Ecrits

Le photographe et l’écrivain (4)

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 14 janvier 2017. dans La une, Ecrits

Le photographe et l’écrivain (4)

On peut alors se demander ce qu’il reste de ce regard-là dans celui que porte le photographe sur le sujet photographié. D’emblée, on serait tenté de dire que c’est la photographie elle-même qui nous l’apprend. Plus qu’une photographie particulière, une œuvre photographique est évidemment le reflet plus ou moins fidèle de la personnalité du photographe. On sera enclin à créditer le regard de Robert Doisneau d’une certaine bonté, un peu roublarde, tandis que l’on imaginera un Lartigue à la fois plus distant et plus fragile. Mais est-ce de leur regard que nous parlons ? Sommes-nous même bien sûrs de ne pas nous laisser abuser par des préjugés ? Il convient d’être prudent quant aux rapports qu’entretient une œuvre, quelle qu’elle soit, avec la personnalité de son créateur. Comme il faut être méfiant à l’égard des ambiguïtés que recèlent les différentes acceptions du mot regard. Un des sens fréquents de ce mot décidément déroutant est proche de jugement ou d’opinion. C’est ce que l’on entend dans l’expression porter un regard critique sur quelque chose ou sur quelqu’un. Un photographe qui porte un regard indigné sur la guerre va-t-il faire des photos très différentes aux yeux du public que celui qui porte sur la guerre un regard froid ou résigné ? Autrement dit, est-ce que l’appréhension intellectuelle ou affective d’un sujet par le photographe modifie l’état objectif de la photographie ? Le débat est ouvert et toutes les réponses sont recevables. J’accepte l’idée qu’une photographie n’est émouvante qu’à condition que le photographe ait été ému lui-même. Mais je ne rejette pas l’idée contraire qui voudrait que ce soit le regard que je porte moi-même sur le sujet photographié qui induise ma propre émotion que le photographe, indifférent ou blasé, ne partage peut-être pas. Si les réponses se valent, la question est sans doute d’un intérêt limité. Mais alors où est la vraie question ?

Posons-nous un instant et tentons de faire un bilan provisoire. Nous ne savons pas si un regard est d’abord le reflet d’un objet ou celui de notre âme. Il est les deux apparemment et il est bien difficile d’établir en principe lequel prime sur l’autre. La question se traite plus volontiers au cas par cas. Nous ne savons pas si le regard du photographe est modifié par le viseur dans un sens et par l’objectif dans l’autre. Mais on est tenté de croire que ça n’a pas une très grande importance dès lors que nous avons affaire à des professionnels qui ont mesuré l’incidence de ce dilemme technique sur leur démarche créatrice. Ce qui nous importe à nous, c’est en fin de compte de savoir si notre regard de spectateur sur une photographie est différent – et en quoi ? – de celui que nous porterions directement sur le sujet photographié. Et là, il y a une piste qui mériterait peut-être d’être explorée. Il est évident, mais il faut se méfier des évidences, que le regard que je porte sur une peinture n’est pas strictement identique à celui que je porterais sur le sujet que le peintre a fixé sur sa toile. Encore que le propos délibéré des peintres est souvent de nous restituer la réalité telle que nous la voyons vraiment et non telle que nous nous figurons la voir. C’est très explicite dans la confrontation d’un tableau de Turner nous montrant une bataille navale avec celui d’un peintre de marine qui immortaliserait la bataille de Trafalgar. C’est évidemment Turner qui nous montre le mieux ce que nous verrions en de telles circonstances : un tourbillon de feu rouge, de fumées noires et de vagues grises au lieu de cet alignement de maquettes de trois mats auxquelles il ne manque pas un cordage et dont les petits canons de bronze crachent de jolis nuages de fumée et de minuscules billes noires tandis que de belles flammes dorées et rouges embrasent le pont d’une goélette précédemment atteinte et qui commence à sombrer dans l’émeraude crêtée d’écume blanche d’un océan idéal.

Le photographe et l’écrivain (3)

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 07 janvier 2017. dans La une, Ecrits

Le photographe et l’écrivain (3)

Par delà les Fêtes, et même si vous n'avez trouvé au-dessous du sapin, aucun appareil photo, même si après vos agapes, vos fantasmes les plus secrets quant à votre potentiel d'écrivain, n'ont pu atterrir, retrouvons «  le photographe et l'écrivain » de notre ami Pechon-Pignero. Une bien belle façon de nouer avec l'année nouvelle !

 

Bernard Pechon-Pignero

 

Jusqu’à maintenant, nous nous en sommes tenus à des acceptions basiques de la fonction visuelle. En comparant l’œil à une caméra, je feins de croire que le regard est une sorte de courant lumineux qui va de l’objet regardé vers le cerveau, qui en transporte l’apparence depuis la réalité des objets jusque dans la virtualité de notre pensée. Une autre approche, plus conforme à nos prétentions de dominer le monde, consisterait à imaginer une sorte de système d’écho comme le radar des chauves-souris ou le sonar des baleines. Notre cerveau émettrait à travers l’œil un rayon capteur d’images qui rencontrerait l’objet à observer, relèverait les coordonnées de son apparence, ou si l’on préfère, lui déroberait un exemplaire immédiatement autoreproductible de son image et le rapporterait au cerveau où il serait analysé, stocké, archivé ou éliminé. Cette hypothèse qui me satisfait moins du fait de son anthropocentrisme a néanmoins le grand avantage de rendre compte de l’existence du regard en tant que caractère propre de la personne qui regarde.

Pour me faire comprendre je ferai le parallèle avec l’ouïe. Il semble assez satisfaisant de décrire le phénomène de l’ouïe en partant du générateur de son. Admettons un objet qui produit un bruit, par exemple une boite à musique qui, bien remontée, égrène dans le silence de la chambre où s’endort l’enfant sa mélodie sommaire. Il ne nous viendrait pas à l’idée de dire que le cerveau émet des ondes captatrices de sons qui vont à la recherche de cette mélodie dans le silence. Ce sont bien les ondes sonores qui se répandent de façon concentrique à partir de la boite à musique et qui impressionnent le tympan de l’enfant. Du tympan au cerveau, même processus en gros que de la rétine jusqu’à l’organe de la pensée. Mais la boite à musique est bien à l’origine du phénomène. Le cerveau semble effectivement passif. Il se contente de recevoir des informations et de les traiter. Pourquoi ne pas nous en tenir là avec la vue ? Le sens de l’équité, le souci du parallélisme des formes nous inciteraient à ne pas faire de différence de nature entre l’œil et l’oreille et donc à dire que ce sont bien les ondes lumineuses et non plus sonores, portées par la boite à musique qui font que l’enfant peut la voir en même temps qu’il l’entend ? Ce n’est pas convaincant. Pourquoi ? La réponse nous est donnée dans Quai des brumes par Jean Gabin quand il dit à Michèle Morgan « T’as d’beaux yeux, tu sais !». Il est notoire que Mademoiselle Morgan a non seulement de beaux yeux, ce que l’on ne voyait pas vraiment dans ce film en noir et blanc, mais surtout, ce qui est le propre de tous les êtres que nous aimons, fût-ce par identification momentanée avec le héros d’un film, un irrésistible regard. Et là, le fait que le film ne soit pas en couleur n’amoindrit en rien les performances de l’actrice. Le regard est une donnée du corps, de la personnalité, de l’âme des êtres (et pas seulement des êtres humains), qui ne trouve d’équivalent dans aucun des autres sens. On peut pousser l’adoration d’une jeune personne jusqu’à lui dire « t’as d’belles oreilles, tu sais ! » mais on sent bien que la portée du compliment est sensiblement plus limitée.

Vivre libre

Ecrit par Sabine Aussenac le 07 janvier 2017. dans La une, Ecrits

Vivre libre

Je n’ai pas le permis. Je ne l’ai jamais passé ; et j’ai 55 ans.

Quand je lance cette phrase lors d’une conversation, entre amis ou dans une salle des profs, on me regarde comme si j’étais la grande sœur d’ET, et que j’arrivais d’une autre planète.

– Mais tu l’as raté ?

– C’est à cause de ta myopie ? (Oui, on me confond parfois avec Nana Mouskouri…)

– Et tu ne veux pas le passer, maintenant que tu as eu l’agrég ? (Sous-entendu : « Depuis 30 ans que tu la passais, on te comprend, tu n’as pas trouvé le temps pour le permis… »)

Non, je n’ai pas envie de « le » passer.

Parce que je vis très bien sans. Parce que j’ai élevé trois enfants sans l’avoir, parce que je vais travailler sans voiture, parce qu’il m’arrive même de voyager…

Comment fait-on pour vivre comme une star de l’empreinte carbone, et comment peut-on en arriver à ce défi écologique permanent ?

Au début, il y eut l’accident. Je vous parle d’un temps où les ceintures n’existaient pas… Une petite fille de six ans a donc été projetée depuis la banquette arrière, où elle dormait, sous le siège du conducteur où dormait aussi le cric – mon père a toujours eu un sens assez personnel du rangement. Fracture du crâne, solitude d’hôpital, cicatrice visible, et très vite kilos en trop liés à l’interdiction de courir, de bouger comme « avant »… Bon, c’était sympa, ça a permis de varier les surnoms, à « Hitler » – mes origines allemandes – se sont ajoutés « Bouboule » ou « Patate ».

Ma peur de la vitesse et mon vertige sont bien entendu liés à ce traumatisme, et faute d’avoir vu des psys – ce n’était pas encore tendance –, je vis donc sans prendre l’escalator qui descend, et n’ai jamais imaginé pouvoir emprunter, au volant d’un véhicule, une rocade ou une autoroute…

Ensuite, il y eut mon premier mari, le cheminot. Nous nous mariâmes alors que j’avais encore les joues rondes de l’enfance et arpentâmes l’Europe en vélo… et en train gratuit ! Que de beaux souvenirs dans ce passé de cyclotouriste, entre lacs de montagne autrichiens et pistes landaises… J’en ai gardé des mollets de campeuse, le goût des petites routes de campagne et une nostalgie délicieuse du vent qui fouette le visage, même si depuis un autre accident, en 2013, lorsque j’embrassai, pourtant à pied, mais en frontal et avec élan et sans les mains, une plaque d’égout, je n’ai plus osé enfourcher de bicyclette…

C’est à la même époque, d’ailleurs, que je me déclarai officiellement « écolo », entre un mémoire de maîtrise consacré aux mouvements alternatifs allemands, mes premiers Birkenstock et ma tendresse pour Dany le Rouge. De voiture, il n’était absolument pas question, puisque nous vivions en moulant le café au moulin à grains et en nous chauffant avec un poêle à charbon, rêvant, en bons post-soixante-huitards, d’un retour à la terre ; d’ailleurs j’avais aussi en tête l’exemple de ma marraine hollandaise qui nous rendait visite chaque année et nous parlait de ce pays où, déjà, la « petite reine » était reine !

ECRITURES - Noël 1910 en Picardie

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 17 décembre 2016. dans La une, Ecrits

ECRITURES - Noël 1910 en Picardie

Rémi allait avoir dix ans. Il était né le 31 décembre 1900. On aurait pu l’appeler Silvestre car c’était le saint que l’on fêtait le dernier jour de l’année, en 1900 comme aujourd’hui. Mais le père de son père s’appelait Rémi et il était d’usage de donner le prénom du grand-père au premier garçon. Ensuite quand sa petite sœur était née, quatre ans après, on l’avait appelée Léontine du nom de la mère de sa mère, la grand-mère que tout le monde appelait Titine et qui vendait des pommes de terre de son jardin, au marché sous la grande halle. En hiver, quand elle n’avait plus de pommes de terre ni d’autres légumes à vendre, la grand-mère installait son réchaud fait d’une vieille lessiveuse dans laquelle elle entretenait de la braise pour y faire griller des châtaignes. Les marchands et les ménagères venaient lui acheter ses marrons chauds enveloppés dans un cornet qu’elle tournait dans des feuilles du Progrès de la Somme qui était le journal qu’on lisait le plus à l’époque à Airaines. C’était autant pour se régaler que pour se réchauffer un peu près du fourneau de Titine et aussi un peu pour aider la vieille femme à vivre car son mari était mort et elle n’avait pas d’argent quand son petit jardin ne lui fournissait plus rien à vendre.

Quand Rémi partait pour l’école, tenant la petite Léontine par la main, il ne manquait jamais de saluer sa grand-mère en espérant qu’elle leur donnerait quelques marrons chauds dont ils se régaleraient en descendant la rue Tripier. Rémi et ses parents habitaient une sous-pente, deux chambres et une cuisine au-dessus d’un des nombreux cafés de la ville, place du marché, juste derrière la mairie que des plaisantins appelaient le moulin à café car il ne lui manquait que le manche pour ressembler à un de ces moulins carrés comme celui dans lequel Rémi était autorisé à moudre les grains noirs parfumés, non sans en grignoter un ou deux en cachette. Il n’y avait pas beaucoup de confort dans ce petit logement : il fallait aller chercher l’eau à la pompe sous la halle et des seaux de charbon à la cave pour la cuisinière. On en profitait pour descendre l’autre seau, celui qui servait la nuit quand on n’avait pas envie d’aller au cabinet dans la cour du café. Mais Rémi aimait bien sa petite chambre mansardée qu’il partageait avec sa sœur tandis que plusieurs de ses camarades d’école devaient s’entasser à cinq ou six dans la même pièce que les parents. Et puis, la cuisine était toujours bien chaude grâce à la cuisinière qu’on n’éteignait jamais et sur laquelle la maman de Rémi faisait mitonner des bons ragoûts de viande le dimanche et, en semaine, de bonnes soupes dans lesquelles on trempait des tranches d’un pain blanc que le boulanger de la place Henri-Fissot faisait cuire dans son four et qui embaumait toute la ville haute.

Depuis la fenêtre de la chambre des parents que le soleil illuminait dès le matin, on voyait la campagne du côté d’Allery. Ce matin, elle était toute saupoudrée de neige. De la cuisine, on pouvait observer l’activité sous les deux halles, les charrettes lourdement chargées de grain que tiraient les chevaux haletant après la longue montée vers la place, les marchands de volailles avec leurs poules piaillant dans leurs cages, un charcutier exposant ses jambons appétissants et ses saucisses et même, dans un petit enclos en treillis de bois, un porcelet vivant qui couinait comme s’il avait compris le sort qui l’attendait. Par-dessus les toits, on voyait les Tours de Luynes et la belle maison Cazac que certains appelaient le Château. On pouvait voir les jeunes filles se presser en direction de l’école ménagère et le Docteur Dieulot atteler son cheval à la jardinière pour aller faire sa tournée des malades.

ECRITURES - Joyeux Noël

Ecrit par Pierrette Epsztein le 17 décembre 2016. dans La une, Ecrits

ECRITURES - Joyeux Noël

Le premier objet qu’aperçut Esther Goldstein, quittant le couloir pour pénétrer dans le salon en ce début de janvier après un trop long temps d’exclusion de ces lieux, ce fut le sapin de Noël, hideux à souhait, avec ses boules multicolores, il n’y avait pas d’autre terme pour qualifier leur anodine apparence, et les guirlandes défraîchies et l’étoile sans éclat sur le sommet branlant.

Mais elle n’était pas encore au bout de la surprise. En avançant dans la pièce, son regard buta sur le panier à chien dont l’immobilité arrogante et la laideur monstrueuse la narguaient du haut de sa paille poussiéreuse et de sa couverture écossaise délavée.

Elle savait parfaitement pourquoi elle ne pouvait s’en détacher, en même temps que la rage, la jalousie, la fureur, la haine montaient en lourds remous du fond de sa mémoire. Un mois d’août, un aéroport sans le sourire de l’attente. Un mois de septembre, une énorme plante verte ouvrant son sexe indécent sur un milieu de table, cadeau de l’autre, preuve ostensible de sa présence. Un mois d’octobre, une porte qui claque, un univers qui bascule, un néant.

Elle se tourna vers lui. Un sourire neutre : « Alors tu as un chien maintenant ? » Silence. Cependant, elle réfléchissait, non sans quelque gaieté, que cet homme détestait les chiens et n’en aurait jamais toléré auparavant. Trop de contraintes. Et il n’aimait pas les contraintes.

Elle regardait ses yeux le fuir et son sourire, auparavant détendu, se figer pendant qu’il répondait d’une voix sourde : « Quand on accepte quelqu’un, on l’accepte avec tout ce qu’il a ».

En elle remontaient les souvenirs de toutes ses intransigeances. Elle, elle n’acceptait pas les gens tels qu’ils étaient. En bonne araignée tenace, elle tissait la toile de ses rêves autour de chaque homme aimé et l’y emprisonnait.

Lui, il avait déchiré la toile.

René Lebon avait imaginé un petit dîner tranquille pour fêter Noël, même à retardement, avec une amie retrouvée (bel euphémisme pour désigner leur liaison), toute assagie par la déchirure et toute au plaisir d’être à nouveau avec lui. Il avait pensé à lui acheter son parfum préféré mais avait oublié de cacher dans le placard le panier à chien.

Et maintenant le panier prenait toute la place, toute sa place, c’était lui qui devenait le convive, et quel convive envahissant ! Son ombre contorsionnée s’étalait sur le mur, démesurément agrandie. Il grossissait à vue d’œil, les entrelacs de l’osier devenaient étroits et craquelaient sous son regard vrillant et la couverture ondulait, lascive. Le salon rapetissait et le panier était zoom avant, gros plan, il commençait à s’agiter, se déployait sur un air mauvais de valse, se redressait sur son anse et dansait, dansait, avec une impudeur dégoûtante, gonflait le ventre, tendait les fesses en toute liberté, grognait de plaisir, panier femelle, panier chienne. Elle le pressentait.

POESIE - Mon cadeau de Noël

Ecrit par Lilou le 17 décembre 2016. dans La une, Ecrits

POESIE - Mon cadeau de Noël

Demain soir, je couvrirai toutes mes pensées

Du jour, des nuits et de mes espoirs sans sommeil,

De la plus majuscule envolée dessinée

Une fois l’an comme une virgule dans le ciel

 

La longue attente auscultant l’ultime seconde,

Il sera temps d’écouter tous tes battements

De l’aurore venue, de ta bouche toute ronde

Des papiers froissés et des jouets étourdissants

 

Sur mes pas habillés du projet de te plaire

Te faire sourire ou jouer à n’en jamais finir

Je prends et je soupèse ce qu’à ce dromadaire

Ce livre ou cette odeur, tu pourrais agrandir

 

Ficelé par mon sourire et mon utopie,

Complètement entouré de tous mes paquets

Je musarde et m’impatiente à tes rêveries

Qui toujours s’additionnent à nos yeux retrouvés

POESIE - Traverser l’envie

Ecrit par Gérard Leyzieux le 17 décembre 2016. dans La une, Ecrits

POESIE - Traverser l’envie

Traverser l’envie jusqu’aux franges du crépuscule

Avec le regard pour souffle où corps s’éblouit

Sur cet espace qui t’appelle à l’étendue lisse

Éboulement du cri, s’y roule l’oubli

Dans la chaleur des pas d’une danse tourbillonnante

Qui déroute tes paroles vers d’autres couleurs

Où les barrières se voilent d’un matinal reflet marin

Ta tête dérive aux blancheurs nébuleuses du silence

Dans l’entre deux de l’apaisement

S’infiltrer dans les interstices du monde

Et progresser à la polyphonie des errances millénaires

Pendant que sous le vent défile l’activité humaine

Tu entres enfin en toi t’appropriant la plénitude de la vie

POESIE - Un cadeau qu’on n’attendrait pas…

Ecrit par Robert Martin le 17 décembre 2016. dans La une, Ecrits

POESIE - Un cadeau qu’on n’attendrait pas…

La mouche

« Assis à l’ombre fraîche d’un platane

Mon cœur s’enchantait du silence

Je rêvais les yeux mi-clos

Quand le bzz d’une mouche

Vint troubler ma douce somnolence

Son bourdonnement me fut vite insupportable

Je la chassai mais la voici aussitôt

Se posant sur ma jambe et mon dos

Elle passe et repasse devant mes yeux

Comme un petit nuage dans le ciel

J’essaie de la chasser

Mais elle échappe à toutes mes tentatives

Enfin la bestiole disparut

Et dans le sillon de son vol

Un silence tranquille revint

Ne plus bouger

 

Mais si la mouche était juste la vie… »

 

Dans « La nostalgie de l’arc-en-ciel » en vente auprès de son auteur :

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Le photographe et l'écrivain -2 -

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 03 décembre 2016. dans La une, Ecrits

Le photographe et l'écrivain -2 -

Le cerveau peut enregistrer des souvenirs et se les remémorer à loisir sans faire appel à d’autres ressources que sa faculté de concentration. On sait quel crédit on peut accorder à l’objectivité et à la pérennité de ces images-là. Elles sont éminemment variables en fonction de divers affects qui ont des intérêts opposés à leur conservation. Ces souvenirs seront tantôt embellis, tantôt censurés, tantôt amputés, tantôt mixés avec d’autres ou avec de la fiction ; bref ces images n’auront bientôt guère plus de rapport avec la réalité qui les a fait naître que n’en a, avec les événements réels, l’histoire officielle dans les régimes totalitaires. Quant à leur précision, il semble qu’elle soit infiniment plus grande qu’il n’y paraît mais nous n’avons généralement pas l’occasion de la solliciter. En effet, sous hypnose, on a démontré que le regard, en apparence indifférent à de tels détails, a néanmoins fait enregistrer au cerveau le numéro d’immatriculation de la voiture que vous avez suivie pendant cent mètres il y un mois. Quand vous pensez ne pas avoir retenu si le guichetier de la poste qui vous a vendu des timbres la semaine dernière était blond ou brun, s’il portait des lunettes ou des moustaches, en réalité, vous le savez, mais comme cela ne vous importe pas, vous n’avez pas accès par des moyens habituels à ces données. Combien de ces informations le cerveau est-il capable d’enregistrer et combien de temps les garde-t-il en stock ? Comment les archive-t-il et comment s’en débarrasse-t-il le cas échéant ? Je l’ignore et ce n’est d’ailleurs pas mon propos. Il me suffit ici de noter que le couple œil-cerveau est beaucoup plus performant que ne nous le laisse supposer le flou de nos souvenirs. Par excès ici, mais aussi par défaut dans bien des cas, l’œil est un outil sur les tolérances duquel nous sommes généralement mal renseignés.

En tout cas, la photographie semble être la seule à pouvoir arracher au temps un fragment de réalité objective et à le tenir à la disposition de son commanditaire à première demande. À condition que le photographe se donne la peine de classer ses clichés, ce qui est un autre problème. Quant à la précision des informations enregistrées, elle est empiriquement mesurable et devrait pouvoir se révéler au premier coup d’œil. On se souvient néanmoins du beau film d’Antonioni, Blow up, qui interroge les limites de la précision d’un enregistrement photographique et les divers degrés d’interprétation qu’il peut susciter chez un photographe qui a peut-être été témoin d’un crime dont il aurait pris un instantané photographique sans le savoir. Le problème que pose Blow up, dans le cadre de notre réflexion, est de suggérer que l’appareil photographique, en tant que prolongement de la volonté du photographe, dispose d’une autonomie suffisante pour s’intéresser à des sujets que le photographe ne voit pas. Il s’agit bien d’une délégation de pouvoir étonnante. Vous savez peut-être que feu notre grand académicien cévenol, Louis Leprince-Ringuet, a vu sa carrière de scientifique prendre une envergure internationale grâce à une photographie du même type que celle de Blow Up. Il était alors professeur à l’Ecole Polytechnique où il avait installé un laboratoire de physique nucléaire qui existe toujours et dans lequel il réussit à photographier des mouvements de particules qu’il était impossible d’observer à moins d’un miracle. Le miracle se produisit et la science fit un grand pas grâce au bricolage photographique de celui que ses élèves appelaient affectueusement le Petit Prince. Avant de répondre aux envieux qui prétendirent qu’il devait sa réussite au hasard d’un déclic photographique, je tiens à avouer que je suis très partial en ce qui concerne Louis Leprince-Ringuet pour avoir toujours entendu parler de lui avec respect quand j’étais enfant et pas encore cévenol, et parce qu’alors qu’il était âgé de 99 ans, quelques mois avant sa mort, apprenant qu’un romancier alésien d’adoption – lui était né à Alès – allait recevoir le premier prix Marguerite Audoux, il a pris la peine de m’adresser un mot de félicitations et d’excuses pour ne pouvoir assister à la remise de ce prix. Petite attention d’un grand homme. L’histoire de sa photo miraculeuse et celle de Blow Up nous rappellent qu’il y a un photographe à l’origine de chaque photo et que dans ce domaine, le hasard n’est jamais seul en cause. Le physicien savait ce qu’il voulait mettre en évidence même s’il n’avait presque aucune chance d’y parvenir. Le photographe de mode imaginé par Antonioni gâche une pellicule entière dans un parc désert  parce qu’il sent que quelque chose se passe qui n’est pas dû qu’au souffle du vent dans les branches et les buissons. Tous deux, dans le huis clos de leur laboratoire découvrent qu’un miracle s’est produit. Leur contester la paternité de leur photo pour l’attribuer au hasard n’est pas seulement injuste, c’est ignorer un des enjeux fondamentaux avec lequel travaille le photographe : il fait confiance à l’invisible. Reste à comprendre sur quoi se fonde cette confiance.

 

À suivre

Trois coups pour un hoquet de l’histoire ?

Ecrit par Lilou le 26 novembre 2016. dans France, Ecrits, La une, Politique

Trois coups pour un hoquet de l’histoire ?

On a coutume de penser que le 10 juillet 1940 fut le 3ème coup d’une stratégie politique visant à faire glisser l’opinion publique dans la certitude que seul un pouvoir autoritaire pourrait remettre de l’ordre dans la maison France. Faut bien le dire sans autre discours, le 10 juillet 1940 la gouvernance de l’Etat trouvait dans la conclusion de ce cheminement très théâtral le lever de rideau sur une nouvelle France, autoritaire, antidémocratique, raciste et se délectant à l’avance des pires compromissions.

Le premier coup fut celui qui se joua devant l’assemblée nationale le 6 février 1934. Disons seulement que se jouèrent ce jour-là les premiers coups de boutoir imprimant dans l’opinion publique les cabales nauséabondes fondant les mythes de l’extrême-droite française : un pouvoir en déliquescence et violemment brocardé (ne confondons pas, nous ne parlons pas des Flamby et autres Ali Juppé), la corruption institutionnalisée à tous les étages (là non plus pas de parallèle avec ces « pourris de socialos » et ces « collabos de l’establishment »), une démocratie ivre de ses dérives savamment mises en scène (vous avez vu, je ne cite même pas la rose bleue ou le projet de loi du jour exigeant que la République demande pardon pour le… saccage de la basilique Saint Denis en 1793/94), des affaires financières fermant les débats plus politiciens que politiques sur le devenir des uns et des autres (non, non et non, je ne citerai pas ici les outrances généralisées en ce sens faites à tous nos élus parce que quelques-uns se sont fait prendre les doigts dans la confiote. Je suis historien, et même si je me délecte de ses recommencements, je parlais ici des années Trente…).

Le second coup fut frappé le 10 avril 1938 avec la chute du second gouvernement du Front Populaire. Cette explosion de la gauche de compromis (non plus, ne me faites pas aller dans les railleries actuelles autour de la gauche plurielle ou de celle des grands écarts si proches des motions de congrès du PS) sonna la fin des illusions pour une certaine idée de l’idéalisme socialiste au pouvoir. Elle ouvrit le champ pour les opposants de tout poil. Ils furent nombreux, concurrents classiques et parfois surprenants (non et encore non, vous me voyez moi, jamais moqueur et toujours objectif à faire un pont avec tous ces frondeurs actuels et ces pisse solitaire prêts à tenter l’aventure du chemin des élections sur le seul orgueil !). Oui, ils furent nombreux à rendre l’idéal jauressien de justice sociale et d’égalité de tous et TOUTES, aussi abscons, illégal et vulgaire que possible. Jugés de Vichy et condamnés à mort par les opportunistes de l’Hôtel du Parc, préparez-vous dès 1938 à payer les rancœurs personnelles pendant que ceux qui gouvernent baissent leurs pantalons à Munich pour éviter la guerre dans leur idée si particulière de l’honneur. Et puis vint le 10 juillet 1940 avec l’extinction pour 4 ans des Lumières du 18ème siècle, la France devenait noire en combattant au passage tout ce qui n’était pas blanc de souche.

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