Littérature

Une femme en politique, Germaine de Staël, Erik Egnell

Ecrit par Martine L. Petauton le 12 avril 2014. dans La une, Histoire, Littérature

Editions De Fallois, novembre 2013, 400 pages, 22 €

Une femme en politique, Germaine de Staël, Erik Egnell

avec l'autorisation de «  La Cause Littéraire »

 

Sur la fin de sa vie, elle disait, avec l’enthousiasme qu’on imagine, à Wellington : « parler politique, pour moi, c’est vivre ! ». Des kyrielles, aujourd’hui, femmes et hommes mélangés, ne seraient pas capables d’en dire autant ! Et, on voudrait aussitôt le dédier à nos femmes de la parité, face à leurs élections, ce printemps, qui bataillent tant et l’auraient aimée des leurs, cette Germaine « génie mâle dans un corps de femme », au dire de Lamartine qui pleura la Dame du lac, à Coppet.

Car, De Staël – elle mérite ce nom d’homme, seul – quelle femme, quel toupet, quel talent ! on s’autorise à dire : quelle gueule ! Quelle trajectoire aussi – c’est un film à grand spectacle, un road-movie, également, qui défile à brides abattues, quand on accompagne sa vie, dans cette formidable saga-biographie, s’avalant comme un roman, d’Erik Egnell. Meryl Streep, sans doute, la porterait avec panache et roulement de sentiments…

On nait où et quand on peut, et chacun n’a pas eu – chance ou pas – une vie au croisement de la Révolution Française, de l’Empire et de la Restauration. Superbe baptême pour qui veut vivre en politique – un contexte porteur, dirait-on aujourd’hui ; mais aussi un « grand bain » dangereux, où il vaut mieux savoir nager, faire la planche de temps à autre, pour continuer et, s’arrimer au ponton d’arrivée – vivant… et la route de Staël est de ce tonneau-là.

Fille Necker – le financier, ministre de Louis XVI – au bord du Lac Léman – culture, économie, politique, ouverture sur l’Europe, voyages… dès onze ans ! Germaine assiste aux salons de ses parents. Fin de l’Ancien régime ébranlé par le fleuve des Lumières, le « salon » sert « à côté des clubs, sa variante populaire, de creuset à la politique ». A peine finie une adolescence lettrée à l’ombre de son père adoré, « avoir son salon à Paris deviendra le sens de sa vie » pour Germaine, dont la science de l’éloquence atteignit un niveau exceptionnel, au moins égal à ses qualités littéraires. Simple art de la conversation, en aval des Précieuses ? Mieux que ça ! agencer ses invitations – qui, avec qui – concocter les mises en relation, écouter, valoriser, convaincre, militer. Manipuler, un brin, sans doute. Diplomatie de belle facture, qu’elle sut tricoter, de régime en régime, par delà les prisons, censures et autres guillotines. En même temps que sa formidable énergie, ou baraka, lui permettait de survoler ces temps si denses de l’Histoire, comme d’une montgolfière qui jamais ne tombe, et nous ramène, via ses lettres, essais et théories politiques, mélangés à quelques récits de voyages, le parfum de ce temps perdu, grâce à elle, retrouvé…

En l'honneur d'Arnaud...

Ecrit par Stéphanie Michineau le 12 avril 2014. dans La une, Ecrits, Littérature

En l'honneur d'Arnaud...

Alors que, comme le rappelle Berta Corvi, auteure d’une thèse inédite sur Jean Giono, la simple vue d’une photo suffisait à mettre en branle l’imaginaire de l’écrivain contemporain à Colette (auteure dont je suis spécialisée dans les œuvres), c’est toute une série de photos alliées à la beauté du geste consolateur qui ont su raviver en moi le feu salvateur alors que je désespérais de ma muse silencieuse.

Cette photo, c’est celle d’Arnaud à Agadir. Tandis que ceux qui (me) suivent sur Facebook (mur FB : Fanny Cosi, Page publique : Stéphanie Michineau) savent, pour ce que j’en ai écrit, à quel point le Maroc a opéré en moi un profond bouleversement ; et plus précisément Marrakech, avec cette entrée de ville dans une chaleur qui pourrait ressembler, si l’on pouvait se permettre une comparaison de cet ordre, à la pénétration à vif dans le cœur rouge de l’amant, l’amante (dans l’acception littéraire du /des termes). Peut-on aimer une ville d’emblée sans la connaître ? Oui, je pense que le coup de foudre existe pour une ville à l’instar d’une femme (ou d’un homme)… et cela s’appelle le désir.

Mais revenons à Arno Genon dont je ne déflorerai pas de suite le véritable nom afin d’en conserver l’embaumement de la poétique de l’image jusqu’à la fin de cet éloge.

Car, oui, alors que j’en ai glorifié les élogescomme genre, à renouveler et de toujours, au Maroc pour le journal marocain bien connu Albayane (« Chronique 1001 feuilles » & N. M.) ma plume SUJET, et c’était attendu, ne pouvait être que portée par la vague d’amitié-aimance envers un homme. Un ami puisque « la lecture est une amitié » (Marcel Proust). Mais il me fallait un homme un peu spécial dans le sens sortant du lot. Uno, un homme-créateur qui me ressemble comme une sorte d’ALTER ego mais aussi duo, qui s’approche de mes valeurs d’humanisme (qui ne soit ni raciste, ni homophobe et pour ceux qui suivent les travaux d’Arnaud Genon, c’est tout le contraire qu’il prône puisqu’il se fait ardent défenseur de la cause homosexuelle… et c’est superbe ! En cela, je l’ai rejoint dans Colette : par-delà le bien et le mal ?, MPE, filiale Petit Futé (connue et reconnue pour ses guides verts de voyage nationaux-internationaux) : Paris).

Un homme-créateur. Donc. Qui sait poindre sa plume en toute délicatesse, sans intrusion abusive et forcément (force aimant), tout en conservant une profondeur de vue touchant au sublime, c’est tout un art et ce n’est pas le commun des mortels qui peut le faire. Ainsi, c’est cet abandon qu’il m’a offert en PEnsant mes plaies afin de panser mes Pensées les plus noires dont la première section est délivrée dans mes Pensées en désuétude (Maison d’éditions pour Tous, Edilivre, Paris, 2010). Publication en ligne dans la Cause littéraire qui avait d’ailleurs recommandé l’ouvrage un an après sa sortie, en 2011. Et depuis, bénéficiant d’une 2ème publication papier : *dans le recueil collectif de référence en sémiologie CALS, éditions Presses Universitaires Toulouse Le Mirail : Les Ambiguïtés dans le discours et dans les Arts. A savoir que Pensées les plaies d’Arnaud Genon, devant la reconnaissance unanime saluée du comité scientifique CALS, est devenue une annexe qui colle désormais à la peau de mon propre article titré : « L’Ambiguïté dans Pensées en désuétude de Fanny Cosi par Stéphanie Michineau ». Son annexe à « lui » est illustrée d’une photographie de cœur puisque prise (belle prise) par sa femme, Madame Diane Genon ; la mienne par ma sœur, artiste-photographe professionnelle à La Rochelle : Flo Soltar. Une affaire de famille, à l’évidence.

Reflets des Arts Jean Giono, première manière, entre deux guerres

Ecrit par Johann Lefebvre le 05 avril 2014. dans La une, Littérature

Reflets des Arts Jean Giono, première manière, entre deux guerres

J’ai découvert Jean Giono en classe de première. « Deux cavaliers de l’orage » était dans la liste des livres que j’étais en mesure de présenter au baccalauréat. Depuis cette époque je n’ai cessé de lire Giono, de le relire. J’avais d’abord été marqué par les incroyables personnifications des éléments naturels, la solitude de l’homme dans les grands espaces, la vie brute et pure qui fait la sève de l’âme, les forces folles qui s’affrontent sur terre, la terre qui donne vie et tue, qui dévore et qui nourrit.

« Un fleuve est un personnage, avec ses rages et ses amours, sa force, son dieu hasard, ses maladies, sa faim d’aventures. Les rivières, les sources sont des personnages : elles aiment, elles trompent, elles mentent, elles trahissent, elles sont belles, elles s’habillent de joncs et de mousses. Les forêts respirent. Les champs, les landes, les collines, les plages, les océans, les vallées dans les montagnes, les cimes éperdues frappées d’éclairs et les orgueilleuses murailles de roches sur lesquelles le vent des hauteurs vient s’éventrer depuis les premiers âges du monde : tout ça n’est pas un simple spectacle pour nos yeux. C’est une société d’êtres vivants. Nous ne connaissons que l’anatomie de ces belles choses vivantes aussi humaines que nous, et si les mystères nous limitent de toutes parts c’est que nous n’avons jamais tenu compte des psychologies telluriques, végétales, fluviales et marines » (1).

Cet amour de la vie est bien sûr cohérent avec le pacifisme absolu de Giono, né de l’horreur de la guerre dans laquelle il est précipité à vingt ans en 1915. Parallèlement à son activité professionnelle, Giono est employé de banque depuis l’âge de seize ans, il se lance dans la lecture et l’écriture, il publie quelques poèmes, avec l’aide financière de son ami Lucien Jacques, où d’admirables évocations de la symbolique grecque, méditerranéenne, prennent forme sous sa plume enjouée. Il y aura toujours chez Giono, même dans les tragédies et les drames qui viendront plus tard traverser ses romans et déchirer les destins de ses personnages, il y aura toujours et à tout prix, la joie simple de la vie, la recherche du bonheur. Tout naturellement cette poésie va rencontrer la prose et à trente ans, Giono invente « Naissance de l’Odyssée », premier roman – qui ne sera pas le premier publié –, refusé par Grasset. Revisitant le mythe homérique, et le renversant, Giono nous présente Ulysse comme un séducteur invétéré, relativement faible, craintif, menteur, qui vogue d’île en île, de femme en femme, conquêtes qu’il va dissimuler sous le récit d’exploits parfaitement imaginaires pour justifier sa si longue absence. En ce sens, la naissance de l’odyssée est aussi la naissance de la fiction, c’est-à-dire un mensonge organisé comme peut l’être le roman, une parole qui prend le pouvoir sur la réalité et la modèle pour fabriquer de la littérature : « Le vrai n’est pas toujours poli. Le mensonge, les poètes à leur gré le malaxent et l’étirent, l’adornent et ne le présentent que plaisant. J’aime mieux prendre du plaisir avec un mensonge que de bâiller devant de laides vérités. La vérité, nous la vivons, vous et moi » (2). Cette joyeuse apologie de la fabulation est donc refusée par l’éditeur Grasset. Giono, qui ne se décourage pas, continue sur sa lancée et s’attache maintenant à parler de la terre ; il écrit, entre l’été et l’hiver de l’année 1927, un autre roman, « Colline », qu’il fait publier dans la revue Commerce en 1928. Etrangement, cette œuvre, aux yeux de son auteur, est renversée dans l’intention : « En faisant Colline, j’ai voulu faire un roman, et je n’ai pas fait un roman : j’ai fait un poème ! » (3). Gide remarque le texte, il connaît cet auteur provençal pour avoir déjà lu « Naissance de l’Odyssée » qu’il n’a pas tout à fait apprécié, comme il l’indique dans une lettre à Giono (29 mars 1929), affirmant y avoir trouvé des qualités poétiques trop éparses et diffuses, lesquelles, selon lui, sont bien plus concentrées dans « Colline ». Grasset s’empresse de récupérer Giono et publie « Colline » en février 1929. Dans la foulée, il écrit « Un de Baumugnes », publié en octobre 1929, puis « Regain » qui paraît en Octobre 1930. Ces trois ouvrages constituent la Trilogie de Pan, selon l’expression de l’auteur lui-même. Si l’on devait inscrire Giono dans le modernisme littéraire, il est un bon exemple d’expression du flux de conscience, tel qu’on peut le voir apparaître à peu près à la même époque chez Woolf, Joyce, Larbaud ou Faulkner. La particularité de Giono, c’est que le flux de conscience est mêlé intimement avec l’influx nerveux qui travaille la chair, avec les essences et les fluides qui parcourent tous les chemins brûlés et les torrents asséchés, les flancs arides de la montagne qui attendent l’épaisseur noire de la nuit ou la pluie d’orage pour se refroidir, avec le vent qui frémit ou gronde.

Mon premier entretien avec l’auteure de « A l’heure où vivent les hommes »

Ecrit par Luce Caggini le 05 avril 2014. dans La une, Littérature

Mon premier entretien avec l’auteure de « A l’heure où vivent les hommes »

Delphine de Malherbe, Interview in live-I

Café de Flore samedi 29 Mars 2014

Première partie

 

11 heures, j’arrive très en avance à notre à rendez-vous.

Delphine de Malherbe est là avant moi !

 

Luce Caggini :« A l’heure où vivent les hommes », un livre que j’ai bien aimé, que j’ai fait lire autour de moi. Nous avons une heure pour en parler. Vous voyez, il est annoté, chiffonné, surligné, il y a même des cercles, je ne l’ai pas mal traité du tout, il est finalement un peu usé, il a vécu avec moi.

 

Delphine de Malherbe :Moi j’aime les livres abimés, pour les livres c’est une preuve d’amour, ce qui n’est pas le cas pour les êtres.

 

LC : D’abord le titre : « à l’heure … … … »… Cette heure n’a pas soixante minutes mais tout se passe comme si l’action n’avait pu se développer qu’en une heure de temps.

 

DM :Ce n’est pas faux ; c’est un peu ce que j’ai voulu donner comme impression, ça me plaît ce que vous dites, j’ai cherché à ce qu’on ressente ça.

 

LC :Votre livre, c’est un pavé en filigrane, ce n’est pas seulement un livre, je l’ai lu avec les yeux d’un peintre, évidemment. Vous attaquez fort, l’incendie, le rouge, vous êtes incandescente vous-même ! Est-ce que l’on peut le dire de vous ?

 

DM :Si vous le pensez vous pouvez le dire, c’est aux autres de dire ce que je suis. Si vous le pensez, vous dites ce que vous voulez.

 

LC : On peut se tromper.

Comment lutter contre le terrorisme islamiste dans la position du missionnaire, de Tabish Khair

Ecrit par Léon-Marc Levy le 29 mars 2014. dans La une, Littérature

Avec l'autorisation de La Cause Littéraire

Comment lutter contre le terrorisme islamiste dans la position du missionnaire, de Tabish Khair

Tabish Khair est un formidable raconteur. Son aptitude à l’empathie avec ses personnages, son talent pour traquer au plus près les comportements, le discours de chacun, son humour par-dessus tout qui permet un regard profondément humain sur les péripéties de son récit, font de ce livre un moment de chaleur, de sourire, de tolérance enfin. Sur ce sujet, et par les temps qui courent, c’est une sorte d’exploit.

L’Islam – et hélas par voie de conséquence l’islamisme – sont au cœur de ce roman. Mais la position du missionnaire n’est pas en reste ! Qu’on se rassure, on échappe à tout discours théorique et attendu sur la question, aucun des protagonistes de l’histoire ne le supporterait ! Et nous non plus, trop occupés que nous sommes à rire. Les trois héros incarnent – chacun à sa façon – trois situations face à la religion du Prophète : l’un est musulman pakistanais (le narrateur/auteur ?) parfaitement « laïcisé », l’autre, son ami Ravi, n’est pas musulman, mécréant bon teint issu de la grande bourgeoisie indienne, et enfin Karim, indien aussi, pratiquant sourcilleux qui voit d’un œil critique ses deux hôtes (ils occupent deux chambres chez lui).

Mais enfin ce trio disparate fait bon ménage et, autour des bons repas préparés par Ravi – excellent cuisinier – et dans le salon commun, tout se passe au mieux. Jusqu’à…

La puissance de l’humour de Tabish Khair se déploie à partir de ce « jusqu’à ». Le narrateur se place en parfait contrepied des « leçons d’écriture » qu’il a naguère reçues : ne pas déflorer la suite de l’histoire, ne pas pratiquer le décalage temporel en multipliant les « flashes forward » (antonyme ici de flash back). Au contraire, Khair/narrateur ne cesse d’annoncer des éléments à venir de la narration – dans une sorte de projection de l’après catastrophe annoncée. L’effet est radical : éveiller la curiosité bien sûr mais surtout nourrir une longue série de sourires à répétition. D’autant que le livre commence par cette « leçon d’écriture » soigneusement trahie tout au long du roman :

« Commence toujours in medias res, m’avait dit une fille, la seule que j’aie jamais baisée à être titulaire d’une maîtrise de création littéraire ».

Donc on ne sait pas où se situe le « jusqu’à » dans la temporalité du récit. Même quand l’événement aura eu lieu on ne saura pas si on est avant ou après, ça ne changera pas grand-chose. Le parti pris de jouer des « ultimas res » marche pleinement !

« Quand je repense aujourd’hui à cette conversation, je me rends compte d’une chose : j’aurais dû me douter de ce qui était à venir ».

Jared Diamond

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 22 mars 2014. dans La une, Société, Littérature

Jared Diamond

Si le jury Nobel pouvait décerner un prix à un ornithologue biologiste, physiologiste et géonomiste de renom international, il l’attribuerait sans hésiter au professeur de géographie de l’Université de Californie qu’est Jared Diamond. L’infatigable plus tout jeune (76 ans) auteur de plusieurs livres inspirés de sa longue fréquentation des Néo-Guinéens, nous revient de leur extraordinaire pays avec un nouveau livre, traduit cette année en France, Le monde jusqu’à hier, sous-titré « Ce que nous apprennent les sociétés traditionnelles »*. Il faut entendre par sociétés traditionnelles, ces ethnies découvertes en Nouvelle-Guinée il y a moins d’un siècle, mais aussi dans d’autres continents et qui vivaient (et pour certaines, peut-être, vivent encore) à peu près comme les hommes de la préhistoire sans avoir eu le moindre contact avec le reste du monde dit civilisé.

Jared Diamond que son travail d’ornithologue a conduit à rencontrer ces hommes et leurs enfants puis leurs petits-enfants et qui a pu constater comment ils sont passés avec une confondante facilité en deux générations de la hache de pierre taillée à l’ordinateur, nous entraîne une fois de plus dans une réflexion décoiffante sur l’évolution de l’humanité.

Ce livre cherche à analyser par grands thèmes ce qu’il peut y avoir à apprendre de ces hommes malencontreusement qualifiés de « primitifs », et de la façon dont ils ont maintenu des techniques, des usages, des langues, des croyances, des guerres et des alliances avant de découvrir avec le passage du premier aéroplane dans leur ciel que le monde ne se limitait pas à leur vallée inaccessible ou à leur clairière au milieu d’une forêt impénétrable. Mais il nous éclaire aussi sur les raisons, bonnes ou mauvaises, qui leur ont fait plonger sans hésitations ni regrets dans notre modernité et sur les raisons que nous avons de croire qu’ils n’ont pas forcément eu tort, si tant est qu’ils avaient le choix.

Mais le grand mérite de Diamond, ici encore, est de nous ouvrir à une mondialisation qui n’est pas uniquement celle des sodas, des voitures et des réseaux sociaux. Nous aurions tort, nous les membres égocentristes des sociétés WEIRD (Western, Educated, Industrialized, Rich and Democratic societies) de croire que nous avons tout compris, tout analysé et tout prévu concernant un monde dont nous représentons plus de 80% de la richesse matérielle mais à peine 20% de la population. Encore faut-il spécifier qu’au sein même de nos états modernes, des îlots de plus en plus étendus de ce que nous considérons comme des survivances d’une société archaïque sont laissés pour compte de notre course à l’individualisme et au matérialisme forcené.

Qu’est-ce qu’être juif ?

Ecrit par Jean-François Vincent le 22 mars 2014. dans Monde, La une, Religions, Politique, Littérature

Recension/commentaire du livre d’Enzo Traverso, La fin de la modernité juive, Paris, 2013, éditions La Découverte

Qu’est-ce qu’être juif ?

Oui, qu’est-ce qu’un juif ? Ou, ce qui revient au même, qu’est-ce qu’un juif « moderne » ? C’est la question – non explicitement formulée – mais évidente tout au long du livre, que pose Enzo Traverso, ancien chargé de cours à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, et qui a été professeur invité dans plusieurs universités européennes, dont Bruxelles, Berlin et Barcelone.

Tout remonte au mouvement d’émancipation des juifs, initié en France en 1791 et qui progressivement s’est étendu à l’ensemble de l’Europe (à l’exception de la Russie) tout au long du XIXème siècle. Avant le problème ne se posait guère : est juif le pratiquant du Judaïsme, vivant soit dans un ghetto, en Europe de l’ouest, soit dans un Shtetl, une de ces bourgades entièrement juives, en particulier dans la partie de la Pologne annexée par la Russie ; les figures illustres de juifs déjà émancipés, comme Spinoza par exemple, ne doivent pas faire illusion : exceptions ultra minoritaires, ceux-ci n’étaient, en aucune manière, représentatifs, sauf – nous y reviendrons – en ce qui concerne un certain état d’esprit critique et investigateur.

A partir du moment où les interdictions pesant sur les juifs furent levées, une tension, une scission interne, presque une schizoïdie se fit jour, notamment en Allemagne. Une véritable crise identitaire frappait les jeunes juifs éduqués à l’occidentale. Déchirés qu’ils étaient entre la Bildung, leur formation extrêmement poussée et la Sittlichkeit, la dignité et la respectabilité, qui continuait à leur être refusée, non plus de jure, mais de facto : ils avaient cessé d’appartenir au Judaïsme, sans pour autant s’insérer pleinement dans la société civile. Un Mahler dut se convertir au Christianisme pour devenir chef d’orchestre, un Freud n’accéda jamais au poste, tant convoité par lui, de professeur d’université. Les jeunes intellectuels étaient donc, nous dit Traverso, dans une « double contradiction : d’une part l’impossibilité de retourner au Judaïsme traditionnel à cause de leur assimilation, d’autre part l’impossibilité d’accéder pleinement à la germanité à cause de l’antisémitisme environnant. Ils choisissaient de dépasser les deux dans une perspective cosmopolite ».

Reflets des Arts Notes sur le surréalisme

Ecrit par Johann Lefebvre le 22 mars 2014. dans La une, Arts graphiques, Littérature

Reflets des Arts Notes sur le surréalisme

Topologie extérieure / Analysis extra situs

Le surréalisme, par ses acteurs et par les lieux où il surgit, est une internationale, à peu près au même titre qu’a pu l’être celle des situationnistes quarante ans après dans un projet où l’on retrouve des intentions et des pratiques comparables, avec néanmoins un groupe bien plus limité en nombre et une expérience plus courte.

Exemples à l’est et au Pays du Soleil Levant. I. « Alternative orange » en Pologne est un groupe fondé par le « Commander of the Festung Breslau », Waldemar Fydrych, qui dans les années 80 fait de l’opposition anti-communiste une activité sérieusement burlesque, dessinant des lutins sur les murs des villes, organisant des happenings joyeux, faisant des actions spontanées. La dimension contestataire s’imbrique ici dans une esthétique débridée, elle permet aux différentes mouvances de l’opposition politique polonaise de se reconnaître dans une série d’opérations critiques à l’égard de l’autorité du pouvoir qui est ridiculisé. Ce mouvement est probablement le dernier qui entre dans la définition du surréalisme, lequel est mort « officiellement » le 4 octobre 1969 sous la plume de Jean Schuster dans Le Monde avec son article qui signe la fin de la récréation, « Le Quatrième Chant ». II. Très proche de Breton et Éluard, l’artiste et critique tchèque Karel Teige est à l’origine d’un poétisme et d’un constructivisme très virulents : dès 1920, avec Jaroslav Seifert, qui sera lauréat du prix Nobel de littérature en 1984 (à 83 ans) et Vladislav Vančura, auteur du très étonnant roman « L’Été capricieux » (1926), Teige fonde le groupement d’avant-garde Devětsil qui s’articule autour de l’art prolétarien et du réalisme magique (1). Le manifeste de ce surréalisme tchèque est « Le constructivisme ou la liquidation de l’art » (1924), rédigé par Teige. III. J’ai un faible pour Andreï Platonov, écrivain russe qui s’apparente en bien des points au surréalisme, et dont l’essentiel de l’œuvre a été confisqué par le régime soviétique et n’a été découvert qu’à l’ouverture des archives littéraires du KGB dans les années 80. On y trouve une invention stylistique d’une richesse étonnante. IV. Au Japon, le surréalisme est présent dans de nombreuses activités artistiques. Le poète et aquarelliste Junzaburō Nishiwaki parcourt l’Europe dans les années 20, s’initie au modernisme littéraire (Joyce, Pound), et découvre le surréalisme, alors en plein essor. Après être revenu au pays en 1926, il édite la première revue de poésie surréaliste japonaise « Fukuiku Taru Kafu Yo » (Chauffeur exquis) en 1927, puis un autre périodique « Shi ti Shiron » (Poésie et poétique), l’année suivante. Son compatriote Shūzō Takiguchi est probablement le plus connu des surréalistes japonais, adepte de l’écriture automatique. C’est un grand promoteur du surréalisme, traduisant Breton, organisant en 1937 l’exposition internationale du surréalisme dans les plus grandes villes de son pays avec le concours d’Éluard, Penrose et Hugnet, et c’est encore lui qui rédige la première monographie consacrée à Joan Miró (1940). Si vous êtes plus sensible à la peinture, jetez un œil aux œuvres de Harue Koga, bien que la parenté soit discutée entre le surréalisme occidental pictural et celui que pratique Koga, le chōgenjitsushugi, mais cette distinction me semble artificielle et être le fruit de têtes de zigotos qui ne parlent que par l’athée au riz. Quant à Noboru Kitawaki, on y retrouve dès ses débuts dans les années 30 la touche de Ernst et Dalí, et nous plonge dans un univers tout particulièrement onirique. A ce propos, une véritable démarche surréaliste est présente chez Yoshiharu Tsuge puisque certains de ses mangas sont des transcriptions de rêves, technique narrative qu’il entame en 1968 (mais cet auteur est malheureusement peu traduit en France).

Entre ciel et terre, La tristesse des anges et Le cœur de l’homme, de Jón Kalman Stefánsson

le 08 mars 2014. dans La une, Littérature

chez Gallimard Folio, trilogie en 3 volumes traduite de l’islandais par Eric Boutry

Entre ciel et terre, La tristesse des anges et Le cœur de l’homme, de Jón Kalman Stefánsson

L’Islande ne compte pas quatre cent mille habitants mais ce sont les plus grands lecteurs du monde. La littérature y est une sorte d’institution nationale. Elle y est respectée sous toutes ses formes, la poésie, le roman policier, les sagas héritières d’une tradition millénaire, le théâtre… Le rapport entre le nombre des auteurs, des éditeurs et des livres publiés et celui des lecteurs potentiels y est inconcevable sous nos latitudes ; les traducteurs sont à l’affût de tout ce qui se publie en anglais, en allemand, en français et dans toutes les langues du monde. Le moindre bourg a sa bibliothèque et ses clubs de lecteurs. Les écoliers apprennent les poèmes et les aphorismes qu’ils seront capables de citer leur vie durant. Et ça ne date pas d’hier si l’on en croit la saga de Stefánsson ! Bref, c’est une île étonnante à ce titre et à bien d’autres et s’il n’y faisait pas si froid…

La vie en Islande est particulièrement dure et l’était encore davantage il y a un peu plus d’un siècle quand commence cette histoire, dans un village de pêcheurs à la morue, au fond d’un fjord encaissé entre des falaises abruptes et baigné par une eau glacée. Elle s’achève trois saisons plus tard au fond d’un autre fjord, encore plus au nord, entre des rochers aussi inhospitaliers surplombant une mer toujours aussi glacée. Entre temps, nous aurons affronté, outre les flots déchaînés, des tempêtes de neige dans des montagnes désolées, la misère des fermiers et des marins, le dégel boueux de l’été, l’odeur obsédante de la morue salée, quelques scènes de beuverie au tord-boyau local et surtout, nous aurons suivi la longue et douloureuse initiation d’un « gamin » orphelin qui essaye de comprendre la vie et les mots qui la disent. Je ne vous en raconterai pas davantage parce que ce beau récit, qui nous entraîne loin dans le temps et, pour nous, dans l’espace, n’est qu’un prétexte à une méditation sur nos vies et sur le monde contre lequel nous sommes en lutte.

Je me bornerai donc à proposer quelques conseils. D’abord, procurez-vous Entre ciel et terre. C’est publié en Folio, comme les deux volumes suivants (le troisième depuis ce mois-ci) mais vous devriez le trouver dans la bibliothèque municipale de votre fjord. Vous allez être un peu déroutés par des noms imprononçables avec même des lettres inconnues. Vous ne saurez pas toujours s’il s’agit d’un homme ou d’une femme (on les distingue vite à ce que les premiers jurent, bandent et boivent). Ne vous inquiétez pas, ça fait partie du dépaysement. Vous allez également être interpellés par des formules, des assertions dont vous ne comprendrez pas toujours le sens. Surtout si comme moi, vous avez la tête un peu trop près du bonnet. Ne vous laissez pas influencer par votre besoin de rationalité, il vous ferait passer à côté de certaines remarques lapidaires qui décoiffent durablement ! Il faudra encore vous habituer à lire dans une seule phrase une question posée par un personnage, la réponse que lui renvoie un autre et éventuellement ce qu’en pense un troisième, le tout séparé par deux virgules tout au plus. C’est impressionnant d’efficacité. Et puis encore des scènes que vous croirez n’avoir pas bien suivies ; c’est simplement parce que le héros a besoin de les revivre dans sa tête, et donc dans la vôtre, pour les comprendre. On finit par s’y retrouver. La vie là-bas, c’est comme ça ! Ici, bien sûr, on est censé comprendre tout et tout de suite ! Ça ne vous empêchera pas de dévorer le premier tome entre angoisse et jubilation, les yeux mouillés tour à tour de larmes de compassion et de bonheur et vous vous direz en refermant le livre : « Voyons la suite : ça ne peut pas se maintenir longtemps à ce niveau d’intensité ! ». C’est vrai, ça se saurait ! Remarquez que ça se sait et dans le monde entier encore.

Ainsi donc, Luce Caggini, vous lisez le « Naissance » de notre Yann Moix, Renaudotisé à l’automne, en plusieurs fois ?

Ecrit par Luce Caggini le 08 mars 2014. dans La une, Ecrits, Littérature

Ainsi donc, Luce Caggini, vous lisez le « Naissance » de notre Yann Moix, Renaudotisé à l’automne, en plusieurs fois ?

Même Proust aurait peut-être été mené entre deux théories manichéennes :  imaginer le jeu des éléments du mariage de deux consanguins juifs ;  non seulement un juif aurait été mort de rire mais il aurait été immunisé à jamais du musical jeu de mots : naître, vagir et nager dans le ventre de sa mère, c’est adoniser et le malheur et le malheureux dans le même temps !

Mener une enquête par mail c’est comme mettre un avis de passage dans la boite aux lettres de Yann Moix, alors je me demande si ma visite à Reflets du Temps en sera récompensée par Madame Renaudot.

 

Expliquez, s’il vous plaît, et le besoin, et la procédure, et les objectifs :

1 – Lire en plusieurs fois, comment vous est venue l’idée ?

J’ouvre plusieurs livres à la fois ainsi je nourris mes besoins différents d’un moment à l’autre. En ce qui concerne Naissance je me suis dit que ma curiosité serait vite rassasiée si naître prenait mille trois cents pages

 

2 – Quand avez-vous senti ce besoin ?

Ma croix a été vite dotée de trois milles autres raisons, je n’en donnerai que deux : la première est que je suis comme Moix réduite à me demander si je suis juive ou arabe ou les deux à la fois, la deuxième est que je serai bientôt Renaudotisée et pendant ce temps je serai obligée d’être moins tendre avec moi-même et mes habitudes de miraculée de la vie.

 

3 – Quand le lisez-vous ? Quand ça vous chante, ou avec une ritualité d’horloge ? Si c’est le cas, Naissance est-il un livre du matin ? Du soir, de pluie ou de soleil ?

Dans le métro j’aime regarder les gens, tous ont une histoire sur leur visage que je prends la liberté de lire.

 

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