Littérature

Des amis inconnus (4)

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 10 octobre 2015. dans La une, Ecrits, Littérature

Des amis inconnus (4)

Aussi, est-il peu probable que cette classification en trois types d’amitiés soit tout à fait pertinente. Elle vise apparemment à établir que Proust avait d’abord cherché jusqu’où les garçons de son proche entourage pouvaient être semblables à lui au-delà des apparences trompeuses qu’il cultivait lui-même. Puis il aurait idéalisé l’image des jeunes hommes en la personne d’aristocrates de la plus haute lignée, de jeunes dieux inaccessibles dont il gagne néanmoins l’amitié parfois la plus affectueuse, avant de se rabattre pour ses plaisirs secrets, probablement moins déshonorants qu’on ne l’a soupçonné, sur des hommes du peuple dont il pouvait acheter la servile disponibilité. C’est grosso modo la thèse de Painter, mais ce biographe longtemps incontournable écrivait il y a un demi-siècle, et d’ailleurs lui-même suggérait de prudentes réserves, au moins sur la chronologie de cette classification sommaire. Proust dès son plus jeune âge a toujours manifesté envers les « petites gens » une sollicitude dispendieuse sous forme de pourboires royaux. Etaient-ils toujours hors de proportion des services rendus ? Doit-on soupçonner des intentions inavouables sous cette générosité ? Cocteau raconte que Proust payait grassement des ouvriers pour qu’ils ne travaillent pas dans son immeuble pendant son sommeil et qu’il rétribuait aussi généreusement les domestiques de ses voisins de l’étage supérieur pour qu’ils se chaussent de pantoufles à semelle de feutre, ce que démentira Céleste Albaret qui n’avait guère de tendresse pour Cocteau. Quant à affirmer que ses amitiés étaient chastes avec les uns et « impures » avec d’autres c’est s’avancer bien loin. On est certain que quelques-uns de ses amis furent ses amants – on le sait de très peu d’entre eux – mais on ignore lesquels ne le furent pas. Proust a-t-il désiré tous ses amis ? Certainement pas. A-t-il fait des avances à certains qui l’ont éconduit ? C’est probable. La plupart de ces jeunes gens se sont mariés. Saint-Loup aussi après de tumultueuses liaisons féminines comme plusieurs de ses modèles. Cela ne l’a pas empêché de « passer du côté de Sodome ». Fénelon est resté célibataire. Il était probablement inverti* ; on ne sait rien de son amitié avec Proust mais il est probable qu’il ne tenait qu’à Bertrand de Fénelon qu’elle ne fût pas que platonique. Lors de leur voyage en Hollande, avait-il cédé à Marcel qui en était très épris bien que, selon sa technique de confidences croisées, il s’en défendît tout en le lui faisant savoir ? Après la mort de Proust, plusieurs de ses proches ont dit qu’ils l’avaient toujours soupçonné d’être homosexuel. Certains en avaient peut-être la preuve. L’outing posthume n’était pas encore à la mode. On ne met plus en doute aujourd’hui que Proust ait été homosexuel. Il a tout fait pour le cacher même lors de sa liaison avec Reynaldo Hahn. Il était trop conscient de l’opprobre jeté par la société sur ce qui était considéré comme une déshonorante perversion qui risquait de vous conduire devant le juge. Il en a certainement souffert doublement parce qu’il savait que sa mère ne pouvait que le deviner et qu’elle en souffrait elle-même. Adolescent, il s’en serait « confessé » à son père, beaucoup plus enclin à un indulgent fatalisme d’autant qu’il pouvait reporter tous ses espoirs sur son cadet Robert lequel devint comme son père une sommité médicale**. Christian Péchenard qui, dans son Proust et son père (quai Voltaire 1993), manie volontiers le paradoxe avec un humour trop corrosif pour être tout à fait proustien mais qui lui permet d’apporter un éclairage original sur ce que les thuriféraires de Proust ont eu tendance à établir comme vérités d’évangile, écrit : « Les rapports du père et du fils furent silencieux et secrets. Ils furent, pour ces raisons, fondamentaux. Marcel Proust doit à sa mère l’essentiel de ses défauts. C’est à son père qu’il doit ses véritables qualités et ses vertus ».

KI-C-KI

Ecrit par Gilberte Benayoun le 10 octobre 2015. dans La une, Littérature

KI-C-KI

En ce début d’automne encore lumineux ça et là, quoique pluvieux un jour oui, un jour non, un jour soleil, un jour ciel bas, rêvant d’un automne aux reflets ocre et or comme nos Reflets du temps, c’est vers cet écrivain, philosophe, fabuliste, dont l’œuvre riche et prodigieuse l’inscrit parmi l’un des plus grands auteurs européens du 20ème siècle, que mon choix s’est porté pour illustrer et enrichir encore nos Reflets avec ces quelques passages, beaux et savoureux, extraits d’une de ses œuvres, célèbre, connue et fabuleuse.

 

Extraits :

Nous grimpions aux arbres (ces premiers jeux innocents s’éclairent dans mon souvenir comme une initiation, un présage, mais qui pensait alors à cela ?), nous remontions les torrents en sautant d’un rocher à l’autre, nous explorions des cavernes au bord de la mer, nous nous laissions glisser le long des balustrades des escaliers de la villa. Une de ces glissades fut, […], l’origine d’un de ses plus graves heurts avec nos parents : puni injustement, à son avis, il nourrit dès lors contre la famille (ou la société ? ou le monde en général ?) une rancune qui se manifesta par la suite dans sa décision du 15 juin.

A vrai dire, on nous avait déjà interdit de nous laisser glisser sur les rampes de marbre de l’escalier. Non de peur que nous nous cassions jambes ou bras – nos parents ne se soucièrent jamais de cela, si bien qu’effectivement nous ne nous cassâmes jamais rien – mais parce que, croissant en taille et en poids, nous risquions de renverser les statues d’ancêtres que notre père avait fait placer sur de petites colonnes surmontant les balustres, à chacun des paliers. […].

(…)

– Je me fiche de tous vos ancêtres, monsieur mon père !

Sa vocation de rebelle s’annonçait déjà.

(…)

La lune se leva tard et brilla sur les branches. Les mésanges dormaient dans leurs nids, pelotonnées comme lui. Cent murmures, cent bruits éloignés traversaient la nuit, le plein air, le silence du parc ; et le vent passait. De temps en temps parvenait jusqu’à nous un mugissement lointain : la mer. De ma fenêtre, je prêtais l’oreille à cette haleine entrecoupée, j’essayais de me représenter ce qu’elle pouvait être quand on la percevait hors de la ruche familiale ; j’imaginais ce qu’on pouvait éprouver à quelques mètres de là, entièrement livré à ce souffle et tout environné par la nuit, sans autre objet amical à enlacer qu’un tronc d’écorce rude parcouru par de menues, d’interminables galeries où dorment des larves.

Un « bon » gouvernement ? Vous avez dit un « bon » gouvernement ?

Ecrit par Jean-François Vincent le 03 octobre 2015. dans La une, Politique, Littérature

Recension/commentaire du livre de Pierre Rosanvallon, Le bon gouvernement, Seuil, 2015

Un « bon » gouvernement ? Vous avez dit un « bon » gouvernement ?

On ne présente plus Pierre Rosanvallon, sociologue, professeur au Collège de France, auteur de nombreux ouvrages autour du thème de la démocratie.

Le titre de sa dernière parution peut faire sourire par son apparente candeur : y aurait-il un type de gouvernement qui soit « bon » ? En réalité, le livre part d’une constatation dérangeante : « nos régimes peuvent être dits démocratiques, mais nous ne sommes pas gouvernés démocratiquement ».

Soit ! Mais qu’est-ce que la démocratie ? Rosanvallon ne prend pas soin de la définir (défaut majeur pour toute étude qui se veut universitaire), tellement cela lui paraît évident. Il faut attendre la page 197 pour lire – enfin ! – une définition, qui n’est qu’une reprise du Contrat Social : « en démocratie, c’est le peuple, directement ou le plus souvent par l’intermédiaire de ses représentants, qui est l’auteur des lois auxquelles il doit obéir. « Le peuple soumis aux lois doit en être l’auteur ». Dixit Rousseau.

D’où le problème de la représentation. Le brave Jean-Jacques n’admet celle-ci que du bout des lèvres et à contre cœur. C’est à peine s’il consent à distinguer le « corps civique », les citoyens législateurs, du « peuple social », les autres. Idéalement il n’existe de démocratie que directe.

Rosanvallon – rousseauiste réaliste – énonce alors deux catégories de régimes politiques : la démocratie « d’autorisation », celle que nous connaissons, et la démocratie « d’exercice », la vraie, la « bonne », celle vers laquelle il faut tendre.

La première consiste en un blanc seing, homologué par les urnes : les gouvernants, légitimement élus, ont donc carte blanche – ou presque – jusqu’à l’élection suivante. La faille, évidemment, s’aggrave à partir du moment où l’exécutif prend le pas sur le législatif. Tel est le cas dans la quasi totalité des pays et plus particulièrement dans ceux qui ont adopté un système présidentialiste (États-Unis) ou semi présidentialiste (France). Les électeurs se bornent à « autoriser », sans avoir de prise concrète sur ce qui se décide.

Reflets des Arts Présence de Faulkner

Ecrit par Johann Lefebvre le 03 octobre 2015. dans La une, Littérature

Reflets des Arts  Présence de Faulkner

« Parce que c’est sur lui qu’il écrit, le Sudiste, et non sur ce qui l’entoure. Pour recourir à une figure, il prend d’une main l’artiste qui est en lui, de l’autre son milieu, et il fourre l’un dans l’autre comme on fourre un chat griffant et crachant dans un sac de toile. Et il écrit ».

W. Faulkner

Projet d’introduction pour une édition du Bruit et la fureur, 1933

 

William Faulkner a contribué, durant mon adolescence, à ma passion pour les Lettres. Jamais depuis je n’ai cessé de le lire et relire. C’est aussi, avec les autres maîtres découverts à cette époque – Joyce, Flaubert, Baudelaire, Proust ou Borges – celui qui a nourri mon désir d’écrire. Il m’a permis de comprendre toute l’importance du style qui, au-delà de sa consistance formelle, peut sublimer ou déconstruire un récit, pénétrant toute l’épaisseur narrative, avec les moyens du flux de conscience, de la prolepse ou de l’analepse, c’est-à-dire en procédant comme une pensée qui borde le réel et l’irréel, le passé et l’avenir, mais en organisant celle-ci comme un tableau, ou plus précisément comme une espèce de symphonie, avec ses mouvements et ses thèmes, et surtout son caractère polyphonique. La conscience est une superposition complexe de flux, les mouvements, et de strates, les thèmes.

J’ai toujours eu cette image de l’écriture de Faulkner, l’épaisseur d’un assemblage, comme l’est la partition d’une symphonie avec toutes ses portées superposées affectées à chaque instrument, et c’est récemment que j’ai découvert que Maurice-Edgar Coindreau, le traducteur de Faulkner et grand contributeur du succès français de l’auteur, avait évoqué la construction narrative du roman Le bruit et la fureur avec une comparaison tout à fait semblable à ce que je ressentais à propos de l’ensemble de l’Œuvre : « La composition de l’ouvrage est d’ordre essentiellement musical. Comme un compositeur, Faulkner emploie le système des thèmes. Ce n’est pas, comme dans la fugue, un thème unique qui évolue et se transforme, ce sont des thèmes multiples qui s’amorcent, s’évanouissent, reparaissent pour disparaître encore jusqu’au moment où ils éclatent dans leur plénitude. On songe à ces compositions impressionnistes, mystérieuses et désordonnées à une première audition, mais fortement charpentées sous leur apparence confuse ».

Des amis inconnus (3)

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 03 octobre 2015. dans La une, Ecrits, Littérature

Des amis inconnus (3)

Il peut paraître étrange que le même jeune Anglais inspire à Proust une référence à Van Dyck et à Vinci. Ce rapprochement inattendu pourrait peut-être nous éclairer sur l’ambigüité de ces amitiés platoniques du Proust de vingt ans. Mais il nous révèle aussi et surtout un des liens les plus directs entre la vie et l’œuvre de Proust : sa sensibilité artistique. On a, depuis quelques décennies, beaucoup glosé sur le rapport existant forcément entre ce qu’on savait et surtout ce que l’on ignorait de la sexualité de Proust et son œuvre littéraire. Il est plus pertinent et en tout cas moins sujet à caution de relever ce que la Recherche doit à la profondeur et à la spécificité de la culture artistique de Proust. Les personnages de Vinteuil et d’Elstir avec leurs multiples clés prouvent l’intérêt que Proust portait à la musique et à la peinture mais on ne mesure pas toujours la prééminence qu’exercent les arts et ceux-là en particulier sur toute autre préoccupation dans la vie de l’auteur. On ne peut oublier que Proust, qui en mai 1921 ne quittait plus la chambre où il devait bientôt mourir fut capable de surmonter plusieurs malaises pour visiter l’exposition Vermeer et revoir la Vue de Delft découverte jadis comme « le plus beau tableau du monde » lors d’un voyage éprouvant en Hollande. Plus jeune mais en butte à d’effroyables crises d’asthme, il était capable de ne pas dormir pendant trente-six heures pour pouvoir aller visiter en automobile (une automobile de 1900 !) une cathédrale vantée par Ruskin. Son homosexualité a sans doute influencé de façon significative son œuvre mais sans le regard que pose Proust sur les œuvres picturales ou architecturales, sans l’oreille qu’il prête à la musique, A la recherche du temps perdu n’existerait simplement pas.

Robert de Billy, un autre des amis de jeunesse de Proust, lui a fait remarquer un jour au Louvre le tableau de Van Dyck représentant le jeune duc de Richmond qui va mourir bientôt à la guerre et porte déjà, prétend de Billy, l’ombre de la mort sur son visage. Willie Heath aurait eu aussi ce regard triste et cette beauté sérieuse d’un jeune homme que la mort guettait. Proust, en tout cas, lui en attribue la prémonition a posteriori.

Van Dyck est un des plus grands maîtres de l’histoire de la peinture occidentale. On le considère comme le plus grand portraitiste depuis le Titien. Proust en est conscient et il a pour lui une grande admiration qu’il traduit par un long poème publié dans Les plaisirs et les jours et qu’illustre Reynaldo Hahn par une œuvre pour piano et récitant intitulée Portraits de peintres. Le poème ne mérite pas la postérité et la musique charmante de Reynaldo Hahn se passerait de la déclamation des vers de Proust par le récitant. Mais la maladresse de l’hommage ne met pas en cause sa sincérité. À une époque où on ne connaissait des tableaux que les originaux des musées ou des collections privées, et, à défaut, des gravures ou des reproductions photographiques en noir et blanc, il est difficile de savoir quels portraits de Van Dyck avait pu admirer Proust. Une récente (2008) exposition Van Dyck au musée Jacquemart-André a mis en évidence, à mes yeux du moins, qu’aucune représentation photographique des tableaux de Van Dyck ne rendait justice à la lumière qui irradie de ces précieuses toiles, et donc de la vie qui émane de ces portraits sublimes. Ce que le regard de Proust ajoute à son admiration dont il est évident qu’elle est qualitativement et quantitativement supérieure à celle, impérative et hâtive des consommateurs d’art que nous sommes, c’est qu’il est capable de poser ce même regard sur des êtres vivants, plus précisément, qu’il ne fait pas de différence d’un point de vue sensoriel mais aussi affectif entre la vision qu’il a du jeune Willie et celle du duc de Richmond peint par Van Dyck. Il peut voir Willie comme une œuvre d’art et tomber amoureux du portrait du duc. Et il a, avec les deux, les mêmes entretiens d’âme à âme, explicites ou silencieux, mais dans lesquels il engage déjà la matière de son œuvre à venir.

Des amis inconnus (2)

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 26 septembre 2015. dans La une, Ecrits, Littérature

Des amis inconnus (2)

La première biographie de Proust paraît chez Kra à Paris en 1925, trois ans après la mort de Proust et alors que les deux derniers tomes de A la recherche du temps perdu : Albertine disparue et Le temps retrouvé sont encore sous presse. Elle est due à Léon Pierre-Quint, un lecteur passionné de la Recherche qui a connu Proust* et remercie une longue liste de personnalités, parents, proches ou amis de Proust, pour leur aide dans son travail. Cette étonnante précipitation prouve le rayonnement immédiat qu’a connu l’œuvre de Proust. Léon Pierre-Quint en donne la plus évidente illustration quand il écrit : « Eglantines réelles, qui fleurissent encore et que dernièrement des Américains cueillaient pieusement à Combray (sic) où ils s’étaient rendus en fervent pèlerinage ». S’il évoque Willie Heath et Edgard Aubert, ce n’est pas pour soupçonner dans ces amitiés les ferments troubles que l’imprégnation psychanalytique de mon époque m’y fait chercher mais pour en mettre la tragique brièveté en rapport avec le sentiment qu’avait Proust que ses jours étaient comptés et qu’il devait se hâter de produire l’œuvre qu’il portait en lui. Et si Léon Pierre-Quint n’a pas le froncement de sourcils que des biographes postérieurs de Proust ne pourront s’empêcher de partager avec ses amis de Condorcet et du Banquet à l’égard des succès mondains du jeune snob, coqueluche du tout Paris, il compatit néanmoins à ses scrupules : « Un remord affreux le glaçait parfois : il avait abandonné toute carrière pour écrire et il  ne faisait rien ! Une œuvre attendait en lui, tellement vaste et imposante qu’il remettait, effrayé, l’instant de la commencer ». Mais Léon Pierre-Quint nous rassure aussitôt : « Sa matière même, il l’étudiait cependant, alors qu’il se croyait entièrement dissipé et il ne laissait pas ses impressions se perdre ». Il semble bien que ce biographe de la première heure ait ignoré l’existence du manuscrit abandonné de Jean Santeuil.

En 1925, il n’a pas paru possible à Léon Pierre-Quint d’évoquer, ne fût-ce qu’à titre d’hypothèse, dans ce premier ouvrage entièrement consacré à Proust, la question de son homosexualité. S’il parle de ce sujet, toujours avec la terminologie d’époque (sodomistes, gomorrhéennes, invertis) c’est pour louer le courage de l’auteur d’avoir le premier abordé ce phénomène pathologique, criminel et donc social, en lui donnant toute l’importance que l’on ne lui avait pas reconnue explicitement jusqu’alors. Zola lui-même aurait renoncé à l’inclure dans sa fresque sociale, de peur d’être condamné tandis que Proust s’y serait risqué par devoir d’être complet dans sa peinture des mœurs de ses contemporains, malgré sa crainte, heureusement infondée, de voir ses amis et surtout ses éventuels lecteurs se détourner de lui. La façon dont Pierre-Quint stigmatise ce « fléau » ressemble trop à ce que l’on entend aujourd’hui dans certains cercles intégristes, occidentaux ou plus exotiques, au sujet de l’homosexualité, pour que l’on puisse taxer un auteur du début du siècle dernier d’obscurantisme. En 1925, l’homosexualité est une maladie psychique et un crime et le restera encore pendant plus d’un demi-siècle en France**. Est-ce dire qu’il ignorait tout de la sexualité de Proust et a fortiori de ce que l’on pouvait en laisser supposer désormais un peu plus librement après sa mort ? Si tel était le cas, il faudrait en conclure qu’il était vraiment très mal placé pour entreprendre cette biographie. S’il a eu l’aval et l’aide de Robert Proust, des confidences de Reynaldo Hahn, de Lucien Daudet ou de Cocteau et s’il a eu accès à de nombreuses lettres encore inédites, il ne peut pas avoir ignoré que les amitiés passionnées de Proust, l’intimité avec ses secrétaires dévoués, et ne serait-ce que l’affaire du duel avec Lorrain pour défendre la réputation de Lucien Daudet, duel qu’il évoque sans en préciser le motif, nourrissaient à tout le moins une rumeur dont il fut sans doute convenu que sa biographie sommaire l’ignorerait délibérément. Enfin, on sait aujourd’hui, mais ses interlocuteurs le savaient peut-être également, bien que son livre n’en laisse rien paraître, que Léon Pierre-Quint était lui-même atteint de cette « maladie inguérissable ». En tout cas, s’il développe, dans un long chapitre, une analyse très fine de la question de l’inversion dans l’œuvre de Proust (pour ce qu’il en connaît alors), il n’y consacre pas une ligne dans la biographie de son auteur, ce qui, de nos jours, ne peut que la disqualifier gravement. Néanmoins, ce premier ouvrage reste d’une très bonne tenue dans ses considérations sur la conception de l’amour chez Proust et sur l’importance de l’art dans sa vie et dans son œuvre. Il donne de Proust dans sa vie domestique une image attachante qui laisserait entendre que Léon Pierre-Quint l’a bien connu ou du moins que ses interlocuteurs lui en ont fait un portrait très amical. Il est peut-être moins convaincant dans son analyse du style de Proust qu’il réduit trop à des recettes syntaxiques et surtout semble un peu dogmatique dans sa tentative de théoriser une démarche philosophique très bergsonienne de Proust.

Les amis de Marcel Proust

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 19 septembre 2015. dans La une, Ecrits, Littérature

Les amis de Marcel Proust

Avec ce premier épisode cette semaine, notre ami et rédacteur Bernard Pechon Pignero, propose une série de 10 textes – 10 semaines, donc, autour d'un sujet : les amis de Marcel Proust.

 Ni histoire de la littérature, quoique..., ni écrit largement romancé, mais... Il écrit – en écrivain, qu'il est ; appuyant son travail sur des recherches sérieuses et fort documentées,  sur Proust – son grand amour littéraire - son époque, son entourage, on ajoutera, son atmosphère. Ce n'est pas ce qu'on nommerait dans le champ de l' Histoire, une recherche première, directement issue de sources d'origine. C'est plutôt, ce que j’appellerai  une synthèse d'aval. Qui croise –  et avec quelle utilité, pour nous, les biographies plus anciennes ou toutes récentes traitant de l'homme-Proust, et de l'écrivain-Proust. Mais, BPP – n'est-il pas homme d'imaginaire ! s'autorise également – très précieux, pour nous, lecteurs - des ressentis, des suppositions, nous emmenant pour notre plus grand profit dans des chemins fructueux. Et, ce, toujours avec l’honnêteté intellectuelle qui le caractérise.

C'est donc, avec le plus grand bonheur, que Reflets ouvre pour vous «  la Recherche, en son temps, en son pays, en son auteur ». Un voyage dans un temps littéraire que nous retrouvons, grâce à Bernard PP. Merci à lui, et bon vent dans nos pages !

Pour la rédaction, Martine LP

 

 

Des amis inconnus (1)

Bernard Péchon-Pignero

 

Une photographie de Nadar, datant de 1892 ou 1893, conserve l’image d’un jeune anglais de bonne famille âgé d’une vingtaine d’années. Ce joli garçon en jaquette, le haute-forme posé à portée de la main droite, laquelle tient une canne à pommeau d’argent ou peut-être d’ivoire et des gants, l’autre main négligemment glissée dans la poche du pantalon à fines rayures, un œillet blanc à la boutonnière, esquissant un pâle sourire sous ses moustaches en guidon de vélo, cheveux légèrement ondulés séparés par une raie sur le côté gauche, nous fixe pour l’éternité d’un regard dont l’énigmatique vacuité semble démentir le sourire avenant. Est-il résigné au sort qui l’attend : laisser de son très bref passage sur terre un nom qui serait à jamais oublié si l’amitié de Marcel Proust ne devait le rendre immortel ? Combien de ces personnages dont certains furent peut-être célèbres en leur temps ont échappé ainsi à l’effacement définitif auquel le temps justement aurait dû les condamner, ce temps auquel le plus grand romancier du vingtième siècle avait acquis le pouvoir de les soustraire !

Reflets du temps a lu : Barbara « Il était un piano noir… mémoires interrompus »

Ecrit par Gilberte Benayoun le 19 septembre 2015. dans La une, Littérature

Reflets du temps a lu : Barbara « Il était un piano noir… mémoires interrompus »

Barbara c’était L’aigle noir, L’homme en habit rouge, Dis quand reviendras-tu, Nantes, Regarde, Sables mouvants, Marienbad, Mes hommes, Une petite cantate… et bien d’autres encore… Et puis… Ma plus belle histoire d’amour… (c’est vous)

Barbara chantait

Barbara écrivait (les textes de ses chansons)

Barbara a écrit un livre,

un seul,

interrompu…

Pour nos Reflets de lecture, pour ce livre beau et bouleversant, paru chez Fayard en 1998, et pour changer de registre… voici, en extraits de cette « petite » œuvre inattendue et inachevée… son Introduction et une ébauche de son Récit inachevé :

 

Extraits :

Introduction

Plus jamais je ne rentrerai en scène.

Je ne chanterai jamais plus.

Plus jamais ces heures passées dans la loge à souligner l’œil et à dessiner les lèvres avec toute cette scintillance de poudre et de lumière, en s’obligeant avec le pinceau à la lenteur, la lenteur de se faire belle pour vous.

Plus jamais revêtir le strass, le pailleté du velours noir.

Plus jamais cette attente dans les coulisses, le cœur à se rompre.

Plis jamais le rideau qui s’ouvre, plus jamais le pied posé dans la lumière sur la note de cymbale éclatée.

Plus jamais descendre vers vous, venir à vous pour enfin nous retrouver.

Un soir de 1993, au Châtelet, mon cœur, trop lourd de tant d’émotion, a brusquement battu trop vite et trop fort, et, durant l’interminable espace de quelques secondes où personne, j’en suis sûre, ne s’est aperçu de rien, mon corps a refusé d’obéir à un cerveau qui, d’ailleurs, ne commandait plus rien.

KI-C-KI

Ecrit par Gilberte Benayoun le 12 septembre 2015. dans La une, Littérature

KI-C-KI

Il est l’un de nos plus grands auteurs, européens (20ème siècle), dramaturge, poète, romancier, dont l’œuvre prodigieuse fut, évidemment, honorée et récompensée du prestigieux Prix Nobel de littérature.

Cet auteur à la renommée universelle, facilement reconnaissable aux quelques morceaux d’une de ses œuvres, célèbre, que j’ai eu plaisir à retranscrire ici, est mon choix d’auteur pour cette semaine. Pour nos reflets du temps. Pour nos reflets de lectures…

 

Extraits :

Depuis que ma femme en avait fait la découverte, je me figurais que tout le monde s’apercevait de mes imperfections et ne remarquait plus que cela.

– Tu regardes mon nez ? demandai-je brusquement, ce même jour, à un ami qui m’avait abordé pour me parler de je ne sais quelle affaire qui peut-être lui tenait à cœur.

– Non, pourquoi ? répondit-il.

Et moi, avec un sourire nerveux :

– Il penche à droite, tu ne trouves pas ?

Je le forçai à se livrer à une inspection minutieuse et attentive, comme si ce défaut de mon nez constituait un désordre irréparable dans l’ordonnance de l’univers.

(…)

Savez-vous sur quoi tout repose, au contraire ? Sur la présomption que Dieu vous conservera toujours en vie ; l’idée que la réalité, telle qu’elle existe pour vous, existe, fatalement identique pour tous.

Vous êtes installés dans cette réalité : vous la voyez, vous la touchez à l’extérieur, vous vous y mouvez avec sécurité ; et à l’intérieur aussi, si l’envie vous en prend, vous fumez un cigare (la pipe ? va pour la pipe !) et vous contemplez béatement les volutes de fumée qui peu à peu s’évanouissent dans l’air.

Sans soupçonner le moins du monde que la réalité qui vous environne n’a pas, pour les autres, plus de consistance que cette fumée…

(…)

Reflets des Arts Théâtre – « De la scène à la lutte »

Ecrit par Johann Lefebvre le 05 septembre 2015. dans La une, Littérature

Reflets des Arts Théâtre – « De la scène à la lutte »

Ce qui suit est un montage effectué à partir d’un texte composé par mes soins, entrecoupé de passages en italique qui sont des citations brutes de textes d’auteurs plus ou moins connus. Ces citations sont à prendre comme des interruptions, des collisions et des collusions, des réponses et des réfutations, des confirmations, faisant vibrer mon texte initial. En lecture publique, les citations en italiquesont dites par un(e) deuxième intervenant(e), tel un dialogue vivant pouvant constituer à lui seul une performance théâtrale. L’identification des auteurs cités vous sera donnée dans quelques jours. En attendant, vous pouvez bien sûr mettre en commentaire ceux/celles que vous avez reconnus…

********

Le théâtre, comme art vivant, postule la présence immédiate d’un public et l’installation physique d’une ou de plusieurs situations. L’émotion y circule en temps réel par la mise en scène d’expressions verbales et corporelles ; c’est le vent phénoménal. Certaines illusions ne sont pas éligibles au théâtre.

Le spectateur a besoin d’une illusion dramatique. Il la perd dès qu’il entend un personnage prononcer des mots qu’il a l’habitude de voir sur des affiches ou dans les journaux.

Le théâtre par toutes ses opérations vivantes contribue à combattre le règne de la séparation ; mais il concerne essentiellement le spectateur d’une classe à distance du prolétariat. Comment y inviter réellement tout le monde ? La pièce de théâtre par toutes ses opérations verbales est une pièce de vie, à tel point qu’on pourrait même y réaliser la philosophie.

La pièce est bien le devenir, la production d’une nouvelle conscience dans le spectateur – inachevée, comme toute conscience, mais mue par cet inachèvement même, cette distance conquise, cette œuvre inépuisable de la critique en acte ; la pièce est bien la production d’un nouveau spectateur, cet acteur qui commence quand finit le spectacle, qui ne commence que pour l’achever, mais dans la vie.

C’est dire l’effet d’une tragédie, quand sur scène elle se joue et qu’ensuite, après le spectacle, vous franchissez la porte qui vous expulse dans la rue pour retrouver la guerre.

La seule tragédie ne peut se comprendre que dans un moment positif de l’histoire, tandis que maintenant nous sommes dans un moment négatif.

Comme tous les arts, le théâtre doit lutter pour faire évoluer les conditions de son existence dans une société tragique, il doit pour cela répandre le désordre dans le décor politique trop bien ordonné, c’est de cette façon qu’il a éprouvé l’Histoire et qu’il est entré dans tous les champs possibles d’une action directe et collective sur le réel.

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