Littérature

Encore Waterloo ?

Ecrit par Jean-François Vincent le 05 septembre 2015. dans La une, Histoire, Littérature

Recension/commentaire du livre d’Yves van der Cruysen, Waterloo démythifié, Paris, éditions Jourdan, 2015

Encore Waterloo ?

Que dire de nouveau sur Waterloo – fut-ce à l’occasion de son bicentenaire – quand déjà tout – ou presque ! – a été dit ? Yves van der Cruysen, échevin de la commune qui porte ce nom, s’y est essayé… avec un bonheur très relatif. Faute d’expliquer, pour une énième fois, les mobiles de ce coup de dé désespéré d’un dictateur qui s’obstine à croire à sa bonne étoile – analogie troublante avec l’ultime offensive d’Hitler dans les Ardennes, jetant ses dernières divisions de panzers SS sur la route de Bruxelles – van der Cruysen nous propose un florilège d’anecdotes, divertissantes mais superficielles. Bref un livre d’histoires plus que d’Histoire.

L’auteur fait certes justice aux clichés qui encombrent la légende de la bataille : les fraises de Grouchy censées être à l’origine de la défaite, la « morne » plaine de Victor Hugo (qui n’avait rien de morne), le « mot » de Cambronne qui ne fut jamais prononcé…

En fait, le principal intérêt de l’ouvrage est de présenter l’évènement du point de vue anglais. Qui a jamais entendu parler du caporal John Shaw, géant de 1m90 et champion de boxe, tombé au champ d’honneur le 17 juin 1815 ? Ou de Lord Uxbridge, incarnation du flegme britannique, touché par une balle de mitraille, et s’adressant ainsi à Wellington : « par dieu, Sir, j’ai l’impression que j’ai perdu ma jambe ». Réponse de Wellington : « c’est exact, Sir ».

Seule « révélation » de van der Cruysen : le nom même de « Waterloo », qui ne vient pas du lieu où se déroulèrent les combats, mais de l’endroit où Wellington envoya la dépêche annonçant sa victoire. Un peu court, non ?

Une fois de plus, il faut laisser à Henri Guillemin – le meilleur et très polémique historiographe de Napoléon – le soin de résumer toute l’affaire : « une guerre de quatre jours, et c’est la déroute. Napoléon s’enfuit à cheval, sans même pouvoir sauver cette berline qui l’avait amené à Waterloo et dans laquelle il avait caché, à toutes fins utiles, des sacs d’or et pour 800.000 francs de diamants. Il aura le temps, néanmoins, avant de quitter son palais, de se faire remettre 180 actions de 10.000 francs sur les canaux d’Orléans et du Loing et de placer, chez Lafitte, 5.300.000 francs ».

Waterloo ? En fin de compte, une question de gros sous…

KI-C-KI

Ecrit par Gilberte Benayoun le 05 septembre 2015. dans La une, KI-C-KI, Littérature

KI-C-KI

Pour le ki-c-ki de cette semaine, un « petit voyage » au loin, là-bas, en Amérique, du côté du ciel, du soleil, de la boue et des grands espaces… avec ce grand – écrivain et poète – du 20è siècle. Et bien sûr, tellement reconnaissable par ces extraits choisis pour Reflets du temps, et pour le bonheur, je l’espère, de nos lecteurs :

 

Extraits :

Ce fut une randonnée ordinaire en autocar : gosses pleurnicheurs, soleil chaud, paysans qui, en Pennsylvanie, montent à une ville et descendent à la suivante, jusqu’au moment où nous avons atteint la plaine de l’Ohio et nous sommes mis vraiment à rouler, vers Ashtabula, puis, de nuit, à travers l’Indiana. J’arrivai à « Chi » assez tôt dans la matinée, pris une chambre dans le Y et me mis au lit avec tout juste quelques dollars en poche. Je m’attaquai à Chicago après une bonne journée de sommeil.

(…)

– « (…) Pendant la crise, me dit le cow-boy, j’avais l’habitude de faire le dur au moins une fois par mois. A cette époque on voyait des centaines de types voyager sur les plates-formes ou dans les fourgons, et ce n’étaient pas de simples clochards, c’étaient toutes espèces de gens sans travail, qui naviguaient d’un endroit à l’autre, et les vagabonds n’étaient qu’une minorité. C’était comme ça dans tout l’Ouest. Les serre-freins ne vous cherchaient jamais des crosses en ce temps-là. Je ne sais pas où ça en est aujourd’hui. Le Nebraska, j’ai rien à en foutre. Dans les années trente, il n’y avait ici rien d’autre qu’un énorme nuage de poussière aussi loin que la vue pouvait porter. Pas question de respirer. Le sol était noir. Je vivais ici en ce temps-là. Ils peuvent rendre le Nebraska aux Indiens, pour ce que j’ai à en foutre. Je déteste ce damné pays plus qu’aucun autre au monde. Maintenant j’habite dans le Montana, à Missoula. Un jour ou l’autre, allez faire une virée par là, et vous verrez le paradis ». Plus tard dans l’après-midi, quand il en eut assez de parler, je m’endormis ; c’était un causeur intéressant.

(…)

Reflets du temps a lu : La marche de Radetzky de Joseph Roth

Ecrit par Gilberte Benayoun le 29 août 2015. dans La une, Littérature

Reflets du temps a lu : La marche de Radetzky de Joseph Roth

Parmi mes nombreuses lectures de cet été 2015, un coup de cœur littéraire : La marche de Radetzky de Joseph Roth.

Je ne m’étais encore jamais penchée sur l’œuvre, visiblement riche et abondante, de Joseph Roth. J’ai donc choisi – je ne sais pourquoi, peut-être pour la « musique rythmée et entraînante du titre… » – d’aborder en tout premier lieu son œuvre par son roman célèbre, « La marche de Radetzky », parmi mes nombreuses lectures estivales.

Quelle bonne idée !

Au-delà de l’histoire passionnante et captivante des quatre générations d’une famille, de l’Autriche-Hongrie – la famille Trotta –, je me suis délectée de la mélodieuse poésie, enivrante, qui se dégage du style littéraire de Joseph Roth. Enthousiasmée et émue, je propose de partager avec Reflets du temps et ses lecteurs des extraits choisis de ce « coup de cœur », suivis de la quatrième de couverture :

 

Extraits :

On était en été.

On était en été, oui. Devant la maison du préfet, les vieux marronniers n’agitaient que matin et soir l’abondant feuillage vert foncé de leurs cimes. Tout le reste du jour, ils restaient immobiles, exhalaient une âpre haleine et projetaient leurs grandes ombres fraîches jusqu’au milieu de la rue. Le ciel était constamment bleu. D’invisibles alouettes grisolaient sans cesse au-dessus de la ville silencieuse. Parfois, un fiacre qui transportait un étranger cahotait de l’hôtel à la gare sur le pavé inégal. Parfois, on percevait le trot des deux chevaux attelés à la voiture qui promenait M. de Winternigg à travers la grand-rue, du nord au sud, entre le château de ce grand propriétaire terrien et son pavillon de chasse.

(…)

Ils étaient seuls dans le compartiment. Le visage paternel, endormi, était doucement bercé dans la rougeâtre pénombre du capitonnage. Sous la moustache noire, les lèvres étroites et pâles formaient comme un trait unique ; sur le cou fluet, entre les coins brillants du faux col, la pomme d’Adam s’arrondissait ; la peau bleuâtre, infiniment plissée, des paupières closes frémissait constamment ; la large cravate lie-de-vin se soulevait et s’abaissait régulièrement et, à l’extrémité des bras croisés sur la poitrine, les mains dormaient aussi, au creux des aisselles. Un grand calme émanait du père au repos. Sa sévérité assoupie et apaisée somnolait, elle aussi, nichée dans la calme ride verticale entre le nez et le front, telle une tempête qui dort dans une brèche abrupte entre des montagnes. Cette ride était connue de Charles-Joseph, elle lui était même très familière. Elle ornait le visage du grand-père sur le portrait du fumoir, cette même ride, parure courroucée des Trotta, héritage du héros de Solferino.

Igdi, les voies du temps, Idoumou Mohamed Lemine Abass

Ecrit par Intagrist El Ansari le 15 août 2015. dans La une, Littérature

Ed. Langlois Cécile (Paris), avril 2015, 168 Pages, 14 €

Igdi, les voies du temps, Idoumou Mohamed Lemine Abass

Idoumou Mohamed Lemine Abass, professeur de littérature à l’université de Nouakchott signe Igdi, les voies du temps, un roman qui décrit, avec force et nostalgie, le déclin d’un ordre ancien enraciné sous les assauts d’un ordre nouveau qui ne prend pas racine, le tout à travers le regard et les émotions de gens simples.

Igdi, les voies du temps, n’est pas que l’histoire banale d’un drame familial. En effet, en partant d’une tragédie humaine et familiale, l’auteur raconte avec beaucoup d’intelligence et de talent les péripéties d’un monde nomade mauritanien en voie d’extinction. Il fait la lumière sur des traditions séculaires malmenées par les temps modernes.

Déclin d’un monde ancien

Dès les premières pages, Idoumou dresse le tableau. Des règles nouvelles qui supplantent celles qui ont prévalu des siècles durant ; la voix des jeunes qui exclut celle des anciens ; des constructions nouvelles remplacent les vieux édifices ; le mauvais devient enviable face au bon ; le bon sens qui se perd ; l’art de la dissimulation et de la sournoiserie comme religion bien pensante ; etc. En somme c’est l’inversion de toute chose dans cette société menacée par une modernisation rampante. C’est là le sens de la réflexion que l’auteur propose avec son livre, au delà du conte lui même.

C’est dans cette confusion générale que Da Ahmane, principal personnage du roman, héritier de la chefferie tribale, se voit déposséder de sa souveraineté au sein de sa tribu. Il cède le rôle à son demi-frère, qui, lui, défend cette modernité. Leur relation est faite d’animosité depuis le décès de leur père. Da Ahmane se retrouve à errer, bien qu’investi d’une mission pour la restauration de son honneur de père de famille, dans une capitale du pays, décadente par essence et perverse. Bir Lekhcheb, l’anomalie architecturale, jaillit du sable, au grand regret des seigneurs sahariens habitués du grand espace et des règles de vie qui en régulent l’existence des nomades qui habitent dans le désert, dans la courtoisie et dans le respect de l’héritage ancestral. La nouvelle capitale est donc la concentration de tous les vices et de toutes les choses malsaines. En conséquence, sa destruction annoncée sera inévitablement un tumulte, un tsunami dont pratiquement plus personne ne reviendrait…

L’histoire de Da Ahmane Ould Ag Bahim, cet homme intègre et bienveillant mais ébranlé, est parfaitement emblématique de l’action du temps qui marche sur l’ordre ancien pour construire sur ses débris un monde nouveau qui, inéluctablement, implosera à son tour et de l’intérieur. Un monde parfois fait de désolation. Un monde qui ne tient pas compte des valeurs sûres du passé, qu’il asphyxie et qu’il lamine progressivement.

Les ailleurs de l’été… tout en rêve et en poésie…

Ecrit par Gilberte Benayoun le 10 juillet 2015. dans La une, Littérature

Les ailleurs de l’été… tout en rêve et en poésie…

de Rimbaud…

 

Par les beaux soirs d’été…

Par les beaux soirs d’été, j’irai dans les sentiers,

Picoté par les blés, fouler l’herbe menue :

Rêveur, j’en sentirai la fraîcheur à mes pieds.

Je laisserai le vent baigner ma tête nue…

 

Je ne parlerai pas, je ne penserai rien…

Mais un amour immense entrera dans mon âme :

Et j’irai loin, bien loin, comme un bohémien,

Par la Nature, – heureux comme avec une femme !

 

et de Baudelaire…

 

L’Invitation au voyage

Mon enfant, ma sœur,

Songe à la douceur

D’aller là-bas vivre ensemble !

Aimer à loisir,

Aimer et mourir

Au pays qui te ressemble !

Les soleils mouillés

De ces ciels brouillés

Pour mon esprit ont les charmes

Si mystérieux

De tes traitres yeux,

Brillant à travers leurs larmes.

Mes étés-Angélique

Ecrit par Martine L. Petauton le 10 juillet 2015. dans Souvenirs, La une, Littérature

Mes étés-Angélique

Mes « ailleurs » de l’été, ou des autres saisons, sont et resteront des livres. Originalité limitée, j'en conviens !

Du plus loin de l’enfance – fond du jardin des grands-parents, odeur de prunes trop mûres et abeilles en stéréo (comme tant d’autres, mes trois petites pommes sachant lire, avaient appris du coup à s’envoler) – jusqu’à l’autre bout de la vie, là, sur le sable d’il y a deux heures caniculées, aux vagues de Maguelone. L’été sans lire, impensable ; de « simples » revues, inimaginable. Chez moi, c’était toujours, été, soleils d’ici, d’ailleurs, temps languissant – ce rythme si particulier, presque une vacuité, de cette saison-là – et livre. Quand ce n’était pas deux à la fois ! Délicieux adultère des temps chauds. L’appétit, même décuplait ; tous les Agatha Christie de la Villa Marie de Fréjus, balayant, à la chaîne, un ou deux étés. La Mousson de Bromfield dans l’avion qui m’emportait en Inde. Ce Génération de Hamon et  Rotman qui connut l’Egypte…

Et puis, « les » livres de l’été, de ce « vacare » qui a donné vacance (même retraitée) ; les « autres livres », comme je disais à cette rédactrice de la Cause Littéraire, partant en congé, avec lesquels ? demandait-elle. Ceux, qu’on achète comme un cornet de glace – pas très bon pour mon cholestérol, mais… ceux – meilleurs – qu’on tire d’une vieille armoire dans une maison familiale ne s’éveillant qu’aux beaux jours, et – pour moi, surtout ceux-là – ces romans déjà lus et relus, dans lesquels on replonge comme au premier matin de lecture ; magnifique et unique pot de confiture. Un roman historique à plusieurs tomes si possible. Autant dire, un Angélique.

Je ne sais plus à quel âge la passion des romans historiques s’est installée : Alexandre Dumas et ses pavés ? Les Rois maudits entre années collège et début années lycée ; cette pure merveille ! Relus au minimum trois fois depuis, tentant – vainement – de leur trouver les défauts que je trouve, comme il se doit, à leur auteur. Et, enfin, la batterie – quasi armée napoléonienne – des séries, des Angélique aux Catherine (Juliette Benzoni), des Fortune de France (Robert Merle), à La chambre des dames (Jeanne Bourin). Tout, à partir d’un moment, fit ventre et me régala comme peu d’autres. Je n’ai pas dit « nourrie », « subjuguée », mais « régala ». On comprendra ce qu’il y a là, d’émotionnel, de goûteux, genre doigts tachés de mûres, de sensuel et au bout, d’essentiel… La généralisation des formats poche y fut pour quelque chose, et les finances parentales leur élevèrent derechef, une statue méritée.

Angélique ! cette balade unique en XVIIème ; ce « dépaysement » au dire de feu ma grand-mère qui, elle aussi, en raffola. De sa Vendée natale, à Toulouse et son Jeoffrey, de Versailles et son roi, à la Cour des miracles, de la Rochelle protestante (un des meilleurs), au Sultan du Maroc, et enfin – j’aime moins – à l’Amérique. Angélique ! Par monts et par vaux, crinière blonde aux vents de l’Histoire – la petite, la grande, la moyenne ; peu me chaut ! On la suit, on vibre, on s’évade. On lit, donc !!

La jalousie : vilain défaut ou preuve d’amour ?

Ecrit par Jean-François Vincent le 04 juillet 2015. dans La une, Littérature

Recension/commentaire du livre de Giulia Sissa, La jalousie, une passion inavouable, Paris, éditions Odile Jacob, 2015

La jalousie : vilain défaut ou preuve d’amour ?

Notre époque n’aime pas les jaloux, ceux qui revendiquent une propriété sexuelle exclusive de la femme devenue objet : symptôme d’une monogamie bourgeoise et liberticide. De tout côté, on prône le « polyamour ». Serge Chaumier, sociologue, maître de conférences à l’université de Bourgogne, a même commis un livre dont le titre est un véritable programme, La déliaison amoureuse (2004). Il y fait l’apologie du couple « ouvert », « fissionnel » (à l’inverse de fusionnel !) laissant au « tiers » toute sa place…

Giulia Sissa, quant à elle, helléniste distinguée, professeur à l’université de Los Angeles, après avoir enseigné à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales, spécialiste de la femme dans la Grèce antique (citons, entre autres, Le corps virginal, 1987, ou L’âme est un corps de femme, 2000), prend l’exact contrepied de ces thèses libertaires.

Dans l’antiquité, la jalousie est une qualité : « colère érotique, blessure, déréliction, mais aussi liberté de l’admettre. Peine de l’affront ; plaisir de la vengeance ; sympathie des spectateurs. C’était en Grèce antique ». Et Sissa de citer la Médée d’Euripide, qui, ayant été répudiée par son mari, Jason, se venge de lui en tuant ses propres enfants. « On découvre, écrit Sissa, que la jalousie est une colère, Orgé. C’est une colère où éros, l’amour sensuel, joue un rôle capital. C’est une colère érotique, la perception d’une offense injustifiée, dont on souffre, mais dont on prévoit de se venger ». Affaire de dignité, de renom, kleos, bref d’honneur. Sissa en appelle au témoignage d’Aristote (Éthique à Nicomaque, 4, 5, 13-14) : « et il semble qu’un homme qui ne se met jamais en colère ne sait pas se défendre, car il paraît que supporter d’être traîné dans la boue est digne d’un esclave ». Sissa insiste : « ne pas se conduire comme un esclave qui, insensible à la douleur, se laisserait couvrir de fange sans broncher ; ressembler à un homme valeureux et viril ; ressentir une passion qui contribue à la vertu politique par excellence, le courage ; ressentir cette passion exactement “comme il faut”, de façon à ce que l’affect, bien tempéré, devienne une vertu en soi, la mansuétude : voilà donc la colère, dans sa complexité morale et psychologique ». Il s’agit de rétablir son honneur flétri. Passion « de haut niveau et à haut risque », la jalousie se veut donc passion aristocratique.

Mais l’on ne va pas en rester là. Le mot jalousie vient du grec zélos (cf. zélote !). Déjà à Athènes, le jaloux pèche par excès de zèle ! Socrate, agacé par la possessivité de son amant, Alcibiade, parle en termes très péjoratifs de sa zélotupia, attachement intense, exclusif et combatif, entre amoureux. Avec le Christianisme, la jalousie se confond avec la superbe, l’orgueil, l’un des sept péchés capitaux : d’honorable, elle devient honteuse. Pire, pour les libertins du XVIIIème siècle, elle est le comble du ridicule. Diderot, dans son Supplément au voyage de Bougainville (1772), raconte les mésaventures de l’aumônier de l’équipage, à qui un Tahitien, Orou, offre, par hospitalité, de coucher avec sa femme et ses filles. Le prêtre, qui, bien sûr, décline l’invitation, s’étonne : comment se fait-il qu’il ne soit pas jaloux ? Et Diderot de conclure : « la jalousie n’existe pas à Tahiti, parce que les Tahitiens savent vivre selon la nature. Pas de constance, pas de fidélité. Cette passion, ajoute-t-il, cruelle et petite, marque la défiance de son propre mérite et constitue un aveu de la supériorité du rival » ; « aveu par les modernes de leur flagrant manque d’assurance », confirme Giulia Sissa.

Reflets du temps a lu pour vous

Ecrit par Gilberte Benayoun le 04 juillet 2015. dans La une, Littérature

Jacob, Jacob, Valérie Zenatti, éditions Métailié de l’Olivier, 2014

Reflets du temps a lu pour vous

Voilà un livre que l’on « attrape » et qu’on ne lâche plus de la première à la dernière page, qui vous emporte dans son tourbillon. Un tourbillon enivrant de beauté, de mots, d’expressions, de couleurs, d’odeurs, d’images, le tout enveloppé dans une écriture terriblement belle, une musique de mots incroyablement mélodieuse, éclatante, résonnante, vibrante. Parfois même, souvent, tonitruante comme une « chevauchée fantastique »… Un très beau livre. Très émouvant. Et un Jacob inoubliable.

 

Extraits :

Un désir confus et violent l’a mené là, au sommet de la montagne rocheuse, dans la poussière maculée de fientes d’oiseaux, parmi les cèdres et les cyprès noirs qui accrochent le regard, le retiennent une poignée de secondes avant de le libérer vers la plaine écrasée de soleil.

(…)

Jacob jette un coup d’œil à la montre reçue pour ses treize ans. Portée au poignet, elle lui donne une allure plus dégagée que les montres de gousset de ses aînés imposant la lenteur, un arrêt pour être sorties de la poche, alors que lui peut consulter la sienne d’un bref regard. Six ans que les aiguilles marquent le temps pour lui, la trotteuse est agaçante et fascinante, toujours trop pressée, accélérant le temps quand lui voudrait le retenir, Jacob rêve, souvent, il pense au premier jour où il a traversé le pont suspendu avec Abraham, ce n’était peut-être pas la première fois d’ailleurs, mais c’est le premier souvenir qu’il en a.

(…)

Les visions qui se bousculent en lui le remplissent d’une excitation presque insupportable, la beauté grave du lieu dilate sa poitrine, il court sur la passerelle métallique en direction du pylône ouest, un camion passe en soulevant sous ses roues un vacarme de tôle entrechoquée, transmettant un deuxième frisson à Jacob, qui descend vers la ville, foulées régulières accordées à sa respiration, les mots martèlent ses tempes, quand les résultats du baccalauréat, arriveront, je serai, déjà, parti, l’entraînement, les classes, ils appellent ça, les classes, à dix-huit ans, on passe, d’une classe aux classes, mais ça n’a rien à voir, plus jamais, assis, à écouter monsieur Baumert, lire Hugo, Balzac, Flaubert, plus jamais, le latin, dominus, domine, dominum, domini, domino, domino, le latin, comme un jeu, comme une langue qui s’amuse, qui étonne mon père, fait sourire ma mère, à quoi ça sert le latin, à être instruit, à comprendre le français, autrement, il est la loupe, qui permet de distinguer, les subtilités de la langue, dit monsieur Baumert, il est le soleil, qui fait miroiter, les éclats de la langue, une autre façon, de dire le monde, que l’arabe, la langue de ma mère, la langue de mon père, que le français, la langue venue parler ici, depuis bientôt cent ans, la langue du Nord qui a décidé, de se mêler, à la langue du Sud, conjugaisons si compliquées, futur antérieur, imparfait du subjonctif, temps si peu maîtrisés par les habitants des ruelles étroites du quartier juif et arabe surpeuplé où Jacob se cogne à présent aux femmes qui hésitent entre dix tissus pour recouvrir un fauteuil, coudre des robes de fiançailles, des rideaux, satin ou coton ? unis ou brodés d’or ? il bouscule les cordonniers les plus pauvres qui n’ont d’échoppe que leur valise ouverte sur une table, leurs outils alignés près d’une montagne de talons, ils réparent les souliers vite et pour pas cher, leurs cris se perdent un peu plus loin, assourdis par les sacs en toile de jute qui abritent des kilos d’épices, paprika, cannelle, cumin, piment, curcuma, poudre de rose, grains de carvi, de coriandre, clous de girofles, nigelle, menthe séchée réveillent la faim dans le ventre de Jacob, il se faufile entre les clients qui sortent lentement des bijouteries, on ne va pas une seule fois dans une bijouterie mais cinq ou six, on soupèse, on réfléchit, le bijou à offrir est-il trop lourd ou pas assez ? témoigne-t-il d’une richesse coupable, enviée, ou d’une radinerie ?

(…)

Reflets du temps a lu pour vous

Ecrit par Gilberte Benayoun le 27 juin 2015. dans La une, Littérature

Cher amour, Bernard Giraudeau, éditions Métailié, 2009

Reflets du temps a lu pour vous

De Bernard Giraudeau je connaissais l’acteur de cinéma, puis de théâtre, inoubliable acteur aux yeux bleu de mer, puis j’ai découvert cet élégant écrivain qu’il fut dans les dernières années de sa vie. J’ai eu le bonheur de découvrir l’acteur de théâtre qu’il fut dans « Becket ou l’honneur de Dieu », de Jean Anouilh, avec Didier Sandre. Et puis j’ai lu ses deux livres, « Les Dames de nage » (2007), et « Cher amour » (2009).

C’est avec ce « Cher amour », d’où sont extraits ces passages choisis, que j’ai le plaisir de faire découvrir l’écrivain de talent qu’il fut. Et qui, bien trop tôt, nous a quittés, parti dans l’immensité des étoiles…

 

Extraits :

Chère madame T.

Ce qui suit vous est conté, madame T., ma chère, irremplaçable madame T., à vous et à nulle autre, à moins que vous ne souhaitiez qu’il en soit autrement. Je ne sais où vous serez, mais je devine déjà votre intérêt pour ces voyages, ces mots, ces aveux parfois. Peut-être vous mentirai-je un peu, mentir un peu c’est être très près de la vérité, mentir beaucoup serait m’en éloigner. Avec le temps, l’espace entre vérités et mensonges se dissipe doucement et vous me pardonnerez si parfois j’ai repoussé cette frontière pour être au plus près de l’indicible. Je soupçonne votre sourire à certains passages, votre joue légèrement froissée, appuyée sur votre main, l’autre tournant lentement les pages, sans voracité, laissant un doigt sur la précédente comme si vous alliez la relire, mais que vous abandonnez pour la suivante. Je vous espère parfois jalouse, un peu mordue par les mots, mais jamais douloureuse. Je vous aime depuis si longtemps, depuis avant le début, voyez-vous. Ces récits sont des voyages au pays des hommes. Voyager, on n’en revient jamais. Je vous écris pour prolonger l’instant, en garder une trace, tordre le cou à la fugacité, à l’oubli, à l’« impermanence », ceci sans succès bien sûr puisque c’est vouloir figer l’éphémère et j’aime l’éphémère, nul n’est parfait. Le prendrez-vous ce temps de me lire, pour me prolonger un peu en vous ?

(…)

Je suis dans une loge de théâtre, l’antichambre de la scène sur laquelle tout à l’heure je rejoindrai par partenaire. Pour l’instant elle se maquille, rêve, raconte une histoire que j’écoute avec attention, vous délaissant pour sa voix. N’ayez crainte, je reviens vite vers vous et me penche avec bonheur sur votre absence. C’est un bonheur illusoire, éphémère, un manque, vous le comprendrez. Je dois être patient, mais c’est un mot qui n’appartient pas à mon vocabulaire, il est un peu le cousin de la sagesse et c’est une qualité qui m’évite. Parmi les voyages que je compte bien partager avec vous, il y a ceux, immobiles, du théâtre.

« Famille-récit ; famille-secrets »

Ecrit par Martine L. Petauton le 20 juin 2015. dans La une, Littérature

Lecture du livre de Bernard Pignero : « Traduit du Français » Ed. Encretoile, avril 2015, 172 pages, 18 €

« Famille-récit ; famille-secrets »

Bernard Pechon-Pignero, notre fidèle BPP ! Un écrivain, un vrai, mais discret – on s'en serait douté... C'est vers lui, qui vont ces mots de Colette, la grande :  « Avec les mots de tout le monde, écrire comme personne ». Pour lui, pour le talent si particulier de ses chroniques toujours très lues dans Reflets, longue vie à sa souris et à son clavier !

La rédaction de Reflets du temps

 

On le sait amateur et connaisseur d’art, notamment de peinture, de musique, mais aussi de vin, de bons moments ; oui, c’est bien ça, de vie donc. Habitué des paysages du Sud et des brumes Picardes, sachant les regarder, les humer, en parler. Sa vie déjà longue, ses valeurs, ses passions, sa famille, ont déjà conduit sa plume à nous titiller l’intérêt de livre en livre, de chronique en chronique… Et ça, jusqu’à ce qu’on se dise : dans ce bonhomme de chemin, se cache un bonhomme,  Bernard Pignero, qui pourrait bien peaufiner d’une belle écriture, sage – pas toujours, « longue en œil » – assurément, des histoires profondes, qui, mine de mine, résonnent – et longtemps – dans nos émotionnels de lecteurs, dans nos vies à nous. Autant dire, un écrivain, un vrai. Et s’il n’en fallait qu’un, ce serait à ce livre de plaider dans ce sens.

Son « Traduit du Français » porte les qualités de ses autres livres, en un « cru » de grande année : récit, façon de le dire en belle langue aboutie, architecture, décor, atmosphère, personnages ! J’oubliais : pas une once d’ennui ; et ça ! Histoire amarrée sur plusieurs générations, autour d’une petite ville du Sud – Cévennes pas loin, qu’on pourrait situer dans Sommières, ou Lodève, dans ce Gard, par exemple, adossé à la montagne, œil vissé vers le sud, éclairé, soleil éclatant, mais zones d’ombres tout autant. Milieu petit bourgeois, sur le fil de l’aisance, de métier de justice, à l’allure de Sous-préfet aux champs. Dehors, les pierres, l’eau de la rivière, les odeurs de la garrigue, le rythme des saisons chaudes. Dedans, les maisons – on saute de l’une à l’autre ; chacune ayant son mot à dire – les meubles, et les usages – ce rotin, sous la terrasse d’une vieille bastide ; repas pris mi-ombre de Renoir. Et puis, les gens, leurs affects, leurs mystères, leur – bizarre, improbable traçabilité. Pignero joue là, visiblement, une partition, qu’il connaît à la note près. Toutes les trois pages, nous traverse du coup, l’idée qu’il est là, c’est de lui – à tout le moins des siens, dont il s’agit… et, puis, juste derrière, on se prend à douter (postures très réussies d’observation distanciée d’historien ?). Il sait nous perdre ; sentiers de chèvres en montagnettes…

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