Littérature

Chez Laurent Ruquier, mais dans ma tête

Ecrit par Kamel Daoud le 03 janvier 2015. dans La une, Littérature

avec l'autorisation de « La Cause Littéraire »

Chez Laurent Ruquier, mais dans ma tête

Au matin, Radio France, Paris. Question sur Camus, l’Algérie, le chroniqueur, puis le temps de parole à un architecte belge, Vincent Callebaut, fascinant : utopiste de villes-flottantes et de villes verticales écolos. A Ecouter. Car dans la tête de l’algérien, la machine à comparer ne s’arrête jamais. Lui pense : Paris à « dé-musifier » (du mot musée), ville écologique auto-suffisante, verticalité anti-banlieues, portage-avenue, etc., implanter la campagne au cœur de la ville. Concept du vivre-ensemble.

« Et vous ? ». C’est plus complexe : le régime encourage, soutient et dépense pour le « vivre-chez-soi », pas pour le vivre ensemble. Le but est de reloger chacun dans un trou, pas de creuser un pays dans le creux de la géographie ; le vivre-ensemble n’est pas un but national algérien. Cela a été dit dix mille fois. La ville est chez nous ennemie, elle est le signe de la blessure coloniale, le lieu de perdition et de négation, l’espace de la vengeance enfouie et secrète. Où ce situe le centre-ville quand l’histoire est refusée ? C’est le centre coloniale rebaptisée ou le centre effacé des cités dortoirs ? La stèle ou le forum ? Le logement tourne le dos au logement chez nous. Ou le contraire. A poursuivre. Cela faisait rêver, au matin gris de Paris, dans la froidure, sur cette ville future que permettait l’utopie de l’architecte.

Longue nuit d’ailleurs. La veille, dans une télé. Sensation d’être à l’intérieur d’un aquarium en regardant Laurent Ruquier, très sémillant, de « On n’est pas couché ». Assis avec les chroniqueurs de la fameuse émission, filmé, flashé, interrogé, essoré. Curieuse sensation de flottement sous les applaudissements. Pensée sur ce que va dire le pays à propos de ce que va dire le chroniqueur. Parler en France pour un algérien est dur : c’est à la fois choisir des mots, choisir des histoires, choisir un passé, un risque, un trébuchement. On ne dit pas en France ce que l’on se dit entre nous sur l’Algérie : règle une. Règle deux : notre âne est meilleur que leur cheval, précise le manuel du décolonisé. Règle trois : chaque mot a deux visages, trois sens, quatre synonymes et cinq boules de fer au pied. Malaisé. J’aurais voulu n’être ni Français, ni Algérien, mais Bolivien par exemple. Parler de Camus, de l’histoire, de la blessure coloniale, mais avec distance. Ne pas être malade de l’Histoire. Difficile : comment à la fois dire que la colonisation est un crime mais que l’indépendance est un désenchantement ? Comme dire que la France a tué mais que le désastre algérien présent sur le dos de la colonisation est facile et comique, vu de la lune ? Comment parler de l’islam sans tomber ni dans l’islamophobie facile ni dans l’islamophilie ridicule comme explication du cosmos ? Quatre heures d’enregistrement.

Autour du « Grand Meaulnes »

Ecrit par Gilberte Benayoun, Martine L. Petauton le 20 décembre 2014. dans Souvenirs, La une, Littérature

Autour du «  Grand Meaulnes »

Sur le thème de la littérature et de la « fête », et donc dans une tonalité de fête littéraire, nos reflets livresques proposent en cette fin d’année une plaisante petite escapade vers une « Fête étrange »… avec « Le Grand Meaulnes » (chapitres VIII et IX) du célèbre roman d’Alain-Fournier. Et, ensuite – un vrai repas littéraire, que ce moment de notre Une, le souvenir d'une vieille dame qui mourut en lisant «  Le grand Meaulnes »...

 

 

G Benayoun

 

« La Fête étrange » : Extraits

« Descendre au dîner, pensa-t-il, je ne manquerai pas de le faire. Je serai simplement un invité dont tout le monde a oublié le nom. D’ailleurs, je ne suis pas un intrus ici. Il est hors de doute que M. Maloyau et son compagnon m’attendaient… »

(…)

C’étaient des costumes de jeunes gens d’il y a longtemps, des redingotes, à hauts cols de velours, de fins gilets très ouverts, d’interminables cravates blanches et des souliers vernis du début de ce siècle.

(…)

C’était, dans une grande salle au plafond bas, un repas comme ceux que l’on offre, la veille des noces de campagne, aux parents qui sont venus de très loin.

(…)

[…] Meaulnes, avec audace et sans s’émouvoir, enjamba un banc et se trouva assis auprès de deux vieilles paysannes. Il se mit aussitôt à manger avec un appétit féroce ; et c’est tout au bout d’un instant seulement qu’il leva la tête pour regarder les convives et les écouter.

(…)

Le repas était terminé. Chacun se levait.

Les hypostases de soi sur un air de Mozart (2ème partie et fin)

Ecrit par Stéphanie Michineau le 13 décembre 2014. dans La une, Littérature

La Littérature était une petite fille rieuse, François Le Guennec, Mon Petit Editeur (essai)

Les hypostases de soi sur un air de Mozart (2ème partie et fin)

C’était la deuxième et « fin de partie » avec Franç0is Le Guennec c0mme invité à rej0indre la rubrique culturelle & lit. Et avec lui… c’est t0ute la Bretagne qui hume b0n la rubrique en parties !

Franç0is Le Guennec c0mme auteur de l’0euf sur le jet d’eau, publié aux éditi0ns MPE (le Petit Futé) Paris.

Un immense blanc lesté, laissé à la décharge du lecteur

Puis Les hypostases de soi sur un air de Mozart, ss Franz Le Guennec, continuent pour prendre fin, ils continueront seuls à cheminer dans la tête du lecteur.

Page 152 :Unsoir enfin, j’ai rencontré Fanny Cosi. C’est dans un bar à Saint-Germain-des-Prés.

– Je me demandais si vous existiez vraiment, commencé-je en lui serrant la main.

– Je me pose la question de temps en temps, sourit-elle.

C’est une belle grande fille, qui ne prend pas la peine de cacher quelques cheveux blancs. Elle a de la journaliste un sac de voyage énorme, boursouflé, et un agenda déformé par les maternités. De sa mère universitaire – voie qu’elle aussi a été tentée de prendre – elle a des lunettes, qui glissent au bout de son nez, le port d’amphithéâtre, l’écharpe en bataille sur un tailleur plutôt Chanel.

– Mais je n’ai jamais le temps d’y répondre, achève Fanny. Qu’est-ce que vous prenez ?

Reposante, la question que donne ce quartier de Paris que vous ne comptez pas beaucoup une fois que vous êtes servi et votre consommation réglée ; que vous êtes en dehors de la vie qui se dépense, qui bruisse, qui mousse tout autour avec le piquant d’une bière d’Alsace. Vous guettez l’ombre de Raymond Queneau, de Juliette Gréco ; et une jolie môme sous son béret galette souffle entre deux yeux vides la fumée de sa clope ; un jeune black encapuchonné la presse de l’accompagner il ne sait pas où. Un nommé Marcel retrouve au comptoir un petit homme à lunettes d’écaille et imperméable pour le Sancerre rituel.

Page 153 :

– Vous n’êtes pas née journaliste, n’est-ce pas ?

Fanny Cosi a un sourire carnassier ; je m’imagine qu’elle va répondre. Ici, c’est moi qui pose les questions.

Le Port

Ecrit par Didier Bazy le 29 novembre 2014. dans La une, Littérature

texte de Jean-Yves Loude, images de Nemo, musique de Bruno-Michel Abati, Editions Vents d’ailleurs 2014, 58 pages, 15 €

Le Port

Le port, le sort, la mort

Le Port est un très beau livre, tragique et vivant, une œuvre zeugma. Un zeugma stylistique : « Les toubabs ont pris son bras et la totalité de ses rêves ». Mais surtout un zeugma sémantique : l’ellipse est aussi la trajectoire des comètes. Peut-être le lien parfait. La courbure dans sa pureté. Le lien et le lieu obligés : le zeugma désigne en grec le lien et le joug. Car le Port, c’est bien ça, tout à la fois : la pureté du rêve, la nécessité du lien, la condition du joug, l’espoir d’un ailleurs, la prise absolue du risque de cet ailleurs qui n’est meilleur que dans les rêves.

A quoi rêve l’Africain qui a faim ?

Djibril parle (Et il faut entendre la voix de Jean-Yves Loude, porte-voix et portefaix et porte-foi). Djibril se tait (Et il faut entendre Bruno-Michel Abati https ://www.youtube.com/watch?v=oYruz7yL0V8).

Djibril collectionne les images bleues des boites de lait (Et il faut voir les images de Nemo, ces images insérées dans le livre).

Des Djibril, il y en a mille, il y en a des milliers de mille, il y en a des milliers de milliers de mille qui n’ont pas assez, ou pas du tout, de mil. Loude, ethnologue, voyageur, signe ici un très grand livre d’écrivain, un livre de coloriste, un livre qui « est écrit dans une sorte de langue étrangère », une œuvre qui est Une œuvre.

Les questions classiques « qui parle ? », « d’où est-ce que tu parles ? » etc. ici s’effondrent pour donner voix et sens aux sans-voix du non-sens de l’iniquité mondiale. Il y a le devoir de mémoire. Il y a le devoir du présent. Du présent qui flambe. Du présent qui crève. Ici et maintenant. Ici car Lampedusa est ici. Lampedusa : rêve du naufragé.

Le père de Djibril a servi la France qui « lui a pris son bras ». Au village, on chante la Marseillaise et il se met au garde à vous, personne ne crie rompez, et il se pisse dessus debout, mort-vivant, clown tragique, héros sans qualité à la Beckett, ombre d’un Monsieur à la Kafka, sans plus de qualité que sa médaille dont un enfant se moque.

Est-ce à ce sort que Djibril veut échapper ? Ce destin terrible d’un père aimé ? Pourtant, il y a Assa. Elle l’aime et il l’aime. Assa ne retient pas Djibril. Elle sait que s’il réussit à passer le Port, elle le retrouvera et leur sort deviendra autre, meilleur, radieux…

La double chute du Port donne le vertige et ramène le lecteur sur terre. Loude n’a pas décollé pourtant : son style et sa voix demeurent au plus près de l’âme de Djibril. Il nous parle. En un monologue à plusieurs étages, mille voix s’élèvent avec leur logique propre, et c’est un feu d’artifices que l’on perçoit de très près sans en être aveuglé. Loin de l’éblouissement – le terme est trop théologique – Loude parvient à restituer un Djibril tout internel, actuel et universel, temporel et éternel : Le Port une traversée du cœur.

Un livre pour tous. Un livre pour nous. Un livre pour eux.

« Les Combats d’une reine »

Ecrit par Valérie Debieux le 29 novembre 2014. dans La une, Littérature

à voir au Théâtre Le Poche à Genève, du 17 au 30 novembre 2014

« Les Combats d’une reine »

« Je crois à la liberté. Pouvoir dire merde. Vous ne pouvez pas savoir la liberté qu’on a quand on est tout en bas de l’échelle. Rien à gagner, rien à perdre. Être nomade, pieds nus dans le sable, habillée de vent et de poussière » (Grisélidis Réal, La Passe Imaginaire)

Les portes de la salle de théâtre s’ouvrent, les spectateurs se glissent entre les rangées de fauteuils, prennent place, échangent quelques mots, et, soudain, dans la pénombre apparaissent trois femmes. Elles prennent possession de la scène : la plus jeune comédienne (Élodie Bordas) s’assied à proximité d’une valise ; la plus âgée (Judith Magre) prend possession du centre de la scène, assise derrière un bureau ; crayon en main, en train de griffonner sur un petit calepin, et enfin, la troisième (Françoise Courvoisier) prend place sur un tabouret de bar, derrière une petite table ronde, abritant une bouteille de vin et un verre. Murmures dans la salle. La scène observe le public. Elle l’écoute, elle le jauge tel un phénomène d’induction interactive. Quelques minutes s’écoulent ainsi, et le spectacle commence… Trois comédiennes pour retracer le destin d’une seule femme, celui de Grisélidis Réal, célèbre prostituée genevoise, écrivaine et artiste peintre.

A trente ans, Grisélidis, condamnée pour trafic de marijuana, est emprisonnée en Allemagne. Ses neuf mois d’incarcération, elle les narre de façon détaillée et crue, sans oublier cependant les personnes qui vont la soutenir et lui apporter du réconfort, alors qu’elle est privée de ses deux enfants et que son compagnon la laisse sans nouvelles.

A cinquante ans, Grisélidis exerce, dans la cité de Calvin, son métier de prostituée. Elle tient un carnet détaillé, indiquant de façon précise les noms et les manies de ses clients auxquels elle attribue des surnoms à la fois évocateurs et pleins de tendresse.

A soixante-dix ans, au crépuscule de sa vie, Grisélidis doit encore se battre. Un cancer a pris possession de son ventre ; elle aime toujours autant la vie et l’être humain. Le regard est demeuré intact, l’œil toujours aussi vif et pétillant, le mot caustique et plein d’humour.

Grisélidis, un prénom aussi peu ordinaire que lourd à porter : comment ne point songer aux souffrances endurées par la jeune bergère, Grisélidis, dans le conte de Charles Perrault intitulé « La Marquise de Salusses ou la Patience de Griselidis » ? Certes, leur parcours n’a rien de commun, sauf à considérer que la première fit montre de la même patience que la seconde à l’égard des épreuves de l’existence…

KI-C-KI

Ecrit par Gilberte Benayoun le 22 novembre 2014. dans La une, Littérature

KI-C-KI

Pour une savoureuse balade littéraire du côté d’un pays très ensoleillé, sont présentés ici des extraits d’un roman fort distrayant, plein de drôlerie, une sorte d’autobiographie romancée (ou récit d’une éducation sentimentale), d’un grand écrivain Sud-Américain, contemporain et toujours vivant, auteur d’une considérable œuvre littéraire, et qui, dans ce roman, nous entraîne allègrement au fil des pages dans une folle odyssée de personnages et d’histoires savamment entremêlés au cœur de ce récit agrémenté d’aventures délectables que l’on suit d’un bout à l’autre avec rires et gourmandise.

 

Extraits :

Et nous voilà cheminant sur l’obscur Ravin Armendariz, sur la large avenue Grau, à la rencontre d’un film qui, pour comble, était mexicain et s’appelait Mère et maîtresse.

– Ce qu’il y a de terrible pour une femme divorcée, ce n’est pas que tous les hommes se croient obligés de te faire des propositions (…). Mais qu’ils pensent, puisque tu es une femme divorcée, qu’il n’est pas besoin de romantisme. Ils ne te font pas la cour, ils ne t’adressent pas de propos galants, ils te proposent la chose de but en blanc le plus vulgairement du monde. Ça me met hors de moi. Aussi, au lieu de me laisser mener au bal, je préfère aller avec toi au cinéma.

Je lui dis merci beaucoup pour ce qui me concernait.

– Ils sont si stupides qu’ils croient que toute femme divorcée est une fille des rues, poursuivit-elle sans se sentir visée. Et puis ils ne pensent qu’à faire des choses. Alors que ce qu’il y a de plus beau ce n’est pas cela, mais se faire la cour, tu ne crois pas ?

Je lui expliquais que l’amour n’existait pas, que c’était une invention d’un Italien appelé Pétrarque et des troubadours provençaux. Que ce que les gens croyaient être un jaillissement cristallin de l’émotion, une pure effusion du sentiment, était le désir instinctif des chats en chaleur dissimulé sous les belles paroles et les mythes de la littérature. Je ne croyais à rien de cela, mais je voulais me rendre intéressant. Ma théorie érotico-biologique [la] laissa, de surcroît, quelque peu incrédule : est-ce que je croyais vraiment à ces stupidités ?

– Je suis contre la mariage, lui dis-je de l’air le plus pédant que je pus. Je suis partisan de ce qu’on appelle l’amour libre, mais que, si nous étions honnêtes, nous devrions appeler, simplement, la copulation libre.

– Copulation cela veut-il dire faire des choses ? rit-elle. – Mais elle prit aussitôt un air déçu : – De mon temps, les garçons écrivaient des acrostiches, ils envoyaient des fleurs aux filles, il leur fallait des semaines pour oser leur donner un baiser. Quelle cochonnerie l’amour est devenu chez les morveux d’aujourd’hui, Marito !

KI-C-KI

Ecrit par Gilberte Benayoun le 15 novembre 2014. dans La une, KI-C-KI, Littérature

KI-C-KI

D’un des plus grands auteurs (européens) du 19ème siècle, j’ai choisi, parmi son immense œuvre romanesque, une de ses célèbres nouvelles, une courte nouvelle sous forme de récit, dans un ton et un style d’une puissance reconnaissable entre mille…
Un auteur qui est et restera, dans nos mémoires, éternel et immortel. Au Panthéon de la littérature. Indispensable sur les précieuses étagères de nos bibliothèques intérieures.

Extraits :
… Bon, et c’est depuis ce temps-là que ça a commencé. Il va de soi que, moi, tout de suite, j’ai essayé d’apprendre toutes ses circonstances, par la bande, et j’attendais qu’elle revienne, avec une impatience particulière. Je pressentais bien qu’elle reviendrait bientôt. Quand elle est revenue, j’ai entamé une conversation aimable, avec une politesse extraordinaire. Parce que je suis tout sauf sans éducation, j’ai des manières. Hum. C’est là que j’ai deviné qu’elle était bonne et douce. Les bonnes et les douces, elles ne résistent jamais longtemps et, même si elles sont loin de se découvrir beaucoup, elles sont incapables de se sortir des conversations : elles répondent peu, mais elles répondent, et plus ça va, plus elles en disent, persévérez seulement vous-même, si l’occasion se présente.
(…)
– Ne méprisez personne, moi aussi, j’ai connu ces difficultés, et même pire, n’est-ce pas, et si vous me voyez maintenant dans cette occupation… c’est après tout ce que j’ai subi…
– Vous vous vengez de la société ? C’est ça ? m’a-t-elle dit, me coupant avec une raillerie assez mordante, une raillerie où il y avait pourtant une grande dose d’innocence (c’est-à-dire de généralité, car, à ce moment, elle ne me distinguait résolument pas des autres – elle l’a dit presque sans offense). « Aha ! me suis-je suis dit, voilà comment tu es, le caractère qui se révèle, la nouvelle tendance ».
– Voyez-vous, lui ai-je fait remarquer tout de suite d’un ton moitié rieur ou moitié mystérieux, je… « je suis une partie de cette partie du tout qui veut faire le mal et fait le bien… »
(…)
Bon, qui de nous deux a commencé le premier ?
Personne. Ça a commencé tout seul, dès le premier pas. J’ai dit que je l’avais menée chez moi dans la sévérité, n’empêche – j’ai adouci dès le premier pas.

Entretien avec Robert Colonna d’Istria (Troisième partie)

Ecrit par Luce Caggini le 15 novembre 2014. dans La une, Littérature

Entretien avec Robert Colonna d’Istria (Troisième partie)

Luce Caggini : « Djélertha »… ça ressemble à quoi ?

Robert Colonna d’Istria : Mystère. Je n’en ai pas la moindre idée. Pourquoi voulez-vous que je le sache ? Si je l’avais su je l’aurais dit…

LC : Je ne sais pas si vous l’auriez dit mais on veut savoir après… on cherche.

RC : Bien sûr tout le monde veut savoir. Mais chacun voit midi à sa porte…

LC : C’est votre secret ?

RC : C’est une façon d’inviter chacun à mettre en branle son propre imaginaire, ses rêves, ses aspirations les plus intimes… Je suis assez autoritaire dans la façon de dire, j’impose les choses de façon si tyrannique – je frise volontiers maniaquerie, esprit de système, provocation… – qu’elles finissent – du moins me semble-t-il – par être un peu rigolotes… Tout cela pour dire que j’impose à chacun d’écrire son histoire singulière, sa propre conception du luxe… C’est la leçon supérieure de ce petit texte…

LC : Ah ce n’est pas un petit texte, vous savez c’est comme un antiseptique contre la vulgarité… pas un petit texte…

RC : Je ne le renie en rien, je l’ai écrit il y a vingt-cinq ans, et demeure prêt à le défendre… Mais il ne faut pas non plus le prendre pour ce qu’il n’est pas. C’est un petit livre d’humeur. Comme tous mes livres – sans doute méritent-ils tous d’être considérés, parce qu’ils comportent tous des petits éléments pas inintéressants… – L’Art du luxe ne manque pas de mérites… Pour moi, je suis amusé de voir certaines choses écrites il y a fort longtemps revenir à la surface, parce que vous venez de lire ce livre.

LC : Est-ce que vous vous sentez un peu prisonnier de votre livre… de votre attitude ? N’avez-vous pas parfois envie de casser les codes ?

RC : Je ne veux pas non plus devenir un théoricien de ce que j’ai écrit rapidement… Je comprends très bien que ce soit critiquable, insupportable, odieux même d’un certaine façon.

La Société comme verdict, Didier Eribon

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 08 novembre 2014. dans La une, Société, Littérature

Champs essais Flammarion, octobre 2014, 254 pages

La Société comme verdict, Didier Eribon

Il n’est guère sérieux de parler d’un livre avant de l’avoir terminé. Je le sais. Aussi je ne prétends pas faire ici une recension du dernier ouvrage de Didier Eribon, La Société comme verdict. J’y reviendrai peut-être mais pour le moment je m’arrête à la page 70 pour vous livrer une réflexion qui m’est venue en lisant le début de ce bouquin qui s’annonce passionnant, sachant qu’il n’est nullement garanti, si je ne la note aussitôt, que cette pensée ne disparaisse de ma mémoire de plus en plus défaillante lorsque je voudrai la retrouver.

Didier Eribon raconte que, lors d’un débat public, après la sortie de son mémorable Retour à Reims, un étudiant lui avait fait remarquer qu’il était paradoxal que, lui qui avait été si proche de Bourdieu et était resté si proche de son œuvre ait « intériorisé aussi intensément les hiérarchies sociales, les valeurs qu’elles imposent et les souffrances qu’elles infligent ».

Eribon, décontenancé sur le moment, revient longuement sur ce paradoxe et l’explique dans un chapitre intitulé « le moi et ses ombres » par la « tension entre les deux formes de vouloir qui coexistent en chacun de nous – l’affirmation politique ou intellectuelle et l’inertie des passions inculquées ». Ainsi, prend-il l’exemple de Simone de Beauvoir qui a « passé des années à écrire un livre destiné à déstabiliser l’un des principes les plus archaïques et les plus inébranlables de l’ordre social » et pouvait dans le même temps écrire les lettres d’amour d’une femme servilement soumise à l’homme qu’elle aimait. Didier Eribon fustige la sottise d’une journaliste qui, lorsque ses Lettres à Nelson Algrenfurent publiées, prétendit voir dans ce paradoxe la revanche de la nature profonde sur le discours construit. S’il s’agissait bien du même temps, ce n’était ni le même lieu, ni le même registre. Ce que l’on écrit de contestable dans la correspondance ne pourrait être retenu contre l’engagement intellectuel sinon pour en souligner la nécessité subversive, de même que ce que l’on dit dans les conversations privées, souvent d’ailleurs à titre de plaisanterie plus ou moins douteuse, ne saurait infirmer la sincérité d’une détermination morale ou d’un engagement politique.

L’intelligence peut s’appliquer à des constructions théoriques d’une implacable rigueur et d’une pertinence lumineuse, la volonté politique peut s’exprimer dans le combat acharné de toute une vie sans que l’auteur, le théoricien, l’intellectuel, le penseur ou l’acteur politique se soit débarrassé dans sa vie quotidienne des défauts et des tares qu’il combat justement dans son œuvre. Didier Eribon note avec un perfide humour : « il est sans doute infiniment plus facile de correspondre à sa propre pensée politique lorsqu’on est conservateur et qu’on adhère à l’ordre des choses – il suffit d’être bête et content de l’être… » Puis l’auteur cite Sartre qui préconise de « … se soulever contre ce qu’on peut avoir d’inculqué en soi ».

Entretien avec Robert Colonna d’Istria (deuxième partie)

Ecrit par Luce Caggini le 08 novembre 2014. dans La une, Littérature

Entretien avec Robert Colonna d’Istria (deuxième partie)

Luce Caggini : Vous rendez bien compte tout de même que la vie c’est autre chose, c’est tout ce qui bouge, qui est vulgaire, c’est la masse, ce qui nous entoure, que l’on ne choisit pas systématiquement, ce bouillonnement de choses vulgaires, laides, souvent irritantes, grotesques, blessantes pour « l’homme de luxe »… tout ce qui fait qu’à un moment on est avec les autres, on vit l’instant avec eux, ils prennent votre main, on avance ensemble… Or cet « homme de luxe », dans cet amalgame, est un solitaire, il devient un alien dans votre livre…

 

Robert Colonna d’Istria : Vous avez raison, parfaitement raison sur le fond. La vie, c’est les autres, qui contrairement à ce qu’en a dit Sartre ne sont pas du tout l’enfer… Les autres, c’est nous, c’est chacun de nous… c’est évident que la vie ne vaut que par les contacts avec les autres… évidemment… là, je me situe sur un plan précis, je ne prétends pas embrasser toute la vie, je décris un comportement esthétique ; c’est l’avantage de ce genre de travail, de mon métier… vous parliez de peinture… je suis un peu comme le peintre qui choisit, qui pose son chevalet dans une certaine direction… il choisit à la fois un cadre et un plan… Moi j’ai choisi le plan esthétique… je ne prétends pas rendre compte de la vie telle qu’elle est entièrement, totalement… je rends compte de certains aspects de la vie intérieure, je ne prétends pas être exhaustif… je n’ai pas écrit un roman de quinze cents pages... je propose un petit essai esthétique…

Votre question, cependant, évoque solitude et aridité de cet « homme de luxe »… ce livre est effectivement placé – parmi d’autres invocations – sous le signe du désert, de la pureté… il y a en permanence une quête de pureté… une dimension un peu monacale… Il est évident que c’est une dimension absolument insupportable… parce que d’une certaine façon desséchante, trop exigeante, asphyxiante… mais elle est aussi enrichissante parce qu’elle invite à se trouver… à devenir ce qu’on est… Mais encore une fois, ce n’est qu’un aspect de l’existence que décrit cet ouvrage, qui ne prétend pas du tout embrasser toute la vie.

 

LC : Aspect nietzschéen… (J’avais lâché le mot, mais je me suis bien gardée de dire à l’homme assis en face de moi que je suis dans le même temps en train d’impliquer mon ami F. Nietzsche dans notre conversation. Un luxe auquel j’ai déjà soumis les lecteurs de Reflets du Temps. Et voilà ce qui se passa par-dessus nos verres de ce vin blanc délicieux qui accompagnait nos carpaccios de rougets : – Fréderic Nietzsche : Ma chère lune, manager rêve et réalité, c’est dans cet état d’esprit que le géomètre de l’amour est un maître de l’art du luxe. Mais c’est un autre luxe de rêve, car rien ne peut imiter le monde des sensations comme la réalité des sensations, donc mets dans son verre un point d’interrogation et videz la coupe de la vérité des peuples en transit de civilisation…).

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