Littérature

KI-C-KI

Ecrit par Gilberte Benayoun le 16 novembre 2013. dans La une, KI-C-KI, Littérature

KI-C-KI

Cette semaine, mon choix de livre et d’auteur vient d’un grand coup de cœur littéraire. Dans ce coup de cœur, ce choc littéraire, j’ai croisé une infinité de rêves inachevés, une palette de couleurs magiques, et éprouvé l’infinitude des soleils, comme l’immensité des ciels de ce grand auteur.

 

Extraits :

« …

Quarante ans plus tard, un homme, dans le couloir du train de Saint-Brieuc, regardait d’un air désapprobateur défiler, sous le pâle soleil d’un après-midi de printemps, ce pays étroit et plat couvert de villages et de maisons laides qui s’étend de Paris à la Manche.

L’eau, venue des cataractes du ciel, lavait alors brutalement les arbres, les toits, les murs et les rues de la poussière de l’été.

La mer elle-même devenait alors boueuse sur la plage et dans le port. Le premier soleil faisait ensuite fumer les maisons et les rues, la ville entière. La chaleur pouvait revenir, mais elle ne régnait plus, le ciel était plus ouvert, la respiration plus large, et, derrière l’épaisseur des soleils, une palpitation d’air, une promesse d’eau annonçaient l’automne et la rentrée des classes.

« Lettre au père » (1919), Franz Kafka (traduction Marthe Robert)

le 09 novembre 2013. dans La une, Littérature

« Lettre au père » (1919), Franz Kafka (traduction Marthe Robert)

Il semblait absolument incompatible avec cette position à l’égard de tes enfants que tu pusses te plaindre en public – ce qui t’arrivait pourtant très souvent. Etant enfant, j’avoue que je n’y étais nullement sensible (je le devins plus tard) et que je ne comprenais pas comment tu pouvais t’attendre à trouver de la sympathie. Tu étais si gigantesque à tous égards : quelle importance pouvais-tu attacher à notre pitié, voire à notre aide ? Tu aurais dû, en fait, les mépriser, comme tu nous méprisais si souvent nous-mêmes. En conséquence, je ne croyais pas à tes lamentations et cherchais derrière elles je ne sais quelle intention secrète. Je n’ai compris que plus tard que tes enfants te faisaient réellement souffrir mais, à cette époque où tes plaintes auraient pu rencontrer encore une sensibilité enfantine ouverte sans réticences et prête à donner toute son aide, elles ne représentaient une fois de plus qu’un moyen par trop évident d’éducation et d’humiliation – moyen sans grande force en soi, mais qui entraînait une conséquence secondaire nuisible, à savoir que l’enfant s’habituait à ne pas prendre au sérieux les choses dont, précisément, il aurait dû ressentir la gravité.

 

Par bonheur, il y avait tout de même des exceptions ; elles se produisaient quand tu souffrais sans rien dire, quand l’amour et la bonté appliquaient leur force à triompher de tout ce qui leur était contraire et à le saisir immédiatement. Certes, cela arrivait rarement, mais c’était merveilleux. C’était, par exemple, quand il faisait chaud l’été et que je te voyais somnoler au magasin après le déjeuner, l’air las, le coude appuyé sur le comptoir ; ou bien le dimanche, quand tu venais, éreinté, nous rejoindre à la campagne ; ou bien lors d’une grave maladie de maman, quand tu te tenais à la bibliothèque, tout secoué de sanglots ; ou bien pendant ma dernière maladie, quand tu entrais doucement dans la chambre d’Ottla pour me voir, que tu restais sur le seuil, tendais le cou pour m’apercevoir au lit et te bornais à me saluer de la main, par égard pour ma fatigue. A de tels moments, l’on se couchait et l’on pleurait de bonheur, et je pleure maintenant encore en l’écrivant.

 

Avec l’autorisation de « Thème et Texte » Léon Marc Levy

REFLETS DES ARTS Littérature : Virginia Woolf

Ecrit par Johann Lefebvre le 02 novembre 2013. dans La une, Littérature

REFLETS DES ARTS Littérature : Virginia Woolf

Ce texte est dédié à ma femme

 

Née à Londres en 1882, Adeline Virginia Alexandra Stephen grandit dans un milieu cultivé et aisé, au sein d’une famille recomposée : ses parents sont en effet veufs et ont chacun déjà des enfants lorsqu’ils se rencontrent : une fille, Stella, et deux garçons, George et Gerald, du côté de sa mère ; une fille, Laura, handicapée mentale, du côté de son père, qui est placée en institution spécialisée lorsque Virginia a neuf ans. Cette union donne, dans l’ordre des naissances, quatre enfants supplémentaires : Vanessa, Thoby, Virginia et Adrian.

La très grande fragilité psychologique de Virginia s’exprime violemment assez tôt, dès ses 13 ans, par la survenue de la mort de sa mère, suivie de celle de sa sœur Stella deux ans après, qui la plongent dans la dépression, laquelle s’aggrave encore avec la disparition de son père en 1904, ce dernier événement conduisant au premier internement de Virginia, suite à une tentative de suicide. Toute sa vie sera ponctuée de crises dépressives, de virages maniaques avec bouffées délirantes, de tentatives de suicide. Après la mort du père, la fratrie déménage et s’installe dans le quartier de Bloomsbury où ils fréquentent Leonard Woolf (qui deviendra l’époux de Virginia en 1912), Clive Bell, Lytton Strachey, Duncan Grant, John Maynard Keynes, entre autres. Ce petit groupe, écrivains, plasticiens, critiques, est connu sous le nom de « Bloomsbury Group ».

L’expérience littéraire de Virginia Woolf est avant tout une affaire intime, puisqu’elle commence à tenir un journal dès 1897 – année de la mort de sa sœur Stella –, où elle relate la moindre pensée qui traverse son esprit, les détails de son environnement, les glissements du temps et leurs effets sur les choses et les gens, ses lectures, ses rencontres. Journal qu’elle tiendra toute sa vie durant, et où s’expriment, plus explicitement que dans ses œuvres de fiction, les signes d’un terrible mal qu’aujourd’hui la psychiatrie moderne nomme « troubles bipolaires » et dont l’origine n’est pas étrangère aux abus sexuels dont elle fut victime au sein de la famille (son père, ses demi-frères). Aussi, toute la vie de Woolf est marquée par une modulation permanente entre profonde dépression et accès maniaques, ce qui la mènera de façon irréversible, après de nombreuses tentatives, au suicide réussi de 1941.

« Blanc » ? Vous avez dit « blanc » ? Comme c’est bizarre…

Ecrit par Jean-François Vincent le 02 novembre 2013. dans La une, Société, Littérature

Recension/commentaire du livre de Maxime Cervulle, Dans le blanc des yeux, diversité, racisme et médias, Paris, éditions Amsterdam, 2013

« Blanc » ? Vous avez dit « blanc » ? Comme c’est bizarre…

J’ai eu connaissance du livre de Maxime Cervulle, maître de conférences à l’université de Paris VIII, bien après ma chronique sur Brignoles. Pourtant celui-ci répond, comme en écho, à ma propre dénonciation de l’occultation du problème « ethnique » en France. « Le surgissement de la question “raciale”, nous dit Cervulle, est à entendre dans son sens double, comme un mode de problématisation des discriminations (…) autant que comme une forme de racialisation de discours public ». Pas plus tard que samedi dernier, 26/10/13, Libération se lamentait de ce que « les classes dirigeantes ne reflètent pas la diversité de la société », et le quotidien d’ajouter que « les élites françaises sont plutôt blanches, plutôt masculines et plutôt issues d’un milieu social plutôt aisé ». « Diversité », tartufferie des mots, ou plutôt « stratégie d’euphémisation », surenchérit Cervulle. Il existe bel et bien un discours racialiste, quasi incontournable, un discours « racisant » qui produit des « racisés ». Le terme de « blanc » en est un exemple, nous y reviendrons.

Pour Cervulle, ce qu’il appelle l’« externalisation » du vocable « race », c’est-à-dire son élimination du discours public (n’a-t-on pas songé à le rayer de la constitution ?) a des effets contre-productifs : c’est « une forme de déni de la persistance du racisme », qui a pour conséquence une autre forme de déni : l’interdiction des statistiques ethniques. À ce sujet, Cervulle nous décrit le conflit opposant deux textes normatifs : d’un côté, la directive européenne dite « race », du 29 juin 2000, imposant aux pays de l’union la lutte contre toute discrimination directe ou indirecte « susceptible d’entraîner un désavantage particulier pour des personnes d’une race ou d’une origine ethnique donnée par rapport à d’autres personnes » ; de l’autre, la loi du 6 janvier 1978 qui interdit de mettre ou de conserver en mémoire informatique des « données personnelles qui font apparaître, directement ou indirectement, les origines raciales ou ethniques ». Or la directive « race » suppose bel et bien « l’établissement d’une cartographie des discriminations en identifiant les espaces sociaux où les minorités ethnoraciales sont de fait exclues ou dans lesquels elles sont marginalisées ». Cela supposerait que le vocabulaire racialiste, à commencer par le mot « race » lui-même, ne soit plus considéré comme un essentialisme fondé sur la biologie, mais comme une construction sociale : l’appartenance « raciale » est quelque chose de « construit », c’est là une des idées fondamentales du livre : « race est un verbe, non pas une catégorie fixe mais un processus de production de répertoires culturels d’interprétation des traits phénotypiques et des conduites ». La « négritude » n’est pas une donnée naturelle : c’est une catégorie historiquement élaborée et qui n’existait pas avant la traite. De même, Ô surprise ! la « blanchité ».

Tu commandes sur « Amazon » ?

Ecrit par Martine L. Petauton le 02 novembre 2013. dans La une, Société, Littérature

Tu commandes sur « Amazon » ?

Amazon. On connaît tous, on a tous pratiqué la bête, un jour ou l’autre. La page-commande, le panier, le truc qu’on ne pensait trouver nulle part, et qui s’affiche, là, en « très bon état », pas cher – frais d’envois gratuit. Le petit paquet sobre – kraft, qui arrive, rapide comme l’éclair au fond de la boîte aux lettres – déjà !! Le génie du commerce en ligne ; près de 10% des livres vendus en France le sont par Amazon, et ce n’est qu’un début, puisque l’entreprise aux dents longues affiche en ces noirs temps de crise une croissance à 2 chiffres qui ne demande qu’à grandir. Bref, échapper à Amazon.fr, c’est compliqué.

Et, y travailler ? Forcément, faut du monde pour satisfaire nos impérieux besoins culturels… C’est ce que s’est dit le journaliste Malet, qui a tenté l’aventure – c’en est une – de s’y faire embaucher comme intérimaire, au doux temps précédant Noël, à Montélimar, où les entrepôts équivalent à 5 terrains de foot, et broutent leur quota d’esclaves, comme dans aucun film de science-fiction. Du coup, très content, Jean-Baptiste Malet, car « mon infiltration m’a ouvert les portes de l’entrepôt logistique fermé à la Presse ».

L’infiltration, en matière de reportage, laisse toujours un petit goût bizarre : ceux qui « votent FN » pour un week-end, qui deviennent ouvriers pour une demi-semaine, qui fréquentent le Pôle emploi, puis reviennent à « l’air libre », pour nous en causer… certes, mais pour autant, et l’aventure Malet en témoigne, on en apprend – grandeur nature ; immersion hésitant, pour nous lecteurs, entre Jurassic Park et ce bon vieux Les misérables. On lit le livre en à peine deux heures presque angoissantes. Réussi, l’effet vaccin, au point de vous redonner des jambes jusqu’à votre librairie centre ville la plus proche, si, toutefois, elle existe encore… ( un bon reportage de l'Envoyé Spécial de la 2, ce jeudi, sur la mort annoncée des libraires indépendants, faisait du reste  office de rappel ).

Amazon fait beaucoup dans l’intérimaire – objet malléable s’il en est (plus d’un millier cet hiver à Montélimar, où « à part Amazon, y a rien, comme boulot ») ; la carotte n’est rien moins qu’un CDI, toujours plus loin, évidemment.

Malet choisit de postuler (quelques bonnes pages sur les chicanes des stratégies de recrutement de tous ces « motivés ») pour le travail de nuit : 21h30 à 4h30 ; 5 nuits consécutives ; 42 heures par semaine de travail nocturne… il est où, le droit du travail ? Ils sont où, les syndicats ? Encore quelques lignes fortes sur la façon dont un bout de l’oreille de la CGT ne parvient même pas au raz de l’eau…

REFLETS DES ARTS - Littérature - : Théophile Gautier

Ecrit par Johann Lefebvre le 26 octobre 2013. dans La une, Littérature

REFLETS DES ARTS - Littérature - : Théophile Gautier

S’il en est un qui, depuis bien longtemps, a non seulement enrichi mes lectures mais aussi contribué à mon goût singulier pour l’histoire littéraire du XIXe siècle, c’est tout particulièrement Théophile Gautier (1811-1872), le « poète impeccable » (selon Baudelaire, qui lui dédie « Les Fleurs du Mal »). On retrouve la trace de Gautier, et parfois même une empreinte considérable, dans tous les genres de la littérature, dans le deuxième tiers de son siècle : poésie, roman, nouvelle, conte, récit, théâtre, critique (littérature, peinture, sculpture, musique…), journalisme, biographie, opéra.

Ce qui caractérise avant tout l’écriture de Gautier, c’est sa forme ; son style cerne par le détail et la description l’agencement du réel ou de la création artistique. Bon nombre de ces récits nous comblent de détails, de descriptions avec la précision du commissaire-priseur, sans l’esprit de catalogue. Cette force de description du réel permet aussi à Gautier de souligner, dans certaines de ses fictions, les surgissements du fantastique ou des états de conscience modifiés par l’émotion ou une substance psychiquement active (La cafetière, Le club des hachichins). L’écriture de Gautier suggère une forme de dentelle en grande quantité, mais qui n’est pas fioriture et n’a pas la charge du baroque, comme on le lit parfois à ce propos : ce n’est pas la profusion de l’ornementation qui règne chez lui, c’est la profusion du réel et sa complexité qui sont, pour Gautier, la nécessité, dans l’écriture, du détail, de la richesse des états successifs de la matière. Nous retrouvons cette quête de « vérité » dans la rigoureuse approche historique de son sujet romanesque (Le Roman de la momie), où à l’exception de quelques anachronismes, nous sommes en présence d’une documentation mise en forme d’œuvre, et tout autant dans ses diverses critiques d’art, en particulier sur les tableaux des grands maîtres du passé, car sa formation de peintre – chez Rioult – lui permet de lire la peinture avec à la fois la mesure pratique et la connaissance théorique. Il observe les œuvres directement, en particulier lors de ses nombreux voyages (Espagne, Italie, Russie, Egypte, etc.), et à l’occasion des expositions qu’il visite, il en ressent la proximité, par sa connaissance pratique de la peinture, examine son chemin dans l’Histoire, avant que d’en définir les conséquences théoriques, et nous en exprime les subtilités formelles, les émotions, les énigmes. Gautier procède donc, et c’est aussi en cela que nous l’apprécions, avec la minutie d’une méthode de la critique. Le matériel historique de l’art, Gautier ne cesse de l’incorporer dans son travail fictionnel, et même si nous pouvons clairement identifier ses textes critiques à côté du reste (y compris la poésie), nous ne pouvons véritablement les séparer, tant les formes et la plastique, au sens strict du terme, et la façon dont elles peuvent être perçues, peuvent avoir autant d’importance que les personnages. Cette « matérialité de Gautier » (expression utilisée par de Goncourt, frères, dans leur « Journal », le 27 décembre 1992) nous rappelle sans cesse le rapport intime que l’auteur de Jettatura entretient avec les Beaux-Arts (l’architecture, la peinture, la sculpture et la gravure), c’est-à-dire ceux qui impliquent la transformation de la matière par le geste, par la main. D’aucuns pourront lui reprocher, parfois, d’exagérer la présence du visible, au détriment des autres dimensions de la sensorialité humaine, mais nous pouvons leur assurer que cette présence souvent nous suffit pour savourer les mots qui l’habillent.

Transatlantic, Colum McCann

Ecrit par Léon-Marc Levy le 19 octobre 2013. dans La une, Littérature

traduction (Irlande) de Jean-Luc Piningre, Editions Belfond, août 2013

Transatlantic, Colum McCann

On sait depuis sa première œuvre, le somptueux « chant du Coyote » (10/18) que Colum McCann est un virtuose de la composition romanesque. Ce Transatlantic est une sorte d’aboutissement de son art de la narration, quand les ruisseaux se font rivière, les rivières des fleuves et les fleuves enfin la mer.

La mer justement. C’est bien sûr l’Océan Atlantique qui sépare l’Amérique de l’Irlande. Qui sépare vraiment ou qui lie ? Nous sommes, déjà, au cœur du propos du roman : l’Irlande et les USA sont tricotés (comme les chapitres de ce livre) ensemble jusqu’à l’identité, la confusion, la fusion. L’Atlantique n’est pas ! Les Irlandais ne connaissent que le « Transatlantique » tant leur histoire, depuis le XVIIIème siècle, est liée au Nouveau Monde. Comme si un pont aérien permanent était suspendu entre les deux pays, comme si les « oies sauvages » avaient tiré les câbles de ce pont, invisibles mais indéfectibles.

C’est d’ailleurs ainsi que commence cet opus : au-dessus de l’Atlantique. 1919, Alcock et Brown, aux commandes d’un bombardier « désaffecté » de ses missions guerrières, réalisent le premier courrier postal USA/Irlande. Donner corps au rêve du lien anime leur folle entreprise, réduire la distance encore entre les deux terres.

« En épuisant l’esprit, qui pense surtout à éviter les nuages, conserver coûte que coûte un horizon, une ligne de visée. Le corps invente des virages. L’oreille interne déforme les angles au point qu’un seul instrument reste fiable : le rêve d’y arriver ».

Toute la première partie du livre semble composée de nouvelles. Trois nouvelles qui posent la ligne de basse continue, l’incroyable liaison des destins croisés de ceux qui vivent d’un côté et l’autre de l’Atlantique, des aviateurs aventureux aux politiques qui ne le sont pas moins en passant par le fascinant voyage en Irlande d’un esclave noir affranchi, Douglass, qui vient en 1846 présenter son livre, pamphlet anti-esclavage, aux notables et populations irlandaises. Douglass, noir émancipé, accueilli comme une personnalité importante par les édiles, vêtu avec raffinement, beau parleur : l’esclave en fait va vite s’apercevoir que les Irlandais du peuple sont bien plus pauvres, bien moins libres, bien plus meurtris dans leur corps et leur vie que lui. La faim – celle qui fera partir justement les Irlandais par bateaux entiers vers le rêve américain – la terre ingrate.

...Quand le jaune mange le noir…

Ecrit par Martine L. Petauton le 12 octobre 2013. dans Monde, La une, Politique, Littérature

« Le jaune et le noir », Tidiane N’Diaye, Gallimard Continents noirs, avril 2013

...Quand le jaune mange le noir…

Quand, il y a peu, depuis la longue pinasse remontant le Niger, mon guide malien apercevait sur la berge une bicyclette « à moteur », pétaradant comme nos antiques Solex, son rire n’en finissait pas : « une chinoise ! Dès qu’elle sera en panne, elle ne sera pas réparable ! Pas chère, mais pas solide ! »… Là-bas, aussi, la Chine était partout ; objets, marques et réclames… et, déjà pas mal d’hommes.

Après la France Afrique, la Chine Afrique ? Ce qu’on entend par là, vaut pour les deux concepts : prendre, et encore se resservir, sous couvert de protections et de liens « amicaux », si ce n’est « familiaux, sauce maffieuse ». Tractation évidemment, hautement inégalitaire. Voilà l’unique sujet autopsié par le livre de « Continents noirs » ; comment le jaune mange et mangera le noir, et jamais l’inverse.

C’est bien la scène d’une terrible et implacable prédation dont il s’agit, mobilisée par le profit, l’enrichissement inextinguible de la formidable Chine. Frisant la rapine, la razzia d’antan, faisant peu de cas des conventions internationales, et ne parlons pas d’une quelconque morale. Voilà donc un livre qui cogne, qui dénonce, et là, et là encore… on s’en doutait, mais, à ce point ! Les sous-titres en disent long : « le réveil du dragon à l’assaut de la proie africaine », « la stratégie du monstre affamé ». Nulle dentelle, on le voit ! N’Diaye est, on le sait, un « crayon » connu pour faire de ses causes autant de missiles, au risque, quelquefois, de provoquer. Aussi, aucun regard nuancé, aucune idée relative, aucun petit « mais… » face à la Chine, portraiturée, d’un bloc, en vol de sinistres bandits venus de l’Est… ceci, sans craindre de généraliser, et c’est, forcément, ce qui dérange, tout au long du  livre, comme dans un plat trop salé, lui enlevant, du coup, un poids certain dans la force argumentaire…

L’étude est historique – fort intéressante –, remontant, loin, au temps de ces Grandes Découvertes occidentales, dont on apprend qu’il s’en est fallu d’un cheveu « de natte » pour qu’elles aient été chinoises… la grande escadre de l’amiral Zheng He, longeant les côtes orientales africaines, croisant les caravelles portugaises, dessinant d’excellentes cartes, s’installant à Malindi, Mombasa, l’Afrique du sud… on imagine ! Qu’attend un magicien de la pellicule d’Hollywood, pour nous faire rêver ? Et, puis, dès après, une Chine, qui se replie vite sur elle-même, ses terres infinies – Empire du Milieu, frileuse devant l’Océan, ses expéditions lointaines, son grand commerce, au point qu’exagérant à peine, N’Diaye nous dit : « jusqu’en décembre 2008, la flotte chinoise ne naviguera plus sur l’Océan Indien ». Pour autant, l’homme noir, lui, fut déporté en masse dans les cours chinoises, où les « ye yen, ou sauvages » étaient recherchés, « autant que par les Arabo-musulmans, et bien avant que le premier captif africain ait été embarqué en direction du Nouveau Monde ».

Est-ce à la littérature d’écrire l’histoire ?

Ecrit par Lilou le 05 octobre 2013. dans La une, Histoire, Littérature

Est-ce à la littérature d’écrire l’histoire ?

Dit comme ça, bien évidemment que je dis oui ! L’histoire se nourrit de mots et de verbes avec autant de gloutonnerie qu’un sanglier devant un tapis de mûres sauvages… Mais bon, de là à confondre avec une histoire qui ne se nourrirait que de verbiage, il n’y a qu’un pas que les élèves en difficulté ont tendance à sans cesse reprocher à leurs professeurs, dont je me fais ici l’humble représentant. La littérature de l’histoire peut être embarrassée par le verbiage qui conduit à un récit pathologique et qui n’a pour objet que de rendre encore plus émotionnel ce dont il est question dans la narration. L’histoire a-t-elle donc besoin d’un rendu qui confine à l’émotionnel ?

On peut poser la question autrement… Les joueurs du XV de France ont-ils besoin qu’on leur lise une lettre de Guy Môquet avant de rentrer sur la pelouse du stade de France afin que chacun d’entre eux éprouve par la force des mots la fibre patriotique qui procure l’envie d’en étriper par paquet de douze ?

Non !!! Mille fois non !!! Et non !!! Et encore non !!!

Auschwitz n’a pas besoin que l’on charge la plume avec des larmes rougies par l’émotion et par l’approfondissement des dernières paupières des enfants qui s’endorment dans les bras de leurs mères.

En matière d’histoire, Auschwitz est La larme absolue.

Dans son ouvrage Le Rire, Henri Bergson nous expliquait que nous n’avions pas besoin de nous imaginer un lion lorsque l’on entend ce mot. Pour Auschwitz c’est la même chose que pour cette image du lion. Et à la seule évocation de ce lieu, nous savons. Sans devoir nous l’imaginer.

Auschwitz est La larme absolue, il est le chagrin qui coule en chacun de nous sans cesse, il est un flot continu de hurlements, il est un cri sans fin.

Auschwitz est le lion. Nous savons sans avoir besoin de nous l’imaginer que des enfants sont morts là-bas dans les bras de leurs mères, qui parfois les ont étouffés dans les chambres à gaz pour ne pas qu’ils souffrent de ce qu’elles pressentaient.

La vie critique, Arnaud Viviant

Ecrit par Jean-François Vernay le 05 octobre 2013. dans La une, Littérature

, Editions Belfond, août 2013, 192 pages, 17,50 € Jean-François Vernay

La vie critique, Arnaud Viviant

« Faire de ma vie un roman plus ou moins agréable et varié » (1). Tel est le projet ambitieux du critique littéraire Arnaud Viviant qui nous raconte sous la forme d’un récit enlevé et dans un style très moderne, incisif, pop, voire presque rock n’roll, les tribulations d’un lecteur professionnel qui était amené « à se retrouver parfois le visage enfoui entre des pages pas toujours très propres, qu’il tentait d’aimer, maints paragraphes auxquels il essayait de se river sans se boucher le nez » (p.8). Dans le tout Paris des passionnés de littérature, il y a d’abord Michèle, ma belle, des mots qui vont très bien ensemble, très bien ensemble… Michèle et le narrateur qui symbolisent le clivage des deux façons de lire : « l’une, naïve et innocente, “au premier degré” comme on dit parfois ; l’autre, critique et vicieuse » (2).

« Michèle dévorait les bouquins avec une foi proche de la sainteté, tandis que lui opérait scientifiquement. Elle se laissait enrober par le sens quand il disséquait. En littérature, il s’intéressait surtout aux structures, à la construction de l’histoire, à l’enchâssement des chapitres » (p.11).

Mais le narrateur passe à autre chose et la belle devient un « regret éternel » (p.13). Le récit égrène des considérations sur l’acte de lecture – « moins un vice impuni, suivant la vieille formule, qu’un vice aujourd’hui passible de mort lente » (p.20) – tandis que le narrateur enchaîne les genres littéraires et absorbe ses « cocktails littéraires, ingurgitant deux ou trois livres en même temps » (p.21) – le lot quotidien de nombreux bibliophages. Tempus fugit : Stendhal a certes connu ses heures de gloire mais les temps changent : « Le roman était désormais un miroir que l’on promenait le long des autoroutes de l’information » (p.25). On se familiarise avec l’objet livre, on engrange, on dévore, mais sans passage à l’acte, car « pour l’adolescent qui rêve encore à sa vie future, écrivain c’est pire que la solitude, c’est être berger sans troupeau, le comble de l’isolement » (p.43). L’écriture viendra plus tard. Dans l’intervalle, on finit par crouler sous les exemplaires presses et consulter un psychanalyste pour soulager sa peine. Voici en quelques lignes le portrait sans concession et cynique de cet individu clivé qu’incarne le narrateur, dans la digne lignée des Edgar Allan Poe, Virginia Woolf et Martin Amis, tantôt scripteur (écrivain), tantôt prescripteur (critique) :

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