Littérature

La médiocratie

Ecrit par Valérie Debieux le 27 février 2016. dans La une, Société, Littérature

Alain Deneault, Lux Editeur, décembre 2015, 224 pages, 15 €

La médiocratie

Avec l'autorisation de la Cause Littéraire

En sa dernière édition (2010), Le Dictionnaire historique de la langue française précise que l’adjectif médiocre est emprunté (1495) au latin mediocris « moyen du point de vue de la grandeur, de la qualité » et « ordinaire (de personnes et de choses) » (cf. op. cit. p.1299). Au fil du temps, cet adjectif a pris de plus en plus d’importance dans la société contemporaine au point qu’il a donné naissance à un nom, la médiocratie, soit le pouvoir exercé par les médiocres. Quoi de plus naturel dès lors qu’Alain Deneault, docteur en philosophie de l’université Paris-VIII et enseignant en science politique à l’Université de Montréal, s’intéresse à ce fait social en lui consacrant un ouvrage de plus de deux cents pages, ayant pour titre La Médiocratie.
En ses premières lignes introductives, le ton est donné :
Rangez ces ouvrages compliqués, les livres comptables feront l’affaire. Ne soyez ni fier, ni spirituel, ni même à l’aise, vous risqueriez de paraître arrogant. Atténuez vos passions, elles font peur. Surtout, aucune « bonne idée », la déchiqueteuse en est pleine. Ce regard perçant qui inquiète, dilatez-le, et décontractez vos lèvres – il faut penser mou et le montrer, parler de son moi en le réduisant à peu de chose : on doit pouvoir vous caser. Les temps ont changé. Il n’y a eu aucune prise de la Bastille, rien de comparable à l’incendie du Reichstag, et l’Aurore n’a encore tiré aucun coup de feu. Pourtant, l’assaut a bel et bien été lancé et couronné de succès : les médiocres ont pris le pouvoir.
La principale compétence d’un médiocre ? Reconnaître un autre médiocre. Ensemble, ils organiseront des grattages de dos et des renvois d’ascenseur pour rendre puissant un clan qui va s’agrandissant, puisqu’ils auront tôt fait d’y attirer leurs semblables.
En quatre chapitres au titre évocateur, i.e. « Le savoir et l’expertise, Le commerce et la finance, Culture et civilisation, La révolution : rendre révolu ce qui nuit à la chose commune », l’auteur explique, analyse, décortique, références et exemples à l’appui, comment « la division et l’industrialisation du travail – manuel comme intellectuel – ont largement contribué à l’avènement du pouvoir médiocre ». À travail standardisé, comportement standardisé avec, pour corrélat, une prestation et un résultat moyens, le tout noyé dans des expressions galvaudées comme « hauts standards de qualité » ou « dans le respect des valeurs d’excellence ». Le médiocre devient la norme du système, la référence, « l’analphabète secondaire […] nouveau sujet formé sur mesure […] fort d’une connaissance utile qui n’enseigne toutefois pas à remettre en cause ses fondements idéologiques ». L’essentiel pour l’individu consiste alors à « jouer le jeu », c’est-à-dire à respecter « l’état de domination exercé par les modalités médiocres elles-mêmes » et à passer sous les fourches caudines du réseau dont il fait partie intégrante.
La Médiocratie, un ouvrage qui expose et qui conduit inter alia au questionnement sur notre société, ses institutions qu’elles soient politiques ou universitaires ou encore sur l’impact exercé par le dispositif industriel et financier sur les institutions universitaires. Un outil de réflexion à découvrir pour qui s’intéresse au monde qui l’entoure.



Alain Deneault, docteur en philosophie de l’Université Paris-VIII, est notamment l’auteur de Noir Canada (Écosociété 2008), Offshore (Écosociété /La Fabrique 2010), Paradis sous terre (Écosociété /Rue de l’Échiquier 2012), Gouvernance (Lux 2013) et Paradis fiscaux. La filière canadienne (Écosociété 2014). Il est aussi chroniqueur à la Revue Liberté.

A propos de Voyage d’amour

Ecrit par Jean-François Joubert le 27 février 2016. dans La une, Littérature

de Alain Bonati (Edilivre, 2013, 80 pages)

A propos de Voyage d’amour

Alain Bonati, né le 16 mars 1961 à Caudebec-Les-Elbeuf (76), est un poète dans l’âme depuis son plus jeune âge, où il écrit déjà de nombreux textes poétiques. L’influence d’une jeunesse liée à un milieu modeste, depuis sa Normandie natale, et les aléas de sa vie professionnelle et sentimentale lui font découvrir le jeu des rimes avec les mots pour décrire les moments forts de son existence. Aujourd’hui, il réside dans la Drôme à Valence, depuis bientôt trente ans, la région où il a rencontré la femme de sa vie. L’amour lui donne des ailes, c’est avec l’encre de son cœur qu’il prend sa plume pour écrire des poèmes, qu’il veut partager avec vous.
La plume d’Alain Bonati se réveille un jour où un oiseau s’installe sur son épaule, un oiseau, ses plumes réveillent son âme de poète et la vie va lui sourire puisque, un Amour naît, il dédie à Annie ce livre, le tome cinq comme les doigts d’une main, de deux mains d’une union qui accouche d’une œuvre, une Rencontre éternelle, titre de l’ouverture du livre, et dans ce poème, ces vers qui me touchent : « Jamais je n’oublierai ce regard qui me frôle / Dans lequel je me suis noyé pour l’éternité / Cette tristesse dans tes yeux… ». Est-ce l’oiseau ? la femme ; un léger doute subsiste ; moi, lors d’une navigation, sur mon genou un non palmipède, peut-être un roitelet, s’était posé, essoufflé. Monsieur Bonati est là pour donner de l’espoir, il écrit comme il respire depuis son plus jeune âge, naturel. Éternel sujet de l’Humain que l’on sent, le grand A, et l’oiseau revient dans ce long poème d’introduction, ces yeux tristes des séparations, ces trois vers : « Assise à côté de moi /Le monde merveilleux sous tes ailes /M’offrait un festin de bonheur… ». On avance l’homme parle avec ce battement de cœur, ses pensées sont ailleurs, son bonheur est dans les nanosecondes puisque Alain Bonati ne cesse de penser à ce baiser volé, elle n’est pas là, envolée, je ne sais où. Tel un serin, il chantonne :
« Si serein,
Si près du rêve,
Si près du paradis,
Si près de toi » !
Peu à peu on s’installe dans ce confort, il partage son émotion, il n’invente rien, raconte à elle, celle qu’il aime et donc aux gens tels que ma personne qui, après la foudre, ont pris un coup, pas de soleil, mais de tristesse, un coup de folie, une maladie d’Amour ! Est-ce l’influence d’une jeunesse liée à un milieu modeste, depuis sa Normandie natale, et les aléas de sa vie professionnelle et sentimentale, qui lui feront découvrir le jeu des rimes avec les mots pour décrire les moments forts de son existence avant Annie, il écrit ces vers et je partage ce calvaire : « J’ai parcouru tant de chemins / Tant de sentiers / Qui me semblaient si tristes à emprunter / Dans le vide immense de l’horizon ! » Et l’Horizon, avec ce grand Humain qui englobe le globe terrestre et son fruit, l’Humanité, nous montre un auteur à la gâchette simple, qui ne va pas vers la complexité, cœur et âme nus, se livre dans ce livre, et l’écrit dans sa biographie chez l’éditeur alternatif Edilivre. Un message de marin : je lui dis merci d’avoir jeté une ancre d’espoir sur ma route, l’amour vrai, comme nous sur les cartes marines nous ne traçons que du vrai. Son titre au livre de Monsieur Bonati cause, cet Homme ne ment pas, Voyage d’amour donne de l’Espoir, et l’Amour est la langue universelle, l’Espéranto, le rêve de comprendre, de s’unir, de se maintenir et de vivre plus seul mais à deux, voilà l’invitation à découvrir ses mots, un à un et voler sans se noyer dans le chagrin, livre solaire, et salutaire pour ma pomme, et pour vous ? Vous, oui, voulez-vous entrer pas à pas dans la musique de son chant, rossignol, pas goéland, moi, je vous invite à commencer l’aventure de sa vie par le tome 1 !

Guide du petit djihadiste, Pierre Conesa

Ecrit par Pierre Perrin le 20 février 2016. dans La une, Actualité, Littérature

Avec l’autorisation de la Cause Littéraire

Guide du petit djihadiste, Pierre Conesa

Huitième ouvrage de cet ancien haut fonctionnaire au Ministère de la Défense, cet essai claque comme une détonation. Si l’auteur y « manie le second degré et la dérision » – ce qui conduit hélas à douter que sur cette voie des quasi-illettrés se remettent en cause –, ses démonstrations paraissent à ce point frappées au coin du bon sens que « des jeunes de classes moyennes » en marche vers la radicalisation devraient, eux, pouvoir se ressaisir. Interpellés tout du long, ceux-ci devraient être en mesure d’au moins comprendre ce qui les attend. Ce petit guide, au demeurant, est sous-titré : à l’usage des adolescents, des parents, des enseignants et des gouvernants, c’est dire combien son lectorat devrait être nombreux. Surtout si j’ajoute que la lecture peut en être bouclée en une heure.

D’abord cet essai délivre une définition limpide :

Le salafisme djihadiste est une idéologie réactionnaire, dans tous les sens du terme, qui a arrêté les horloges au VIIème siècle et qui légitime sa violence par l’ambition d’édifier une société pure et juste.

L’auteur établit un parallèle avec le totalitarisme des Khmers rouges et des Gardes rouges de Mao.

Pour qui n’aurait pas une préhension claire du problème, Pierre Conesa met en lumière quelques évidences. La société occidentale est « bouffie de bonne conscience […] et baigne dans la luxure, l’usure, l’inceste, la sodomie et le culte des idoles ». Tout au contraire, la société proposée par l’Arabie Saoudite, Al-Qaïda ou Daech, instaure le « paradis chariatique sur terre », pour peu qu’elle soit terre d’islam. Contre le désordre occidental, cette société islamique fixe en effet « des normes, des règles régissant tous les actes de la vie quotidienne, une limite claire et tranchée entre le Bien et le Mal, entre le licite et l’illicite, des interdits stricts. Quelques-unes de ces règles limpides, que Voltaire eût aimé brocarder, s’exposent ainsi : « il est recommandé de pisser “halal”, c’est-à-dire à l’opposé de la direction de La Mecque » ; le pantalon, pour l’homme « doit s’arrêter au-dessus de la cheville pour ne pas ramasser d’impuretés – en revanche, le voile de la femme doit traîner par terre ». L’adultère exige une lapidation de la femme. « Décapiter est important pour priver l’ennemi musulman de la possibilité d’aller au paradis, puisqu’il doit y entrer la tête la première ».

On aimerait rire ; restons sérieux. En occident, par le divorce, un père abandonne ses enfants. Voilà le pire reproche ressassé par les recruteurs. Mais la polygamie fait-elle des pères une panacée ? Combien laissent leur femme en terres d’allocations pour retourner, eux, au pays ? Tel était le cas, par exemple, du père de Mohamed Merah, le tueur de Toulouse. Il en est d’autres.

Reflets du temps a lu : « Vivre pour la raconter »

Ecrit par Gilberte Benayoun le 20 février 2016. dans La une, Littérature

de Gabriel García Márquez (Grasset, 2003)

Gabriel García Márquez, dont nombre de ses livres m’ont fait voyager dans le temps et dans l’Amérique du sud, dont la peinture et l’écriture m’ont emportée et passionnée, fait aussi partie, et à la bonne place, de ma nourrissante « bibliothèque intérieure » de littérature étrangère.

Vivre pour la raconter (Vivir para contarla) est son tout dernier et tout foisonnant livre ; 600 pages autobiographiques qui m’ont ravie et attachée encore plus fortissimo à cet écrivain que j’aime, et qui a reçu en 1982 le Prix Nobel de littérature, grandement mérité.

Dans ce dernier livre, où l’on retrouve certains de ses personnages, inoubliables et hauts en couleurs, rencontrés dans quelques-unes de ses œuvres précédentes, on découvre avec bonheur et gourmandise comment et pourquoi Gabriel García Márquez a décidé de devenir écrivain. Un délice de lecture !

 

Quatrième de couverture

« La vie n’est pas celle qu’on a vécue, mais celle dont on se souvient et comment on s’en souvient pour la raconter » écrit Gabriel García Márquez en exergue à ce livre de mémoires d’enfance et de jeunesse. Roman d’une vie où, à chaque page, l’auteur fait revivre les personnages et les histoires qui ont peuplé son œuvre, du monde magique d’Aracataca à sa formation au métier de journaliste, des tribulations de sa famille à sa découverte de la littérature et aux ressorts de sa propre écriture. De ce fourmillement d’histoires où les figures hors du commun, les rencontres, les nuits blanches tiennent la plus grande place, surgit peut-être le plus romanesque des livres de Gabriel García Márquez. On y retrouve l’émerveillement de cette Colombie cruelle et fascinante où la nature, le pouvoir, l’alcool, les femmes et les rires ont un goût de folie : celui-là même de Cent ans de solitude et de L’amour au temps du choléra.

 

Extraits :

[…] Elle se faufila de son pas léger entre les tables couvertes de livres, se planta devant moi, me regarda droit dans les yeux avec le sourire malicieux de ses meilleurs jours et, avant que j’aie pu réagir, elle me dit :

« Je suis ta mère ».

Eclats d’humeur

Ecrit par Martine L. Petauton le 13 février 2016. dans La une, Littérature

Emmanuelle Ménard, éditions Le Coudrier, octobre 2015, Poèmes et Illustrations Emmanuelle Ménard, 116 pages, 16 €

Eclats d’humeur

Un recueil de poèmes n’est – ne doit être – pas seulement pour la bibliothèque. Pour la poche en marchant, le sac de voyage, au rythme du train, le chevet, bien entendu. Le poème, on le sait, c’est « le » remède pour nos jours-chochotte, nos avant-hier qui clochent, nos chagrins de demain. Nos envies, nos élans, nos « en-avant » quand même. Qu’est-ce qu’on serait sans un poème ?

« Que dire sans vous

Qui sculptez la raison et peignez la folie

Et toutes ces émotions »…

Ce livre-là n’échappe pas à la règle, et pour cause. Emmanuelle Ménard, n’est-elle pas née dans un milieu artistiquement porteur, comme on dit. Côté grand-père – René Ménard, lauréat en son temps du prix « Louise Labé » –, on fréquentait René Char, Andrée Chédid, et Camus…

Son Éclats d’humeur, beau titre – pas mieux ! – nous balade selon l’heure et la page, dans un Faisons un rêve, croise les désarrois :

« Et bien c’est raté

Le cri de l’aube

Les draps lavés d’amour

S    Les dents du matin sont tombées

Dans un ciel qui fait la gueule »

Hante quelques lieux, aussi – La fête à Namur, Un samedi à Bruxelles. On visite les Tendres hivers et les Chansons du printemps. Nous met – important, et pas si fréquent dans le genre – face aux gens : le beatnik, le sans abri du coin ; Les mal logis. Bref, la vie ici et maintenant ; regard aigu, élan toujours foisonnant d’humanité :

« J’aime les loosers

Les désespérés de l’existence

J’aime les bons à rien faire

Qui rêvent de tout faire ».

Son univers, Emmanuelle « Je suis la femme aux mille chansons », le nôtre, évidemment ! Du simple, du vivant, du qu’on lit, qu’on murmure, en se disant : c’est ça, exactement ! Et – jaloux, juste un peu – de ne pouvoir, nous, claquer ça sur la page blanche, nous repartons – heureux, vraiment – de ces vers comme chanson qui aide. A vivre, bien sûr !

« J’prends des cuites au cœur

Tombe la lune

Et paf !

J’ai l’œil au beurre rance ».

 

Martine L Petauton

 

Emmanuelle Ménard, née en 1965, vit en Belgique. Enseignante en Lettres. Membre du réseau Arts et Lettres. Anime des sessions au cercle de poésie Grenier. Auteure de plusieurs romans et pièces de théâtre.

Reflets du temps a lu : « Contre Sainte-Beuve », Marcel Proust (Folio Essais, 1987)

Ecrit par Gilberte Benayoun le 13 février 2016. dans La une, Littérature

Reflets du temps a lu : « Contre Sainte-Beuve », Marcel Proust (Folio Essais, 1987)

A la lecture des quelques pages seulement – n’ayant pas encore terminé de lire les 300 pages – du Contre Sainte-Beuve de Marcel Proust, pages très belles et ô combien érudites, instructives, envoûtantes, dont la beauté rappelle inévitablement et naturellement celles de La Recherche du temps perdu, je me dis, je pense, je réfléchis, et me demande : est-ce que l’œuvre de Marcel Proust est – comme je l’imagine – le miroir intime dans lequel on le voit, on le lit, et on l’aime ? Ou est-ce son autre « moi » le créateur de son œuvre ? Qui est qui ? Lequel on aimerait ? Je les aime les deux…

 

Quatrième de couverture

A la fin de l’automne 1908, Proust rentre de Cabourg épuisé. Depuis longtemps il a renoncé à son œuvre. Profitant d’un répit que lui laisse sa maladie, il commence un article pour Le Figaro : « Contre Sainte-Beuve ». Six mois plus tard, l’article est devenu un essai de trois cents pages. Conversant librement avec sa mère, l’auteur entrelace, autour d’une réflexion sur Sainte-Beuve les souvenirs personnels, les portraits d’amis, les impressions de lecture. Voici le château de Guermantes : voici M. de Quercy et Mme de Cardaillac, grands lecteurs de Balzac, mais qui ressemblent à s’y méprendre à Charlus et à Gilberte. Sans le savoir, Proust venait de libérer son génie.

Proust ne voulait pas qu’on mît des idées dans un roman. Toutes les analyses qu’il a écartées d’A la recherche du temps perdu, on les trouvera ici. Elles confirment que Proust, le plus grand romancier de son siècle, pourrait bien en être aussi le plus grand critique.

 

Extraits :

Chaque jour j’attache moins de prix à l’intelligence. Chaque jour je me rends mieux compte que ce n’est qu’en dehors d’elle que l’écrivain peut ressaisir quelque chose de nos impressions, c’est-à-dire atteindre quelque chose de lui-même et la seule matière de l’art. Ce que l’intelligence nous rend sous le nom de passé n’est pas lui. En réalité, comme il arrive pour les âmes des trépassés dans certaines légendes populaires, chaque heure de notre vie, aussitôt morte, s’incarne et se cache en quelque objet matériel. Elle y reste captive, à jamais captive, à moins que nous ne rencontrions l’objet. A travers lui nous la reconnaissons, nous l’appelons, et elle est délivrée. L’objet où elle se cache – ou la sensation, puisque tout objet par rapport à nous est sensation –, nous pouvons très bien ne le rencontrer jamais. Et c’est ainsi qu’il y a des heures de notre vie qui ne ressusciteront jamais. C’est que cet objet est si petit, si perdu dans le monde, il y a si peu de chances qu’il se trouve sur notre chemin ! […]

Finkielkraut immortel !

Ecrit par Jean-François Vincent le 06 février 2016. dans La une, Littérature

Finkielkraut immortel !

Le 28 janvier dernier, Alain Finkielkraut était reçu à l’Académie Française, où il avait été élu, près d’un an plus tôt. Apothéose d’un parcours méritocratique, qui conduisit « Finky », comme on le surnommait au Lycée Henri IV – lui le fils d’un maroquinier juif polonais émigré en France pour fuir la barbarie nazie – de l’agrégation de lettres modernes au professorat à Polytechnique.

Hasard malheureux, il s’est assis au fauteuil occupé précédemment par Félicien Marceau, Belge de naissance, condamné, en 1946, par le Conseil de guerre de Bruxelles à 16 ans de travaux forcés, pour collaboration de plume, à la Brasillach, mais naturalisé Français par de Gaulle en 1959.

L’élection de Finky le 10 avril 2014 fut rapide (dès le premier tour) mais problématique : seulement 16 voix sur 28. Avec des opposants farouches, tel Dominique Fernandez, qui s’offusquait de « l’entrée du Front national sous la coupole ». Certes, les soutiens ne manquaient pas. Entre autres, Jean d’Ormesson et Hélène Carrère d’Encausse, la « tsarine », comme on l’appelle à l’Institut, qui rêve de faire élire aussi Houellebecq. En dehors des académiciens, il avait avec lui, bien sûr, ses amis de toujours, la journaliste Élisabeth Lévy et la philosophe Élisabeth de Fontenay, laquelle s’est exclamée : « c’est la première fois qu’un Juif entre en majesté à l’académie ! » ; mais également des alliés plus douteux : Renaud Camus, le polémiste d’extrême-droite, qui lui écrivit rien moins qu’un lettre de six pages de félicitations, Éric Zemmour et toute l’équipe du Figaro Magazine.

Alain Finkielkraut suscite, en effet, la controverse. On le soupçonne – voire on l’accuse – de crypto lepénisme. Il est vrai que certains de ses livres, en particulier L’identité malheureuse (2014), dans lequel il évoque « ces français de souche, qui se demandent où ils sont, où ils habitent et qui ne sentent plus chez eux », le font dangereusement ressembler aux théoriciens du « grand remplacement », Camus et Zemmour précisément.

Il reste que ses combats sont sincères et valeureux, sa dénonciation de l’antisémitisme, en général, et de l’antisémitisme des banlieues, en particulier, lui vaut des inimitiés tenaces, à gauche et chez les jeunes issus de l’immigration. Une démonstration éclatante en a été faite, lors de l’émission Des paroles et des actes du 21 janvier, dont il était l’invité avec Daniel Cohn Bendit. La jeune professeur d’anglais, Wiam Berhouma, membre de l’association Les Indigènes de la République, l’a virulemment agressé verbalement, lui criant, dans une grimace exsudant la haine : « mais taisez-vous, M. Finkielkraut ! », illustrant ainsi tristement le « ressac rétro colonial » dont parle Gilles Kepel.

Je ne suis d’ailleurs personnellement pas toujours d’accord avec Finkielkraut. Son attitude, dans l’affaire de la kippa, est ambiguë. D’un côté, il affirme : « il faut du courage pour porter une kippa, dans ces lieux féroces qu’on appelle cités sensibles » ; mais de l’autre, il défend, bec et ongles, la laïcité républicaine, rappelant, non sans un brin de fierté, qu’à Henri IV, du temps de sa jeunesse, on faisait rentrer sous leurs pulls les croix un peu trop voyantes arborées par les filles.

Reflets du temps a lu : « Le Club des Incorrigibles Optimistes »

Ecrit par Gilberte Benayoun le 06 février 2016. dans La une, Littérature

Jean-Michel Guenassia (Albin Michel, 2009)

Reflets du temps a lu : « Le Club des Incorrigibles Optimistes »

Le Club des Incorrigibles Optimistes, de Jean-Michel Guenassia (écrivain français, né à Alger en 1950), publié aux éditions Albin Michel, en 2009, a été présenté « comme le premier roman d’un inconnu de 59 ans ».

Ce « pavé » de 800 pages au style fluide et attachant est le roman (autobiographique ?) d’une vie, d’une génération, celle des années 60, qui se lit et se dévore, presque sans interruption et sans réserve. Les multiples personnages, des plus sensibles aux plus romanesques, nous captivent du début à la fin, de l’origine de leur histoire jusqu’au dénouement final de leur histoire.

 

Quatrième de couverture

Michel Marini avait douze ans en 1959. C’était l’époque du rock’n’roll et de la guerre d’Algérie. Lui, il était photographe amateur, lecteur compulsif et joueur de baby-foot au Balto de Denfert-Rochereau. Dans l’arrière-salle du bistrot, il a rencontré Igor, Léonid, Sacha, Imré et les autres. Ces hommes avaient passé le Rideau de Fer pour sauver leur peau. Ils avaient abandonné leurs amours, leur famille, trahi leurs idéaux et tout ce qu’ils étaient. Ils s’étaient retrouvés à Paris dans ce club d’échecs d’arrière-salle que fréquentaient aussi Kessel et Sartre. Et ils étaient liés par un terrible secret que Michel finirait par découvrir. Cette rencontre bouleversa définitivement la vie du jeune garçon. Parce qu’ils étaient tous d’incorrigibles optimistes.

Portrait de génération, reconstitution minutieuse d’une époque, chronique douce-amère d’une adolescence : Jean-Michel Guenassia réussit un premier roman étonnant tant par l’ampleur du projet que par l’authenticité qui souffle sur ces pages.

 

Extraits :

Aujourd’hui, on enterre un écrivain. Comme une dernière manifestation. Une foule inattendue, silencieuse, respectueuse et anarchique bloque les rues et les boulevards autour du cimetière Montparnasse. Combien sont-ils ? Trente mille ? Cinquante mille ? Moins ? Plus ? On a beau dire, c’est important d’avoir du monde à son enterrement. […]

(…)

Le djihadisme français entre identitarisme et revanche de l’histoire

Ecrit par Jean-François Vincent le 30 janvier 2016. dans La une, France, Politique, Société, Littérature

Recension du livre de Gilles Kepel, Terreur sur l’hexagone, genèse du djihad français, Gallimard, 2015

Le djihadisme français entre identitarisme et revanche de l’histoire

Gilles Kepel, grand spécialiste de l’Islam, professeur à Sciences Po, après avoir enseigné à la Colombia University de New York ainsi qu’à la London School of Economics, a fait paraître son livre en décembre 2015. Il connaît et prend en compte les attentats de novembre dernier ; mais il ne les analyse pas par le menu (l’ouvrage était déjà rédigé). Il reste que cette somme met l’accent sur deux éléments fondamentaux, à l’origine du djihadisme hexagonal : la dérive de l’ensemble de la société française – musulmane et non musulmane – vers l’identitarisme, et – voire surtout – l’émergence de rancœurs postcoloniales au sein des jeunes issus de l’immigration.

Pour Kepel, il existe deux « fractures françaises ». « Deux types de mobilisations contestataires, écrit-il, se sont développées en parallèle : le nationalisme identitaire d’extrême-droite et le référent islamiste. Ils sont uniment porteurs, comme le PCF de jadis, d’une forte charge utopique qui réenchante une réalité sociale sinistrée en la projetant dans un mythe où les laissés-pour-compte d’aujourd’hui seront les triomphateurs de demain. Le drapeau rouge à viré au brun des partis autoritaires ou à la bannière verte du Prophète. Les conflits de naguère standardisés par la lutte des classes n’opposent plus le prolétariat à la bourgeoisie, mais selon les uns, les « Français » à l’« Empire mondialisé » (réminiscence du complot judéo-maçonnique des années 1930) ainsi qu’aux immigrés ; et selon les autres, les musulmans aux kuffar (mécréants en arabe coranique) ».

Cinglante réfutation du marxisme, témoin de sa déliquescence sociologique, mais également subtile observation des ambiguïtés de ces mouvements en apparence opposés. Il existe en effet des porosités, porosité entre le vert et le brun : les organisations islamistes – profondément homophobes – se sont ralliées et ont participé aux « manifs pour tous », sous la houlette des cathos tradis ou intégristes ; mais, non moins, porosité entre le brun et le rouge : communistes et lepénistes, pour complaire à un identique électorat – ouvrier et xénophobe à la fois – se comprennent et se rassemblent : « A Clichy-sous-Bois, le maire communiste André Deschamps, dénoncé par son parti pour avoir tenu des propos racistes en campagne électorale, se rapproche du Front National ». Partout, comme l’observe Kepel, la problématique de l’identité se substitue à la réflexion économique et sociale. « La question économique, pourtant au premier plan des esprits, se trouve reléguée hors du débat. On lui préfère un montage de thématiques mêlant immigration, histoire de France, laïcité et Islam et n’abordant qu’en filigrane les discriminations ». Marx est bien mort. Ses héritiers, convertis au nationalisme, dessinent une collusion paradoxale avec leurs ennemis – et néanmoins cousins intellectuels – les islamistes. Dans les deux cas, la solidarité identitaire éclipse la solidarité de classe.

Toutefois, au-delà de ce tropisme général vers le soi, l’entre-soi, qui affecte la France toute entière, Kepel identifie une racine spécifique du djihadisme français, ce qu’il nomme, fort judicieusement, le « ressac rétro colonial ».

Reflets du temps a lu : « Les Jardins de lumière », Amin Maalouf (J.-C. Lattès, 1991)

Ecrit par Gilberte Benayoun le 30 janvier 2016. dans La une, Littérature

Reflets du temps a lu : « Les Jardins de lumière », Amin Maalouf (J.-C. Lattès, 1991)

Cette fois, au gré de mes explorations littéraires, parfois récentes, parfois plus anciennes, mon inspiration m’a guidée vers des lieux et des cieux de lumière, de grandeurs, beautés et senteurs orientales, pour un agréable voyage, auquel nous invite Amin Maalouf, ce grand et bel écrivain franco-libanais – membre de l’Académie française – avec l’une de ses œuvres les plus attrayantes, pour nous emmener dans ses Jardins de lumière et nous conter l’histoire de cet éblouissant personnage du 3ème siècle, du nom de Mani, un prophète Perse, grand sage parmi les sages.

Et comme le dit la quatrième de couverture, dans l’édition J-C Lattès de 1991 !… « Plus que jamais, en cette époque déroutante qui est la nôtre, son cri mérite d’être entendu »…

Amin Maalouf est l’auteur, entre autres,des Croisades vues par les Arabes, de Léon l’Africain, et de Samarcande, des bonheurs de lectures que je recommande vivement !

 

Quatrième de couverture

Les jardins de Lumière, c’est l’histoire de Mani, un personnage oublié, mais dont le nom est encore, paradoxalement, sur toutes les lèvres. Lorsqu’on parle de « manichéen », de « manichéisme », on songe rarement à cet homme de Mésopotamie, peintre, médecin et prophète, qui proposait, au IIIe siècle de notre ère, une nouvelle vision du monde, profondément humaniste, et si audacieuse qu’elle allait faire l’objet d’une persécution inlassable de la part de toutes les religions et de tous les empires. Pourquoi un tel acharnement ? Quelles barrières sacrées Mani avait-il bousculées ? Quels interdits avait-il, pour faire retenir un cri à travers le monde. Plus que jamais, en cette époque déroutante qui est la nôtre, son cri mérite d’être entendu. Et son visage redécouvert.

 

Extraits :

A l’inverse du Nil, que l’on peut descendre porté par le courant ou remonter au gré des voiles, le Tigre est un fleuve à sens unique. En Mésopotamie, les vents s’écoulent, comme les eaux, de la montagne vers la mer, jamais vers l’intérieur des terres, au point que les barques doivent s’alourdir à l’aller d’ânes et de mulets qui au retour les remorqueront vers leur bourg d’attache, coques branlantes et penaudes sur les chemins secs.

(…)

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