Littérature

Des amis inconnus (3)

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 03 octobre 2015. dans La une, Ecrits, Littérature

Des amis inconnus (3)

Il peut paraître étrange que le même jeune Anglais inspire à Proust une référence à Van Dyck et à Vinci. Ce rapprochement inattendu pourrait peut-être nous éclairer sur l’ambigüité de ces amitiés platoniques du Proust de vingt ans. Mais il nous révèle aussi et surtout un des liens les plus directs entre la vie et l’œuvre de Proust : sa sensibilité artistique. On a, depuis quelques décennies, beaucoup glosé sur le rapport existant forcément entre ce qu’on savait et surtout ce que l’on ignorait de la sexualité de Proust et son œuvre littéraire. Il est plus pertinent et en tout cas moins sujet à caution de relever ce que la Recherche doit à la profondeur et à la spécificité de la culture artistique de Proust. Les personnages de Vinteuil et d’Elstir avec leurs multiples clés prouvent l’intérêt que Proust portait à la musique et à la peinture mais on ne mesure pas toujours la prééminence qu’exercent les arts et ceux-là en particulier sur toute autre préoccupation dans la vie de l’auteur. On ne peut oublier que Proust, qui en mai 1921 ne quittait plus la chambre où il devait bientôt mourir fut capable de surmonter plusieurs malaises pour visiter l’exposition Vermeer et revoir la Vue de Delft découverte jadis comme « le plus beau tableau du monde » lors d’un voyage éprouvant en Hollande. Plus jeune mais en butte à d’effroyables crises d’asthme, il était capable de ne pas dormir pendant trente-six heures pour pouvoir aller visiter en automobile (une automobile de 1900 !) une cathédrale vantée par Ruskin. Son homosexualité a sans doute influencé de façon significative son œuvre mais sans le regard que pose Proust sur les œuvres picturales ou architecturales, sans l’oreille qu’il prête à la musique, A la recherche du temps perdu n’existerait simplement pas.

Robert de Billy, un autre des amis de jeunesse de Proust, lui a fait remarquer un jour au Louvre le tableau de Van Dyck représentant le jeune duc de Richmond qui va mourir bientôt à la guerre et porte déjà, prétend de Billy, l’ombre de la mort sur son visage. Willie Heath aurait eu aussi ce regard triste et cette beauté sérieuse d’un jeune homme que la mort guettait. Proust, en tout cas, lui en attribue la prémonition a posteriori.

Van Dyck est un des plus grands maîtres de l’histoire de la peinture occidentale. On le considère comme le plus grand portraitiste depuis le Titien. Proust en est conscient et il a pour lui une grande admiration qu’il traduit par un long poème publié dans Les plaisirs et les jours et qu’illustre Reynaldo Hahn par une œuvre pour piano et récitant intitulée Portraits de peintres. Le poème ne mérite pas la postérité et la musique charmante de Reynaldo Hahn se passerait de la déclamation des vers de Proust par le récitant. Mais la maladresse de l’hommage ne met pas en cause sa sincérité. À une époque où on ne connaissait des tableaux que les originaux des musées ou des collections privées, et, à défaut, des gravures ou des reproductions photographiques en noir et blanc, il est difficile de savoir quels portraits de Van Dyck avait pu admirer Proust. Une récente (2008) exposition Van Dyck au musée Jacquemart-André a mis en évidence, à mes yeux du moins, qu’aucune représentation photographique des tableaux de Van Dyck ne rendait justice à la lumière qui irradie de ces précieuses toiles, et donc de la vie qui émane de ces portraits sublimes. Ce que le regard de Proust ajoute à son admiration dont il est évident qu’elle est qualitativement et quantitativement supérieure à celle, impérative et hâtive des consommateurs d’art que nous sommes, c’est qu’il est capable de poser ce même regard sur des êtres vivants, plus précisément, qu’il ne fait pas de différence d’un point de vue sensoriel mais aussi affectif entre la vision qu’il a du jeune Willie et celle du duc de Richmond peint par Van Dyck. Il peut voir Willie comme une œuvre d’art et tomber amoureux du portrait du duc. Et il a, avec les deux, les mêmes entretiens d’âme à âme, explicites ou silencieux, mais dans lesquels il engage déjà la matière de son œuvre à venir.

Des amis inconnus (2)

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 26 septembre 2015. dans La une, Ecrits, Littérature

Des amis inconnus (2)

La première biographie de Proust paraît chez Kra à Paris en 1925, trois ans après la mort de Proust et alors que les deux derniers tomes de A la recherche du temps perdu : Albertine disparue et Le temps retrouvé sont encore sous presse. Elle est due à Léon Pierre-Quint, un lecteur passionné de la Recherche qui a connu Proust* et remercie une longue liste de personnalités, parents, proches ou amis de Proust, pour leur aide dans son travail. Cette étonnante précipitation prouve le rayonnement immédiat qu’a connu l’œuvre de Proust. Léon Pierre-Quint en donne la plus évidente illustration quand il écrit : « Eglantines réelles, qui fleurissent encore et que dernièrement des Américains cueillaient pieusement à Combray (sic) où ils s’étaient rendus en fervent pèlerinage ». S’il évoque Willie Heath et Edgard Aubert, ce n’est pas pour soupçonner dans ces amitiés les ferments troubles que l’imprégnation psychanalytique de mon époque m’y fait chercher mais pour en mettre la tragique brièveté en rapport avec le sentiment qu’avait Proust que ses jours étaient comptés et qu’il devait se hâter de produire l’œuvre qu’il portait en lui. Et si Léon Pierre-Quint n’a pas le froncement de sourcils que des biographes postérieurs de Proust ne pourront s’empêcher de partager avec ses amis de Condorcet et du Banquet à l’égard des succès mondains du jeune snob, coqueluche du tout Paris, il compatit néanmoins à ses scrupules : « Un remord affreux le glaçait parfois : il avait abandonné toute carrière pour écrire et il  ne faisait rien ! Une œuvre attendait en lui, tellement vaste et imposante qu’il remettait, effrayé, l’instant de la commencer ». Mais Léon Pierre-Quint nous rassure aussitôt : « Sa matière même, il l’étudiait cependant, alors qu’il se croyait entièrement dissipé et il ne laissait pas ses impressions se perdre ». Il semble bien que ce biographe de la première heure ait ignoré l’existence du manuscrit abandonné de Jean Santeuil.

En 1925, il n’a pas paru possible à Léon Pierre-Quint d’évoquer, ne fût-ce qu’à titre d’hypothèse, dans ce premier ouvrage entièrement consacré à Proust, la question de son homosexualité. S’il parle de ce sujet, toujours avec la terminologie d’époque (sodomistes, gomorrhéennes, invertis) c’est pour louer le courage de l’auteur d’avoir le premier abordé ce phénomène pathologique, criminel et donc social, en lui donnant toute l’importance que l’on ne lui avait pas reconnue explicitement jusqu’alors. Zola lui-même aurait renoncé à l’inclure dans sa fresque sociale, de peur d’être condamné tandis que Proust s’y serait risqué par devoir d’être complet dans sa peinture des mœurs de ses contemporains, malgré sa crainte, heureusement infondée, de voir ses amis et surtout ses éventuels lecteurs se détourner de lui. La façon dont Pierre-Quint stigmatise ce « fléau » ressemble trop à ce que l’on entend aujourd’hui dans certains cercles intégristes, occidentaux ou plus exotiques, au sujet de l’homosexualité, pour que l’on puisse taxer un auteur du début du siècle dernier d’obscurantisme. En 1925, l’homosexualité est une maladie psychique et un crime et le restera encore pendant plus d’un demi-siècle en France**. Est-ce dire qu’il ignorait tout de la sexualité de Proust et a fortiori de ce que l’on pouvait en laisser supposer désormais un peu plus librement après sa mort ? Si tel était le cas, il faudrait en conclure qu’il était vraiment très mal placé pour entreprendre cette biographie. S’il a eu l’aval et l’aide de Robert Proust, des confidences de Reynaldo Hahn, de Lucien Daudet ou de Cocteau et s’il a eu accès à de nombreuses lettres encore inédites, il ne peut pas avoir ignoré que les amitiés passionnées de Proust, l’intimité avec ses secrétaires dévoués, et ne serait-ce que l’affaire du duel avec Lorrain pour défendre la réputation de Lucien Daudet, duel qu’il évoque sans en préciser le motif, nourrissaient à tout le moins une rumeur dont il fut sans doute convenu que sa biographie sommaire l’ignorerait délibérément. Enfin, on sait aujourd’hui, mais ses interlocuteurs le savaient peut-être également, bien que son livre n’en laisse rien paraître, que Léon Pierre-Quint était lui-même atteint de cette « maladie inguérissable ». En tout cas, s’il développe, dans un long chapitre, une analyse très fine de la question de l’inversion dans l’œuvre de Proust (pour ce qu’il en connaît alors), il n’y consacre pas une ligne dans la biographie de son auteur, ce qui, de nos jours, ne peut que la disqualifier gravement. Néanmoins, ce premier ouvrage reste d’une très bonne tenue dans ses considérations sur la conception de l’amour chez Proust et sur l’importance de l’art dans sa vie et dans son œuvre. Il donne de Proust dans sa vie domestique une image attachante qui laisserait entendre que Léon Pierre-Quint l’a bien connu ou du moins que ses interlocuteurs lui en ont fait un portrait très amical. Il est peut-être moins convaincant dans son analyse du style de Proust qu’il réduit trop à des recettes syntaxiques et surtout semble un peu dogmatique dans sa tentative de théoriser une démarche philosophique très bergsonienne de Proust.

Les amis de Marcel Proust

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 19 septembre 2015. dans La une, Ecrits, Littérature

Les amis de Marcel Proust

Avec ce premier épisode cette semaine, notre ami et rédacteur Bernard Pechon Pignero, propose une série de 10 textes – 10 semaines, donc, autour d'un sujet : les amis de Marcel Proust.

 Ni histoire de la littérature, quoique..., ni écrit largement romancé, mais... Il écrit – en écrivain, qu'il est ; appuyant son travail sur des recherches sérieuses et fort documentées,  sur Proust – son grand amour littéraire - son époque, son entourage, on ajoutera, son atmosphère. Ce n'est pas ce qu'on nommerait dans le champ de l' Histoire, une recherche première, directement issue de sources d'origine. C'est plutôt, ce que j’appellerai  une synthèse d'aval. Qui croise –  et avec quelle utilité, pour nous, les biographies plus anciennes ou toutes récentes traitant de l'homme-Proust, et de l'écrivain-Proust. Mais, BPP – n'est-il pas homme d'imaginaire ! s'autorise également – très précieux, pour nous, lecteurs - des ressentis, des suppositions, nous emmenant pour notre plus grand profit dans des chemins fructueux. Et, ce, toujours avec l’honnêteté intellectuelle qui le caractérise.

C'est donc, avec le plus grand bonheur, que Reflets ouvre pour vous «  la Recherche, en son temps, en son pays, en son auteur ». Un voyage dans un temps littéraire que nous retrouvons, grâce à Bernard PP. Merci à lui, et bon vent dans nos pages !

Pour la rédaction, Martine LP

 

 

Des amis inconnus (1)

Bernard Péchon-Pignero

 

Une photographie de Nadar, datant de 1892 ou 1893, conserve l’image d’un jeune anglais de bonne famille âgé d’une vingtaine d’années. Ce joli garçon en jaquette, le haute-forme posé à portée de la main droite, laquelle tient une canne à pommeau d’argent ou peut-être d’ivoire et des gants, l’autre main négligemment glissée dans la poche du pantalon à fines rayures, un œillet blanc à la boutonnière, esquissant un pâle sourire sous ses moustaches en guidon de vélo, cheveux légèrement ondulés séparés par une raie sur le côté gauche, nous fixe pour l’éternité d’un regard dont l’énigmatique vacuité semble démentir le sourire avenant. Est-il résigné au sort qui l’attend : laisser de son très bref passage sur terre un nom qui serait à jamais oublié si l’amitié de Marcel Proust ne devait le rendre immortel ? Combien de ces personnages dont certains furent peut-être célèbres en leur temps ont échappé ainsi à l’effacement définitif auquel le temps justement aurait dû les condamner, ce temps auquel le plus grand romancier du vingtième siècle avait acquis le pouvoir de les soustraire !

Reflets du temps a lu : Barbara « Il était un piano noir… mémoires interrompus »

Ecrit par Gilberte Benayoun le 19 septembre 2015. dans La une, Littérature

Reflets du temps a lu : Barbara « Il était un piano noir… mémoires interrompus »

Barbara c’était L’aigle noir, L’homme en habit rouge, Dis quand reviendras-tu, Nantes, Regarde, Sables mouvants, Marienbad, Mes hommes, Une petite cantate… et bien d’autres encore… Et puis… Ma plus belle histoire d’amour… (c’est vous)

Barbara chantait

Barbara écrivait (les textes de ses chansons)

Barbara a écrit un livre,

un seul,

interrompu…

Pour nos Reflets de lecture, pour ce livre beau et bouleversant, paru chez Fayard en 1998, et pour changer de registre… voici, en extraits de cette « petite » œuvre inattendue et inachevée… son Introduction et une ébauche de son Récit inachevé :

 

Extraits :

Introduction

Plus jamais je ne rentrerai en scène.

Je ne chanterai jamais plus.

Plus jamais ces heures passées dans la loge à souligner l’œil et à dessiner les lèvres avec toute cette scintillance de poudre et de lumière, en s’obligeant avec le pinceau à la lenteur, la lenteur de se faire belle pour vous.

Plus jamais revêtir le strass, le pailleté du velours noir.

Plus jamais cette attente dans les coulisses, le cœur à se rompre.

Plis jamais le rideau qui s’ouvre, plus jamais le pied posé dans la lumière sur la note de cymbale éclatée.

Plus jamais descendre vers vous, venir à vous pour enfin nous retrouver.

Un soir de 1993, au Châtelet, mon cœur, trop lourd de tant d’émotion, a brusquement battu trop vite et trop fort, et, durant l’interminable espace de quelques secondes où personne, j’en suis sûre, ne s’est aperçu de rien, mon corps a refusé d’obéir à un cerveau qui, d’ailleurs, ne commandait plus rien.

KI-C-KI

Ecrit par Gilberte Benayoun le 12 septembre 2015. dans La une, Littérature

KI-C-KI

Il est l’un de nos plus grands auteurs, européens (20ème siècle), dramaturge, poète, romancier, dont l’œuvre prodigieuse fut, évidemment, honorée et récompensée du prestigieux Prix Nobel de littérature.

Cet auteur à la renommée universelle, facilement reconnaissable aux quelques morceaux d’une de ses œuvres, célèbre, que j’ai eu plaisir à retranscrire ici, est mon choix d’auteur pour cette semaine. Pour nos reflets du temps. Pour nos reflets de lectures…

 

Extraits :

Depuis que ma femme en avait fait la découverte, je me figurais que tout le monde s’apercevait de mes imperfections et ne remarquait plus que cela.

– Tu regardes mon nez ? demandai-je brusquement, ce même jour, à un ami qui m’avait abordé pour me parler de je ne sais quelle affaire qui peut-être lui tenait à cœur.

– Non, pourquoi ? répondit-il.

Et moi, avec un sourire nerveux :

– Il penche à droite, tu ne trouves pas ?

Je le forçai à se livrer à une inspection minutieuse et attentive, comme si ce défaut de mon nez constituait un désordre irréparable dans l’ordonnance de l’univers.

(…)

Savez-vous sur quoi tout repose, au contraire ? Sur la présomption que Dieu vous conservera toujours en vie ; l’idée que la réalité, telle qu’elle existe pour vous, existe, fatalement identique pour tous.

Vous êtes installés dans cette réalité : vous la voyez, vous la touchez à l’extérieur, vous vous y mouvez avec sécurité ; et à l’intérieur aussi, si l’envie vous en prend, vous fumez un cigare (la pipe ? va pour la pipe !) et vous contemplez béatement les volutes de fumée qui peu à peu s’évanouissent dans l’air.

Sans soupçonner le moins du monde que la réalité qui vous environne n’a pas, pour les autres, plus de consistance que cette fumée…

(…)

Reflets des Arts Théâtre – « De la scène à la lutte »

Ecrit par Johann Lefebvre le 05 septembre 2015. dans La une, Littérature

Reflets des Arts Théâtre – « De la scène à la lutte »

Ce qui suit est un montage effectué à partir d’un texte composé par mes soins, entrecoupé de passages en italique qui sont des citations brutes de textes d’auteurs plus ou moins connus. Ces citations sont à prendre comme des interruptions, des collisions et des collusions, des réponses et des réfutations, des confirmations, faisant vibrer mon texte initial. En lecture publique, les citations en italiquesont dites par un(e) deuxième intervenant(e), tel un dialogue vivant pouvant constituer à lui seul une performance théâtrale. L’identification des auteurs cités vous sera donnée dans quelques jours. En attendant, vous pouvez bien sûr mettre en commentaire ceux/celles que vous avez reconnus…

********

Le théâtre, comme art vivant, postule la présence immédiate d’un public et l’installation physique d’une ou de plusieurs situations. L’émotion y circule en temps réel par la mise en scène d’expressions verbales et corporelles ; c’est le vent phénoménal. Certaines illusions ne sont pas éligibles au théâtre.

Le spectateur a besoin d’une illusion dramatique. Il la perd dès qu’il entend un personnage prononcer des mots qu’il a l’habitude de voir sur des affiches ou dans les journaux.

Le théâtre par toutes ses opérations vivantes contribue à combattre le règne de la séparation ; mais il concerne essentiellement le spectateur d’une classe à distance du prolétariat. Comment y inviter réellement tout le monde ? La pièce de théâtre par toutes ses opérations verbales est une pièce de vie, à tel point qu’on pourrait même y réaliser la philosophie.

La pièce est bien le devenir, la production d’une nouvelle conscience dans le spectateur – inachevée, comme toute conscience, mais mue par cet inachèvement même, cette distance conquise, cette œuvre inépuisable de la critique en acte ; la pièce est bien la production d’un nouveau spectateur, cet acteur qui commence quand finit le spectacle, qui ne commence que pour l’achever, mais dans la vie.

C’est dire l’effet d’une tragédie, quand sur scène elle se joue et qu’ensuite, après le spectacle, vous franchissez la porte qui vous expulse dans la rue pour retrouver la guerre.

La seule tragédie ne peut se comprendre que dans un moment positif de l’histoire, tandis que maintenant nous sommes dans un moment négatif.

Comme tous les arts, le théâtre doit lutter pour faire évoluer les conditions de son existence dans une société tragique, il doit pour cela répandre le désordre dans le décor politique trop bien ordonné, c’est de cette façon qu’il a éprouvé l’Histoire et qu’il est entré dans tous les champs possibles d’une action directe et collective sur le réel.

Encore Waterloo ?

Ecrit par Jean-François Vincent le 05 septembre 2015. dans La une, Histoire, Littérature

Recension/commentaire du livre d’Yves van der Cruysen, Waterloo démythifié, Paris, éditions Jourdan, 2015

Encore Waterloo ?

Que dire de nouveau sur Waterloo – fut-ce à l’occasion de son bicentenaire – quand déjà tout – ou presque ! – a été dit ? Yves van der Cruysen, échevin de la commune qui porte ce nom, s’y est essayé… avec un bonheur très relatif. Faute d’expliquer, pour une énième fois, les mobiles de ce coup de dé désespéré d’un dictateur qui s’obstine à croire à sa bonne étoile – analogie troublante avec l’ultime offensive d’Hitler dans les Ardennes, jetant ses dernières divisions de panzers SS sur la route de Bruxelles – van der Cruysen nous propose un florilège d’anecdotes, divertissantes mais superficielles. Bref un livre d’histoires plus que d’Histoire.

L’auteur fait certes justice aux clichés qui encombrent la légende de la bataille : les fraises de Grouchy censées être à l’origine de la défaite, la « morne » plaine de Victor Hugo (qui n’avait rien de morne), le « mot » de Cambronne qui ne fut jamais prononcé…

En fait, le principal intérêt de l’ouvrage est de présenter l’évènement du point de vue anglais. Qui a jamais entendu parler du caporal John Shaw, géant de 1m90 et champion de boxe, tombé au champ d’honneur le 17 juin 1815 ? Ou de Lord Uxbridge, incarnation du flegme britannique, touché par une balle de mitraille, et s’adressant ainsi à Wellington : « par dieu, Sir, j’ai l’impression que j’ai perdu ma jambe ». Réponse de Wellington : « c’est exact, Sir ».

Seule « révélation » de van der Cruysen : le nom même de « Waterloo », qui ne vient pas du lieu où se déroulèrent les combats, mais de l’endroit où Wellington envoya la dépêche annonçant sa victoire. Un peu court, non ?

Une fois de plus, il faut laisser à Henri Guillemin – le meilleur et très polémique historiographe de Napoléon – le soin de résumer toute l’affaire : « une guerre de quatre jours, et c’est la déroute. Napoléon s’enfuit à cheval, sans même pouvoir sauver cette berline qui l’avait amené à Waterloo et dans laquelle il avait caché, à toutes fins utiles, des sacs d’or et pour 800.000 francs de diamants. Il aura le temps, néanmoins, avant de quitter son palais, de se faire remettre 180 actions de 10.000 francs sur les canaux d’Orléans et du Loing et de placer, chez Lafitte, 5.300.000 francs ».

Waterloo ? En fin de compte, une question de gros sous…

KI-C-KI

Ecrit par Gilberte Benayoun le 05 septembre 2015. dans La une, KI-C-KI, Littérature

KI-C-KI

Pour le ki-c-ki de cette semaine, un « petit voyage » au loin, là-bas, en Amérique, du côté du ciel, du soleil, de la boue et des grands espaces… avec ce grand – écrivain et poète – du 20è siècle. Et bien sûr, tellement reconnaissable par ces extraits choisis pour Reflets du temps, et pour le bonheur, je l’espère, de nos lecteurs :

 

Extraits :

Ce fut une randonnée ordinaire en autocar : gosses pleurnicheurs, soleil chaud, paysans qui, en Pennsylvanie, montent à une ville et descendent à la suivante, jusqu’au moment où nous avons atteint la plaine de l’Ohio et nous sommes mis vraiment à rouler, vers Ashtabula, puis, de nuit, à travers l’Indiana. J’arrivai à « Chi » assez tôt dans la matinée, pris une chambre dans le Y et me mis au lit avec tout juste quelques dollars en poche. Je m’attaquai à Chicago après une bonne journée de sommeil.

(…)

– « (…) Pendant la crise, me dit le cow-boy, j’avais l’habitude de faire le dur au moins une fois par mois. A cette époque on voyait des centaines de types voyager sur les plates-formes ou dans les fourgons, et ce n’étaient pas de simples clochards, c’étaient toutes espèces de gens sans travail, qui naviguaient d’un endroit à l’autre, et les vagabonds n’étaient qu’une minorité. C’était comme ça dans tout l’Ouest. Les serre-freins ne vous cherchaient jamais des crosses en ce temps-là. Je ne sais pas où ça en est aujourd’hui. Le Nebraska, j’ai rien à en foutre. Dans les années trente, il n’y avait ici rien d’autre qu’un énorme nuage de poussière aussi loin que la vue pouvait porter. Pas question de respirer. Le sol était noir. Je vivais ici en ce temps-là. Ils peuvent rendre le Nebraska aux Indiens, pour ce que j’ai à en foutre. Je déteste ce damné pays plus qu’aucun autre au monde. Maintenant j’habite dans le Montana, à Missoula. Un jour ou l’autre, allez faire une virée par là, et vous verrez le paradis ». Plus tard dans l’après-midi, quand il en eut assez de parler, je m’endormis ; c’était un causeur intéressant.

(…)

Reflets du temps a lu : La marche de Radetzky de Joseph Roth

Ecrit par Gilberte Benayoun le 29 août 2015. dans La une, Littérature

Reflets du temps a lu : La marche de Radetzky de Joseph Roth

Parmi mes nombreuses lectures de cet été 2015, un coup de cœur littéraire : La marche de Radetzky de Joseph Roth.

Je ne m’étais encore jamais penchée sur l’œuvre, visiblement riche et abondante, de Joseph Roth. J’ai donc choisi – je ne sais pourquoi, peut-être pour la « musique rythmée et entraînante du titre… » – d’aborder en tout premier lieu son œuvre par son roman célèbre, « La marche de Radetzky », parmi mes nombreuses lectures estivales.

Quelle bonne idée !

Au-delà de l’histoire passionnante et captivante des quatre générations d’une famille, de l’Autriche-Hongrie – la famille Trotta –, je me suis délectée de la mélodieuse poésie, enivrante, qui se dégage du style littéraire de Joseph Roth. Enthousiasmée et émue, je propose de partager avec Reflets du temps et ses lecteurs des extraits choisis de ce « coup de cœur », suivis de la quatrième de couverture :

 

Extraits :

On était en été.

On était en été, oui. Devant la maison du préfet, les vieux marronniers n’agitaient que matin et soir l’abondant feuillage vert foncé de leurs cimes. Tout le reste du jour, ils restaient immobiles, exhalaient une âpre haleine et projetaient leurs grandes ombres fraîches jusqu’au milieu de la rue. Le ciel était constamment bleu. D’invisibles alouettes grisolaient sans cesse au-dessus de la ville silencieuse. Parfois, un fiacre qui transportait un étranger cahotait de l’hôtel à la gare sur le pavé inégal. Parfois, on percevait le trot des deux chevaux attelés à la voiture qui promenait M. de Winternigg à travers la grand-rue, du nord au sud, entre le château de ce grand propriétaire terrien et son pavillon de chasse.

(…)

Ils étaient seuls dans le compartiment. Le visage paternel, endormi, était doucement bercé dans la rougeâtre pénombre du capitonnage. Sous la moustache noire, les lèvres étroites et pâles formaient comme un trait unique ; sur le cou fluet, entre les coins brillants du faux col, la pomme d’Adam s’arrondissait ; la peau bleuâtre, infiniment plissée, des paupières closes frémissait constamment ; la large cravate lie-de-vin se soulevait et s’abaissait régulièrement et, à l’extrémité des bras croisés sur la poitrine, les mains dormaient aussi, au creux des aisselles. Un grand calme émanait du père au repos. Sa sévérité assoupie et apaisée somnolait, elle aussi, nichée dans la calme ride verticale entre le nez et le front, telle une tempête qui dort dans une brèche abrupte entre des montagnes. Cette ride était connue de Charles-Joseph, elle lui était même très familière. Elle ornait le visage du grand-père sur le portrait du fumoir, cette même ride, parure courroucée des Trotta, héritage du héros de Solferino.

Igdi, les voies du temps, Idoumou Mohamed Lemine Abass

Ecrit par Intagrist El Ansari le 15 août 2015. dans La une, Littérature

Ed. Langlois Cécile (Paris), avril 2015, 168 Pages, 14 €

Igdi, les voies du temps, Idoumou Mohamed Lemine Abass

Idoumou Mohamed Lemine Abass, professeur de littérature à l’université de Nouakchott signe Igdi, les voies du temps, un roman qui décrit, avec force et nostalgie, le déclin d’un ordre ancien enraciné sous les assauts d’un ordre nouveau qui ne prend pas racine, le tout à travers le regard et les émotions de gens simples.

Igdi, les voies du temps, n’est pas que l’histoire banale d’un drame familial. En effet, en partant d’une tragédie humaine et familiale, l’auteur raconte avec beaucoup d’intelligence et de talent les péripéties d’un monde nomade mauritanien en voie d’extinction. Il fait la lumière sur des traditions séculaires malmenées par les temps modernes.

Déclin d’un monde ancien

Dès les premières pages, Idoumou dresse le tableau. Des règles nouvelles qui supplantent celles qui ont prévalu des siècles durant ; la voix des jeunes qui exclut celle des anciens ; des constructions nouvelles remplacent les vieux édifices ; le mauvais devient enviable face au bon ; le bon sens qui se perd ; l’art de la dissimulation et de la sournoiserie comme religion bien pensante ; etc. En somme c’est l’inversion de toute chose dans cette société menacée par une modernisation rampante. C’est là le sens de la réflexion que l’auteur propose avec son livre, au delà du conte lui même.

C’est dans cette confusion générale que Da Ahmane, principal personnage du roman, héritier de la chefferie tribale, se voit déposséder de sa souveraineté au sein de sa tribu. Il cède le rôle à son demi-frère, qui, lui, défend cette modernité. Leur relation est faite d’animosité depuis le décès de leur père. Da Ahmane se retrouve à errer, bien qu’investi d’une mission pour la restauration de son honneur de père de famille, dans une capitale du pays, décadente par essence et perverse. Bir Lekhcheb, l’anomalie architecturale, jaillit du sable, au grand regret des seigneurs sahariens habitués du grand espace et des règles de vie qui en régulent l’existence des nomades qui habitent dans le désert, dans la courtoisie et dans le respect de l’héritage ancestral. La nouvelle capitale est donc la concentration de tous les vices et de toutes les choses malsaines. En conséquence, sa destruction annoncée sera inévitablement un tumulte, un tsunami dont pratiquement plus personne ne reviendrait…

L’histoire de Da Ahmane Ould Ag Bahim, cet homme intègre et bienveillant mais ébranlé, est parfaitement emblématique de l’action du temps qui marche sur l’ordre ancien pour construire sur ses débris un monde nouveau qui, inéluctablement, implosera à son tour et de l’intérieur. Un monde parfois fait de désolation. Un monde qui ne tient pas compte des valeurs sûres du passé, qu’il asphyxie et qu’il lamine progressivement.

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