Littérature

Per Certo, poème de Erri de Luca

Ecrit par Luce Caggini le 24 octobre 2015. dans La une, Ecrits, Littérature

Per Certo, poème de Erri de Luca

Permission du poète inattendue, périple avec un « Aller simple ».

Quatre lignes dans une mesure à six temps.

« Per Certo

So per certo che in natura tutto e sopraffazione

vita concimata a morte,

pure il fiore,

pero il fiore mi fa dimenticare la certezza »

Per certo… uneinjonction à celui qui face à moi douterait, le ton du commandeur, bref, portant dans un pli à deux mesures la charge d’un militaire dans un camp de bleus en tenue de violettes. Un principe de mutation entre per et certo, comme une mesure de rédemption, une mise en demeure, une montée vers une voie médiane petitement ramifiée à la vie.

Est-ce que mes mots désignent vraiment ce que je sens dans cette langue que je fais mienne comme un mirage sur une route chauffée à la couleur d’une Sienne brûlée par la magie du verbe italien ? Risques de ne pas ressembler à l’image que je vois, pari d’un mélange de règles que​ l’écrivain amoureux de sa langue pourrait mettre au panier.

Mémoire d’un mur de lamentation moiré d’un ciel marbré, l’un de ces marbres vert et noir qui sont au pied des autels de la mère patrie de la belle Italie.

En quatre lignes une résonance de six petits coups de pied dans le ventre de la mère… Sopraffazione, un bouffi, soufflé, ballonnement d’un inconnu prêt à bâfrer, vomir.

Même le ciel mettrait une salve de plomb dans le cul de l’humanité…

Concimata a morte, mélange de matière pourrie dès la naissance jusqu’à médiation avec la nature artistique d’une fleur… Pero il fiore… Les mains en offrande dans l’attente de la douceur prêtes à recevoir l’ondée d’un ciel imagé sous la miséricorde d’un Dieu dégagé de ses instruments de pénitence qui mettrait les empoignades du Roi des amants de la Certitude dans un état de médisance mutée en Reine de l’Indigence humaine.

« Avec certitude

Je sais avec certitude que dans la nature tout est abus

vie engraissée à mort,

même la fleur,

pourtant la fleur me fait oublier la certitude » (traduit de l’italien par Danièle Valin)

Des amis inconnus (6)

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 24 octobre 2015. dans La une, Ecrits, Littérature

Des amis inconnus (6)

Réduire la Recherche à ses considérations parfois complaisantes mais souvent critiques sur l’aristocratie et la grande bourgeoisie mondaine, prétendre que l’auteur a consacré toute sa jeunesse à s’y immiscer par tous les moyens pour étayer ses connaissances sur ce monde prestigieux, ce serait oublier que le jeune Marcel Proust a également appliqué sa méthode d’investigations exhaustives au milieu de la diplomatie par ses études à Sciences Po où les bonnes notes et les appréciations élogieuses dont témoignent les archives de l’école prouvent son assiduité et son intérêt pour les questions complexes dont il prêtera plus tard la compétence éclairée à M. de Norpois. Il est certain que la poursuite de ces études lui aurait permis d’embrasser la carrière si tel avait été son but. Mais Proust que l’on sent pressé par la nécessité d’écrire – ses premières publications datent de ses dix-huit ans – ne s’attarde jamais plus que ce qui lui est indispensable pour accumuler le butin dont il se servira bientôt. Lorsqu’il a fait le tour d’une question qui le passionne, il passe à la suivante avec la même ardeur. De même qu’il s’est fait une opinion sur la politique internationale rue St-Guillaume, il avait étudié minutieusement le monde de l’armée lorsqu’il a fait son service militaire à Orléans. Ses enquêtes sur le Faubourg St-Germain s’étalent sur une période plus longue mais il les mène de front avec ses autres investigations. Proust n’ambitionnait pas plus de devenir général, qu’ambassadeur ou d’épouser une duchesse. Ayant obtenu sa licence en droit, il ne choisira pas davantage la magistrature. Il n’est pas de ces jeunes gens indécis qui font des études pour répondre aux seules injonctions de leurs parents. Sa curiosité est sans limite et quand un sujet demande plusieurs années d’efforts, il est capable de les fournir en dépit de sa santé si fragile. Ce dilettante supposé est un perfectionniste. Mais il refuse tout ce qui s’assimilerait à une spécialisation ; s’il obtient une licence en philosophie après celle de droit, il se dit lui-même piètre philosophe. Pour la médecine, entre son père et son frère et leurs nombreux confrères éminents, il disposait de sources sûres et facilement accessibles. La nécessité qu’il éprouvait d’asseoir l’œuvre qu’il se sentait destiné à produire sur des bases d’une solidité incontestable lui a permis d’acquérir une somme prodigieuse de connaissances dans les domaines les plus divers. Pour réaliser son dessein ou, si on préfère son destin, il doit s’informer de tout y compris des horaires des trains par la lecture de l’indicateur Chaix qui lui était indispensable avant de faire voyager un de ses personnages en chemin de fer, fût-ce finalement sur un parcours imaginaire. C’est avec la même rigueur qu’il se documentait avec une précision maniaque sur les toilettes ou les bijoux portés par les élégantes. Ce matériau  scientifique, philosophique, juridique, artistique, historique et même religieux mais riche également de mille détails anodins, de mille observations apparemment futiles, traité par une intelligence hors du commun a fait de A la recherche du temps perdu, la somme la plus complète et la plus visionnaire que l’on puisse lire sous la plume d’un contemporain sur cette période charnière de l’histoire menant la société occidentale prospère de la fin de la révolution industrielle et scientifique jusqu’à la guerre la plus meurtrière et la plus dévastatrice que l’on avait jamais imaginée.

Des amis inconnus (5)

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 17 octobre 2015. dans La une, Ecrits, Littérature

Des amis inconnus (5)

On s’est souvent étonné du caractère passionnel des amitiés de Proust et de la façon dont il se traduit par des lettres enflammées. Les témoins de cette « belle » époque rapportent qu’on exprimait alors ses sentiments sur un mode totalement hors d’usage aujourd’hui. Si les corps gardaient leurs distances, si on ne se tutoyait que dans la plus stricte intimité, on pleurait sans honte et on mettait son cœur à nu quand de nos jours on affecte l’insensibilité et on expose de plus impudiques nudités. Une lettre de condoléances de deux pages serait une inconvenance alors qu’elle se voulait jadis la preuve d’une amitié attentive sinon toujours sincère. Certes Proust avait un talent particulier pour disséquer ses propres sentiments, admiration, tendresse, espoirs mais aussi colère, rancune, susceptibilité froissée… et pour en exposer abondamment les plus fins linéaments, les plus subtiles nuances à ses correspondants. Mais ce qui nous paraîtrait aujourd’hui mièvrerie, sensiblerie ou flatterie était apprécié comme la preuve d’une sensibilité délicate et d’une sincérité totale. Robert Dreyfus analyse bien la spécificité de l’art épistolaire de Proust. Il fait observer d’abord que sa correspondance fut pendant les vingt dernières années de sa vie durant lesquelles il ne sortait plus que la nuit, son lien le plus constant et le plus sûr avec le monde de ses amis diurnes. Mais il relève aussi que la manière de Proust privilégiait l’excès : ses compliments étaient excessifs comme ses témoignages d’affection mais leur sincérité était hors de doute. « C’était sa manière, on le savait sincère mais exagérateur ». Mais n’est-ce pas aussi ce qui caractérise son œuvre littéraire ? Ces phrases trop longues, ces analyses trop fines ne sont-elles pas la marque personnelle de sa manière ? Or leur sincérité, c’est-à-dire leur nécessité, n’en souffre jamais, bien au contraire. Si Balzac peut souvent être soupçonné de « tirer à la ligne », rien chez Proust ne saurait être superflu puisque c’est dans l’excès, dans l’accumulation métaphorique qu’il atteint la vérité. Son cœur fonctionne de même. Quand Antoine Bibesco appelait son ami « le flagorneur », plutôt qu’un reproche que Proust n’aurait d’ailleurs pas admis sans en être mortifié à jamais, c’était ironiquement un compliment amical pour l’habileté de sa rhétorique et la subtilité de ses compliments. Ce qui n’empêchait pas le prince roumain que Proust considérait comme le plus intelligent des Français de savoir que, comme tout un chacun, et mieux que quiconque, Proust savait manier la brosse à reluire quand il y allait de ses intérêts ou de ceux des siens. À telle enseigne que ses amis n’hésitaient pas à faire appel à lui quand ils avaient une requête délicate à présenter ou une négociation complexe à mener. Maurice Duplay rappelle de nombreux souvenirs de circonstances dans lesquelles Proust s’est entremis pour l’aider, a usé de son influence et de ses relations avec habileté pour lui être agréable. Et pourtant s’il est un ami dont Proust n’attendait rien « d’impur » c’est bien le jeune fils du confrère de son père. Encore que sur le registre de la pureté, l’exemple soit mal choisi puisque Maurice enrichissait la documentation déficiente de son aîné sur les mœurs et usages des « horizontales », des souteneurs, des maquerelles et des bordels que le jeune homme fréquentait assidûment.

KI-C-KI

Ecrit par Gilberte Benayoun le 17 octobre 2015. dans La une, KI-C-KI, Littérature

KI-C-KI

La seule chose qui intéressait l’auteur que j’ai choisi, qui est résolument un de mes chouchous en littérature, c’est « la femme ». Y a-t-il d’autres raisons plus nobles pour l’avoir choisi, lui ?…

En entrée, en plat et en dessert, voici pour nos Reflets d’automne quelques passages extraits d’une des œuvres, toute en beauté, de ce « chouchou » que je ne me lasse pas de lire, relire, pour sentir encore et m’enivrer encore du parfum de sa belle et grande œuvre.

Célèbre, célébré et inoubliable, il fut un de nos grands romanciers français (20ème siècle), immensément connu, apprécié, et grandement admiré pour son œuvre.

 

Extraits :

Lorsqu’elle souriait, c’était une tout autre vie qui apparaissait : elle avait dû être longtemps heureuse.

(…)

[…] Il y avait certes des limites physiques, il fallait séparer nos souffles, s’écarter, s’espacer, se lever, se dédoubler, et c’est toujours autant de perdu. Quand on a deux corps, il vient des moments où l’on est à moitié.

– Est-ce que je suis envahissante ?

– Terriblement, lorsque tu n’es pas là.

Je me levai et quittai le miroir.

(…)

– J’étais jolie quand j’étais jeune. Il m’a beaucoup aimée. […]

(…)

Je ne m’attendais pas à un tel changement de décor : il ne restait plus trace des koulebiaks russes. Une bibliothèque très sobre, où tout paraissait voilé par de bleus abat-jour. On sentait Proust et toute la Pléiade derrière les vitrines. Il y avait des fauteuils anglais, au vide toujours un peu rêveur, où l’on a beaucoup lu, fumé la pipe et écouté des paroles de sagesse. Dans l’espace que les livres cédaient aux murs, deux masques blancs sereins que tenaient des mains très douces. Un bouquet de fleurs sur une table de grand âge et un globe terrestre qui montrait ses océans, comme un vieux cabotin qui présente au public le meilleur côté de son profil.

(…)

Des amis inconnus (4)

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 10 octobre 2015. dans La une, Ecrits, Littérature

Des amis inconnus (4)

Aussi, est-il peu probable que cette classification en trois types d’amitiés soit tout à fait pertinente. Elle vise apparemment à établir que Proust avait d’abord cherché jusqu’où les garçons de son proche entourage pouvaient être semblables à lui au-delà des apparences trompeuses qu’il cultivait lui-même. Puis il aurait idéalisé l’image des jeunes hommes en la personne d’aristocrates de la plus haute lignée, de jeunes dieux inaccessibles dont il gagne néanmoins l’amitié parfois la plus affectueuse, avant de se rabattre pour ses plaisirs secrets, probablement moins déshonorants qu’on ne l’a soupçonné, sur des hommes du peuple dont il pouvait acheter la servile disponibilité. C’est grosso modo la thèse de Painter, mais ce biographe longtemps incontournable écrivait il y a un demi-siècle, et d’ailleurs lui-même suggérait de prudentes réserves, au moins sur la chronologie de cette classification sommaire. Proust dès son plus jeune âge a toujours manifesté envers les « petites gens » une sollicitude dispendieuse sous forme de pourboires royaux. Etaient-ils toujours hors de proportion des services rendus ? Doit-on soupçonner des intentions inavouables sous cette générosité ? Cocteau raconte que Proust payait grassement des ouvriers pour qu’ils ne travaillent pas dans son immeuble pendant son sommeil et qu’il rétribuait aussi généreusement les domestiques de ses voisins de l’étage supérieur pour qu’ils se chaussent de pantoufles à semelle de feutre, ce que démentira Céleste Albaret qui n’avait guère de tendresse pour Cocteau. Quant à affirmer que ses amitiés étaient chastes avec les uns et « impures » avec d’autres c’est s’avancer bien loin. On est certain que quelques-uns de ses amis furent ses amants – on le sait de très peu d’entre eux – mais on ignore lesquels ne le furent pas. Proust a-t-il désiré tous ses amis ? Certainement pas. A-t-il fait des avances à certains qui l’ont éconduit ? C’est probable. La plupart de ces jeunes gens se sont mariés. Saint-Loup aussi après de tumultueuses liaisons féminines comme plusieurs de ses modèles. Cela ne l’a pas empêché de « passer du côté de Sodome ». Fénelon est resté célibataire. Il était probablement inverti* ; on ne sait rien de son amitié avec Proust mais il est probable qu’il ne tenait qu’à Bertrand de Fénelon qu’elle ne fût pas que platonique. Lors de leur voyage en Hollande, avait-il cédé à Marcel qui en était très épris bien que, selon sa technique de confidences croisées, il s’en défendît tout en le lui faisant savoir ? Après la mort de Proust, plusieurs de ses proches ont dit qu’ils l’avaient toujours soupçonné d’être homosexuel. Certains en avaient peut-être la preuve. L’outing posthume n’était pas encore à la mode. On ne met plus en doute aujourd’hui que Proust ait été homosexuel. Il a tout fait pour le cacher même lors de sa liaison avec Reynaldo Hahn. Il était trop conscient de l’opprobre jeté par la société sur ce qui était considéré comme une déshonorante perversion qui risquait de vous conduire devant le juge. Il en a certainement souffert doublement parce qu’il savait que sa mère ne pouvait que le deviner et qu’elle en souffrait elle-même. Adolescent, il s’en serait « confessé » à son père, beaucoup plus enclin à un indulgent fatalisme d’autant qu’il pouvait reporter tous ses espoirs sur son cadet Robert lequel devint comme son père une sommité médicale**. Christian Péchenard qui, dans son Proust et son père (quai Voltaire 1993), manie volontiers le paradoxe avec un humour trop corrosif pour être tout à fait proustien mais qui lui permet d’apporter un éclairage original sur ce que les thuriféraires de Proust ont eu tendance à établir comme vérités d’évangile, écrit : « Les rapports du père et du fils furent silencieux et secrets. Ils furent, pour ces raisons, fondamentaux. Marcel Proust doit à sa mère l’essentiel de ses défauts. C’est à son père qu’il doit ses véritables qualités et ses vertus ».

KI-C-KI

Ecrit par Gilberte Benayoun le 10 octobre 2015. dans La une, Littérature

KI-C-KI

En ce début d’automne encore lumineux ça et là, quoique pluvieux un jour oui, un jour non, un jour soleil, un jour ciel bas, rêvant d’un automne aux reflets ocre et or comme nos Reflets du temps, c’est vers cet écrivain, philosophe, fabuliste, dont l’œuvre riche et prodigieuse l’inscrit parmi l’un des plus grands auteurs européens du 20ème siècle, que mon choix s’est porté pour illustrer et enrichir encore nos Reflets avec ces quelques passages, beaux et savoureux, extraits d’une de ses œuvres, célèbre, connue et fabuleuse.

 

Extraits :

Nous grimpions aux arbres (ces premiers jeux innocents s’éclairent dans mon souvenir comme une initiation, un présage, mais qui pensait alors à cela ?), nous remontions les torrents en sautant d’un rocher à l’autre, nous explorions des cavernes au bord de la mer, nous nous laissions glisser le long des balustrades des escaliers de la villa. Une de ces glissades fut, […], l’origine d’un de ses plus graves heurts avec nos parents : puni injustement, à son avis, il nourrit dès lors contre la famille (ou la société ? ou le monde en général ?) une rancune qui se manifesta par la suite dans sa décision du 15 juin.

A vrai dire, on nous avait déjà interdit de nous laisser glisser sur les rampes de marbre de l’escalier. Non de peur que nous nous cassions jambes ou bras – nos parents ne se soucièrent jamais de cela, si bien qu’effectivement nous ne nous cassâmes jamais rien – mais parce que, croissant en taille et en poids, nous risquions de renverser les statues d’ancêtres que notre père avait fait placer sur de petites colonnes surmontant les balustres, à chacun des paliers. […].

(…)

– Je me fiche de tous vos ancêtres, monsieur mon père !

Sa vocation de rebelle s’annonçait déjà.

(…)

La lune se leva tard et brilla sur les branches. Les mésanges dormaient dans leurs nids, pelotonnées comme lui. Cent murmures, cent bruits éloignés traversaient la nuit, le plein air, le silence du parc ; et le vent passait. De temps en temps parvenait jusqu’à nous un mugissement lointain : la mer. De ma fenêtre, je prêtais l’oreille à cette haleine entrecoupée, j’essayais de me représenter ce qu’elle pouvait être quand on la percevait hors de la ruche familiale ; j’imaginais ce qu’on pouvait éprouver à quelques mètres de là, entièrement livré à ce souffle et tout environné par la nuit, sans autre objet amical à enlacer qu’un tronc d’écorce rude parcouru par de menues, d’interminables galeries où dorment des larves.

Un « bon » gouvernement ? Vous avez dit un « bon » gouvernement ?

Ecrit par Jean-François Vincent le 03 octobre 2015. dans La une, Politique, Littérature

Recension/commentaire du livre de Pierre Rosanvallon, Le bon gouvernement, Seuil, 2015

Un « bon » gouvernement ? Vous avez dit un « bon » gouvernement ?

On ne présente plus Pierre Rosanvallon, sociologue, professeur au Collège de France, auteur de nombreux ouvrages autour du thème de la démocratie.

Le titre de sa dernière parution peut faire sourire par son apparente candeur : y aurait-il un type de gouvernement qui soit « bon » ? En réalité, le livre part d’une constatation dérangeante : « nos régimes peuvent être dits démocratiques, mais nous ne sommes pas gouvernés démocratiquement ».

Soit ! Mais qu’est-ce que la démocratie ? Rosanvallon ne prend pas soin de la définir (défaut majeur pour toute étude qui se veut universitaire), tellement cela lui paraît évident. Il faut attendre la page 197 pour lire – enfin ! – une définition, qui n’est qu’une reprise du Contrat Social : « en démocratie, c’est le peuple, directement ou le plus souvent par l’intermédiaire de ses représentants, qui est l’auteur des lois auxquelles il doit obéir. « Le peuple soumis aux lois doit en être l’auteur ». Dixit Rousseau.

D’où le problème de la représentation. Le brave Jean-Jacques n’admet celle-ci que du bout des lèvres et à contre cœur. C’est à peine s’il consent à distinguer le « corps civique », les citoyens législateurs, du « peuple social », les autres. Idéalement il n’existe de démocratie que directe.

Rosanvallon – rousseauiste réaliste – énonce alors deux catégories de régimes politiques : la démocratie « d’autorisation », celle que nous connaissons, et la démocratie « d’exercice », la vraie, la « bonne », celle vers laquelle il faut tendre.

La première consiste en un blanc seing, homologué par les urnes : les gouvernants, légitimement élus, ont donc carte blanche – ou presque – jusqu’à l’élection suivante. La faille, évidemment, s’aggrave à partir du moment où l’exécutif prend le pas sur le législatif. Tel est le cas dans la quasi totalité des pays et plus particulièrement dans ceux qui ont adopté un système présidentialiste (États-Unis) ou semi présidentialiste (France). Les électeurs se bornent à « autoriser », sans avoir de prise concrète sur ce qui se décide.

Reflets des Arts Présence de Faulkner

Ecrit par Johann Lefebvre le 03 octobre 2015. dans La une, Littérature

Reflets des Arts  Présence de Faulkner

« Parce que c’est sur lui qu’il écrit, le Sudiste, et non sur ce qui l’entoure. Pour recourir à une figure, il prend d’une main l’artiste qui est en lui, de l’autre son milieu, et il fourre l’un dans l’autre comme on fourre un chat griffant et crachant dans un sac de toile. Et il écrit ».

W. Faulkner

Projet d’introduction pour une édition du Bruit et la fureur, 1933

 

William Faulkner a contribué, durant mon adolescence, à ma passion pour les Lettres. Jamais depuis je n’ai cessé de le lire et relire. C’est aussi, avec les autres maîtres découverts à cette époque – Joyce, Flaubert, Baudelaire, Proust ou Borges – celui qui a nourri mon désir d’écrire. Il m’a permis de comprendre toute l’importance du style qui, au-delà de sa consistance formelle, peut sublimer ou déconstruire un récit, pénétrant toute l’épaisseur narrative, avec les moyens du flux de conscience, de la prolepse ou de l’analepse, c’est-à-dire en procédant comme une pensée qui borde le réel et l’irréel, le passé et l’avenir, mais en organisant celle-ci comme un tableau, ou plus précisément comme une espèce de symphonie, avec ses mouvements et ses thèmes, et surtout son caractère polyphonique. La conscience est une superposition complexe de flux, les mouvements, et de strates, les thèmes.

J’ai toujours eu cette image de l’écriture de Faulkner, l’épaisseur d’un assemblage, comme l’est la partition d’une symphonie avec toutes ses portées superposées affectées à chaque instrument, et c’est récemment que j’ai découvert que Maurice-Edgar Coindreau, le traducteur de Faulkner et grand contributeur du succès français de l’auteur, avait évoqué la construction narrative du roman Le bruit et la fureur avec une comparaison tout à fait semblable à ce que je ressentais à propos de l’ensemble de l’Œuvre : « La composition de l’ouvrage est d’ordre essentiellement musical. Comme un compositeur, Faulkner emploie le système des thèmes. Ce n’est pas, comme dans la fugue, un thème unique qui évolue et se transforme, ce sont des thèmes multiples qui s’amorcent, s’évanouissent, reparaissent pour disparaître encore jusqu’au moment où ils éclatent dans leur plénitude. On songe à ces compositions impressionnistes, mystérieuses et désordonnées à une première audition, mais fortement charpentées sous leur apparence confuse ».

Des amis inconnus (3)

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 03 octobre 2015. dans La une, Ecrits, Littérature

Des amis inconnus (3)

Il peut paraître étrange que le même jeune Anglais inspire à Proust une référence à Van Dyck et à Vinci. Ce rapprochement inattendu pourrait peut-être nous éclairer sur l’ambigüité de ces amitiés platoniques du Proust de vingt ans. Mais il nous révèle aussi et surtout un des liens les plus directs entre la vie et l’œuvre de Proust : sa sensibilité artistique. On a, depuis quelques décennies, beaucoup glosé sur le rapport existant forcément entre ce qu’on savait et surtout ce que l’on ignorait de la sexualité de Proust et son œuvre littéraire. Il est plus pertinent et en tout cas moins sujet à caution de relever ce que la Recherche doit à la profondeur et à la spécificité de la culture artistique de Proust. Les personnages de Vinteuil et d’Elstir avec leurs multiples clés prouvent l’intérêt que Proust portait à la musique et à la peinture mais on ne mesure pas toujours la prééminence qu’exercent les arts et ceux-là en particulier sur toute autre préoccupation dans la vie de l’auteur. On ne peut oublier que Proust, qui en mai 1921 ne quittait plus la chambre où il devait bientôt mourir fut capable de surmonter plusieurs malaises pour visiter l’exposition Vermeer et revoir la Vue de Delft découverte jadis comme « le plus beau tableau du monde » lors d’un voyage éprouvant en Hollande. Plus jeune mais en butte à d’effroyables crises d’asthme, il était capable de ne pas dormir pendant trente-six heures pour pouvoir aller visiter en automobile (une automobile de 1900 !) une cathédrale vantée par Ruskin. Son homosexualité a sans doute influencé de façon significative son œuvre mais sans le regard que pose Proust sur les œuvres picturales ou architecturales, sans l’oreille qu’il prête à la musique, A la recherche du temps perdu n’existerait simplement pas.

Robert de Billy, un autre des amis de jeunesse de Proust, lui a fait remarquer un jour au Louvre le tableau de Van Dyck représentant le jeune duc de Richmond qui va mourir bientôt à la guerre et porte déjà, prétend de Billy, l’ombre de la mort sur son visage. Willie Heath aurait eu aussi ce regard triste et cette beauté sérieuse d’un jeune homme que la mort guettait. Proust, en tout cas, lui en attribue la prémonition a posteriori.

Van Dyck est un des plus grands maîtres de l’histoire de la peinture occidentale. On le considère comme le plus grand portraitiste depuis le Titien. Proust en est conscient et il a pour lui une grande admiration qu’il traduit par un long poème publié dans Les plaisirs et les jours et qu’illustre Reynaldo Hahn par une œuvre pour piano et récitant intitulée Portraits de peintres. Le poème ne mérite pas la postérité et la musique charmante de Reynaldo Hahn se passerait de la déclamation des vers de Proust par le récitant. Mais la maladresse de l’hommage ne met pas en cause sa sincérité. À une époque où on ne connaissait des tableaux que les originaux des musées ou des collections privées, et, à défaut, des gravures ou des reproductions photographiques en noir et blanc, il est difficile de savoir quels portraits de Van Dyck avait pu admirer Proust. Une récente (2008) exposition Van Dyck au musée Jacquemart-André a mis en évidence, à mes yeux du moins, qu’aucune représentation photographique des tableaux de Van Dyck ne rendait justice à la lumière qui irradie de ces précieuses toiles, et donc de la vie qui émane de ces portraits sublimes. Ce que le regard de Proust ajoute à son admiration dont il est évident qu’elle est qualitativement et quantitativement supérieure à celle, impérative et hâtive des consommateurs d’art que nous sommes, c’est qu’il est capable de poser ce même regard sur des êtres vivants, plus précisément, qu’il ne fait pas de différence d’un point de vue sensoriel mais aussi affectif entre la vision qu’il a du jeune Willie et celle du duc de Richmond peint par Van Dyck. Il peut voir Willie comme une œuvre d’art et tomber amoureux du portrait du duc. Et il a, avec les deux, les mêmes entretiens d’âme à âme, explicites ou silencieux, mais dans lesquels il engage déjà la matière de son œuvre à venir.

Des amis inconnus (2)

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 26 septembre 2015. dans La une, Ecrits, Littérature

Des amis inconnus (2)

La première biographie de Proust paraît chez Kra à Paris en 1925, trois ans après la mort de Proust et alors que les deux derniers tomes de A la recherche du temps perdu : Albertine disparue et Le temps retrouvé sont encore sous presse. Elle est due à Léon Pierre-Quint, un lecteur passionné de la Recherche qui a connu Proust* et remercie une longue liste de personnalités, parents, proches ou amis de Proust, pour leur aide dans son travail. Cette étonnante précipitation prouve le rayonnement immédiat qu’a connu l’œuvre de Proust. Léon Pierre-Quint en donne la plus évidente illustration quand il écrit : « Eglantines réelles, qui fleurissent encore et que dernièrement des Américains cueillaient pieusement à Combray (sic) où ils s’étaient rendus en fervent pèlerinage ». S’il évoque Willie Heath et Edgard Aubert, ce n’est pas pour soupçonner dans ces amitiés les ferments troubles que l’imprégnation psychanalytique de mon époque m’y fait chercher mais pour en mettre la tragique brièveté en rapport avec le sentiment qu’avait Proust que ses jours étaient comptés et qu’il devait se hâter de produire l’œuvre qu’il portait en lui. Et si Léon Pierre-Quint n’a pas le froncement de sourcils que des biographes postérieurs de Proust ne pourront s’empêcher de partager avec ses amis de Condorcet et du Banquet à l’égard des succès mondains du jeune snob, coqueluche du tout Paris, il compatit néanmoins à ses scrupules : « Un remord affreux le glaçait parfois : il avait abandonné toute carrière pour écrire et il  ne faisait rien ! Une œuvre attendait en lui, tellement vaste et imposante qu’il remettait, effrayé, l’instant de la commencer ». Mais Léon Pierre-Quint nous rassure aussitôt : « Sa matière même, il l’étudiait cependant, alors qu’il se croyait entièrement dissipé et il ne laissait pas ses impressions se perdre ». Il semble bien que ce biographe de la première heure ait ignoré l’existence du manuscrit abandonné de Jean Santeuil.

En 1925, il n’a pas paru possible à Léon Pierre-Quint d’évoquer, ne fût-ce qu’à titre d’hypothèse, dans ce premier ouvrage entièrement consacré à Proust, la question de son homosexualité. S’il parle de ce sujet, toujours avec la terminologie d’époque (sodomistes, gomorrhéennes, invertis) c’est pour louer le courage de l’auteur d’avoir le premier abordé ce phénomène pathologique, criminel et donc social, en lui donnant toute l’importance que l’on ne lui avait pas reconnue explicitement jusqu’alors. Zola lui-même aurait renoncé à l’inclure dans sa fresque sociale, de peur d’être condamné tandis que Proust s’y serait risqué par devoir d’être complet dans sa peinture des mœurs de ses contemporains, malgré sa crainte, heureusement infondée, de voir ses amis et surtout ses éventuels lecteurs se détourner de lui. La façon dont Pierre-Quint stigmatise ce « fléau » ressemble trop à ce que l’on entend aujourd’hui dans certains cercles intégristes, occidentaux ou plus exotiques, au sujet de l’homosexualité, pour que l’on puisse taxer un auteur du début du siècle dernier d’obscurantisme. En 1925, l’homosexualité est une maladie psychique et un crime et le restera encore pendant plus d’un demi-siècle en France**. Est-ce dire qu’il ignorait tout de la sexualité de Proust et a fortiori de ce que l’on pouvait en laisser supposer désormais un peu plus librement après sa mort ? Si tel était le cas, il faudrait en conclure qu’il était vraiment très mal placé pour entreprendre cette biographie. S’il a eu l’aval et l’aide de Robert Proust, des confidences de Reynaldo Hahn, de Lucien Daudet ou de Cocteau et s’il a eu accès à de nombreuses lettres encore inédites, il ne peut pas avoir ignoré que les amitiés passionnées de Proust, l’intimité avec ses secrétaires dévoués, et ne serait-ce que l’affaire du duel avec Lorrain pour défendre la réputation de Lucien Daudet, duel qu’il évoque sans en préciser le motif, nourrissaient à tout le moins une rumeur dont il fut sans doute convenu que sa biographie sommaire l’ignorerait délibérément. Enfin, on sait aujourd’hui, mais ses interlocuteurs le savaient peut-être également, bien que son livre n’en laisse rien paraître, que Léon Pierre-Quint était lui-même atteint de cette « maladie inguérissable ». En tout cas, s’il développe, dans un long chapitre, une analyse très fine de la question de l’inversion dans l’œuvre de Proust (pour ce qu’il en connaît alors), il n’y consacre pas une ligne dans la biographie de son auteur, ce qui, de nos jours, ne peut que la disqualifier gravement. Néanmoins, ce premier ouvrage reste d’une très bonne tenue dans ses considérations sur la conception de l’amour chez Proust et sur l’importance de l’art dans sa vie et dans son œuvre. Il donne de Proust dans sa vie domestique une image attachante qui laisserait entendre que Léon Pierre-Quint l’a bien connu ou du moins que ses interlocuteurs lui en ont fait un portrait très amical. Il est peut-être moins convaincant dans son analyse du style de Proust qu’il réduit trop à des recettes syntaxiques et surtout semble un peu dogmatique dans sa tentative de théoriser une démarche philosophique très bergsonienne de Proust.

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