Littérature

Cher Olivier Larizza

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 21 février 2015. dans La une, Littérature

Cher Olivier Larizza

Le Best-seller de la rentrée littéraire, Olivier Larizza,Editions Andersen, 220 pages

Le Comte, Joseph Conrad, Editions Andersen, 65 pages

 

J’ai terminé Le Best-seller de la rentrée littéraire. Je vous souhaite que le titre soit prémonitoire. Pourquoi pas ? C’est un bon livre, bien écrit, amusant, actuel et néanmoins solide… C’est le genre de livre que je feuillette en librairie mais que je n’achète pas parce que je me dis qu’il est de mon devoir moral et intellectuel de lire des choses plus sérieuses, que d’ailleurs je suis déjà très vieux et que je n’ai pas encore lu un tas de livres et d’auteurs incontournables et que je risque de mourir avant d’avoir rempli mon contrat ce qui ne manquera pas d’empoisonner mes derniers instants… Dois-je gaspiller les quelques années de relative lucidité qu’il me reste en me dispersant dans des bouquins comme celui-ci ? Je vous le demande.

Quand un livre de cette veine me tombe néanmoins sous la main, je me dis que je peux quand même me payer une petite tranche de rigolade, au moins sourire un peu en cachette de ceux que mon masque austère de grand vieillard cultivé impressionne (en général pas ceux ou celles que je voudrais justement impressionner !). Je me délecte des dix premières pages en me disant que décidément ça fait du bien de ne pas se prendre au sérieux, je pousse jusqu’à la cinquantième en essayant de convaincre ma conscience que ce n’est pas plus grave que de regarder un De Funès à la télé et puis, en général, vaincu par mes scrupules, au milieu du livre, je me promets de lire la suite plus tard en étant bien conscient que ce sera jamais.

Or j’ai lu votre livre intégralement en deux jours. Pas par amitié pour vous puisque en somme, je vous connais à peine. Et pourtant, c’est un assez gros livre, 220 pages ! Peut-être même un tout petit peu trop gros. Mais puisque je l’ai lu intégralement, c’est déjà la preuve qu’il soutient l’intérêt jusqu’au bout. Tenir la distance sans se répéter, sans lasser le client, ça doit être la hantise des humoristes. Mais vous n’êtes pas un humoriste. Je vous savais universitaire diplômé, je découvre votre autodérision, votre irrévérence, votre goût pour le loufoque, mais derrière cette impertinence, le lettré cache le bout de son nez sous le faux-nez rouge du clown. En attestent les nombreuses citations, exactes bien qu’insolemment détournées.

J’ai pensé à Desproges, bien sûr, et ce n’est pas un mince éloge, mais il y aurait aussi du Pierre Dac si vous n’étiez pas si jeune, du Daninos, des calembours dignes de Boby Lapointe, un zest de San Antonio pour les grosses allusions sexuelles, un peu de Boris Vian… J’ai pensé encore à Christophe (celui du Sapeur Camembert et de la Famille Fenouillard), à Alphonse Allais et à Tristan Bernard, enfin, vous voyez, de solides sinon récentes références. Les recettes du rire sont multiples mais elles sont éternelles. Vous en exploitez un assez grand nombre pour que l’on ne s’ennuie jamais.

Reflets du temps a lu pour vous

Ecrit par Gilberte Benayoun le 14 février 2015. dans La une, Littérature

Reflets du temps a lu pour vous

« De vous à moi », de Christelle Angano

Entre l’intime et le cri, le bonheur et la douleur, ce petit livre de 140 pages est rempli de poésie, d’espoir et de vie. Poignant, émouvant, mais tellement réel et irréel. Non pas un conte de fées, mais un très joli conte en forme de cri d’amour d’une maman-fée.

 

Extraits :

Livre témoignage, recueil de souvenirs, moments de vie partagée, c’est une partie de mon itinéraire que je me propose de vous relater, un parcours plein de rires certes, mais aussi difficile, âpre, et parfois douloureux. Il n’en reste pas moins que ce texte se veut résolument optimiste parce que le jour vient toujours après la nuit. Parfois même, les deux astres s’accompagnent. Et j’aime les voir danser ensemble.

Ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement,

Et les mots pour le dire arrivent aisément (Nicolas Boileau, L’Art poétique, 1674, Chant 1)

 

Quant tu perds tes parents…

Tu es orpheline,

Quand tu perds ton conjoint…

Tu es veuve,

Mais quand tu perds ton enfant…

Il n’y a pas de mot…

Je suis quoi, moi ?

Il n’existe pas de mot pour ce deuil-là, ce qui n’est pas anodin. Je pense qu’il serait important, urgent même, que ce mot soit inventé.

Car comment parler et guérir d’un mal qui ne s’écrit pas ?

Oui, quand on perd un enfant, on a envie que tout le monde sache qu’il a vécu. On a toujours envie de préciser qu’il a existé. Quand on le tait, on a l’impression de le trahir. On culpabilise. On ne sait plus comment faire.

Un jour, j’ai trouvé. J’ai décidé d’écrire, un recueil de poèmes et de nouvelles, Itinerrances. Itinerrances… mélange d’itinéraire et de beaucoup d’errances. L’enjeu était simple, faire du lecteur mon complice : en lisant le prénom de mon enfant, il contribuait à le faire exister. L’écriture se faisait antalgique.

L’autre sionisme

Ecrit par Jean-François Vincent le 07 février 2015. dans Monde, La une, Politique, Littérature

Recension/commentaire du Livre de Yehudah Mirsky, Rav Kook, mystic in a time of revolution, Yale University Press, 2014

L’autre sionisme

Le rav Abraham Isaac Kook est une figure très connue en Israël mais à peu près ignorée en occident. Mort en 1935 à l’âge de 70 ans, il n’a connu ni la Shoah ni la création de l’état hébreu en 1948 ; mais il fut un des pionniers de ce que l’on appelle la seconde Alya, le retour en Eretz Israel. Il arriva avec sa famille en terre sainte en 1904, à Jaffa (la future Tel Aviv) et y fonda une yeshiva, un centre d’études talmudiques, qui acquit rapidement une réputation considérable. Kook est le représentant le plus éminent du sionisme religieux. A travers cette biographie, la première à ma connaissance, c’est tout un pan de l’histoire des idées qui s’ouvre à la curiosité des non hébraïsants.

Le sionisme. On en connaît habituellement qu’une seule forme : sa forme politique, sa forme herzlienne. L’auteur du Judenstaat, citoyen de l’empire austro-hongrois, ne voyait, en effet, dans les Juifs qu’une des multiples « nationalités » du domaine habsbourgeois. Comme les autres, ils devaient avoir un état. Où ? Les avis divergeaient ; on hésita entre l’Ouganda (sic !) et le territoire israélien actuel. Après tout, peu leur importait, l’important étant d’être – enfin ! – « comme les autres ».

Le rav Kook connut, bien sûr, ces sionistes-là, qui proclamèrent, lors de leur premier congrès mondial, que « le sionisme n’a rien à voir avec la religion ». « Nazionalismus ! » Telle fut la réponse dédaigneuse de Kook, qui, malgré moult sollicitations de la part des « herzliens », ne se rallia jamais à leurs vues.

Pour lui, l’Alya, la montée à Jérusalem, est une affaire exclusivement religieuse : il s’agit – ni plus, ni moins – à l’instar de ce que propose Franz Rosenzweig dans Der Stern der Erlösung, l’étoile de la rédemption, de hâter la venue du messie. Kook parle de la Knesset Yisrael en tant que communauté sacrée, une communauté de saints (ou qui devraient l’être !). Jusqu’à la destruction du Temple et à la dispersion (diaspora), La Shekkinah, la gloire de Dieu, résidait sur terre, à Jérusalem. L’exil des Juifs se traduisit aussi par un exil de la Shekkinah, Galut ha Shekkinah. Kook évoque même le « chagrin de la Shekkinah ». Le retour du peuple de prêtres, prémisse de la reconstruction du Temple, rend ainsi possible le retour de la Présence divine et l’avènement de celui qu’Il a oint, le mashiach. Israël pour le rav Abraham constitue, par conséquent, « la fondation du trône de Dieu dans le monde ».

Reflets des Arts Traité du Sublime

Ecrit par Johann Lefebvre le 07 février 2015. dans La une, Littérature

Reflets des Arts Traité du Sublime

Origine

Il est assuré aujourd’hui que le « Traité du Sublime » est d’auteur inconnu, alors que très longtemps il a été attribué à Longin (Cassius Dionysius Longinus, 213-273 ap. J.-C.). La difficulté provient du document le plus ancien qui nous reste de ce texte, un manuscrit lacunaire du Xe siècle, et qui porte à son début les noms de Dionysius/Longinus qui pouvaient laisser penser non seulement à Longin, mais aussi à Denys d’Halicarnasse (60-8 av. J.C.), autre rhéteur bien connu.

Pour des différences de style notables (pour d’Halicarnasse) et de références à des éléments historiques précis (cas de Longin), on sait que ni l’un ni l’autre ne peuvent avoir écrit le Traité ; on appelle donc l’auteur inconnu du nom de Pseudo-Longin, et on peut dater son écriture à la fin du 1er siècle, c’est-à-dire dans l’intervalle des deux vies des précités, aucune œuvre postérieure au 1er siècle n’étant évoquée dans le Traité du Sublime. Par ailleurs, dans le chapitre intitulé « De la sublimité dans les pensées », la Bible est citée au milieu d’exemples homériens : « Dieu dit : Que la Lumière se fasse ; et la Lumière se fit : que la Terre se fasse ; la terre fut Faite » (1), ce qui signale que l’auteur est peut-être un philosophe juif hellénisé, ou du moins qu’il en fréquente.

Thème

Construit sous forme épistolaire et adressé à Terentianus, illustre inconnu, le « Traité du Sublime » (Περὶ ὕψους), dont les trois quarts environ nous sont parvenus, demeure, avec la « Poétique » d’Aristote, l’un des ouvrages majeurs de l’antiquité dans le domaine de la théorie littéraire. Contre la cuisine stylistique de Cicéron, le sublime est ici entendu davantage comme le fonds, l’essence d’une puissance créatrice que comme sa forme ou son expression seules, et sa définition, qui reste le sujet d’interprétations diverses selon les époques, est fondée sur des exemples littéraires tirés d’une cinquantaine d’auteurs. D’abord édité en grec en 1554, le texte est connu en ce temps par de rares humanistes ; il faut attendre 1674, avec la traduction qu’en fait Boileau-Despréaux, pour que l’ouvrage connaisse un grand succès, d’autant qu’il apparaît au moment de la grande querelle esthétique qui anime la fin du XVIIe siècle, celle des Anciens et des Modernes. En fait, il s’agit, dans ce Traité, d’opposer la rigueur des formes classiques à la liberté métaphorique, l’atticisme fermé à l’invention audacieuse et enjouée, bref le sublime est pour l’auteur du Traité un élan qui élève l’art si haut qu’il échappe à toute mesure, un élan en parfaite cohérence avec l’esprit infini de l’homme : « Aussi voïons-nous que le monde entier ne suffit pas à la vaste étenduë de l’esprit de l’Homme. Nos pensées vont souvent plus loin que les Cieux, & pénètrent au delà de ces bornes qui environnent & qui terminent toutes choses ».

Nocturne Indien (1) : où le récit travaille à rendre la nuit présente

Ecrit par Yasmina Mahdi le 07 février 2015. dans La une, Cinéma, Littérature

Nocturne Indien (1) : où le récit travaille à rendre la nuit présente

En hommage à l’écrivain italien Antonio Tabucchi, décédé à Lisbonne le 2 mars 2012, éminent traducteur, chroniqueur, romancier, lauréat de nombreux prix dont : Médicis étranger 1987 pour Nocturne indien, Jean-Monnet en 1995, Nossack de l’Académie Leibniz en 1999, France Culture en 2002, Meilleur livre de l’année 2004 pour Tristano meurt. Nocturne indien a été porté à l’écran par Alain Corneau en 1989.

 

Un récit, douze chapitres, trois parties

Le récit d’Antonio Tabucchi se construit selon douze courts chapitres, lesquels sont traversés par douze rencontres réelles ou rêvées, ou plutôt douze bribes d’entretiens avec des personnages divers. Ces douze chapitres se divisent en trois parties, subdivisant le texte comme trois coups de théâtre répétitifs. Si l’on s’en réfère à Wolfgang Kayser, « l’entrée du lecteur dans son rôle de lecteur correspond à cette métamorphose mystérieuse que le spectateur subit au théâtre lorsqu’il entend les trois coups et que les lumières s’éteignent » (2). La réflexion de W. Kayser peut illustrer le trouble que suscite le récit d’A. Tabucchi, mettant l’accent sur deux points : celui des hasards de l’errance du narrateur, et sur l’ambiance nocturne du livre, (il est d’ailleurs notable que chaque chapitre s’achève dans la nuit ou tôt le matin un peu comme une fermeture au noir, pour emprunter au langage cinématographique) de chacune des trois parties. Le lecteur se trouve donc entraîné dans le théâtre d’une histoire où douze très courts écrits ont pour référent et lieu d’énonciation l’Inde et la nuit profonde.

Première partie

À travers la vitre d’un taxi transparaît Bombay et ce qui en est perçu par le narrateur (la vitre est un premier cache, une première opacité). Trois repères indiciels nous sont donnés : le voyage lointain (l’Inde)/la quête indéterminée/la nuit. Le lecteur se retrouve, à chaque paragraphe, devant une énigme. Le texte commence comme un roman policier, avec des critères identiques. La thématique du voyageur étranger/européen s’accompagne d’une espèce d’enquête secrète, avec l’arrivée tardive, incognito, à l’hôtel – lieu anonyme – dans les quartiers pauvres d’une ville inconnue. L’axe paradigmatique de la nuit s’inscrit de l’hôtel sans numéro à l’hôpital, puis du Taj Mahal jusqu’à l’arrivée du train (ainsi que tout le long de la deuxième et troisième parties). La première partie s’achève sur une étrangeté qui va dominer désormais tout le récit. C’est la confrontation avec des personnages appartenant à une autre culture, culture étrangère-culture d’étrangeté.

Anti antiracisme = racisme ?

Ecrit par Jean-François Vincent le 24 janvier 2015. dans La une, Société, Littérature

Recension/commentaire du livre de Paul-François Paoli, Pour en finir avec l’idéologie antiraciste, Paris, François Bourin éditeur, 2012

Anti antiracisme = racisme ?

Paul-François Paoli est chroniqueur au Figaro Littéraire. J’ai pris connaissance de son livre sur un site communautaire juif, preuve s’il en est du glissement vers la droite de l’ensemble de la société française, à l’image de Pierre-André Taguieff, pionnier de l’antiracisme dans les années 80 et dont les thèses se rapprochent lentement mais sûrement de celles du Front national.

Il y a dans ce qu’écrit Paoli de l’inacceptable, du simplement mauvais et du pertinent.

Il le dit lui-même dans les premières phrases du chapitre I :

« Nul doute que le titre de cet essai choquera : si le racisme est un mal – et de fait il en est un – comment vouloir en finir avec ce qui est censé nous en prémunir. Levons d’emblée toute ambiguïté : il ne s’agit bien évidemment pas, dans cet ouvrage, d’en finir avec le refus du racisme, mais d’en découdre avec une idéologie devenue pernicieuse ».

Soit ! Toutefois Paoli se fait un défenseur de ce qui pourrait s’appeler un « essentialisme culturel » : la culture devient une sorte de seconde nature, transmissible, héréditaire et de ce fait quasiment innée :

« Il existe donc bel et bien une tradition occidentale, qui n’est ni fortuite ni contingente et qui a trait au logos, mot grec intraduisible qui s’apparente à un certain type de discours rationnel. Cette forme d’esprit particulière n’induit aucune suprématie d’ordre racial. Il n’en reste pas moins que ce sont les peuples d’Europe qui ont été les acteurs prééminents de cette forme de pensée ».

De là à poser une « supériorité » de la civilisation occidentale par rapport aux autres, telle que proclamée un jour par Claude Guéant, il n’y a qu’un pas, vite franchi par Paoli lui-même : « a-t-on le droit de penser qu’il existe un génie propre à l’Occident sans subir la suspicion de l’antiracisme contemporain ? »

Génie propre. Le Genius, à Rome, était une sorte de divinité tutélaire, créée dès la conception, accompagnant et protégeant l’individu tout au long de son existence. Bref une donnée « naturelle » beaucoup plus que « culturelle ». Les auteurs que cite Paoli à l’appui de sa thèse ne font que confirmer la chose : de Gaulle parle d’un « génie de la race ». Là, Paoli, qui sent bien que son grand homme est allé trop loin, corrige son propos ou tente de le faire : « même s’il n’existe pas à ses yeux (ceux de de Gaulle) de race française, il existe une race blanche marquée par la tradition gréco-latine et la tradition chrétienne et dont les Arabo-Musulmans ne font pas partie ».

Reflets des Arts Une querelle & quelques figures mancelles

Ecrit par Johann Lefebvre le 24 janvier 2015. dans La une, Littérature

Reflets des Arts Une querelle & quelques figures mancelles

16 août 1534, Alençon, le château. Clément Marot était invité au mariage d’Isabeau d’Albret, la frangine de Henri II de Navarre, avec René de Rohan. Se trouvait également à la cérémonie François Sagon, secrétaire de l’abbé de Saint-Evroult. On y lut la Monnerie des quatre Damoyselles, poème délicat écrit pour l’occasion par Marot. Le lendemain, durant une promenade dans le parc, non loin du château, ou dans la cour de celui-ci, on ne sait pas exactement, Sagon, très jaloux, attaqua Marot sur ses positions religieuses, le qualifiant d’hérétique. Ils s’engueulèrent, jusqu’à ce que Marot, exaspéré, sortît son poignard, faisant fuir Sagon. Ce dernier raconta l’incident dans la Deffense de Sagon Contre Clement Marot :

« Tu te haulsas tellement pour le moins,

Qu’à ta clameur survindrent deux tesmoings.

Je m’acquittay par ceste voye honneste

D’ung chrestien qui ung autre admonneste.

Tu t’obstinas & la fureur descent,

Tant qu’en une heure y en vinst plus de cent,

Vela comment j’accompli en cest œuvre

L’instruction que nostre évangile œuvre.

Mais quoi ? on veit pour ung mot que je dy

Marot tirer, comme ung homme estourdy,

A son poignart, voullant commecttre offense,

De m’assaillir sans baston de deffense ».

Reflets des Arts - Le testament des ombres

Ecrit par Didier Bazy le 03 janvier 2015. dans La une, Arts graphiques, Littérature

Séraphin & Lauprêtre, Hermann, 2013, 350 pages, 45 €

Reflets des Arts - Le testament des ombres

Le testament des ombres est avant tout une belle réussite d’éditeur. Un beau livre d’art, magnifiquement illustré, original et singulier. Il plaira aux amateurs d’énigmes et servira sans doute des développements savants à venir.

De quoi s’agit-il ? D’un tableau. Un tableau de 1528 : « La Cène »de Pieter Coeck d’Alost, 1528, huile sur bois, 65 cm x 80 cm, collection privée. Peintre flamand, Pieter Coecke Van Aelst est le maître de Brueghel l’Ancien (et son beau-père). Mais il représente plus que cela. A l’instar de nombre d’artistes de son temps, il a un penchant discret pour les nouvelles idées de la Réforme et de son chantre Luther.

Luther, on le sait, désigne Rome et ses dérives fastueuses et politiciennes comme la nouvelle Babylone et préconise un retour aux textes bibliques originaux. Plus de sincérité et de vérité ne peuvent qu’emporter l’adhésion des artistes authentiques. Mais il convient d’être discret sous peine d’être brûlé vif comme hérétique ou sorcier…

De nouveaux mondes commencent à être colonisés de façon systématique. Découvertes et cartographies à l’orée du XVI° siècle en témoignent. C’est le début de la « mondialisation » moderne. C’est le commencement de la grande « territorialisation ».

Les esprits éclairés doivent avancer masqués. Ce sera une devise de Descartes : larvatus prodeo. Pieter Coecke, comme d’autres, avancera masqué et exprimera son art au travers de codes qui restent encore à comprendre. Ce fut l’entreprise de deux amateurs passionnés il y a quelque temps.

Cette Cène de 1528 de Pieter Coecke est une propriété privée qui fut exposée à la Pinacothèque. Les passionnés mèneront l’enquête qui débouchera sur une belle édition chez Hermann.

Les « Cènes » représentent généralement les douze apôtres. Ici, la cène n’est pas la cène classique. C’est une véritable mise en scène de la réforme protestante… Et les apôtres ne sont pas les apôtres même s’ils en arborent quelques aspects pour la forme : la Réforme contre la forme.

Quelques pistes qui n’épuisent ni l’enquête ni les analyses de demain.

Douze apôtres pour treize personnages. Sans s’arrêter sur la symbolique du chiffre 13, qui est de trop ? Le « serviteur » d’extrême gauche ? Nenni prétendent les « passionnés ». Le porteur d’eau, bon sang mais c’est bien sûr, Paul ! C’est d’ailleurs « confirmé » par le système infra-rouge OSIRIS… « Coecke a crayonné le nom même de Paul le long de la jambe droite du serviteur » (p.91).

Mishima, une révolution arabe à la japonaise

Ecrit par Luce Caggini le 03 janvier 2015. dans La une, Ecrits, Littérature

« La littérature est une fleur impérissable. Et bien entendu, une fleur impérissable est une fleur artificielle » (Mishima)

Mishima, une révolution arabe à la japonaise

Dans « Le Soleil et l’Acier », Mishima s’impose à moi comme le compositeur d’un livre d’art qui naît sous mes yeux comme naîtrait celui dont personne n’a jamais vu le visage, le sans-pa­piers, celui qu’on aime, dont on ne sait rien et qui nous tient en haleine depuis deux mille ans, à se demander si même il a foulé la terre que d’autres souillent de leur sang sans savoir pourquoi.

Si je fais légèrement cabrioler la chronologie de l’un et de l’autre, c’est que tous deux ont participé volontairement à la mise en scène de leur calvaire, le premier en écartant les bras vers le ciel, le second en repliant ses bras sur son ventre ; le premier en expirant, le second en expirant aussi mais sans ardent soutien.

Un jour, le premier fut prêt à mettre à feu et à sang les annonades des médias de l’époque ardemment nourris des marginaux perni­cieux asservissements de l’oracle de Delphes. Depuis je n’ai cessé de lui parler, de le tutoyer même, convaincue d’avoir passé une partie de ma vie à ses cotés en parfaite osmose, finissant même par le peindre. Tous les blessés, les humiliés, les faibles de la terre, lui parlent comme à un frère bien aimé.

Le second est un réglo, origine connue, artiste célèbre, portrait of­ficiel, Madame Marguerite Yourcenar en a même fait une œuvre littéraire qui, soit dit en passant, n’étant pas une artiste elle-même, l’a regardé avec les yeux de la raison.

L’un, phagocyté par les mots, aveuglé par un soleil où Dieu est absent, témoin érotisé sur les pas du sacrifié par anticipation, al­laite avec une disposition naturelle et une assiduité due à mille ans de tradition sa démarche vers la mort déjà vécue à la fin de la première page du livre : un résidu… Il nous arrache à un matin de printemps pour nous admettre dans une twilight zone, une dimension différente de celle de l’homme abouti. « Ma mémoire des mots a nettement antécédé ma mé­moire de la chair ».Une action de la mort par l’intérieur, une pa­thologie des mots qui étripent le sens des mots dans un décalage de deux mémoires. Le danger dans le danger de la longue durée de la méditation. Les mémoires d’un nageur de combat dont les écailles d’or perdirent leurs couleurs éclatantes singulières parce que, enfin, un jour il manipula le vocable impressionnant : seppuku.

L’autre, nomade aussi, innommable par avance, roi des sables sans en avoir le moindre grain, agité par les muses de mer des or­gies des temps anciens, réanimant les morts et les moitié-morts, ne disposant que de deux mots, le premier : rarement ; le deuxième : alors. Dans les deux cas, pas une réponse ne fut com­prise, donc la lumière clignote toujours !

Dans les moments de grâce que Mishima eut dans sa vie, aucun ne fut aussi puissant que celui du « petit garçon qui regardait les jeunes gens porter en cortège les châsses mobiles par les rues, lors de la fête locale religieuse ».

Chez Laurent Ruquier, mais dans ma tête

Ecrit par Kamel Daoud le 03 janvier 2015. dans La une, Littérature

avec l'autorisation de « La Cause Littéraire »

Chez Laurent Ruquier, mais dans ma tête

Au matin, Radio France, Paris. Question sur Camus, l’Algérie, le chroniqueur, puis le temps de parole à un architecte belge, Vincent Callebaut, fascinant : utopiste de villes-flottantes et de villes verticales écolos. A Ecouter. Car dans la tête de l’algérien, la machine à comparer ne s’arrête jamais. Lui pense : Paris à « dé-musifier » (du mot musée), ville écologique auto-suffisante, verticalité anti-banlieues, portage-avenue, etc., implanter la campagne au cœur de la ville. Concept du vivre-ensemble.

« Et vous ? ». C’est plus complexe : le régime encourage, soutient et dépense pour le « vivre-chez-soi », pas pour le vivre ensemble. Le but est de reloger chacun dans un trou, pas de creuser un pays dans le creux de la géographie ; le vivre-ensemble n’est pas un but national algérien. Cela a été dit dix mille fois. La ville est chez nous ennemie, elle est le signe de la blessure coloniale, le lieu de perdition et de négation, l’espace de la vengeance enfouie et secrète. Où ce situe le centre-ville quand l’histoire est refusée ? C’est le centre coloniale rebaptisée ou le centre effacé des cités dortoirs ? La stèle ou le forum ? Le logement tourne le dos au logement chez nous. Ou le contraire. A poursuivre. Cela faisait rêver, au matin gris de Paris, dans la froidure, sur cette ville future que permettait l’utopie de l’architecte.

Longue nuit d’ailleurs. La veille, dans une télé. Sensation d’être à l’intérieur d’un aquarium en regardant Laurent Ruquier, très sémillant, de « On n’est pas couché ». Assis avec les chroniqueurs de la fameuse émission, filmé, flashé, interrogé, essoré. Curieuse sensation de flottement sous les applaudissements. Pensée sur ce que va dire le pays à propos de ce que va dire le chroniqueur. Parler en France pour un algérien est dur : c’est à la fois choisir des mots, choisir des histoires, choisir un passé, un risque, un trébuchement. On ne dit pas en France ce que l’on se dit entre nous sur l’Algérie : règle une. Règle deux : notre âne est meilleur que leur cheval, précise le manuel du décolonisé. Règle trois : chaque mot a deux visages, trois sens, quatre synonymes et cinq boules de fer au pied. Malaisé. J’aurais voulu n’être ni Français, ni Algérien, mais Bolivien par exemple. Parler de Camus, de l’histoire, de la blessure coloniale, mais avec distance. Ne pas être malade de l’Histoire. Difficile : comment à la fois dire que la colonisation est un crime mais que l’indépendance est un désenchantement ? Comme dire que la France a tué mais que le désastre algérien présent sur le dos de la colonisation est facile et comique, vu de la lune ? Comment parler de l’islam sans tomber ni dans l’islamophobie facile ni dans l’islamophilie ridicule comme explication du cosmos ? Quatre heures d’enregistrement.

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