Littérature

KI-C-KI

Ecrit par Gilberte Benayoun le 23 janvier 2016. dans La une, Littérature

KI-C-KI

Ces quelques passages choisis avec délice et tendresse particulière, sont extraits d’une célèbre Nouvelle d’un des plus immortels écrivains de ma vie de lectrice qui lit, relit et savoure cette littérature avec toujours autant d’appétit et de vif intérêt. Un, donc, de mes préférés auteurs, ouest-européen, né à la fin du 19ème siècle, que tout le monde connaît, et qui a occupé, enchanté et enchantera toujours ma petite « bibliothèque intérieure »… que je viens, chaque semaine, partager, par petits reflets personnels, avec notre « Reflets du Temps ».

 

Extraits :

Un peu à l’écart de cette cohue, je causais sur le pont-promenade avec quelqu’un que je connaissais, quand soudain deux ou trois éclairs de magnésium fusèrent à côté de nous : apparemment, une célébrité venait, juste avant le départ, de se faire encore vite interviewer et photographier par des reporters. […]

(…)

[…] Cette petite ville dont jusqu’alors quasiment personne n’avait repéré l’existence sur la carte allait peut-être accéder enfin pour la première fois à l’honneur de doter le monde d’une célébrité. […]

(…)

Cette incapacité, négligeable en soi, trahissait un défaut d’imagination et donna lieu, dans son cercle rapproché, à autant de vives discussions que si parmi des musiciens un excellent virtuose ou chef d’orchestre se fût montré incapable de jouer ou de diriger sans avoir la partition ouverte devant lui. […]

(…)

Et puis n’est-ce pas bigrement facile, au fond, de se prendre pour un grand homme lorsque l’on n’a jamais entendu parler de l’existence d’un Rembrandt, d’un Beethoven, d’un Dante ou d’un Napoléon ?

(…)

Migrations…

Ecrit par Martine L. Petauton le 16 janvier 2016. dans Monde, La une, Politique, Littérature

Atlas des migrations, Catherine Withol De Wenden, éd. Autrement

Migrations…

Et le livre de dire d’emblée la couleur : « un équilibre mondial à trouver ». Remarquable outil que ce petit atlas (dont l’édition est régulièrement augmentée) illustrant de cartes parlantes, un propos dense, précis, savant mais pédagogique et – surtout – des problématiques vraiment nouvelles.

La photo de couverture – quelque part, en Europe centrale – nous met nez à nez avec le sujet. Une famille nombreuse juchée sur ses « trésors » – bidons, sacs épars de linges noués à la hâte. Tracteur lancé sur la route ; il fait froid sur les visages rougis de mouflets aux grands yeux sérieux-inquiets ; le Moyen Age ? l’Exode ? pensez-vous ; une image qu’on croise et croisera tous les jours, aujourd’hui, et demain. Une qui habite, qu’on le veuille ou non, notre monde : migrants, de tous horizons, parcourant notamment l’Europe, bousculant un ordre du monde sortant dans la douleur de ses fantasmes, de ses refus, mais ouvrant aussi sur la recherche de solutions négociables.

Extrêmement riche, le livre ouvre ces voyages des migrants de, et vers l’Europe, pôle de grande attraction, de ces Sud en mouvements, au Nouveau Monde, méritant encore l’appellation de terre d’immigration. Nous éclairerons surtout ici le thème introductif : la mondialisation des flux migratoires, et celui, qui, en guise de conclusions, pose sur « nos » tables le deal incontournable de demain : quels enjeux politiques, quels défis pour le Monde – tout le Monde ?

Nous sommes à présent, nous dit-on, dans des « migrations de masse » et de nouvelles configurations migratoires remplacent peu à peu ces flux Sud-Nord de nos livres de géo : Sud-Sud, Nord-Nord, Nord-Sud, se sont rajoutés. Facteur essentiel de développement humain, c’est en tant que bien public mondial qu’il nous faudrait appréhender ces flux ininterrompus. Et toutes les difficultés de cette douloureuse gestation sont bien là. Dans un tournant des représentations.

Très peu de pays ne sont pas, de nos jours, concernés par ces « mobilités internes et internationales » ; les chocs de l’Histoire, type chute du Mur de Berlin, ont précipité les migrations ; les conflits ont jeté sur les routes ces réfugiés-migrants-immigrés dont la sémiologie populiste fait son dangereux miel. « Les facteurs de la migration mondialisée » montrent que l’une des « plus grandes inégalités reste le pays dans lequel on naît », et qu’un citoyen du monde a la légitimité de se déplacer : « certains pour ne pas avoir accepté de changer de temps, changèrent de terre. Leurs raisons étaient leurs larmes » écrit Pablo Neruda. Dans ces flux, le migrant – économique – part « volontairement », tandis que le réfugié est dans l’obligation de partir. Entre autre… Vaste, l’univers de « la » migration.

Des oiseaux et du sang

Ecrit par Didier Ayres le 16 janvier 2016. dans La une, Littérature

à propos de La Tragédie de l’âne, de Catherine Gil Alcala, éd. La Maison Brûlée, janvier 2016, 16 €

Des oiseaux et du sang

Comme les livres viennent à moi parfois mystérieusement, les voies qui ont conduit cette lecture très consécutive dans le temps de deux pièces de Catherine Gil Alcala, m’ont permis de faire plus large connaissance d’une dramaturgie insolite et très hardie. La Tragédie de l’âne me semble d’ailleurs appropriée à deux registres de la tragédie : le monde classique de la tragédie du XVIIème siècle français, et le baroque anglais du XVIème. J’ai vu dans cette pièce le calque de Titus Andronicus, mais écrite d’une façon archaïque, ou peut-être est-ce l’esprit français qui sonne là avec vigueur. J’avais déjà constaté la filiation du théâtre de Catherine Gil Alcala avec Rabelais, et je crois que cette référence est judicieuse – autant que le rapport de cette dramaturgie avec un Ubu par exemple. Pour ce qui est de la référence au Grand Siècle, je crois pouvoir débusquer dans cette pièce les obligations de la règle du théâtre classique français, c’est-à-dire, les unités de temps, de lieu et d’action. Car hormis l’allusion d’une idylle amoureuse entre une nymphe et son amant, on pourrait situer l’activité de cette tragédie dans cette règle théorique.

LE ROI AUX OREILLES D’ÂNE DECOLLEES

Nos peuples ont conclu une alliance aberrante au prix de notre union contre-nature !

Notre géniture infirme grouille sur la terre qui est devenue semblable aux rives du Styx !

LA REINE DES OISEAUX

La souillure incestueuse de ta naissance est la cause de cela !

Ton frère, se faisant passer pour le revenant de son père, engrossa ta mère !

LE ROI AUX OREILLES D’ÂNE DECOLLEES

Ton père ivre féconda un vautour qui pondit un œuf et le mit à la nuit tombée dans le nid de l’aigle !

Voilà pourquoi tu ne peux accoucher que de charognes !

LA REINE DES OISEAUX

Homme bancal qui nie l’évidence !

C’est la mauvaise graine qui t’a donné la vie, ta race qui est pourrie !

Nous sommes donc conviés à une histoire sanglante, dont ici les rôles sont tenus par des oiseaux ou des personnages à tête d’âne.

Reflets du temps a lu : Embruns

Ecrit par Gilberte Benayoun le 16 janvier 2016. dans La une, Littérature

de Bernard Pignero, éditions Encretoile, 2015

Reflets du temps a lu : Embruns

Charmée et absorbée par ces doux « Embruns », emportée par les vagues de poésie que contient ce passionnant livre de 160 pages, voici quelques extraits (j’espère, bien choisis) pour nos Reflets du temps, en tout cas choisis avec le cœur au bout de la plume, et le ravissement au bord de ces très belles pages pleines de reflets d’ombre et de lumière, et riches en émotions, espoirs, désirs, philosophie ; le tout, comme une grande peinture de « vie vivante » :

 

Extraits :

Il importe moins de détailler ses maux que de montrer comment Eloi en tire le meilleur parti possible, comment il s’y efforce, en tout cas. Dans les moments de crise, il lui est donné, non pas de penser le monde, mais de le voir. […]

(…)

Quant à savoir si le mot « vrai » est celui qui convient, c’est, en condensé, tout l’enjeu de cette différence d’appréhension qu’il peut avoir d’une même chose. Y a-t-il une vérité de sa chambre, une vérité du plafond ? Eloi s’efforce d’en douter. Mais alors, y a-t-il une vérité ? Le monde s’accommode-t-il jamais de la notion du vrai ? Les philosophes donnent à ces questions des réponses trop abstraites pour le satisfaire. Eloi voudrait des évidences plutôt que des raisonnements ».

(…)

[…] Quand un de ces jardinets de banlieue lui offre la splendeur infime d’une grappe de glycine, la perfection éphémère d’une poire mûre sur un espalier ou un simple reflet de lumière sur un arrosoir de tôle galvanisée, quand ce sont ce genre de merveilles qui sollicitent et retiennent son attention, comment s’étonner qu’il en éprouve des plaisirs qui confient parfois à la jouissance ? […]

(…)

Vous ne savez pas quoi lire ? Quoi offrir ?

Ecrit par Christelle Angano le 09 janvier 2016. dans La une, Littérature

Vous ne savez pas quoi lire ? Quoi offrir ?

Je connaissais les chansons de Pierre Tisserand (je vous conseille d’ailleurs de découvrir, entre autre, son album Les Mammifères…) et particulièrement L’Homme fossile, reprise par Serge Reggiani.

Puis, forcément, je me suis penchée sur ses romans. D’abord La Péniche à cinq pattes, puis l’Arbre au pendu et enfin La vierge et l’ivrogne.

Je n’essaierai même pas de vous faire un petit résumé de ce roman, ni quoi que ce soit du genre. J’ai essayé et j’avoue, j’en suis incapable. Totalement ! Et c’est ça qui est bien.

Ce dont je peux vous parler, c’est de la plume de Pierre (enfin si je puis dire). Riche, parfois gouleyante, d’autres fois plus âpre. Pierre joue avec les mots pour notre plus grand bonheur. Drôle, juste ce qu’il faut d’irrévérence, hilarant mais pas seulement, ce texte est également plein de poésie. Humour tendre et grinçant à la fois. Les néologismes nous percutent pour notre plus grand bonheur, jeux de mots à la pointe (comme les aimait tant Boby) de la plume.

Bref, du grand bonheur ! Il faut plonger, corps et âme et ne pas avoir peur d’être un peu déboussolé.

N’hésitez pas à être curieux et à aller visiter le site de l’auteur :

www.pierretisserand.com.

Et bien sûr, bonne année à vous tous !

Le Théâtre charivari ou Le Théâtre de bruits accompagné de désordres

Ecrit par Didier Ayres le 09 janvier 2016. dans La une, Littérature

à propos de James Joyce fuit…, Catherine Gil Alcala, éd. La Maison Brûlée, décembre 2015, 13 €

Le Théâtre charivari ou Le Théâtre de bruits accompagné de désordres

HOMERE MARMONNANT

Il y a là l’Iliade pourrait-on dire, une véritable épopée, gens de tous bords, des quatre coins de l’univers !

Et tous se haïssent !

Machinations… acrimonies interpersonnelles… sempiternelles guerres d’érudits, joutes poétiques !

J’aime lire le théâtre contemporain, car j’y vois surgir au détour de voies peu ordinaires, et défendues par des maisons d’éditions courageuses, les formes vives et nouvelles d’une théâtralité qui s’affranchit de la littéralité convenue des avatars du théâtre naturaliste – qui est mort il y a déjà longtemps en Allemagne, par exemple. Ici, donc, par devers les enjeux dramatiques, on côtoie l’énigme fiévreuse du langage, le langage pur pris en des tentatives radicales. Peut-être d’ailleurs, est-ce l’héritage de Valère Novarina que je retrouve dans ce texte de Catherine Gil Alcala, et ainsi dès les premières didascalies de sa pièce où elle énumère les noms de ses personnages à la manière dont sont énoncées des listes de noms de la Chair de l’homme, pièce justement de Novarina.

Toujours est-il, que la pièce est construite autour de douze scènes (douze heures, un douze symbolique… ?) qui réunissent dans un désordre apparent : Arthur Rimbaud, le Chœur polyphonique des voix intérieures, l’Hypomane dépensière, Henri Michaux, James Joyce, le Médecin halluciné, le Circoncis vierge, etc. C’est dire ce charivari que rend possible ce théâtre, qui m’a beaucoup enthousiasmé, et avec lequel j’ai passé une heure de lecture au milieu d’une expérience de langue peu ordinaire. Oui, un travail du langage, comme un travail de forge, mais aussi avec finesse, comme un théâtre de souffleur de verre. Jeux de mots, situations cocasses ou bizarres, allitérations volontaires et marquées, toute cette musicalité dont le théâtre a besoin.

Puanteur d’inanition des populations, faisceaux d’affres hilares anéantissant des listes d’élites sémites, des cadavres sur l’arête amarante des lames !

Telles quelques strophes d’une poésie épique, où l’on rencontre l’altérité du monde. On pourrait rapprocher cette tentative de celle d’Agnès Varda qui exposait chez Nathalie Obadia une table de dissection où se rencontraient un parapluie et une machine à coudre, allusion tautologique à Lautréamont. Ici, dans cette pièce joyeuse et profonde, picaresque, truculente – Rabelais ou Brecht ensemble confondus, ce qui est un tour difficile et audacieux – on n’hésite pas à feuilleter en soi ses connaissances des arts plastiques ou de l’art des images, juste à l’évocation de l’argent dans la scène 9, ou Lui, personnage, jette le mot « argent » comme le fait l’Emma Bovary de Sokourov.

Et puis comment ne pas évoquer Jarry qui est revenu de manière lancinante au cours de ma lecture.

AU FEU ! AU FEU !

Dans la confusion générale, ruinée sous l’hécatombe stridente des huées !

Innocente unie à l’acte de tuer !

Répudiant ses maris dans les tombes d’Hécate, une actrice sous une fausse identité se trisse dans des trains aux itinéraires de fuite, poursuivie par toutes les polices !

ou encore

HENRY MILLER

Jésuites épais aux paresses rebelles, de mauvais rêves oppressés, des bals de blattes écœurantes qui trouent les ovaires des amantes demeurées du peuple des culs percés…

C’est à une invention continue que nous convie James Joyce fuit…, invention qui résonne à mes yeux magnifiquement au sein de ce très vieux débat des Anciens et des Modernes qui hante notre littérature – et aussi les autres arts – depuis si longtemps, sachant que ma nature me pousse vers les Anciens. Et peut-être ce texte est-il à rattacher à une tradition française qui irait de Villon à Jarry, en passant par Ionesco ; mais c’est déjà trop dire, car il faut lire ce théâtre, et espérer une production bien diffusée pour se rendre compte de ce à quoi le théâtre de Catherine Gil Alcala est redevable. Pour moi, c’est une réussite.

HENRI MICHAUX

Mondanités des hommes morts, dialogues tempétueux ou duels de monologues tempérant les tueries !

HOMERE MARMONNANT

Le temps opère, florissant, les laitues rient…

HERMANN MELVILLE

Madame, vous êtes carminée comme un cul de babouine ! à moins que vous ne me fassiez penser à une écrevisse ébouillantée !

HABITANTE DE MARS

C’est vous qui êtes bouillant, vous dégorgez de sueur, veau marin, gastéropode visqueux, pénis turgescent ! Quelle honte !

L’hiver en poésie

Ecrit par Gilberte Benayoun le 19 décembre 2015. dans La une, Littérature

L’hiver en poésie

Pour que cette bien triste année 2015 se termine en gaieté, en poésie, et en espoir de temps meilleurs, j’ai choisi pour Reflets du Temps d’honorer et de fêter l’hiver en douceur et bien au chaud des jolis mots de trois de nos grands poètes de tous les temps : Alfred de Musset, Anna de Noailles, Arthur Rimbaud. En y ajoutant un quatrième, un autre Arthur… « moins célèbre, moins connu », mais déjà inspiré par les « saisons » (pour un devoir de français) : Arthur Chagny, mon petit-fils (en classe de Seconde), avec sa permission. Merci Arthur !

 

Alfred de Musset : Que j’aime le premier frisson d’hiver…

 

Que j’aime le premier frisson d’hiver ! le chaume,

Sous le pied du chasseur, refusant de ployer !

Quand vient la pie aux champs que le foin vert embaume,

Au fond du vieux château s’éveille le foyer ;

C’est le temps de la ville. – Oh ! lorsque l’an dernier,

J’y revins, que je vis ce bon Louvre et son dôme,

Paris et sa fumée, et tout ce beau royaume

(J’entends encore au vent les postillons crier),

Que j’aimais ce temps gris, ces passants, et la Seine

Sous ses mille falots assise en souveraine !

J’allais revoir l’hiver. – Et toi, ma vie, et toi !

Oh ! dans tes longs regards j’allais tremper mon âme ;

Je saluais tes murs. – Car, qui m’eût dit, madame,

Que votre cœur si tôt avait changé pour moi ?

REFLETS DES ARTS Petite visite de Valéry

Ecrit par Johann Lefebvre le 12 décembre 2015. dans La une, Littérature

REFLETS DES ARTS  Petite visite de Valéry

À l'origine j'avais envisagé de faire une présentation du symbolisme, dans sa dimension aussi bien littéraire que plastique, en passant par son étrangeté théâtrale, mais je me suis aperçu que revenait sans cesse, plus que d’habitude, un personnage, ou simplement sa dense présence, à chaque fois me détournant du propos premier par de fortes tentations digressives, par des rebonds et des correspondances plus ou moins amples. Paul Valéry, sur qui je m’étais déjà appuyé dans cette chronique à l'occasion d'un texte consacré à Degas, est l'une des plus grandes curiosités littéraire de ces 150 dernières années.

Né un siècle avant moi, « dans un port de moyenne importance, établi au fond d'un golfe » (Sète, que l'on écrivait encore Cette à l'époque), il entre dans l'expérience littéraire à l'adolescence en écrivant des poèmes, des nouvelles, des pièces de théâtre. Très vite, influencé par quelques lectures ― Poe via Baudelaire, Rimbaud, Huysmans, Mallarmé ―, il perçoit le pouvoir de l'esprit, capable de faire apparaître l'être à la force de l'idée, ce qui lui donnera, tout au long de sa vie, cette image de l'écrivain hyper cérébral, capable de prendre de considérables distances avec les émotions. A seize ans (in « Solitude ») :

 

Car mon esprit, avec un Art toujours nouveau,

Sait s'illusionner ― quand un désir l'irrite.

L'hallucination merveilleuse l'habite,

Et je jouis sans fin de mon propre Cerveau...

 

Toute la vie de l'auteur, d'abord poète, est balisée de nœuds critiques liés aux émotions, à l'intimité, mais qui sont évacués de l'écriture en tant qu'éléments narratifs. Très sensible justement, angoissé bien plus qu’anxieux, il se bat avec les émotions et les sentiments, les dévient de leurs circuits habituels, par l’art de la sublimation littéraire, strictement intellectualisée, par des mécanismes de défenses comme la conversion somatique (la douleur physique). Valéry relègue tout à l'abri de l'Idée et de ce fait s'inscrit dans le mouvement qui a son âge, le symbolisme. Aussi, la nuit d'orage à Gênes, en octobre 1892, dite "Nuit de Gênes" et durant laquelle l'écrivain a vécu une grave crise existentielle, est analysée par lui non seulement de nombreuses années après (1934) mais semble avoir été enveloppée dans une bulle symbolique qui lui donne une charge probablement bien plus importante qu'elle n'a été réellement : Valéry décrit cette nuit comme une rupture, une renaissance décisive qui aurait éclairé une multitude de choix, dont celui de renoncer à une carrière littéraire, alors que ce choix, très probablement, si l'on en croit ses échanges épistolaires, le travaillait depuis plus d'un an, et se dessinait déjà dans son intérêt pour les mathématiques. Il écrit : « Il s’agissait d’immoler toutes mes premières idées ou idoles, et de rompre avec un moi qui ne savait pas pouvoir ce qu'il voulait ; ni vouloir ce qu'il pouvait. (1) » Il est utile de préciser aussi que sa rencontre avec Mallarmé, qui remonte à l'automne 1889, chargée d'émotion, est colorée d'une espèce de déception que Valéry ne dévoile pas, une déception davantage à l'endroit de l'homme Mallarmé qu'à l'écrivain, homme sûrement un peu hautain vis-à-vis de ses thuriféraires et disciples ; déception première, pourtant, qui n’empêchera pas les deux hommes de se lier d’amitié. Valéry veut s'éloigner de l'écriture, mais ne renonce en fait que d'abord à la poésie (à laquelle il reviendra pendant la première guerre mondiale) et produit quand même, entrant dans la carrière si je puis dire, les deux excellents ouvrages que sont « Introduction à la méthode de Léonard de Vinci » (1895) et « La Soirée avec monsieur Teste », l’année suivante. S’il véhicule lui-même une image assez austère et sèche, solitaire, assez fixe ― comme son habitude dès l’aurore de noircir ses Carnets -, il n’en demeure pas moins un être sociable et visible que l’on croise dans les salons et aux spectacles. Il participe, à l’époque où il travaille pour Havas en tant que secrétaire d’Édouard Lebey, à la campagne anti-Dreyfus, demeurant très modéré au milieu de quelques sévères antisémites auxquels il ne peut être naturellement assimilé, mais quitte très vite toutes les arènes politiques et, hormis dans l’entre-deux-guerres ― après avoir eu des positions très critiques à l’égard du pacifisme durant la Grande Guerre ― où il prend place au sein du Comité National Français de Coopération Intellectuelle créée par la SdN, destiné à faire passer la nécessité de la paix par la parole des intellectuels, Valéry restera toujours à distance, encore la distance, des engagements militants, au sens strictement politique, ou de fortes émotions sont susceptibles de parasiter la sphère cérébrale…

Comment il ne faut pas écrire, Antoine Albalat

Ecrit par Didier Bazy le 12 décembre 2015. dans La une, Littérature

édition établie par Yannis Constantinidès, Fayard 1001 nuits, septembre 2015, 128 pages, 4 €

Comment il ne faut pas écrire, Antoine Albalat

Si NE et PAS sont ici barrés dans le titre, ce n’est pas un effet de style. Ce n’est pas non plus du Le Clézio ou du Derrida. Cela désigne tout simplement et très directement la nature de l’ouvrage. De l’original centenaire sans barres, Y. Constantinidès extrait le positif et biffe le négatif. C’est bien beau de savoir comment il ne faut pas, c’est mieux de savoir comment il faut. Ecrire. Créer ?

D’abord lire. Lire et relire jusqu’à ce que l’écriture s’ensuive. Ou ne s’ensuive pas. Si possible et si nécessaire. Et se hisser sur les épaules des géants. Ce n’est pas forcément une affaire de quantité. Albalat osa user d’Oscar Wilde pour saisir Flaubert : « L’oreille est vraiment le seul sens auquel, du point de vue de l’art pur, la littérature devrait chercher à plaire et dont le plaisir devrait être la règle ». L’essentiel serait que des voix intérieures sourdent. Relire à voix haute. Ainsi les litanies de Péguy, à voix hautes. Fantômes intemporels.

Ensuite apprendre. Pour Albalat, l’écriture s’enseigne. Yannis Constantinidès l’écrit clairement : « Or, l’écriture, si elle s’enseigne belle et bien, ne s’improvise guère. Pour paraître fluide et naturelle, elle réclame un travail acharné, proche de l’ascèse ». Concentration et ratures. Production et sélection. Exigence et effort. Apprendre à désécrire. Oui, désécrire est sans doute sculpter la première pierre. Pas le premier pas, la première pierre. Le vrai poète accumule les premières pierres. Le romancier tente l’édifice. Flaubert s’est acharné sur les deux. Et de trois avec le gueuloir.

C’est déjà pas mal même si, à Flaubert, Albalat ajoute des bémols – limites du critique : « Le seul défaut de Flaubert, c’est que chez lui le travail se sent. Il a de la raideur, le bois craque, tout est calculé, à la virgule près… »

Albalat savait de quoi il parlait lui qui commit des romans qui n’ont pas supporté le temps. A-t-il relu et relu ce qu’il a écrit ? A-t-il puisé son autorité dans ses faiblesses ? Le début de la modestie. Mais la modestie ne suffit pas. Bien des sacrifices et des renoncements sont nécessaires. Ascèse concrète.

Nous ne suivrons pas Albalat dans son clivage littérature/philosophie. Mais son propos était, salutaire, de chasser l’abscons, dans les mots et dans les idées. « La simplicité et le naturel ont toujours été les deux qualités indispensables du style, mais ce serait une erreur de croire qu’on peut être à la fois simple et naturel sans effort… ».

Albalat invente peu. Ce n’est pas le rôle du critique. Or le critique écrit. A-t-il appris ? Ici, le critique parfait, serait contraint au silence. Et ce silence, second, hurle. Comme une toile de Bacon. Comme une musique de Cage. Comme un poème de Celan.

Le nom des livres

Ecrit par Johann Lefebvre le 05 décembre 2015. dans La une, Littérature

Le nom des livres

L’éternité c’est sans temps, le rêve, mieux que cent ans de solitude. Quoi ? l’éternité. Les premiers hommes dans la Lune, que d’aucuns ont pris pour un chapitre de l’histoire comique des États et Empires de la Lune et du Soleil, d’autres pour la réalisation des recherches par la lumière naturelle, n’ont finalement prolongé que le voyage en Orient des hommes illustres et, durant la vingt-cinquième heure qui a suivi les mille et une nuits, ont pensé à la condition humaine et auraient voulu, durant les nuits d’octobre et les chasses de novembre, vivre les japoneries d’automne, ou, sous la lumière d’août, découvrir les palmiers sauvages et les feuilles d’herbe au-dessous du volcan, le lys dans la vallée, le blé en herbe, le dahlia noir au cœur des ténèbres, les fleurs du mal. L’été finit sous les tilleuls dans les beaux quartiers.

Mais le meilleur des mondes ne se trouve jamais nulle part, même écrit sur la porte, même si un coup de dés jamais n’abolira le hasard ; que ce soient le monde du silence, le rivage des Syrtes, l’île au trésor, la montagne magique, le jardin des plantes, le bleu du ciel, espèces d’espaces… Nous en pressentons l’existence avec un pas vers la mer, en attendant Godot sous de tristes tropiques, nous en ramassons les particules élémentaires dans le désert des Tartares ou lors d’un voyage au bout de la nuit. C’est beau une ville la nuit, c’est comme la promesse de l’aube… Le roi dort dans les caves du Vatican depuis 1793. Le meilleur des mondes, nous en trouvons quelques traces dans le travail et l’usure, dans le fond du problème, tant la beauté tôt vouée à se défaire déchire la chair et le sang, nous en recueillons les échos dans de nombreux documents : dans le journal d’un fou écrit peu de temps après la métamorphose des dieux, 1984, inspiré par la muse du département et avant le grand sommeil qui contamina l’être et le néant ; évidemment dans les entretiens sur la pluralité des mondes et les carnets du sous-sol, lesquels ont confirmé l’existence des vrayes et des fausses idées contre ce qu’enseigne l’auteur de la recherche de la vérité à propos de la société du spectacle ; dans les annales où, tacite, la gloire de l’Empire est exprimée par le silence et la joie, nous rappelant que la puissance des ténèbres se loge souvent derrière la baignoire, poussière du temps, à condition, bien entendu, qu’il n’y ait pas un cheval dans la salle de bains ; dans la Loi aussi, simplement, écrite par les grandes familles en mal d’amour pour que l’ordre du contrat social remplace les feux de la colère, l’état sauvage et les carnets du bon dieu ; et dans les confessions de l’âme enchantée, les chroniques martiennes.

Le meilleur des mondes est comme le petit matin ou le bel été, c’est comme être à l’ombre des jeunes filles en fleurs ou sur l’herbe rouge, ou si vous préférez comme un portrait de groupe avec dame, bref c’est avoir la vie devant soi comme un drôle de jeu. Cet idéal nous guide tous vers les clefs de la mort mais par les grands chemins, nous incite à bourlinguer sur la route comme Don Quichotte, à oser les paradis artificiels où les dames galantes nous invitent à la promenade au phare, rue de la sardine, jusqu’à en oublier le nom de la rose. Nous sommes avides de cette liberté, une vie, l’insoutenable légèreté de l’être et puis nous rencontrons l’amour monstre : c’est soit une saison en enfer, soit la bohème galante, guerre et paix, mais ce sont toujours les mots qui l’emportent sur l’écume des jours et la nuit des temps, avec leurs histoires extraordinaires, contes de la folie ordinaire. L’amour est la divine comédie, le festin nu de l’éducation sentimentale, l’interprétation des rêves ; amants et fils en connaissent un rayon sur les liaisons dangereuses avec les belles endormies faisant miroiter non seulement de grandes espérances pour des vies minuscules perdues dans le labyrinthe de la solitude mais aussi l’éclat fatal qu’ont les bijoux indiscrets pour le joueur de triangle. « Oh… » Le sentiment tragique de la vie nous mène parfois à la confusion des sentiments – la liberté ou l’amour – mais il reste l’apanage de l’homme révolté, obligé à la conjuration des imbéciles, dont le métier de vivre et le gai savoir sont sans cesse attaqués à rebours par les racines du mal, le joueur d’échecs et mon chien stupide, plus rarement par le loup des steppes.

Les mots et les choses encombrent le monde de l’homme mais ne sont pas encore des illusions perdues sur les cimes du désespoir. L’espoir, loin de la foule déchaînée – les figurants de la mort et les voleurs de beauté – et de la fausseté des vertus humaines, est poussé par les voix intérieures, les contemplations, sur la voie royale, ravivé parfois par la lettre d’une inconnue, belle du seigneur, qui est la douceur de vivre, dont les paroles transparentes et le bestiaire sentimental ne sont que les choses de la vie. Le reste est silence.

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