Littérature

Mes étés-Angélique

Ecrit par Martine L. Petauton le 10 juillet 2015. dans Souvenirs, La une, Littérature

Mes étés-Angélique

Mes « ailleurs » de l’été, ou des autres saisons, sont et resteront des livres. Originalité limitée, j'en conviens !

Du plus loin de l’enfance – fond du jardin des grands-parents, odeur de prunes trop mûres et abeilles en stéréo (comme tant d’autres, mes trois petites pommes sachant lire, avaient appris du coup à s’envoler) – jusqu’à l’autre bout de la vie, là, sur le sable d’il y a deux heures caniculées, aux vagues de Maguelone. L’été sans lire, impensable ; de « simples » revues, inimaginable. Chez moi, c’était toujours, été, soleils d’ici, d’ailleurs, temps languissant – ce rythme si particulier, presque une vacuité, de cette saison-là – et livre. Quand ce n’était pas deux à la fois ! Délicieux adultère des temps chauds. L’appétit, même décuplait ; tous les Agatha Christie de la Villa Marie de Fréjus, balayant, à la chaîne, un ou deux étés. La Mousson de Bromfield dans l’avion qui m’emportait en Inde. Ce Génération de Hamon et  Rotman qui connut l’Egypte…

Et puis, « les » livres de l’été, de ce « vacare » qui a donné vacance (même retraitée) ; les « autres livres », comme je disais à cette rédactrice de la Cause Littéraire, partant en congé, avec lesquels ? demandait-elle. Ceux, qu’on achète comme un cornet de glace – pas très bon pour mon cholestérol, mais… ceux – meilleurs – qu’on tire d’une vieille armoire dans une maison familiale ne s’éveillant qu’aux beaux jours, et – pour moi, surtout ceux-là – ces romans déjà lus et relus, dans lesquels on replonge comme au premier matin de lecture ; magnifique et unique pot de confiture. Un roman historique à plusieurs tomes si possible. Autant dire, un Angélique.

Je ne sais plus à quel âge la passion des romans historiques s’est installée : Alexandre Dumas et ses pavés ? Les Rois maudits entre années collège et début années lycée ; cette pure merveille ! Relus au minimum trois fois depuis, tentant – vainement – de leur trouver les défauts que je trouve, comme il se doit, à leur auteur. Et, enfin, la batterie – quasi armée napoléonienne – des séries, des Angélique aux Catherine (Juliette Benzoni), des Fortune de France (Robert Merle), à La chambre des dames (Jeanne Bourin). Tout, à partir d’un moment, fit ventre et me régala comme peu d’autres. Je n’ai pas dit « nourrie », « subjuguée », mais « régala ». On comprendra ce qu’il y a là, d’émotionnel, de goûteux, genre doigts tachés de mûres, de sensuel et au bout, d’essentiel… La généralisation des formats poche y fut pour quelque chose, et les finances parentales leur élevèrent derechef, une statue méritée.

Angélique ! cette balade unique en XVIIème ; ce « dépaysement » au dire de feu ma grand-mère qui, elle aussi, en raffola. De sa Vendée natale, à Toulouse et son Jeoffrey, de Versailles et son roi, à la Cour des miracles, de la Rochelle protestante (un des meilleurs), au Sultan du Maroc, et enfin – j’aime moins – à l’Amérique. Angélique ! Par monts et par vaux, crinière blonde aux vents de l’Histoire – la petite, la grande, la moyenne ; peu me chaut ! On la suit, on vibre, on s’évade. On lit, donc !!

La jalousie : vilain défaut ou preuve d’amour ?

Ecrit par Jean-François Vincent le 04 juillet 2015. dans La une, Littérature

Recension/commentaire du livre de Giulia Sissa, La jalousie, une passion inavouable, Paris, éditions Odile Jacob, 2015

La jalousie : vilain défaut ou preuve d’amour ?

Notre époque n’aime pas les jaloux, ceux qui revendiquent une propriété sexuelle exclusive de la femme devenue objet : symptôme d’une monogamie bourgeoise et liberticide. De tout côté, on prône le « polyamour ». Serge Chaumier, sociologue, maître de conférences à l’université de Bourgogne, a même commis un livre dont le titre est un véritable programme, La déliaison amoureuse (2004). Il y fait l’apologie du couple « ouvert », « fissionnel » (à l’inverse de fusionnel !) laissant au « tiers » toute sa place…

Giulia Sissa, quant à elle, helléniste distinguée, professeur à l’université de Los Angeles, après avoir enseigné à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales, spécialiste de la femme dans la Grèce antique (citons, entre autres, Le corps virginal, 1987, ou L’âme est un corps de femme, 2000), prend l’exact contrepied de ces thèses libertaires.

Dans l’antiquité, la jalousie est une qualité : « colère érotique, blessure, déréliction, mais aussi liberté de l’admettre. Peine de l’affront ; plaisir de la vengeance ; sympathie des spectateurs. C’était en Grèce antique ». Et Sissa de citer la Médée d’Euripide, qui, ayant été répudiée par son mari, Jason, se venge de lui en tuant ses propres enfants. « On découvre, écrit Sissa, que la jalousie est une colère, Orgé. C’est une colère où éros, l’amour sensuel, joue un rôle capital. C’est une colère érotique, la perception d’une offense injustifiée, dont on souffre, mais dont on prévoit de se venger ». Affaire de dignité, de renom, kleos, bref d’honneur. Sissa en appelle au témoignage d’Aristote (Éthique à Nicomaque, 4, 5, 13-14) : « et il semble qu’un homme qui ne se met jamais en colère ne sait pas se défendre, car il paraît que supporter d’être traîné dans la boue est digne d’un esclave ». Sissa insiste : « ne pas se conduire comme un esclave qui, insensible à la douleur, se laisserait couvrir de fange sans broncher ; ressembler à un homme valeureux et viril ; ressentir une passion qui contribue à la vertu politique par excellence, le courage ; ressentir cette passion exactement “comme il faut”, de façon à ce que l’affect, bien tempéré, devienne une vertu en soi, la mansuétude : voilà donc la colère, dans sa complexité morale et psychologique ». Il s’agit de rétablir son honneur flétri. Passion « de haut niveau et à haut risque », la jalousie se veut donc passion aristocratique.

Mais l’on ne va pas en rester là. Le mot jalousie vient du grec zélos (cf. zélote !). Déjà à Athènes, le jaloux pèche par excès de zèle ! Socrate, agacé par la possessivité de son amant, Alcibiade, parle en termes très péjoratifs de sa zélotupia, attachement intense, exclusif et combatif, entre amoureux. Avec le Christianisme, la jalousie se confond avec la superbe, l’orgueil, l’un des sept péchés capitaux : d’honorable, elle devient honteuse. Pire, pour les libertins du XVIIIème siècle, elle est le comble du ridicule. Diderot, dans son Supplément au voyage de Bougainville (1772), raconte les mésaventures de l’aumônier de l’équipage, à qui un Tahitien, Orou, offre, par hospitalité, de coucher avec sa femme et ses filles. Le prêtre, qui, bien sûr, décline l’invitation, s’étonne : comment se fait-il qu’il ne soit pas jaloux ? Et Diderot de conclure : « la jalousie n’existe pas à Tahiti, parce que les Tahitiens savent vivre selon la nature. Pas de constance, pas de fidélité. Cette passion, ajoute-t-il, cruelle et petite, marque la défiance de son propre mérite et constitue un aveu de la supériorité du rival » ; « aveu par les modernes de leur flagrant manque d’assurance », confirme Giulia Sissa.

Reflets du temps a lu pour vous

Ecrit par Gilberte Benayoun le 04 juillet 2015. dans La une, Littérature

Jacob, Jacob, Valérie Zenatti, éditions Métailié de l’Olivier, 2014

Reflets du temps a lu pour vous

Voilà un livre que l’on « attrape » et qu’on ne lâche plus de la première à la dernière page, qui vous emporte dans son tourbillon. Un tourbillon enivrant de beauté, de mots, d’expressions, de couleurs, d’odeurs, d’images, le tout enveloppé dans une écriture terriblement belle, une musique de mots incroyablement mélodieuse, éclatante, résonnante, vibrante. Parfois même, souvent, tonitruante comme une « chevauchée fantastique »… Un très beau livre. Très émouvant. Et un Jacob inoubliable.

 

Extraits :

Un désir confus et violent l’a mené là, au sommet de la montagne rocheuse, dans la poussière maculée de fientes d’oiseaux, parmi les cèdres et les cyprès noirs qui accrochent le regard, le retiennent une poignée de secondes avant de le libérer vers la plaine écrasée de soleil.

(…)

Jacob jette un coup d’œil à la montre reçue pour ses treize ans. Portée au poignet, elle lui donne une allure plus dégagée que les montres de gousset de ses aînés imposant la lenteur, un arrêt pour être sorties de la poche, alors que lui peut consulter la sienne d’un bref regard. Six ans que les aiguilles marquent le temps pour lui, la trotteuse est agaçante et fascinante, toujours trop pressée, accélérant le temps quand lui voudrait le retenir, Jacob rêve, souvent, il pense au premier jour où il a traversé le pont suspendu avec Abraham, ce n’était peut-être pas la première fois d’ailleurs, mais c’est le premier souvenir qu’il en a.

(…)

Les visions qui se bousculent en lui le remplissent d’une excitation presque insupportable, la beauté grave du lieu dilate sa poitrine, il court sur la passerelle métallique en direction du pylône ouest, un camion passe en soulevant sous ses roues un vacarme de tôle entrechoquée, transmettant un deuxième frisson à Jacob, qui descend vers la ville, foulées régulières accordées à sa respiration, les mots martèlent ses tempes, quand les résultats du baccalauréat, arriveront, je serai, déjà, parti, l’entraînement, les classes, ils appellent ça, les classes, à dix-huit ans, on passe, d’une classe aux classes, mais ça n’a rien à voir, plus jamais, assis, à écouter monsieur Baumert, lire Hugo, Balzac, Flaubert, plus jamais, le latin, dominus, domine, dominum, domini, domino, domino, le latin, comme un jeu, comme une langue qui s’amuse, qui étonne mon père, fait sourire ma mère, à quoi ça sert le latin, à être instruit, à comprendre le français, autrement, il est la loupe, qui permet de distinguer, les subtilités de la langue, dit monsieur Baumert, il est le soleil, qui fait miroiter, les éclats de la langue, une autre façon, de dire le monde, que l’arabe, la langue de ma mère, la langue de mon père, que le français, la langue venue parler ici, depuis bientôt cent ans, la langue du Nord qui a décidé, de se mêler, à la langue du Sud, conjugaisons si compliquées, futur antérieur, imparfait du subjonctif, temps si peu maîtrisés par les habitants des ruelles étroites du quartier juif et arabe surpeuplé où Jacob se cogne à présent aux femmes qui hésitent entre dix tissus pour recouvrir un fauteuil, coudre des robes de fiançailles, des rideaux, satin ou coton ? unis ou brodés d’or ? il bouscule les cordonniers les plus pauvres qui n’ont d’échoppe que leur valise ouverte sur une table, leurs outils alignés près d’une montagne de talons, ils réparent les souliers vite et pour pas cher, leurs cris se perdent un peu plus loin, assourdis par les sacs en toile de jute qui abritent des kilos d’épices, paprika, cannelle, cumin, piment, curcuma, poudre de rose, grains de carvi, de coriandre, clous de girofles, nigelle, menthe séchée réveillent la faim dans le ventre de Jacob, il se faufile entre les clients qui sortent lentement des bijouteries, on ne va pas une seule fois dans une bijouterie mais cinq ou six, on soupèse, on réfléchit, le bijou à offrir est-il trop lourd ou pas assez ? témoigne-t-il d’une richesse coupable, enviée, ou d’une radinerie ?

(…)

Reflets du temps a lu pour vous

Ecrit par Gilberte Benayoun le 27 juin 2015. dans La une, Littérature

Cher amour, Bernard Giraudeau, éditions Métailié, 2009

Reflets du temps a lu pour vous

De Bernard Giraudeau je connaissais l’acteur de cinéma, puis de théâtre, inoubliable acteur aux yeux bleu de mer, puis j’ai découvert cet élégant écrivain qu’il fut dans les dernières années de sa vie. J’ai eu le bonheur de découvrir l’acteur de théâtre qu’il fut dans « Becket ou l’honneur de Dieu », de Jean Anouilh, avec Didier Sandre. Et puis j’ai lu ses deux livres, « Les Dames de nage » (2007), et « Cher amour » (2009).

C’est avec ce « Cher amour », d’où sont extraits ces passages choisis, que j’ai le plaisir de faire découvrir l’écrivain de talent qu’il fut. Et qui, bien trop tôt, nous a quittés, parti dans l’immensité des étoiles…

 

Extraits :

Chère madame T.

Ce qui suit vous est conté, madame T., ma chère, irremplaçable madame T., à vous et à nulle autre, à moins que vous ne souhaitiez qu’il en soit autrement. Je ne sais où vous serez, mais je devine déjà votre intérêt pour ces voyages, ces mots, ces aveux parfois. Peut-être vous mentirai-je un peu, mentir un peu c’est être très près de la vérité, mentir beaucoup serait m’en éloigner. Avec le temps, l’espace entre vérités et mensonges se dissipe doucement et vous me pardonnerez si parfois j’ai repoussé cette frontière pour être au plus près de l’indicible. Je soupçonne votre sourire à certains passages, votre joue légèrement froissée, appuyée sur votre main, l’autre tournant lentement les pages, sans voracité, laissant un doigt sur la précédente comme si vous alliez la relire, mais que vous abandonnez pour la suivante. Je vous espère parfois jalouse, un peu mordue par les mots, mais jamais douloureuse. Je vous aime depuis si longtemps, depuis avant le début, voyez-vous. Ces récits sont des voyages au pays des hommes. Voyager, on n’en revient jamais. Je vous écris pour prolonger l’instant, en garder une trace, tordre le cou à la fugacité, à l’oubli, à l’« impermanence », ceci sans succès bien sûr puisque c’est vouloir figer l’éphémère et j’aime l’éphémère, nul n’est parfait. Le prendrez-vous ce temps de me lire, pour me prolonger un peu en vous ?

(…)

Je suis dans une loge de théâtre, l’antichambre de la scène sur laquelle tout à l’heure je rejoindrai par partenaire. Pour l’instant elle se maquille, rêve, raconte une histoire que j’écoute avec attention, vous délaissant pour sa voix. N’ayez crainte, je reviens vite vers vous et me penche avec bonheur sur votre absence. C’est un bonheur illusoire, éphémère, un manque, vous le comprendrez. Je dois être patient, mais c’est un mot qui n’appartient pas à mon vocabulaire, il est un peu le cousin de la sagesse et c’est une qualité qui m’évite. Parmi les voyages que je compte bien partager avec vous, il y a ceux, immobiles, du théâtre.

« Famille-récit ; famille-secrets »

Ecrit par Martine L. Petauton le 20 juin 2015. dans La une, Littérature

Lecture du livre de Bernard Pignero : « Traduit du Français » Ed. Encretoile, avril 2015, 172 pages, 18 €

« Famille-récit ; famille-secrets »

Bernard Pechon-Pignero, notre fidèle BPP ! Un écrivain, un vrai, mais discret – on s'en serait douté... C'est vers lui, qui vont ces mots de Colette, la grande :  « Avec les mots de tout le monde, écrire comme personne ». Pour lui, pour le talent si particulier de ses chroniques toujours très lues dans Reflets, longue vie à sa souris et à son clavier !

La rédaction de Reflets du temps

 

On le sait amateur et connaisseur d’art, notamment de peinture, de musique, mais aussi de vin, de bons moments ; oui, c’est bien ça, de vie donc. Habitué des paysages du Sud et des brumes Picardes, sachant les regarder, les humer, en parler. Sa vie déjà longue, ses valeurs, ses passions, sa famille, ont déjà conduit sa plume à nous titiller l’intérêt de livre en livre, de chronique en chronique… Et ça, jusqu’à ce qu’on se dise : dans ce bonhomme de chemin, se cache un bonhomme,  Bernard Pignero, qui pourrait bien peaufiner d’une belle écriture, sage – pas toujours, « longue en œil » – assurément, des histoires profondes, qui, mine de mine, résonnent – et longtemps – dans nos émotionnels de lecteurs, dans nos vies à nous. Autant dire, un écrivain, un vrai. Et s’il n’en fallait qu’un, ce serait à ce livre de plaider dans ce sens.

Son « Traduit du Français » porte les qualités de ses autres livres, en un « cru » de grande année : récit, façon de le dire en belle langue aboutie, architecture, décor, atmosphère, personnages ! J’oubliais : pas une once d’ennui ; et ça ! Histoire amarrée sur plusieurs générations, autour d’une petite ville du Sud – Cévennes pas loin, qu’on pourrait situer dans Sommières, ou Lodève, dans ce Gard, par exemple, adossé à la montagne, œil vissé vers le sud, éclairé, soleil éclatant, mais zones d’ombres tout autant. Milieu petit bourgeois, sur le fil de l’aisance, de métier de justice, à l’allure de Sous-préfet aux champs. Dehors, les pierres, l’eau de la rivière, les odeurs de la garrigue, le rythme des saisons chaudes. Dedans, les maisons – on saute de l’une à l’autre ; chacune ayant son mot à dire – les meubles, et les usages – ce rotin, sous la terrasse d’une vieille bastide ; repas pris mi-ombre de Renoir. Et puis, les gens, leurs affects, leurs mystères, leur – bizarre, improbable traçabilité. Pignero joue là, visiblement, une partition, qu’il connaît à la note près. Toutes les trois pages, nous traverse du coup, l’idée qu’il est là, c’est de lui – à tout le moins des siens, dont il s’agit… et, puis, juste derrière, on se prend à douter (postures très réussies d’observation distanciée d’historien ?). Il sait nous perdre ; sentiers de chèvres en montagnettes…

KI-C-KI

Ecrit par Gilberte Benayoun le 20 juin 2015. dans La une, Littérature

KI-C-KI

Les fragments littéraires proposés ici, que j’ai choisis goûteux, savoureux, pépites d’or et éclats de vie et de mots enchanteurs, sont extraits d’un célèbre recueil de nouvelles d’un de nos préférés auteurs, grands comme le monde entier, romancier, poète (européen), dont l’œuvre a été, est, et restera à jamais juchée au sommet des splendeurs littéraires du vingtième siècle.

 

Extrait :

Son image m’accompagnait partout, même dans les endroits les moins romantiques. Les samedis soirs, quand ma tante allait au marché, il me fallait l’accompagner pour porter les paquets. Nous marchions à travers les rues étincelantes, coudoyés par les hommes ivres et les femmes qui palabraient, au milieu des jurons des ouvriers, des cris aigus des garçons boutiquiers qui montaient la garde auprès des barils de têtes de porcs, et des notes nasillardes des chanteurs des rues, qui chantaient une chanson populaire sur O’Donovan Rossa ou une ballade sur les troubles de notre pays natal. Tous ces bruits convergeaient pour moi en une seule sensation, une sensation de vie ; je m’imaginais porter mon calice sain et sauf au milieu d’une foule d’ennemis. Son nom montait à mes lèvres par moments en prières étranges, et en louanges que moi-même je ne comprenais pas. Souvent, mes yeux s’emplissaient de larmes (je ne saurais dire pourquoi) ; et d’autres fois il y avait comme un flot qui partait de mon cœur pour aller se répandre dans mon sein. Je pensais peu à l’avenir. Je ne savais pas si je lui parlerais un jour ou jamais ; ou si je lui parlais, comment je lui exprimerais ma confuse adoration. Mais mon corps était comme une harpe ; ses mots et ses gestes, comme les doigts qui couraient sur les cordes.

Un soir, j’entrai dans le salon du fond, où le prêtre était mort. C’était un soir sombre et pluvieux, et il n’y avait aucun bruit dans la maison. Par un des carreaux cassés, j’entendais la pluie heurter la terre de ses petites aiguilles d’eau incessantes qui jouaient sur les plates-bandes trempées. A distance une lampe, ou une fenêtre éclairée brillait au-dessous de moi. J’étais reconnaissant de ne pas y voir davantage. Tous mes sens semblaient vouloir se voiler, et, sur le bord de l’évanouissement, je pressai mes paumes jusqu’à les faire trembler, en murmurant : « O amour ! ô amour ! » à plusieurs reprises.

« L' Après Charlie de Caroline Fourest »

Ecrit par Martine L. Petauton le 13 juin 2015. dans La une, France, Politique, Actualité, Littérature

« L' Après Charlie de Caroline Fourest »

On ne connaît qu’elle, Caroline, sur les plateaux TV aux débats animés, ou en billets coupants là, ou ici. Quand il s’agit de libertés – féminines, mais pas que – sa voix se pose, droite, et bien malin celui, celle, qui l’arrêtera. Dans mon coin, on dirait qu’elle est teigneuse et ne lâche rien, une fois les dents mises. Quelque chose de l' « incorruptible », la dame, et toujours avec le sourire, faussement angélique…

Son dernier opus Éloge du blasphème est comme un assemblage de chroniques. Comme un ramassé de ses divers coups de gueule. Ne pas attendre du littéraire, mais du citoyen de belle eau, oui.

« De quoi parlions-nous le matin de l’attentat. Je ne sais plus. Au téléphone, j’entends juste : Charb est mort ». Elle a travaillé à Charlie Hebdo, connu le ban et l’arrière-ban de la boutique, était là juste après. A tout vécu de ces jours si particuliers. Le coup de poing, depuis, à l’estomac, s’entend à chaque ligne écrite. On sent qu’écrire, parallèlement à dire, lui a semblé le seul chemin à prendre, pour leur rendre hommage, pour se projeter demain, pour – évident – sortir, elle, du cauchemar. Son « Eloge du blasphème » est la tête qu’on tient hors de l’eau.

On lit, ça et là, que ça grincerait chez ceux que son discours sans concessions florales, dérange. On comprend vite. Et il y en a – journaliste, intellectuel, politique, religieux – de ceux qui trouvent, au fond, que « c’est bien malheureux, tout ça, mais faut faire attention avec les provocations ; un peu comme après un viol, lorsqu’on réconforte la victime tout en lui faisant remarquer que sa jupe était trop courte », de ceux qui cherchent la « bonne » distance après Janvier le 11, jour du « Tous Charlie » ; ceux qui confondent, dans une pseudo-rondeur se voulant intello original, un sain esprit critique avec une grande rasade de lâcheté peu ragoûtante. Parce que CQFD, Dame Fourest tricoterait, comme d'autres les chaussettes, figurez-vous, de l'Islamophobie !  C'est vrai que  là, quelle que soit la cabane – des banlieues, musulmane, de Gauche, de Droite dite civilisée – le fusil de Dame Fourest décanille… c’en est un vrai plaisir, mais, mieux – journaliste, quand même la Caroline – il désigne : toi, là, toi, ici, et c’est d’une formidable efficacité. Fourest s’habille en procureur, défendant « toutes les victimes du fanatisme et du terrorisme où qu’il frappe ». Vraies informations qu’on s’empresse d’engranger.

Le Temps de la poésie pour nos Reflets

Ecrit par Gilberte Benayoun le 13 juin 2015. dans La une, Littérature

Le Temps de la poésie pour nos Reflets

n peu de poésie de sorte que nos Reflets du temps donnent aussi envie de voguer au rythme d’un temps de poètes, afin que nos reflets riment aussi avec les mots de belles et grandes plumes, en visitant, ou revisitant, quelques unes de leurs œuvres, passant de Victor Hugo à Paul Valéry, de René Char à Rainer Maria Rilke, et même, pourquoi pas, Friedrich Nietzsche, sans oublier un zeste de notre beau Rimbaud…

Quelques extraits de morceaux choisis de recueils de ces 6 auteurs, au gré du temps et de la fantaisie :

 

Extrait 1 :

Tu es pressé d’écrire,

Comme si tu étais en retard sur la vie.

S’il en est ainsi fais cortège à tes sources.

Hâte-toi.

Hâte-toi de transmettre

Ta part de merveilleux de rébellion de bienfaisance.

Effectivement tu es en retard sur la vie,

La vie inexprimable,

La seule en fin de compte à laquelle tu acceptes de t’unir,

Celle qui t’est refusée chaque jour par les êtres et par les choses,

Dont tu obtiens péniblement de-ci de-là quelques fragments décharnés

Au bout de combats sans merci.

Hors d’elle, tout n’est qu’agonie soumise, fin grossière.

Si tu rencontres la mort durant ton labeur,

Reçois-là comme la nuque en sueur trouve bon le mouchoir aride,

En t’inclinant.

Savoir croire et savoir vivre

Ecrit par Pierre Windecker le 06 juin 2015. dans Philosophie, La une, Littérature

« La croyance de A à Z – Michel Guérin »

Savoir croire et savoir vivre

La croyance ? « Un des plus grands mystères de la philosophie » disait Hume. Et pour nous, en ce début de siècle ? Nous pouvons répondre aussitôt : un des plus grands problèmes qui se posent à la politique, à la civilisation, à la vie. Pas un problème scolaire, une urgence existentielle, où se joue le destin humain, au plan d’un monde qui a fait le plein comme dans l’intimité de chacun. Partout fleurissent des pathologies de la croyance (et de l’incroyance) : complotisme, négationnisme historique ou scientifique, manifestations fantasques de crédulité. Au fond de toute cela, nous entrevoyons la menace la plus grave : la croyance semble emportée par deux vertiges extrêmes et de sens opposé : par la déprime mélancolique de qui « ne croit plus à rien » et par la fureur maniaque du fanatique meurtrier.

Comment prendre ce problème à bras le corps ? L’essentiel est d’écarter les obstacles. Avant tout, ne pas opposer la croyance au savoir, comme si celui-ci avait à faire table rase de celle-là. Croire n’est pas la conséquence d’un manque de savoir, ni d’un manquement au savoir, c’est simplement la réponse immanente que l’on donne au mouvement de vivre : c’est toujours un acte de croyance, gestuel et charnel, différent selon chacun, que de se lever le matin. En suite de quoi bien sûr, on ne doit plus chercher à peser les croyances sur la balance de la vérité. Plutôt que de « croyances vraies » ou de « croyances fausses », c’est de « croyances saines » (légères, fluentes, compagnes du doute) et de « croyances malades » (lourdes, indurées, fanatiques) qu’il faut parler : si les croyances intéressent la vie, c’est à peine parler par métaphore que de les partager sur cette ligne. Enfin, puisqu’on vit de la croyance, il est de croyance saine, quelles que soient les alarmes que ses extravagances peuvent nous donner, de ne pas se laisser aller à la dénigrer, mais de s’inquiéter surtout de voir comment la soigner et la sauver par une démarche attentive à relever aussi ses tours les plus heureux.

Or, quoi qu’on fasse, un traité systématique de la croyance pourrait apparaître encore comme une manière de chercher à s’en excepter soi-même pour lui régler son compte du point de vue d’un savoir. Par là, on risquerait de renforcer la détresse présente du croire par une autre croyance, prenant la première pour objet, mais tout aussi dépressive. Mieux vaut donc parler de ce problème lourd avec légèreté, et en refusant de faire trop vite système. Quoi de mieux pour cela que la forme de l’abécédaire ? Pour aider la croyance à « s’aérer » loin des miasmes et tout en évitant l’angoisse de l’apnée, les chemins buissonniers conviennent mieux que des autoroutes à glissières de sécurité. Mais ne nous y trompons pas : les analyses tiennent ensemble, s’éclairent mutuellement, et frayent une voie de recherche. Et les entrées ne sont pas dictées par les hasards de l’alphabet, mais choisies pour ce qu’elles permettent de dire. L’enjeu, en effet, ce n’est rien de moins que de dessiner à grands traits la carte d’une anthropologie philosophique de la croyance. Mais l’ordre conserve la contingence nécessaire pour laisser le lecteur libre de choisir son itinéraire (de lecture et d’interprétation) et de conclure, si l’on peut dire, comme il croit opportun pour lui de le faire. Il peut d’ailleurs tout simplement dévider le fil, et aller de l’Automate au Zapping, en passant par le Bonheur, le Conte, Dieu, l’Espoir et l’Espérance, la Foi, le Goût, l’Histoire, l’Imagination, le Jeu, le Kred, la Libido, le Monde, le Nihilisme, l’Opinion, la Politique, Que suis-je ?, la Religion, le Scepticisme, la Tolérance, les Us et coutumes, le Veau d’or, When (is art) ?, la Xénophobie, le Yin et le Yang.

Les derniers jours d'Hitler

Ecrit par Jean-François Vernay le 06 juin 2015. dans La une, Histoire, Littérature

« les 100 derniers jours d'Hitler » Jean Lopez / ed Perrin

Les  derniers jours d'Hitler

En refermant Écrire, à l’heure du tout-message de Jean-Claude Monod, je décidais d’un même élan de mettre un terme à ma vie hyper-connectée en pratiquant l’abstinence numérique et technologique. J’arrivais certes un peu après la guerre, puisque la journée nationale des déconnexionnistes (National Day of Unplugging) était en mars dernier mais, comme on dit, mieux vaut tard que jamais !

Dans les jours qui suivirent ma cure de désintoxication, je recevais en livraison DHL Les cent derniers jours d’Hitler de Jean Lopez, tel un retour au papier qui m’aiderait à me sevrer du tout-numérique et des messages pléthoriques qui envahissent notre quotidien. Ce « beau-livre » (1), le bien nommé en l’occurrence puisqu’il est richement documenté (témoignages, archives, journaux intimes, mémoires, etc.) et illustré avec des images pour la plupart monochromes, revient sur les 106 derniers jours du Kaiser, à savoir la période de son retour à Berlin jusqu’à son auto-extermination le 30 avril. Le soixante-dixième anniversaire de la capitulation de l’Allemagne nazie (en date du 8 mai 1945) est l’occasion pour Jean Lopez, grand passionné d’histoire militaire, de faire la chronique de cette descente crescendo aux enfers si proche et si lointaine à la fois. Pourquoi Les cent derniers jours d’Hitler ? Car les trois derniers mois sont « la période la plus sanglante et la plus destructrice de tout le conflit ; ils sont aussi les plus confus, les moins bien connus » (p.9). En couvrant un grand pan de la documentation sur la Seconde Guerre mondiale publiée en allemand, anglais et français, Lopez joue la carte de l’exhaustivité, abordant ainsi certains aspects méconnus et pour ainsi dire négligés dans l’espace francophone comme la « chorégraphie de l’effondrement ».

Ce n’est pas tant la fascination qu’exerce le mal absolu qu’une tentative de compréhension de la logique du pervers qui poussera le lecteur à compulser ce livre. Comme le rappelle Patrick Vignoles, « Pervertir » vient du latin pervertere qui signifie « renverser ». L’être pervers n’est pas l’être qui ignore la loi mais celui qui veut l’ignorer, ou plutôt qui, sachant très bien (d’un savoir de sentiment ou de raison) quelle est, donc en toute connaissance de cause, accomplit systématiquement le mal au lieu de faire le bien, pose le mal comme un bien pour lui. Le pervers méprise la loi dont il renverse sciemment et […] savamment les Tables (2).

Cherchant à occulter un surplus indigeste de messages dans mon quotidien, je me suis concentré dans un premier temps sur l’iconographie, mais c’était oublier la sagesse de bons vieux proverbes anglais, selon laquelle une image vaut mieux qu’un long discours (Every picture tells a story ; a picture tells a thousand words). Mon regard s’est donc posé avec effroi sur ces corps suppliciés, pendus, suicidés, fusillés, faméliques, rongés par les maladies tel le typhus, ces corps en décomposition dont la monochromie accentuait la tragédie (à l’instar des films d’Alfred Hitchcock) et le caractère insoutenable de la plus sordide invention de l’humanité que l’on doit malheureusement au IIIème Reich – le meurtre à l’échelle industrielle. Cette documentation historique est quelque peu problématique à mon sens. Certes, le droit français ne protège pas la dignité des défunts, notamment lorsqu’ils n’ont aucune renommée, mais il est légitime de poser le débat du respect des morts. Comme le note Emmanuel Pierrat, avocat au barreau de Paris, « l’article 9 du Code civil, sur lequel repose à la fois le droit au respect de la vie privée et le droit à l’image, dispose que “chacun a droit au respect de sa vie privée” », cependant « la loi reste muette sur ce respect après le décès de la personne visée ». A quelques exceptions près : Le 20 décembre 1999, la Cour de cassation s’est prononcée sur la publication de la photographie du cadavre du préfet Claude Erignac. Elle a considéré que : « la photographie publiée représentait distinctement le corps et le visage du préfet assassiné, gisant sur la chaussée d’une rue », cette image étant dès lors « attentatoire à la dignité humaine » (3).

Pour en revenir au livre de Jean Lopez, j’étais ravi de pouvoir découvrir l’excellent ensemble vocal « Cinq de Cœur » au Conservatoire de musique et de danse de la Nouvelle-Calédonie le soir même où j’ai achevé la lecture des Cent derniers jours d’Hitler. Comme il était rassurant de prendre la mesure de la part du bien dont est aussi capable l’humanité et de ses triomphes sur la barbarie !

<<  3 4 5 6 7 [89 10 11 12  >>