Littérature

Reflets du temps a lu :

Ecrit par Gilberte Benayoun le 07 janvier 2017. dans La une, Littérature

Reflets du temps a lu :

Brigitte Stora est sociologue, journaliste indépendante, chanteuse – eh oui ! – et auteure de « Que sont mes amis devenus… Les Juifs, Charlie, puis tous les nôtres » (Editions Le Bord de l’eau, janvier 2016)

Bouleversée par ce livre, et par ces infinies émotions qu’il m’a procurées, par ce poignant témoignage brillamment composé par l’auteure, Brigitte Stora, et afin que ce témoignage réconforte et apaise, comme il m’a réconfortée, apaisée et sensibilisée… et avec l’aimable, que dis-je, la très sympathique autorisation de l’auteure, j’ai choisi pour Reflets du temps ces quelques extraits, importants à mes yeux, tout comme sont saisissantes et émouvantes les quelques 250 pages de ce remarquable et indispensable « Que sont mes amis devenus… » :

 

Extraits :

« La douleur des assassinats de janvier est encore vive, elle m’a inspiré la colère et l’envie de dire. Pourtant, j’ai souvent pensé que ce n’était sûrement pas fini, qu’à peine mon livre terminé, de nouvelles violences pourraient encore se produire et « relativiser » encore le dernier malheur ».

Ce qui s’est passé le 13 novembre dernier nous laisse sans voix. Les chiffres d’abord effraient. C’est donc plus grave encore qu’en janvier puis le nombre de morts augmente en même temps aussi hélas, qu’une distance de protection qui fait voile entre l’horreur et nous. […] ».

(…)

« Ce sombre vendredi 13 novembre était un des derniers soirs d’automne où il fait encore doux, où l’on se dit qu’on doit en profiter… »

(…)

« Cette jeunesse fauchée, irrémédiablement libre et métissée me fait penser aux ponts que l’on dynamite, aux passerelles que l’on détruit. Avant les passerelles, on tue les témoins et les sentinelles. Les Juifs furent malgré eux, encore une fois, les témoins de la catastrophe à venir. Quant à Charlie, ils ont été fauchés comme des sentinelles vigilantes, comme des avant-gardes éclairées qui ne se prétendirent jamais comme telles mais qu’ils furent bel et bien.

Les amants du chaos, les “je ne suis pas Charlie” et autres collabos de la terreur pourront-ils encore une fois expliquer, justifier, blanchir puis retourner comme ils le font depuis des années, les bourreaux en victimes, les victimes en bourreaux ? ».

(…)

« Catherine avait cette manière étrangère de baisser la voix quand elle prononçait le mot “juif”, une sorte de pudeur comme encombrée d’un mot trop gros. Un signe que, désormais, je reconnais entre tous. Il y a ceux qui peuvent prononcer le mot, d’autres pour qui ce vocable demeure l’innommable… C’est bizarrement au début des années 2000, dans sa quarantaine, que Catherine s’engagea comme jamais auparavant. Contente peut-être de prendre une revanche sur notre jeunesse passée où, par rapport à moi, elle était toujours en retard d’un enthousiasme. Elle trouva suspecte mon indignation devant Durban, se mit à adhérer à un Comité Palestine de son quartier. Forte de son solide bon sens et de son abonnement au Monde diplomatique, elle m’expliqua, l’air grave après le 11 septembre 2001, que “tout cela était lié à la politique des Etats-Unis et d’Israël”. Son frère votait extrême droite, elle en avait honte, mais je réalisais à quel point ils avaient tant en commun : le mépris de la démocratie, la haine de l’Amérique, d’Israël bien sûr, des élites, des politiques, des pistonnés, bref des suceurs de sang du petit peuple authentique dont elle était l’une des honnêtes représentantes. Elle était professeur d’histoire, pourtant, elle aurait dû reconnaître cette soupe populiste dans laquelle les juifs sont toujours le liant. Elle avait prénommé sa fille Rachel (au temps furtif où les Juifs étaient encore à la mode), elle me fit part de son inquiétude : est-ce que ce prénom n’allait pas “se retourner contre elle maintenant ?” Elle n’a pas su, sur le moment, que cette phrase sonnerait le glas de notre amitié. Il y eut d’autres Catherine, d’autres histoires si proches qu’avec mes amis juifs, désormais plus nombreux, nous nous racontons régulièrement. Parfois il me semble qu’un voile s’est glissé entre mes rêves et moi, le même qui semble me séparer de beaucoup de mes amis d’hier. Ce n’est peut-être que le temps qui passe… Il y a toujours de justes causes, il m’arrive encore de manifester le 1er mai, le 8 mars, pour les sans-papiers, les sans-droits, mais je demeure sur le côté, la foule ne m’entraîne plus. Je repense aux vers d’Aragon :

LITTERATURE - Les Palsou, Un conte de Noël, André Bouchard

Ecrit par Cathy Garcia le 17 décembre 2016. dans La une, Littérature

LITTERATURE - Les Palsou, Un conte de Noël, André Bouchard

C’est un vrai conte de Noël que nous propose ici l’auteur/dessinateur André Bouchard, vrai parce qu’on y parle de joie, de générosité, de partage, d’entraide et d’ouverture à l’autre. Vrai parce que le père noël, s’il existait, pourrait bien être un vieux monsieur à barbe blanche qui vit et apprend aux enfants au cœur d’un bidonville « le bricolage, le jardinage, la politique, la mécanique, l’infirmerie, la littérature, la couture, la soudure et l’arithmétique ». Un bidonville où « pour les langues étrangères on se débrouille entre nous. Dans le quartier, on parle couramment chinois, espagnol, arabe, polonais, grec, bambara, portugais, français et verlan ».

Avec de belles illustrations qui prennent leurs aises sur toute la page, mélange de gris hachurés et de couleurs pétantes, André Bouchard nous présente la famille Palsou et ses quatre enfants. Comme toutes les familles, elle fait ses courses au marché et au supermarché et les enfants prennent le goûter au parc, comme tout le monde quoi. Enfin presque… Mais les enfants, malgré la fricassée d’épluchures, s’amusent bien, comme tous les enfants et ils l’aiment leur quartier plein de cachettes et d’aventures, comme ils aiment leur école avec le vieux Monsieur Nicolas. Leur seul vrai problème, ce sont tous les autres adultes qui ne rigolent pas, mais alors pas du tout ! Alors, ils vont tenter de leur apprendre, en ouvrant l’école du rire, mais ça ne marche pas très bien, les élèves sont des cancres. C’est l’arrivée d’une cocotte magique qui va changer les choses. « C’est là que nous avons compris un truc archi-important ! On peut rire de n’importe quoi avec n’importe qui à condition d’avoir le ventre plein ! ». Ainsi avec « Cocotte Magique », Noël pourrait bien finalement être « une énorme rigolade ». À moins que la Guenille ne vienne jouer sa carabosse… Pour le savoir, lisez les Palsou.

Un très chouette album, tendre et impertinent, dédié à Charles Dickens, Karl Marx et François Ruffin. Le ton est donné.

 

Cathy Garcia

 

André Bouchard a été publicitaire. Il vit à Paris et travaille aujourd’hui pour la presse et l’édition en qualité d’auteur et illustrateur. Ses livres se caractérisent par des dessins malicieux et un humour caustique. Il a notamment illustré de nombreux livres de Vincent Malone. Il est également l’auteur de Beurk ! (Seuil jeunesse), Les lions ne mangent pas de croquettes (Seuil jeunesse), Quand papa était petit y avait des dinosaures (Seuil jeunesse), La Mensongite galopante (Gallimard)… « La principale caractéristique commune à la plupart de mes ouvrages, c’est une prédilection pour « le merveilleux ou le fantastique quotidien ». Je puise mon inspiration dans la réalité vécue de l’enfant : son rapport aux parents, à la nourriture, à l’égoïsme, au mensonge, etc. ».

 

Seuil jeunesse – Octobre 2016 – 40 pages - 13E50

Seuil Jeunesse, octobre 2016, 40 pages, 13,50 €

POESIE - Noël-Cadeaux-Hiver, en vers et en chansons…

Ecrit par Gilberte Benayoun le 17 décembre 2016. dans La une, Littérature

« L’hiver », Alfred de Musset (Premières poésies, 1829-1835) :

POESIE - Noël-Cadeaux-Hiver, en vers et en chansons…

Le premier frisson d’hiver

Que j’aime le premier frisson d’hiver ! le chaume,

Sous le pied du chasseur, refusant de ployer !

Quand vient la pie aux champs que le foin vert embaume,

Au fond du vieux château s’éveille le foyer.

 

C’est le temps de la ville. – Oh ! lorsque l’an dernier,

J’y revins, que je vis ce bon Louvre et son dôme,

Paris et sa fumée, et tout ce beau royaume

(J’entends encore au vent les postillons crier),

 

Que j’aimais ce temps gris, ces passants, et la Seine

Sous ses mille falots assise en souveraine !

J’allais revoir l’hiver. Et toi, ma vie, et toi !

 

Oh ! dans tes longs regards j’allais tremper mon âme

Je saluais tes murs. Car, qui m’eût dit, madame,

Que votre cœur sitôt avait changé pour moi ?

 

…/…

Une légende alsacienne

Ecrit par Yasmina Mahdi le 10 décembre 2016. dans La une, Littérature

Une légende alsacienne

à propos de La Fée aux larmes de Jean-Yves Masson, éd. La Coopérative, en librairie depuis le 21 octobre 2016, 14 €



« Cette Souris, ma fille, est une fée méchante et puissante ; moi-même, je suis le génie Prudent, et puisque tu as délivré mon ennemie, je puis te révéler ce que je devais te cacher jusqu’à l’âge de quinze ans ».
La Petite Souris grise, Comtesse de Ségur



Présentons d’abord brièvement l’auteur, Jean-Yves Masson, ancien élève de l’ENS d’Ulm, poète, critique, professeur de littérature comparée à la Sorbonne (Paris IV), traducteur (récompensé par le 11è Prix Lémanique de la traduction) qui, en 2015, fonde la toute nouvelle maison d’édition La Coopérative. Mais c’est en lisant La Fée aux larmes, au titre mélancolique, que l’on découvre les talents multiples de l’auteur (faisant fi des modes) avec ce conte, et précisons-le, non exclusivement réservé aux enfants, à la fois fable et objet fantastique. L’on aborde l’univers de J.-Y. Masson dans un climat d’affliction – climat dans lequel baignent souvent les contes de Perrault, des frères Grimm, etc. – nourri des ingrédients fictionnels de l’épargne pauvre, de la maladie et de la menace de la mort, du poids du labeur ingrat. Sauf qu’il s’agit ici de l’histoire inverse de celle du Petit Poucet : l’enfant unique y meurt. Au cœur d’une tradition, dans un pays froid, la Grande Forêt (la Forêt-Noire ?), des situations s’opposent : celles du monde paysan, humble mais honnête face aux fastes de la Cour magique des fées et des lutins, des êtres éternels. Notons l’emploi qui devient rare du subjonctif imparfait…
C’est l’amour, renouvelé, revécu deux fois, qui ouvre ce conte, l’amour constant, et qui donne ainsi aux protagonistes de La Fée aux larmes la chance de devenir l’objet d’une grande faveur, et d’en jouir. Le possible et l’impossible coexistent, le contingent et le merveilleux. Et n’oublions pas que le chêne se déracine et que le roseau plie. La cohabitation de plusieurs occurrences forme le fruit de l’énigme du conte, avec l’apparition du lilliputien, lutin immortel, devant l’homme ordinaire et mortel, le paysan, des fées telles trois Parques qui vont œuvrer à la destinée des démunis. Le masculin cède alors élégamment le pas au féminin, le récit se fait par le truchement de la jeune fille, déesse de beauté. La Fée aux larmes s’appuie sur un ancien registre littéraire mais reste une création à part entière. L’emploi de jolis mots (aux consonances mélodieuses) contribue à la préciosité du texte : layette, langes de soie, voile de rose, le don des larmes, ma chère, un théorbe aux deux manches, la pierre enchantée, etc. Soulignons aussi la graphie délicate de certaines consonnes, propre aux éditions La Coopérative.
Au cours de ces aventures imaginaires, l’on peut compter trois phases, la triade étant une constante, ainsi que le trio : la première, la phase des difficultés existentielles, la seconde, celle de la quête, la troisième, celle de l’accomplissement de la prophétie ; les phases de la vie en quelque sorte. L’on pourrait y lire, à rebours, les moments douloureux de l’écrivain solitaire, puis la joie de la publication, enfin la peur de l’oubli et de l’indifférence du monde. Un événement surhumain surgit et terrifie car hors de portée, conjoncture qui amène la discorde, la rivalité, le duel. Une distorsion se produit alors, dévoilant un ordre ancien, une norme perdue (celle de l’honneur par exemple), prétexte pour délivrer une morale esthétique.

Comprendre le djihadisme : les deux approches

Ecrit par Jean-François Vincent le 03 décembre 2016. dans La une, Religions, Société, Littérature

Recension des livres Comprendre l’Islam politique, François Burgat, éd. La Découverte, 2016 ; et Le djihad et la mort, Olivier Roy, Seuil, 2016

Comprendre le djihadisme : les deux approches

Deux approches, deux regards, en effet, deux directeurs de recherche au CNRS. Mais une constante : disculper l’Islam en tant que religion. A la différence d’autres – Alain Finkielkraut en particulier – ni François Burgat, ni Olivier Roy ne voient, dans la vague terroriste, le symptôme d’un choc des cultures ou des civilisations.

Burgat s’inscrit dans la lignée de Gilles Kepel et du « ressac rétro-colonial » : la violence actuelle est un legs de la colonisation « à défaut d’en représenter l’aboutissement, l’islamisme, troisième étage de la fusée de la décolonisation, manifeste l’accélération du processus de repositionnement du Sud dominé à l’égard du Nord ». Au fait, quels étaient les deux étages précédents ? Le premier rime avec occidentalisation, synonyme de modernisation, faire comme l’ex-métropole. Ce fut l’attitude d’un Bourguiba ou d’un Ben Ali. Le deuxième étage étant celui de la marxisation : occident toujours, mais un occident dissident, le rêve nassérien du nationalisme pan-arabe laïc, rêve qui se fracassa sur la cuisante défaite de la guerre des six jours ; « l’islamisme de l’imam de Qom, nous dit Burgat, détrônait l’arabisme des émules de Nasser ». Si l’on ajoute à cela la mémoire des exactions du colonisateur – des canonnades de 1925 au Liban ou des massacres du Nord-Constantinois de 1945 – aggravée par l’identification aux palestiniens dans leur lutte antisioniste, ainsi que, dernièrement, par les expéditions néocoloniales des Bush père et fils, l’on comprend, dès lors, que l’Islam politique se veuille radicalement autre, radicalement non occidental.

Cette altérité est d’abord culturelle. Il s’agit de « parler musulman », « c’est par ce biais, écrit Burgat, que la société dominée prend conscience que son univers symbolique est discrédité, périphérisé, marginalisé et qu’elle est en train de “s’indigénéiser” ». Une démarche similaire – quoique laïque – s’observe pareillement chez le PIR, le Parti des Indigènes de la République. A l’extrême, certains vrais-faux Chrétiens d’Orient changent de nom, « j’ai toujours préféré dire, avoue l’un d’eux, que je m’appelais Georges. Aujourd’hui je vais oser dire mon vrai nom. Je vais oser dire que je m’appelle Mohamed ». Bref, une sorte de « muslim pride ».

Les conséquences ? Une espèce d’« allophobie », une hantise de l’Autre, chez les non musulmans : « l’Autre, on l’a dit, avant d’être musulman, a d’abord été arabe. Avant que l’alchimie de l’affirmation islamiste nous fasse quitter l’ère des “fellagas” pour entrer dans celle des “intégristes”, l’altérité ethnique et linguistique avait largement suffi à nourrir, à son égard, de puissants réflexes de rejet ». L’islamophobie n’a jamais été que le paravent d’un racisme anti-arabe. « A gauche, comme à droite, continue Burgat, la surenchère électoraliste s’est organisée pour capitaliser les dividendes d’une mobilisation contre l’extrémisme des “djihadistes” français. Mais tous ceux qui font leur miel électoral de la peur que suscite ce nouveau fléau contribuent, consciemment ou non, à le fabriquer ».

Un air de liberté (13)

Ecrit par Valérie Debieux le 03 décembre 2016. dans La une, Littérature

Papillons du Jura, Jean-Claude Gerber, éd. Jean-Claude Gerber, novembre 2016, 368 pages, 69 CHF

Un air de liberté (13)

Chroniquer un ouvrage consacré aux papillons, voilà un exercice peu usuel qui, dans le milieu littéraire, ne devrait toutefois susciter aucune réserve, tant il est vrai que parmi les femmes et hommes de lettres, nombreux sont les amoureux de ces petites fleurs ailées, n’hésitant pas à les caresser du regard et les magnifier de la plume. Et de songer notamment à Lamartine, de Nerval, Carême ou Nabokov. Ma contribution – fort modeste – à ce petit monde unanimement admiré pour ses atours polychromiques et, pourtant, en phase de régressions géographique et numérique, est un envol au pays des lépidoptères du Jura.

Dans la lignée des magnifiques ouvrages à grand format des systématiciens naturalistes européens du XIXème siècle, tels Hübner, Herrich-Schäffer ou von Heinemann en Allemagne, Duponchel, Boisduval ou Lucas en France, Tibbats Stainton, Kirby ou Morris en Grande-Bretagne, Jean-Claude Gerber en entomologiste passionnant et passionné emmène le lecteur à effectuer une très belle balade didactique dans les forêts, les prairies, les pâturages et les zones rocheuses, au milieu des arbustes, des plantes, des fleurs, des lépidoptères et des parfums d’enfance.

Au cours de cette promenade entomologique, divisée en plusieurs étapes, le lecteur commence par découvrir quelques notions sur le papillon, sa morphologie, sa biologie et son cycle de vie, un monde à la fois méconnu et fascinant :

« Comment une banale chenille peut-elle engendrer un insecte aussi parfait orné de dessins multicolores ? Pour étudier ce phénomène, il fallait tuer, disséquer et examiner un insecte à chaque stade de sa transformation. Mais depuis peu, grâce aux techniques de l’imagerie médicale, des chercheurs ont ainsi pu scanner une chrysalide depuis sa formation jusqu’à la sortie de l’insecte. À l’intérieur, les organes se dissolvent en une sorte de bouillie, les tissus se reconstituent et vont se mettre en place selon des “plans” déjà inscrits dans le corps de la chenille. Et peu à peu, les nouvelles pièces du puzzle vont transparaître à travers l’enveloppe de la chrysalide : pattes, antennes, pièces buccales, ailes froissées… peu avant l’émergence du papillon »

Puis, après une visite de ses milieux naturels et aires de répartition, l’auteur expose les dangers que connaissent aujourd’hui ces frêles esquifs alifères et il expose conseils et mesures simples pour leur assurer quelques espaces de vie, afin que les générations futures puissent, elles aussi, connaître le bonheur de pouvoir admirer ces insectes pollinisateurs en train de voler d’un trèfle à l’autre ou de virevolter au milieu des massifs de fleurs, parmi les abeilles, les bourdons et autres insectes nectarivores.

« Le constat est alarmant : la biodiversité, base de notre vie, ne cesse de diminuer en Suisse et dans le monde. Pour compenser en partie cette perte, les milieux urbains peuvent offrir une alternative intéressante. Si chaque propriétaire laissait une partie de son terrain en friche pour constituer un réseau dense, de nombreuses espèces végétales et animales revivraient autour des habitations. On peut toujours rêver… ».

Faire

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 26 novembre 2016. dans La une, Actualité, Littérature

Faire

Notre ami et rédacteur, Bernard Pechon Pignero, avait dans ses cartons cette recension du livre de François Fillon. Il nous a semblé, à lui comme à nous, que le moment imposait cette publication. On aura compris que ce texte, longuement muri en cave, n’a pas été posé dans la fureur du moment politico-médiatique qu’on traverse. C’est bien là qu’est son intérêt…

 

Le livre de François Fillon, Faire, se présente comme un habile mélange d’autobiographie, de profession de foi politique et de programme électoral qui ne doit son originalité qu’à la personnalité de son auteur. Ce n’est pas dans ce genre de livre que l’on s’attend à trouver un programme de gouvernement précis et chiffré. Il serait prématuré pour le candidat déclaré d’abattre ses cartes deux ans avant l’échéance. Tout au plus aurons-nous des déclarations d’intention à travers lesquelles peut se dessiner un profil humain intéressant ou au contraire se cacher, derrière le paravent de vertueuses résolutions, une ambition personnelle qui ne justifie pas la lecture de trois cents pages et encore moins, in fine, un bulletin de vote au nom de l’auteur. On ne peut évidemment pas éviter les quelques pages introductives, d’un lyrisme convenu, qui sont à ce genre de livres ce que les formules de politesse sont aux lettres protocolaires. On les parcourt d’un regard distrait en sachant d’avance ce qu’elles contiennent. Bien que les concepts et, plus encore, les mots qui les expriment soient galvaudés de longue date par la langue de bois politique, on serait choqué de ne pas les y trouver. Là n’est pas l’essentiel.

François Fillon a d’abord l’autorité et la légitimité d’un homme politique qui a exercé un nombre impressionnant de mandats électoraux et de charges ministérielles diverses qui lui permettent de revendiquer légitimement une compétence qu’aucun de ses rivaux ne peut égaler ni même approcher. Il a, de plus, à son actif une éducation, une culture et une sensibilité qui font de lui un homme immédiatement sympathique. Sans doute l’est-il également à long terme pour ses proches. Il a su mener un parcours exemplaire dans ce monde politique impitoyable envers les idéalistes et les naïfs que sont parfois les démocrates sincères, sans être éclaboussé par les scandales publics ou privés qui n’épargnent aucun parti et que la rumeur, attisée par les médias, s’ingénie à envenimer. Il garde, après une quarantaine d’années de bons et loyaux services, l’image d’un homme intègre, discret, calme et mesuré, mais sachant défendre ses choix avec conviction. Il n’a pas l’auréole du martyr d’un Alain Juppé ni les années de purgatoire qui en sont le coût, ce qui lui donne sur cet autre ancien premier ministre l’avantage d’une relative jeunesse.

Enfin, François Fillon peut faire état d’une connaissance approfondie aussi bien du terrain social et économique français, dont il a étudié de près les évolutions depuis des décennies, que de la politique internationale dont ses fonctions ministérielles lui ont permis d’observer les arcanes jusque dans les plus hautes sphères et dont il parle avec une liberté de ton et un bon sens inattendus chez un éventuel futur président de la République. En particulier, j’ai été agréablement surpris par la façon dont il juge les politiques américaines et allemandes sans se croire obligé de recourir aux circonlocutions diplomatiques du type « nos amis américains » ou « nos amis d’outre-Rhin ». Pour bien des raisons, il réunit donc à l’évidence les qualités rares qui le désignent comme un candidat plus que crédible à la fonction qu’il brigue. Saura-t-il faire valoir ces avantages personnels, cette longue expérience chez un homme encore jeune, cette probité authentique comme les qualités d’un véritable homme d’état ? Il est vrai que l’histoire récente a prouvé que cette dimension n’était plus requise pour exercer en France la magistrature suprême.

KI-C-KI

Ecrit par Gilberte Benayoun le 26 novembre 2016. dans La une, KI-C-KI, Littérature

KI-C-KI

Comment résister au charme unique et irrésistible de la poésie et du sentiment amoureux qui composent ces bouts de lettres extraits d’une œuvre ô combien savoureuse… ? Car savoureuse est la poésie et à fleur de peau la sensibilité de cet immense écrivain/poète (européen) du 20ème siècle…

 

Extraits :

« C’est effrayant de penser qu’il y ait tant de choses qui se font et se défont avec des mots ; ils sont tellement éloignés de nous, enfermés dans l’éternel à-peu-près de leur existence secondaire, indifférents à nos extrêmes besoins ; ils reculent au moment où nous les saisissons, ils ont leur vie à eux et nous la nôtre. Je l’éprouve plus douloureusement que jamais en vous écrivant, Chère ; infiniment Chère à qui je voudrais dire tout. Mais comment ? Comment vous exprimer ce que je ressens, que je souffre et dont je me console depuis que je suis ici dans ce pays lourd ; en face de cette plaine noire et verte, qui tristement s’en va dans des brumes. Comment vous dire toute cette autre vie qui n’est pas la mienne et où péniblement je me retrouve et timidement puisque ce n’est point mon travail qui me tient ici ? […] »

(…)

« Votre dernière lettre m’a beaucoup rassuré, puisqu’elle vous a montrée rétablie et forte dans ce merveilleux décor qu’est Venise printanière, entourée doucement de ceux qui sont heureux de vous aimer et à qui vous rendez plus beau et presque éblouissant cet amour en l’acceptant ingénument et avec la belle soif d’une enfant qui a parcouru toute la journée la prairie en trouvant toutes les fleurs ».

(…)

« Je ne crains point, Chère, de vous donner un livre douloureux ; il ne saura vous affliger. Car ne sont-ce pas les pages vraiment et courageusement tristes qui nous consolent le mieux ? »

(…)

« […] Si je vous écris tout cela, Chère, c’est parce que vous le savez depuis toujours. Et cette prière que je forme pour nous avant de commencer une humble journée, elle est encore plus forte en vous ; elle monte sans cesse de votre cœur d’amante, elle bâtit et consolide les cieux que nous ébauchons rapidement dans notre impatience –. Merci d’avoir pu vous écrire. […] ».

Populisme ? Vous avez dit populisme ?

Ecrit par Jean-François Vincent le 19 novembre 2016. dans La une, Politique, Littérature

Recension/commentaire du livre de Jan-Werner Müller, Qu’est-ce que le populisme ?, 2016, éditions Premier Parallèle

Populisme ? Vous avez dit populisme ?

Jan-Werner Müller, professeur à l’université de Princeton, pose crûment la question du contenu de ce terme, si communément galvaudé. Tout et n’importe quoi se voit, de nos jours, taxé de « populisme » : le racisme, la xénophobie, la démagogie de droite comme de gauche… comme l’écrit fort justement Müller : « tant que la xénophobie, le scepticisme vis-à-vis de la politique étrangère des Etats-Unis, les critiques portées à la zone euro ou encore au capitalisme financier, etc., seront tous présentés, un peu facilement, comme des manifestations de populisme, il sera impossible de faire ressortir ce qui fait tout le spécifique de la situation actuelle de l’Europe ». Le mérite de l’ouvrage de Jan-Werner Müller est donc de débarbouiller ce vocable, devenu fourre-tout et épouvantail, de tous les épithètes, parfois erronés, dont on a voulu le flanquer.

Première piste explorée, celle de la représentation : le populisme serait une aspiration à la démocratie directe, à la Rousseau, sans filtre, sans intermédiaire. Et Müller de citer l’AfD, la très à droite Alternative für Deutschland : « si nos représentants du peuple considèrent que leur mission est de placer le peuple sous tutelle, alors nous devons être suffisamment lucides pour considérer l’accusation de populisme comme une distinction honorifique. Et rappeler au monde entier que la démocratie est dans son essence populiste, car elle donne le dernier mot au peuple : au peuple, comme je l’ai dit, et non à ses représentants ». Pas de représentation donc, ou alors une représentation assortie d’un mandat impératif : le mandant ne donnant pas carte blanche à son mandataire (comme dans le mandat dit représentatif) mais le liant par un contrat, dont l’irrespect entraîne la nullité et la destitution du mandataire. L’extrême droite patentée, Christoph Blocher en Suisse, ou Jorg Haider en Autriche, mais également Silvio Berlusconi en Italie, et encore Jean-Luc Mélenchon en France, l’ont proposé…

Cependant allons plus loin, il ne s’agit pas seulement de « sortir les sortants », comme le criait Poujade, en 1956, ou de les contraindre juridiquement ; il s’agit – ni plus, ni moins – de subvertir la domination des élites : « 99% dans des taudis sordides, 1% dans des palaces aux exquises richesses », pour reprendre le slogan du mouvement « Occupy Wall Street ». Les populistes, écrit Müller, « instrumentalisent une représentation symbolique du soi-disant “vrai peuple” afin de discréditer des institutions démocratiques qui, hélas pour eux, leur échappent ». Procédé bien connu, Maurras, dans les années 30, ne parlait-il pas du « pays réel » ? Et Müller d’ajouter : « les populistes sont nécessairement anti pluralistes : ceux qui s’opposent à eux et contestent leur revendication morale d’un monopole de la représentation populaire se voient automatiquement exclus par eux du “vrai peuple” (…) le populisme n’est pas seulement anti élitaire, il est aussi anti pluraliste ».

Anti pluralisme, le mot clef sans doute. Le « nous » des 99% se veut, pour reprendre une formule célèbre, dominateur et sûr de lui ; il a, dit Müller, « une prétention à l’absoluité morale ». Presque du solipsisme : n’existent qu’eux-mêmes, les autres n’ont pas droit de cité. Les populistes en font une ample démonstration là où ils accèdent au pouvoir, tels Viktor Orbàn en Hongrie ou Jaroslaw Kaczynski en Pologne. Ces derniers « modifièrent les législations respectives de leurs pays relatives à la fonction publique, et ce afin de placer dans tous les rouages de l’administration des camarades de lutte leur étant entièrement acquis ». Ce qui signe le caractère potentiellement totalitaire du populisme n’est autre que l’exclusivité qu’il revendique : il manque à leur « nous » un « aussi ». « Si la formule populiste, conclut Müller, “nous sommes le peuple”, laissait place à un “nous sommes aussi le peuple”, alors nous aurions là une revendication pleinement légitime de la société civile, plus exactement de ceux qui se sentent oubliés ou qui ont, de facto, été exclus » ; le « aussi » étant le critère même et la pierre de touche du pluralisme. Un « nous » unique et totalisant dégénère inéluctablement en un « nous » liberticide.

Butcher’s crossing, John Williams

Ecrit par Didier Bazy le 12 novembre 2016. dans La une, Littérature

éd. Piranha, octobre 2016, trad. anglais US, Jessica Shapiro, 296 pages, 19 €

Butcher’s crossing, John Williams

A André Angot

 

Quelle bonne idée de garder le titre d’un livre dans sa version originale non sous-titrée ! C’est vrai qu’on ne traduit pas les noms propres. Mais pas besoin d’être un expert en langue américaine pour penser à la Traversée du boucher, au Passage de l’écorcheur ou un truc du genre. Et du genre givre et sang.

Un roman qui commence par deux longues citations de RW Emerson et H. Melville ne peut pas être complètement mauvais. Ça commence vraiment dès le début – donc au Milieu – avec un jeune gars Will Andrews. Il débarque à Butcher’s crossing, village fin XIXème, Kansas. Il a fait quelques années à Harvard, comme Thoreau. Ses motivations ? On n’en sait rien. C’est un des fils du récit. L’Ouest, la Nature avec majuscule, tout ça.

Que va-t-il trouver ? Un chasseur de bisons, un vrai, un fou. Un associé prédicateur avec un moignon à la place de la main. Un écorcheur très professionnel. Une putain heureuse de son sort. Voilà de quoi résoudre la quadrature du cercle tendre du jeune Will. Ici, et tout le long, pas de sentiments. Des faits, des gestes, des paroles, des signes, des événements. Les trappeurs se passent de fioritures. Le style de John Williams l’atteste. L’absence d’expression sentimentale renforce toutes les sensations et augmente même la pensée. Un exemple, après avoir rencontré Francine, péripatéticienne épanouie et, pour Will, gratuite : « Il ne pensait plus à Francine ni à ce qui venait de se passer dans la chambre… Il pensait à ce qu’il ferait en attendant et se demanda comment compresser ces jours en un minuscule fragment de temps qu’il pourrait ensuite jeter, tout simplement ». Tout est dit. Direction le Colorado. Go West young man. Tout simplement. Ici, on lit comme on regarde un film.

Cascade et séquence s’enchaînent et scotchent le lecteur. On peut pas arrêter. Un rien devient tout. L’effet papillon dans un flocon de neige. Le froid, l’horreur, les idées bizarres et ce putain de blizzard. Pas d’abattoir industriel de masse, non, pas encore. La nécessité de la survie des hommes qui tuent des bisons. Des hommes qui bossent, qui font du business pour bouffer. C’est tout. La fin d’un monde. Mais ça, c’est pour les historiens de l’Amérique.

La fin de ce monde, c’est le commencement du monde du jeune Will. Il va traverser les boucheries, bouffer le foie cru des bisons, couler des balles de plomb, affûter les couteaux, avoir soif, faim, crever de chaud, crever de froid, voir crever des vies, survivre et devenir bison, devenir sauvage, devenir et éternellement retourner avec les saisons, les ruisseaux, des déserts, revenir de longs mois plus tard sans avoir pu se laver, puant la pourriture et le sang séché de bison. C’est une façon de démarrer une vie d’homme libre.

La chasse sera miraculeuse, joyeuse même. N’était ce tronc d’arbre emporté par un torrent, emportant l’important. Est-ce si important ? De retour à Butcher’s crossing, tout a changé. La fourrure des bisons n’est plus de mode en ville. Le vieux chasseur pète un câble. Le prédicateur au moignon délire avec Dieu. Le troisième est oublié. Will Andrews ne finira pas Harvard.

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