Littérature

Reflets du temps a lu pour vous

Ecrit par Gilberte Benayoun le 18 octobre 2014. dans La une, Littérature

Reflets du temps a lu pour vous

Dans ce petit livre poétique, « Le naufrage de Rose, Au-delà des mers, on trouve un océan de questions », de Jean-François Joubert, où l’on navigue entre le rêve et le réel, où l’on côtoie espoirs et désespoirs, couleurs et noir et blanc, joie pure et tristesse intérieure, le tout sur fond de mélancolie amoureuse, amour de la mer ou amour d’une femme… on lit, on cherche, on s’interroge, et on se dit : mais qui est Rose ?…

Et comme le dit la quatrième de couverture : « [Vie réelle ou fantasmagorique, le je narrateur se transporte sur la Terre, qui est pour lui une mer à la recherche du bonheur passé, de l’Amour défunt : Le ciel sans toi ne m’éclaire plus, je nage dans une drôle d’atmosphère, fidèle à mes convictions : celles de croire que nos chemins se croiseront à nouveau. Espoir… Tout au long de ce récit, le lecteur navigue entre deux eaux : le réel, l’Histoire, le conte onirique de la petite histoire ordinaire d’un coup de foudre, instant passion, qui dégringole et rend suicidaire de l’Amour l’être abandonné (…)] », on navigue entre deux eaux…

 

Extraits :

Les étoiles partaient se coucher et l’aube pointait son nez. Un matin ordinaire où l’Ogre gommait les lampadaires de l’architecte divin, un vent léger, deux, trois Beaufort. Quelques nœuds pas coulants qui me permettaient de respirer dans cette traversée hauturière, animée de coups de sang, et de lumière surgissant du fond de l’univers. De larges couleurs envahissaient le ciel : des effets mandarine, du gris bleuté, et ce vert turquoise que j’aimais tant. Une nuit de plus, sans toi, Rose et ce souvenir de nos danses sur les flots, enfournant dans un surf de folie à sec de toile, un bout de foc puissant sous ses cinquante nœuds rougissants.

Nos rires, fatigués, ricochaient sur l’eau génétiquement croisée entre un vert de chrome et un bleu céruléen.

Une circulation de nuages passait sur mes illusions. La route était noire et le soleil absent, et les nuits si longues depuis que je n’arrivais plus à dormir. L’insomnie guidait toute ma vie, alors je marchais sans cesse afin de vaincre l’expression de cet abandon. Difficile d’être un pion dans un monde solitaire, un monde de devises et de consommation. L’almanach du marin breton ne m’aidait plus, mes rêves de navigation avaient pris l’eau. Mes pas heurtaient le sol, pas une musique dans ma tête, le silence presque vrai meublait ton absence. Je voyageais par petits mètres, un pas plus un pas traçaient ma voie, empreinte de folie, de souffrance. Blessé sans combat, je cherchais à comprendre les causes de cette chute violente, ce fossé de décadence. L’âme nue, j’avançais vers un chemin inconnu, la mort de l’amour… Des ampoules aux pieds, ivre sous la menace d’un ciel ocre jaune, mes chaussures en sang, j’allais sans sens apparent vers une fuite incertaine. J’avais peur de ne pas tenir la hauteur, d’être muet face à l’invincible et, sans vin, je tremblais.

L’obscur objet du désir antisémite

Ecrit par Jean-François Vincent le 11 octobre 2014. dans Monde, La une, Société, Littérature

Recension du livre de Daniel Sibony, L’énigme antisémite, éditions du Seuil, 2004

L’obscur objet du désir antisémite

Le livre n’est pas récent, mais le sujet demeure d’actualité : pendant les sept premiers mois de 2014, les actes antisémites ont augmenté de 91% par rapport à la même période, l’année dernière, passant de 276 à 527. Et il ne s’agit là que de ceux pour lesquels une plainte a été déposée ; la réalité dépasse certainement – et de loin – les chiffres officiels. Une énigme ?

Pour Sibony, tout d’abord, les Juifs eux-mêmes sont une énigme. « Une sorte d’entre-deux : ni vraiment « soi-même », ni vraiment « autre ». Entre-deux ! En voilà une juste définition ! Et ce n’est pas seulement entre deux cultures, la juive et la goy ; mais entre Dieu et les hommes. « L’être entre implique le rapport à l’être, le rapport entre qui nous sommes et l’être qui porte et traverse tout ce-qui-est ».

Interface entre Hashem et l’humanité, le peuple juif a une fonction de médiation : « vu le Dieu qu’ils ont apporté, les Juifs resteront des médiateurs entre le monde et Lui pour longtemps ». Ce sont des messagers, des transmetteurs, des passeurs, « c’est toujours en tant que passeurs qu’ils sont visés (et ce mot veut dire hébreu) » ajoute Sibony.

Ici se situe la première origine de l’antisémitisme : « pourquoi pas nous ? » s’écrient en chœur les goyim ! La fameuse « élection » suscite la jalousie. Erreur profonde. L’élection est certes une mise à part, mais nullement une mise à part gratuite et arbitraire : une mise à part en vue de… transmettre ! Dans leur incompréhension jalouse, les antisémites transforment ainsi l’Etre en simple avoir et Dieu en objet à posséder. « Et cet Objet, déplore Sibony, de toute évidence, est accueilli par les autres sur le plan l’avoir : “nous aussi, on veut avoir ça”. Le problème est que ça ne peut pas s’avoir ; c’est du rapport à l’être ».

Toutefois l’objet du désir des antisémites demeure obscur ; car à la fois ils le veulent et ils le rejettent : être « entre », entre l’Etre et les êtres n’est pas, en effet, si facile. Il y a dans cet « entre » une faille, une fracture schizoïde de l’identité, « un pied dans le vide », comme dit Sibony. La judéophobie s’identifie ainsi à la peur de la faille. « Ces trois sentiments, peur, haine, jalousie, sont tout sauf rationnels. Si l’on peut envier quelqu’un pour son malheur, le jalouser alors qu’il est dans la misère, en avoir peur parce qu’il est faible, c’est que cela vise autre chose. Cet “autre chose”, nous l’appelons la faille de l’être, la coupure-lien du rapport entre l’homme et l’être, coupure-lien qui s’est transmise sur un temps si long ».

Le magicien des mots

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 04 octobre 2014. dans La une, Littérature

Manoir des mélancolies, Jean-Paul Klée, Andersen éditions, septembre 2014, 110 pages, 11 €

Le magicien des mots

Si le compteur de clics ne ment pas, l’article que j’ai consacré à Jean-Paul Klée en juin 2011 a été « consulté » 2741 fois. À ces 2741 lecteurs potentiels et à tous les fidèles lecteurs de Reflets du Temps qui sont avides de découvrir quelque chose de nouveau, d’imprévu, de différent dans le ton, dans la pensée, dans le regard porté sur le monde, dans la sensibilité (comme leur magazine en ligne les y invite chaque semaine), j’ai le plaisir de signaler la parution aux éditions Andersen de Manoir des mélancolies,le dernier ouvrage du grand poète strasbourgeois.

Jean-Paul Klée, ici prosateur, y offre une cinquantaine d’instantanés d’une page et demie dont je serais bien en peine de dire laquelle est la plus émouvante, la plus profonde, la plus drôle, la plus inattendue, la plus pénétrante, la plus ingénue, la plus cocasse ou la plus incisive, la plus critique ou la plus indulgente à l’égard d’un monde dont Klée ne finit pas de pointer les aberrations et les splendeurs…

Et si ce n’était que ce regard auquel rien n’échappe, même quand il se perd dans la buée floue des nostalgies. Mais il y a cette langue unique, au confluent de l’écriture automatique, du calembour, du SMS et de l’énigmatique évanescence rimbaldienne que le poète a inventée et qui fait merveille dans ces courts récits. Ce petit recueil aussi somptueux que modeste, m’a fait aussitôt penser à Jacques Réda, qui, lui aussi, sait ciseler des récits en prose dans la langue d’un des plus grands poètes de ce temps. Je me refuse à citer un extrait, d’abord parce que le choix m’est impossible, mais surtout parce que la voix de Jean-Paul Klée, par ailleurs magnifique diseur de poésie, la sienne ou celle des autres, exige qu’on fasse silence autour d’elle. Elle ne saurait être enchâssée dans le besogneux appareil de ma maladroite recension.

Et encore ceci : l’émerveillement ressenti devant ce pur et radieux amour pour le jeune écrivain que Jean-Paul Klée a élu comme source ultime de son inspiration, l’ami Olivier Larizza qui répond à ce culte en veillant avec une piété filiale à la conservation et à l’édition de l’œuvre de son grand aîné. Il y a entre ces deux hommes éloignés dans le temps, et souvent dans l’espace, une communauté, une fraternité qui, à l’instar de l’écriture singulière de Jean-Paul Klée, semblent condenser et cristalliser l’expérience même de sa vie en marge de tous les dogmes et de tous les diktats.

Reflets des Arts Ces peintres qui écrivent

Ecrit par Johann Lefebvre le 04 octobre 2014. dans La une, Littérature

Reflets des Arts Ces peintres qui écrivent

L’écriture chez le peintre, par les notes & carnets, les notices techniques, l’autobiographie, l’essai d’esthétique, la critique d’art, la poésie, n’est pas une chose exceptionnelle, surtout à partir du XIXe siècle. Je me contenterai ici de quatre exemples, le sujet étant si vaste.

Michel-Ange (1475-1564) s’intéresse à la poésie ; il y trouve un moyen d’expression idéal qui complète avec charme sa maîtrise plastique ; nous connaissons de lui des sonnets fort bien faits qui ont l’amour pour thème principal. L’amour des êtres humains, ainsi que l’amour de Dieu, l’amour de la beauté. Il est remarquable de lire, chez ce génie de la peinture et de la sculpture, un aveu implacable qui place l’écriture comme supérieure à la technique plastique : il s’agit d’un sonnet dédié à Giorgio Vasari (1) où s’adressant à ce dernier, Michel-Ange écrit :

 

Si par la vertu de votre pinceau et de vos couleurs

vous avez fait de l’art l’égal de la nature,

si même de celle-ci vous avez amoindri la valeur

en nous rendant plus belles encore ses beautés,

 

maintenant que votre savante main vous conduit

à plus noble travail qui est celui d’écrire,

ce qui vous manquait, ce pouvoir de donner la vie,

en le lui ravissant, vous achevez de ruiner son prix.

 

Michel-Ange attribue à l’écriture un pouvoir de transformation, d’évocation, si ce n’est de travestissement, que ne possède pas la peinture, cette dernière exigeant, du moins à son époque, une fidèle reconstitution de la réalité et qui ne permet pas de sous-(en)tendre l’intimité de certaines idées, émotions ou sensations, même si l’on imagine facilement que, dans son cas, le dessin du corps masculin, ou sa sculpture, peuvent lui permettre de transcender, sublimer son homosexualité. Quoi qu’il en soit, ses magnifiques écrits gorgés d’amour ont eu un succès certain du vivant de leur auteur, même si pas tous publiés. Il faut savoir qu’après sa mort, ses textes – plus de trois cents poèmes, sonnets, madrigaux – sont récupérés par son petit-neveu (Michel-Ange le Jeune) qui, malheureusement, les adapte et les corrige à son goût, pour dissimuler l’orientation amoureuse de son grand-oncle, en particulier à l’endroit de Tommaso dei Cavalieri, de vingt-quatre ans plus jeune que lui. Cette version maquillée, ou tronquée, de l’œuvre littéraire de Michel-Ange, paraît en 1623. Il faut attendre le XVIIIe siècle pour que les originaux soient finalement redécouverts et publiés dans leur intégralité originelle.

KI-C-KI

Ecrit par Gilberte Benayoun le 27 septembre 2014. dans La une, KI-C-KI, Littérature

KI-C-KI

Pour nos précieux reflets du temps, remémorons-nous un temps que les moins de vingt ans n’ont pas connu, pour déguster ces extraits autobiographiques d’un de nos célèbres et majeurs auteurs du vingtième siècle ; auteur, à multiples casquettes, prolifique, considéré, considérable, qui fut, est, et restera un de nos essentiels écrivains et intellectuels Français, dont l’œuvre et la pensée sont gravées dans le marbre de notre mémoire.

 

Extraits :

Cette femme vive et malicieuse mais froide pensait droit et mal, parce que son mari pensait bien et de travers ; parce qu’il était menteur et crédule, elle doutait de tout : « Ils prétendent que la terre tourne ; qu’est-ce qu’ils en savent ? » Entourée de vertueux comédiens, elle avait pris en haine la comédie et la vertu. Cette réaliste si fine, égarée dans une famille de spiritualistes grossiers se fit voltairienne par défi sans avoir lu Voltaire. Mignonne et replète, cynique, enjouée, elle devint la négation pure ; d’un haussement de sourcils, d’un imperceptible sourire, elle réduisait en poudre toutes les grandes attitudes, pour elle-même et sans que personne s’en aperçût. Son orgueil négatif et son égoïsme de refus la dévorèrent. Elle ne voyait personne, ayant trop de fierté pour briguer la première place, trop de vanité pour se contenter de la seconde. « Sachez, disait-elle, vous laisser désirer ». On la désira beaucoup, puis de moins en moins, et, faute de la voir, on finit par l’oublier. Elle ne quitta plus guère son fauteuil ou son lit.

Suis-je donc un Narcisse ? Pas même : trop soucieux de séduire, je m’oublie. Après tout, cela ne m’amuse pas tant de faire des pâtés, des gribouillages, mes besoins naturels : pour leur donner du prix à mes yeux, il faut qu’au moins une grande personne s’extasie sur mes produits. Heureusement, les applaudissements ne manquent pas : qu’ils écoutent mon babillage ou l’Art de la Fugue, les adultes ont le même sourire de dégustation malicieuse et de connivence ; cela montre ce que je suis au fond : un bien culturel. La culture m’imprègne et je la rends à la famille par rayonnement, comme les étangs, au soir, rendent la chaleur du jour.

J’ai commencé ma vie comme je la finirai sans doute : au milieu des livres. Dans le bureau de mon grand-père, il y en avait partout ; défense était faite de les épousseter sauf une fois l’an, avant la rentrée d’octobre. Je ne savais pas encore lire que, déjà, je les révérais, ces pierres levées : droites ou penchées, serrées comme des briques sur les rayons de la bibliothèque ou noblement espacées en allées de menhirs, je sentais que la prospérité de notre famille en dépendait. Elles se ressemblaient toutes, je m’ébattais dans un minuscule sanctuaire, entouré de monuments trapus, antiques qui m’avaient vu naître, qui me verraient mourir et dont la permanence me garantissait un avenir aussi calme que le passé.

Racines de ciel, Ajaccio, août 2014

Ecrit par Luce Caggini le 20 septembre 2014. dans La une, Littérature

Racines de ciel, Ajaccio, août 2014

Je nommerai ce week-end initié par Mychèle Leca à Ajaccio de magnitude dix sur mille ans de civilisation méditerranéenne.

Je suis assise sous un grand arbre dans la cour du Lycée Fesch. Je suis revenue en Corse pour être dans l’intimité du lieu que j’habite, et pendant trois jours je serai présente face aux arches de cet ancien collège de Jésuites pour la sixième édition de « Racines de ciel » comme si mon arbre miraculeux unissait cinq branches deux fois centenaires aux immenses murs de cette croisée des langages uniquement justifiée pour dominer un danger d’isolement dans un monde babélien. Babel, c’est le thème choisi par Ysabelle Lacamp, conseillère littéraire de ces rencontres. Albert Dichy, Alexandre Najjar, Georgia Makhlouf, des pointes d’excellence de la littérature de la part de ces écrivains libanais qui m’ont enthousiasmée, ce qui, j’en ai la certitude, aurait ravi mon ami Roger Caratini à qui je pense avec affection.

Au fait d’une actualité qui nous concerne autant par la violence des images que par la perte progressive qui s’insinue de façon perverse dans notre comportement médiatique sur un chemin élargi chaque jour d’une langue basique appliquée au tampon qui serait en train de perdre son sang et ne se reconnaîtrait plus que dans des résidus de mémoire, Ysabelle Lacamp pose la question « comment la littérature s’enrichit-elle du métissage des cultures ? »

Alexandre Najjar, dans l’Orient littéraire, illustre brillamment à 3000 km de Paris cette union des conditions de métissage des cultures dont les résidents de Babel usèrent pour ne pas se comprendre.

Albert Dichy, directeur de l’IMEC, Institut Mémoires pour l’édition contemporaine, né à Beyrouth, biographe de Jean Genet, aussi passionnant que l’auteur dont il parle.

« Il faut donner à l’œuvre sa puissance ». A. Dichy n’est pas un documentaliste, pas un détective. « L’historien ne reproduit pas la vérité mais peut faire reculer ce qui est faux ».

Il a croisé Jean Genet, « le sans domicile fixe, le voleur, l’aventurier, l’incarcéré, qui s’arrête d’écrire à 50 ans et ne reprendra l’écriture que 2 ou 3 ans avant sa mort quand il est en position de faiblesse, il fait alors son dernier livre et l’écriture sera son évasion ».

Samedi : « Encrage, transcender les frontières de l’imaginaire, un enjeu littéraire », je me risque à poser une question à Jacques Fieschi :

– Transcender les frontières, n’est-ce pas aussi penser l’impossible, ouvrir une brèche dans l’impensable ?

Reflets des arts : Sous le charme du 7ème Festival America

Ecrit par Sabine Vaillant le 20 septembre 2014. dans La une, Littérature

Reflets des arts : Sous le charme du 7ème Festival America

Vincennes s’est mise à l’heure du 7ème Festival America, du 11 au 14 septembre 2014. Grand pavois, tapis rouges, panneaux et affiches ont ponctué l’espace de ce microcosme, ouvrant ses lieux aux littératures et cultures d’Amérique du Nord.

Sous un ciel bleu, la ville bruissante de la rentrée a pris le vent du large, empruntant les ponts des mots des écrivains et artistes arrivés du Québec, d’Haïti, d’Acadie, de Louisiane, du Manitou, de la Saskatchewan et bien sûr du Canada, des États-Unis et de France.

Pris dans les rets prometteurs des filets du programme, les festivaliers ont couru : Parcours d’écrivains, Grands débats, Forums des écrivains, Café des libraires… Délices de découvrir les auteurs, de les écouter échanger sur les thèmes de leurs œuvres récentes, de suivre leurs dialogues sur leur métier, d’emprunter à pas menus les méandres de la création.

La littérature a circulé à flots, portée par les auteurs, les interprètes, les bénévoles, les animateurs, et belle surprise au Café des libraires par les voix des étudiants de la Sorbonne (*).

Fort, l’extrait de : Danse noirede Nancy Huston (Actes Sud 2013), sur fond de rythme évoquant celui du cœur d’un bébé.

Terrible, l’extrait de : Le grand cercle du mondede Joseph Boyden (Albin Michel 2014). L’émotion passée, Joseph Boyden a précisé que cela ne concernait qu’une vingtaine de pages de l’ouvrage.

Le Festival a profité de la proximité avec les auteurs, renforcée par la magie du Magic Mirror ou la simplicité du cadre de la Maison des associations, la décontraction, le savoir-faire, la parole des écrivains, leur générosité.

Les molécules de l’air ont vibré avec : Comment naissent les livres ?

D’une phrase, a assuré Ami Grace Loyd, sous le charme du Magic Mirror, Le bruit des autres (Stock 2014).

D’une image de femme au printemps pour Robert Goolrick, La chute des Princes (Anne Carrière 2014).

Des personnages forts se sont invités dans les imaginaires avec Personnages en quête d’auteur, mettant en lumière le processus de l’écriture.

L’emploi de « il » et « elle » s’est imposé pour traduire l’évolution du personnage hermaphrodite, a expliqué Kathleen Winter, Annabel(Bourgois 2013).

Reflets du temps a lu pour vous

Ecrit par Gilberte Benayoun le 20 septembre 2014. dans La une, Littérature

Reflets du temps a lu pour vous

Je ne connaissais pas et n’avais jamais entendu parler de ce triple champion du monde, quintuple champion d’Europe de boxe, Fabrice Bénichou, de renommée internationale, fils d’un fakir et d’une enfant de la balle. Je suis tombée par hasard sur son livre, « Mon dernier combat », une autobiographie dans laquelle il raconte sa gloire, sa descente aux enfers puis sa renaissance.

J’ai été happée par l’histoire de sa vie, passionnante, bouillonnante, incroyable. Ces 304 pages de récit de sa vie, d’introspection, de réflexion, de retour sur le passé, de message d’espoir et de renaissance après mille désespoirs et mille souffrances, sont poignantes de sincérité, d’humanité, et surtout foisonnantes de tendresse et d’humour (« l’humour c’est la politesse du désespoir »… disait Boris Vian).

Voilà une autobiographie bien singulière, étonnante, d’une écriture légère et agréable (bravo à Guillaume Lemiale, écrivain public, qui a collaboré à l’écriture de ce livre), et intéressante par bien des côtés, pas seulement pour les amateurs de boxe, mais aussi pour les amateurs de récits biographiques aux personnages extraordinaires, romanesques, pleins de tendresse et pleins de vie.

 

Extraits :

Paris, lundi 11 juin 2012

Une fois n’est pas coutume, il fait chaud sur la capitale. J’ai froid à la vie. Le cul collé à ce radiateur, je grelotte de tout mon corps. Mes dents claquent à un rythme fou. Dehors, il doit faire plus de 30 degrés. Je gèle de l’intérieur. Mon existence s’est figée dans sa nullité, comme congelée à jamais. Je peux la voir intacte, assister à chacun de mes désastres. Il m’est aisé de contempler ce gouffre, cette crevasse, et de vouloir m’y jeter. Le vide éternel comme alternative à la souffrance ; mon présent comme infinie douleur. Chaque image de ma vie, de mon passé, me donne envie de vomir, me crie de m’en aller. Il est temps d’en finir, de glisser ces simples mots : « Au revoir, Fabrice !… »

Ah oui, j’ai zappé l’essentiel : cette bouteille est à moi ! Je l’ai achetée à l’Arabe du coin, et elle déverse ses dernières gouttes. Sa sœur aînée gît là, sur la vieille moquette bleue, le goulot tourné vers la porte, vide, sans le moindre mot glissé à l’intérieur. La petite cadette vit ses derniers instants. Je ne vais pas tarder à me retrouver en rade et à m’échouer lamentablement sur mes côtes. Il ne me reste plus beaucoup de temps. Ce n’est pas comme si j’avais la force de retourner chez ce foutu épicier (un mec adorable, cela dit), de compter mes billets, de sourire une dernière fois et de faire semblant d’être encore là :

Les Falachas, Nègres errants du peuple juif, Tidiane N’Diaye

Ecrit par Martine L. Petauton le 13 septembre 2014. dans Monde, La une, Politique, Histoire, Littérature

Ed. Gallimard, Continents noirs (enquête historique), novembre 2008, 213 pages, 22,90 €

Les Falachas, Nègres errants du peuple juif, Tidiane N’Diaye

Tidiane N’Diaye nous a habitués à « un style », une approche d’enquête historique qui lui est propre. Impeccablement nourrie de sources référencées, habillée de précisions et d’explications sans lacunes, évitant toutes formes d’approximations ; l’Histoire – savante – est bien au rendez-vous de ses livres. Mais, c’est un N’Diaye qui nous la propose ! Peut-on dire, sans mépris aucun, qu’il nous la raconte, comme là-bas en Afrique, au bord des arbres à palabres… précisions, ici, pour mieux se faire entendre, là, synthèse – remarquable – sur ce point d’Histoire ; et surtout, argumentations de prise de position (de thèse, peut-être) parfois osée, cognante. De toutes façons, semble-t-il dire, l’Histoire est une matière vivante, dont il faut débattre et, là, dans ce livre « je pose ce que je sais et ce que je crois »… et de s’impliquer fortement dans l’affaire ; de chercher à démontrer, posture souvent étrangère au monde des historiens européens, laissant au lecteur le soin de déduire.

Ainsi, dans ses différents et toujours passionnants ouvrages, la présence des Chinois en Afrique, ou le « génocide » noir par les Arabes, puis les Européens… L’Afrique noire est son objet d’étude, sa passion, à la moulinette d’un regard acéré et particulier.

Ici, les Falachas – Juifs éthiopiens, dont la culture, l’image altière et digne, nous sont restés dans l’œil depuis le film – magnifique – Va, Vis et Deviens de Radu Mikaileanu, en 2005. Ici, Israël, la Terre Promise des Juifs, dans le rôle de ceux qui vont accueillir, mais, intéressés, calculateurs, pas vraiment nets ou fraternels… Le « film » de N’Diaye désigne avec fracas les « bons et les méchants », diront peut-être ses contradicteurs !

« Après les avoir ignorés pendant des décennies, Israël décidait d’arracher à la famine et à la guerre civile qui ravageaient l’Ethiopie, plusieurs milliers de Falachas, pour les rapatrier au nom de la loi du retour ».

KI-C-KI

Ecrit par Gilberte Benayoun le 13 septembre 2014. dans La une, KI-C-KI, Littérature

KI-C-KI

L’auteur sur lequel j’ai jeté mon dévolu cette semaine, pour Reflets du temps, choix ô combien subjectif, est encore un auteur du vingtième siècle, européen, de langue française, de ce siècle riche en génies, talents, littérature, poésie, théâtre, et autres délices culturels.

Donc, un auteur de mes grands préférés, dont l’œuvre entière, lue, dévorée, relue, revisitée et encore parcourue souvent, n’a jamais manqué de me nourrir, m’enchanter et me ravir, de son vivant, et encore bien après, hier, aujourd’hui, demain, comme, je l’espère, ces passages d’un de ses célèbres chefs-d’œuvre enchanteront et réjouiront.

 

Extraits :

Et on se mettait à manger poliment, à regarder artificiellement la mer, si dépendants l’un de l’autre. C’était le plus beau moment de la semaine, la chimère de ma mère, sa passion : dîner avec son fils au bord de la mer. (…) elle me disait de bien respirer l’air de la mer, de faire une provision d’air pur pour toute la semaine. J’obéissais, tout aussi nigaud qu’elle. Les consommateurs regardaient ce petit imbécile qui ouvrait consciencieusement la bouche tout grande pour bien avaler l’air de la Méditerranée. Nigauds, oui, mais on s’aimait. Et on parlait, on parlait, on faisait des commentaires sur les autres consommateurs, on parlait à voix basse, très sages et bien élevés, on parlait, heureux, quoique moins que lors des préparatifs à la maison, heureux, mais avec quelque tristesse secrète, qui venait peut-être du sentiment confus que chacun était l’unique société de l’autre. Pourquoi ainsi isolés ? Parce qu’on était pauvres, fiers et étrangers et surtout parce qu’on était des naïfs qui ne comprenaient rien aux trucs du social et n’avaient pas ce minimum de ruse nécessaire pour se faire des relations. Je crois même que notre maladroite tendresse trop vite offerte, notre faiblesse trop visible et notre timidité avaient éloigné de possibles amitiés.

… Elle ne savait pas rire avec ces dames de commerce, s’intéresser à ce qui les intéressait, parler comme elles. Ne fréquentant personne, elle fréquentait son appartement. L’après-midi, après avoir terminé ses tâches ménagères, elle se rendait visite à elle-même. Bien habillée, elle se promenait dans son cher appartement, inspectait chaque chambre, tapotait une couverture, arrangeait un coussin, aimait la tapisserie neuve, savourait sa salle à manger, regardait si tout était bien en ordre, chérissait cet ordre et l’odeur d’encaustique et le nouveau canapé en affreux velours frappé. Elle s’asseyait sur le canapé, se recevait chez elle. Cette boule à café qu’elle venait d’acheter était une relation nouvelle. Elle lui souriait, l’éloignait un peu pour mieux la voir. Ou encore elle considérait le beau sac à main que je lui avais offert, qu’elle conservait enveloppé dans du papier de soie et dont elle ne se servait jamais car il aurait été dommage de l’abîmer.

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