Ecrits

Agrumes

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 20 décembre 2014. dans La une, Ecrits

Agrumes

Même les textes anciens, quand ils sont signés Bernard Pechon Pignero !! intéressent le lecteur, celui de 2014 comme celui de ce déjà préhistorique an 2000. BPP, un auteur encore plus médiatique dans le chaud de nos Reflets...

Merci Monsieur !

Dans ce temps-là, dans le Gard et l’Hérault, j’étais presque un auteur médiatique. Une revue, genre subventionnée à 100%, m’avait demandé un texte pour la fin du siècle ; le passage à l’an 2000 c’était la grande affaire ! Je ne sentais pas bien ce coup-là mais je leur ai envoyé ça. Ils n’ont même pas été capables de le publier correctement. Ils ont dû reprendre la nouvelle en entier dans leur numéro de février 2000. La honte !

Les revues en ligne, du moins la nôtre, c’est un peu plus sérieux. Y a quand même du progrès de temps en temps. Enfin voilà, ça a déjà presque 15 ans. Bonne fêtes tout de même à tous.

Bernard PP

 

AGRUMES

 

On pourrait presser des agrumes sur le museau des TGV. Des pamplemousses. Effrayant et rassurant. Il va glisser tout seul de la Gare de Lyon vers la Méditerranée. Entre le jaune citron et le vert fenouil. C’est ainsi que le voit Stef. Quand tout n’est pas gris. Léger trouble de la vision a dit le Professeur Wolff. Loulou pour les intimes. Enfin les intimes ! Il doit plutôt bander pour les infirmières saucissonnées dans leur cornet de nylon blanc que pour les petits internes au début de calvitie blonde sur leurs fronts intelligents. Avec des yeux comme des papillons. Il a parlé de chromatisme, Loulou, et Stef a pensé à un harmonica.

- Qu’est-ce qui te ferait plaisir pour ce dernier réveillon ?  Le dernier du siècle !

Joyeux Noël

Ecrit par Pierrette Epsztein le 20 décembre 2014. dans La une, Ecrits

Joyeux Noël

Le premier objet qu’aperçut Esther Goldstein, quittant le couloir pour pénétrer dans le salon en ce début de janvier après un trop long temps d’exclusion de ces lieux, ce fut le sapin de Noël, hideux à souhait, avec ses boules multicolores, il n’y avait pas d’autre terme pour qualifier leur anodine apparence, et les guirlandes défraîchies et l’étoile sans éclat sur le sommet branlant.

Mais elle n’était pas encore au bout de la surprise. En avançant dans la pièce, son regard buta sur le panier à chien dont l’immobilité arrogante et la laideur monstrueuse la narguaient du haut de sa paille poussiéreuse et de sa couverture écossaise délavée.

Elle savait parfaitement pourquoi elle ne pouvait s’en détacher, en même temps que la rage, la jalousie, la fureur, la haine montaient en lourds remous du fond de sa mémoire. Un mois d’août, un aéroport sans le sourire de l’attente. Un mois de septembre, une énorme plante verte ouvrant son sexe indécent sur un milieu de table, cadeau de l’autre, preuve ostensible de sa présence. Un mois d’octobre, une porte qui claque, un univers qui bascule, un néant.

Elle se tourna vers lui. Un sourire neutre : « Alors tu as un chien maintenant ? » Silence. Cependant, elle réfléchissait, non sans quelque gaieté, que cet homme détestait les chiens et n’en aurait jamais toléré auparavant. Trop de contraintes. Et il n’aimait pas les contraintes.

Elle regardait ses yeux le fuir et son sourire, auparavant détendu, se figer pendant qu’il répondait d’une voix sourde : « Quand on accepte quelqu’un, on l’accepte avec tout ce qu’il a ».

En elle remontaient les souvenirs de toutes ses intransigeances. Elle, elle n’acceptait pas les gens tels qu’ils étaient. En bonne araignée tenace, elle tissait la toile de ses rêves autour de chaque homme aimé et l’y emprisonnait.

Lui, il avait déchiré la toile.

René Lebon avait imaginé un petit dîner tranquille pour fêter Noël, même à retardement, avec une amie retrouvée (bel euphémisme pour désigner leur liaison), toute assagie par la déchirure et toute au plaisir d’être à nouveau avec lui. Il avait pensé à lui acheter son parfum préféré mais avait oublié de cacher dans le placard le panier à chien.

Et maintenant le panier prenait toute la place, toute sa place, c’était lui qui devenait le convive, et quel convive envahissant ! Son ombre contorsionnée s’étalait sur le mur, démesurément agrandie. Il grossissait à vue d’œil, les entrelacs de l’osier devenaient étroits et craquelaient sous son regard vrillant et la couverture ondulait, lascive. Le salon rapetissait et le panier était zoom avant, gros plan, il commençait à s’agiter, se déployait sur un air mauvais de valse, se redressait sur son anse et dansait, dansait, avec une impudeur dégoûtante, gonflait le ventre, tendait les fesses en toute liberté, grognait de plaisir, panier femelle, panier chienne. Elle le pressentait.

Chanson mort-vivante

Ecrit par Marc Safran le 13 décembre 2014. dans La une, Ecrits

Chanson mort-vivante

Je suis revenu tant de fois dans cette zone,

J’ai changé bien sûr, j’ai changé, depuis,

Je suis devenu l’invisible poisson, le souvenir

Sans épaules, je suis devenu la promesse sur le roc,

Éclatée dans ses boyaux d’aurores, et qui ne veut défaillir,

 

Je suis revenu plus libre que d’antan – l’inhumaine faune

Prise dans les reflets bleus électriques de sa fantasmagorie,

Revenant du sommeil des montagnes et des hauts soleils d’hiver.

Je suis devenu une nouvelle que l’on oublie, un courant d’air,

Et les branches refleurissent toujours avec ce dernier regard par devers.

 

Alors oui, bon, les mots ne fonctionnent plus, sont cassés, c’est vrai,

Et les neiges peinent à ensevelir certains regrets,

Et je reviendrai certainement aussi dans cette zone familière

faute d’avoir appris l’espoir bousculé d’un coup d’épaule vers les roches assassines,

Mais je sais pourtant que je repartirai vers la lumière.

La troisième voie !

Ecrit par Jean-François Joubert le 13 décembre 2014. dans Ecrits, La une, Environnement

La troisième voie !

Sans temps, sans phare, sans voile, sans toit… Séjours low-cost vu du Léon.

Fruit d’une étincelle naquit l’univers, naissance de ses vers, et crayonnage de frontières…

Explosion de joie, Big bang…

Depuis lors, la molécule cherchait son sens chirale, droite ou gauche… Naissance du bipède, pas le vélocipède, mais l’Humanité ; cette espèce, cœur, assoiffée d’espace. De son berceau, continent tectonique d’Afrique luttant contre l’incontinence, la merde, et la peur du néant. Au départ, Cro-Magnon, l’ancêtre, inventait la tribu, ses règles simples, le peuple marchait, nomade, et donnait vie et sang contre la farce, ou la force devenue en ce jour celle d’une pièce d’identité, un pouce, un  doigt, une tige, des racines, un nom qui permet de voler. Une Histoire insolite, peu connue voire unique qu’il est inutile de comprendre, d’ailleurs la définition et la séparation infime, voire infirme du génie, du fou, se trouve dans le délice indicible, cette joie aussi confuse qu’absurde de ne pas pouvoir poser une cible militaire sur l’ère de repos, le facteur chance, d’avoir des sens pour voir et ressentir l’amère douleur d’Aimer, Donner, et Mourir. Parfois, la Terre, cette boule bleue cinglante, servie par une beauté, irréelle, se levait sans voile, pas de brume, sans mystère pour personne…

Et un Milan royal battait des ailes… De là-haut, il observait ces casse-pieds.

L’Humain drapait son âme d’un voile de tristesse, de peur de dévoiler ses charmes, le secret de la couche, de paille, de foin, du rhum, des maux de la mère donnant vie, la matrice Nature de ce qui est de l’ordre du sacre de l’innocence, celle unique de l’Enfance. Vous savez bien « Vous », la force collective, qu’irresponsables par essence nos rejetons souhaiteraient respirer une goutte, un brin de muguet, ne pas devenir adulte responsable, ce dessert désert d’Humanité écrit par de nobles plumes sur les murmures des cavernes d’Ours mal léchés pendant que l’Homme moderne vante l’élevage du vin de ses caves. Nous, à l’époque, même né cyclostome, nom commun de la Lamproie, la longue proie carnivore des plantes de nos cauchemars arrive, question de cycle Lunaire, ou de Neptune, doués pour l’effort, nous sommes collectivement loin du sommet de l’Everest : « Sauver la planète mer, ou mère à votre loisir mademoiselle, Madame, Monsieur, le paradis Terrestre existe et on lui pompe l’air !

Le Panthéon des vivants

Ecrit par Tawfiq Belfadel le 13 décembre 2014. dans La une, Ecrits

Le Panthéon des vivants

Vous êtes face à un tableau qui représente une terre et un drapeau. C’est un tableau magique. Déshabillez-vous et entrez dedans. Imaginez un Théâtre dont la dimension échappe aux yeux. Il n’y a que l’estrade et les fauteuils poussiéreux. Le toit est nu, et vous, vous pouvez voir les nuages et les mouettes. Les murs sont supprimés et vous pouvez voir clairement les cieux et les anges transportant les archives des vivants et des morts. Depuis notre venue du néant, nous sommes des millions de personnes, tous sexes et âges confondus, entassées dans cet espace existentiel, ce Panthéon de vivants, semblable à un mythe géographique.

Jadis c’était un centre des civilisations, un carrefour des différentes cultures et langues. Des années après l’Indépendance il est devenu un royaume égoïste et injuste, dirigé par un Dieu humain. Il tient le Théâtre depuis des décennies. C’est un vieux qui porte le masque d’un jeune prince charmant au sourire éternel. A vrai dire, il est mieux découvert avec son masque. Nous n’avons jamais mis les pieds hors de ce lieu. Notre Dieu répète sans cesse que nous sommes le Centre de l’Univers et que la Terre est moins petite que son masque.

Nous sommes tous condamnés à regarder éternellement des spectacles de marionnettes. C’est notre Dieu humain qui manipule. Tous les autres suivent attentivement ; il n’y a que moi qui lis des livres ici, sans attirer l’attention des autres. Les personnages sont toujours les mêmes, des loups morts portant des masques d’agneaux.

J’ai honte des mascarades de ce Dieu. Les autres ne s’en soucient pas parce qu’ils ne cherchent qu’à remplir le ventre et les poches. Quand les spectateurs en ont marre, les comédiens distribuent des baguettes de pains et des sous, nous obligeant de sourire et d’applaudir ce Dieu en plastique.

Un jour je me lève en plein spectacle. Je défie ce Dieu et ses marionnettes. Je révèle que ses personnages sont des morts et que je vois de loin les fils qu’il utilise. Il me demande alors de lui parler en aparté. Il lance un intermède, un groupe chante des louanges au Théâtre. Il me promet de me donner plus de pain et d’argent, à condition que je regarde et que me taise. « Entre la faim et la dignité, je choisis la deuxième » lui dis-je. Il me menace alors de mort.

Je suis envahi de dilemme cornélien. Trop de mythes gravitent autour de ma tête. Je me sens seul dans une île sans notion de temps et d’espace. Un matin, Dieu se lève tard. Les spectateurs s’inquiètent. Les personnages sourient encore. Je me lève, je monte sur scène, et je me brûle vivant. Je souris pour la première fois, alors que les langues du feu me donnent la liberté. Quand on sait que l’Autre existe on peut défier le faux Dieu.

Billet fou Soleil !… Délivre-moi pendant que j’embrasse la mer

Ecrit par Luce Caggini le 13 décembre 2014. dans La une, Ecrits

Billet fou Soleil !… Délivre-moi pendant que j’embrasse la mer

Magnétisme d’un artiste dont l’identité ne put être dévoilée

Un amusant pari de l’Initiateur de ce billet

A ma connaissance Renaissance et Connaissance ont en commun de ne garder en permanence que deux missions fondées sur celle de convier les hommes à s’accorder un jour de gloire uni au mariage de deux réelles personnes et l’autre de montrer à des béni-oui-oui que leurs oreilles n’ont pas collé leurs réelles ouïes dans le cœur authentique de l’art depuis plus de 3 milliards d’années.

Un initié de ma connaissance m’a soufflé qu’un ordinateur de haute sémaphore a pu combiner en un seul coup de marteau deux cellules dans un cerveau en imitant parfaitement un nerf optique et un nerf auditif.

Pour la majorité des humains, qu’ils soient pourvus de dons brillants ou détestables, si leur mémoire, vision et imagination ne sont nourries que de communications mâchées par des ondes nu­mérisées, entre une vie et une mue de vie, ils sont prêts à entrer dans un monde où ils seront tout à fait aptes à être outillés comme Ste­phen Hawking.

Ce nerf de substitution harmonisant un procédé créateur de génie astrophysique, de musicien, d’agitateur d’idées, de méninges complémentaires ne pourrait jamais mourir et donc jamais évoluer.

Mozart, cet agitateur de notes inspiré divinement n’a jamais montré dans ses compositions que deux notes ne s’aimaient pas. Le meilleur d’entre elles étant des actes d’amour.

Dans le monde des robots humains, c’est avec grande aisance que sont conjuguées musique et initiative numérisées dans des manifestations artistiques où s’amusent des meneurs de show comme des singes se prenant pour des amants de rêve, mais ils vivent morts, criblés de la maladie où s’accouplent finance et communication.

Mais quand on a « menuetté » en mi mineur, et qu’on a réalisé combien la musique était juste audible pour des agitateurs de mé­dina, pour renaître il faut tenter de devenir sourd avec un cran d’arrêt, se payer un aller-retour sur Mars, ramener un divertimento mozartien et ânonner jusqu’à la fin de sa vie la chanson « J’ai la mémoire qui flanche » comme si on l’avait entendue de la bouche même du Créateur.

Même mort, Mozart est le plus vivant des morts dans le monde des réalités. Dans le mode organique de la chair et des os, même Beethoven, sourd, aventuré qu’il était dans les silences de l’univers, humainement marginal, a été radicalement dominé par l’amour des notes qui s’aiment.

Une symphonie mozartienne est la liaison la plus rapide entre le cœur et l’au-delà des notes de musique, là où Marie et son fils mettent le royaume des cieux à la portée des hommes.

Feuilleton : Le collier du Prince héritier

Ecrit par Gontrand-Hubert Mogador le 13 décembre 2014. dans La une, Ecrits

Feuilleton : Le collier du Prince héritier

14) Répétitions en costumes et filiation incertaine

L’ambassadeur prit attache avec le nouvel agent de la star qui n’était autre qu’Aurèle Bornibus, lequel exigea que la restitution de la rivière eût lieu au Mas des Pins en présence de quelques amis et connaissances de Mademoiselle Flor. La convocation de la presse ne fut pas évoquée, elle allait de soi.

On ne mit guère d’empressement à restituer le collier à sa propriétaire. Ce qui ne constituait à l’origine qu’une manifestation de mauvaise humeur devait contribuer à servir les plans de Gilda Flor au mieux de ses espérances. Entre-temps, Aurèle Bornibus avait mis la dernière main aux huit cents pages du premier tome des mémoires de la grande artiste que l’éditeur retenu tenait sous presse pour la rentrée littéraire et faisait traduire aussitôt en six langues. Déployant une énergie décuplée par sa rivalité amoureuse avec le beau lieutenant, le fils de Dolorès et d’Ange avait également adapté avec le concours de ce dernier une vingtaine de chansons destinées à son frère de lait. Celui-ci ne pouvant être en reste de créativité artistique travaillait sa voix et ses jeux de scène avec une ardeur d’autant plus grande que la belle créole était sa partenaire dans maints suaves duos et autant de pas de deux savants pour lesquels leurs beautés et leurs talents complémentaires faisaient merveille. Dolorès avait confectionné des costumes de scène d’une splendeur inégalée en rafraîchissant ceux de la collection qu’elle avait accumulée et entretenue depuis le début de sa collaboration avec l’artiste. Elle avait dû lâcher quelques pinces pour mettre les robes de Gilda à la taille de l’opulente Maria-Félicitad. Elle habillait également le lieutenant hors cadre qui brillait le plus souvent dans d’étroits costumes de lamé mettant en valeur sa plastique irréprochable. Le clou du spectacle, en matière vestimentaire, était un tableau où celui qui était redevenu Etienne Lechat à la ville et qui devait choisir comme noms de scène Stephen Cat ou Esteban El Gato selon son public, chantait les joies de la motocyclette sur la vieille bécane de Bornibus repeinte en rose fluo, l’enquêteur portant un string à paillettes et des bottes de motard en strass tandis que Maria-Felicitad lui donnait la réplique dans le side-car vêtue essentiellement des lunettes du chien Parsifal et de trois aigrettes de casoar fichées dans trois étoiles de faux diamant stratégiquement implantées sur les points les plus sensibles de son anatomie.

Surexploitation

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 29 novembre 2014. dans La une, Ecrits

Surexploitation

Deux institutions médiatiques, au demeurant dignes d’estime, s’acharnent sur moi : France Culture et Reflets du Temps. Alors qu’un petit accident me prive d’une jambe et donc de l’essentiel de ma mobilité naturelle et mécanique pour encore au moins un mois, alors que depuis trois semaines et pour un temps indéfini, « l’opérateur historique » est incapable d’établir pourquoi je n’accède plus à Internet et, partant, d’y remédier, alors qu’ainsi privé de télévision, de messagerie et de l’amitié servile et théoriquement désintéressée de Google, je me trouve dans les conditions idéales pour méditer sur la mort, ce qui constitue une saine et joyeuse occupation tant qu’on est vivant, ou éventuellement pour faire de la gelée de coing, France Culture me harcèle d’émissions dont je me crois investi du devoir de témoigner dans les colonnes de Reflets du Temps, comme si ce qui est dit sur les ondes devait passer par le double filtre de ma conscience et de mon expérience pour que les habitués des dites colonnes optimisent le profit qu’ils peuvent en tirer. La phrase est un peu longue mais elle aura fait comprendre que j’ai du temps libre.

Hier encore, la nouvelle émission d’Etienne Klein La Conversation scientifique était consacrée à un sujet propre à troubler ma douce quiétude : partant de la polémique très médiatisée de « la ferme des mille vaches » le savant interrogeait une philosophe, chercheuse à l’INRA, sur l’évolution du statut de l’animal, tant sur le plan juridique qu’ontologique, les deux étant évidemment liés. La pente naturellement lâche et paresseuse de ma nature profonde me souffle que Reflets du Temps n’est pas censé savoir que j’ai écouté cette émission et que je peux sans honte m’abstenir de faire état de mes cogitations et tergiversations sur ce sujet dans une chronique qui va assommer les lecteurs ou, au mieux, importuner ceux qui ont la chance de ne pas se poser de questions sur le sort tragique des animaux de boucherie en mangeant leur entrecôte. Mais ma conscience ayant pris le dessus…

Disons-le d’emblée, quand on me pose la question : « Aimez-vous les animaux ? » je réponds généralement : « J’aime beaucoup les animaux mais je préfère les légumes ». Ce qui ne veut d’ailleurs pas dire que je suis végétarien ; c’est une médiocre boutade qui me permet simplement de botter en touche. Enfant, je n’ai pas eu d’animal de compagnie. Je ne me rappelle pas en avoir souffert et je ne sache pas que cela ait gravement nui à mon développement affectif et moral. Mais bien sûr, je ne suis pas le mieux placé pour en juger. J’ai vécu à la campagne : j’ai donc vu, admiré et craint les lourds chevaux de ferme à une époque où ils étaient encore beaucoup plus nombreux que les tracteurs. J’avais bien assimilé dès mon plus jeune âge, que contrairement aux tracteurs qui sont stériles, ces outils agricoles vivants, dont me troublaient les spectaculaires érections, pouvaient se reproduire gratuitement pour peu qu’ils ne fussent pas castrés pour des raisons obscures. Des vaches que l’on trayait encore à la main, je contournais les bouses qu’elles déposaient sans complexes sur la route, les chemins et dans les pâtures et j’évitais les soudaines cataractes qu’elles déversaient dans la rigole de leur étable prévue à cet effet et qui se transformaient, avec d’autres produits naturels de même origine, en engrais fumant que l’on répandait ensuite dans les champs et les jardins. Je n’étais pas enclin à caresser le museau baveux des petits veaux et leur pelage moite dans la promiscuité malodorante de leurs sombres nurseries. Si je n’aimais guère voir saigner le poulet ou assommer le lapin que je retrouverais dans mon assiette le dimanche, cela ne me coupait pas l’appétit pour autant. J’allais lever les œufs chauds sous le cul des poules et j’aidais à la préparation de la pâtée de patates et d’orties des canards ou à celle destinée aux cochons, à l’agonie ritualisée desquels je n’avais pas le droit d’assister, mais dont j’entendais les cris obscènes le jour du sacrifice. Dans mon pays d’alors, la Lorraine, quand on demande à un enfant « Tu aimes mieux ton père ou ta mère ? » il est censé répondre « J’aime mieux le lard ». On l’aura compris, j’étais cartésien.

Voyage à Netanya

Ecrit par Pierrette Epsztein le 29 novembre 2014. dans Souvenirs, La une, Ecrits

Voyage à Netanya

Je n’ai jamais été victime de l’antisémitisme, du moins ouvertement. Israël n’est pas mon pays. Je suis une juive de la diaspora, ni religieuse, ni traditionaliste, ni sioniste. Et je suis très contente de pouvoir vivre à Paris. Mes enfants y sont nés. Et je croyais qu’ils s’y sentaient à leur place. Mes parents étaient tous les deux de gauche. La culture juive ne m’a pas été transmise. Et jamais je ne pensais qu’elle ferait irruption avec une telle force dans mon existence. Mettre des enfants au monde, c’est accepter, à chaque fois, qu’une liberté veuille se mettre en marche. Qui pouvait prévoir, à la naissance de mon fils, qu’il plongerait dans la religion ? Qui pouvait prévoir qu’il y a deux ans, il choisirait de partir vivre en Israël avec sa famille ? J’avais noué avec David, l’aîné de mes petits-fils, une relation forte. Quand ses parents ont quitté la France pour faire leur Alya, j’ai eu le sentiment violent qu’un lien se défaisait mais, bien sûr, je n’ai rien dit. Ils se sont installés à Netanya, au nord de Tel Aviv. Là, ils retrouvaient la famille de la sœur de ma belle-fille.

Et, voilà, David, le 29 janvier, fête ses treize ans. Dans la religion juive, à cet âge, on fait sa Bar Mitzvah. Pour les religieux, après la circoncision qui est l’inscription dans la lignée juive, c’est le deuxième rituel essentiel. C’est un moment qui marque le passage de l’enfant à l’âge adulte puisque c’est le droit de « monter à la Torah », de dire les prières à la synagogue le jour de Shabbat. Cela, je le sais. Ce qui m’a paru très lointain est devenu soudain une évidence proche.

À la mort de mon père, l’été 1999, je me suis rendue en Israël. Je n’ai toujours pas analysé ce qui m’a poussé à faire ce voyage mais cela s’est fait comme une nécessité. Cela s’est passé avant la deuxième Intifada. Pendant huit jours, j’ai sillonné le pays avec un groupe de voyageurs, accompagnée par une amie chrétienne. Nous avons pu visiter des lieux interdits aujourd’hui. J’ai été fascinée par les paysages, j’ai découvert le désert, j’ai rencontré des gens très différents, je me suis recueillie au Mur des Lamentations mais aussi dans la grotte de Bethléem. J’ai observé, réfléchi, lu aussi. C’était un voyage touristique certes. Mais aussi un voyage de mémoire, un hommage à mon père comme le fut mon voyage à Auschwitz. Je pensais alors en être quitte avec ce pays et ne plus jamais y retourner.

Mais la vie nous réserve toujours des surprises. Longtemps à l’avance, je suis invitée à la Bar Mitzvah de David. Je me retrouve face à un dilemme. Quelle décision vais-je prendre. Irais-je ? N’irais-je pas ? Au début il me paraît évident que je dois m’y rendre. Les mois passant, mes appréhensions prennent le pas sur mes convictions. Peur de la fatigue, peur des contraintes, peur de la dépense, peur de l’avion, peur de mes réactions. Toutes ces peurs deviennent une montagne infranchissable. Et il doit y avoir une fête à Paris. Alors ?

Arbres…

Ecrit par Martine L. Petauton le 29 novembre 2014. dans Souvenirs, La une, Ecrits

… « L’orme soulignait l’heure solennelle du soir… » (Florence Pazzottu)

Arbres…

Un soir d’automne, au moment du club poésie que tient un enchanteur, pile 23 h, sur un coin de Facebook. Cette poétesse, inconnue de moi, et ces vers superbes, retenus, murmurés…

L’orme ! Il n’en faut pas plus pour les revoir à la tombée du jour dans l’ouche derrière la grange, en rangs dans les bouchures de mon Bourbonnais tirant sur la Creuse mystérieuse : les ormeaux, vastes et hauts ; ramures emplies d’oiseaux, au-dessus des moissons ; l’ombre… c’est bien ça. L’enfance – la petite ; ses bruits, le souffle chaud des Charolaises ; la voix du grand-père, le vent d’été dans les hautes branches agitant tout ce – ces ! – Vert(s)… Tout se tient d’un coup dans ce mot/image : l’ormeau ; celui des « mares au diable » – pas si loin en Berry ; celui – je crois – des maladies récentes qui ont fait des saignées dans ces troupeaux tellement cœur de France, qui ne tracent plus guère que dans quelques mémoires. Vous l’aurez remarqué ! dans un tableau de peinture de n’importe quel musée de province – 17/18ème ; petits maîtres ; le soir, la rentrée des troupeaux, un ruisseau, et… ce qui chante et bouge, là, au bord, les ormeaux, rien qu’en fermant les yeux !

L’été, les abeilles, les Tilleuls. Enfance, encore ; autre village, perché sur les gorges du cher ; lumière moutonnante de Montluçon, au fond de la vallée ; ses usines, fumantes sans doute encore en ces temps de plein emploi de l’après-guerre. J’entends les rires de ce peuple d’ouvriers et cet accent mi-creusois, mi-berrichon, traînant, gras sur les finales… Tilleuls des chemins, des fruitiers au bord des jardins. Là, c’est l’odeur miellée, comme chacun sait, et comme seule, Colette sait l’écrire. C’est la couleur, aussi – vert/tilleul ; vert beurré, à peine salé de sombre…

Limousine depuis à présent si longtemps, de flamboyants automnes en hivers déchirés des vents de l’Atlantique qui finissent de mourir sur nos plateaux – depuis que les haies ont été arrachées au profit d’on ne sait plus trop quoi. Limousine, et – comment faire autrement, amoureuse de ces hauts châtaigniers – arbre à pain des vieilles famines. Celui dont la feuille élégante comme un trait de Magritte signe le logo de la région. Mieux que majestueux, fier comme l’hidalgo ; beau ! Tout ce qu'est un arbre – celui de nos imaginaires, des dessins dans les albums de nos temps de Maternelle, des poèmes, des rêves et  de je ne sais encore quoi -  est  là,  dans des fleurs fines, féminines et légèrement entêtantes ; doigts de fée des contes ; dans ses bogues, le mystère des fruits, dont on ne saura rien avant le poc-poc qui rythme le temps des chemins et bois, en automne entrant. Même l’hiver, décharné, a de la gueule au pays des grands bras de châtaigniers… invitation aux songes, aux histoires des veillées d’antan, remplacées – je sais bien – par les racontars : – t’as lu le bouquin de Trierweiler, toi ? Tu penses bien que non ! mais on dit que… Corrèze, et donc, Hollandie…

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