Littérature

Reflets du temps a lu : « Vivre pour la raconter »

Ecrit par Gilberte Benayoun le 20 février 2016. dans La une, Littérature

de Gabriel García Márquez (Grasset, 2003)

Gabriel García Márquez, dont nombre de ses livres m’ont fait voyager dans le temps et dans l’Amérique du sud, dont la peinture et l’écriture m’ont emportée et passionnée, fait aussi partie, et à la bonne place, de ma nourrissante « bibliothèque intérieure » de littérature étrangère.

Vivre pour la raconter (Vivir para contarla) est son tout dernier et tout foisonnant livre ; 600 pages autobiographiques qui m’ont ravie et attachée encore plus fortissimo à cet écrivain que j’aime, et qui a reçu en 1982 le Prix Nobel de littérature, grandement mérité.

Dans ce dernier livre, où l’on retrouve certains de ses personnages, inoubliables et hauts en couleurs, rencontrés dans quelques-unes de ses œuvres précédentes, on découvre avec bonheur et gourmandise comment et pourquoi Gabriel García Márquez a décidé de devenir écrivain. Un délice de lecture !

 

Quatrième de couverture

« La vie n’est pas celle qu’on a vécue, mais celle dont on se souvient et comment on s’en souvient pour la raconter » écrit Gabriel García Márquez en exergue à ce livre de mémoires d’enfance et de jeunesse. Roman d’une vie où, à chaque page, l’auteur fait revivre les personnages et les histoires qui ont peuplé son œuvre, du monde magique d’Aracataca à sa formation au métier de journaliste, des tribulations de sa famille à sa découverte de la littérature et aux ressorts de sa propre écriture. De ce fourmillement d’histoires où les figures hors du commun, les rencontres, les nuits blanches tiennent la plus grande place, surgit peut-être le plus romanesque des livres de Gabriel García Márquez. On y retrouve l’émerveillement de cette Colombie cruelle et fascinante où la nature, le pouvoir, l’alcool, les femmes et les rires ont un goût de folie : celui-là même de Cent ans de solitude et de L’amour au temps du choléra.

 

Extraits :

[…] Elle se faufila de son pas léger entre les tables couvertes de livres, se planta devant moi, me regarda droit dans les yeux avec le sourire malicieux de ses meilleurs jours et, avant que j’aie pu réagir, elle me dit :

« Je suis ta mère ».

Eclats d’humeur

Ecrit par Martine L. Petauton le 13 février 2016. dans La une, Littérature

Emmanuelle Ménard, éditions Le Coudrier, octobre 2015, Poèmes et Illustrations Emmanuelle Ménard, 116 pages, 16 €

Eclats d’humeur

Un recueil de poèmes n’est – ne doit être – pas seulement pour la bibliothèque. Pour la poche en marchant, le sac de voyage, au rythme du train, le chevet, bien entendu. Le poème, on le sait, c’est « le » remède pour nos jours-chochotte, nos avant-hier qui clochent, nos chagrins de demain. Nos envies, nos élans, nos « en-avant » quand même. Qu’est-ce qu’on serait sans un poème ?

« Que dire sans vous

Qui sculptez la raison et peignez la folie

Et toutes ces émotions »…

Ce livre-là n’échappe pas à la règle, et pour cause. Emmanuelle Ménard, n’est-elle pas née dans un milieu artistiquement porteur, comme on dit. Côté grand-père – René Ménard, lauréat en son temps du prix « Louise Labé » –, on fréquentait René Char, Andrée Chédid, et Camus…

Son Éclats d’humeur, beau titre – pas mieux ! – nous balade selon l’heure et la page, dans un Faisons un rêve, croise les désarrois :

« Et bien c’est raté

Le cri de l’aube

Les draps lavés d’amour

S    Les dents du matin sont tombées

Dans un ciel qui fait la gueule »

Hante quelques lieux, aussi – La fête à Namur, Un samedi à Bruxelles. On visite les Tendres hivers et les Chansons du printemps. Nous met – important, et pas si fréquent dans le genre – face aux gens : le beatnik, le sans abri du coin ; Les mal logis. Bref, la vie ici et maintenant ; regard aigu, élan toujours foisonnant d’humanité :

« J’aime les loosers

Les désespérés de l’existence

J’aime les bons à rien faire

Qui rêvent de tout faire ».

Son univers, Emmanuelle « Je suis la femme aux mille chansons », le nôtre, évidemment ! Du simple, du vivant, du qu’on lit, qu’on murmure, en se disant : c’est ça, exactement ! Et – jaloux, juste un peu – de ne pouvoir, nous, claquer ça sur la page blanche, nous repartons – heureux, vraiment – de ces vers comme chanson qui aide. A vivre, bien sûr !

« J’prends des cuites au cœur

Tombe la lune

Et paf !

J’ai l’œil au beurre rance ».

 

Martine L Petauton

 

Emmanuelle Ménard, née en 1965, vit en Belgique. Enseignante en Lettres. Membre du réseau Arts et Lettres. Anime des sessions au cercle de poésie Grenier. Auteure de plusieurs romans et pièces de théâtre.

Reflets du temps a lu : « Contre Sainte-Beuve », Marcel Proust (Folio Essais, 1987)

Ecrit par Gilberte Benayoun le 13 février 2016. dans La une, Littérature

Reflets du temps a lu : « Contre Sainte-Beuve », Marcel Proust (Folio Essais, 1987)

A la lecture des quelques pages seulement – n’ayant pas encore terminé de lire les 300 pages – du Contre Sainte-Beuve de Marcel Proust, pages très belles et ô combien érudites, instructives, envoûtantes, dont la beauté rappelle inévitablement et naturellement celles de La Recherche du temps perdu, je me dis, je pense, je réfléchis, et me demande : est-ce que l’œuvre de Marcel Proust est – comme je l’imagine – le miroir intime dans lequel on le voit, on le lit, et on l’aime ? Ou est-ce son autre « moi » le créateur de son œuvre ? Qui est qui ? Lequel on aimerait ? Je les aime les deux…

 

Quatrième de couverture

A la fin de l’automne 1908, Proust rentre de Cabourg épuisé. Depuis longtemps il a renoncé à son œuvre. Profitant d’un répit que lui laisse sa maladie, il commence un article pour Le Figaro : « Contre Sainte-Beuve ». Six mois plus tard, l’article est devenu un essai de trois cents pages. Conversant librement avec sa mère, l’auteur entrelace, autour d’une réflexion sur Sainte-Beuve les souvenirs personnels, les portraits d’amis, les impressions de lecture. Voici le château de Guermantes : voici M. de Quercy et Mme de Cardaillac, grands lecteurs de Balzac, mais qui ressemblent à s’y méprendre à Charlus et à Gilberte. Sans le savoir, Proust venait de libérer son génie.

Proust ne voulait pas qu’on mît des idées dans un roman. Toutes les analyses qu’il a écartées d’A la recherche du temps perdu, on les trouvera ici. Elles confirment que Proust, le plus grand romancier de son siècle, pourrait bien en être aussi le plus grand critique.

 

Extraits :

Chaque jour j’attache moins de prix à l’intelligence. Chaque jour je me rends mieux compte que ce n’est qu’en dehors d’elle que l’écrivain peut ressaisir quelque chose de nos impressions, c’est-à-dire atteindre quelque chose de lui-même et la seule matière de l’art. Ce que l’intelligence nous rend sous le nom de passé n’est pas lui. En réalité, comme il arrive pour les âmes des trépassés dans certaines légendes populaires, chaque heure de notre vie, aussitôt morte, s’incarne et se cache en quelque objet matériel. Elle y reste captive, à jamais captive, à moins que nous ne rencontrions l’objet. A travers lui nous la reconnaissons, nous l’appelons, et elle est délivrée. L’objet où elle se cache – ou la sensation, puisque tout objet par rapport à nous est sensation –, nous pouvons très bien ne le rencontrer jamais. Et c’est ainsi qu’il y a des heures de notre vie qui ne ressusciteront jamais. C’est que cet objet est si petit, si perdu dans le monde, il y a si peu de chances qu’il se trouve sur notre chemin ! […]

Finkielkraut immortel !

Ecrit par Jean-François Vincent le 06 février 2016. dans La une, Littérature

Finkielkraut immortel !

Le 28 janvier dernier, Alain Finkielkraut était reçu à l’Académie Française, où il avait été élu, près d’un an plus tôt. Apothéose d’un parcours méritocratique, qui conduisit « Finky », comme on le surnommait au Lycée Henri IV – lui le fils d’un maroquinier juif polonais émigré en France pour fuir la barbarie nazie – de l’agrégation de lettres modernes au professorat à Polytechnique.

Hasard malheureux, il s’est assis au fauteuil occupé précédemment par Félicien Marceau, Belge de naissance, condamné, en 1946, par le Conseil de guerre de Bruxelles à 16 ans de travaux forcés, pour collaboration de plume, à la Brasillach, mais naturalisé Français par de Gaulle en 1959.

L’élection de Finky le 10 avril 2014 fut rapide (dès le premier tour) mais problématique : seulement 16 voix sur 28. Avec des opposants farouches, tel Dominique Fernandez, qui s’offusquait de « l’entrée du Front national sous la coupole ». Certes, les soutiens ne manquaient pas. Entre autres, Jean d’Ormesson et Hélène Carrère d’Encausse, la « tsarine », comme on l’appelle à l’Institut, qui rêve de faire élire aussi Houellebecq. En dehors des académiciens, il avait avec lui, bien sûr, ses amis de toujours, la journaliste Élisabeth Lévy et la philosophe Élisabeth de Fontenay, laquelle s’est exclamée : « c’est la première fois qu’un Juif entre en majesté à l’académie ! » ; mais également des alliés plus douteux : Renaud Camus, le polémiste d’extrême-droite, qui lui écrivit rien moins qu’un lettre de six pages de félicitations, Éric Zemmour et toute l’équipe du Figaro Magazine.

Alain Finkielkraut suscite, en effet, la controverse. On le soupçonne – voire on l’accuse – de crypto lepénisme. Il est vrai que certains de ses livres, en particulier L’identité malheureuse (2014), dans lequel il évoque « ces français de souche, qui se demandent où ils sont, où ils habitent et qui ne sentent plus chez eux », le font dangereusement ressembler aux théoriciens du « grand remplacement », Camus et Zemmour précisément.

Il reste que ses combats sont sincères et valeureux, sa dénonciation de l’antisémitisme, en général, et de l’antisémitisme des banlieues, en particulier, lui vaut des inimitiés tenaces, à gauche et chez les jeunes issus de l’immigration. Une démonstration éclatante en a été faite, lors de l’émission Des paroles et des actes du 21 janvier, dont il était l’invité avec Daniel Cohn Bendit. La jeune professeur d’anglais, Wiam Berhouma, membre de l’association Les Indigènes de la République, l’a virulemment agressé verbalement, lui criant, dans une grimace exsudant la haine : « mais taisez-vous, M. Finkielkraut ! », illustrant ainsi tristement le « ressac rétro colonial » dont parle Gilles Kepel.

Je ne suis d’ailleurs personnellement pas toujours d’accord avec Finkielkraut. Son attitude, dans l’affaire de la kippa, est ambiguë. D’un côté, il affirme : « il faut du courage pour porter une kippa, dans ces lieux féroces qu’on appelle cités sensibles » ; mais de l’autre, il défend, bec et ongles, la laïcité républicaine, rappelant, non sans un brin de fierté, qu’à Henri IV, du temps de sa jeunesse, on faisait rentrer sous leurs pulls les croix un peu trop voyantes arborées par les filles.

Reflets du temps a lu : « Le Club des Incorrigibles Optimistes »

Ecrit par Gilberte Benayoun le 06 février 2016. dans La une, Littérature

Jean-Michel Guenassia (Albin Michel, 2009)

Reflets du temps a lu : « Le Club des Incorrigibles Optimistes »

Le Club des Incorrigibles Optimistes, de Jean-Michel Guenassia (écrivain français, né à Alger en 1950), publié aux éditions Albin Michel, en 2009, a été présenté « comme le premier roman d’un inconnu de 59 ans ».

Ce « pavé » de 800 pages au style fluide et attachant est le roman (autobiographique ?) d’une vie, d’une génération, celle des années 60, qui se lit et se dévore, presque sans interruption et sans réserve. Les multiples personnages, des plus sensibles aux plus romanesques, nous captivent du début à la fin, de l’origine de leur histoire jusqu’au dénouement final de leur histoire.

 

Quatrième de couverture

Michel Marini avait douze ans en 1959. C’était l’époque du rock’n’roll et de la guerre d’Algérie. Lui, il était photographe amateur, lecteur compulsif et joueur de baby-foot au Balto de Denfert-Rochereau. Dans l’arrière-salle du bistrot, il a rencontré Igor, Léonid, Sacha, Imré et les autres. Ces hommes avaient passé le Rideau de Fer pour sauver leur peau. Ils avaient abandonné leurs amours, leur famille, trahi leurs idéaux et tout ce qu’ils étaient. Ils s’étaient retrouvés à Paris dans ce club d’échecs d’arrière-salle que fréquentaient aussi Kessel et Sartre. Et ils étaient liés par un terrible secret que Michel finirait par découvrir. Cette rencontre bouleversa définitivement la vie du jeune garçon. Parce qu’ils étaient tous d’incorrigibles optimistes.

Portrait de génération, reconstitution minutieuse d’une époque, chronique douce-amère d’une adolescence : Jean-Michel Guenassia réussit un premier roman étonnant tant par l’ampleur du projet que par l’authenticité qui souffle sur ces pages.

 

Extraits :

Aujourd’hui, on enterre un écrivain. Comme une dernière manifestation. Une foule inattendue, silencieuse, respectueuse et anarchique bloque les rues et les boulevards autour du cimetière Montparnasse. Combien sont-ils ? Trente mille ? Cinquante mille ? Moins ? Plus ? On a beau dire, c’est important d’avoir du monde à son enterrement. […]

(…)

Le djihadisme français entre identitarisme et revanche de l’histoire

Ecrit par Jean-François Vincent le 30 janvier 2016. dans La une, France, Politique, Société, Littérature

Recension du livre de Gilles Kepel, Terreur sur l’hexagone, genèse du djihad français, Gallimard, 2015

Le djihadisme français entre identitarisme et revanche de l’histoire

Gilles Kepel, grand spécialiste de l’Islam, professeur à Sciences Po, après avoir enseigné à la Colombia University de New York ainsi qu’à la London School of Economics, a fait paraître son livre en décembre 2015. Il connaît et prend en compte les attentats de novembre dernier ; mais il ne les analyse pas par le menu (l’ouvrage était déjà rédigé). Il reste que cette somme met l’accent sur deux éléments fondamentaux, à l’origine du djihadisme hexagonal : la dérive de l’ensemble de la société française – musulmane et non musulmane – vers l’identitarisme, et – voire surtout – l’émergence de rancœurs postcoloniales au sein des jeunes issus de l’immigration.

Pour Kepel, il existe deux « fractures françaises ». « Deux types de mobilisations contestataires, écrit-il, se sont développées en parallèle : le nationalisme identitaire d’extrême-droite et le référent islamiste. Ils sont uniment porteurs, comme le PCF de jadis, d’une forte charge utopique qui réenchante une réalité sociale sinistrée en la projetant dans un mythe où les laissés-pour-compte d’aujourd’hui seront les triomphateurs de demain. Le drapeau rouge à viré au brun des partis autoritaires ou à la bannière verte du Prophète. Les conflits de naguère standardisés par la lutte des classes n’opposent plus le prolétariat à la bourgeoisie, mais selon les uns, les « Français » à l’« Empire mondialisé » (réminiscence du complot judéo-maçonnique des années 1930) ainsi qu’aux immigrés ; et selon les autres, les musulmans aux kuffar (mécréants en arabe coranique) ».

Cinglante réfutation du marxisme, témoin de sa déliquescence sociologique, mais également subtile observation des ambiguïtés de ces mouvements en apparence opposés. Il existe en effet des porosités, porosité entre le vert et le brun : les organisations islamistes – profondément homophobes – se sont ralliées et ont participé aux « manifs pour tous », sous la houlette des cathos tradis ou intégristes ; mais, non moins, porosité entre le brun et le rouge : communistes et lepénistes, pour complaire à un identique électorat – ouvrier et xénophobe à la fois – se comprennent et se rassemblent : « A Clichy-sous-Bois, le maire communiste André Deschamps, dénoncé par son parti pour avoir tenu des propos racistes en campagne électorale, se rapproche du Front National ». Partout, comme l’observe Kepel, la problématique de l’identité se substitue à la réflexion économique et sociale. « La question économique, pourtant au premier plan des esprits, se trouve reléguée hors du débat. On lui préfère un montage de thématiques mêlant immigration, histoire de France, laïcité et Islam et n’abordant qu’en filigrane les discriminations ». Marx est bien mort. Ses héritiers, convertis au nationalisme, dessinent une collusion paradoxale avec leurs ennemis – et néanmoins cousins intellectuels – les islamistes. Dans les deux cas, la solidarité identitaire éclipse la solidarité de classe.

Toutefois, au-delà de ce tropisme général vers le soi, l’entre-soi, qui affecte la France toute entière, Kepel identifie une racine spécifique du djihadisme français, ce qu’il nomme, fort judicieusement, le « ressac rétro colonial ».

Reflets du temps a lu : « Les Jardins de lumière », Amin Maalouf (J.-C. Lattès, 1991)

Ecrit par Gilberte Benayoun le 30 janvier 2016. dans La une, Littérature

Reflets du temps a lu : « Les Jardins de lumière », Amin Maalouf (J.-C. Lattès, 1991)

Cette fois, au gré de mes explorations littéraires, parfois récentes, parfois plus anciennes, mon inspiration m’a guidée vers des lieux et des cieux de lumière, de grandeurs, beautés et senteurs orientales, pour un agréable voyage, auquel nous invite Amin Maalouf, ce grand et bel écrivain franco-libanais – membre de l’Académie française – avec l’une de ses œuvres les plus attrayantes, pour nous emmener dans ses Jardins de lumière et nous conter l’histoire de cet éblouissant personnage du 3ème siècle, du nom de Mani, un prophète Perse, grand sage parmi les sages.

Et comme le dit la quatrième de couverture, dans l’édition J-C Lattès de 1991 !… « Plus que jamais, en cette époque déroutante qui est la nôtre, son cri mérite d’être entendu »…

Amin Maalouf est l’auteur, entre autres,des Croisades vues par les Arabes, de Léon l’Africain, et de Samarcande, des bonheurs de lectures que je recommande vivement !

 

Quatrième de couverture

Les jardins de Lumière, c’est l’histoire de Mani, un personnage oublié, mais dont le nom est encore, paradoxalement, sur toutes les lèvres. Lorsqu’on parle de « manichéen », de « manichéisme », on songe rarement à cet homme de Mésopotamie, peintre, médecin et prophète, qui proposait, au IIIe siècle de notre ère, une nouvelle vision du monde, profondément humaniste, et si audacieuse qu’elle allait faire l’objet d’une persécution inlassable de la part de toutes les religions et de tous les empires. Pourquoi un tel acharnement ? Quelles barrières sacrées Mani avait-il bousculées ? Quels interdits avait-il, pour faire retenir un cri à travers le monde. Plus que jamais, en cette époque déroutante qui est la nôtre, son cri mérite d’être entendu. Et son visage redécouvert.

 

Extraits :

A l’inverse du Nil, que l’on peut descendre porté par le courant ou remonter au gré des voiles, le Tigre est un fleuve à sens unique. En Mésopotamie, les vents s’écoulent, comme les eaux, de la montagne vers la mer, jamais vers l’intérieur des terres, au point que les barques doivent s’alourdir à l’aller d’ânes et de mulets qui au retour les remorqueront vers leur bourg d’attache, coques branlantes et penaudes sur les chemins secs.

(…)

Le cercle des Génies disparus

Ecrit par Charlotte Meyer le 23 janvier 2016. dans La une, Actualité, Société, Littérature, Musique

Le cercle des Génies disparus

Voici venu le temps où l’Ennui poussa les portes de l’Erèbe – et Thanatos, affublé de son triste cortège, n’eut d’autre choix que de remonter le noir Achéron jusqu’au monde terrestre avec l’espoir de noyer la triste créature dans les divertissements humains. Ses goûts étaient trop raffinés peut-être ; et séduit par nos derniers génies, il a décidé de nous les retirer un à un.

Je m’étais interdit, par une sorte de pudeur morale, d’évoquer par écrit ces artistes qui s’enfuyaient. J’aurais touché à des Grands que ma plume ne connaissait pas assez, et je laissais le soin aux spécialistes des disparus de leur rendre un hommage plus authentique, et sûrement plus juste, que celui que j’aurais pu fournir. Enfin, il y avait cette pensée dérangeante, ridicule sans doute, qui me rappelait qu’à force de pleurer les grands noms, on oubliait ceux qui tombaient, inconnus en arrière-plan, et pourtant tellement plus nombreux.

Ma génération part en grandes lamentations sur des artistes qu’elle n’a que peu connus : Michel Galabru comme Michel Delpech ne seraient peut-être pas parvenus jusqu’à nous si les générations précédentes – parents comme grands-parents – ne nous les avaient glissés sous les yeux. Je ne dis pas là que ces artistes ne nous regardaient pas, ou bien qu’ils n’avaient pas le talent apte à émouvoir cette nouvelle jeunesse. Si celle-ci les pleure aujourd’hui, c’est bien parce qu’ils possédaient encore cette capacité à toucher, à « réveiller la force d’agir qui sommeille dans d’autres âmes », qui disparaît peu à peu dans le crépuscule profane du XXIème siècle.

J’ai véritablement commencé à trembler devant la disparition de David Bowie. Parce que Bowie, c’était la voix de mon adolescence, la voix qui hantait mes nuits du fond de ces rythmes lointains, la poésie au fond de la folie, cette envie irrésistible de vous entraîner à des années lumières d’ici. Dans la toile lumineuse qu’il construisait lui-même, loin du monde corrompu qui se dressait autour de lui, sa disparition laisse une marque inaltérable.

Ce lundi soir, à l’annonce du décès de Michel Tournier, j’ai pris l’encre et la plume. Sans savoir quoi écrire si ce n’est l’angoisse face à cette dernière génération d’artistes qui s’enfuit, face à l’Art qui nous tourne le dos. Ceux qui s’en vont sont les derniers de ce cortège de génies. Le monde pleure ses artistes parce qu’il sait que l’art véritable disparaît à petit feu.

KI-C-KI

Ecrit par Gilberte Benayoun le 23 janvier 2016. dans La une, Littérature

KI-C-KI

Ces quelques passages choisis avec délice et tendresse particulière, sont extraits d’une célèbre Nouvelle d’un des plus immortels écrivains de ma vie de lectrice qui lit, relit et savoure cette littérature avec toujours autant d’appétit et de vif intérêt. Un, donc, de mes préférés auteurs, ouest-européen, né à la fin du 19ème siècle, que tout le monde connaît, et qui a occupé, enchanté et enchantera toujours ma petite « bibliothèque intérieure »… que je viens, chaque semaine, partager, par petits reflets personnels, avec notre « Reflets du Temps ».

 

Extraits :

Un peu à l’écart de cette cohue, je causais sur le pont-promenade avec quelqu’un que je connaissais, quand soudain deux ou trois éclairs de magnésium fusèrent à côté de nous : apparemment, une célébrité venait, juste avant le départ, de se faire encore vite interviewer et photographier par des reporters. […]

(…)

[…] Cette petite ville dont jusqu’alors quasiment personne n’avait repéré l’existence sur la carte allait peut-être accéder enfin pour la première fois à l’honneur de doter le monde d’une célébrité. […]

(…)

Cette incapacité, négligeable en soi, trahissait un défaut d’imagination et donna lieu, dans son cercle rapproché, à autant de vives discussions que si parmi des musiciens un excellent virtuose ou chef d’orchestre se fût montré incapable de jouer ou de diriger sans avoir la partition ouverte devant lui. […]

(…)

Et puis n’est-ce pas bigrement facile, au fond, de se prendre pour un grand homme lorsque l’on n’a jamais entendu parler de l’existence d’un Rembrandt, d’un Beethoven, d’un Dante ou d’un Napoléon ?

(…)

Migrations…

Ecrit par Martine L. Petauton le 16 janvier 2016. dans Monde, La une, Politique, Littérature

Atlas des migrations, Catherine Withol De Wenden, éd. Autrement

Migrations…

Et le livre de dire d’emblée la couleur : « un équilibre mondial à trouver ». Remarquable outil que ce petit atlas (dont l’édition est régulièrement augmentée) illustrant de cartes parlantes, un propos dense, précis, savant mais pédagogique et – surtout – des problématiques vraiment nouvelles.

La photo de couverture – quelque part, en Europe centrale – nous met nez à nez avec le sujet. Une famille nombreuse juchée sur ses « trésors » – bidons, sacs épars de linges noués à la hâte. Tracteur lancé sur la route ; il fait froid sur les visages rougis de mouflets aux grands yeux sérieux-inquiets ; le Moyen Age ? l’Exode ? pensez-vous ; une image qu’on croise et croisera tous les jours, aujourd’hui, et demain. Une qui habite, qu’on le veuille ou non, notre monde : migrants, de tous horizons, parcourant notamment l’Europe, bousculant un ordre du monde sortant dans la douleur de ses fantasmes, de ses refus, mais ouvrant aussi sur la recherche de solutions négociables.

Extrêmement riche, le livre ouvre ces voyages des migrants de, et vers l’Europe, pôle de grande attraction, de ces Sud en mouvements, au Nouveau Monde, méritant encore l’appellation de terre d’immigration. Nous éclairerons surtout ici le thème introductif : la mondialisation des flux migratoires, et celui, qui, en guise de conclusions, pose sur « nos » tables le deal incontournable de demain : quels enjeux politiques, quels défis pour le Monde – tout le Monde ?

Nous sommes à présent, nous dit-on, dans des « migrations de masse » et de nouvelles configurations migratoires remplacent peu à peu ces flux Sud-Nord de nos livres de géo : Sud-Sud, Nord-Nord, Nord-Sud, se sont rajoutés. Facteur essentiel de développement humain, c’est en tant que bien public mondial qu’il nous faudrait appréhender ces flux ininterrompus. Et toutes les difficultés de cette douloureuse gestation sont bien là. Dans un tournant des représentations.

Très peu de pays ne sont pas, de nos jours, concernés par ces « mobilités internes et internationales » ; les chocs de l’Histoire, type chute du Mur de Berlin, ont précipité les migrations ; les conflits ont jeté sur les routes ces réfugiés-migrants-immigrés dont la sémiologie populiste fait son dangereux miel. « Les facteurs de la migration mondialisée » montrent que l’une des « plus grandes inégalités reste le pays dans lequel on naît », et qu’un citoyen du monde a la légitimité de se déplacer : « certains pour ne pas avoir accepté de changer de temps, changèrent de terre. Leurs raisons étaient leurs larmes » écrit Pablo Neruda. Dans ces flux, le migrant – économique – part « volontairement », tandis que le réfugié est dans l’obligation de partir. Entre autre… Vaste, l’univers de « la » migration.

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