Littérature

Le millefeuille identitaire d’Alain Minc

Ecrit par Jean-François Vincent le 14 novembre 2015. dans La une, Littérature

Recension/commentaire du livre d’Alain Minc, Un Français de tant de souches, Paris, Grasset, 2015.

Le millefeuille identitaire d’Alain Minc

Qui ne connaît Alain Minc ? Énarque « pantouflard », Président de la Sanef, grande société autoroutière, membre de multiples conseils d’administration, conseiller officieux de Nicolas Sarkozy, auteur – contesté – de plusieurs essais (accusations de plagiat), obligé de quitter Le Monde, qu’il présidait, suite à une bronca de la Société des rédacteurs, le jugeant inféodé au pouvoir en place. Personnage controversé donc, incarnation pour la gauche du néo-libéralisme, il vient de mettre son grain de sel dans le débat sur l’« identité » : la sienne est plurielle, « je est autre », comme aurait dit Rimbaud.

« Bricolage identitaire », écrit, moins poétiquement, Minc. Alors, de quelles identités s’agit-il ? Sa filiation communiste, tout d’abord. Son père fit inscrire sur sa tombe : « ancien résistant M.O.I ». Les M.O.I, ces « étrangers » combattant l’occupant nazi. Bien qu’étant passé du côté d’un capitalisme décomplexé, Minc n’a jamais renié cette fibre idéaliste de sa famille : « je n’ai jamais fait mien le parallèle de François Furet, dans Le passé d’une illusion, entre communisme et nazisme (…) le communiste de base était un « type bien », pénétré de bons sentiments ; le membre du parti nazi était dévoré par de bas instincts ».

Son père avait, depuis longtemps, rejeté le Judaïsme de son enfance, allant jusqu’à manger du jambon, par bravade, un jour de Yom Kippour (à la manière d’un Isaac Deutscher, l’auteur du Juif non juif). Alain Minc se pavane pareillement, « ne me lassant pas de me présenter comme “le plus mauvais Juif de Paris” ». Sa judéité pourtant, il la revendique, d’une certaine manière, pourfendant ceux – il y en eut deux (Jacques Chapsal, directeur de Sciences Po et Hubert Beuve Mery, du Monde) – qui le qualifièrent, de façon paradoxalement élogieuse, d’« israélite » : ils entendaient le féliciter, qui d’être le premier Juif à sortir major de sa promotion, qui de devenir le premier président juif de la société des lecteurs du Monde. Minc n’aime pas le Judaïsme, « religion asphyxiante », il ne sait d’ailleurs pas, au juste, ce qu’elle est : « c’est tout le mystère du Judaïsme : une réalité qui n’est ni une confession, ni une race, ni culture ». Pourtant, il en parle comme d’une quasi nationalité, un peu comme on en parlait dans l’Autriche-Hongrie. Dans son école primaire, « breton, auvergnat, républicain espagnol, juif polonais, chacun s’y fondait avec aisance et n’avait plus à se préoccuper de ses racines ». Ah bon ? On est juif, comme on est breton, auvergnat ou espagnol ? A partir du moment où la judéité a un caractère « national » (surtout depuis la création de l’État d’Israël) se pose donc la question – très antisémite – de la « double appartenance »… Minc ne l’élude pas : « accessoirement mauvais Juif, essentiellement bon Français : tel est mon choix (…) une règle s’impose aux Français juifs vis-à-vis d’Israël : ce qui est français est essentiel ; ce qui vient d’Israël vient par surcroît ». Et d’en rajouter encore : « convaincu que les Gaulois n’étaient pas mes ancêtres, j’ai adoré croire néanmoins qu’ils l’étaient ». Bref, Alain Minc proclame : « je suis un assimilé pur et parfait ».

Où donc est passé le Troisième Homme de Camus ?

Ecrit par Luce Caggini le 14 novembre 2015. dans La une, Ecrits, Littérature

Où donc est passé le Troisième Homme de Camus ?

– Bénédiction d’un ciel amusé de la modernité émise par un au­teur oranais pour montrer un monde réaliste empreint du génie du christianisme en dehors du miroir munificent de la magie méditerranéenne.

Après Kamel Daoud, il faudra une autre guerre de la parole pour montrer à nouveau comment une même invention peut puiser impérialement immensément dans l’âme humaine un don de transposition imputant un élan de mort intentionnelle ou biaisant un geste de « roumi » prévenant une montée de racisme tout en étant mentalement monumentalement magistralement ingénieuse­ment ingénument pris en flagrant défaut de misère humaine.

Intentionnellement, c’est en oranaise née en Algérie française ve­nue en métropole pour la première fois à quinze ans, avec étonne­ment et peu de joie, que j’écris cette partition arabe (valable seulement si Kamel Daoud me le permet), prémisse d’une pensée géométriquement opposée redisant avec émotion le passage amoureux du plus bel empoisonnement, dû au soleil, au plus dan­gereux péril, je veux parler de la grisaille parisienne.

– Mener un marin en ballade sur un radeau ondoyant entre trois réalités mi­teuses réglées par avance, périr dans un accident de voiture me­nant un auteur rigoureusement nu et rasé de près mi­roitant dans les eaux algériennes fut le coup de malentendu le plus rude d’une carrière tondue de près par un Dieu pas très regardant sur le ­cœur d’un homme blessé par le volant d’une Facel Véga.

Même mort le troisième homme eut l’art de parler sans émettre un son surtout quand l’aumônier eut un geste plein de larmes.

Dès qu’il disparut, à mon grand étonnement, emportant dans sa soutane les cris de son pardon, je le sentis délivré de son crime.

Le jeu était en fin de course.

Des amis inconnus (9)

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 14 novembre 2015. dans La une, Ecrits, Littérature

Des amis inconnus (9)

Avec ce numéro, notre rituelle rencontre avec l'univers de Proust, visité par Bernard Pechon-Pignero, s'achève.

Cela fut un bien agréable moment ; une rencontre intime, feutrée comme un livre qui s'ouvre chaque semaine à la même heure.  Mais, plus qu'agréable, moment savant, sans en avoir l'air, à la portée de chacun, comme sait le faire Maître Pechon.  Plus que simplement savant, ou banalement érudit ; voyage profond, croisant le récit historique et le récit mieux qu'imaginaire, «  imaginant », de nature à toucher, «  ceux qui ont leur Proust sur le bout de la mémoire ; ceux qui, demeurés sur la rive, ainsi tenteront la traversée ». Ce qu'ont compris, du reste, les plus grands spécialistes ; ainsi de l'approbation  de Jean-Yves Tadié, professeur émérite à la Sorbonne...

Reflets du Temps a été honoré de ces 9 semaines en Proustie ! Merci encore à celui qui nous a offert ce cadeau littéraire inédit.

 

La Rédaction de Reflets du Temps  

 

Le mot « fin » dont le montage de Roger Stéphane de 1962 laisse entendre que Proust l’aurait écrit la nuit de sa mort, Céleste s’offre le plaisir de raconter, comme elle le confirmera dix ans plus tard dans son livre, que lorsque Proust l’écrivit, elle connaissait assez le fonctionnement de la création proustienne pour ne pas s’en émouvoir, sachant bien qu’il y aurait encore de nombreux ajouts avant que Proust puisse considérer son œuvre comme achevée et s’autorise à mourir. D’autres détails, dans cette émission, doivent sans doute hérisser les exégètes de Proust comme le mot de Barrès aux obsèques que dénonce Jean-Yves Tadié, mais le plus émouvant est l’impression qui se dégage in fine de ce document : tous ces gens pleins d’amitié et de tendresse pour le cher disparu, en se replongeant dans leurs souvenirs montrent – illusion ou réalité ? – qu’ils sont bien d’un autre temps, un temps que Proust, lui, avait largement dépassé. Ils sont du « temps perdu », lui, du « temps retrouvé ». Mais ce temps retrouvé n’est pas le passé ; au contraire, c’est un avenir possible, celui d’une œuvre qui n’en finira pas d’éclairer le monde entier et les générations futures comme un astre qui ne fait que commencer à scintiller dans la nuit quand d’autres étoiles brillent encore alors qu’elles sont mortes depuis longtemps.

Céleste Albaret s’est décidée à l’âge de quatre-vingt-deux ans, en 1972, à rompre un silence de cinquante ans – un silence pas tout à fait complet comme on l’a vu – en publiant ses souvenirs recueillis et mis en forme par Georges Belmont sous le titre Monsieur Proust (Journaliste et éditeur estimé après-guerre, ami et traducteur de Beckett, de Joyce et de nombreux auteurs américains, de son vrai nom Georges Pelorson (1909-2008), Belmont a réussi sous ce pseudonyme à faire oublier un passé de collaborateur actif du régime de Vichy et des nazis).

Reflets du temps a lu : Rêve 78

Ecrit par Gilberte Benayoun le 14 novembre 2015. dans La une, Littérature

de Hafid Aggoune, éditions Joëlle Losfeld, 2009

Reflets du temps a lu : Rêve 78

Ce « grand » petit livre de 65 pages est un concentré de poésie, de belle écriture, de phrases ciselées au cordeau de l’émotion pure. Il touche au cœur, aux tripes, au ventre, à l’enfance et au « mal de mère ». Voilà encore un « très bel écrivain » à lire et à découvrir si ce n’est déjà fait.

« Rêve 78 », tout aussi époustouflant que son dernier livre « Anne F. », est beau, riche, sensible et indispensable.

 

Quatrième de couverture :

C’est un jeune garçon et sa mère que révèle une photo prise au bord de l’océan durant l’été 1978. Le garçon a maintenant trente-quatre ans et contemple ce cliché qu’il a toujours possédé sans vraiment y prêter attention. Il s’ensuit une évocation ardente, nostalgique et tendre de cette mère dont il fut séparé par un exil forcé en Algérie qui dura deux années. Comment a-t-il grandi ? Comment, alors qu’il est à l’aube d’avoir un enfant, s’est-il arrangé avec ce manque, cette absence ? C’est au prix de cette introspection, de ce retour vers l’enfance, et seulement à ce prix, qu’il consentira à devenir père.

 

Extraits :

Quand mes yeux sont tombés sur la photo de la mère et de l’enfant, j’ai su que j’avais toujours regardé cette image de moi et de ma mère sans la voir réellement. Là, je vois cette image pour la première fois. Elle se révèle à moi.

(…)

En voyant le petit Hervé de cinq ans, je sus que le bonheur de l’enfance avait rarement frappé à ma porte et que, faute de l’avoir accepté, j’ai toujours fui cette vérité en me disant que toute mon existence avait été normale jusque-là, oubliant la souffrance de ma mère et la mienne.

Le temps de ces deux années d’absence mutuelle, j’étais Hervé l’enfant de ma mère rêvée, l’enfant de rêve pour ma mère.

Reflets des Arts Traité des divers arts par le moine Théophile

Ecrit par Johann Lefebvre le 07 novembre 2015. dans La une, Arts graphiques, Histoire, Littérature

Reflets des Arts Traité des divers arts par le moine Théophile

Rédigé en latin au XIIe siècle, le « Schedula diversum artium », signé par le moine Théophile (Theophilus Presbyter), né vers 1070 et mort en 1125, se présente sous une forme encyclopédique et technique ; il demeure l’un des plus importants écrits sur l’art du Haut Moyen Âge. Il est prétendu par certains, sans que ce soit démontré formellement – les chapitres consacrés à l’art de la forge et des métaux en général étant fort bien documentés – que Théophile serait le pseudonyme utilisé par un moine bénédictin originaire de Saxe, Rugerus. L’ouvrage est décomposé en trois parties, partant d’une base historique et multiculturelle, grecque, byzantine, arabe jusqu’à l’art roman de son temps : la première partie est consacrée à la peinture murale et à l’art de la miniature, la deuxième s’intéresse à la manufacture verrière et à la peinture sur cette matière, la troisième et dernière explore les techniques de la fonte, le travail des métaux, de l’ivoire, des pierres précieuses et de l’or.

C’est à l’aube de la Renaissance, en 1477, que le livre de Théophile est recensé par le carme Matthias Farinator, de Vienne, dans son vaste recueil – un incunable – « Lumen animæ », puis en 1530 par Cornélius Agrippa dans son livre « Sur l’incertitude et la vanité des sciences » (1). Dans le recueil de Farinator, on relève quarante-deux passages extraits du « Traité des divers arts », appelé alors « Brevarium diversarum artium » ; l’auteur y précise la provenance allemande du texte, et les études philologiques confirmeront cette origine par l’utilisation de vocables germaniques latinisés ou d’expression idiomatiques typiques. C’est Lessing (2) qui entame le premier la publication du Traité, celle-ci étant achevée par Christian Leiste en 1781, suivie par de nombreuses autres éditions enrichies (en particulier en Angleterre). Le texte apparaît aujourd’hui sous la forme que j’ai résumée plus haut. Dans le prologue du premier chapitre, Théophile écrit « […] saisis avec des regards avides ce Traité de la Peinture ; lis-le avec une mémoire fidèle ; embrasse-le avec un amour ardent. Si tu l’approfondis attentivement, tu trouveras là tout ce que possède la Grèce sur les espèces et les mélanges des diverses couleurs. […] ». Cette référence nous indique clairement que Théophile connaît bien l’art(isanat) byzantin, et ce n’est pas hasard si l’on retrouve, dès les siècles précédents, une nette influence byzantine dans les arts d’outre-Rhin, comme par exemple dans les miniatures qui sortent des ateliers de Trèves, dans l’Évangélistaire de Géréon à Cologne ou encore le Sacramentaire d’Henri II. Par ailleurs, on détecte chez Théophile l’influence des livres d’Héraclius sur les arts des Romains (« Libri Eraclii, de coloribus et artibus Romanorum »), des « Mappae clavicula » ou du Papyrus de Leyde…

Il est important de garder à l’esprit que Théophile est un moine, pas un artiste. S’il compile avec une certaine érudition les techniques artistiques et artisanales (hormis la sculpture), ce n’est pas pour en faire spécialement un manuel pour artiste ou artisan, puisque ce qui lui importe est avant tout la transmission de ces savoirs à destination des autres moines et d’expliquer, de comprendre les moyens à disposition pour embellir la maison de Dieu, l’église : conformément à l’esprit de son temps, l’art pour lui ne peut être qu’au service de la parole de Dieu et n’est possible que par la foi dont fait preuve l’artiste dont la main, finalement, est guidée par l’esprit divin. Il n’y a évidemment dans ce Traité aucune réflexion concernant l’origine de l’art, indiscutablement lié, pour lui, au péché originel ou la fonction de l’art comme imitation (copie simple) de la nature. Il s’agirait plutôt d’une représentation de l’œuvre de Dieu, mais à rebours de la narration de la Genèse puisque dans la composition d’une peinture, par exemple, c’est l’homme qui doit apparaître en premier, et surtout son visage – ad imaginem et similitudinem Dei.

1. L’art de la peinture (De temperamentis colorum) en 38 chapitres. Théophile s’attache d’abord à décrire la réalisation picturale, avant que d’expliquer les recettes pour obtenir telle ou telle couleur. Comme dit plus haut, la représentation de l’être humain est primordiale : il consacre une bonne part de ce thème au travail des tons pour créer la couleur de chair des corps nus et particulièrement, les détails du visage, pour dessiner et colorer les drapés des vêtements, les décors. Suivent les chapitres consacrés à l’or et l’argent, à l’étain coloré, au safran, au cinabre, à la céruse, au folium, et au blanc d’œuf – fixatif et vernis –, et aux principaux procédés d’enluminure et de peinture sur les livres, aux colles (de fromage, de peau, de corne), à la technique dite flamande concernant la manière de moudre l’or, aux métaux divers et à leur encollage.

2. L’art du verre peint (De arte vitriaria) en 31 chapitres. Là encore, ce qui importe, c’est la création des couleurs dans cette matière qui, à l’époque, est vert, et en général assez opaque. Les techniques décrites vont de la création du fourneau pour faire le verre, les façons de le travailler, de le couper et de le colorer, coloration principalement obtenue grâce à des additifs comme l’oxyde de fer et de cuivre, ou le cobalt, utilisé depuis l’antiquité pour donner au verre une teinte bleue. On y découvre même la façon de faire les fenêtres de verre, on y apprend le moyen de poser les pierres précieuses sur le verre peint, dont la méthode est inédite voire contraire à celle utilisée communément à cette époque : « Lorsqu’elles seront peintes suivant les règles de l’atelier, préparez les places où vous voudrez poser les pierres ; et prenant des parcelles de saphir clair, formez-en des hyacinthes en proportion avec le nombre des places auxquelles vous les destinez, puis avec du verre vert des émeraudes ; faites en sorte qu’il y ait toujours une émeraude entre deux hyacinthes. Les ayant jointes et consolidées soigneusement à leurs places, entourez-les au moyen du pinceau d’une couleur épaisse, afin que rien ne puisse couler entre deux verres : dans cet état, cuisez les autres parties dans le fourneau, et elles adhéreront entre elles au point de ne jamais tomber » (Chap. XXVIII).

Des amis inconnus (8)

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 07 novembre 2015. dans La une, Ecrits, Littérature

Des amis inconnus (8)

Le premier, Léon Pierre-Quint explique que Proust a compris que « l’amour n’est qu’une création individuelle, due au hasard d’un caprice mécontenté et qui se prolonge tant que le désir est insatisfait ou se croit tel ». Il diffère toutefois de beaucoup des analystes ultérieurs de la conception proustienne de l’amour en ce qu’il en fait une découverte disqualifiant définitivement toute la conception romantique de l’amour et non une théorie séduisante mais discutable et qui aura d’ailleurs plus d’échos dans les développements de la psychanalyse que dans la littérature occidentale. Après Proust, libérés de la menace de ses pantoufles, les héros de romans et leurs lecteurs, décidément incorrigibles, continueront à croire à l’amour comme à une « réalité extérieure à eux, solide, immuable ». La faille possible de l’argumentation proustienne que Pierre-Quint se garde bien d’exploiter est qu’à part peu de temps avec Reynaldo Hahn, Proust n’a sans doute connu le bonheur amoureux que dans sa phase initiale, quand il se nourrit de l’illusion de la perfection de son objet et donc, inévitablement, d’un probable refus de réciprocité. Mais a-t-il souvent vu son désir satisfait ? Le souhaitait-il seulement lorsqu’il idéalisait des jeunes hommes qui auraient déchu à ses yeux s’ils lui avaient cédé ? Quand Proust s’entoure de secrétaires ou de domestiques qui sont éminemment hétérosexuels, et qui ne cèdent donc à ses désirs que par complaisance vénale, à supposer que Proust les y incite, peut-on parler de caprices contentés ? En tout cas, il est avéré que, si c’était le cas, la satisfaction des désirs n’entraînait pas la disgrâce rapide de l’élu selon la théorie explicitée par Léon Pierre-Quint. Mais il est beaucoup plus probable que Proust n’ait surtout connu que des amours fantasmées et donc d’autant plus durables, pour des jeunes hommes par lesquels il savait qu’il ne serait jamais aimé et nullement désiré. Cette résignation à des relations platoniques, à la fois logique et morale, dès lors que Proust n’érigeait pas comme Montesquiou sa « différence » en supériorité, n’était sans doute pas de nature à lui faire tenir en haute estime un sentiment qui lui procurait plus de souffrances que de plaisirs. Mais Pierre-Quint a certainement raison de s’insurger contre ceux qui prétendent que Proust n’a jamais aimé. Tout son œuvre et dès Un amour de Swann, comme le souligne Mauriac à son tour, apporte la preuve que Proust savait de quoi il parlait. Quelle part faisait-il à l’accomplissement du plaisir sexuel dans son expérience amoureuse ? Nous ne le saurons sans doute jamais mais cette part eût-elle été minime, rien ne permettrait pour autant d’affirmer que des amours même fantasmées, mais résignées à de chastes affections n’aient pas été profondément et douloureusement vécues.

Il me semble, en revanche, pertinent de s’interroger sur la sincérité de ce dénigrement du sentiment amoureux. J’y vois, peut-être à tort, trop de dépit pour qu’il soit vraiment convaincant. S’il le considère désormais comme un poète de second ordre, l’ancien admirateur de Musset a-t-il à ce point renié son théâtre dont, adolescent, il guettait sur les colonnes Morris les représentations à la Comédie Française ? Devant la véhémence, si peu dans les usages de Proust, qui le pousse à chasser son jeune visiteur faute de pouvoir le convaincre de l’inanité du sentiment amoureux, on ne peut qu’être tenté de lui citer Musset qui voyait dans l’amour la seule rédemption*. Emmanuel Berl était-il moins facile à convaincre que Léon Pierre-Quint parce qu’il était fiancé avec une jeune fille à laquelle il trouvait objectivement des charmes et dont il était aimé ?

Avec une fausse naïveté, Roger Stéphane demande à Emmanuel Berl pourquoi ce refus de croire à l’impossibilité de l’amour blessait son hôte et Berl lui répond simplement que si l’amour pouvait établir entre deux êtres une réelle communication, Proust aurait connu ce dialogue fusionnel avec sa mère. L’argument n’est peut-être pas aussi fort qu’il n’y paraît puisque si Proust a connu une des pires et des plus constantes souffrances morales dans la relation affective avec sa mère parce qu’il savait qu’il la faisait lui-même souffrir par sa maladie et par son « inconduite » amoureuse, on peut aussi penser qu’il y avait entre ces deux êtres les conditions d’un bonheur ineffable (la formule dépasse ici la « louchonnerie »** et revendique son sens littéral) dans la mesure où cette souffrance réciproque était justement le gage, la contrepartie d’une véritable connaissance de l’autre et non seulement de soi-même. Berl n’avait peut-être pas tort de tenir tête à Proust. Et pourtant, il ne disposait pas de l’importante pièce à conviction que constitue la correspondance de Proust avec sa mère.

Ce qu’il reste de cette correspondance, nous éclaire aujourd’hui différemment de ce qu’en a dit Philippe Kolb lorsqu’il l’a publiée en 1953, insistant à juste titre dans sa préface sur l’humour de Mme Proust et peut-être moins légitimement sur son immense bonté. Je ne vise pas son humour justement, bien qu’il ne soit pas toujours tendre et dénote souvent une causticité peu compatible avec la générosité dont on crédite généralement Jeanne Proust. Je m’interroge plutôt sur sa sollicitude envahissante à l’égard d’un fils de trente ans dont elle ne supporte pas avec autant de compassion qu’on ne l’a retenu les souffrances qu’il endure ni les méthodes empiriques par lesquelles il essaye de s’en prémunir et moins encore l’inactivité à laquelle elles le contraignent. Les terribles lettres de fin 1902et du début 1903 dans lesquelles Proust reproche à sa mère, avec tant de tendres circonlocutions, les brimades qu’elle lui impose en donnant aux domestiques des ordres contraires à son confort, en contrecarrant ses projets d’invitations à des repas dont il estime avoir besoin pour sa carrière alors qu’elle admet parfaitement ces pratiques mondaines courantes quand elles favorisent les visées professionnelles de son cadet ou de son mari, ne la rendent pas aussi sympathique et attentionnée qu’on ne la dépeint sur la foi de l’évidente tendresse que son fils lui vouait et de la peine immense que lui a causée sa mort. Il est évident que ce couple avait développé une relation privilégiée de tendresse et de compréhension mutuelle assez rare entre une mère et son fils, relation souvent caricaturée d’ailleurs quand il s’agit d’une mère juive stigmatisée comme abusive et a fortiori d’un fils homosexuel censé être efféminé et frivole. On ne peut s’empêcher toutefois de penser que cette relation se nourrit accessoirement, sinon principalement, en exploitant le sentiment de culpabilité qu’éprouve Marcel Proust non pas tant à cause de sa maladie mais de l’inactivité à laquelle elle le condamne trop souvent. On ne peut reprocher à Madame Proust d’avoir cherché, dans le propre intérêt de son fils, à le mettre en garde contre des amitiés que sa morale, conforme à celle de son époque, condamnait sans appel, et qu’il lui était sans doute impossible d’évoquer clairement avec lui. Mais ajouter à cette culpabilité, que l’on peut juger inévitable, d’éternels contrôles et de fréquents reproches sur la façon dont son fils adulte gère sa santé semble trop induire que, comme beaucoup de ses proches, elle ne croyait pas vraiment à la pathologie, mal connue y compris de nos jours, de l’asthme et qu’elle en attribuait trop facilement la cause à une paresse ou à une faiblesse de caractère de son aîné. Certes elle souffrait beaucoup de voir souffrir son fils mais, dans ses réponses aux lettres de Marcel qui se désole de l’inquiéter, elle ne sait pas lui dire (ou je ne sais pas lire) qu’il ne doit pas aggraver ses maux en s’en accusant comme d’une faute et en se reprochant les tourments que toute mère éprouve « normalement » lorsque son fils est malade. Proust gardera après sa mort une grande culpabilité, comme si c’était lui qui l’avait tuée par les soucis qu’il lui causait. Au risque de verser dans une interprétation psychanalytique sommaire, je vois dans cet amour qui les lie, comme peut-être dans tout amour fusionnel, une part de sadomasochisme dont les manifestations épistolaires n’ajoutent rien à la gloire de Madame Proust. On doit équitablement observer que son fils, dans ses lettres, détaillait ses maux avec une complaisance méticuleuse que les questions de sa mère ne justifiaient pas forcément. On peut d’ailleurs se demander si la transposition de ses relations avec sa mère sur le personnage de la grand-mère dans la Recherche ne serait pas liée à la trop grande douleur intime qu’aurait impliquée, pour ce psychologue intransigeant, ce psychanalyste avant l’heure***, la nécessité d’analyser dans ses plus obscurs secrets une affection qu’il n’avait pas envie de revivre. En idéalisant sa mère sous les traits de la grand-mère du Narrateur, il pouvait rester fidèle à son amour en trahissant un peu sa mémoire. Voilà certainement une hypothèse que Proust n’aurait pas admise mais je ne pouvais manquer à mon « amitié » pour lui en ne l’émettant pas.

Mais le premier reproche que l’on est tenté de faire à cette mère, par ailleurs bien en avance sur son temps par la place qu’occupent ses enfants dans sa vie, au point de passer pour une mère abusive, reproche forcément injuste puisque je l’en accuse a posteriori, est de n’avoir pas perçu que son fils portait en lui les germes d’une immense œuvre littéraire. Mais est-ce que son fils a tenté de la mettre sur la voie de cette révélation ? Car il en était conscient ou du moins, il en avait une intuition assez forte pour supporter la dureté de son sort. Quand justement, dans la préface du livre de J.Y. Tadié sur Proust et Freud intitulé Le lac inconnu, je lis qu’en 1902, Proust écrivait à Antoine Bibesco : « Depuis que j’ai tourné mon regard en moi, cent personnages, mille idées me demandent un corps », je me demande si Proust a jamais dit ce genre de choses à sa mère qui était au moins aussi apte à les comprendre et à en faire son profit que le séduisant et imprévisible prince-diplomate. N’a-t-il pas préféré continuer à faire l’âne, en minimisant ses ambitions littéraires, pour avoir du son, en l’occurrence la tendresse de sa mère ?

Anne F., Hafid Aggoune

Ecrit par Valérie Debieux le 31 octobre 2015. dans La une, Littérature

Anne F., Hafid Aggoune

avec l'autorisation de la Cause Littéraire

 

« J’aime à croire que les étoiles sont des innocents au firmament, des âmes libérées, éloignées à jamais de l’enfer terrestre, assez proches pour en contempler ce qui reste d’admirable et que nous puissions les voir pour ne jamais oublier la bonté et la beauté ».

Hafid Aggoune

 

 

 

 

 

Paris, de nos jours. Dans la classe d’un lycée, un élève brûle, avec son briquet, un coin du « Journal d’Anne Frank », il est expulsé de l’école. Quelque temps plus tard, il commet un attentat. Cet acte odieux génère auprès du professeur qui l’a exclu de sa classe une remise en question de son propre comportement, ainsi qu’une série de questions à spectre à la fois plus large et plus intime. Ce questionnement intérieur le conduit donc à emprunter un chemin cathartique particulier, celui consistant à rédiger une lettre à Anne Frank, « sa petite sœur juive », disparue à quinze ans à Bergen-Belsen :

« Comment aurais-je pu imaginer que mon meilleur élève puisse se changer en bourreau ? Qu’il faisait partie de ce genre de personnes qui ont suivi un fou à ton époque, de ces monstres pour qui la vie d’autrui n’est rien ? […] Jahrel était devenu un élève prometteur, ouvert, souriant, généreux, curieux, avide de lectures. Mais en deux mois, il s’est transformé. […] je me suis pris à penser que l’étranger n’est pas celui qui vient d’ailleurs, mais celui qui s’éloigne de nous. […] Si je ne l’avais pas expulsé, j’aurais eu le temps de lui faire apprécier ton Journal, de lui donner confiance en la fraternité, éveiller cette compassion qui manque tant au monde et que chaque élève devrait porter, au nom de toutes les souffrances et de tous les peuples. […] Si le Mal entre au cœur d’une personne, le Bien peut prendre le même chemin. J’ai échoué, alors que nous portions l’amour de la littérature en commun ».

Cette lettre se transforme en quelque sorte en révélateur : celle-ci lui permet de reconsidérer sa propre existence au travers de celle d’Anne Frank qui, par effet de miroir contrastant, met en évidence les failles de son propre comportement. Ainsi, qu’il s’agisse de ses actes, de ceux de ses proches ou, plus particulièrement de ceux de son père, ils sont tous perçus à travers un prisme différent, celui de la transfiguration. Les incompréhensions, les jugements hâtifs, les préjugés, les erreurs d’appréciation glissent dans les oubliettes, et peu à peu, se fait jour une perception plus ouverte, plus compréhensive et plus tolérante des actes d’autrui.

Des amis inconnus (7)

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 31 octobre 2015. dans La une, Ecrits, Littérature

Des amis inconnus (7)

Dans la chronique intitulée Vacances de Pâques, publiée dans le Figaro le 25 mars 1913, le grand public, s’il y avait été attentif, aurait pu mesurer déjà l’évolution qui s’était produite dans l’écriture et dans la pensée de Proust depuis ses écrits de jeunesse. Cette page qui sera exploitée dans la Recherche sinon reprise mot à mot, illustre parfaitement la différence entre la mémoire volontaire étudiée par Bergson et la mémoire inconsciente que le Narrateur découvrira bientôt dans sa tasse de thé ou sur les pavés inégaux de l’hôtel de Guermantes et qui, quand elle est sollicitée par une émotion nouvelle ou une sensation oubliée ouvre une infinité de réminiscences en cascade. L’écriture de Proust ne peut dès lors que se plier aux nécessités propres à cette inflorescence mémorielle en accumulant les incidentes, en doublant, en triplant les adjectifs sans craindre les oxymores, en allongeant indéfiniment les phrases de peur qu’un point final prématuré ne tarisse le flot des métaphores souvent inattendues, parfois saugrenues au point de préfigurer l’écriture automatique des surréalistes, et ne brise le charme qui s’opère sous nos yeux d’abords incrédules puis enchantés jusqu’à l’addiction.

Enfin le temps est aussi le renouvellement éternel des jours et des nuits, le cycle des saisons, les révolutions astrales et donc l’idée que tout renaît dans la nature mais aussi chaque jour dans nos vies. Si Proust s’est montré si sensible à la nature, s’il n’avait pas besoin des roses de Madeleine Lemaire pour illustrer son amour des aubépines, son goût pour les pommiers et les poiriers en fleurs et pour toutes les fleurs des champs et des jardins de son enfance que la maladie le privait de respirer, s’il a mis tant de fleurs dans ses pages  et s’il en a tant offert dans la vie, n’est-ce pas aussi parce qu’elles sont à la fois le symbole charmant de l’éphémère et celui du renouveau perpétuel. On sait que, depuis Proust, les jeunes filles sont en fleurs. Léon Pierre-Quint, qui relève cette allusion aux fleurs dans ce titre, rappelle que Proust collégien était féru d’histoire naturelle et que l’écrivain accumule les comparaisons entre l’espèce humaine et des espèces végétales ou animales peu communes révélant une grande culture de botaniste et de naturaliste. Mais il n’y a pas que les jeunes filles ; la princesse Bibesco raconte cette dernière visite que son cousin Antoine voulut faire à l’improviste à Proust quelques mois avant sa mort. Il sortait du théâtre avec sa cousine et son épouse. Il sonne deux fois, signal convenu avec son ami pour ces visites nocturnes. Céleste ouvre :

« – Monsieur vient d’avoir une crise effroyable ; il respire à peine. Il est à craindre qu’il ne puisse recevoir personne, et même pas le prince Antoine, qui lui fait toujours, en venant, un immense plaisir…

Mais Marcel Proust a reconnu le coup de sonnette fatidique. Céleste qui a disparu sans achever sa phrase, reparaît pour nous apprendre, avec une voix d’une douceur inimitable, qu’Antoine est appelé mais qu’Elizabeth et moi sommes priées de ne pas dépasser le seuil du petit salon. Et elle ajoute :

– Monsieur craint beaucoup le parfum des princesses…

Comme si nous étions de vraies fleurs ! »

Notons toutefois que Céleste Albaret, dans sa tardive croisade contre les mythes qui entourent « Monsieur Proust » conteste formellement cette jolie anecdote comme bien d’autres publiées par les amis de Proust.

Nous sommes condamnés à voir le temps fuir, se perdre et nous perdre, mais nous sommes soumis à cet autre temps indéfiniment renouvelable qui nous donne l’illusion de nous régénérer chaque jour, de revivre une nouvelle jeunesse à chaque printemps ; enfin nous pouvons trouver dans ce temps immobile, dans ce temps immuable des œuvres d’art, une ultime raison de nous accommoder de l’incoercible hémorragie. Et dans À la recherche du temps perdu ce sont ces trois temps du temps, celui qui s’écoule comme les longues phrases de Proust, celui des cathédrales et celui des fleurs ou des princesses, que Proust a entremêlés dans une composition dont personne avant lui et après lui n’a retrouvé l’alchimie secrète.

L’émission de 1962 compilant des entretiens que Roger Stéphane a menés avec ceux des proches de Marcel Proust qui étaient encore de ce monde* m’avait paru, quand je l’ai découverte dans les années 80, assez agaçante. Il me semblait que seul Emmanuel Berl touchait l’essentiel tandis que les autres intervenants se perdaient dans des anecdotes mondaines ou de vains éloges. J’en voulais à Mauriac d’avoir éludé la question de l’homosexualité en refusant de la nommer tout en l’évoquant à mots couverts. C’était oublier qu’en 1962, on ne parlait pas à l’ORTF de ce qui était toujours répertorié en France comme une maladie et puni en tant que délit. J’avais trouvé que Céleste Albaret s’apitoyait avec une complaisance geignarde sur les derniers moments de son maître. Aujourd’hui j’étais ému aux larmes en revoyant ce document et la façon bouleversante dont l’émotion la brise encore quarante après ; l’enthousiasme de Mauriac m’a paru plus que sincère ainsi que sa commisération pour la souffrance qu’a endurée Proust, souffrance dont il ne peut pas nous dire alors qu’il en a connu lui-même l’amertume et dont il serait naïf de croire, concernant Proust, qu’elle ne désigne pudiquement que la souffrance physique que lui causaient ses crises d’asthme. Et surtout, Mauriac nous fait mesurer avec conviction l’extraordinaire révélation qu’a été la publication de la Recherche pour les jeunes auteurs du début du siècle, ce que confirment Paul Morand ou Philippe Soupault.

Pourquoi ai-je si mal réagi à un film qui aujourd’hui me convainc et m’émeut ? Est-ce que je sous-estimais l’importance de Proust ou la tenais-je pour un fait acquis de tout temps de la même façon que nous sommes si familiers de la musique de Beethoven que nous oublions qu’elle a changé à jamais notre conception de l’esthétique musicale ? Ne serait-ce également parce qu’avec l’âge je suis plus sensible à la disparition des êtres chers et plus enclin à croire qu’ils continuent à vivre tant que ceux qui les ont connus et aimés sont encore là pour parler d’eux ? Enfin, il faut admettre que depuis que je fréquente ces personnes réelles ou fictives qui gravitent autour de Proust – et pour moi, elles sont désormais toutes fictives puisque toutes ont disparu –, je me suis pris d’amitié pour elles et non plus seulement pour « mon auteur ». J’ai plaisir à retrouver ces amis, dans leurs lettres, dans celles que leur écrivait Proust, dans leurs témoignages et ici en images animées. Hélas, tous ont terriblement vieilli – alors que je les ai connus si jeunes, allais-je écrire – ainsi que tous ceux qui composaient son monde apparaissent au Narrateur dans Le Temps retrouvé. Même les aimables anecdotes racontées par le duc de Gramont ou le marquis de Lauris qui, à première vue, me paraissaient oiseuses et indignes du grand génie qu’elles sont censées honorer, me semblent aujourd’hui respectables en ce qu’elles sont les dernières braises qui couvent encore dans une cendre bientôt froide. Pourtant comment croire que ces vieillards aient été dans leur jeunesse le bel Armand de Guiche, le gendre de la comtesse Greffulhe qui fut l’une des principales incarnations de la duchesse de Guermantes, ou le fidèle Georges de Lauris, son confident à l’époque de Contre Sainte-Beuve, que lui avait présenté en 1902 le cher Bertrand de Fénelon qu’ils ont pleuré tous deux en 1916, Fénelon qui est l’un des plus éminents modèles de Robert de Saint-Loup ?

Reflets du temps a lu : L’Espoir, cette tragédie, de Shalom Auslander

Ecrit par Gilberte Benayoun le 31 octobre 2015. dans La une, Littérature

Reflets du temps a lu : L’Espoir, cette tragédie, de Shalom Auslander

Shalom Auslander, né en 1970, est un écrivain américain, issu d’une famille de juifs orthodoxes. Deux de ses œuvres traduites en français, « La Lamentation du prépuce » et « L’Espoir cette tragédie », sont des trésors de drôlerie, d’humour, de situations comiques.

Et pour celui-là, L’Espoir cette tragédie, un trésor d’une irrésistible drôlerie malgré… et parce que justement… la tragédie de l’Histoire…

 

Quatrième de couverture :

La paix, c’est ce qu’espérait Solomon Kugel en s’exilant avec les siens dans cette ferme paumée. Raté ! Son épouse le harcèle, sa mère le serine avec la Shoah qu’elle-même n’a pas vécue et un pyromane rôde dans la région. Ça pourrait être pire ? Oui ! Voilà qu’il débusque au grenier une vieille dame acariâtre, une icône de l’Histoire déterminée à rétablir la vérité : Anne Frank !

[« Comme si Groucho Marx et Stan Laurel débarquaient chez Elie Wiesel pour montrer que le devoir de mémoire n’exclut pas le droit à l’humour. Et que le rire peut être une arme redoutable, une façon de résister aux horreurs de l’histoire » (L’Express)].

 

Extraits :

Le plus drôle c’est que ce n’est même pas le feu qui tue, mais la fumée.

Vous tambourinez aux fenêtres, grimpant toujours plus haut dans votre maison en feu, afin de vous sortir de là, de sortir tout court, espérant pouvoir échapper aux flammes, survivre peut-être à l’incendie, mais pendant tout ce temps vous suffoquez lentement, vos poumons se remplissent de fumée. Vous guettez un danger qui vient d’ailleurs, de l’extérieur, alors que la menace est là, en vous, et vous mourez asphyxié.

Vous achetez une arme de poing – pour vous protéger, dites-vous – et le soir même vous êtes terrassé par une crise cardiaque.

Vous installez de nouvelles serrures sur vos portes, des grilles à vos fenêtres, des barrières autour de votre maison, et puis le médecin téléphone : C’est un cancer.

En tentant désespérément de remonter à la surface pour échapper à un requin qui vous poursuit, vous êtes victime du malaise du plongeur et vous vous noyez.

Per Certo, poème de Erri de Luca

Ecrit par Luce Caggini le 24 octobre 2015. dans La une, Ecrits, Littérature

Per Certo, poème de Erri de Luca

Permission du poète inattendue, périple avec un « Aller simple ».

Quatre lignes dans une mesure à six temps.

« Per Certo

So per certo che in natura tutto e sopraffazione

vita concimata a morte,

pure il fiore,

pero il fiore mi fa dimenticare la certezza »

Per certo… uneinjonction à celui qui face à moi douterait, le ton du commandeur, bref, portant dans un pli à deux mesures la charge d’un militaire dans un camp de bleus en tenue de violettes. Un principe de mutation entre per et certo, comme une mesure de rédemption, une mise en demeure, une montée vers une voie médiane petitement ramifiée à la vie.

Est-ce que mes mots désignent vraiment ce que je sens dans cette langue que je fais mienne comme un mirage sur une route chauffée à la couleur d’une Sienne brûlée par la magie du verbe italien ? Risques de ne pas ressembler à l’image que je vois, pari d’un mélange de règles que​ l’écrivain amoureux de sa langue pourrait mettre au panier.

Mémoire d’un mur de lamentation moiré d’un ciel marbré, l’un de ces marbres vert et noir qui sont au pied des autels de la mère patrie de la belle Italie.

En quatre lignes une résonance de six petits coups de pied dans le ventre de la mère… Sopraffazione, un bouffi, soufflé, ballonnement d’un inconnu prêt à bâfrer, vomir.

Même le ciel mettrait une salve de plomb dans le cul de l’humanité…

Concimata a morte, mélange de matière pourrie dès la naissance jusqu’à médiation avec la nature artistique d’une fleur… Pero il fiore… Les mains en offrande dans l’attente de la douceur prêtes à recevoir l’ondée d’un ciel imagé sous la miséricorde d’un Dieu dégagé de ses instruments de pénitence qui mettrait les empoignades du Roi des amants de la Certitude dans un état de médisance mutée en Reine de l’Indigence humaine.

« Avec certitude

Je sais avec certitude que dans la nature tout est abus

vie engraissée à mort,

même la fleur,

pourtant la fleur me fait oublier la certitude » (traduit de l’italien par Danièle Valin)

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