Littérature

Entretien avec Robert Colonna d’Istria (Troisième partie)

Ecrit par Luce Caggini le 15 novembre 2014. dans La une, Littérature

Entretien avec Robert Colonna d’Istria (Troisième partie)

Luce Caggini : « Djélertha »… ça ressemble à quoi ?

Robert Colonna d’Istria : Mystère. Je n’en ai pas la moindre idée. Pourquoi voulez-vous que je le sache ? Si je l’avais su je l’aurais dit…

LC : Je ne sais pas si vous l’auriez dit mais on veut savoir après… on cherche.

RC : Bien sûr tout le monde veut savoir. Mais chacun voit midi à sa porte…

LC : C’est votre secret ?

RC : C’est une façon d’inviter chacun à mettre en branle son propre imaginaire, ses rêves, ses aspirations les plus intimes… Je suis assez autoritaire dans la façon de dire, j’impose les choses de façon si tyrannique – je frise volontiers maniaquerie, esprit de système, provocation… – qu’elles finissent – du moins me semble-t-il – par être un peu rigolotes… Tout cela pour dire que j’impose à chacun d’écrire son histoire singulière, sa propre conception du luxe… C’est la leçon supérieure de ce petit texte…

LC : Ah ce n’est pas un petit texte, vous savez c’est comme un antiseptique contre la vulgarité… pas un petit texte…

RC : Je ne le renie en rien, je l’ai écrit il y a vingt-cinq ans, et demeure prêt à le défendre… Mais il ne faut pas non plus le prendre pour ce qu’il n’est pas. C’est un petit livre d’humeur. Comme tous mes livres – sans doute méritent-ils tous d’être considérés, parce qu’ils comportent tous des petits éléments pas inintéressants… – L’Art du luxe ne manque pas de mérites… Pour moi, je suis amusé de voir certaines choses écrites il y a fort longtemps revenir à la surface, parce que vous venez de lire ce livre.

LC : Est-ce que vous vous sentez un peu prisonnier de votre livre… de votre attitude ? N’avez-vous pas parfois envie de casser les codes ?

RC : Je ne veux pas non plus devenir un théoricien de ce que j’ai écrit rapidement… Je comprends très bien que ce soit critiquable, insupportable, odieux même d’un certaine façon.

La Société comme verdict, Didier Eribon

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 08 novembre 2014. dans La une, Société, Littérature

Champs essais Flammarion, octobre 2014, 254 pages

La Société comme verdict, Didier Eribon

Il n’est guère sérieux de parler d’un livre avant de l’avoir terminé. Je le sais. Aussi je ne prétends pas faire ici une recension du dernier ouvrage de Didier Eribon, La Société comme verdict. J’y reviendrai peut-être mais pour le moment je m’arrête à la page 70 pour vous livrer une réflexion qui m’est venue en lisant le début de ce bouquin qui s’annonce passionnant, sachant qu’il n’est nullement garanti, si je ne la note aussitôt, que cette pensée ne disparaisse de ma mémoire de plus en plus défaillante lorsque je voudrai la retrouver.

Didier Eribon raconte que, lors d’un débat public, après la sortie de son mémorable Retour à Reims, un étudiant lui avait fait remarquer qu’il était paradoxal que, lui qui avait été si proche de Bourdieu et était resté si proche de son œuvre ait « intériorisé aussi intensément les hiérarchies sociales, les valeurs qu’elles imposent et les souffrances qu’elles infligent ».

Eribon, décontenancé sur le moment, revient longuement sur ce paradoxe et l’explique dans un chapitre intitulé « le moi et ses ombres » par la « tension entre les deux formes de vouloir qui coexistent en chacun de nous – l’affirmation politique ou intellectuelle et l’inertie des passions inculquées ». Ainsi, prend-il l’exemple de Simone de Beauvoir qui a « passé des années à écrire un livre destiné à déstabiliser l’un des principes les plus archaïques et les plus inébranlables de l’ordre social » et pouvait dans le même temps écrire les lettres d’amour d’une femme servilement soumise à l’homme qu’elle aimait. Didier Eribon fustige la sottise d’une journaliste qui, lorsque ses Lettres à Nelson Algrenfurent publiées, prétendit voir dans ce paradoxe la revanche de la nature profonde sur le discours construit. S’il s’agissait bien du même temps, ce n’était ni le même lieu, ni le même registre. Ce que l’on écrit de contestable dans la correspondance ne pourrait être retenu contre l’engagement intellectuel sinon pour en souligner la nécessité subversive, de même que ce que l’on dit dans les conversations privées, souvent d’ailleurs à titre de plaisanterie plus ou moins douteuse, ne saurait infirmer la sincérité d’une détermination morale ou d’un engagement politique.

L’intelligence peut s’appliquer à des constructions théoriques d’une implacable rigueur et d’une pertinence lumineuse, la volonté politique peut s’exprimer dans le combat acharné de toute une vie sans que l’auteur, le théoricien, l’intellectuel, le penseur ou l’acteur politique se soit débarrassé dans sa vie quotidienne des défauts et des tares qu’il combat justement dans son œuvre. Didier Eribon note avec un perfide humour : « il est sans doute infiniment plus facile de correspondre à sa propre pensée politique lorsqu’on est conservateur et qu’on adhère à l’ordre des choses – il suffit d’être bête et content de l’être… » Puis l’auteur cite Sartre qui préconise de « … se soulever contre ce qu’on peut avoir d’inculqué en soi ».

Entretien avec Robert Colonna d’Istria (deuxième partie)

Ecrit par Luce Caggini le 08 novembre 2014. dans La une, Littérature

Entretien avec Robert Colonna d’Istria (deuxième partie)

Luce Caggini : Vous rendez bien compte tout de même que la vie c’est autre chose, c’est tout ce qui bouge, qui est vulgaire, c’est la masse, ce qui nous entoure, que l’on ne choisit pas systématiquement, ce bouillonnement de choses vulgaires, laides, souvent irritantes, grotesques, blessantes pour « l’homme de luxe »… tout ce qui fait qu’à un moment on est avec les autres, on vit l’instant avec eux, ils prennent votre main, on avance ensemble… Or cet « homme de luxe », dans cet amalgame, est un solitaire, il devient un alien dans votre livre…

 

Robert Colonna d’Istria : Vous avez raison, parfaitement raison sur le fond. La vie, c’est les autres, qui contrairement à ce qu’en a dit Sartre ne sont pas du tout l’enfer… Les autres, c’est nous, c’est chacun de nous… c’est évident que la vie ne vaut que par les contacts avec les autres… évidemment… là, je me situe sur un plan précis, je ne prétends pas embrasser toute la vie, je décris un comportement esthétique ; c’est l’avantage de ce genre de travail, de mon métier… vous parliez de peinture… je suis un peu comme le peintre qui choisit, qui pose son chevalet dans une certaine direction… il choisit à la fois un cadre et un plan… Moi j’ai choisi le plan esthétique… je ne prétends pas rendre compte de la vie telle qu’elle est entièrement, totalement… je rends compte de certains aspects de la vie intérieure, je ne prétends pas être exhaustif… je n’ai pas écrit un roman de quinze cents pages... je propose un petit essai esthétique…

Votre question, cependant, évoque solitude et aridité de cet « homme de luxe »… ce livre est effectivement placé – parmi d’autres invocations – sous le signe du désert, de la pureté… il y a en permanence une quête de pureté… une dimension un peu monacale… Il est évident que c’est une dimension absolument insupportable… parce que d’une certaine façon desséchante, trop exigeante, asphyxiante… mais elle est aussi enrichissante parce qu’elle invite à se trouver… à devenir ce qu’on est… Mais encore une fois, ce n’est qu’un aspect de l’existence que décrit cet ouvrage, qui ne prétend pas du tout embrasser toute la vie.

 

LC : Aspect nietzschéen… (J’avais lâché le mot, mais je me suis bien gardée de dire à l’homme assis en face de moi que je suis dans le même temps en train d’impliquer mon ami F. Nietzsche dans notre conversation. Un luxe auquel j’ai déjà soumis les lecteurs de Reflets du Temps. Et voilà ce qui se passa par-dessus nos verres de ce vin blanc délicieux qui accompagnait nos carpaccios de rougets : – Fréderic Nietzsche : Ma chère lune, manager rêve et réalité, c’est dans cet état d’esprit que le géomètre de l’amour est un maître de l’art du luxe. Mais c’est un autre luxe de rêve, car rien ne peut imiter le monde des sensations comme la réalité des sensations, donc mets dans son verre un point d’interrogation et videz la coupe de la vérité des peuples en transit de civilisation…).

KI-C-KI

Ecrit par Gilberte Benayoun le 08 novembre 2014. dans La une, KI-C-KI, Littérature

KI-C-KI

Cette semaine, et dans les reflets changeants du temps et de l’automne, remontant vaillamment le temps jusqu’au 19ème siècle, on pourrait lire ou re-lire ce chef-d’œuvre de la littérature française, et se laisser envoûter par la fresque et la force littéraire de ce grand roman qui a considérablement marqué l’œuvre abondante de son auteur.

 

Extraits :

Des champs moissonnés se prolongeaient à n’en plus finir. Deux lignes d’arbres bordaient la route, les tas de cailloux se succédaient : et peu à peu, Villeneuve-Saint-Georges, Ablon, Châtillon, Corbeil et les autres pays, tout son voyage lui revint à la mémoire d’une façon si nette qu’il distinguait maintenant des détails nouveaux, des particularités plus intimes ; sous le dernier volant de sa robe, son pied passait dans une mince bottine en soie, de couleur marron ; la tente de coutil formait un large dais sur sa tête, et les petits glandes rouges de la bordure tremblaient à la brise, perpétuellement.

Elle ressemblait aux femmes des livres romantiques. Il n’aurait voulu rien ajouter, rien retrancher à sa personne. L’univers venait tout à coup de s’élargir. Elle était le point lumineux où l’ensemble des choses convergeait ; – et, bercé par le mouvement de la voiture, les paupières à demi closes, le regard dans les nuages, il s’abandonnait à une joie rêveuse et infinie.

(…)

Au coin de la rue Montmartre, il se retourna ; il regarda les fenêtres du premier étage ; et il rit intérieurement de pitié sur lui-même, en se rappelant avec quel amour il les avait si souvent contemplées ! Où donc vivait-elle ? Comment la rencontrer maintenant ? La solitude se rouvrait autour de son désir plus immense que jamais !

(…)

Quand il allait au Jardin des Plantes, la vue d’un palmier l’entraînait vers des pays lointains. Ils voyageaient ensemble, au dos des dromadaires, sous le tendelet des éléphants, dans la cabine d’un yacht parmi les archipels bleus, ou côte à côte sur deux mules à clochettes, qui trébuchent dans les herbes contre des colonnes brisées. Quelquefois, il s’arrêtait au Louvre devant de vieux tableaux ; et son amour l’embrassant jusque dans les siècles disparus, il la substituait aux personnages des peintures. Coiffée d’un hennin, elle priait à deux genoux derrière un vitrage de plomb. Seigneuresse des Castilles ou des Flandres, elle se tenait assise, avec une fraise empesée et un corps de baleines à gros bouillons. Puis elle descendait quelque grand escalier de porphyre, au milieu des sénateurs, sous un dais de plumes d’autruche, dans une robe de brocart. D’autres fois, il la rêvait en pantalon de soie jaune, sur les coussins d’un harem ; – et tout ce qui était beau, le scintillement des étoiles, certains airs de musique, l’allure d’une phrase, un contour, l’amenaient à sa pensée d’une façon brusque et insensible

A propos de « Retour sur la question juive » d’Elisabeth Roudinesco

Ecrit par Léon-Marc Levy le 01 novembre 2014. dans La une, Politique, Littérature

avec l'autorisation de La Cause Littéraire

A propos de « Retour sur la question juive » d’Elisabeth Roudinesco

Cette chronique est une réflexion libre qui fait suite à la lecture du livre d’Elisabeth Roudinesco « Retour sur la question juive » (Albin Michel). Ce n’en est pas un compte-rendu.

Il fallait vraiment du courage pour opérer ce « retour ». Revenir sur « la question », aujourd’hui, après 2000 ans d’une histoire terrible, éclatée (dispersée), difficilement saisissable, et qui plus est, objet incessant des interrogations et des approches analytiques des plus grands penseurs (Karl Marx, Hannah Arendt, Jean-Paul Sartre, Emmanuel Lévinas, etc…) constitue un défi des plus osés. Elisabeth Roudinesco l’affronte, avec la sérénité et le courage intellectuel qui s’imposent à l’entreprise.

A commencer par pourquoi ça fait « question », les Juifs ? Et à qui ? Les passions suscitées par des gens qui n’ont jamais constitué plus de 1% des peuples et nations qui les accueillent sont en elles-mêmes la plus incroyable des questions. Des assauts des légions romaines aux persécutions médiévales, des flots haineux de l’antisémitisme du XIXème siècle à la Shoah, et jusqu’à la basse continue honteuse de l’affect d’aujourd’hui, c’est, constamment, une poignée de gens au sein des nations du monde, qui figent, comme une éternité, la question de la haine inexpiable des autres. C’est dire à quel point elle travaille le tissu même de nos sociétés, jusque dans leurs syntaxes les plus enfouies. C’est dire aussi combien elle est la matière même de quelque chose d’éternel en l’homme, qui tient de la haine de l’Autre mais aussi et surtout de la haine de soi, en œuvre perpétuelle dans l’inconscient.

Parce que la « question juive » ne se pose pas à une ou à des nations. Elle se pose à l’homme en tant que tel. La Shoah n’a pas seulement anéanti six millions de Juifs, elle a anéanti l’homme et la possibilité de le penser comme être de raison et de morale. La question se pose aussi aux Juifs eux-mêmes. Enfin, pour être exact, à ceux qui se dénomment tels et dont on doit se demander ce qui les constitue. Et qui ne se privent pas, c’est le moins que l’on puisse dire, de se le demander infiniment.

C’est le premier « nœud » auquel s’attaque la réflexion du livre. Qu’est-ce qu’être Juif ? Bonjour le casse-tête ! Les religieux ont de la chance : d’abord parce qu’ils ont le support de vie que constitue la Foi. Ensuite parce qu’ils ont la réponse immédiate à la question : être Juif c’est appartenir à une religion, le judaïsme, et la pratiquer. Un Texte (la Bible), puis des textes (le Talmud), une tradition orale (le Midrach), des règles de vie, des rituels, des prières. Une religion quoi, qui pourrait être sans histoire si elle n’avait la particularité, et le malheur, d’être mère des deux grandes autres dans nos contrées. Et ce n’est pas un cadeau d’être premier. Jamais. Les suivants, en général, n’ont d’autre projet que de gommer le premier, l’effacer. C’est moi, le seul premier possible.

Modiano ; Notre Nobel de littérature

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 01 novembre 2014. dans La une, Littérature

Modiano ; Notre Nobel de littérature

Patrick Modiano et moi avons sensiblement le même âge. Ce n’est pas ce qui suffit à me le rendre sympathique, bien sûr, mais à me sentir plus proche de lui que d’autres écrivains français plus jeunes ou plus vieux. Il me semble que nous avons aussi le même genre de préoccupations littéraires. Il assemble ses mots, il construit ses phrases comme moi. Enfin, je veux dire, comme je le ferais si j’étais tout à fait lui. Ça ne se voit pas forcément mais ce sont des choses qui se sentent entre confrères.

Tenez, c’est comme pour deux musiciens. Pourquoi certains peuvent faire de la musique de chambre ensemble et pas d’autres ? Parce qu’ils sentent qu’ils sont sur le même registre musical, dans la même approche du mystère de la musique. Même s’il y en a un qui joue du violon et l’autre du piano. Dans notre cas, Modiano serait au piano, ou non, plutôt au violoncelle… et moi au pipeau. Mais ce n’est pas une question d’échelle. Des affinités techniques plutôt, des connivences syntaxiques si vous préférez. Pour tout dire, si j’avais écrit autant que lui, si je m’étais astreint à n’être qu’un écrivain depuis l’âge de vingt ans au lieu de me disperser et de ne publier mon premier livre qu’à plus de cinquante ans, le jury Nobel aurait sans doute hésité entre lui et moi. Bon, peut-être pas ; je pense que les Suédois lui auraient quand même donné le prix, à lui plutôt qu’à moi.

Et d’abord, Modiano a un grand avantage sur moi : il parle très difficilement. Moi, il paraît que j’ai parlé très tard mais je me suis rattrapé depuis. Si j’avais été invité chez Pivot, j’aurais rempli mon temps de parole à bloc et mon éditeur aurait pu lancer une réédition dès le lendemain. Modiano, on se demande toujours s’il va terminer une phrase. Il fait une consommation de points de suspension, c’est fou ! Mais en fait, c’est très astucieux parce qu’on est obligé d’acheter le livre dont il est censé parler si on veut savoir justement de quoi il parle. Ce n’est pas comme ces romanciers qui vous racontent leur bouquin en s’abstenant juste de vous dire si l’héroïne finit par épouser l’homme qu’elle aime. Il suffit d’aller lire la dernière page sur la table du libraire. D’ailleurs Modiano ne parle pas de ses livres, il parle autour, en-dessous de ses livres, ou à côté, ou alors il est déjà dans le prochain. Parce qu’il ne faut pas s’y tromper, les gens qui cherchent leurs mots, surtout un écrivain qui écrit depuis plus de quarante ans, ce n’est pas parce que leur cerveau est à la traîne, au contraire : leur pensée est déjà loin, elle a pris de l’avance sur leur parole. Leur pensée marche à grands pas et pas seulement en ligne droite. Elle explore tout l’espace tandis que leur parole se fait tirer comme un enfant qui n’a que des petites jambes. Mais Modiano n’est pas un parleur, c’est un écriveur. Il nous laisse les mots sur le papier et la pensée en option si on sait lire.

Reflets des arts : Les Demeurées

Ecrit par Valérie Debieux le 01 novembre 2014. dans La une, Littérature

Jeanne Benameur : Théâtre Le Poche à Genève du 16 octobre au 2 novembre 2014

Reflets des arts : Les Demeurées

« L’innocence est belle, terrible et sauvage. L’instinct prend des couleurs poétiques et mystiques. C’est l’amour des gestes quotidiens, du simple et de l’écorchure, du labeur et du silence obtus »

Didier Carrier (metteur en scène)

 

Dans la campagne, une maison isolée. Ses habitantes, une femme, l’idiote du village, appelée « La Varienne », et sa fille, Luce. Elles vivent là, toutes les deux, confinées dans leur monde, en retrait des autres, dans le silence, à l’unisson d’un amour symbiotique :

« Elles dorment dans le même grand lit. Les planches et le matelas de crin. Et puis un maigre bouquet sec entouré d’un ruban dédoré, pendu à un clou, la tête en bas.

La petite avance la main dans l’obscurité. Elle dort contre le mur. La mère vient plus tard.

C’est quand la mère dort, seulement, que la petite avance les doigts de la main droite et sent les tiges, le ruban, les fleurs qu’il faut à peine effleurer. Les pétales en poussière ne disent pas leurs noms en s’étouffant entre pouce et index. La petite écoute et glisse dans la nuit, les doigts encore poudrés du murmure desséché ».

Coup de tonnerre dans leur quotidien, Luce est en âge d’entrer à l’école et « La Varienne » n’aura d’autre choix que celui de se séparer de son enfant. Leur vie en est bouleversée et Luce se rend ainsi à son école qui n’a qu’une classe unique.

Mademoiselle Solange, l’institutrice, va s’employer à créer un pont entre Luce et l’apprentissage du savoir :

« Dès que les paroles claires de Mademoiselle Solange menacent de pénétrer à l’intérieur d’elle, là où toute chose pourrait se comprendre, elle fuit. D’une enjambée muette, elle se niche où le plâtre du mur se délite, au coin de la grande carte de géographie, près du bureau. Entre les grains usés, presque une poussière, elle a sa place. Elle fait mur. Aucun savoir n’entrera. L’école ne l’aura pas. Elle demeure. Abrutie comme sa mère. Aimante et désolée ».

Cette pièce de théâtre ne se raconte pas, elle se vit. Le spectateur est happé par le jeu des actrices, il voit, il écoute, interloqué dès les premières secondes. L’originalité du décor ne manque pas d’interpeller non plus. Le fond sonore, omniprésent et subtil, contribue à accentuer le caractère singulier des personnages. Dans cette pièce, tout est construit autour de l’histoire, rien n’a été laissé au hasard, chaque mot compte et, au fil des minutes, le spectateur devient « La Varienne », devient « Luce », devient « Solange, l’institutrice ». Cette pièce incite à une prise de conscience sur le rôle du langage, de la communication, et de la transmission du savoir, ainsi que de l’importance du rôle joué par les mots.

Entretien avec Robert Colonna d’Istria (première partie)

Ecrit par Luce Caggini le 01 novembre 2014. dans La une, Littérature

Entretien avec Robert Colonna d’Istria (première partie)

Luce Caggini :Bonsoir Robert… Merci d’avoir accepté de vous entretenir avec moi et aussi de répondre de votre livre. Nous sommes au « Cabanon » chez Loic et Nadine, Rue Bonaparte à Ajaccio. Si vous voulez bien, faisons de cet instant de luxe un instant « sans passé sans avenir à Djélertha ».

 

Robert Colonna d’Istria : Ecoutez… avec grand plaisir, on va essayer.

 

LC :Vous avez écrit « L’Art du luxe, Court traité du luxesuivi d’un catalogue raisonné des lieux, des objets, des attitudes et des pensées y contribuant ». Un essai d’une élégante présentation sur fond noir avec une police légèrement dorée.

Dès les trois premières pages, vous donnez le tempo d’une façon assez impérative… faites… ne vous pressez pas… puis s’ensuit un pseudo adoucissement comme celui d’une musique incroyablement légère comme la neige désaccordant les cloches pour citer Hölderlin l’un de vos référents parlant de la musique de Tchaïkovski. J’ai le sentiment que votre livre désaccorde quelque chose alors qu’il est silencieux.

 

RC : C’est vous qui dites cela.

 

LC :Je le dis parce que vous ouvrez les portes de la « La Città ideale », or ce tableau de la Renaissance est muet avec une perspective magnifique, parfaite mais muette.

 

RC : C’est ce que vous avez vu, pourquoi pas ? Le silence aussi existe, c’est aussi important dans une composition musicale… c’est aussi important que les notes jouées, et l’espace qui sépare plusieurs notes participe à l’harmonie de l’ensemble… sans doute le livre vaut-il aussi par ses silences, par ce qui n’est pas dit… le silence auquel il invite, le silence qui effectivement passe un peu pour autoritaire dans les premières lignes que j’impose au lecteur… surtout ne lisez pas mon livre dans un endroit bruyant… dans le métro… au milieu de la foule (pendant que j’écoute parler Robert Colonna, je me demande si l’écrivain ne me joue pas le mouvement lent de l’opus 20 numéro 3 de Haydn…). C’est vrai que cette injonction est un clin d’œil, il a pour objet de dire au lecteur que vous entrez dans un monde un peu à part qui est mon livre, qui est cet univers livresque… comme au théâtre les trois coups qui disent voilà… le spectacle va commencer… Mesdames et Messieurs, taisez-vous… Ce spectacle est fait de jubilation… de silences (Robert Colonna parle légato entre chacune de ses paroles. Y aurait-il distance entre la voix qui pense et la main qui écrit, au final une dichotomie du temps ? J’accepte son explication très volontiers).

Le Point-phare de l’Ecriture-femme

Ecrit par Stéphanie Michineau le 25 octobre 2014. dans La une, Littérature

Le Point-phare de l’Ecriture-femme

Franç0is Le Guennec est c0nférencier à l’Université du Temps Libre en France. Le livre intitulé L’0euf sur le jet d’eau, éd du Paradis (Dép0t légal : mars 2008) s’inscrit dans un cycle p0rtant sur l’Ecriture-femme ; l’Ecriture-femme c0mme P0int-phare au c0eur de ses prér0gatives. Il est auteur mpe/Paris, Internati0nal.

C’est dans ces greniers que je me suis mis à C0lette, en me disant T0ut de même, tu devrais l’av0ir lue depuis l0ngtemps. J’ai t0ut pris, d’ab0rd les Claudine, chr0n0l0giques. Les Vrilles de la vigne, la Mais0n, Mes Apprentissages… J’y suis enc0re, Tr0is, six, neuf, et je n’en veux pas s0rtir.

 

Cadavre

J’entre dans ma chambre. C’est dans ma chambre et quand je n’y suis pas, elle devrait être vide. Mais je devine une présence et cela suffit à me faire dresser le p0il sur la peau. Quelqu’un est c0uché dans le lit, rec0uvert jusqu’aux cheveux par la c0uette. Au prix d’un eff0rt, car j’épr0uve une intense sensati0n de fr0id, je m’avance et avance la main. Je tire la c0uette à m0i.

Dans la mais0n vide, sur m0n pr0pre lit, c’est le c0rps d’une femme qui gît là, enc0re tiède des dernières minutes de s0n existence. Enc0re humide de s0n ultime t0ilette.

P0urqu0i est-il revenu ici ? L’a-t-0n aband0nné ? 0u c0mme dans les légendes de Bretagne est-il venu se plaindre aux vivants ? Et de qu0i ? c0mment le c0mprendre puisqu’il parle d’un m0nde 0ù je n’ai pas accès ? C0mment l’entendre puisqu’il ne parlera plus ? (Frenz)

 

Sciences humaines Littérature : C0nstructi0n de l’image maternelle chez

« Si je p0uvais me faire fant0me après ma vie, je n’y manquerais pas, p0ur t0n plaisir et p0ur le mien. Tu as lu aussi cette stupide hist0ire d’une m0rte qui se venge ? »

Si n0us relev0ns cet extrait de la Mais0n c’est parce qu’il rés0nne à n0s 0reilles c0mme une mise en abyme de la p0sture de C0lette face à l’image maternelle, les par0les de Sid0 révélant t0ute l’ambiguïté des liens qui les attachent l’une à l’autre et que dissimulent des sentiments filiaux qui v0nt culminants de 1922 à 136 (s0it plus de dix ans après la m0rt de sa mère).

Ainsi différentes questi0ns se p0sent à n0us : de quelle manière C0lette c0ntribue-t-elle à faç0nner le pers0nnage de Sid0 ? En qu0i peut-0n parler de c0nstructi0n v0ire de recréati0n de l’image maternelle ? Et surt0ut quels enjeux, intimes et symb0liques, ce travail d’élab0rati0n littéraire s0us-tend-t-il ?…

KI-C-KI

Ecrit par Gilberte Benayoun le 25 octobre 2014. dans La une, KI-C-KI, Littérature

KI-C-KI

Le livre dont il est question cette semaine est le tout premier roman d’un auteur d’une belle et grande œuvre littéraire, abondante et variée ; un de nos grands classiques, inoublié, inoubliable par ses romans, ses contes, ses multiples nouvelles, d’où se dégagent surtout, de sa vision personnelle du monde, réalisme et pessimisme, mais aussi et surtout une maîtrise stylistique d’une très grande beauté.

Donc, encore un de mes auteurs préférés, des plus marquants et des plus impressionnants de la littérature française, riche et abondante, du 19ème siècle.

 

Extraits :

Jeanne et le baron, bras dessus, bras dessous, visitèrent tout, sans omettre un coin ; puis ils se promenèrent lentement dans les longues avenues de peupliers, qui enfermaient ce qu’on appelait le parc. L’herbe avait poussé sous les arbres, étalant son tapis vert. Le bosquet, tout au bout, était charmant, mêlait ses petits chemins tortueux, séparés par des cloisons de feuilles. Un lièvre partit brusquement, qui fit peur à la jeune fille, puis sauta le talus et détala dans les joncs marins vers la falaise.

(…)

Jeanne regardait tout cela qui lui semblait curieux et nouveau comme un décor de théâtre.

Mais, brusquement, en tournant un mur, elle aperçut la mer, d’un bleu opaque et lisse, s’étendant à perte de vue.

Ils s’arrêtèrent, en face de la plage, à regarder. Des voiles, blanches comme des ailes d’oiseaux, passaient au large. A droite comme à gauche, la falaise énorme se dressait. Une sorte de cap arrêtait le regard d’un côté, tandis que de l’autre la ligne des côtes se prolongeait indéfiniment jusqu’à n’être plus qu’un trait insaisissable.

(…)

Une vie charmante et libre commença pour Jeanne. Elle lisait, rêvait, et vagabondait, toute seule, aux environs. Elle errait à pas lents le long des routes, l’esprit parti dans les rêves ; ou bien, elle descendait, en gambadant, les petites vallées tortueuses, dont les deux croupes portaient, comme une chape d’or, une toison de fleurs d’ajoncs. Leur odeur forte et douce, exaspérée par la chaleur, la grisait à la façon d’un vin parfumé ; et, au bruit lointain des vagues roulant sur la plage, une houle berçait son esprit.

(…)

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