Littérature

Reflets du temps a lu pour vous

Ecrit par Christelle Angano le 07 mars 2015. dans Monde, La une, Politique, Littérature

Le royaume sans racines, Sema Kilickaya, Éditions In Octavo, 2013, 360 pages

Reflets du temps a lu pour vous

Coup de cœur

Lire Le royaume sans racines de Sema Kilickaya, c’est aller à la rencontre de l’Autre. Dans ce cas précis, il s’agit de la communauté turque, immigrée en Haute-Marne. La France, un Eldorado pour tous ces hommes, ces femmes, ces familles, venus chercher, au prix de douloureux sacrifices, des conditions de vie plus clémentes.

Née en Turquie, à la frontière syrienne, Sema se base sur son expérience d’enfant puis d’adolescente immigrée pour s’interroger, à travers son roman, sur ce rapport si intime qui existe entre la Langue et l’Identité : le Verbe qui permet d’être. Être Soi, rester soi avec sa propre culture, sa propre langue et rencontrer l’Autre, s’ouvrir à lui pour en fin de compte s’intégrer, et faire sienne une société au départ étrangère tout en conservant sa propre identité. Être digne, aussi.

Oui, le roman de Sema Kilickaya ne cesse de nous interpeller sur ce thème si important du « savoir vivre ensemble ». On accompagne ces personnages, on tremble parfois avec eux, pour eux, on s’émeut. La petite fille qui, du fait de l’école, devient la référence du groupe, de la famille, parce qu’elle comprend la langue… le mal du pays… le bonheur d’y repartir pendant des vacances durement gagnées… Sema nous embarque pour un vrai voyage, un peu dérangeant parfois (l’Eldorado n’en est pas toujours un) et dépaysant aussi. Son œuvre dégage une réelle chaleur humaine et comme pour son roman Le chant des tourterelles, elle sait faire chanter sa plume si caractéristique pour ses lecteurs.

Lire Sema Kilickaya, c’est sentir le soleil et les parfums de l’Orient, une écriture enchanteresse et terriblement juste. Et surtout, c’est toujours une leçon de vie particulièrement bienvenue en ces temps tourmentés où l’intolérance semble chaque jour faire davantage son lit dans notre société. D’ailleurs, La Chancellerie des universités de Paris ne s’y est pas trompée, qui lui a décerné cette année son très beau prix Seligmann, prix contre le racisme et l’intolérance. C’est donc à la Sorbonne qu’elle s’est vu remettre ce prix prestigieux.

Une distinction absolument méritée.

Chère Sema Kilickaya, soyez remerciée pour cette œuvre nécessaire qui ne peut qu’enrichir celui qui la lit.

Juifs de France : partir ou rester ?

Ecrit par Jean-François Vincent le 27 février 2015. dans La une, Actualité, Société, Littérature

Recension/commentaire du livre de Pierre Birnbaum, Sur un nouveau moment antisémite, « Jour de colère », Paris, Fayard, 2015

Juifs de France : partir ou rester ?

Attentats de Paris, attentats de Copenhague, agressions contre des magasins casher, profanations de cimetières : l’antisémitisme flambe, explose, un peu partout en Europe – et tout particulièrement en France – dans des proportions jamais vues depuis l’époque nazie… Pierre Birnbaum, professeur émérite à Paris-I, que l’on présente plus tant il a écrit de livres, a commis ce dernier petit essai sur le « jour de colère », la manifestation du 26 janvier 2014, où l’on a entendu des slogans tels que « Juif ! Juif ! La France n’est pas ta France », ou encore « la France aux Français », et « mort aux sionistes ! ».

Pierre Birnbaum appartient à ce qu’il appelle lui-même les « Juifs d’état », autrement nommés « Juifs des Lumières » : ces Juifs gardant une vive mémoire de l’émancipation de la fin du XIXème siècle et très attachés au jacobinisme ainsi qu’aux idéaux « républicains ». Sa consternation n’en est que plus grande, son incompréhension aussi… il cherche désespérément des explications au phénomène que nous vivons, qui soient conformes à ses idées, ou, à tout le moins, qui ne les malmènent pas trop.

Et il en trouve évidemment : « le déclin de l’État (avec majuscule, sic !), devenu de moins en moins capable d’assurer l’ordre républicain et la pérennité de ses institutions socialisatrices aux valeurs universalistes, a contribué à la montée de la xénophobie ». Ce n’est pas faux, mais c’est un peu court : le bon vieux radical-socialisme des années 30 n’a jamais empêché la fureur antisémite de l’Action française ou de Je suis partout.

Autre cause possible de ce à quoi nous assistons : le renouveau du cléricalisme dans le sillage de la protestation contre la loi Taubira : « dans ce contexte de forte mobilisation culturelle catholique considérée comme l’unique socle solide de la nation », le « jour de colère », inspiré du Dies Irae liturgique, suscita « la grande satisfaction de la frange extrême du catholicisme incarnée par les curés et abbés de la mouvance de Mgr Lefebvre ». Sans doute, mais, si les intégristes furent les chevilles ouvrières des « manifs pour tous », ils n’ont rien à voir avec les violences de cette année.

Reste le vieil antisémitisme d’extrême-droite. Celle-ci, c’est exact, fut active le 26 janvier 2014 ; ainsi le Renouveau français, qui, nous dit Birnbaum « défile aux flambeaux dans les rues de Paris tous les 6 février, en hommage aux morts du 6 février 1934 ». Dans son éditorial du 6 février 2014 d’ailleurs, l’Action française se réjouit bruyamment : « les mânes des patriotes tombés le 6 février 1934, il y a tout juste 80 ans, auraient-elles inspiré à François Hollande la sage décision de reculer sur le projet de loi familiophobe ? » Soit, néanmoins les post/néofascistes, tout judéophobes qu’ils soient, restent innocents des crimes commis récemment au nom de l’islam.

KI-C-KI

Ecrit par Gilberte Benayoun le 27 février 2015. dans La une, KI-C-KI, Littérature

KI-C-KI

A lire et à consommer sans modération, ces quelques passages de pur plaisir, d’une des plus célèbres œuvres d’un auteur du 20ème siècle déjà cité une fois dans cette rubrique (on ne s’en lasse pas…), cette œuvre (qui est un essai) inoubliable, que l’on peut dire philosophique, emplie de « bon sens » et d’une grande humanité, de cette humanité qui caractérise ce célèbre auteur français qui fait partie de notre panthéon littéraire :

 

Extraits :

Si je me demande à quoi juger que telle question est plus pressante que telle autre, je réponds que c’est aux actions qu’elle engage. Je n’ai jamais vu personne mourir pour l’argument ontologique. Galilée, qui tenait une vérité scientifique d’importance, l’abjura le plus aisément du monde dès qu’elle mit sa vie en péril. Dans un certains sens, il fit bien. Cette vérité ne valait pas le bûcher. Qui de la terre ou du soleil tourne autour de l’autre, cela est profondément indifférent. Pour tout dire, c’est une question futile. En revanche, je vois que beaucoup de gens meurent parce qu’ils estiment que la vie ne vaut pas la peine d’être vécue. J’en vois d’autres qui se font paradoxalement tuer pour les idées ou les illusions qui leur donnent une raison de vivre (ce qu’on appelle une raison de vivre est en même temps une excellente raison de mourir). Je juge donc que le sens de la vie est la plus pressante des questions. Comment y répondre ? Sur tous les problèmes essentiels, j’entends par là ceux qui risquent de faire mourir ou ceux qui décuplent la passion de vivre, il n’y a probablement que deux méthodes de pensée, celle de La Palisse et cette de Don Quichotte. C’est l’équilibre de l’évidence et du lyrisme qui peut seul nous permettre d’accéder en même temps à l’émotion et à la clarté.

(…)

L’intelligence aussi me dit donc à sa manière que ce monde est absurde. Son contraire qui est la raison aveugle a beau prétendre que tout est clair, j’attendais des preuves et je souhaitais qu’elle eût raison. Mais malgré tant de siècles prétentieux et par-dessus tant d’hommes éloquents et persuasifs, je sais que cela est faux. Sur ce plan du moins, il n’y a point de bonheur si je ne puis savoir. Cette raison universelle, pratique ou morale, ce déterminisme, ces catégories qui expliquent tout, ont de quoi faire rire l’homme honnête. Ils n’ont rien à voir avec l’esprit. Ils nient sa vérité profonde qui est d’être enchaînée. Dans cet univers indéchiffrable et limité, le destin de l’homme prend désormais son sens. Un peuple d’irrationnels s’est dressé et l’entoure jusqu’à sa fin dernière. Dans sa clairvoyance revenue et maintenant concertée, le sentiment de l’absurde s’éclaire et se précise. Je disais que le monde est absurde et j’allais trop vite. Ce monde en lui-même n’est pas raisonnable, c’est tout ce qu’on peut en dire. Mais ce qui est absurde, c’est la confrontation de cet irrationnel et de ce désir éperdu de clarté dont l’appel résonne au plus profond de l’homme. L’absurde dépend autant de l’homme que du monde. Il est pour le moment leur seul lien. Il les scelle l’un à l’autre comme la haine seule peut river les êtres. C’est tout ce que je peux discerner clairement dans cet univers sans mesure où mon aventure se poursuit. (…).

La République à l’heure du « cosmopolitique » ?

Ecrit par Jean-François Vincent le 21 février 2015. dans La une, France, Politique, Littérature

Recension du livre de Constantin Languille, La possibilité du cosmopolitisme, Burqa, droits de l’homme et vivre ensemble, Gallimard 2015.

La République à l’heure du « cosmopolitique » ?

Ouvrage passionnant – un des plus intéressants qu’il m’ait été donné de lire ces derniers temps – d’un auteur dont je ne connais rien, si ce n’est qu’il a vraisemblablement une formation juridique, doublée d’une spécialisation en philosophie politique.

D’emblée, Languille pose le dilemme suivant : le droit à la différence, dont l’émergence remonte aux années 80, à l’époque où – le marxisme déclinant – la promotion des minorités prend le pas sur la défense d’une classe ouvrière en voie d’extinction, est-il compatible avec le « vivre ensemble », avec ce qui, depuis Renan (cf. le « plébiscite de tous les jours »), constitue l’essence même de la République ?

Et Languille de prendre l’exemple de la Burqa : « le fait qu’il y a parfois à choisir entre vivre ensemble et droits de l’homme est manifeste lorsque l’on considère le fondement juridique de la loi interdisant la dissimulation du visage dans l’espace public ». Nous reviendrons sur ce fondement ; notons pour l’instant que le droit à la différence (non prévu par la déclaration de 1789) a bel et bien pris place à côté des autres droits de l’homme, lesquels nous dit Languille « appartiennent à la sphère intellectuelle du libéralisme (…) dont la faiblesse réside dans son incapacité à établir les conditions du maintien du lien politique, c’est-à-dire du sentiment d’appartenance à une même entité politique. La doctrine des droits de l’homme, parce qu’elle permet à chacun de vivre selon ce qu’il croit ou ce qu’il pense, est éminemment pacificatrice. Cependant il est possible, c’est ce que nous allons chercher à vérifier dans cette étude, que la réduction du commun aux droits de l’homme, plutôt que de hâter la pacification de la société ne conduise à son morcellement ».

Il existe, constate Languille, « une tension réelle entre vivre ensemble et liberté d’expression ». Or s’habiller à sa guise, fût-ce en voilant son visage, fait partie intégrante de cette dernière. Les sondages confirment cette difficulté à combiner les deux termes de l’alternative : en 2012, 77% de l’échantillon sondé estimaient que « le foulard islamique posait un problème pour vivre en société ». D’où l’intérêt de la laïcité. Languille cite alors Jean-Michel Balling, membre de la Grande Loge de France : « c’est la laïcité qui permet à chacun de vivre librement ses croyances – lesquelles relèvent de l’espace privé – sans que les convictions interfèrent jamais dans l’espace public ».

Toutefois le « laïcisme » présente un danger redoutable. Et Languille de rappeler ici les campagnes révolutionnaires de « défanatisation » de 1793, « marquées par des profanations et des dégradations de lieux de cultes ». En 1792, l’assemblée législative étant allée jusqu’à envisager « l’interdiction générale et absolue du costume religieux dans l’espace public ».

Cher Olivier Larizza

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 21 février 2015. dans La une, Littérature

Cher Olivier Larizza

Le Best-seller de la rentrée littéraire, Olivier Larizza,Editions Andersen, 220 pages

Le Comte, Joseph Conrad, Editions Andersen, 65 pages

 

J’ai terminé Le Best-seller de la rentrée littéraire. Je vous souhaite que le titre soit prémonitoire. Pourquoi pas ? C’est un bon livre, bien écrit, amusant, actuel et néanmoins solide… C’est le genre de livre que je feuillette en librairie mais que je n’achète pas parce que je me dis qu’il est de mon devoir moral et intellectuel de lire des choses plus sérieuses, que d’ailleurs je suis déjà très vieux et que je n’ai pas encore lu un tas de livres et d’auteurs incontournables et que je risque de mourir avant d’avoir rempli mon contrat ce qui ne manquera pas d’empoisonner mes derniers instants… Dois-je gaspiller les quelques années de relative lucidité qu’il me reste en me dispersant dans des bouquins comme celui-ci ? Je vous le demande.

Quand un livre de cette veine me tombe néanmoins sous la main, je me dis que je peux quand même me payer une petite tranche de rigolade, au moins sourire un peu en cachette de ceux que mon masque austère de grand vieillard cultivé impressionne (en général pas ceux ou celles que je voudrais justement impressionner !). Je me délecte des dix premières pages en me disant que décidément ça fait du bien de ne pas se prendre au sérieux, je pousse jusqu’à la cinquantième en essayant de convaincre ma conscience que ce n’est pas plus grave que de regarder un De Funès à la télé et puis, en général, vaincu par mes scrupules, au milieu du livre, je me promets de lire la suite plus tard en étant bien conscient que ce sera jamais.

Or j’ai lu votre livre intégralement en deux jours. Pas par amitié pour vous puisque en somme, je vous connais à peine. Et pourtant, c’est un assez gros livre, 220 pages ! Peut-être même un tout petit peu trop gros. Mais puisque je l’ai lu intégralement, c’est déjà la preuve qu’il soutient l’intérêt jusqu’au bout. Tenir la distance sans se répéter, sans lasser le client, ça doit être la hantise des humoristes. Mais vous n’êtes pas un humoriste. Je vous savais universitaire diplômé, je découvre votre autodérision, votre irrévérence, votre goût pour le loufoque, mais derrière cette impertinence, le lettré cache le bout de son nez sous le faux-nez rouge du clown. En attestent les nombreuses citations, exactes bien qu’insolemment détournées.

J’ai pensé à Desproges, bien sûr, et ce n’est pas un mince éloge, mais il y aurait aussi du Pierre Dac si vous n’étiez pas si jeune, du Daninos, des calembours dignes de Boby Lapointe, un zest de San Antonio pour les grosses allusions sexuelles, un peu de Boris Vian… J’ai pensé encore à Christophe (celui du Sapeur Camembert et de la Famille Fenouillard), à Alphonse Allais et à Tristan Bernard, enfin, vous voyez, de solides sinon récentes références. Les recettes du rire sont multiples mais elles sont éternelles. Vous en exploitez un assez grand nombre pour que l’on ne s’ennuie jamais.

Reflets du temps a lu pour vous

Ecrit par Gilberte Benayoun le 14 février 2015. dans La une, Littérature

Reflets du temps a lu pour vous

« De vous à moi », de Christelle Angano

Entre l’intime et le cri, le bonheur et la douleur, ce petit livre de 140 pages est rempli de poésie, d’espoir et de vie. Poignant, émouvant, mais tellement réel et irréel. Non pas un conte de fées, mais un très joli conte en forme de cri d’amour d’une maman-fée.

 

Extraits :

Livre témoignage, recueil de souvenirs, moments de vie partagée, c’est une partie de mon itinéraire que je me propose de vous relater, un parcours plein de rires certes, mais aussi difficile, âpre, et parfois douloureux. Il n’en reste pas moins que ce texte se veut résolument optimiste parce que le jour vient toujours après la nuit. Parfois même, les deux astres s’accompagnent. Et j’aime les voir danser ensemble.

Ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement,

Et les mots pour le dire arrivent aisément (Nicolas Boileau, L’Art poétique, 1674, Chant 1)

 

Quant tu perds tes parents…

Tu es orpheline,

Quand tu perds ton conjoint…

Tu es veuve,

Mais quand tu perds ton enfant…

Il n’y a pas de mot…

Je suis quoi, moi ?

Il n’existe pas de mot pour ce deuil-là, ce qui n’est pas anodin. Je pense qu’il serait important, urgent même, que ce mot soit inventé.

Car comment parler et guérir d’un mal qui ne s’écrit pas ?

Oui, quand on perd un enfant, on a envie que tout le monde sache qu’il a vécu. On a toujours envie de préciser qu’il a existé. Quand on le tait, on a l’impression de le trahir. On culpabilise. On ne sait plus comment faire.

Un jour, j’ai trouvé. J’ai décidé d’écrire, un recueil de poèmes et de nouvelles, Itinerrances. Itinerrances… mélange d’itinéraire et de beaucoup d’errances. L’enjeu était simple, faire du lecteur mon complice : en lisant le prénom de mon enfant, il contribuait à le faire exister. L’écriture se faisait antalgique.

L’autre sionisme

Ecrit par Jean-François Vincent le 07 février 2015. dans Monde, La une, Politique, Littérature

Recension/commentaire du Livre de Yehudah Mirsky, Rav Kook, mystic in a time of revolution, Yale University Press, 2014

L’autre sionisme

Le rav Abraham Isaac Kook est une figure très connue en Israël mais à peu près ignorée en occident. Mort en 1935 à l’âge de 70 ans, il n’a connu ni la Shoah ni la création de l’état hébreu en 1948 ; mais il fut un des pionniers de ce que l’on appelle la seconde Alya, le retour en Eretz Israel. Il arriva avec sa famille en terre sainte en 1904, à Jaffa (la future Tel Aviv) et y fonda une yeshiva, un centre d’études talmudiques, qui acquit rapidement une réputation considérable. Kook est le représentant le plus éminent du sionisme religieux. A travers cette biographie, la première à ma connaissance, c’est tout un pan de l’histoire des idées qui s’ouvre à la curiosité des non hébraïsants.

Le sionisme. On en connaît habituellement qu’une seule forme : sa forme politique, sa forme herzlienne. L’auteur du Judenstaat, citoyen de l’empire austro-hongrois, ne voyait, en effet, dans les Juifs qu’une des multiples « nationalités » du domaine habsbourgeois. Comme les autres, ils devaient avoir un état. Où ? Les avis divergeaient ; on hésita entre l’Ouganda (sic !) et le territoire israélien actuel. Après tout, peu leur importait, l’important étant d’être – enfin ! – « comme les autres ».

Le rav Kook connut, bien sûr, ces sionistes-là, qui proclamèrent, lors de leur premier congrès mondial, que « le sionisme n’a rien à voir avec la religion ». « Nazionalismus ! » Telle fut la réponse dédaigneuse de Kook, qui, malgré moult sollicitations de la part des « herzliens », ne se rallia jamais à leurs vues.

Pour lui, l’Alya, la montée à Jérusalem, est une affaire exclusivement religieuse : il s’agit – ni plus, ni moins – à l’instar de ce que propose Franz Rosenzweig dans Der Stern der Erlösung, l’étoile de la rédemption, de hâter la venue du messie. Kook parle de la Knesset Yisrael en tant que communauté sacrée, une communauté de saints (ou qui devraient l’être !). Jusqu’à la destruction du Temple et à la dispersion (diaspora), La Shekkinah, la gloire de Dieu, résidait sur terre, à Jérusalem. L’exil des Juifs se traduisit aussi par un exil de la Shekkinah, Galut ha Shekkinah. Kook évoque même le « chagrin de la Shekkinah ». Le retour du peuple de prêtres, prémisse de la reconstruction du Temple, rend ainsi possible le retour de la Présence divine et l’avènement de celui qu’Il a oint, le mashiach. Israël pour le rav Abraham constitue, par conséquent, « la fondation du trône de Dieu dans le monde ».

Reflets des Arts Traité du Sublime

Ecrit par Johann Lefebvre le 07 février 2015. dans La une, Littérature

Reflets des Arts Traité du Sublime

Origine

Il est assuré aujourd’hui que le « Traité du Sublime » est d’auteur inconnu, alors que très longtemps il a été attribué à Longin (Cassius Dionysius Longinus, 213-273 ap. J.-C.). La difficulté provient du document le plus ancien qui nous reste de ce texte, un manuscrit lacunaire du Xe siècle, et qui porte à son début les noms de Dionysius/Longinus qui pouvaient laisser penser non seulement à Longin, mais aussi à Denys d’Halicarnasse (60-8 av. J.C.), autre rhéteur bien connu.

Pour des différences de style notables (pour d’Halicarnasse) et de références à des éléments historiques précis (cas de Longin), on sait que ni l’un ni l’autre ne peuvent avoir écrit le Traité ; on appelle donc l’auteur inconnu du nom de Pseudo-Longin, et on peut dater son écriture à la fin du 1er siècle, c’est-à-dire dans l’intervalle des deux vies des précités, aucune œuvre postérieure au 1er siècle n’étant évoquée dans le Traité du Sublime. Par ailleurs, dans le chapitre intitulé « De la sublimité dans les pensées », la Bible est citée au milieu d’exemples homériens : « Dieu dit : Que la Lumière se fasse ; et la Lumière se fit : que la Terre se fasse ; la terre fut Faite » (1), ce qui signale que l’auteur est peut-être un philosophe juif hellénisé, ou du moins qu’il en fréquente.

Thème

Construit sous forme épistolaire et adressé à Terentianus, illustre inconnu, le « Traité du Sublime » (Περὶ ὕψους), dont les trois quarts environ nous sont parvenus, demeure, avec la « Poétique » d’Aristote, l’un des ouvrages majeurs de l’antiquité dans le domaine de la théorie littéraire. Contre la cuisine stylistique de Cicéron, le sublime est ici entendu davantage comme le fonds, l’essence d’une puissance créatrice que comme sa forme ou son expression seules, et sa définition, qui reste le sujet d’interprétations diverses selon les époques, est fondée sur des exemples littéraires tirés d’une cinquantaine d’auteurs. D’abord édité en grec en 1554, le texte est connu en ce temps par de rares humanistes ; il faut attendre 1674, avec la traduction qu’en fait Boileau-Despréaux, pour que l’ouvrage connaisse un grand succès, d’autant qu’il apparaît au moment de la grande querelle esthétique qui anime la fin du XVIIe siècle, celle des Anciens et des Modernes. En fait, il s’agit, dans ce Traité, d’opposer la rigueur des formes classiques à la liberté métaphorique, l’atticisme fermé à l’invention audacieuse et enjouée, bref le sublime est pour l’auteur du Traité un élan qui élève l’art si haut qu’il échappe à toute mesure, un élan en parfaite cohérence avec l’esprit infini de l’homme : « Aussi voïons-nous que le monde entier ne suffit pas à la vaste étenduë de l’esprit de l’Homme. Nos pensées vont souvent plus loin que les Cieux, & pénètrent au delà de ces bornes qui environnent & qui terminent toutes choses ».

Nocturne Indien (1) : où le récit travaille à rendre la nuit présente

Ecrit par Yasmina Mahdi le 07 février 2015. dans La une, Cinéma, Littérature

Nocturne Indien (1) : où le récit travaille à rendre la nuit présente

En hommage à l’écrivain italien Antonio Tabucchi, décédé à Lisbonne le 2 mars 2012, éminent traducteur, chroniqueur, romancier, lauréat de nombreux prix dont : Médicis étranger 1987 pour Nocturne indien, Jean-Monnet en 1995, Nossack de l’Académie Leibniz en 1999, France Culture en 2002, Meilleur livre de l’année 2004 pour Tristano meurt. Nocturne indien a été porté à l’écran par Alain Corneau en 1989.

 

Un récit, douze chapitres, trois parties

Le récit d’Antonio Tabucchi se construit selon douze courts chapitres, lesquels sont traversés par douze rencontres réelles ou rêvées, ou plutôt douze bribes d’entretiens avec des personnages divers. Ces douze chapitres se divisent en trois parties, subdivisant le texte comme trois coups de théâtre répétitifs. Si l’on s’en réfère à Wolfgang Kayser, « l’entrée du lecteur dans son rôle de lecteur correspond à cette métamorphose mystérieuse que le spectateur subit au théâtre lorsqu’il entend les trois coups et que les lumières s’éteignent » (2). La réflexion de W. Kayser peut illustrer le trouble que suscite le récit d’A. Tabucchi, mettant l’accent sur deux points : celui des hasards de l’errance du narrateur, et sur l’ambiance nocturne du livre, (il est d’ailleurs notable que chaque chapitre s’achève dans la nuit ou tôt le matin un peu comme une fermeture au noir, pour emprunter au langage cinématographique) de chacune des trois parties. Le lecteur se trouve donc entraîné dans le théâtre d’une histoire où douze très courts écrits ont pour référent et lieu d’énonciation l’Inde et la nuit profonde.

Première partie

À travers la vitre d’un taxi transparaît Bombay et ce qui en est perçu par le narrateur (la vitre est un premier cache, une première opacité). Trois repères indiciels nous sont donnés : le voyage lointain (l’Inde)/la quête indéterminée/la nuit. Le lecteur se retrouve, à chaque paragraphe, devant une énigme. Le texte commence comme un roman policier, avec des critères identiques. La thématique du voyageur étranger/européen s’accompagne d’une espèce d’enquête secrète, avec l’arrivée tardive, incognito, à l’hôtel – lieu anonyme – dans les quartiers pauvres d’une ville inconnue. L’axe paradigmatique de la nuit s’inscrit de l’hôtel sans numéro à l’hôpital, puis du Taj Mahal jusqu’à l’arrivée du train (ainsi que tout le long de la deuxième et troisième parties). La première partie s’achève sur une étrangeté qui va dominer désormais tout le récit. C’est la confrontation avec des personnages appartenant à une autre culture, culture étrangère-culture d’étrangeté.

Anti antiracisme = racisme ?

Ecrit par Jean-François Vincent le 24 janvier 2015. dans La une, Société, Littérature

Recension/commentaire du livre de Paul-François Paoli, Pour en finir avec l’idéologie antiraciste, Paris, François Bourin éditeur, 2012

Anti antiracisme = racisme ?

Paul-François Paoli est chroniqueur au Figaro Littéraire. J’ai pris connaissance de son livre sur un site communautaire juif, preuve s’il en est du glissement vers la droite de l’ensemble de la société française, à l’image de Pierre-André Taguieff, pionnier de l’antiracisme dans les années 80 et dont les thèses se rapprochent lentement mais sûrement de celles du Front national.

Il y a dans ce qu’écrit Paoli de l’inacceptable, du simplement mauvais et du pertinent.

Il le dit lui-même dans les premières phrases du chapitre I :

« Nul doute que le titre de cet essai choquera : si le racisme est un mal – et de fait il en est un – comment vouloir en finir avec ce qui est censé nous en prémunir. Levons d’emblée toute ambiguïté : il ne s’agit bien évidemment pas, dans cet ouvrage, d’en finir avec le refus du racisme, mais d’en découdre avec une idéologie devenue pernicieuse ».

Soit ! Toutefois Paoli se fait un défenseur de ce qui pourrait s’appeler un « essentialisme culturel » : la culture devient une sorte de seconde nature, transmissible, héréditaire et de ce fait quasiment innée :

« Il existe donc bel et bien une tradition occidentale, qui n’est ni fortuite ni contingente et qui a trait au logos, mot grec intraduisible qui s’apparente à un certain type de discours rationnel. Cette forme d’esprit particulière n’induit aucune suprématie d’ordre racial. Il n’en reste pas moins que ce sont les peuples d’Europe qui ont été les acteurs prééminents de cette forme de pensée ».

De là à poser une « supériorité » de la civilisation occidentale par rapport aux autres, telle que proclamée un jour par Claude Guéant, il n’y a qu’un pas, vite franchi par Paoli lui-même : « a-t-on le droit de penser qu’il existe un génie propre à l’Occident sans subir la suspicion de l’antiracisme contemporain ? »

Génie propre. Le Genius, à Rome, était une sorte de divinité tutélaire, créée dès la conception, accompagnant et protégeant l’individu tout au long de son existence. Bref une donnée « naturelle » beaucoup plus que « culturelle ». Les auteurs que cite Paoli à l’appui de sa thèse ne font que confirmer la chose : de Gaulle parle d’un « génie de la race ». Là, Paoli, qui sent bien que son grand homme est allé trop loin, corrige son propos ou tente de le faire : « même s’il n’existe pas à ses yeux (ceux de de Gaulle) de race française, il existe une race blanche marquée par la tradition gréco-latine et la tradition chrétienne et dont les Arabo-Musulmans ne font pas partie ».

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