Histoire ; rien que ça, « tout » ça, vaut l’énergie, la passion d’enseigner le passé des hommes.

C’est de la traite d’Afrique vers l’Amérique, via les Européens, qu’on parle le plus souvent ; celle qui également surgit dans nos mémoires pour les commémorations du 10 Mai. La Transatlantique, celle qui, de la fin XVIème à la fin XVIIIème, a fait l’usage qu’on sait de millions de Noirs, souvent issus (attrapés) au large du Sahel, immortalisés dans cette île de Gorée, au Sénégal, d’où partaient les bateaux magnifiques et leur sinistre cargaison. Autour de 13 millions d’individus concernent le « solde négatif » des trafics transatlantiques, pour lesquels les Portugais, mais aussi la France, plus modestement, le Royaume d’Angleterre, ont établi quelques « beaux » records.

Ce n’est pas de celle-là, dont nous parle le solide, documenté, livre – essentiel – de Tidiane N’Diaye ; lui s’attaque à l’autre traite, la transsaharienne, qui s’abattit sur les peuples noirs, d’Est en Ouest, du VIIème siècle, arrivée en Afrique des Arabes, au XXème. Trajectoire continue et infernale, dont on parle ici ou là, plutôt moins que de l’autre – l’officielle en quelque sorte, mais, qui accoucha au minimum de plus de 8 Millions de victimes, à moins – comptabilité convaincante de l’auteur – qu’on puisse la chiffrer à plus de 17 Millions, en incluant tous les décédés de la mer Rouge et de l’Océan Indien, par exemple. L’Afrique tuée par l’Afrique…

Tout est examiné sous le microscope implacable de notre Historien sénégalais : ce qui existait avant même la conquête arabe, comme formes d’asservissements en Afrique, les éléments de la conquête, et la place du noir dans l’imaginaire arabe (« les noirs vivent dans des pays où la chaleur domine leur tempérament et leur formation, ce qui explique leur stupidité et leur degré d’infériorité »), l’Islamisation des territoires noirs, et la façon dont les Arabes ont contourné l’interdiction que fait le Coran d’asservir d’autres hommes, et en particulier la formelle interdiction qu’un musulman puisse mettre en esclavage un autre musulman (« en même temps qu’ils convertissaient, ils n’en rassemblaient pas moins des caravanes de captifs destinés à Djenné et à Tombouctou »). Les yeux seront ouverts aussi sur « ces noirs qui ont livré d’autres noirs », cette odieuse collaboration des notables locaux, et même de la population. Mais ne seront pas oubliés, à l’inverse, ces résistances souvent superbes du continent noir. L’analyse est également posée des croisements – subtilement pervers – entre les Européens – période de la Colonisation – et cette honte africaine. Ainsi des Anglais qui sur les principes se voulaient largement abolitionnistes, et, dans le même geste – schizophrénique – couvraient les manigances à Zanzibar, par exemple plaque tournante des trafics, où l’on vous fait visiter dans le Stone Town, l’église anglicane…

Reconstruire le Temple ?

Ecrit par Jean-François Vincent le 23 mai 2015. dans Monde, La une, Politique, Histoire, Littérature

Recension/commentaire du livre de Charles Enderlin, Au nom du Temple, Paris, Seuil, 2013

Reconstruire le Temple ?

Charles Enderlin, correspondant de France 2 en Israël depuis 1981 et binational franco-israélien, est l’auteur de nombreux ouvrages sur le pays où il vit. Celui-ci, paru déjà depuis deux ans, a été revisité par un documentaire du même titre – source de maintes polémiques – diffusé le 31 mars 2015.

Le livre est un condensé de l’histoire d’Israël sur 50 ans ; pas question donc d’examiner celle-ci par le menu, mais plutôt de concentrer notre attention sur ce qui fait le cœur du propos d’Enderlin : le Temple.

Il existe deux types de sionisme : le politique et le religieux (cf. la chronique que j’ai consacrée à ce dernier sur RDT). Pour Théodore Herzl, il s’agissait avant tout pour le Juifs de « disposer d’un état où ils seraient majoritaires, où ils seraient normalisés ». Être « normal », obsession commune – et paradoxale – tant de ceux qui voulaient se fondre dans les goyim par assimilation, que de ceux qui désiraient s’en dissocier en fondant un état « comme les autres ».

Les sionistes religieux – à l’inverse – ont toujours insisté sur l’irréductible spécificité du peuple juif. Le rav Abraham Kook conçoit l’Alyah, le retour en Eretz Israël – littéralement la montée à Jérusalem – comme une manière de hâter les temps messianiques, l’olam haba, le siècle futur. Pour lui, écrit son biographe Yehudah Mirsky, « avec la destruction du Temple et l’exil d’Israël, Dieu n’avait plus nulle part où aller et s’éleva hors de tout lien avec une nation quelle qu’elle soit ».

En 1967, au décours de la guerre des six jours, survint un événement à la fois militaire et eschatologique : la réunification de Jérusalem, précédemment coupée en deux par un mur comparable à celui de Berlin. Les paras de Tsahal pénétrèrent sur le Mont du Temple, hissant le drapeau à l’étoile de David sur le dôme du Rocher, le troisième lieu saint de l’Islam, là où Mahomet est censé avoir débuté son voyage nocturne à travers les cieux. Moshe Dayan, ministre de la défense, ordonna l’enlèvement immédiat du drapeau et confia, d’autorité, la mosquée Al-Aqsa au Waqf, administration des bien musulmans : « c’est une mosquée, dit-il, depuis mille trois ans, les Juifs doivent se contenter de la visiter et de prier devant les tombes ». Seulement voilà, cette esplanade correspond exactement au lieu où s’érigeait le Temple. Les religieux virent dans l’arrivée de Tsahal en cet endroit un signe. Un témoin de la scène, Israël Stieglitz, écrit : « je me suis dit que c’était certainement le Messie, venu construire le Temple en compagnie du prophète Elie ». Et le rabbin Shlomo Goren surenchérit : « l’esprit divin qui n’a jamais quitté le Mur occidental est un pilier de feu qui prend place maintenant devant les armées d’Israël ».

Et il est parfaitement exact que la Torah parle de la Miskan, la résidence de Dieu, là même où se tient le Kabod YHWR, la Shekhinah, tout à la fois Gloire et Présence de Hashem (litt. le Nom). Ce fut d’abord le tabernacle contenant les tables de la Loi, que les hébreux transportaient dans le désert ; puis, une fois le Temple édifié par Salomon, le Saint des Saints. Ainsi émergea le Goush Emounim (litt. le bloc des fidèles), dont le but, nous dit Enderlin, « était de peupler la Terre d’Israël et d’attirer le public non religieux vers la Torah ». Yehuda Etzion, fondateur d’une des premières implantations israéliennes sur les territoires, envisage de « purifier » le Mont du Temple et prépare une opération destinée à détruire les constructions qui s’y trouvent. Arrêté et traduit devant un tribunal, il s’exprime ainsi devant la cour : il fallait se débarrasser « d’un bâtiment qui symbolise le contrôle de l’Islam sur le Temple et ainsi sur l’ensemble de la Terre d’Israël ».

La Cantabrie est une maîtresse sans pitié, Jean Christophe Rufin

Ecrit par Luce Caggini le 23 mai 2015. dans La une, Ecrits, Littérature

La Cantabrie est une maîtresse sans pitié, Jean Christophe Rufin

J’avais vécu de beaux endroits

Je m’étais brûlée de soleils sur de belles terres

J’avais parcouru des champs d’émotions

Les unes joyeuses, les autres graves et attristantes

Et puis, ce fut tout (Luce Caggini)

 

Quand on referme le livre de Jean-Christophe Rufin, on peut se demander par quelle méprise on devient pèlerin de Compostelle. J’avais déjà une bonne raison de lire Jean-Christophe Rufin quand je découvrais qu’il était né à Bourges. Cela me venait de mon entrée en sixième au Lycée à Oran. En ces temps, chaque élève devait écrire sur une feuille où elle était née, la profession de son père ; un coup d’œil sur ma voisine me laissait émue, admirative comblée de chance car elle était née à Bourges ! ça m’avait l’air d’une singularité, d’un événement heureux qui devait m’accompagner pendant de longues années.

Bourges… Oran, ça fait 1829 km… Huit cents kilomètres ça valait bien le détour par Compostelle.

Monastique, mondialiste, maraudeur mais magicien des rires et des larmes de tout un peuple de motards et de routards marchant et mourant du désir de mettre fin à des murs de monstruosités de médiocres rangées de ciment aux abords des villes, Jean-Christophe Rufin nouera les meilleurs liens de sa vie réalisée en petites étapes entre crasse, douches, pieds puants, ongles en deuil, mirages de la foi et ordures des vases communicants entre pipis et cacas de la nomenclature d’un genre « Vie et Mort d’un académicien bourré de talent et d’humanité ».

Dans ce récit pittoresque mais dépouillé de mysticisme, Jean-Christophe Rufin agite le monacal mystère de la pureté des moyens du magique Chemin par deux ou trois antiennes musicales dont le motet le plus chanté serait… indésirable miracle de la Passion du Christ puni de s’être fait interpellé dans un champ de marguerites et mis à mort sur la romanesque musique de El camino le célèbre tango argentin.

Monsieur Rufin, un Jacquet ? Qu’est ce que c’est ?

Il y a bien d’autres choses sérieuses à dire sur le Chemin parcouru par Jean-Christophe Rufin, mais ceci n’est qu’un modeste billet où j’ai volontairement évité la critique intime, les passages où il me paraissait qu’il effleurait Teilhard de Chardin, où l’humanitaire, le philosophe, le poète, l’inspiré pudique, le scientifique à l’écoute du monde, le critique d’un siècle où la masse et l’un jettent la confusion dans l’âme et l’esprit de l’humaniste font de ces 273 pages un petit code d’honneur et d’espérance pour l’Un et l’Autre.

KI-C-KI

Ecrit par Gilberte Benayoun le 23 mai 2015. dans La une, KI-C-KI, Littérature

KI-C-KI

Aujourd’hui j’ai encore choisi, dans ce « jeu » littéraire, de cheminer en marchant pas à pas dans les pas d’une grande et inoubliable écrivaine française, début du 20ème siècle, femme de lettres, romancière, conteuse, sensuelle, charnelle, voluptueuse, savoureuse femme « libre »… pour offrir à nos reflets du temps cet avant-goût littéraire extrait d’un de ses célèbres romans.

 

Extrait :

Ce soir, je voudrais bien ne pas choisir. Je voudrais me contenter d’hésiter, et ne pas pouvoir dire si le frisson qui me prendra, en glissant entre mes draps froids, sera de peur ou d’aise.

Seule… et depuis longtemps. Car je cède maintenant à l’habitude du soliloque, de la conversation avec la chienne, le feu, avec mon image… C’est une manie qui vient aux reclus, aux vieux prisonniers ; mais, moi, je suis libre… Et, si je me parle en dedans, c’est par besoin littéraire de rythmer, de rédiger ma pensée.

J’ai devant moi, de l’autre côté du miroir, dans la mystérieuse chambre des reflets, l’image d’« une femme de lettres qui a mal tourné ». On dit aussi de moi que « je fais du théâtre », mais on ne m’appelle jamais actrice. Pourquoi ? Nuance subtile, refus poli, de la part du public et de mes amis eux-mêmes, de me donner un grade dans cette carrière que j’ai pourtant choisie… Une femme de lettres qui a mal tourné : voilà ce que je dois, pour tous, demeurer, moi qui n’écris plus, moi qui me refuse le plaisir, le luxe d’écrire.

Ecrire ! pouvoir écrire ! cela signifie la longue rêverie devant la feuille blanche, le griffonnage inconscient, les jeux de la plume qui tourne en rond autour d’une tache d’encre, qui mordille le mot imparfait, le griffe, le hérisse de fléchettes, l’orne d’antennes, de pattes, jusqu’à ce qu’il perde sa figure lisible de mot, mué en insecte fantastique, envolé de papillon-fée…

Ecrire… C’est le regard accroché, hypnotisé par le reflet de la fenêtre dans l’encrier d’argent, la fièvre divine qui monte aux joues, au front, tandis qu’une bienheureuse mort glace sur le papier la main qui écrit. Cela veut dire aussi l’oubli de l’heure, la paresse au creux du divan, la débauche d’invention d’où l’on sort courbatu, abêti, mais déjà récompensé, et porteur de trésors qu’on décharge lentement sur la feuille vierge, dans le petit cirque de lumière qui s’abrite sous la lampe…

A propos d’Antoine de Saint-Exupéry

Ecrit par Luc Sénécal le 23 mai 2015. dans La une, Littérature

A propos d’Antoine de Saint-Exupéry

Je viens récemment de lire la vie de Saint Exupéry par Emmanuel Chadeau. J’essaie de comprendre ce qui dans l’homme a pu l’amener en tant qu’auteur à écrire son « petit prince ». Le contexte familial, social, professionnel, ses relations amicales, intimes, l’époque, tout ce qui a pu contribuer à être un obstacle ou au contraire à provoquer cette œuvre majeure m’intéresse profondément.

Quand je reprends sa phrase L’avenir, il ne suffit pas de le prévoir mais de le rendre possible, je trahis sa pensée et je dénature son message car je l’adapte à notre époque. Alors je voudrais savoir pourquoi il a écrit cette phrase, par rapport à quoi. Et ainsi en le comprenant mieux, je saurai mieux apprécier ce que son Petit Prince signifiait pour lui et ce qu’il peut signifier pour nous dorénavant. Ce que nous livre Emmanuel Chadeau est instructif. Il ne cherche pas à mettre cet auteur sur un piédestal comme bien d’autres avant lui l’ont fait. Il recherche au travers de ses origines, de son époque, de ses contradictions, de sa personnalité, de ses relations, bien plus d’humanité, de faiblesse mais aussi de force, tout en le remettant dans le courant de l’Histoire. Celle de l’évolution galopante de l’aviation. C’est sidérant de constater la différence entre les premiers engins qu’il a pilotés en prenant de tels risques, comme ses camarades et amis, et ce P38 Lightning à bord duquel il a disparu. Celle de l’évolution de son époque avec les guerres terribles qui allaient s’abattre sur l’humanité. Et ainsi de s’instruire avec les idées, les coutumes mais aussi les incertitudes, les troubles, les influences auxquelles ses contemporains étaient soumis. Celle de ses propres opinions dans le domaine de la politique. Notamment l’influence des Etats-Unis où il a longuement séjourné et également celle de la guerre d’Espagne dont il a été témoin en tant que journaliste.

Prenons en exemple son opposition de principe au général De Gaulle en qui il voyait un danger, le comparant avec ce qu’il avait connu de Franco, lors de la guerre d’Espagne. Connaissant mal le personnage, on ne peut que comprendre ses craintes… Tout en déplorant qu’il fut si proche des américains qu’il n’y ait pas vu non plus les dangers de leur influence après-guerre…

Celle de « l’intelligentsia » qui se retrouvait à Saint Germain des prés, domaine intellectuel et artistique qu’il fréquentait assidûment en faisant valoir certains de ses talents oraux ou de prestidigitateur. Celle de ses amies ou conquêtes féminines, notamment de sa cousine qui a eu beaucoup d’importance pour l’entraîner à écrire et publier ses ouvrages. Alors nous avons là un bel exemple des contradictions qui sont les nôtres quand on vit l’histoire au moment où les événements se déroulent ou que beaucoup plus tard, avec le recul, il est difficile de parvenir à comprendre en fait, comment on pouvait s’y trouver mêler sur le moment. Aussi pour apprécier le point de vue d’Antoine de Saint-Exupéry, convient-il d’essayer de se mettre à sa place, avec ce que l’on connaît de sa personnalité en le projetant dans cette époque particulière qui était la sienne. Ce qui est saisissant à mon sens, c’est que nous jugeons l’histoire de notre propre point de vue, après coup, en ayant connaissance avec le recul des causes et des conséquences. C’est un peu trop facile. Si aujourd’hui nous savions d’avance ce que deviendront les événements particulièrement violents qui nous touchent de près ou de loin et peuvent entraîner à terme un déséquilibre profond entre les populations sur ce globe, non seulement en termes économiques, financiers, sociaux mais également humains, nous pourrions être un peu plus « intelligents ». Mais nous ne faisons que subir ces événements, parfois en réagissant à tort ou à raison, parfois en s’y opposant par la persuasion ou par la force, parfois en essayant de les ignorer ou les minorer, parfois malheureusement sans en comprendre les conséquences.

Eroïca

Ecrit par Didier Bazy le 16 mai 2015. dans La une, Littérature

Pierre Ducrozet, Grasset, avril 2015, 264 pages, 19 €

Eroïca

« Changer chaque jour et essayer d’être un autre », disait Pierre Ducrozet, jeune écrivain désormais confirmé et rempli de sûres potentialités. Ici, il se glisse aisément sous la peau de Jean-Michel Basquiat, dans son âme et sur ses ailes. On s’envole, on décolle et on plonge. Ducrozet écrit comme Basquiat graffe et peint. Vite. Vif. Ouf, l’écrivain vient tout juste de dépasser en âge le plasticien. Basquiat a brûlé sa vie pour son art par tous les bouts. Comment aller plus loin, plus haut, plus vite sans égratignure ?

Par la revisitation non-théologique. Par amour. Par générosité. Si rare et si simple. SAMO : Same Old Shit, une signature pour rigoler, comme ça, pour rien. Pour toucher et transmettre l’essentiel d’une vie d’homme, une vie. Une vie pour se faire un nom par l’art. Un art pour se donner une vie, avant de partir pour de bon. Comme tout le monde. SAMO.

Eroïca est moins une épopée que la distillation minutieuse du mot-valise qui mêle l’héro et la coke. Ducrozet manipule l’alambic en nouvel alchimiste. Savant et sorcier, psychologue et chimiste, il plonge le lecteur dans un processus de création qui éclaire, à coups de rayons X, l’espace plastique de Basquiat. Les œuvres de la comète s’y prêtent. Acmé du Pop Art. On a parlé de « Trans-avant-garde » : on ne retiendra que le trans, l’avant-garde n’existant pas sans arrière-garde. Une traversée donc plus qu’une épopée. Traversée à coups de cut-up, de cutter, de seringue et de thériaque. Qu’on aime ou qu’on n’aime pas les tableaux de Basquiat a peu d’importance. Ce qu’a produit Basquiat demeurera une miniature éloquente de l’art des années 80, tourbillonnaire et mélangé, et, bien sûr, du monde débridé de l’argent galopant.

« Je ne crois pas que ce soit bientôt la fin du Pop Art. Les gens s’y intéressent et l’achètent encore, mais je ne saurais pas vous dire ce que c’est que le Pop Art, c’est trop compliqué. Ça consiste à prendre ce qui est dehors et à le mettre dedans, ou à prendre le dedans et à le mettre dehors, à introduire les objets ordinaires chez les gens » (Andy Warhol).

Loin des controverses, des polémiques et des fumeuses théories esthétiques, la concomitance chirurgicale de l’ablation de la rate en 1968 relie Basquiat et Warhol en une vérité toute humaine et toute romanesque. Lien intestin et reconnaissance du ventre. Le dedans au dehors. Le dehors rentré. Rien au milieu. Pas de milieu. Et nous, les voyeurs, perdus.

Pas de pathos dans ce roman. Pierre Ducrozet est un des plus grands écrivains américains de la littérature française d’aujourd’hui. Cette vie de Basquiat est livrée dans le menu des faits, rien que des faits, pratiquement tous les faits. De l’investigation genre Ellroy. Ça dérange mais c’est vrai. Tout est vrai.

Reflets du temps a lu pour vous

Ecrit par Gilberte Benayoun le 16 mai 2015. dans La une, Littérature

Reflets du temps a lu pour vous

Le Jardin d’Epicure (Regarder le soleil en face), de Irvin Yalom

« Le soleil ni la mort ne se peuvent regarder en face » – François de La Rochefoucauld, maxime 6 (premier exergue de l’ouvrage)

 

Ayant découvert très récemment Irvin Yalom, écrivain américain, auteur de romans, essais, nouvelles, contes et récits, professeur en psychiatrie et psychothérapeute, je viens de lire et dévorer : « Le Problème Spinoza », « Et Nietzsche a pleuré », « La Méthode Schopenhauer », « Mensonges sur le divan », et « Le Jardin d’Épicure ». Ces cinq romans de cet auteur m’ont tous passionnée, plus particulièrement « Le Problème Spinoza » que j’ai lu en premier.

Pourquoi ai-je choisi de composer « un reflets du temps a lu pour vous » avec ce « Jardin d’Épicure », le dernier que je viens de finir ? Est-ce parce que l’objet (effrayant) de ce livre paraît si serein à travers la plume de cet auteur de 84 ans (toujours vivant) ? Ou est-ce aussi et surtout parce que si notre « finitude » est difficile à « regarder en face », j’ai trouvé dans ce « Jardin » une quantité de sagesse et de témoignages pouvant aider à éprouver un sentiment, non d’inquiétude, mais d’une certaine quiétude à finalement pouvoir « regarder en face », sans nous brûler les yeux, les quelques rayons de soleil qu’il nous reste à voir en attendant l’avenir qui reste à venir… le plus heureux possible, « comme le simple plaisir d’exister »…

 

Extraits :

Pourquoi, demanderez-vous, choisir ce sujet aussi déplaisant, voire effrayant ? Pourquoi regarder le soleil en face ? Pourquoi ne pas suivre le conseil du vénérable doyen de la psychiatrie américaine, Adolph Meyer, qui, voilà un siècle, mettait en garde les psychiatres : « Ne grattez pas là où ça ne démange pas » ? Pourquoi s’attaquer au plus terrible, au plus sombre et au plus irrémédiable aspect de la vie ?

(…)

Je suis intimement persuadé […] qu’affronter la mort nous permet non d’ouvrir quelque boîte de Pandore mais d’aborder la vie d’une manière plus riche et plus humaine.

(…)

Le pouvoir des idées

Les idées ont un pouvoir. Les réflexions de nombreux grands penseurs et écrivains au cours des siècles nous aident à dissiper nos appréhensions de la mort et à découvrir des voies signifiantes à travers la vie.

(…)

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