Littérature

Populisme ? Vous avez dit populisme ?

Ecrit par Jean-François Vincent le 19 novembre 2016. dans La une, Politique, Littérature

Recension/commentaire du livre de Jan-Werner Müller, Qu’est-ce que le populisme ?, 2016, éditions Premier Parallèle

Populisme ? Vous avez dit populisme ?

Jan-Werner Müller, professeur à l’université de Princeton, pose crûment la question du contenu de ce terme, si communément galvaudé. Tout et n’importe quoi se voit, de nos jours, taxé de « populisme » : le racisme, la xénophobie, la démagogie de droite comme de gauche… comme l’écrit fort justement Müller : « tant que la xénophobie, le scepticisme vis-à-vis de la politique étrangère des Etats-Unis, les critiques portées à la zone euro ou encore au capitalisme financier, etc., seront tous présentés, un peu facilement, comme des manifestations de populisme, il sera impossible de faire ressortir ce qui fait tout le spécifique de la situation actuelle de l’Europe ». Le mérite de l’ouvrage de Jan-Werner Müller est donc de débarbouiller ce vocable, devenu fourre-tout et épouvantail, de tous les épithètes, parfois erronés, dont on a voulu le flanquer.

Première piste explorée, celle de la représentation : le populisme serait une aspiration à la démocratie directe, à la Rousseau, sans filtre, sans intermédiaire. Et Müller de citer l’AfD, la très à droite Alternative für Deutschland : « si nos représentants du peuple considèrent que leur mission est de placer le peuple sous tutelle, alors nous devons être suffisamment lucides pour considérer l’accusation de populisme comme une distinction honorifique. Et rappeler au monde entier que la démocratie est dans son essence populiste, car elle donne le dernier mot au peuple : au peuple, comme je l’ai dit, et non à ses représentants ». Pas de représentation donc, ou alors une représentation assortie d’un mandat impératif : le mandant ne donnant pas carte blanche à son mandataire (comme dans le mandat dit représentatif) mais le liant par un contrat, dont l’irrespect entraîne la nullité et la destitution du mandataire. L’extrême droite patentée, Christoph Blocher en Suisse, ou Jorg Haider en Autriche, mais également Silvio Berlusconi en Italie, et encore Jean-Luc Mélenchon en France, l’ont proposé…

Cependant allons plus loin, il ne s’agit pas seulement de « sortir les sortants », comme le criait Poujade, en 1956, ou de les contraindre juridiquement ; il s’agit – ni plus, ni moins – de subvertir la domination des élites : « 99% dans des taudis sordides, 1% dans des palaces aux exquises richesses », pour reprendre le slogan du mouvement « Occupy Wall Street ». Les populistes, écrit Müller, « instrumentalisent une représentation symbolique du soi-disant “vrai peuple” afin de discréditer des institutions démocratiques qui, hélas pour eux, leur échappent ». Procédé bien connu, Maurras, dans les années 30, ne parlait-il pas du « pays réel » ? Et Müller d’ajouter : « les populistes sont nécessairement anti pluralistes : ceux qui s’opposent à eux et contestent leur revendication morale d’un monopole de la représentation populaire se voient automatiquement exclus par eux du “vrai peuple” (…) le populisme n’est pas seulement anti élitaire, il est aussi anti pluraliste ».

Anti pluralisme, le mot clef sans doute. Le « nous » des 99% se veut, pour reprendre une formule célèbre, dominateur et sûr de lui ; il a, dit Müller, « une prétention à l’absoluité morale ». Presque du solipsisme : n’existent qu’eux-mêmes, les autres n’ont pas droit de cité. Les populistes en font une ample démonstration là où ils accèdent au pouvoir, tels Viktor Orbàn en Hongrie ou Jaroslaw Kaczynski en Pologne. Ces derniers « modifièrent les législations respectives de leurs pays relatives à la fonction publique, et ce afin de placer dans tous les rouages de l’administration des camarades de lutte leur étant entièrement acquis ». Ce qui signe le caractère potentiellement totalitaire du populisme n’est autre que l’exclusivité qu’il revendique : il manque à leur « nous » un « aussi ». « Si la formule populiste, conclut Müller, “nous sommes le peuple”, laissait place à un “nous sommes aussi le peuple”, alors nous aurions là une revendication pleinement légitime de la société civile, plus exactement de ceux qui se sentent oubliés ou qui ont, de facto, été exclus » ; le « aussi » étant le critère même et la pierre de touche du pluralisme. Un « nous » unique et totalisant dégénère inéluctablement en un « nous » liberticide.

Butcher’s crossing, John Williams

Ecrit par Didier Bazy le 12 novembre 2016. dans La une, Littérature

éd. Piranha, octobre 2016, trad. anglais US, Jessica Shapiro, 296 pages, 19 €

Butcher’s crossing, John Williams

A André Angot

 

Quelle bonne idée de garder le titre d’un livre dans sa version originale non sous-titrée ! C’est vrai qu’on ne traduit pas les noms propres. Mais pas besoin d’être un expert en langue américaine pour penser à la Traversée du boucher, au Passage de l’écorcheur ou un truc du genre. Et du genre givre et sang.

Un roman qui commence par deux longues citations de RW Emerson et H. Melville ne peut pas être complètement mauvais. Ça commence vraiment dès le début – donc au Milieu – avec un jeune gars Will Andrews. Il débarque à Butcher’s crossing, village fin XIXème, Kansas. Il a fait quelques années à Harvard, comme Thoreau. Ses motivations ? On n’en sait rien. C’est un des fils du récit. L’Ouest, la Nature avec majuscule, tout ça.

Que va-t-il trouver ? Un chasseur de bisons, un vrai, un fou. Un associé prédicateur avec un moignon à la place de la main. Un écorcheur très professionnel. Une putain heureuse de son sort. Voilà de quoi résoudre la quadrature du cercle tendre du jeune Will. Ici, et tout le long, pas de sentiments. Des faits, des gestes, des paroles, des signes, des événements. Les trappeurs se passent de fioritures. Le style de John Williams l’atteste. L’absence d’expression sentimentale renforce toutes les sensations et augmente même la pensée. Un exemple, après avoir rencontré Francine, péripatéticienne épanouie et, pour Will, gratuite : « Il ne pensait plus à Francine ni à ce qui venait de se passer dans la chambre… Il pensait à ce qu’il ferait en attendant et se demanda comment compresser ces jours en un minuscule fragment de temps qu’il pourrait ensuite jeter, tout simplement ». Tout est dit. Direction le Colorado. Go West young man. Tout simplement. Ici, on lit comme on regarde un film.

Cascade et séquence s’enchaînent et scotchent le lecteur. On peut pas arrêter. Un rien devient tout. L’effet papillon dans un flocon de neige. Le froid, l’horreur, les idées bizarres et ce putain de blizzard. Pas d’abattoir industriel de masse, non, pas encore. La nécessité de la survie des hommes qui tuent des bisons. Des hommes qui bossent, qui font du business pour bouffer. C’est tout. La fin d’un monde. Mais ça, c’est pour les historiens de l’Amérique.

La fin de ce monde, c’est le commencement du monde du jeune Will. Il va traverser les boucheries, bouffer le foie cru des bisons, couler des balles de plomb, affûter les couteaux, avoir soif, faim, crever de chaud, crever de froid, voir crever des vies, survivre et devenir bison, devenir sauvage, devenir et éternellement retourner avec les saisons, les ruisseaux, des déserts, revenir de longs mois plus tard sans avoir pu se laver, puant la pourriture et le sang séché de bison. C’est une façon de démarrer une vie d’homme libre.

La chasse sera miraculeuse, joyeuse même. N’était ce tronc d’arbre emporté par un torrent, emportant l’important. Est-ce si important ? De retour à Butcher’s crossing, tout a changé. La fourrure des bisons n’est plus de mode en ville. Le vieux chasseur pète un câble. Le prédicateur au moignon délire avec Dieu. Le troisième est oublié. Will Andrews ne finira pas Harvard.

Reflets du temps a lu : « Où as-tu passé la nuit ? Une histoire personnelle »

Ecrit par Gilberte Benayoun le 05 novembre 2016. dans La une, Littérature

Danzy Senna (Actes Sud, 2011, 256 pages)

Reflets du temps a lu :  « Où as-tu passé la nuit ? Une histoire personnelle »

Ce très beau livre, autobiographique, raconte une très belle histoire de « couleur »… une bouleversante quête d’identité évoquant avec talent et tendresse l’histoire d’une filiation considérée « hors-normes » par les lois raciales des Etats Unis d’Amérique à l’époque tristement historique d’une infâme ségrégation raciale. Cette description de souvenirs reposant sur l’histoire (vraie) d’une union par les liens du mariage entre une jeune américaine « blanche », issue d’un milieu privilégié, avec un étudiant « noir » grandi dans le rejet et la misère, nous happe le cœur encore et toujours, et même encore aujourd’hui dans ce monde décidément violent, aux effroyables relents de haines racistes…

 

Extraits :

« En 1975, ma mère quittait mon père pour la dernière fois. Nous prîmes la fuite pour Guilford, dans le Connecticut. C’était une ville opulente, mais nous louions un appartement que les habitants de la ville ne désignaient que par le terme de “logement social”. L’arrière-cour se résumait à un amoncellement d’épaves de voitures. Nous logions au premier étage. Dans l’appartement du dessous, vivaient les seules autres personnes de couleur de la ville : une épouse de guerre coréenne et ses deux fils à moitié italiens. Leurs voisins de palier étaient une Blanche obèse et son fils adolescent » (premières lignes du livre…).

(…)

« Mon véritable père était tout aussi beau, mais bien moins lisse, et il semblait avoir surgi de nulle part. Sa mère était morte avant que je ne fête mes trois ans ; sa fratrie avait quitté Boston et n’était que rarement en contact avec lui ou avec nous. Si bien que j’avais grandi sans véritable relation avec eux. […] Je ne disposais que de bribes d’informations. Je savais qu’il avait grandi en Alabama et en Louisiane. Que, lorsqu’il avait eu dix ans, sa mère avait emmené ses enfants dans le Nord et qu’ils avaient emménagé dans les logements sociaux de Cabot Street à Boston. Il avait alors excellé à l’école et fait partie de l’un des premiers groupes d’étudiants noirs à entrer à l’université de Boston. Il avait épousé ma mère – yeux et sang bleus – en 1968, un an seulement après l’arrêt Loving contre l’Etat de Virginie, par lequel la Cour suprême cassait les lois interdisant les mariages interraciaux, et six mois seulement après l’assassinat de Martin Luther King. […] En d’autres termes, c’était un Noir exceptionnellement prometteur. Cette redoutable expression – exceptionnellement prometteur – avait tourbillonné autour de lui, comme plus tard autour de moi, à la manière d’un sortilège, ou d’un défi ».

[…]

« Aujourd’hui, par les voies du sang et du mariage, ma famille est afro-américaine, mexicaine, juive polonaise, musulmane du Pakistan, cubaine, chinoise, japonaise, anglaise et irlandaise. Nous ne sommes, éternellement, que déplacements, propagation, scissions – qu’efforts pour nous réinventer, une génération après l’autre, opérant, à chaque nouvelle alliance, une combinaison des races. Je tiens à faire remonter les origines de cette famille multiraciale à ma grand-mère, une femme noire et menue, qui n’avait pas de mère et qui, à peine née, ne fut réclamée par personne ».

 

… … …

Eugénie Grandet, Honoré de Balzac

Ecrit par Didier Smal le 29 octobre 2016. dans La une, Littérature

Folio Classique, mai 2016, édition de Jacques Noiray, 384 pages, 3 €

Eugénie Grandet, Honoré de Balzac

avec l'autorisation de la Cause littéraire

 

Ce que je voudrais, dans ces quelques lignes, ce n’est pas abaisser Balzac à la modernité, comme l’a fait le pauvre Rochefort avec Flaubert dans une pathétique vidéo où il résume Madame Bovary à destination des non-lisants ; non, ce que je voudrais, modestement, avec maladresse, c’est élever la modernité à Balzac, la confronter à lui. Je voudrais m’écarter de tout ce que j’ai appris à l’université, et depuis, à force de lectures, de préparations de cours, d’une vie d’intellectuel, ne pas par exemple m’appesantir sur la structure de la Comédie Humaine, et ainsi oublier qu’il est question quelque part dans Eugénie Grandet d’une soirée chez Nucingen ; je voudrais faire ressentir Eugénie Grandet, mon roman favori de Balzac avec Illusions Perdues, dire la chance que c’est d’être tenu par l’actualité éditoriale de m’y replonger, d’en goûter les virulences et les partager.

Donc, parfois, je vais me montrer grossier, je vais dire des horreurs, me montrer approximatif, et je ne m’en excuserai même pas, saloperie de fils d’ouvrier que je suis qui a oublié de s’essuyer les pieds en entrant dans la grande maison littéraire. Ce ne sera pas du snobisme, une posture, c’est vraiment que lorsque je lis Eugénie Grandet encore plus que tant d’autres ouvrages que j’adore (ceux de Flaubert, ceux de Maupassant, ceux de Gary, ceux de mon cher Schwob ou encore ceux de Proust), je me fous de tout bagage intellectuel (tout en admettant que oui, j’ai appris à lire entre les lignes un jour, et que c’est une chance incroyable – renier ce que l’on sait, ce qu’on appris, dire qu’on est un lecteur « naturel », c’est un tel mensonge, c’est pitoyable) : je ressens, je prends mon pied, c’est tout. Et oui, on peut prendre son pied en lisant Balzac en 2016, et après aussi (pour autant que Monsanto nous prête vie), et c’est de ça que je voudrais m’expliquer.

C’est qui, Balzac, au fond ? C’est un type qui ricane (on pourrait gloser sur l’humour souvent présent dans son œuvre, par petites touches féroces), un type qui hait son époque et lui a taillé un costard d’enfer. Et son époque, je sais, c’est banal de le dire, c’est la nôtre ; il faudra bien l’admettre un jour, rien de nouveau dans l’infâme et l’abject ne s’est créé depuis belle lurette. Ah si, et qu’on me pardonne si j’ai l’air d’en sourire, parce que ce n’est vraiment pas le cas, il y a eu Hitler, Staline et Mao, qui ont fait fort, très fort, et ont donné au vingtième siècle ses lettres d’ignoblesse. Mais, sans relativiser ou diminuer en rien leurs méfaits (quel euphémisme…), des couvertures contaminées données aux Indiens par de braves missionnaires aux colonnes infernales lancées sur la Vendée, les siècles précédents avaient déjà bien donné l’exemple, sans parler de la charmante tradition des pogroms et autres procès de sorcières, perfectionnée à outrance par tous les –ismes des cent dernières années. Aujourd’hui, nous vivons en démocratie, nous n’avons plus de vilains dictateurs à craindre ; tout ce que nous avons à craindre, et qui nous assassine de belle façon, toutes confessions et toutes couleurs de peau confondues c’est l’ulta-libéralisme. Là aussi, à lire Balzac, rien de nouveau sous le soleil. L’avarice du père Grandet, cette étroitesse d’esprit qui tue le beau à petit feu au profit de la lésine, il a aujourd’hui définitivement vaincu : le profit est roi, et tant pis pour l’acidification des océans et la mort programmée du dernier éléphant, du dernier tigre, de la dernière abeille – et du dernier humain (mais ce n’est peut-être pas le plus triste, quand on y pense vraiment). C’est de ça qu’il est question dans Eugénie Grandet : de la façon dont l’argent étouffe la vie, l’étrangle, lui fait rendre son ultime souffle.

Quatre saisons plus une

Ecrit par Henri-Louis Pallen le 29 octobre 2016. dans La une, Littérature

Recension de « Quatre saisons plus une », Alain Hoareau (L’Harmattan Poésies, septembre 2016, 102 pages, 13 €)

Quatre saisons plus une

J’ai lu et beaucoup aimé le recueil de poésie de M. Alain Hoareau, Quatre saisons plus une. Cette manière d’écrire, à mes yeux singulière, véhicule une vision du monde riche et complexe, polysémique plus qu’il ne pourra le sembler aux adeptes de la lecture en diagonale. Son chant intérieur, le chant dans le chant, empreint d’un pessimisme mesuré de poète, résiste aussi salutairement au désespoir. A défaut d’affirmer il confine plutôt à l’oraison rentrée, contenue ou retenue, animiste et sans doute d’une coloration syncrétique, qui célèbre d’abord ce qu’il y a de beau et aide à vivre dans notre décor de vie, la sublime communauté du vivant où l’homme s’oublie. J’aime que « le lierre s’agrippe à son rêve de pierre / et les étoiles s’inventent des poussières », avec ces pronoms réfléchis qui renforcent le sémantisme d’inquiétude sous-jacent aux verbes.

L’un des axes principaux du « moteur » de son écriture est celui de l’omniprésence, finement concomitante de tout le reste, d’une veille, plutôt que d’une réflexion soutenue, même diffuse, qui examine et soupèse les mots sentis et comme montés à la surface depuis leurs profondeurs ; ceci sur divers modes : le doute, l’étonnement, l’interrogation, toujours la prudence. « Vous dites qu’elle est verte ? »… « Si je dis “fleur” / loin des saisons »… réminiscence mallarméenne si bien venue… Le doute s’étend à soi et à tous les destinataires du discours poétique, outre la silhouette centrale de la dédicace, disparue et omniprésente dans le filigrane. Toute assurance perdue, l’univers est mis en question dans sa globalité. Les mondes du dedans et du dehors paraissent à chaque page mêlés par ce souffle un peu suspendu de l’animisme qui passe par là avec un demi-sourire, sans avoir à dire de nom. Il en résulte d’abord que les valeurs de référence des sujets (je, tu, il…) semblent au lecteur que je suis mouvantes et variables dans leur énoncé, floutées comme les silhouettes sur la photo de la première de couverture, mais fécondes dans leur cheminement intérieur ou encore leur potentiel d’effet retard. Je n’écarte pas l’hypothèse, à ce propos, que cette sorte d’instabilité des ancrages dans un sens fléché, et un, contraire de la fixité et des certitudes immuables, soit l’un des premiers signaux d’une poésie authentique. Le regretté père de l’auteur, comme « l’autre » que sont aussi et tout autant l’oiseau, l’arbre, le vent, les pierres, le jour, le locuteur lui-même, perdent non sans profit le haut degré de cette netteté univoque qui les désignerait dans notre langage usuel. Qui parle au juste, ici ou là ? Partant, la question corollaire : à qui tel élément de discours, ou maillon de la chaîne syntaxique dans le poème, s’adresse-t-il ?… La note « diapasonique » pour s’accorder aux sens (regrettant ici que l’épithète n’existe pas !) n’est ni tonitruante ni péremptoire, mais à peine soufflée pour revenir un bref instant à l’in thêos, ou pincée. « Un mur s’écroulera que nous nommions silence »… Tout y « tremble seulement du tremblement de l’autre », les fulgurances poétiques, non décoratives (« la secrète oraison / des couleurs clandestines »… « Ô comme chante une fenêtre mouillée »…)peuplant sans aplanir le parcours du poète aux prises avec ce travail d’écriture, dans le sens premier et double de douleur et de don de vie. La lecture de ce recueil me laisse pensif de façon tout à fait positive, et il ne m’étonnerait pas que les amateurs de poésie trouvent leur compte dans cette quête au verbe murmuré, qui lui confère parfois une apparente légèreté, fragile car peu sûre d’elle, où « l’image s’évade », « ce n’est rien si peu pourtant qui ne s’efface », dit le poète. Ces Quatre saisons plus une sont vouées à demeurer dans la mémoire sensible.

Reflets du temps a lu : Le manteau de Proust, Lorenza Foschini

Ecrit par Gilberte Benayoun le 29 octobre 2016. dans La une, Littérature

(La Table Ronde, La Petite Vermillon, septembre 2016)

Reflets du temps a lu :  Le manteau de Proust, Lorenza Foschini

Quelle ne fut pas ma surprise de découvrir dans La Cause littéraire (précieuse et remarquable bibliothèque !) un énième et très intéressant petit livre sur Marcel Proust, relatant l’histoire d’un fragment, d’un « accessoire » incontournable de l’auteur de la Recherche !

Voici, alors, quelques « pièces et fragments » de ce Manteau, où l’on découvre que même cet « accessoire », ce « manteau », renferme une étonnante et belle histoire, grâce à un certain Jacques Guérin, « grand collectionneur et amoureux de la Recherche… ».

 

Extraits :

« Je ne résiste pas au plaisir d’effleurer la laine gris taupe, déchirée, élimée sur les bords.

C’est un manteau croisé, fermé par une double rangée de trois boutons. […] »

(…)

« […] La pelisse gît ouverte maintenant, laissant voir sa doublure de loutre pelée et mangée aux mites. Je ne me décide pas à partir. Après tout, il ne s’est écoulé que quelques minutes, et j’ai devant moi le manteau dont Proust s’est enveloppé pendant tant d’années, celui qu’il étendait sur ses couvertures quand il écrivait la Recherche dans son lit. […] »

(…)

« Tel était le but de son existence, la raison pour laquelle il aimait répéter l’avertissement préféré du Ruskin, celui de saint Jean : Travaillez pendant que vous avez encore la lumière ».

(…)

« Marcel s’habillait ainsi depuis l’âge de vingt ans. Il n’avait jamais changé de style, le temps semblait s’être arrêté pour lui. Son image apparaissait comme figée, embaumée dans ses années de jeunesse. […] »

(…)

« On pourra se demander l’intérêt qu’il y a à défiler ainsi devant ces vestiges, ni beaux ni laids, qui gisent immobiles sous le regard du visiteur, et pourquoi un homme cultivé et raffiné s’est consacré avec ardeur et passion à les sauver de l’incurie et de la destruction.

La réponse se trouve peut-être dans les premières pages de la Recherche :

Peut-être l’immobilité des choses autour de nous leur est-elle imposée par notre certitude que ce sont elles et non pas d’autres, par l’immobilité de notre pensée en face d’elles. Toujours est-il que, quand je me réveillais ainsi, mon esprit s’agitant pour chercher, sans y réussir, à savoir où j’étais, tout tournait autour de moi dans l’obscurité, les choses, les pays, les années. […] ».

(…)

« Au musée Carnavalet, chaque objet est disposé exactement comme Proust le voyait à son réveil ».

… … …

Ces lettres que je n’ouvrirai pas…

Ecrit par Martine L. Petauton le 22 octobre 2016. dans La une, Littérature

Ces lettres que je n’ouvrirai pas…

Gallimard publie ce 13 octobre plus de 1200 lettres de François à Anne ( durée considérable de 1962 à 1995) ; impressionnante somme de la Collection Blanche.

Intérêt toutefois à débattre, de même que la démarche…

 Il est incontestable que ces documents – pièces authentiques qui devaient tenir un sacré bout d’armoire – nous touchent tous, quand on les imagine – ficelés ou en vrac, cette lettre-là débordant peut-être du tas, car lue et relue, écrits, quand on connaît l’auteur, son écriture, ses biffures, avec le stylo noble de l’écrivain que fut François Mitterrand. Émouvants, évidemment, par l’encre qu’on devine un peu passée de ci, de là, et le papier sépia du grand âge du grimoire. Bien sûr. Mais, de là à les sortir à la lumière crue du temps médiatique, à les publier, à ce que je les tienne, moi, entre les doigts…

 Il faudrait vraiment qu’il y ait un intérêt, je dirais, collectif. Non, celui, si banal, qui court aux côtés de toute personne publique ; évidemment pas celui des Gala-Voici, qui, du coup, redonnent de la voix à grands coups de photos, ni des bonnes feuilles de ce cher Nouvel Obs qui dégouline à sa manière. Non, il faudrait qu’il y aille de l’Histoire, ses champs nobles et de haute altitude qu’il fréquentait, lui ; et dont, nous tous, aurions besoin pour éclairer, comprendre, croiser au détour de ces lignes, l’actualité de cette époque, ou de cette autre, « sa » façon d’en parler, son ressenti. Alors, pourquoi pas, en effet, publier ces textes au titre du document historique, qu’ils sont à leur façon, regard d’un acteur politique de sa dimension.

 En ce cas, pourquoi ce parti pris d’exhaustivité, de prétendue exhaustivité, plutôt ? Publier la somme et, non – j’aurais préféré –  seulement ce qui nous concerne tous, reléguant la part – considérable – de l’intime et du privé au-dedans et non au dehors. Ce qui serait resté aurait nourri – justement parce qu’il s’agissait d’une écriture venue de l’intérieur et à destination de l’intérieur – nos recherches historiques à venir, même si (j’en ai l’impression) la moisson aurait été au fond assez peu abondante… Il aurait fallu, pour lors et dans l’éventualité de cette démarche qui a sans doute été pesée, trier, éliminer ces kilomètres d’intime valant hors sujet. Tronquer ces textes, mais, l’aurait-il vraiment accepté, lui qui vénérait à ce point l’écriture… ou bien, ne publier que quelques morceaux choisis, façon de ces grands des temps classiques. En ce cas certaines lettres apparemment magnifiques dans l’expression amoureuse, érotique auraient trouvé leur place ; quelques-unes, mais pourquoi toutes…

L’Ecriture de soi dans Le Journal d’un fou de Gogol et La Métamorphose de Kafka

Ecrit par Stéphanie Michineau le 15 octobre 2016. dans La une, Littérature

L’Ecriture de soi dans Le Journal d’un fou de Gogol et La Métamorphose de Kafka

En tant que spécialiste de l’autofiction francophone, j’ai largement réfléchi sur l’autofiction à travers le prisme de Colette certes comme point de départ mais j’en suis arrivée à me faire une idée sur l’autofiction francophone de manière plus générale puisqu’à la fin de ma thèse intitulée L’Autofiction dans l’œuvre de Colette (1), j’en arrive à une définition qui me semble être un bon outil pour évaluer l’autofiction à son regard (ce que j’ai d’ailleurs fait depuis chez George Sand (2) et chez Jules Vallès (3) :

Une autofiction est un récit où l’écrivain se montre sous son nom propre (ou l’intention qu’on le reconnaisse soit indiscutable) dans un mélange savamment orchestré de fiction et de réalité dans un but autobiographique.

Alors que la littérature russe commence à prendre son autonomie face à la littérature occidentale au 19e siècle, il me semble intéressant d’étudier comment se définit l’écriture de soi (« je comme un autre » au sens Baudelairien ou même de Maupassant) faisant prévaloir la notion de double dans deux œuvres très révélatrices de la dépossession de soi alors que l’individu est aux prises avec une société écrasante qui le dépersonnalise et lui fait perdre son identité.

Je resterai donc modeste dans mon ambition et cantonnerai mon champ d’étude au Journal d’un fou de Gogol (seul récit de Pétersbourg utilisant la première personne avec focalisation interne) mais également La Métamorphose de Kafka, deux œuvres qui possèdent entre elles de nombreuses accointances comme nous le verrons ensemble si toutefois ma communication était retenue.

 

Stéphanie Michineau

 

(1) Il y eut de nombreux référencements dans des articles : Actes de colloque de sémiolinguistique textuel en Albi, Wikipédia, la revue littéraire Exigence.net, bientôt Reflets du Temps. Des étudiants en Afrique et en Tunisie l’ont également reprise dans leur thèse de doctorat.

(2) Conférence intitulée « Et si l’Histoire de ma vie était une autofiction » dans le cadre de l’Université pour Tous en 2012.

(3) Communication dans le cadre de la table ronde organisée par Philippe Lejeune avec un autre spécialiste de l’autofiction, Philippe Gasparini.

Reflets du temps a lu : Le petit marchand de sourires

Ecrit par Gilberte Benayoun le 15 octobre 2016. dans La une, Littérature

Jean-François Joubert, Les éditions secrètes, août 2016

Reflets du temps a lu : Le petit marchand de sourires

Ce petit marchand de sourires, qu’on a envie de serrer dans ses bras, (se) pose des questions innocentes, terribles, avec l’innocence de son âge et la lucidité de son destin d’enfant malade… Beaucoup de tendresse, de larmes d’amour, de sourires et de poésie dans ce petit opus d’une quarantaine de pages que Jean-François Joubert nous offre, avec des mots justes, toujours aussi délicats et chargés d’émotions.

 

Extraits :

« – Regarde ! La lumière… Elle vient de loin, traverse le ciel, la vitre, et te caresse la joue.

– Papa ?…

– Tu sais, elle est la source de l’univers…

– Je vais mourir ?

L’enfant est malade, les gènes. Les cellules de son corps vieillissent à une vitesse accélérée, plus de cheveux, les yeux fatigués, la peau flétrie. Olivier a dix ans et l’air d’en avoir cent. C’est un enfant tranquille qui aime la vie, mais cette garce l’a piégé dès son entrée dans ce monde. Nous sommes samedi, son père se trouve à son chevet, la peur au ventre ».

(…)

« Il serre son enfant dans ses bras. Tendresse et fragilité, le père et le fils sont bien ensemble comme si le temps s’était arrêté sur la touche “Amour”.

– Si tu devais choisir un métier Olivier…

– Je serais marchand de sourires.

– Marchand de sourires ?

– Oui ! J’en distribuerais partout !

– Et tu les vendrais chers ?

– Oh non… Gratuits.

– Tu ne pourrais pas en vivre alors…

– Ah bon ?

– Tout a un prix et même la liberté s’achète ! »

(…)

« Assis sur la lande, ils écoutent les vagues déferler : elles jouent la symphonie du voyage. Sur la plage, des galets, des coquillages, battent la mesure. Seuls l’enfant, le père, Charlotte et trois crabes verts écoutent cette musique. Au-dessus, les nuages déambulent sans sommeil, ils naviguent dans le ciel à la recherche du temps perdu. L’ombre des îles couvre l’horizon de désirs d’évasion, et ce lointain voilier qui avance vers une destination inconnue, secoué par les vents de mer. Qui se promène sous l’océan ? Des animaux et quelques rêves… Posée sur le sable gris jaune, une méduse vient de rendre ses armes, perdant le charme nonchalant de sa balade sous l’eau, suivant les courants qui transportent son âme et l’étincelle de ses fluorescences bleues ».

 

… … …

La Migration des murs, un livre un appel, une invitation à l’escalade

Ecrit par Sabine Vaillant le 01 octobre 2016. dans La une, Littérature

La Migration des murs, un livre un appel, une invitation à l’escalade

Que peut le poète devant les murs de l’homme ?

Les mots. Seuls ils souffleront, porteront les cristaux de l’appel et les déposeront au creux de l’oreille à l’écoute du jaillissement des mots ici et ailleurs, maintenant et toujours.

James Noël propose « Face à la prolifération et au dérèglement des murs, tant invisibles que tangibles, il m’a semblé nécessaire et urgent de dresser un réquisitoire contre ce qui tend à constituer une réalité terrible et contagieuse : la migration des murs (…) L’homme avance entre essoufflement et étouffement. L’omniprésence omnivore des murs le place dans une impasse. Ce livre est un appel, une invitation à l’escalade », de saisir la farandole de ses mots, s’en vêtir, la danser du Nord au Sud, de l’Ouest en Est, sans dessus dessous pour que cesse « la migration des murs ».

Entre les murs de la Maison de la Poésie à Paris, dimanche 18 septembre, dans le noir, debout sur ses chaussettes, sous le halo d’une lune, James Noël a posé les mots de son souffle puissant, les a fait rebondir et entrer dans le halo voisin de son ami Arthur H. Le rythme d’Arthur H. a porté haut la pulsation des mots, depuis sa guimbarde, son clavier, générant l’écho qui chatouille l’âme. Les mots en partance ont simplement joué de leur sonorité, vibré, accéléré, attendu le rebond avant de prendre le premier train de molécules de l’air en partance pour le monde dans l’espoir de ne pas se heurter à des murs.

 

La Migration des murs, James Noël (Galaade Édition, Auteur De Vue, octobre 2016, 130 pages, 14 €)

 

James Noël est un écrivain, chroniqueur et poète prolifique. Né à Hinche (Haïti) en 1978, il occupe une place emblématique dans les lettres haïtiennes contemporaines. Ancien pensionnaire de la Villa Médicis (Rome) James Noël écrit régulièrement des chroniques pour Mediapart et anime la luxuriante revue IntranQu’îllités, qu’il a fondée en 2012.

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