Ecrits

Au bout du monde

Ecrit par Marc Safran le 22 novembre 2014. dans La une, Ecrits

Au bout du monde

J’aurais voulu rejoindre ton cœur par la cordillère

Gravir le monde vers ta lumière, emprunter le feu

Et vibrer comme un mirage dans le désert,

J’aurais voulu l’atteindre dans son rayon rasant,

Voir partout les ombres dorées s’incliner doucement

 

Sillonner le long des fissures, légères, sentir

Gronder, plus loin, l’obscurité exsangue

J’aurais voulu rejoindre ton cœur en un seul homme

Rendu digne de ta splendeur pour avoir franchi des plateaux

De ruines et de tempêtes, pour lui servir de guide et d’interprète

 

J’aurais voulu l’approcher dans son immense clarté

Longeant des lacs salés, scintillants et délétères

La fraîcheur des palais, les mygales desséchées,

Te faire absorber ces soleils de la mémoire qui drainent

Au fond de leurs sourdes contrées, les puissances de l’oubli

 

Et l’explosion de l’ange, j’aurais voulu le rejoindre

Entre les nuées de Samarkand, l’apprendre à en tomber à genoux,

Et soulever ses rouges soieries pour enfin voir derrière la nuit,

Entendre de multiples voix autour de moi, m’embraser

Comme un feu de joie, crépitant sur sa barque en bois

À la recherche de Dieu et du miel

Ecrit par Tawfiq Belfadel le 22 novembre 2014. dans La une, Ecrits

À la recherche de Dieu et du miel

Pour la première fois, je mets les pieds sur le sol de la France dont je pratique la langue et déguste le vin. D’ailleurs, je n’ai jamais quitté mon pays. Je suis un arbre dont les racines sont attachées aux branches, un jeune homme assombri par le noir de mon Algérie.

Dans mon cabas : du tabac, une chicha (narguilé), et des livres. Sur mon dos : de la solitude et de l’amertume née en moi parce que mon père est né après l’Indépendance. J’arrive sur Paris que je n’ai connu que par la lecture. Paris est une femme libre mais encore vierge et séduisante. J’ai le vertige tel Raskolnikov après son crime. Le bruit des engins et le son de la rapidité se mêlent dans ma tête solitaire. Chose étonnante : ici les femmes sont moins nues que chez nous où des femmes portent des minijupes et des collants translucides en plein hiver.

J’entre dans un café. Je trébuche sur les marches. Ma tête est devenue une boite de Pandore. Je veux quitter vite cette terre : à cet instant, la modernité me semble une imposture. Je commande un café. Je sors un roman que je lis pour la deuxième fois : Au pays de Tahar Ben Jelloun. Je déteste le personnage de ce roman qui s’accrochait tellement à l’avenir qu’il avait oublié de vivre, perdant ainsi le sens de son être qu’il avait construit depuis des années en France. La vie est comme un briquet que je perds quelques heures après son achat. Des nuages de cotons.

Je paie et je sors. Je prends le train pour me diriger vers l’hôtel. Je trébuche encore en montant. Je m’assois. En face de moi, une femme qui semble avoir quarante ans. Cheveux courts, un pull rouge, jean noir moulant. Ses yeux noirs me dévisagent derrière des lunettes. L’histoire de Stendhal se dessine dans ma tête : Le Rouge et le Noir. Cette femme est un roman.

Je sors mon roman. « Je peux voir le livre ? » me dit-elle. Je le lui donne. Elle le jette dans son sac. La discussion commence alors par la littérature et sombre dans l’amour et l’érotisme. « Il y a deux choses qui m’attirent en toi femme-roman ». « Lesquelles ? »« Ta poitrine bien dressée vers Dieu, et tes cheveux courts que je rêve de caresser ». « J’aime les mecs subtils » me dit-elle. Ah ! J’ai raté ma station. Elle m’invite à prendre un verre en sa compagnie.

Mausolée à bout d’une joie

Ecrit par Ahmed Khettaoui le 22 novembre 2014. dans La une, Ecrits

Mausolée à bout d’une joie

Suintant sa fluidité, parcourant l’unique lignée du cimetière entouré d’une orgie de fleurs et de sapins, un vieux corbeau grignote aux alentours une bouchée d’une charogne abandonnée, déchiquetée.

Soufiane guetta minutieusement tout appât parvenant de ce dernier.

Le corbeau rebroussa son chemin, toussant à haute voix, reniflant la charogne à l’aide de son bec hideux quand Soufiane s’exclama :

– Hé, toi, là-bas, viens je te parle, j’ai une bonne nouvelle pour toi et les tiens, ne t’évade pas, je t’en supplie.

– Non, je ne m’évade pas, répondit son rival le corbeau d’un ton impérieux ; seulement j’ai troqué une ère par une autre plus récente, plus fréquente et plus vitale, en grignotant mon destin.

Soufiane s’accroupit devant une touffe d’herbe boueuse, mâchant une existence latente, ébranlée dans ses occurrences.

Substitue ses pensées, ses absences mystiques et mythiques, ses énoncés antiques spirituels.

Il se sent frappé par une rafale de stigmates archaïques en pleine figure.

Il répondit d’un ton dolent, plaintif, en murmurant : certes qu’il fait allusion à une ère emblématique ce corpulent corbeau, est-ce là le point nodal de nos souffrances, rétorqua Soufiane en soupirant, soulignant la certitude venant de cette mesure, cet acte décisif !

Une envolée intense médiévale lui retint son souffle égaré dans un mythe légendaire, imaginaire sous forme d’un conte prodigieux, amputé de sa mémoire collective que sa grand-mère Hadda lui avait relaté.

Soufiane qui retint la trame du récit raconté par sa grand-mère jeta un coup d’œil vers le corbeau plissé dans une arrogance menaçante comme un paon à quelques mètres de lui.

Ils changèrent quelques regards fragmentaires, et quelques petits sentiments conventionnels.

Le corbeau tissait les lieux d’un regard strident, frappa de ses pattes, horriblement, un tombeau poussiéreux, hanté par un attroupement de fourmis aberrantes, légendaires, crucifiées au long d’un morceau de bois baffé par un givre hivernal.

Soufiane, après avoir sollicité quelques minutes de répit, dans l’espoir d’épurer ses tendances mythiques ensevelies dans son intuition, comme s’il était narrateur, ou auteur d’un chef-d’œuvre achevé à l’instant même.

A toute jambes, il regagna l’endroit, dans l’espoir de trouver ses pénates !

Billet fou « Véritatis Splendor »

Ecrit par Luce Caggini le 22 novembre 2014. dans La une, Ecrits

« Vous n’êtes pas plus sûrs qu’un tison ardent sur la glace », F. Nietzsche

Billet fou « Véritatis Splendor »

Délivrée de ses rites,

bouleversée

Reconduite, remodelée

par le signe transparent

le plus puissant qui

puisse parvenir jusque

Sur la terre,

« L’Amitié du Ciel », Luce Caggini

 

Même des centaines d’ordinateurs ne sauraient contenir mes frénésies ondoyantes retraçant mes orageuses nombreuses mers animées de montagnes nouées de ramifications amoureuses inondées dans des mondes manichéens sans que je puisse marginaliser mes passions.

« La vérité est dure ».

Sale histoire de rêves qui partent en fumées à Long Island.

Faire disparaître une ombre après une autre, ça ressemble à un programme de destruction bien ciblé.

Raser les vestiges d’un passé habité c’est un emploi à plein temps.

Cette demeure appartenait au film de Gatsby. J’ai rêvé grâce à lui, j’en ai eu plein les yeux.

Je n’ai pas le sens du pèlerinage, je n’ai pas en moi ce temps de pèlerinage.

Voir est un bonheur, savoir est aussi un bonheur éblouissant.

Un souvenir ressuscité vaut mieux que l’objet qui le matérialise.

Une maison éventrée est une provocation, un serrement du cœur.

Je sais Long Island, je connais Long Island et cette demeure mythique que je n’ai jamais vue, seulement inaccessible à ceux qui ne savent pas que la mémoire de la vérité c’est la magie du rêve. Mais un envers c’est comme un marin dans une mer sans sel ! Long Island a vécu des heures qui me sont étrangères, mes propres vécues.

Fallait-il le faire en douce sans exhiber la brutalité d’un pragmatisme exterminateur !

Le collier du Prince héritier ( feuilleton)

Ecrit par Gontrand-Hubert Mogador le 22 novembre 2014. dans La une, Ecrits

Le collier du Prince héritier ( feuilleton)

11) Agapes cévenoles

La fête des retrouvailles s’acheva par un banquet improvisé. De nombreux toasts furent portés et des rapprochements affectifs furent initiés. Entre Dolorès et Ange, les heureux parents réconciliés, rien de plus naturel, mais aussi entre Marie-Félicité et les deux frères de lait, la somme de leur séduction ou leur rivalité ayant enfin eu raison de la sévérité de la belle créole. Après un solide dessert composé d’un sommier de pudding au chocolat matelassé de crème de marrons vanillée et drapé d’une crème fouettée au gingembre et à la cardamome, servi avec un cocktail d’Armagnac, de Gin et de liqueur de myrtille, les protagonistes étant plongés dans une douce somnolence due également à l’abus de champagne et de godiveaux d’agneau au pélardon frais que l’on avait dégustés avec quelques bouteilles de Clinton retrouvées dans les caves par Maria-Felicitad dans son entreprise d’assainissement de la vieille bâtisse – nos convives ignoraient évidemment que ce vin traîtreusement délicieux issu du cépage éponyme et qui faisait jadis les délices des Cévenols eût été interdit depuis des lustres au même titre que l’absinthe et pour des raisons similaires (le législateur s’arroge souvent le droit de prohiber la consommation de denrées naturelles soupçonnées d’attenter à la santé mentale du bon peuple, sans s’offusquer de ce que l’on parvienne aux mêmes fins par d’autres moyens moins savoureux) – profitant donc d’un assoupissement général attesté par une polyphonie de ronflements plus ou moins assonants, Gilda décida de mettre à exécution le plan qu’elle avait échafaudé en dansant la rumba et le mambo. Elle se glissa subrepticement dans les cuisines sachant que c’était l’heure où M. Foung s’occupait au pigeonnier de ses précieux messagers – elle avait appris dans la résistance qu’elle avait exercée contre les diverses tyrannies politiques, idéologiques ou domestiques auxquelles sa vie aventureuse de femme éprise de liberté l’avait exposée que le meilleur des complices est néanmoins un traître potentiel – elle prit dans sa cachette l’écrin contenant le collier, sortit du mas en évitant la terrasse où sommeillaient ses amis et se dirigea vers le campement du lieutenant. Le chien Parsifal, plus sobre que son maître ou plus vite dégrisé, avait retrouvé tout son libre arbitre et la suivait. Gilda ramassa une petite pomme de pin qu’elle lui fit flairer puis elle la lança à l’intérieur du cabriolet décapoté. Le chien sauta d’un bond dans la voiture et chercha la pigne qu’il lui rapporta sans qu’aucune alarme ne se fût déclenchée. La voie était libre. Gilda cacha l’écrin aux rubis sous le siège du passager et poursuivit son jeu avec le chien en lui lançant un morceau de bois loin du campement de Thibaud Leminou. Quand les convives émergèrent de leur sieste éthylique, la star se berçait innocemment sur une balancelle en feuilletant une revue de mode.

Les flots de la nuit

Ecrit par Gérard Leyzieux le 15 novembre 2014. dans La une, Ecrits

Les flots de la nuit

Les flots de la nuit se déplacent jusqu’à Bilbao
Musique, chant d’été, clameur de la beauté
La route est là qui nous transporte du noir au bleu
Et les feux dans la froidure brûlent jusqu’à l’assouvir
Cette bouteille bue qui maintenant nous pénètre
Déplacement des citadelles qu’aucune forêt n’arrête
Fréquence des images, deux femmes chantent et dansent
Et sous l’effort des anses la route enfourne l’avenir
Conduite en état d’oubli, forteresse mouvante
Nous avalons le paysage de la quiétude sans surprise
Avec à nos oreilles le râle des violons tsiganes
Parcours musical sur la plaine ouverte à tous vents
Où êtes-vous hauteurs du souffle millénaire
« Où êtes-vous » crie le chœur dans sa quête infinie
Et vous aurores de l’urgence interstellaire
Pourquoi vous cachez-vous sous le soleil de minuit ?

Le collier du Prince héritier

Ecrit par Gontrand-Hubert Mogador le 15 novembre 2014. dans La une, Ecrits

Le collier du Prince héritier

10) Colombophilie

Si un système de radar prémunissait le matériel de la Gendarmerie Nationale contre les aspersions canines, rien ne le mettait à l’abri des déjections aviaires. Le lieutenant pestait de voir la carrosserie impeccablement lustrée de sa torpédo souillée par le guano des ramiers et des bisets qui nichaient dans le pigeonnier. Il convient ici de préciser que la présence de cet édifice avait été un des atouts maîtres qui avaient déterminé Gilda Flor à acquérir cette propriété cévenole. Le colombier était en bon état et après révision de ses boulins, put accueillir une petite colonie de diverses variétés de ces volatiles qui étaient un peu l’emblème de Gilda Flor souvent surnommée « la Colombe tropicale », allusion flatteuse à ses suaves roucoulements et à son engagement en faveur de la paix. Si Leminou se méfiait des pigeons pour diverses raisons, Gilda leur confiait au contraire des missions de la plus haute importance. Nullement abusée par l’authenticité chinoise de son cuisinier dont elle n’avait cure, elle l’avait engagé autant pour ses talents culinaires que pour ses compétences en colombophilie. C’est lui qui entretenait le pigeonnier et ses occupants et en particulier nourrissait et entraînait une couple de pigeons voyageurs par lesquels Gilda Flor correspondait en toute sécurité avec certains interlocuteurs dont les conversations téléphoniques étaient susceptibles d’être espionnées comme elle pouvait elle-même à tout moment être placée sur table d’écoute et l’était sûrement depuis la disparition du collier. Inutile de dire que Gilda ne se fiait pas davantage à la discrétion des procédés modernes de transmission télématiques ou de téléphonie cellulaire. Or, échappant à la perspicacité du lieutenant, une intense activité colombine se déployait ces temps-ci dans le ciel du Mas des Pins au prix des bombardements dont son véhicule de service était la cible.
Quelques jours plus tôt, Gilda avait reçu par la voie des airs, transmis par le fidèle M. Foung, un message émanant de sa majesté le roi de ce pays d’Europe centrale ou du nord que nous avons déjà évité de nommer précédemment. La missive l’informait de troubles politiques graves dans son pays : une coalition de néo-populistes fascisants et de cryptocommunistes avait obtenu la majorité aux dernières élections, contraignant le roi à nommer comme chef du gouvernement un des anciens parlementaires auxquels il avait jadis arraché le décret lui permettant de disposer du collier en faveur de celle qui était restée dans le secret de son cœur son seul amour. Le nouvel homme fort du pays accumulait les incidents de nature à humilier le roi et à déconsidérer la monarchie qu’il souhaitait à l’évidence abolir au profit d’une dictature dont il prendrait la tête. Le sinistre démagogue ne se privait pas de faire des allusions à l’affaire des rubis dérobés au peuple par le monarque dissolu. Le message reçu au Mas par la voie des airs précisait que les services secrets sous le contrôle du ministre de l’intérieur étaient prêts à tout pour récupérer le collier. De son côté, le vieux roi aurait volontiers proposé de racheter la parure pour éviter des ennuis à Gilda mais il ne disposait pas de liquidités suffisantes sur sa cassette personnelle et n’était guère enclin à restituer les rubis, ce qui eût constitué une humiliation supplémentaire et une victoire de son ennemi.

Point à la ligne

Ecrit par Khalid EL Morabethi le 08 novembre 2014. dans La une, Ecrits

Point à la ligne

Point à la ligne,

À l’entrée,

Une femme parle des messages et des signes,

Elle parle de sa maladie presque délicieuse,

Qui a créé la poésie,

De son départ qui a fait souffrir ses amants,

Qui les a rendus silencieux, assis  et sans battement.

À l’entrée,

En face d’un ancien moulin,

Des rêves et des soupirs,

Des larmes qui coulent en dedans, sans prendre le risque de sortir,

Des réponses, et des remises en question,

Des souvenirs qui se rattachent aux vivants,

Qu’ils étaient autrefois.

En face, des esprits aveugles habitués par la même musique grinçante,

Errent dans une terre abondante.

À la ligne,

La foi seule, terrorisée et triste, crie famine,

Crie au secours,

A la vue de la haine nue et qui bat à mort, l’amour.

Point.

À l’entrée,

Près de la rivière,

Les femmes à côté de leurs ombres défigurées, chantent,

‘’ Ô temps, dis à mon père qu’il attend,

Ô ciel, dis à ma mère que je suis belle et rebelle. ‘’

La fracture

Ecrit par Pierrette Epsztein le 08 novembre 2014. dans Ecrits, La une, Education

La fracture

Un petit collège très ordinaire, dans une banlieue très ordinaire, huit cents jeunes adolescents, vingt nationalités au moins. Les vêtements s’y ressemblent beaucoup. Blousons Chevignon ou imitation, pantalon Levis ou imitation, minijupes et jupes longues se côtoient, cinq jours par semaine, durant quatre ans, les quatre années de l’adolescence, les quatre années où au fil des jours ils prendront conscience du monde, de ce à quoi ils tiennent, premières amitiés, premiers amours, l’âge où le corps se transforme, déborde, les déborde.

Une classe, des tables regroupées par quatre. Vingt-cinq élèves de troisième. Un cours d’arts plastiques. La peinture montre, raconte, dénonce aussi. Ils en avaient pris conscience en étudiant Guernica. Picasso : « La peinture n’est pas faite pour orner les salons, elle est une arme de guerre ». Picasso leur a crié, sur cette immense toile en noir et blanc, avec ces corps déchiquetés, l’absurdité absolue, le non-sens. Il s’est servi de toute l’histoire de l’art pour évoquer ce jour d’avril 1936 où un bourg entier fut brûlé et sa population massacrée. Un village du pays basque au beau nom de soleil : Guernica.

La classe est plongée dans le silence, les élèves œuvrent et le silence danse, il est léger et lourd comme l’implication attentive de ces jeunes à qui le professeur avait dit : « Comme Picasso, dénoncez plastiquement un fléau de votre époque ». La semaine précédente, ils avaient avec elle analysé le tableau ; elle leur avait lu des articles de journaux parus le lendemain du massacre. Pourquoi les larmes lui étaient-elles montées aux yeux à cette lecture ? Les élèves n’avaient pas posé la question. Une s’était contentée de se lever et de lui tendre un mouchoir en papier sans un mot, un mouchoir blanc comme la pureté, doux comme la tendresse, lisse comme la tolérance et ils s’étaient ensuite mis au travail. Au tableau quatre mots : drogue, Sida, misère, guerre.

La même salle, trois semaines plus tard. Affichage des travaux, évaluation. Le professeur est fasciné par deux réponses, celles de deux sœurs algériennes. Salhia a dessiné, noir et blanc, au crayon, des femmes voilées et des hommes pressant un revolver sur la poitrine des femmes. Dalila a peint une côte : la Méditerranée, un pays l’Algérie, immense plage rouge, tache de sang giclant sur la feuille au milieu de laquelle émergent des tanks verts et noirs. Les élèves sont silencieux, les yeux regardent, particulièrement ceux d’Hanane, qui trouent le visage enrobé d’un voile de coton gris. C’est presque la fin de l’année, dans trois semaines ils quitteront le collège. Le professeur prend la parole. A sa manière, elle souhaite leur dire adieu : « J’ai eu beaucoup de plaisir à travailler avec vous. Il y a des classes où passe un vent de liberté. Vous voyez, ce qui était formidable dans la vôtre c’est qu’ont pu cohabiter, en bonne entente, Salhia et Dalila et leur dénonciation de l’arbitraire et Hanane et son foulard. N’est-ce pas la force de l’école laïque ? Bonne route pour vos études ».

Le collier du Prince héritier ( feuilleton)

Ecrit par Gontrand-Hubert Mogador le 08 novembre 2014. dans La une, Ecrits

Le collier du Prince héritier ( feuilleton)

9) Généalogies

Flash back : quelque quarante ans plus tôt, Dolorès Iturbi, fille d’une excellente famille de propriétaires terriens de Biscaye, franquistes par opportunisme et intégristes par anticipation, avait abandonné le giron familial une nuit de pleine lune pour suivre une troupe de comédiens ambulants qui donnait en plein air, de village en village, des spectacles faméliques mais d’une haute intensité poétique inspirés du Don Quichotte de Cervantès. La Dulcinée de la troupe ne pouvant plus cacher sur scène une grossesse avancée quoique adultérine, le rôle échut à cette biscayenne dont la beauté était loin d’égaler l’abattage. Elle le joua pendant quinze ans avec un égal succès d’estime, les hivers glacés comme les étés torrides. Sa route et celle des théâtreux croisa enfin à Barcelone celle d’un aventurier marseillais qui n’avait d’or que dans la bouche (résultat d’une rixe où il avait perdu ses dents et d’une bonne fortune amoureuse qui les lui avait rendues, fausses mais en or). D’une brève liaison entre Dolorès et Ange devait naître à terme – entre-temps le futur père avait pris le large – un enfant un peu souffreteux mais viable aux cheveux carotte que Dolorès tenta en vain de faire admettre ainsi que sa propre repentance à une famille inflexible qui lui ferma la porte au nez. Désespérée mais lucide, la jeune mère passa la frontière par le chemin des contrebandiers et s’en alla déposer nuitamment son enfant sur le seuil de la femme Irrigoyen, nourrice à Saint-Jean-Pied-de-Port, dont la réputation était établie dans tout le Pays Basque. La berceuse prodiguait également le produit de son sein au futur lieutenant, natif de cette ville et dont la mère était morte en lui donnant le jour. C’est ainsi que les deux bambins furent frères de lait jusqu’à leur sevrage. Souventes fois, on vit les deux nourrissons accrochés chacun à une des mamelles de la généreuse nourricière. Puis, le petit rouquin que personne n’avait réclamé au bout d’un an fut confié par l’assistance publique au couple Bornibus, d’honorables commerçants en quincaillerie, articles de pêche et de bazar à Pézenas, dont l’union était stérile et qui lui donnèrent leur nom et tout leur amour avant de lui léguer leurs modestes économies par suite de leur décès tragique dû à l’ingestion d’huîtres frelatées le jour où l’on fêtait la réussite d’Aurèle au baccalauréat. Quant au joli blondinet, son père s’étant remarié, il grandit dans sa ville natale puis fit de solides études à Pau avant d’embrasser la carrière militaire que l’on sait.

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