Ecrits

Ailleurs – Avant

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 01 octobre 2016. dans La une, Ecrits

Ailleurs – Avant

La Lorraine au début des années cinquante. Mon père a quitté Paris pour y travailler. Il a trente ans. Il est séduisant et travailleur. Un grand groupe sidérurgique lui a confié la direction d’une petite filiale qui doit valoriser des fers de deuxième choix. Un de ses plus gros clients fabrique des poêles à frire en tôle noire ; de ces poêles des grands-mères que l’on pose sur la plaque lustrée à l’émeri de la cuisinière à charbon et dans lesquelles fondent doucement des pommes de terre égayées d’un oignon émincé et confites dans le lard et un peu de saindoux. Quand on demande à un petit Lorrain : « Tu aimes mieux ton père ou ta mère ? Il est censé répondre – J’aime mieux le lard ! » Moi, je ne suis pas un vrai Lorrain. Mais je sais reconnaître les faux Lorrains. Ce sont ceux qui mettent du gruyère dans la quiche. Ce sont les mêmes qui disaient que les Lorrains parlaient plutôt allemand que français. Ce n’était pas vrai : les Lorrains ne parlaient pas.

Mon père a logé sa petite famille dans un hameau de cent habitants à 15 km de Metz où il a acheté une maison d’un confort sommaire mais suffisant. Ma mère ne conduit pas. Il n’y a pas de commerce dans le village, seulement des marchands ambulants. Pour aller à Metz, il faut attendre le car qui passe sur la départementale à cinq cents mètres de chez nous. Pas très chaleureux en hiver. Ne parlons pas de ces étés caniculaires propres, nous apprend-on en géographie, au climat continental. Il n’y a pas de supermarchés ; les Américains les ont inventés mais en France, c’est sûr, ça ne prendra jamais. En ville il faut faire la queue à la boucherie, puis à la boulangerie, puis à l’épicerie, à la charcuterie, à la droguerie, à la pharmacie et chez le marchand de chaussures parce que les garçons, ça use les chaussures. Ensuite, courir à la gare routière avec les cabas pleins qui pèsent. Le car n’attend pas.

Je n’ai évidemment pas la moindre idée alors de ce que peut endurer la petite bourgeoise parisienne enterrée dans ce trou qui sent la bouse de vache, le crottin de cheval et l’après-guerre. Elle attend son mari qui, lui, a une voiture, la plus belle des trois autos du village, ce dont je suis très fier. Je suis déjà assez snob. Mais les hommes, ça ne fait pas les courses. Ça lit le journal en écoutant la radio et le dimanche, ça va au match puis au bistrot fêter la défaite de l’équipe de Metz, réputée une des plus mauvaises de France. Ma mère attend en nous lisant des histoires. Elle est de ces femmes qui ont regardé les féministes de travers parce qu’elles arrivaient trop tard pour elle.

Moi, je ne vais pas encore à l’école et je traîne de ferme en ferme, de pré où broutent les vaches en pré où les vaches ruminent, de fleur en fleur – j’ai toujours éprouvé que le summum du bonheur était de cueillir des fleurs des champs – et de tartine de confiture de tomates vertes en tartine de pain beurré saupoudré de sucre, à la recherche de la meilleure façon de perdre mon temps. Je suis aussi déjà très proustien. J’ai raconté ça dans un livre, cinquante ans après. Quand mon frère aîné a lu le manuscrit, il m’a dit y avoir retrouvé une foule de souvenirs qu’il croyait oubliés. Mais Gallimard n’en avait pas voulu, le trouvant d’une imagination trop débridée. Je n’ai aucune imagination mais une bonne mémoire. Il était pourtant bien porté de peindre le bonheur par petites touches. Mais était-ce le bonheur ?

Bind Torture Kill : une répétition

Ecrit par Didier Bazy le 01 octobre 2016. dans Ecrits, La une, Société, Musique

Bind Torture Kill : une répétition

Il lui fut donné d’assister à une répétition. Un soir de Juillet 2016. Le pote souriait, claquant la portière de sa bagnole devant la vieille grange perdue dans un village coincé entre une centrale nucléaire, un tourteau en cours de démantèlement depuis des décennies déjà et une autre centrale nucléaire en activité, elle, active. Lui, il avait l’avait déjà claquée, sa portière. Malgré les deux centrales, le soleil déclinait imperceptiblement. Il avait apporté sa bouteille de vin bio. Le musicien ouvrit la vieille porte du local. Un cube sans fenêtre. De gros sacs poubelle en plastique souple gris brillant, des cadavres de canettes de bière en tas, des cadavres plus vivants que jamais, tardigrades de verre et de métal prêts à s’éveiller au son, du métal attendu.

Il n’avait entendu que de loin ce type de musique, le Métal. Le pote musicien l’avait invité à une répétition de son groupe Bind Torture Kill. Allait-il ligoter l’invité ? Le torturer ? Le dézinguer ? Non, ils n’oseraient pas. Il était trop vieux, sans intérêt. Il l’avait prévenu. Le Métal exige des boules quies enfoncées au fond des oreilles par précaution d’Hygiène, Sécurité et Conditions de Torture. Indispensables, le pote musicos avait dit. Oublie pas tes bouchons. Ok. Il avait délesté ses fonds de poche chez l’apothicaire du coin en échange de préservatifs auriculaires.

Le pote goûta le vin bio mais pas trop. Déjà il se concentrait sur la répète. Pas question de se murger tout de suite. Apparemment on boit que de la bière. Enfin, l’invité y sait pas… Affaire de se désaltérer, de s’hydrater, de rafraîchir les idées et la gorge ? Un peu tout ça sans doute. Le batteur débarqua, costaud et jovial, prêt à mouiller la chemise qu’il ôta avant de la tremper tout à fait, exhibant un torse tatoué grave. Le trio fut bientôt au complet à l’arrivée du chanteur dont il remarqua une main façonnée Django Reinhardt mais ça n’avait pas grand-chose à voir. Le trio s’enfila trois cervoises, prémisses du ciment du groupe métallique.

Le vieil invité eut droit à un spectacle pour lui tout seul. Et à une bouteille de vin bio pour lui tout seul aussi. Tout ça se présentait donc plutôt bien. Deux parties coupées d’une pause bière rapide mais détendue. On prend place. Au fond du cube, les tatouages du percussionniste l’impressionnent. Ils forcent l’admiration. Une douce torture, le tatouage. Derrière un pilier de soutènement, le pote guitariste, souriant hôte malicieux, règle ses machines, tourne des boutons, teste les premiers sons. Le batteur jongle avec ses baguettes, habile et déterminé. Le chanteur chauffe ses cordes dans un micro, sort des papiers, manuscrits griffonnés. Sans doute les paroles, se dit le vieux spectateur tandis qu’il malaxe les gommes quies et les pousse – un peu mais pas trop – à l’orée des tubes auditifs : il ne veut pas louper ce show pour lui inouï.

Benji étire ses bras en arrière vers le haut. C’est physique le show. Yann, le pote compositeur guitariste, vérifie une dernière fois ses cordes et les branchements du matos. Olivier, le chanteur se concentre, arpente l’espace et cherche le temps.

Le roseau plie sous l’oiseau

Ecrit par Gérard Leyzieux le 01 octobre 2016. dans La une, Ecrits

Le roseau plie sous l’oiseau

Le roseau plie sous l’oiseau

Puis se redresse à son envol

À côté une scène identique se déroule

Sous le soleil de mai les fleurs des arbres

Neige des pétales sous le vent d’océan

Au matin revenu d’autres fleurs sont apparues

D’autres oiseaux ou les mêmes sont revenus

Sous les nuages blancs les percées du bleu

Bruits sourds, bruits perçants, des bruits repris

Brefs ou longs les sons emplissent ton oreille

Il te semble les connaître depuis longtemps

Odeurs aussi t’enrobent de leurs douceurs

Déchirure de la page déjà écrite, déjà lue

Tu veux en écrire une nouvelle aux mots nouveaux

Mais ces manifestations d’un présent dépassé te perturbent

La pendule sonne midi indifféremment des jours

Et tu tires toujours tes mots du même dictionnaire

Tu découvres l’aurore du nord au soleil d’or

Tu couvres le crépuscule du lac de ton regard ému

Frôlent les eaux qui frisent les oiseaux

Poursuite des heures écoulées au profit à venir

L’oiseau sur le roseau sous ton œil abattu du déjà-vu

Hier, avant-hier, il y a une heure et demain

Se mélange les présences cernant tes paupières

Rentrée des claques

Ecrit par Lilou le 17 septembre 2016. dans France, Ecrits, La une, Politique

Rentrée des claques

Ce matin, le président a pété en se levant à 6h42. Pas d’inquiétude donc, la France est en très grande forme et vous présente ses vœux les plus sincères pour cette journée radieuse dominée par les coutumières entrées maritimes d’Ouest.

J’espère qu’une fois la bise de mai 2017 venue, ce ne sera pas en ces termes que le bulletin matinal des radios me réveillera. Mais bon, plus on va et plus il me semble qu’on se dirige davantage vers une gouvernance quinquennale du verbe fustigeant au pilori du roman national celle de l’action quotidienne. On a coupé la tête en 1793 du souper du roi et de ses effets de selle en public, on y glisse de nouveau doucement… Ça meuble le fil des jours au moins !

Les hommes (une femme seulement et encore s’est-elle qualifiée dans les arrêts de jeu ! Mesdames quand prendrez-vous notre pouvoir ?) sont entrés en campagne électorale. Ça s’annonce passionnant, ne changez rien ! Sarko entre en saison 2. On se demande malgré tout si son public ne finira pas par le laisser tomber espérant en vain depuis toujours que la belle Carlita n’intervienne pas plus souvent dans son barnum.

Le making-of est pourtant prometteur, mais les dialogues de 2012 sont usés. Il se murmure dans les milieux autorisés (Coluche je t’embrasse sur les 4 joues) qu’une séance photo instrumentalisera le bonheur des tourtereaux entre les deux tours des primaires. A défaut de programme ça fournira du papier glacé aux coiffeurs comme aux électeurs et ce sera du temps qu’on ne tuera plus sans rien penser. Juppé, le meilleur d’entre nous (Monsieur Jacques, même votre immobilisme nous manque, c’est dire !), s’apprête à tourner comme une star des années folles. Pourquoi n’a-t-il pas suivi Fafa au conseil constitutionnel. Retraite assurée, l’éternité devant lui et un bon fauteuil pour les lombaires !!! Bruno le long, si on y fait pas gaffe y rétablira les octrois à l’entrée des villes et privatisera les toilettes des écoles primaires, fait des débuts prometteurs pour sa première saison. Tenue irréprochable, même le pli de la chemise est calculé au plus photoshopisé. Pas de cravate aussi pour trancher avec les autres apparaissant trop rigoristes (il n’est pas loin du procès en jeunisme d’ailleurs). Ce Nono le long est un bon, ça se voit du premier coup d’œil. Bon on oublie ses lacunes, sur l’école c’est quand même à mourir de rire (PTDR pour faire djeun). Que voulez-vous, on entend mais on n’écoute plus rien ma po’ve dame… Les autres de la primaire de droite, ce serait du reste assez court d’en parler longuement, sont anecdotiques. Je sais juste qu’à les entendre égrener les milliards de solutions, je pense qu’en les élisant chacun leur tour pendant une semaine, ils finiraient par vaincre la fatigue – des ouvriers – les lendemains de jours de repos ! Je ne suis quand même pas certain qu’ils sachent monter un meuble IKEA. Mais bon, c’est anecdotique vous disais-je… Ah si, y a quand même le délicieux Claude, divorcé de frais avec l’ex et qui, après avoir consommé son inutilité dans la modernité, finira par proposer sa candidature au Saint Siège pour succéder à François. Bref, à droite des claques de septembre !

A gauche pas mieux ! Pas trop la peine de s’appesantir sur ses extrêmes, notre gauche ainsi devenue en a plusieurs, et elle est devenue un carré polymorphe qui se déplace en rond avec en son dedans des ersatz de pensée et de cris. Les communistes ont oublié la commune et n’espèrent plus qu’en un exploit des calculettes, les révolutionnaires ne révolutionnent plus du tout (nuit debout est au lit et les anarchistes ont amené leurs oreillers), et les écolos ont oublié l’écologie avalés entièrement par les huuuurlements stridents de Cécile qui démagogise plus qu’elle ne crée.

Mots

Ecrit par Robert Martin le 10 septembre 2016. dans La une, Ecrits

Mots

Mes amis les mots

Mots du quotidien

Mots de rien

Mots intemporels

Mots éternels

Mots ancrés dans le passé

Ces mots sont mes amis

 

Pensées

Mes pensées sont ces rafiots

Démâtés sur une mer furieuse

Elles refusent d’être alignées au cordeau

Pour se déverser en vrac dans mon cerveau

 

Elles tournent comme un gyrophare

Selon des vitesses variables

Musardent ou trébuchent

Errent ou se dérobent

Tout feu tout flamme...

Ecrit par Jean-François Joubert le 10 septembre 2016. dans La une, Ecrits

Tout feu tout flamme...

Des cailloux dans le ciel qui scintillent, un feu de bois, du granite, des camarades draguent, boivent, fument, parlent, moi profitant de la mousse, de la texture de cette herbe de dune dont je ne connais pas le nom, je pense magie, la nuit le ciel s’éclaire, une lumière naît de roches qui volent, incroyable, et le plus incroyable, je vais dire un gros mot, la naissance d’une langue sans fin, les mathématiques délivrent un lot de poésie au ciel, les constellations.

Nuit. Même pas peur, ce souvenir est celui d’un enfant rêveur, qui a la mer dans le sang, une rivière qui coule dans ses veines. Allô docteur, pourtant ce sang n’est pas bleu mais laisse cette marque sur ma main, je n’ai pas de veine…

Le fruit de mon enfance, je l’ai là, dans ces souvenirs, feus souvenirs, le plan d’eau, je le connais, les courants d’airs en classe, ils utilisent un train pour expliquer le vent/vitesse, le paysage défile trop vite, des arbres, des platanes, de la bruyère, et un moteur, le grincement des rails, je connais que le rail de Ouessant, et son aspect dangereux, Kéréon, la jument, le Créac’h, le Stiff, ils sont quatre pour protéger les oiseaux migrateurs, d’ailleurs Dieu !

Oui, toi Dieu, et tes messes basses, pourquoi tu as fait l’estran, et moi Humain, j’ôte le h, reprends forme et goût à la vie, un titre de livre dit que les oiseaux se cachent pour mourir, en ce moment je parle à un mur, sans lichen, sans fleur, un mur qui parle, la technologie que j’utilise pour meubler ma quête du sens de la vie, l’infini, je le cherche pas, j’aime ce chiffre huit, symbole du 8 dans l’injure mathématique, sur tous les continents, même celui de plastique. Ici sur cette page, je cause au monde, à l’univers, de mes vers, ceux de ma bière, mon trou, ces vers mangeront ma chaire, et deviendrait qui sait une fleur ? Je ne sais si les âmes vont à la vitesse V vers un ailleurs, je ne suis pas un corps, pas un corps mort, pour moi une bouée de sauvetage pour accrocher son étoile, un bateau !

Beau tableau, le feu crépite, l’enfance me quitte, et le silence ne me fait pas peur, je bois une île noix de coco, du Malibu, je vomis, les autres le font, alors processus d’intégration, comme le langage, je bois, je ne bave pas mais saute, plonge d’un crapaud, je suis là, bien dans mon signe de feu, d’eau, d’air, la Terre, qui se finit, un soleil dans le ciel, notre révolution est de tourner autour comme un vinyle, digression, un panneau, pas de sens interdit, m’a marqué plus que les suites de zéro et de un qui forment cette bouteille amer que je jette à la mer, pas même un mercredi, mais un jour de Mars, la rouge, sang, mon sang, a moins de bleu que ma cervelle, balade qui chante au ciel éteint les jours de pluie, de brume ou de calvaire, où dans un studio j’observe les étourneaux étourdis, les moineaux ahuris, et le couple qui copule et roucoulant ce chant, cette ballade d’Amour pour un œuf. Je navigue plus avec cette voile lourde qui pliait mon dos qui usée se déchirait avant le crapaud, ce rocher qui surplombe l’entrée d’un aber, Ildut, son nom, il a fallu que je tombe au repêchage d’un examen que je ne nomme pas sur la partie géographie, l’Amazonie, je dis au monsieur ce que j’ai entendu, les arbres et leur synthèse de la photographie nous font respirer, alors que l’Océan nous aspire, bateau surchargé qui coule, une pierre, roule, c’est un galet…

Eclats d’humeur Un samedi à Bruxelles

Ecrit par Emmanuelle Ménard le 10 septembre 2016. dans La une, Ecrits

Eclats d’humeur  Un samedi à Bruxelles

J’ai vu

des vieux mariés

s’évader en calèche

l’amour sur un écran

Tintin dans les churros

le kit du rêve parfait

pour parfait con blasé

des pâtes agrémentées

d’un rayon de soleil

les souvenirs duty free

pour le temps qui voyage

l’univers au rabais

petit comme un monarque

l’humanité en transe

devant bouteilles et bières

le bio qui fait son fier

et les vieilles mamas frites

l’accent du pavé gris

qui rebondit au ciel

le wallon dans un sens

croisé par le flamand

Mes jardins de fin d’été

Ecrit par Martine L. Petauton le 03 septembre 2016. dans La une, Ecrits

Mes jardins de fin d’été

– Dis donc toutes ces mirabelles bleues, on en fait quelque chose, avant qu’arrivent les pluies  ? Et la voix qui questionne et celle qui répond, de résonner drôlement, plus hautes, plus sourdes, sautant de branches feuillues de verts endorés en brindilles – ces orties, quand même, quelle santé malgré la chaleur ! sur une herbe fatiguée de fin d’été qui traîne.

Corrèze. Là où l’après 15 août fait tourner la lumière ; toutes les lumières du Pays Vert. Il a souvent suffi de trois orages pour tasser les feux comme on couvre l’âtre avant de se coucher, les nuits d’hiver, comme les moines d’Aubazine (il fallait alors dire Obazine - opacina – sombre au Moyen-Age) à trois pas de chez moi mouchaient les chandelles de la nef cistercienne. Quelque chose se passe dans les fins d’été, par ici ; c’était aussi le cas dans mon Bourbonnais d’enfance ; le Massif Central la jouant magique dans ces subtilités. Les bleus francs du roi des étés de Théophile s’estompent sans quitter la scène ; ils jouent la « regrettade » ; la leur, la nôtre ; les verts surtout, ces mille verts d’ici baissent d’un ton ou deux, en partance pour les ors à venir, une respiration douce avant l’éblouissement de l’automne, « la » saison corrézienne. La cime des châtaigniers et de ce tilleul ont franchement roussi ces jours-ci, la récente canicule ayant fait son œuvre. Mais c’est cette langueur surtout en fin de journée, siestant dans les odeurs de fruits trop murs – fais attention aux guêpes ! Non, ne mange pas ces raisins, ils sont trop chauds… – qui est la vraie couleur de la fin d’été au jardin, une nostalgie en soi, un état fait de silence, d’attente et de tous les regrets. Un peu maso parfois, nous et ces moments-là…

Je reviens d’une visite que je fais rituellement, à cette époque de l’année, en famille, en Bourbonnais. Le jardin de ma tante domine la vallée du Cher, suffisamment pour qu’on suive cette traînée brumeuse sur la rivière, bordée par les lointains des Combrailles limousines. Les verts alanguis – autres qu’en Corrèze, qui tirent au nord sur le Berry tout proche – captent l’œil et le fixent sur les peupliers ombrant les prés des Charolaises. C’est une petite commune jouxtant à présent Montluçon, vraie campagne à l’origine, peuplée en un temps si proche et si lointain de ces ouvriers – tous communistes, précise tantine – qui avaient posé la cantine en un petit chez soi (les « chez nous » et autres « sans soucis » fleurissent encore, naïfs, dans le fer forgé des façades). Presque toutes ces petites maisons ont à l’arrière un jardin, clos, identique : 3 marches pour descendre, le robinet d’arrosage, le tuyau ou l’arrosoir, les outils, datant parfois d’une autre génération – l’abri de bric et de broc qui va avec. Jardin potager – les tomates tiennent encore bon, quelques courgettes, parfois ces Rhubarbes à confiture ancienne, mais on a déjà débarrassé des plates-bandes entières, ce n’est plus le plein juillet. Jardin fruitier surtout, avec au centre ce cerisier de Désertines, celui des petites noires dont on fait le « millard » (le clafoutis) de nos enfances. Des poiriers pas toujours greffés, ou mal, dont les fruits vont agacer les dents, trois pruniers – mirabelles, reines-claudes, et bleues – dans le meilleur des cas, quelques rangs de vignes à raisin de table tapissent un mur chaud – à se croire dans les Riches heures du Duc De Berry… – noueuses, ployant sous les fruits qui attendront septembre pour aller au panier, des branches de pêchers de vigne, les plus goûteuses, dont mon père soulignait la fugacité – à l’échelle du temps du jardin : quelques années, pas plus. En plissant les yeux, le matin, pas trop tard, la lumière, les fruitiers, le genre de maison ouvrière, les odeurs, on est à Montluçon, à ne pas s’y tromper, et pile à ce moment… et c’est comme un bonheur de saisir la valeur, presqu'éternelle au fond – de telles perceptions. Ce jour-là, trois générations palabraient à l’ombre – qu’il fait chaud ! Plus qu’en 2003, tu crois ? La tante, la nièce, la petite nièce. Bavardage diffus propre à ces jours de l’année ; chacun échange, bribes de souvenirs – tu te rappelles, avec ta grand-mère, le jour où… observations soudaines – mais au fait, comment va ton voisin ? Le divorce de son fils ? Trois rires partagés, du silence, on rentre un peu en soi, la rentrée approche… Francesca Solleville a chanté là un de ses plus beaux textes, Gougaud, je crois, ou bien Le Forestier « sous le marronnier du jardin / trois générations réunies / on a déjeuné, on est bien / au soleil de l’après midi ».

– Il porte beau ton olivier nain ! Tu l’as rapporté du Midi ? En hiver, j’ai un peu peur pour lui, mais finalement, pas si fragile que ça, la bête… Et la tantine de sourire, 86 ans à son chapeau de jardin, en octobre. – L’an prochain, j’acclimaterai un Bougainvilliers du Maroc ; il faudra bien 10 ans pour l’avoir pleines fleurs…

Eclats d’humeur La tête dans les chaussures

Ecrit par Emmanuelle Ménard le 03 septembre 2016. dans La une, Ecrits

Eclats d’humeur  La tête dans les chaussures

La tête dans les chaussures

elle marche

ignorante du monde

 

Comment s’appelle-t-elle déjà ?

Tristesse

Solitude

Poésie ?

J’ai oublié son nom

peut-être un peu des trois

peut-être un nom de rue.

 

Elle compte à peine ses pas

et raye ses pensées

à coups de longs cris sourds

qui se perdent dans l’ombre

 

Elle néglige sa bouche

son corps ses articulations

pantin dans l’horizon

qui rampe au creux d’un rêve.

Je vous salue, ma France...

Ecrit par Sabine Aussenac le 27 août 2016. dans France, Ecrits, La une, Politique

Je vous salue, ma France...

Nous ne pouvons que publier, ce samedi de rentrées politiques multiples, cet écrit de notre Sabine, datant pile de 2012 ; probablement du 6 Mai au soir... car l'homme dont on parle ici revient avec fracas et peut-être cet hubris à l'antique, fait d’orgueil et d'exaltation. Reflets ouvre ainsi le débat : meilleur le cru 2016 que celui de 2012 ? Ou pire...

 

la rédaction de Reflets du temps 

 

Il se leva lentement.

Encore quelques minutes, et tout serait terminé.

Comme il regrettait de ne pas être pape, ou empereur… Cette douce pérennité, ces ors apaisants, ces certitudes. Comme il en rêvait, de ce lit de mort où seule la Faucheuse aurait mis fin à une vie de hautes fonctions et de fastes…

En guise de baldaquin, cet écran où s’alignaient déjà les chiffres venus, oiseaux de mauvais augure, de l’étranger. Point de fumée blanche pour annoncer l’avènement de son successeur, point d’héritier, non plus, agenouillé devant un père affaibli, reconnaissant en lui un maître et un Seigneur…

Je vous salue ma France, arrachée aux fantômes !

Ô rendue à la paix ! Vaisseau sauvé des eaux…

Pays qui chante : Orléans, Beaugency, Vendôme !

Cloches, cloches, sonnez l’angélus des oiseaux !

Il leva la tête et regarda ce plafond qu’il lui semblait connaître par cœur. Et le moelleux des lourds tapis, et les clapotis des fontaines… Comment allait-il faire, pour vivre, pour respirer ailleurs ? Bien sûr, il en avait rencontrés, des visages angoissés, il en avait consolés, des regards inquiets, lorsqu’il leur répétait, serrant de ses mains gantées leurs mains calleuses, qu’il n’y avait pas de problèmes, seulement des solutions… Il le leur assurait : demain sera un autre jour, vous verrez, vous allez en retrouver, de l’emploi, je serai là.

Mais qui serait là, pour lui ? Il les voyait bien, les regards fuyants, il les sentait bien, ces mains moites, il les connaissait par cœur, les dérobades des perdants. Des rats fuyant le navire.

Seul. Il était seul. Il serait seul.

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