Littérature

Le djihadisme français entre identitarisme et revanche de l’histoire

Ecrit par Jean-François Vincent le 30 janvier 2016. dans La une, France, Politique, Société, Littérature

Recension du livre de Gilles Kepel, Terreur sur l’hexagone, genèse du djihad français, Gallimard, 2015

Le djihadisme français entre identitarisme et revanche de l’histoire

Gilles Kepel, grand spécialiste de l’Islam, professeur à Sciences Po, après avoir enseigné à la Colombia University de New York ainsi qu’à la London School of Economics, a fait paraître son livre en décembre 2015. Il connaît et prend en compte les attentats de novembre dernier ; mais il ne les analyse pas par le menu (l’ouvrage était déjà rédigé). Il reste que cette somme met l’accent sur deux éléments fondamentaux, à l’origine du djihadisme hexagonal : la dérive de l’ensemble de la société française – musulmane et non musulmane – vers l’identitarisme, et – voire surtout – l’émergence de rancœurs postcoloniales au sein des jeunes issus de l’immigration.

Pour Kepel, il existe deux « fractures françaises ». « Deux types de mobilisations contestataires, écrit-il, se sont développées en parallèle : le nationalisme identitaire d’extrême-droite et le référent islamiste. Ils sont uniment porteurs, comme le PCF de jadis, d’une forte charge utopique qui réenchante une réalité sociale sinistrée en la projetant dans un mythe où les laissés-pour-compte d’aujourd’hui seront les triomphateurs de demain. Le drapeau rouge à viré au brun des partis autoritaires ou à la bannière verte du Prophète. Les conflits de naguère standardisés par la lutte des classes n’opposent plus le prolétariat à la bourgeoisie, mais selon les uns, les « Français » à l’« Empire mondialisé » (réminiscence du complot judéo-maçonnique des années 1930) ainsi qu’aux immigrés ; et selon les autres, les musulmans aux kuffar (mécréants en arabe coranique) ».

Cinglante réfutation du marxisme, témoin de sa déliquescence sociologique, mais également subtile observation des ambiguïtés de ces mouvements en apparence opposés. Il existe en effet des porosités, porosité entre le vert et le brun : les organisations islamistes – profondément homophobes – se sont ralliées et ont participé aux « manifs pour tous », sous la houlette des cathos tradis ou intégristes ; mais, non moins, porosité entre le brun et le rouge : communistes et lepénistes, pour complaire à un identique électorat – ouvrier et xénophobe à la fois – se comprennent et se rassemblent : « A Clichy-sous-Bois, le maire communiste André Deschamps, dénoncé par son parti pour avoir tenu des propos racistes en campagne électorale, se rapproche du Front National ». Partout, comme l’observe Kepel, la problématique de l’identité se substitue à la réflexion économique et sociale. « La question économique, pourtant au premier plan des esprits, se trouve reléguée hors du débat. On lui préfère un montage de thématiques mêlant immigration, histoire de France, laïcité et Islam et n’abordant qu’en filigrane les discriminations ». Marx est bien mort. Ses héritiers, convertis au nationalisme, dessinent une collusion paradoxale avec leurs ennemis – et néanmoins cousins intellectuels – les islamistes. Dans les deux cas, la solidarité identitaire éclipse la solidarité de classe.

Toutefois, au-delà de ce tropisme général vers le soi, l’entre-soi, qui affecte la France toute entière, Kepel identifie une racine spécifique du djihadisme français, ce qu’il nomme, fort judicieusement, le « ressac rétro colonial ».

Reflets du temps a lu : « Les Jardins de lumière », Amin Maalouf (J.-C. Lattès, 1991)

Ecrit par Gilberte Benayoun le 30 janvier 2016. dans La une, Littérature

Reflets du temps a lu : « Les Jardins de lumière », Amin Maalouf (J.-C. Lattès, 1991)

Cette fois, au gré de mes explorations littéraires, parfois récentes, parfois plus anciennes, mon inspiration m’a guidée vers des lieux et des cieux de lumière, de grandeurs, beautés et senteurs orientales, pour un agréable voyage, auquel nous invite Amin Maalouf, ce grand et bel écrivain franco-libanais – membre de l’Académie française – avec l’une de ses œuvres les plus attrayantes, pour nous emmener dans ses Jardins de lumière et nous conter l’histoire de cet éblouissant personnage du 3ème siècle, du nom de Mani, un prophète Perse, grand sage parmi les sages.

Et comme le dit la quatrième de couverture, dans l’édition J-C Lattès de 1991 !… « Plus que jamais, en cette époque déroutante qui est la nôtre, son cri mérite d’être entendu »…

Amin Maalouf est l’auteur, entre autres,des Croisades vues par les Arabes, de Léon l’Africain, et de Samarcande, des bonheurs de lectures que je recommande vivement !

 

Quatrième de couverture

Les jardins de Lumière, c’est l’histoire de Mani, un personnage oublié, mais dont le nom est encore, paradoxalement, sur toutes les lèvres. Lorsqu’on parle de « manichéen », de « manichéisme », on songe rarement à cet homme de Mésopotamie, peintre, médecin et prophète, qui proposait, au IIIe siècle de notre ère, une nouvelle vision du monde, profondément humaniste, et si audacieuse qu’elle allait faire l’objet d’une persécution inlassable de la part de toutes les religions et de tous les empires. Pourquoi un tel acharnement ? Quelles barrières sacrées Mani avait-il bousculées ? Quels interdits avait-il, pour faire retenir un cri à travers le monde. Plus que jamais, en cette époque déroutante qui est la nôtre, son cri mérite d’être entendu. Et son visage redécouvert.

 

Extraits :

A l’inverse du Nil, que l’on peut descendre porté par le courant ou remonter au gré des voiles, le Tigre est un fleuve à sens unique. En Mésopotamie, les vents s’écoulent, comme les eaux, de la montagne vers la mer, jamais vers l’intérieur des terres, au point que les barques doivent s’alourdir à l’aller d’ânes et de mulets qui au retour les remorqueront vers leur bourg d’attache, coques branlantes et penaudes sur les chemins secs.

(…)

Le cercle des Génies disparus

Ecrit par Charlotte Meyer le 23 janvier 2016. dans La une, Actualité, Société, Littérature, Musique

Le cercle des Génies disparus

Voici venu le temps où l’Ennui poussa les portes de l’Erèbe – et Thanatos, affublé de son triste cortège, n’eut d’autre choix que de remonter le noir Achéron jusqu’au monde terrestre avec l’espoir de noyer la triste créature dans les divertissements humains. Ses goûts étaient trop raffinés peut-être ; et séduit par nos derniers génies, il a décidé de nous les retirer un à un.

Je m’étais interdit, par une sorte de pudeur morale, d’évoquer par écrit ces artistes qui s’enfuyaient. J’aurais touché à des Grands que ma plume ne connaissait pas assez, et je laissais le soin aux spécialistes des disparus de leur rendre un hommage plus authentique, et sûrement plus juste, que celui que j’aurais pu fournir. Enfin, il y avait cette pensée dérangeante, ridicule sans doute, qui me rappelait qu’à force de pleurer les grands noms, on oubliait ceux qui tombaient, inconnus en arrière-plan, et pourtant tellement plus nombreux.

Ma génération part en grandes lamentations sur des artistes qu’elle n’a que peu connus : Michel Galabru comme Michel Delpech ne seraient peut-être pas parvenus jusqu’à nous si les générations précédentes – parents comme grands-parents – ne nous les avaient glissés sous les yeux. Je ne dis pas là que ces artistes ne nous regardaient pas, ou bien qu’ils n’avaient pas le talent apte à émouvoir cette nouvelle jeunesse. Si celle-ci les pleure aujourd’hui, c’est bien parce qu’ils possédaient encore cette capacité à toucher, à « réveiller la force d’agir qui sommeille dans d’autres âmes », qui disparaît peu à peu dans le crépuscule profane du XXIème siècle.

J’ai véritablement commencé à trembler devant la disparition de David Bowie. Parce que Bowie, c’était la voix de mon adolescence, la voix qui hantait mes nuits du fond de ces rythmes lointains, la poésie au fond de la folie, cette envie irrésistible de vous entraîner à des années lumières d’ici. Dans la toile lumineuse qu’il construisait lui-même, loin du monde corrompu qui se dressait autour de lui, sa disparition laisse une marque inaltérable.

Ce lundi soir, à l’annonce du décès de Michel Tournier, j’ai pris l’encre et la plume. Sans savoir quoi écrire si ce n’est l’angoisse face à cette dernière génération d’artistes qui s’enfuit, face à l’Art qui nous tourne le dos. Ceux qui s’en vont sont les derniers de ce cortège de génies. Le monde pleure ses artistes parce qu’il sait que l’art véritable disparaît à petit feu.

KI-C-KI

Ecrit par Gilberte Benayoun le 23 janvier 2016. dans La une, Littérature

KI-C-KI

Ces quelques passages choisis avec délice et tendresse particulière, sont extraits d’une célèbre Nouvelle d’un des plus immortels écrivains de ma vie de lectrice qui lit, relit et savoure cette littérature avec toujours autant d’appétit et de vif intérêt. Un, donc, de mes préférés auteurs, ouest-européen, né à la fin du 19ème siècle, que tout le monde connaît, et qui a occupé, enchanté et enchantera toujours ma petite « bibliothèque intérieure »… que je viens, chaque semaine, partager, par petits reflets personnels, avec notre « Reflets du Temps ».

 

Extraits :

Un peu à l’écart de cette cohue, je causais sur le pont-promenade avec quelqu’un que je connaissais, quand soudain deux ou trois éclairs de magnésium fusèrent à côté de nous : apparemment, une célébrité venait, juste avant le départ, de se faire encore vite interviewer et photographier par des reporters. […]

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[…] Cette petite ville dont jusqu’alors quasiment personne n’avait repéré l’existence sur la carte allait peut-être accéder enfin pour la première fois à l’honneur de doter le monde d’une célébrité. […]

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Cette incapacité, négligeable en soi, trahissait un défaut d’imagination et donna lieu, dans son cercle rapproché, à autant de vives discussions que si parmi des musiciens un excellent virtuose ou chef d’orchestre se fût montré incapable de jouer ou de diriger sans avoir la partition ouverte devant lui. […]

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Et puis n’est-ce pas bigrement facile, au fond, de se prendre pour un grand homme lorsque l’on n’a jamais entendu parler de l’existence d’un Rembrandt, d’un Beethoven, d’un Dante ou d’un Napoléon ?

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Migrations…

Ecrit par Martine L. Petauton le 16 janvier 2016. dans Monde, La une, Politique, Littérature

Atlas des migrations, Catherine Withol De Wenden, éd. Autrement

Migrations…

Et le livre de dire d’emblée la couleur : « un équilibre mondial à trouver ». Remarquable outil que ce petit atlas (dont l’édition est régulièrement augmentée) illustrant de cartes parlantes, un propos dense, précis, savant mais pédagogique et – surtout – des problématiques vraiment nouvelles.

La photo de couverture – quelque part, en Europe centrale – nous met nez à nez avec le sujet. Une famille nombreuse juchée sur ses « trésors » – bidons, sacs épars de linges noués à la hâte. Tracteur lancé sur la route ; il fait froid sur les visages rougis de mouflets aux grands yeux sérieux-inquiets ; le Moyen Age ? l’Exode ? pensez-vous ; une image qu’on croise et croisera tous les jours, aujourd’hui, et demain. Une qui habite, qu’on le veuille ou non, notre monde : migrants, de tous horizons, parcourant notamment l’Europe, bousculant un ordre du monde sortant dans la douleur de ses fantasmes, de ses refus, mais ouvrant aussi sur la recherche de solutions négociables.

Extrêmement riche, le livre ouvre ces voyages des migrants de, et vers l’Europe, pôle de grande attraction, de ces Sud en mouvements, au Nouveau Monde, méritant encore l’appellation de terre d’immigration. Nous éclairerons surtout ici le thème introductif : la mondialisation des flux migratoires, et celui, qui, en guise de conclusions, pose sur « nos » tables le deal incontournable de demain : quels enjeux politiques, quels défis pour le Monde – tout le Monde ?

Nous sommes à présent, nous dit-on, dans des « migrations de masse » et de nouvelles configurations migratoires remplacent peu à peu ces flux Sud-Nord de nos livres de géo : Sud-Sud, Nord-Nord, Nord-Sud, se sont rajoutés. Facteur essentiel de développement humain, c’est en tant que bien public mondial qu’il nous faudrait appréhender ces flux ininterrompus. Et toutes les difficultés de cette douloureuse gestation sont bien là. Dans un tournant des représentations.

Très peu de pays ne sont pas, de nos jours, concernés par ces « mobilités internes et internationales » ; les chocs de l’Histoire, type chute du Mur de Berlin, ont précipité les migrations ; les conflits ont jeté sur les routes ces réfugiés-migrants-immigrés dont la sémiologie populiste fait son dangereux miel. « Les facteurs de la migration mondialisée » montrent que l’une des « plus grandes inégalités reste le pays dans lequel on naît », et qu’un citoyen du monde a la légitimité de se déplacer : « certains pour ne pas avoir accepté de changer de temps, changèrent de terre. Leurs raisons étaient leurs larmes » écrit Pablo Neruda. Dans ces flux, le migrant – économique – part « volontairement », tandis que le réfugié est dans l’obligation de partir. Entre autre… Vaste, l’univers de « la » migration.

Des oiseaux et du sang

Ecrit par Didier Ayres le 16 janvier 2016. dans La une, Littérature

à propos de La Tragédie de l’âne, de Catherine Gil Alcala, éd. La Maison Brûlée, janvier 2016, 16 €

Des oiseaux et du sang

Comme les livres viennent à moi parfois mystérieusement, les voies qui ont conduit cette lecture très consécutive dans le temps de deux pièces de Catherine Gil Alcala, m’ont permis de faire plus large connaissance d’une dramaturgie insolite et très hardie. La Tragédie de l’âne me semble d’ailleurs appropriée à deux registres de la tragédie : le monde classique de la tragédie du XVIIème siècle français, et le baroque anglais du XVIème. J’ai vu dans cette pièce le calque de Titus Andronicus, mais écrite d’une façon archaïque, ou peut-être est-ce l’esprit français qui sonne là avec vigueur. J’avais déjà constaté la filiation du théâtre de Catherine Gil Alcala avec Rabelais, et je crois que cette référence est judicieuse – autant que le rapport de cette dramaturgie avec un Ubu par exemple. Pour ce qui est de la référence au Grand Siècle, je crois pouvoir débusquer dans cette pièce les obligations de la règle du théâtre classique français, c’est-à-dire, les unités de temps, de lieu et d’action. Car hormis l’allusion d’une idylle amoureuse entre une nymphe et son amant, on pourrait situer l’activité de cette tragédie dans cette règle théorique.

LE ROI AUX OREILLES D’ÂNE DECOLLEES

Nos peuples ont conclu une alliance aberrante au prix de notre union contre-nature !

Notre géniture infirme grouille sur la terre qui est devenue semblable aux rives du Styx !

LA REINE DES OISEAUX

La souillure incestueuse de ta naissance est la cause de cela !

Ton frère, se faisant passer pour le revenant de son père, engrossa ta mère !

LE ROI AUX OREILLES D’ÂNE DECOLLEES

Ton père ivre féconda un vautour qui pondit un œuf et le mit à la nuit tombée dans le nid de l’aigle !

Voilà pourquoi tu ne peux accoucher que de charognes !

LA REINE DES OISEAUX

Homme bancal qui nie l’évidence !

C’est la mauvaise graine qui t’a donné la vie, ta race qui est pourrie !

Nous sommes donc conviés à une histoire sanglante, dont ici les rôles sont tenus par des oiseaux ou des personnages à tête d’âne.

Reflets du temps a lu : Embruns

Ecrit par Gilberte Benayoun le 16 janvier 2016. dans La une, Littérature

de Bernard Pignero, éditions Encretoile, 2015

Reflets du temps a lu : Embruns

Charmée et absorbée par ces doux « Embruns », emportée par les vagues de poésie que contient ce passionnant livre de 160 pages, voici quelques extraits (j’espère, bien choisis) pour nos Reflets du temps, en tout cas choisis avec le cœur au bout de la plume, et le ravissement au bord de ces très belles pages pleines de reflets d’ombre et de lumière, et riches en émotions, espoirs, désirs, philosophie ; le tout, comme une grande peinture de « vie vivante » :

 

Extraits :

Il importe moins de détailler ses maux que de montrer comment Eloi en tire le meilleur parti possible, comment il s’y efforce, en tout cas. Dans les moments de crise, il lui est donné, non pas de penser le monde, mais de le voir. […]

(…)

Quant à savoir si le mot « vrai » est celui qui convient, c’est, en condensé, tout l’enjeu de cette différence d’appréhension qu’il peut avoir d’une même chose. Y a-t-il une vérité de sa chambre, une vérité du plafond ? Eloi s’efforce d’en douter. Mais alors, y a-t-il une vérité ? Le monde s’accommode-t-il jamais de la notion du vrai ? Les philosophes donnent à ces questions des réponses trop abstraites pour le satisfaire. Eloi voudrait des évidences plutôt que des raisonnements ».

(…)

[…] Quand un de ces jardinets de banlieue lui offre la splendeur infime d’une grappe de glycine, la perfection éphémère d’une poire mûre sur un espalier ou un simple reflet de lumière sur un arrosoir de tôle galvanisée, quand ce sont ce genre de merveilles qui sollicitent et retiennent son attention, comment s’étonner qu’il en éprouve des plaisirs qui confient parfois à la jouissance ? […]

(…)

Vous ne savez pas quoi lire ? Quoi offrir ?

Ecrit par Christelle Angano le 09 janvier 2016. dans La une, Littérature

Vous ne savez pas quoi lire ? Quoi offrir ?

Je connaissais les chansons de Pierre Tisserand (je vous conseille d’ailleurs de découvrir, entre autre, son album Les Mammifères…) et particulièrement L’Homme fossile, reprise par Serge Reggiani.

Puis, forcément, je me suis penchée sur ses romans. D’abord La Péniche à cinq pattes, puis l’Arbre au pendu et enfin La vierge et l’ivrogne.

Je n’essaierai même pas de vous faire un petit résumé de ce roman, ni quoi que ce soit du genre. J’ai essayé et j’avoue, j’en suis incapable. Totalement ! Et c’est ça qui est bien.

Ce dont je peux vous parler, c’est de la plume de Pierre (enfin si je puis dire). Riche, parfois gouleyante, d’autres fois plus âpre. Pierre joue avec les mots pour notre plus grand bonheur. Drôle, juste ce qu’il faut d’irrévérence, hilarant mais pas seulement, ce texte est également plein de poésie. Humour tendre et grinçant à la fois. Les néologismes nous percutent pour notre plus grand bonheur, jeux de mots à la pointe (comme les aimait tant Boby) de la plume.

Bref, du grand bonheur ! Il faut plonger, corps et âme et ne pas avoir peur d’être un peu déboussolé.

N’hésitez pas à être curieux et à aller visiter le site de l’auteur :

www.pierretisserand.com.

Et bien sûr, bonne année à vous tous !

Le Théâtre charivari ou Le Théâtre de bruits accompagné de désordres

Ecrit par Didier Ayres le 09 janvier 2016. dans La une, Littérature

à propos de James Joyce fuit…, Catherine Gil Alcala, éd. La Maison Brûlée, décembre 2015, 13 €

Le Théâtre charivari ou Le Théâtre de bruits accompagné de désordres

HOMERE MARMONNANT

Il y a là l’Iliade pourrait-on dire, une véritable épopée, gens de tous bords, des quatre coins de l’univers !

Et tous se haïssent !

Machinations… acrimonies interpersonnelles… sempiternelles guerres d’érudits, joutes poétiques !

J’aime lire le théâtre contemporain, car j’y vois surgir au détour de voies peu ordinaires, et défendues par des maisons d’éditions courageuses, les formes vives et nouvelles d’une théâtralité qui s’affranchit de la littéralité convenue des avatars du théâtre naturaliste – qui est mort il y a déjà longtemps en Allemagne, par exemple. Ici, donc, par devers les enjeux dramatiques, on côtoie l’énigme fiévreuse du langage, le langage pur pris en des tentatives radicales. Peut-être d’ailleurs, est-ce l’héritage de Valère Novarina que je retrouve dans ce texte de Catherine Gil Alcala, et ainsi dès les premières didascalies de sa pièce où elle énumère les noms de ses personnages à la manière dont sont énoncées des listes de noms de la Chair de l’homme, pièce justement de Novarina.

Toujours est-il, que la pièce est construite autour de douze scènes (douze heures, un douze symbolique… ?) qui réunissent dans un désordre apparent : Arthur Rimbaud, le Chœur polyphonique des voix intérieures, l’Hypomane dépensière, Henri Michaux, James Joyce, le Médecin halluciné, le Circoncis vierge, etc. C’est dire ce charivari que rend possible ce théâtre, qui m’a beaucoup enthousiasmé, et avec lequel j’ai passé une heure de lecture au milieu d’une expérience de langue peu ordinaire. Oui, un travail du langage, comme un travail de forge, mais aussi avec finesse, comme un théâtre de souffleur de verre. Jeux de mots, situations cocasses ou bizarres, allitérations volontaires et marquées, toute cette musicalité dont le théâtre a besoin.

Puanteur d’inanition des populations, faisceaux d’affres hilares anéantissant des listes d’élites sémites, des cadavres sur l’arête amarante des lames !

Telles quelques strophes d’une poésie épique, où l’on rencontre l’altérité du monde. On pourrait rapprocher cette tentative de celle d’Agnès Varda qui exposait chez Nathalie Obadia une table de dissection où se rencontraient un parapluie et une machine à coudre, allusion tautologique à Lautréamont. Ici, dans cette pièce joyeuse et profonde, picaresque, truculente – Rabelais ou Brecht ensemble confondus, ce qui est un tour difficile et audacieux – on n’hésite pas à feuilleter en soi ses connaissances des arts plastiques ou de l’art des images, juste à l’évocation de l’argent dans la scène 9, ou Lui, personnage, jette le mot « argent » comme le fait l’Emma Bovary de Sokourov.

Et puis comment ne pas évoquer Jarry qui est revenu de manière lancinante au cours de ma lecture.

AU FEU ! AU FEU !

Dans la confusion générale, ruinée sous l’hécatombe stridente des huées !

Innocente unie à l’acte de tuer !

Répudiant ses maris dans les tombes d’Hécate, une actrice sous une fausse identité se trisse dans des trains aux itinéraires de fuite, poursuivie par toutes les polices !

ou encore

HENRY MILLER

Jésuites épais aux paresses rebelles, de mauvais rêves oppressés, des bals de blattes écœurantes qui trouent les ovaires des amantes demeurées du peuple des culs percés…

C’est à une invention continue que nous convie James Joyce fuit…, invention qui résonne à mes yeux magnifiquement au sein de ce très vieux débat des Anciens et des Modernes qui hante notre littérature – et aussi les autres arts – depuis si longtemps, sachant que ma nature me pousse vers les Anciens. Et peut-être ce texte est-il à rattacher à une tradition française qui irait de Villon à Jarry, en passant par Ionesco ; mais c’est déjà trop dire, car il faut lire ce théâtre, et espérer une production bien diffusée pour se rendre compte de ce à quoi le théâtre de Catherine Gil Alcala est redevable. Pour moi, c’est une réussite.

HENRI MICHAUX

Mondanités des hommes morts, dialogues tempétueux ou duels de monologues tempérant les tueries !

HOMERE MARMONNANT

Le temps opère, florissant, les laitues rient…

HERMANN MELVILLE

Madame, vous êtes carminée comme un cul de babouine ! à moins que vous ne me fassiez penser à une écrevisse ébouillantée !

HABITANTE DE MARS

C’est vous qui êtes bouillant, vous dégorgez de sueur, veau marin, gastéropode visqueux, pénis turgescent ! Quelle honte !

L’hiver en poésie

Ecrit par Gilberte Benayoun le 19 décembre 2015. dans La une, Littérature

L’hiver en poésie

Pour que cette bien triste année 2015 se termine en gaieté, en poésie, et en espoir de temps meilleurs, j’ai choisi pour Reflets du Temps d’honorer et de fêter l’hiver en douceur et bien au chaud des jolis mots de trois de nos grands poètes de tous les temps : Alfred de Musset, Anna de Noailles, Arthur Rimbaud. En y ajoutant un quatrième, un autre Arthur… « moins célèbre, moins connu », mais déjà inspiré par les « saisons » (pour un devoir de français) : Arthur Chagny, mon petit-fils (en classe de Seconde), avec sa permission. Merci Arthur !

 

Alfred de Musset : Que j’aime le premier frisson d’hiver…

 

Que j’aime le premier frisson d’hiver ! le chaume,

Sous le pied du chasseur, refusant de ployer !

Quand vient la pie aux champs que le foin vert embaume,

Au fond du vieux château s’éveille le foyer ;

C’est le temps de la ville. – Oh ! lorsque l’an dernier,

J’y revins, que je vis ce bon Louvre et son dôme,

Paris et sa fumée, et tout ce beau royaume

(J’entends encore au vent les postillons crier),

Que j’aimais ce temps gris, ces passants, et la Seine

Sous ses mille falots assise en souveraine !

J’allais revoir l’hiver. – Et toi, ma vie, et toi !

Oh ! dans tes longs regards j’allais tremper mon âme ;

Je saluais tes murs. – Car, qui m’eût dit, madame,

Que votre cœur si tôt avait changé pour moi ?

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