Littérature

KI-C-KI

Ecrit par Gilberte Benayoun le 01 octobre 2016. dans La une, KI-C-KI, Littérature

KI-C-KI

Ce « ki-c-ki » est consacré à un admirable auteur d’Europe centrale, toujours vivant, dont l’œuvre abondante, belle et célèbre, est traduite dans plusieurs langues. Pour le plaisir de lire et « d’entendre » cette éblouissante littérature, voici quelques pépites extraites d’un de ses plus beaux romans, dont l’action se situe en France :

 

Extraits :

« Si Agnès n’est pas allemande, c’est parce que Hitler a perdu la guerre. Pour la première fois dans l’histoire, on n’a laissé au vaincu aucune, aucune gloire : pas même la douloureuse gloire du naufrage. Le vainqueur ne s’est pas contenté de vaincre, il a décidé de juger le vaincu, et il a jugé toute la nation ; c’est pourquoi parler allemand et être allemand n’était guère facile en ce temps-là.

Les grands-parents maternels d’Agnès avaient été propriétaires d’une ferme à la limite des zones francophone et germanophone de la Suisse ; si bien qu’ils parlaient couramment deux langues, tout en relevant administrativement de la Suisse romande. Les grands-parents paternels étaient des Allemands établis en Hongrie. Le père, ancien étudiant à Paris, avait une bonne connaissance du français ; pourtant, lorsqu’il s’était marié, c’est l’allemand qui était devenu tout naturellement la langue du couple. Mais après la guerre, la mère se souvint de la langue officielle de ses parents : Agnès fut envoyée dans un lycée français. Le père, en tant qu’Allemand, ne pouvait alors se permettre qu’un seul plaisir : réciter à sa fille aînée des vers de Goethe dans le texte.

Voici le poème allemand le plus célèbre de tous les temps, celui que tout petit allemand doit apprendre par cœur :

Reflets du temps a lu : « Vera Kaplan », Laurent Sagalovitsch (Buchet-Chastel, août 2016)

Ecrit par Gilberte Benayoun le 10 septembre 2016. dans La une, Littérature

Reflets du temps a lu : « Vera Kaplan », Laurent Sagalovitsch (Buchet-Chastel, août 2016)

Je cherche encore les mots pour parler du livre « Vera Kaplan » de Laurent Sagalovitsch, qui m’a happée.

Je viens de le lire, en à peine deux heures, 150 pages inlâchables du début à la fin ; bouleversée et abasourdie par ce récit fascinant, troublant, non seulement construit avec originalité, mais à l’écriture parfaite, ciselée et remplie de poésie. Récit inspiré d’une histoire vraie, qui se situe dans l’Allemagne nazie des années 40, d’une jeune berlinoise juive, belle, irrésistible, au destin à la fois tragique et plein de vie.

Un livre très beau, très fort :

« Toute cette période de mon adolescence que j’ai essayé de te raconter lettre après lettre. Où je me suis décrite sans rien t’épargner. Sans rien omettre. Déterminée dans toutes mes actions. Bien décidée à vivre debout. A continuer de profiter des plaisirs de l’existence. De l’amour, des hommes, de la découverte de mon corps. Du plaisir. Ne pas renoncer. Sortir. Danser. S’amuser.

Vivre.

Vivre.

Vivre ».

Un livre qui prend au cœur et aux tripes :

« J’ai toujours considéré, et cela aussi va te paraître étrange, qu’être née juive a constitué ma plus grande chance dans la vie, même s’il m’en a coûté, même si cette condition a été la source de monstruosités répétées, de morts prématurées, de destins fracassés. Je ne saurais dire pourquoi mais je n’aurais pas voulu d’autre destin. Etre juive m’a permis de ressentir avec plus d’intensité la tragique beauté de ce monde, son enivrante cruauté, sa déroutante amertume. Tout au long de ces années, j’ai essayé d’être à la hauteur de cette distinction et de cet honneur. […] ».

Un livre saisissant, dont je ne trouve pas les mots pour dire combien il m’a bouleversée, renversée.

 

Gilberte Benayoun

 

*** La réponse au ki-c-ki du samedi 27 août 2016 : « Ulysse », de James Joyce (Folio, 2004)

Quand la Librairie Privat se fait Malouinière aux briques roses…

Ecrit par Sabine Aussenac le 09 juillet 2016. dans La une, Culture, Littérature

Quand la Librairie Privat se fait Malouinière aux briques roses…

Le cœur de l’Afrique bat au rythme de ce douzième Marathon des Mots. Et ses métissages bariolés se tissent au fil des récits, des lectures et des conférences…

Ce soir, bien en deçà des Tropiques, c’est la Bretagne qui a vogué vers nos briques roses, bercée par la goélette poétique de Yann Queffélec et de Patrick Poivre d’Arvor, dans la jolie cave aux mots de la librairie Privat ; et avec elle c’est tout un océan qui a salé Dame Garonne, improbable et délicieuse rencontre de deux grandes régions du pays de France.

Un véritable mascaret d’images a donc déferlé vers la Ville Rose. Les histoires croisées des deux écrivains voyageurs nous ont conté les fées des grèves et les embruns, les terres aux calvaires de granit rose et les noirceurs de l’Ankou. Complices de toujours, nos deux Bretons, l’un de sang, l’autre de sol, répondirent aux judicieuses questions du modérateur en un beau chiasme érudit et simple à la fois, l’incomparable douceur de la voix familière de Patrick contrastant agréablement avec le timbre âpre et profond de la voix de Yann, aussi sonore qu’une corne de brume.

Elle est là, la magie de notre Marathon des Mots ; dans le mystère de ces jardins extraordinaires qui naissent en quelques riches heures, quand la littérature s’incarne soudain en réalité, tous les imaginaires volatils solidement amarrés à un anneau comme péniche en Canal, voyages immobiles offerts au marathonien ébloui d’immenses.

Oubliant l’Autan pour rencontrer le vent d’ouest, nous voilà, petit peuple de Toulouse, à escalader le Grand Bé ou à troquer nos espadrilles contre une promenade en « ondine », dégustant les enfances de nos deux compères comme nous aimerions une glace au caramel au beurre salé. Et quand Yann a lu quelques pages du roman de son père, Henri Queffélec, Un recteur de l’île de Sein, évoquant les rigueurs austères de ce pays où il fait beau, certes, « plusieurs fois par jour », mais où les hommes ont appris à lutter contre les éléments, le front de Patrick s’est froncé au récit des morts enfantines, en symbiose fraternelle avec le deuil éternel des parents orphelins.

Et nous aussi nous sentions en cousinades, quand nos écrivains racontèrent l’outrage fait à la langue bretonne honnie par les raideurs administratives. Notre Occitanie a vécu les mêmes ravages de l’uniformisation, et nos grands-pères aussi furent bâillonnés et privés de l’usage de leurs patois, avant que les calendrettes méridionales ne fassent écho aux écoles Diwan pour rétablir l’honneur des parlers perdus…

Je me demandais, justement, l’été dernier, au retour du FIL de Lorient, pourquoi cette âme celte résonne si fortement dans les cœurs de millions de Bretonneux dispersés au gré du globe, quand notre culture occitane ne dépasse guère les frontières pyrénéennes ou les Monts de l’Aubrac… Nos invités nous décrivirent la diaspora, fracture et lien à la fois, immense souffrance de ces Bretons expatriés, de la Galice en Acadie, mais aussi secret de la formidable liesse fédérative de ces peuples celtes qui aujourd’hui encore font exploser leurs retrouvailles, à grands coups de bagads et de biniou, de cornemuse et de Far Breton, quand notre « Qé Canto » a bien du mal à se chanter au-delà de Brive, malgré les talents d’un Nadau…

Sous le feu des projecteurs : l’Inde et ses viols collectifs

Ecrit par Martine L. Petauton le 02 juillet 2016. dans Monde, La une, Littérature

Sous le feu des projecteurs : l’Inde et ses viols collectifs

Depuis quelques années, les mots « viol collectif » sont, dans les média et l’imaginaire occidental, habillés à la manière indienne. Ainsi, ce grand pays dépassant le milliard d’habitants, crevant les records de croissance économique, nous inondant de ses produits made in India, dans une familiarité quotidienne ; cette Inde – foin de ses disparités multiples qui devraient nous faire dire : les Indes, serait un Janus modernité (morale ?) socio-économique, face aux archaïsmes de je ne sais quelles pulsions reculées particulières – tiens donc, à ces pays qu’on nomme « des Sud » après qu’ils aient si longtemps porté le drapeau du sous-développement tiers-mondiste. Rien de bien net, de fait, pense-t-on à l’envi, dans ces gens là, en mutation de tous poils. De là, à dire : que du normal ; un pas, pas plus.

Pourtant les données chiffrées semblent chanter autre chose, puisqu’il apparaît qu’une femme en France serait violentée toutes les 7 minutes, pas loin de ça pour les femmes américaines ou britanniques, tandis que nos Indiennes le seraient toutes les 20 minutes…

Alors, loupe médiatique ? Agencement complotiste politique ? Il y a certes de l’installation de représentations nouvelles et pas forcément bienveillantes ni honnêtes sur un tissu ancien où moulinait la femme, la caste, et même l’épouse jetée sur le bûcher mortuaire du mari, qui traîne dans les opérettes. Cependant… La montée considérable des faits de nature agression sexuelle est réelle, croisant du reste les villes dites modernes aux campagnes reculées. Pour autant, les motivations ou les formes sont différentes. Depuis 2012 (une femme violée dans un bus à Delhi, décédée de ses blessures, entraînant les plus importantes manifestations de rues de l’Inde actuelle), les agressions ont proliféré ? ou, bien plus, ont été rendues publiques, au même rythme que les articles, reportages et lois (durcissement des sanctions en 2013). Prise de conscience assez formidable de femmes et d’hommes qui « bougent » et font bouger, partout sur l’immense sous-continent. Avec plus ou moins de réussite, des reculs, mais aussi une dynamique que nous ferions bien d’étayer et d’encourager. La démocratie indienne en marche est à ce prix et a besoin de tous.

 

Avec l’autorisation de La Cause littéraire : Treize hommes, Sonia Faleiro, Actes Sud, 2016

33 révolutions, Canek Sánchez Guevara

Ecrit par Didier Bazy le 02 juillet 2016. dans La une, Littérature

Métailié, août 2016, 100 pages, 9 €

33 révolutions, Canek Sánchez Guevara

Si on veut piger Cuba au XX° siècle et aujourd’hui, il faut lire le roman de Canek Sánchez Guevara: 33 révolutions. 33 tours par minute. 33 révolutions. C’est la fin et c’est le début. L’alpha et l’oméga de Cuba, du mythe et de sa réalité, de l’île aux trésors introuvables et de l’océan concrètement mondialiste, exterminateur et décentralisateur.

Roman ? Vrai roman. Roman vrai. Roman court. Roman rapide. Moins de deux heures de lecture. Moins qu’un match de boxe. Plus fort que le combat du siècle. Loin de toute fiction, ou pire, autofiction. Le roman n’est qu’une affaire de typographie, de caractères et d’impressions.

Ici, le « héros » n’a pas plus de nom qu’un Je ou un Il genre Kafka. Soi – à distance de l’expression – devient Nous, Je universel concret. Présent dans chaque sillon du microsillon. Lancinante répétition de celui qui préfère ne pas et qui finit par ne pas préférer car la vague, le détroit, le typhon appellent toujours l’homme libre dans sa tête et sur un canot, flottaison blême, fabrication du destin ultime des bidons et bouées périmées à l’abîme de l’ultime répétition.

CS Guevara est le petit-fils du Che. Déjà, ça commence mal. C’est souvent clair de « tuer le père », sinon dans l’ordre des choses. Mais là, « tuer le grand-père » équivaut – dès le départ – à devenir mort-né, à devenir… Presque rien plutôt que quelque chose. Une naissance métaphysique ne pèse pas lourd. Si les montagnes accouchent de souris, les souris dansent en boitant.

Et Canek Sánchez, c’est quelque chose : il est quelqu’un qui a fait quelque chose : 33 révolutions plutôt qu’une, préférant ne pas, atermoyant lucide, acteur décisif d’Une Vie.

Canek Sánchez exprime mieux les autres Une fuite, Une vie.

Sa vie, indécise, atermoyante, procrastinatrice, essentielle et concrète, sa vie vivante survécut par la grâce des ersatz chanceux de la musique, métal rock, de l’écriture, graphe ou glyphe, et surtout – il le dit et l’écrit – de l’acratie.

L’acratie n’est pas l’anarchie, encore moins l’anarchisme. C’est le lointain du Pouvoir, la fuite des pouvoirs. Et qu’est donc Cuba dans l’imaginaire, dans l’histoire ou dans le cœur même des détracteurs comme des sectateurs, des dictateurs récupérateurs comme des boycotteurs suiveurs ? Rien de tout ce à quoi les âmes et corps sensibles pourraient prétendre. Rien.

Entre-temps, il y aura eu la Russe (merci Staline !), comme une récréation – rituel tombé du ciel – entre le rhum, le canapé, la salsa et le tabac, comme pour tenir le coup sans le vouloir, car c’est un coup pour pas grand-chose. Entre-temps, il y aura eu le bureau, le dodo, le négro.

« Désolés, camarade. Vous savez ce que c’est : un Noir en train de courir dans l’obscurité est toujours suspect… », 8/33.

Reflets du temps a lu : Le Carnaval des Cieux, Jean-François Joubert

Ecrit par Gilberte Benayoun le 02 juillet 2016. dans La une, Littérature

Editions du Pont de l’Europe, juin 2016

Reflets du temps a lu : Le Carnaval des Cieux, Jean-François Joubert

L’auteur de cet ouvrage nous embarque dans ses rêves et ses aventures, et on voyage à travers le temps, la Bretagne de son enfance, et l’Amazonie à l’horizon. Beaucoup de poésie et de fraîcheur dans ce joli récit de 70 pages, plein de nostalgie et de douce mélancolie.

 

Quatrième de couverture

Le Carnaval des Cieux est l’illustration de cette traversée du temps : flash-back, présent et futur se télescopent, séquences d’images fulgurantes, Bretagne et Amazonie réunies. Le récit est bâti tel un patchwork coloré. Jean-François Joubert nous emmène ainsi avec lui sur son tapis volant en survol de sa propre vie. Il délivre une partition où la métaphore, la légende celte, le sens de la vie et des choses s’accordent à l’unisson du ciel à la mer, tels les instruments d’un grand orchestre. L’auteur s’est fait chef d’orchestre pour nous offrir un récit-témoignage réaliste-surréaliste-poétique qui nous emporte et nous catapulte dans sa courses effrénée du temps, de la Bretagne à l’Amazonie.

 

Extraits :

« Je vis loin de la forêt du Cranou. Ma vie est faite d’Histoire de France, mais ma ville de naissance porte l’essence des vents marins. Brest, ville militaire, base stratégique des ogives nucléaires, une rade magnifique à l’allure grise, comme ses nuages qui se percent assez souvent et pleurent leur misère austère sur nos corps couverts de couche imperméable. Que ce soit en été, au printemps, automne ou hiver, le Gulf Stream, doux courant d’eau chaude, tempère cette région ». […]

(…)

« Mon enfance est aussi simple que moi. Oisif, j’aime l’oiseau les jours de tempête. Un pin me donne force et direction du vent en observant sa cime près de l’épicerie d’une dame qui me connaît depuis que ma famille a déménagé dans un aber. Ildut, le moins connu, mais un abri sûr pour nos coques de noix, nos bateaux, tant il est abrité par son ouverture étroite vers l’axe Ouest d’Ouessant, et ceinturé de dune et de bois, ainsi que du village de Lanildut, nom d’un Saint prospère issu sans doute du Moyen-Âge ».

(…)

« Je pense beaucoup à l’Amazonie, à cette escapade en pirogue de fret. La chaleur était dense comme toujours en Guyane. […] Nous naviguions sur un tronc sculpté au coupe-coupe, le franc-bord surélevé par des lattes, que dis-je, des planches cloutées. […] J’ignorais toujours la nature de l’arbre qui permettait de nous transporter. Parfois, je me retournais pour lire le regard du pilote. Il connaissait bien la route, le fleuve. C’était un bon capitaine. L’aube de l’Amérique du Sud était un florilège de couleurs. J’aurais aimé être peintre pour en faire une toile abstraite, un peu comme la brume de l’éveil ».

… … …

 

La réponse au ki-c-ki du samedi 25 juin : « Jean Santeuil », Marcel Proust (Quarto Gallimard, 2001)

Tout a une fin, Drieu, Gérard Guégan

Ecrit par Stéphane Bret le 25 juin 2016. dans La une, Histoire, Littérature

Gallimard, mai 2016, 131 pages, 10 €

Tout a une fin, Drieu, Gérard Guégan

avec autorisation de la Cause littéraire

Ce n’est pas une biographie de Drieu la Rochelle que nous livre Gérard Guégan. Non, dans ce livre où apparaît sur la couverture le mot « fable » en-dessous du titre, c’est une apostrophe adressée à l’écrivain, dont les passages en italique peuvent refléter les différents états de conscience de Drieu, ou ceux du rédacteur de la fable, lui-même. L’ouvrage se focalise plus spécialement sur la période 1944-1945. Il débute au moment qui suit la première tentative de suicide de l’écrivain, survenue en août 1944, au luminal. L’ouvrage de Gérard Guégan tente d’éclairer l’attitude de Drieu, face au fascisme, au communisme, à la littérature, et il y parvient en confrontant l’écrivain avec des personnages issus de la Résistance, qui procèdent à son interrogatoire, avant sa mise à mort, que Drieu croit inévitable en raison des circonstances.
C’est le choix, entre fascisme et communisme, qui suscite les propos les plus significatifs, on sait que Drieu a longtemps hésité entre ces idéologies avant de basculer au mitan des années Trente, vers le fascisme : « C’est bien là la faiblesse des fascistes. Il leur faut constamment dialoguer avec d’imaginaires forces invisibles. (…) Tout autres sont les communistes de chez Staline qui dédaignent l’abstraction, qui honnissent le mysticisme. Avec eux, un innocent doit se déclarer coupable dans le seul but d’innocenter le tribunal qui va le rayer de l’histoire ».
Un autre aspect sur les prises de position de Drieu est soulevé ; il n’est pas moins significatif et concerne l’attitude de Drieu vis-à-vis de l’antisémitisme. On sait que Drieu a, dans sa jeunesse, publié un essai intitulé Mesure de la France, dans lequel il apparaît très philosémite : « Je te vois tirant et mourant derrière le tas de briques ; jeune Juif, comme tu donnes bien ton sang à notre patrie ». L’un des interrogateurs, Maréchal, tacle Drieu sur ce point, en évoquant un personnage de l’un des romans, Gilles : « Quoi qu’il en soit, avec Carentan, on tient peut-être la clé de votre antisémitisme. (…) C’est Carentan qui s’adresse à Gilles : Je ne peux pas supporter les Juifs parce qu’ils sont par excellence le monde moderne que j’abhorre. Mais le monde moderne, s’exclame Drieu, c’est moi, et le Juif, c’est encore moi ».
Le récit de Gérard Guégan nous fait découvrir, ou redécouvrir, la vie et l’œuvre de Pierre Drieu La Rochelle ; il s’insinue avec grande efficacité dans les méandres de sa conscience et le juge avec recul et lucidité, même si ce tribunal est imaginaire.



Gérard Guégan est l’auteur de très nombreux romans et essais, parmi lesquels : Dictionnaire du cinéma, Éditions universitaires, 1966, Debord est mort, Le Che aussi. Et alors ? Embrasse ton amour sans lâcher ton fusil, Cahier des saisons, 1995, La Demi-sœur, Grasset, 1997, Les Irrégulières, Flammarion, 2001, Ascendant Sagittaire, Parenthèses, 2001, Qui dira la souffrance d’Aragon ? Stock, 2015, Tout a une fin, Drieu, Gallimard, 2016.

KI-C-KI

Ecrit par Gilberte Benayoun le 25 juin 2016. dans La une, Littérature

KI-C-KI

Encore un auteur, de nos préférés, déjà cité dans les ki-c-ki de Reflets du temps, on ne s’en lasse pas, on lit, on relit, on revit, et on est comblé de bonheur et de délices que seul l’art avec un grand A, notamment l’art littéraire, peut nous apporter en nous emportant. Comme ces extraits cités ici qui ouvrent en grand les fenêtres des plaisirs de la lecture pour les lecteurs familiers de cet auteur que nous chérissons.

Extraits :
« Il était trois heures de l’après-midi et au milieu de ces jours de janvier, c’était une journée de printemps hésitante et dorée qui s’était trouvée prise. Dans les maisons on laissait mourir les feux et on ouvrait les fenêtres à l’air doux. Il semblait que le confort, le loisir, la tiédeur paresseuse eussent abandonné les maisons pour s’asseoir en plein air devant les maisons et dans les jardins publics. On marchait vite dans la maison pour sortir, comme la veille on marchait vite dans la rue pour rentrer. […] ».
(…)
« Quand nous sommes enfants, chaque matin ressemble à chacun de ces cartons encore fermés qui, le matin du jour de l’an, nous attendent dans la salle où on les a réunis, sous la lampe qui, au mépris du triste petit jour qu’il fait dehors, semble éclairer d’une lumière spéciale et heureuse ces inconnus mystérieux qui encombrent la pièce, les uns sur la table où ils se coudoient, les plus grands par terre dans un coin où on ne les avait pas d’abord aperçus, ne laissant [voir], à travers les forts papiers d’emballage qui ne nous les dissimuleront plus longtemps, que leur forme singulière et leur dimension imposante. […] »
(…)
« Nous nous rendons bien compte, quand nous ne sommes pas aimés, que nos imaginations relativement à une personne et nos innombrables désirs n’ont aucun rapport avec la réalité. Mais à défaut de pouvoir donner une sorte de réalité objective à nos espérances en les trouvant favorisées par la personne, nous éprouvons un grand bonheur à les trouver dans les poètes, dans les musiciens. […] De même, les poètes d’amour, les musiciens d’amour, qui sont encore des personnes pouvant nous parler d’elle, font que nous disons : « Voilà pour moi les plus beaux vers de la langue française », ce qui veut dire que ce sont ceux qui nous font le plus de plaisir à nous répéter parce qu’ils alimentent notre espérance et consolident notre amour pour des raisons tirées non de la personne mais de l’amour et de l’espérance même, puisqu’ils ont été faits il y a deux cents ans. […] »
(…)
« Tous les hommes meurent, c’est par là que le plus grand est petit, dit la philosophie commune. Je dirai : c’est par là que le plus petit est grand, puisque c’est par là qu’il touche à l’infini et au néant. Par la pensée de la mort ou à la venue de la mort, dans l’âme la plus obscure ou la plus bornée s’ouvre un jour mystérieux sur l’infini ».
… … …

La réponse au ki-c-ki du Samedi 11 juin : « Le Chandelier enterré », Stefan Zweig (Les Cahiers Rouges, Grasset, 1991)

2007 : La fin de la dynastie Bhutto au Pakistan

Ecrit par Martine L. Petauton le 18 juin 2016. dans La une, Histoire, Littérature

2007 : La fin de la dynastie Bhutto au Pakistan

Le magnifique livre de Bina Shah, dont on trouvera ici la recension, appartient à cette forte littérature actuelle, Indo-Pakistanaise, au croisement Histoire/roman, qui passionne, tant pour le dépaysement que pour l’information. L’assassinat de Benazir Bhutto, dont il s’agit, résonne en 2016, encore d’une autre façon, en échos sinistres aux menaces terroristes de l’Islam intégriste qui fond en ces temps-ci, sur nous, en Europe.

Je me souviens de son beau visage éclairant la couverture du Nouvel Observateur, cette semaine de décembre 2007. Seul titre « Benazir ! »…

Femme puissante, leader de son parti PPP (Parti Populaire Pakistanais), deux fois 1er ministre et seule femme au monde à avoir dirigé un grand pays musulman, Benazir était d’abord la femme d’un clan, d’une dynastie qui se succéda au pouvoir (et sans doute aux affaires). Comment ne pas voir, dans le même défilé d’images, une autre femme, puissante, géographiquement proche, sa « compagne » indienne, Indira Gandhi ? – assassinée en 1984. Dynastie, là-aussi, clan, pouvoir, et assassinat – religieux, également, mais par les Sikhs. Les deux femmes, filles de… ayant en commun – et cela a compté dans leur liquidation – une formation intellectuelle acquise en Occident, les deux apparaissant comme l’instrument de l’ouverture de leurs sociétés, mais aussi, notamment, comme « l’alliée des États-Unis ».

Benazir a eu un vécu de pouvoir chaotique, entrecoupé d’exils, et finalement d’une grande violence puisque « destituée » à plusieurs reprises du pouvoir lui-même ou du leadership politique dans son camp (de 84 à 2007). Accusée de corruptions – elle ou les siens, et notamment l’époux, l’homme d’affaires Ali Zardari. C’est dans le cadre d’un « accord-marchandage » de plus, avec le président Musharraf, qu’elle put rentrer au Pakistan en Octobre 2007, agencer une énième campagne électorale, qui finit le 27 Décembre 2007 par son assassinat dans la banlieue d’Islamabad. Terrible scène agie par un kamikaze aux ordres d’Al-Qaïda-Afghanistan. Camouflées pour éviter une montée en puissance du martyr par le gouvernement de l’époque, les causes de sa mort, après multiples enquêtes internationales, ne font plus aucun doute, Benazir fut assassinée par Al-Qaïda et peu protégée par le gouvernement pakistanais…

 

La Huitième Reine, Bina Shah, Actes Sud, février 2016, trad. anglais (Pakistan) Christine Le Bœuf, 347 pages, 23 € (avec l’autorisation de la Cause Littéraire)

Signes du spectre Pour une poétique de l’énigme autour de Sallinger de B.-M. Koltès

Ecrit par Didier Ayres le 11 juin 2016. dans La une, Littérature

Signes du spectre Pour une poétique de l’énigme autour de Sallinger de B.-M. Koltès

« On pourrait penser que ce refus de la nécessité sûre et solide, cette tendance à l’ambigu, à l’indéterminé, reflète un état de crise de notre temps », Umberto Eco, L’œuvre ouverte.

Pour répondre initialement à l’appel à communication du colloque Koltès 2016 à Metz, j’avais imaginé une étude très proche de l’œuvre de Koltès, en respectant à la lettre la problématique de ces journées d’études, à savoir la question du spectre, que j’ai prise au premier degré. Il faut donc lire ces lignes comme une esquisse de ce qui aurait pu être une dissertation de plus grande ampleur.

Quoi qu’il en soit, il y a au moins un spectre dans l’œuvre écrite depuis 1977 de l’auteur messin. Et c’est Le Rouquin, personnage principal de Sallinger qui relate la trajectoire d’un fantôme. Et comme c’est à une sorte de voyage psychopompe à l’envers auquel nous assistons dans la pièce, j’avais à l’esprit un rapprochement avec L’Odyssée,pour voir comment cette écriture dramatique de B.-M. Koltès pourrait se définir en relation avec une poétique de l’énigme, du caché, de l’étrange, de l’étrangeté.

Je voulais ainsi explorer la qualité du spectre de Sallinger, à savoir : déterminer ce que sont les signes et à quels autres signes il fait écho. Tenter de mettre en évidence comment le fantôme du Rouquin rend tout fantomatique autour de lui, et donc voir comment balance le lecteur de la pièce que je fus, de l’herméneutique du spectre à l’herméneutique des spectres. Pour appuyer ma réflexion, je pensais au chant XI de L’Odyssée, pour voir s’il était possible d’agrandir la poétique de Koltès aux grands textes de notre Occident.

Il me faudrait pour cela, éclaircir le pivotement du spectre, sa schize, et décider avec précision comment Le Rouquin, mort de la veille, pousse ce qui l’entoure et les personnes vivantes autour de lui durant sa résurrection, vers l’Enfer et un New-York dantesque. Explorer avec lui les ombres d’un voyage post-mortem, peut-être tout aussi intelligible que le dessine Le Livre des morts des Anciens Egyptiens, mais avec la particularité chrétienne de revivre après la mort dans une rédemption ou une damnation.

Oui, ce voyage du « revenu à la vie » dans la vie des mortels, ou plutôt d’un immortel au pays des mortels, permet et autorise une réparation identitaire. Et cela grâce à la proximité de ce disparu et de ceux qu’il a aimés ou qui ont croisé son chemin de vivant. Il y a donc un peu de proxémique dans l’étude de ce cas post mortem. Et comme Ulysse rencontre un frais disparu de quelques heures et qui n’a pas encore pris les habitudes d’un séjour dans les Enfers, Le Rouquin traverse cette deuxième vie comme si elle était semblable à la première – ce qui pourrait nous aider à comprendre la scène de suicide à la fin de la pièce. Nous sommes donc conviés à partager avec le héros une « dimension cachée », pour reprendre le beau titre du livre de E. T. Hall, et à s’interroger sur les limites du territoire, concept que développe encore G. Deleuze.

<<  1 2 3 4 5 [67 8 9 10  >>