Littérature

KI-C-KI

Ecrit par Gilberte Benayoun le 21 mars 2015. dans La une, Littérature

KI-C-KI

Le roman dont il est question ici fait partie d’un des volets d’une saga familiale dont les personnages parcourent toute l’œuvre de l’auteur, une œuvre de la littérature américaine, largement autobiographique, marquée, pourrait-on dire, d’humour et d’énergie, une énergie du désespoir. Et son auteur – figure de la démesure et de la provocation – est un des grands écrivains américains du 20ème siècle. Un génie.

 

Extraits :

(…) D’habitude, elle se levait à sept heures, sauf quand elle était à l’hôpital ; une fois, elle était restée au lit jusqu’à neuf heures, ce qui lui avait donné la migraine, mais cet homme qu’elle avait épousé bondissait toujours du lit à cinq heures en hiver, et six en été. Elle savait son tourment dans la blanche prison de l’hiver ; elle savait qu’à son réveil, dans deux heures, il aurait déblayé la neige dans toutes les allées de la cour et environnantes, sur un demi-bloc dans la rue, sous les cordes à linge, dans tout le passage, l’amoncelant en gros tas, la déplaçant, la découpant furieusement de sa pelle plate.

(…)

Il n’avait pas allumé le feu dans le poêle de la cuisine. Oh non, il n’allumait jamais le feu dans le poêle de la cuisine. Cette tâche, qui revenait aux femmes, n’était pas digne d’un homme. Cependant, il s’en occupait parfois. Un jour, il les avait emmenés dans les montagnes pour un barbecue ; et personne d’autre que lui n’avait pu s’occuper du feu. Mais un poêle de cuisine ! Il n’était tout de même pas une femme !

(…)

Il était de mauvaise humeur, sa conscience le harcelait de questions à propos de l’animal assassiné. Avait-il commis un péché mortel, ou bien le meurtre du poulet était-il seulement un péché véniel ? Allongé par terre dans le salon, la chaleur du poêle ventru brûlait un côté de son corps, et il réfléchissait sombrement aux trois éléments qui, d’après le catéchisme, constituaient un péché mortel. Un, une affaire grave ; deux, la préméditation ; trois, le plein acquiescement de la volonté.

(…)

Reflets à lu pour vous : Les secrets du Club des six

Ecrit par Christelle Angano le 14 mars 2015. dans La une, Littérature

Reflets à lu pour vous : Les secrets du Club des six

J’ai déjà eu l’occasion de vous parler d’Henri Girard. Aujourd’hui, ce dernier nous propose son dernier roman, Les secrets du Club des six, qu’il publie aux Éditions de La Rémanence.

Les secrets du Club des six… Rien que ce titre chatouille l’imagination, titille l’envie.

Jacques Brel avait l’habitude de dire que le malheur des hommes résidait dans le fait qu’ils ne croyaient plus au Far West. Ce que j’aime chez Henri Girard, c’est que lui y croit encore et toujours. Il a même la générosité de nous aider à retrouver le nôtre, nous qui avons peut-être grandi.

En effet, se plonger dans Les secrets du Club des six, c’est retrouver des sensations enfouies au plus profond de nous-mêmes : un soixante-dix-huit tours qui craque, un air de yéyé qui tourne en boucle, le goût des roudoudous, un mistral gagnant perdu au fond d’une poche. On découvre un village perdu dans la campagne, avec sa bande de copains, François, Michel, les jumelles Hanni et enfin Garcille, personnage plein de mystère.

Et un chien, appelé… Lechien.

Un village, des enfants et un secret aussi… Un de ces secrets que savent garder les gamins.

Tel est le Far West que nous décrit l’auteur, avec ses personnages hauts en couleurs, cette bande de copains qui vous entraînera dans une folle farandole, pour peu que vous acceptiez de vous laisser prendre par la main. Alors oui, que le grand Jacques se rassure, le Far West existe toujours ; il suffit d’ouvrir Les secrets du Club des six pour s’en convaincre.

Pour conclure, Henri Girard avait à cœur de rendre hommage à Enid Blyton et aux aventures du Club des Cinq qui ont enchanté son enfance. Il lui dédie d’ailleurs son roman.

Vous pouvez me croire, le pari est réussi.

 

Vous êtes curieux ? N’hésitez pas à découvrir les premières pages du roman en visitant le site de La Rémanence :

http://www.editionsdelaremanence.fr/les-secrets-du-club-des-six.html

KI-C-KI

Ecrit par Gilberte Benayoun le 14 mars 2015. dans La une, KI-C-KI, Littérature

KI-C-KI

Encore un de nos auteurs français, déjà cité dans notre rubrique ki-c-ki, un de nos plus grands romanciers du 20ème siècle, avec ces extraits d’un inoubliable roman (qui fut adapté au cinéma), dont le ton, le style et l’histoire sont reconnaissables entre mille…

 

Extraits :

Une fois, j’étais devant une épicerie et j’ai volé un œuf à l’étalage. La patronne était une femme et elle m’a vu. Je préférais voler là ou il y avait une femme car la seule chose que j’étais sûr, c’est que ma mère était une femme, on ne peut pas autrement. J’ai pris un œuf et je l’ai mis dans ma poche. La patronne est venue et j’attendais qu’elle me donne une gifle pour être bien remarqué. Mais elle s’est accroupie à côté de moi et elle m’a caressé la tête. Elle m’a même dit :

– Qu’est-ce que tu es mignon, toi !

J’ai d’abord pensé qu’elle voulait ravoir son œuf par les sentiments et je l’ai bien gardé dans ma main, au fond de ma poche. Elle n’avait qu’à me donner une claque pour me punir, c’est ce qu’une mère doit faire quand elle vous remarque. Mais elle s’est levée, elle est allée au comptoir et elle m’a donné encore un œuf. Et puis elle m’a embrassé. J’ai eu un moment d’espoir que je ne peux pas vous décrire parce que ce n’est pas possible. Je suis resté toute la matinée devant le magasin à attendre. Je ne sais pas ce que j’attendais. Parfois la bonne femme me souriait et je restais là avec mon œuf à la main. J’avais six ans ou dans les environs et je croyais que c’était pour la vie, alors que c’était seulement un œuf.

(…)

Quand elle a remonté, elle n’avait plus peur et moi non plus, parce que c’est contagieux. On a dormi à côté du sommeil du juste. Moi j’ai beaucoup réfléchi là-dessus (…). Je crois que c’est les injustes qui dorment le mieux, parce qu’ils s’en foutent, alors que les justes ne peuvent pas fermer l’œil et se font du mauvais sang pour tout. Autrement ils seraient pas justes.

(…)

Reflets des Arts

Ecrit par Johann Lefebvre le 07 mars 2015. dans La une, Littérature

Reflets des Arts

« Les gens que j’estimais plus que personne au monde étaient Arthur Cravan et Lautréamont, et je savais parfaitement que tous leurs amis, si j’avais consenti à poursuivre des études universitaires, m’auraient méprisé autant que si je m’étais résigné à exercer une activité artistique ; et, si je n’avais pas pu avoir ces amis-là, je n’aurais certainement pas admis de m’en consoler avec d’autres ».

Guy Debord, Panégyrique, Tome I

 

Peu de personnes connaissent Fabian Avenarius Lloyd, dit Arthur Cravan, né en 1887 à Lausanne et qui, bien que britannique, est un auteur qui écrit et s’exprime essentiellement en français. En 1904, Fabian rencontre pour la première fois son cousin, Vyvyan Holland, venu passer six mois de vacances en Suisse avant d’entrer à l’université. Ce cousin est le fils de Constance Mary Lloyd, la sœur du père de Fabian, et d’Oscar Wilde. C’est qu’en 1895, lorsque le célèbre auteur est emprisonné, Constance se rapproche de son frère Otho Holland Lloyd, le père de Fabian, et qu’il est décidé que les enfants Wilde s’appelleront désormais Holland avec l’ordre strict d’oublier ce nom infâme, Wilde. C’est donc en cet été 1904, rencontrant son cousin Vyvyan, que Fabian découvre dans le même temps qu’il est le neveu du célèbre auteur britannique. Il se plonge alors dans la lecture de cet oncle illustre, s’identifie à lui et, de ce fait, entame une énorme révolte contre sa famille. Envoyé par sa mère aux USA chez des amis à elle, pour l’éloigner de Vyvyan qu’elle considère de mauvaise influence, Fabian profite de ce voyage pour prendre encore plus de distance, demeurant finalement peu de temps chez ces amis : il s’enfuit. Les rares témoignages et les quelques évocations de ce périple par lui-même, invérifiables, nous indiquent qu’il explore le pays – jusqu’en Californie où il travaille comme journalier dans la production d’oranges –, et qu’il s’engage sur un bateau en Pacifique.

Rapidement et définitivement plus attiré par la poésie et l’aventure que par un parcours professionnel standard, le jeune homme choisit très vite de prendre un pseudonyme et, quand on le retrouve à Paris en 1909, il se lance dans la boxe et l’édition. La boxe est pour Arthur Cravan, colosse de deux mètres, davantage une pratique esthétique qu’un sport, c’est véritablement un noble art ; le combat sur le ring en tant que tel a peu d’importance. D’ailleurs, si le 20 février 1910 il devient champion des mi-lourds, ce n’est ni par KO, ni aux points, c’est sans avoir combattu. Forfait de son adversaire Eugen Gette. Le mois suivant, ce sont les Championnats de boxe pour amateurs et militaires, il gagne de nouveau par forfait la demi-finale, puis le titre de champion de France des demi-lourds car son adversaire Pecqueriaux… ne se présente pas sur le ring. Il y aura cependant de réels combats, jusqu’à sa disparition, en 1918. Quant à l’édition et l’écriture, le premier numéro de « MAINTENANT, revue littéraire » paraît en avril 1912. Il y aura cinq livraisons de cette revue, jusqu’en 1915, entièrement rédigée et réalisée par Cravan lui-même, et dont il assure aussi la vente, dans la rue, à la criée, avec une charrette à bras. « En haine des librairies étouffantes où tout se confond et, à l’état de neuf, déjà tombe en poussière, Cravan pousse devant lui le stock des exemplaires de « Maintenant » dans une voiture de quatre-saisons : « le numéro vingt-cinq centimes ! », écrit André Breton dans son « Anthologie de l’Humour Noir ». Une revue de petit format, sur du mauvais papier – un fait exprès –, avec une typographie très-ordinaire, une composition inexistante. Au sommaire du premier numéro, nous trouvons simplement : « Sifflet : poésie », « Documents inédits sur Oscar Wilde », « Différentes choses ». Cravan est en plein dans son époque, et annonce les dadaïstes et les surréalistes qui en feront d’ailleurs une espèce d’icône. Dans son époque, car « Sifflet » est un texte qui, saluant la modernité des moyens de transport tels que les trains, les tramways, les steamers, s’inscrit parfaitement dans le mouvement futuriste, bien que dans plusieurs textes, Cravan formulera quelques critiques à l’endroit de ce mouvement. On lit d’ailleurs dans « Différentes choses » : « Le bruit que fait Marinetti est pour nous plaire : car la gloire est un scandale ». Cravan demeure un sniper, un franc-tireur et se méfie autant des intellectuels que des artistes se revendiquant d’un -isme quel qu’il soit. W. Cooper signe la rubrique « Documents inédits sur Oscar Wilde ». C’est évidemment un autre pseudonyme de monsieur Fabian Lloyd.

Reflets du temps a lu pour vous

Ecrit par Christelle Angano le 07 mars 2015. dans Monde, La une, Politique, Littérature

Le royaume sans racines, Sema Kilickaya, Éditions In Octavo, 2013, 360 pages

Reflets du temps a lu pour vous

Coup de cœur

Lire Le royaume sans racines de Sema Kilickaya, c’est aller à la rencontre de l’Autre. Dans ce cas précis, il s’agit de la communauté turque, immigrée en Haute-Marne. La France, un Eldorado pour tous ces hommes, ces femmes, ces familles, venus chercher, au prix de douloureux sacrifices, des conditions de vie plus clémentes.

Née en Turquie, à la frontière syrienne, Sema se base sur son expérience d’enfant puis d’adolescente immigrée pour s’interroger, à travers son roman, sur ce rapport si intime qui existe entre la Langue et l’Identité : le Verbe qui permet d’être. Être Soi, rester soi avec sa propre culture, sa propre langue et rencontrer l’Autre, s’ouvrir à lui pour en fin de compte s’intégrer, et faire sienne une société au départ étrangère tout en conservant sa propre identité. Être digne, aussi.

Oui, le roman de Sema Kilickaya ne cesse de nous interpeller sur ce thème si important du « savoir vivre ensemble ». On accompagne ces personnages, on tremble parfois avec eux, pour eux, on s’émeut. La petite fille qui, du fait de l’école, devient la référence du groupe, de la famille, parce qu’elle comprend la langue… le mal du pays… le bonheur d’y repartir pendant des vacances durement gagnées… Sema nous embarque pour un vrai voyage, un peu dérangeant parfois (l’Eldorado n’en est pas toujours un) et dépaysant aussi. Son œuvre dégage une réelle chaleur humaine et comme pour son roman Le chant des tourterelles, elle sait faire chanter sa plume si caractéristique pour ses lecteurs.

Lire Sema Kilickaya, c’est sentir le soleil et les parfums de l’Orient, une écriture enchanteresse et terriblement juste. Et surtout, c’est toujours une leçon de vie particulièrement bienvenue en ces temps tourmentés où l’intolérance semble chaque jour faire davantage son lit dans notre société. D’ailleurs, La Chancellerie des universités de Paris ne s’y est pas trompée, qui lui a décerné cette année son très beau prix Seligmann, prix contre le racisme et l’intolérance. C’est donc à la Sorbonne qu’elle s’est vu remettre ce prix prestigieux.

Une distinction absolument méritée.

Chère Sema Kilickaya, soyez remerciée pour cette œuvre nécessaire qui ne peut qu’enrichir celui qui la lit.

Juifs de France : partir ou rester ?

Ecrit par Jean-François Vincent le 27 février 2015. dans La une, Actualité, Société, Littérature

Recension/commentaire du livre de Pierre Birnbaum, Sur un nouveau moment antisémite, « Jour de colère », Paris, Fayard, 2015

Juifs de France : partir ou rester ?

Attentats de Paris, attentats de Copenhague, agressions contre des magasins casher, profanations de cimetières : l’antisémitisme flambe, explose, un peu partout en Europe – et tout particulièrement en France – dans des proportions jamais vues depuis l’époque nazie… Pierre Birnbaum, professeur émérite à Paris-I, que l’on présente plus tant il a écrit de livres, a commis ce dernier petit essai sur le « jour de colère », la manifestation du 26 janvier 2014, où l’on a entendu des slogans tels que « Juif ! Juif ! La France n’est pas ta France », ou encore « la France aux Français », et « mort aux sionistes ! ».

Pierre Birnbaum appartient à ce qu’il appelle lui-même les « Juifs d’état », autrement nommés « Juifs des Lumières » : ces Juifs gardant une vive mémoire de l’émancipation de la fin du XIXème siècle et très attachés au jacobinisme ainsi qu’aux idéaux « républicains ». Sa consternation n’en est que plus grande, son incompréhension aussi… il cherche désespérément des explications au phénomène que nous vivons, qui soient conformes à ses idées, ou, à tout le moins, qui ne les malmènent pas trop.

Et il en trouve évidemment : « le déclin de l’État (avec majuscule, sic !), devenu de moins en moins capable d’assurer l’ordre républicain et la pérennité de ses institutions socialisatrices aux valeurs universalistes, a contribué à la montée de la xénophobie ». Ce n’est pas faux, mais c’est un peu court : le bon vieux radical-socialisme des années 30 n’a jamais empêché la fureur antisémite de l’Action française ou de Je suis partout.

Autre cause possible de ce à quoi nous assistons : le renouveau du cléricalisme dans le sillage de la protestation contre la loi Taubira : « dans ce contexte de forte mobilisation culturelle catholique considérée comme l’unique socle solide de la nation », le « jour de colère », inspiré du Dies Irae liturgique, suscita « la grande satisfaction de la frange extrême du catholicisme incarnée par les curés et abbés de la mouvance de Mgr Lefebvre ». Sans doute, mais, si les intégristes furent les chevilles ouvrières des « manifs pour tous », ils n’ont rien à voir avec les violences de cette année.

Reste le vieil antisémitisme d’extrême-droite. Celle-ci, c’est exact, fut active le 26 janvier 2014 ; ainsi le Renouveau français, qui, nous dit Birnbaum « défile aux flambeaux dans les rues de Paris tous les 6 février, en hommage aux morts du 6 février 1934 ». Dans son éditorial du 6 février 2014 d’ailleurs, l’Action française se réjouit bruyamment : « les mânes des patriotes tombés le 6 février 1934, il y a tout juste 80 ans, auraient-elles inspiré à François Hollande la sage décision de reculer sur le projet de loi familiophobe ? » Soit, néanmoins les post/néofascistes, tout judéophobes qu’ils soient, restent innocents des crimes commis récemment au nom de l’islam.

KI-C-KI

Ecrit par Gilberte Benayoun le 27 février 2015. dans La une, KI-C-KI, Littérature

KI-C-KI

A lire et à consommer sans modération, ces quelques passages de pur plaisir, d’une des plus célèbres œuvres d’un auteur du 20ème siècle déjà cité une fois dans cette rubrique (on ne s’en lasse pas…), cette œuvre (qui est un essai) inoubliable, que l’on peut dire philosophique, emplie de « bon sens » et d’une grande humanité, de cette humanité qui caractérise ce célèbre auteur français qui fait partie de notre panthéon littéraire :

 

Extraits :

Si je me demande à quoi juger que telle question est plus pressante que telle autre, je réponds que c’est aux actions qu’elle engage. Je n’ai jamais vu personne mourir pour l’argument ontologique. Galilée, qui tenait une vérité scientifique d’importance, l’abjura le plus aisément du monde dès qu’elle mit sa vie en péril. Dans un certains sens, il fit bien. Cette vérité ne valait pas le bûcher. Qui de la terre ou du soleil tourne autour de l’autre, cela est profondément indifférent. Pour tout dire, c’est une question futile. En revanche, je vois que beaucoup de gens meurent parce qu’ils estiment que la vie ne vaut pas la peine d’être vécue. J’en vois d’autres qui se font paradoxalement tuer pour les idées ou les illusions qui leur donnent une raison de vivre (ce qu’on appelle une raison de vivre est en même temps une excellente raison de mourir). Je juge donc que le sens de la vie est la plus pressante des questions. Comment y répondre ? Sur tous les problèmes essentiels, j’entends par là ceux qui risquent de faire mourir ou ceux qui décuplent la passion de vivre, il n’y a probablement que deux méthodes de pensée, celle de La Palisse et cette de Don Quichotte. C’est l’équilibre de l’évidence et du lyrisme qui peut seul nous permettre d’accéder en même temps à l’émotion et à la clarté.

(…)

L’intelligence aussi me dit donc à sa manière que ce monde est absurde. Son contraire qui est la raison aveugle a beau prétendre que tout est clair, j’attendais des preuves et je souhaitais qu’elle eût raison. Mais malgré tant de siècles prétentieux et par-dessus tant d’hommes éloquents et persuasifs, je sais que cela est faux. Sur ce plan du moins, il n’y a point de bonheur si je ne puis savoir. Cette raison universelle, pratique ou morale, ce déterminisme, ces catégories qui expliquent tout, ont de quoi faire rire l’homme honnête. Ils n’ont rien à voir avec l’esprit. Ils nient sa vérité profonde qui est d’être enchaînée. Dans cet univers indéchiffrable et limité, le destin de l’homme prend désormais son sens. Un peuple d’irrationnels s’est dressé et l’entoure jusqu’à sa fin dernière. Dans sa clairvoyance revenue et maintenant concertée, le sentiment de l’absurde s’éclaire et se précise. Je disais que le monde est absurde et j’allais trop vite. Ce monde en lui-même n’est pas raisonnable, c’est tout ce qu’on peut en dire. Mais ce qui est absurde, c’est la confrontation de cet irrationnel et de ce désir éperdu de clarté dont l’appel résonne au plus profond de l’homme. L’absurde dépend autant de l’homme que du monde. Il est pour le moment leur seul lien. Il les scelle l’un à l’autre comme la haine seule peut river les êtres. C’est tout ce que je peux discerner clairement dans cet univers sans mesure où mon aventure se poursuit. (…).

La République à l’heure du « cosmopolitique » ?

Ecrit par Jean-François Vincent le 21 février 2015. dans La une, France, Politique, Littérature

Recension du livre de Constantin Languille, La possibilité du cosmopolitisme, Burqa, droits de l’homme et vivre ensemble, Gallimard 2015.

La République à l’heure du « cosmopolitique » ?

Ouvrage passionnant – un des plus intéressants qu’il m’ait été donné de lire ces derniers temps – d’un auteur dont je ne connais rien, si ce n’est qu’il a vraisemblablement une formation juridique, doublée d’une spécialisation en philosophie politique.

D’emblée, Languille pose le dilemme suivant : le droit à la différence, dont l’émergence remonte aux années 80, à l’époque où – le marxisme déclinant – la promotion des minorités prend le pas sur la défense d’une classe ouvrière en voie d’extinction, est-il compatible avec le « vivre ensemble », avec ce qui, depuis Renan (cf. le « plébiscite de tous les jours »), constitue l’essence même de la République ?

Et Languille de prendre l’exemple de la Burqa : « le fait qu’il y a parfois à choisir entre vivre ensemble et droits de l’homme est manifeste lorsque l’on considère le fondement juridique de la loi interdisant la dissimulation du visage dans l’espace public ». Nous reviendrons sur ce fondement ; notons pour l’instant que le droit à la différence (non prévu par la déclaration de 1789) a bel et bien pris place à côté des autres droits de l’homme, lesquels nous dit Languille « appartiennent à la sphère intellectuelle du libéralisme (…) dont la faiblesse réside dans son incapacité à établir les conditions du maintien du lien politique, c’est-à-dire du sentiment d’appartenance à une même entité politique. La doctrine des droits de l’homme, parce qu’elle permet à chacun de vivre selon ce qu’il croit ou ce qu’il pense, est éminemment pacificatrice. Cependant il est possible, c’est ce que nous allons chercher à vérifier dans cette étude, que la réduction du commun aux droits de l’homme, plutôt que de hâter la pacification de la société ne conduise à son morcellement ».

Il existe, constate Languille, « une tension réelle entre vivre ensemble et liberté d’expression ». Or s’habiller à sa guise, fût-ce en voilant son visage, fait partie intégrante de cette dernière. Les sondages confirment cette difficulté à combiner les deux termes de l’alternative : en 2012, 77% de l’échantillon sondé estimaient que « le foulard islamique posait un problème pour vivre en société ». D’où l’intérêt de la laïcité. Languille cite alors Jean-Michel Balling, membre de la Grande Loge de France : « c’est la laïcité qui permet à chacun de vivre librement ses croyances – lesquelles relèvent de l’espace privé – sans que les convictions interfèrent jamais dans l’espace public ».

Toutefois le « laïcisme » présente un danger redoutable. Et Languille de rappeler ici les campagnes révolutionnaires de « défanatisation » de 1793, « marquées par des profanations et des dégradations de lieux de cultes ». En 1792, l’assemblée législative étant allée jusqu’à envisager « l’interdiction générale et absolue du costume religieux dans l’espace public ».

Cher Olivier Larizza

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 21 février 2015. dans La une, Littérature

Cher Olivier Larizza

Le Best-seller de la rentrée littéraire, Olivier Larizza,Editions Andersen, 220 pages

Le Comte, Joseph Conrad, Editions Andersen, 65 pages

 

J’ai terminé Le Best-seller de la rentrée littéraire. Je vous souhaite que le titre soit prémonitoire. Pourquoi pas ? C’est un bon livre, bien écrit, amusant, actuel et néanmoins solide… C’est le genre de livre que je feuillette en librairie mais que je n’achète pas parce que je me dis qu’il est de mon devoir moral et intellectuel de lire des choses plus sérieuses, que d’ailleurs je suis déjà très vieux et que je n’ai pas encore lu un tas de livres et d’auteurs incontournables et que je risque de mourir avant d’avoir rempli mon contrat ce qui ne manquera pas d’empoisonner mes derniers instants… Dois-je gaspiller les quelques années de relative lucidité qu’il me reste en me dispersant dans des bouquins comme celui-ci ? Je vous le demande.

Quand un livre de cette veine me tombe néanmoins sous la main, je me dis que je peux quand même me payer une petite tranche de rigolade, au moins sourire un peu en cachette de ceux que mon masque austère de grand vieillard cultivé impressionne (en général pas ceux ou celles que je voudrais justement impressionner !). Je me délecte des dix premières pages en me disant que décidément ça fait du bien de ne pas se prendre au sérieux, je pousse jusqu’à la cinquantième en essayant de convaincre ma conscience que ce n’est pas plus grave que de regarder un De Funès à la télé et puis, en général, vaincu par mes scrupules, au milieu du livre, je me promets de lire la suite plus tard en étant bien conscient que ce sera jamais.

Or j’ai lu votre livre intégralement en deux jours. Pas par amitié pour vous puisque en somme, je vous connais à peine. Et pourtant, c’est un assez gros livre, 220 pages ! Peut-être même un tout petit peu trop gros. Mais puisque je l’ai lu intégralement, c’est déjà la preuve qu’il soutient l’intérêt jusqu’au bout. Tenir la distance sans se répéter, sans lasser le client, ça doit être la hantise des humoristes. Mais vous n’êtes pas un humoriste. Je vous savais universitaire diplômé, je découvre votre autodérision, votre irrévérence, votre goût pour le loufoque, mais derrière cette impertinence, le lettré cache le bout de son nez sous le faux-nez rouge du clown. En attestent les nombreuses citations, exactes bien qu’insolemment détournées.

J’ai pensé à Desproges, bien sûr, et ce n’est pas un mince éloge, mais il y aurait aussi du Pierre Dac si vous n’étiez pas si jeune, du Daninos, des calembours dignes de Boby Lapointe, un zest de San Antonio pour les grosses allusions sexuelles, un peu de Boris Vian… J’ai pensé encore à Christophe (celui du Sapeur Camembert et de la Famille Fenouillard), à Alphonse Allais et à Tristan Bernard, enfin, vous voyez, de solides sinon récentes références. Les recettes du rire sont multiples mais elles sont éternelles. Vous en exploitez un assez grand nombre pour que l’on ne s’ennuie jamais.

Reflets du temps a lu pour vous

Ecrit par Gilberte Benayoun le 14 février 2015. dans La une, Littérature

Reflets du temps a lu pour vous

« De vous à moi », de Christelle Angano

Entre l’intime et le cri, le bonheur et la douleur, ce petit livre de 140 pages est rempli de poésie, d’espoir et de vie. Poignant, émouvant, mais tellement réel et irréel. Non pas un conte de fées, mais un très joli conte en forme de cri d’amour d’une maman-fée.

 

Extraits :

Livre témoignage, recueil de souvenirs, moments de vie partagée, c’est une partie de mon itinéraire que je me propose de vous relater, un parcours plein de rires certes, mais aussi difficile, âpre, et parfois douloureux. Il n’en reste pas moins que ce texte se veut résolument optimiste parce que le jour vient toujours après la nuit. Parfois même, les deux astres s’accompagnent. Et j’aime les voir danser ensemble.

Ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement,

Et les mots pour le dire arrivent aisément (Nicolas Boileau, L’Art poétique, 1674, Chant 1)

 

Quant tu perds tes parents…

Tu es orpheline,

Quand tu perds ton conjoint…

Tu es veuve,

Mais quand tu perds ton enfant…

Il n’y a pas de mot…

Je suis quoi, moi ?

Il n’existe pas de mot pour ce deuil-là, ce qui n’est pas anodin. Je pense qu’il serait important, urgent même, que ce mot soit inventé.

Car comment parler et guérir d’un mal qui ne s’écrit pas ?

Oui, quand on perd un enfant, on a envie que tout le monde sache qu’il a vécu. On a toujours envie de préciser qu’il a existé. Quand on le tait, on a l’impression de le trahir. On culpabilise. On ne sait plus comment faire.

Un jour, j’ai trouvé. J’ai décidé d’écrire, un recueil de poèmes et de nouvelles, Itinerrances. Itinerrances… mélange d’itinéraire et de beaucoup d’errances. L’enjeu était simple, faire du lecteur mon complice : en lisant le prénom de mon enfant, il contribuait à le faire exister. L’écriture se faisait antalgique.

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