Ecrits

Eclats d’humeur En prison

Ecrit par Emmanuelle Ménard le 25 juin 2016. dans La une, Ecrits

Eclats d’humeur  En prison

Les pieds enroulés au temps
dans la force du mouvement

Les pieds enchaînés qui parlent
de la bouche de l’esclave

Lèvres à demi sanguines
par le maître qui fouette

Les pieds enroulés au temps
s’empêtrent dans le vent

Suspension en avant
les pieds ne touchent plus sol

Sur les jours qui se brûlent
un cri
la vie recule

Maintenant
c’était hier

De la rage de changer le monde

Ecrit par Charlotte Meyer le 18 juin 2016. dans Ecrits, La une, Actualité

De la rage de changer le monde

Reprendre sa plume après deux mois de course avec le temps est une ambition difficile. Non seulement parce qu’elle impose l’angoisse d’avoir peut-être perdu les mots, de ne plus avoir la faculté de penser, de crier, de prier sur le papier ; mais aussi parce que cela implique de ne pas se tromper dans son choix. Il se passe tellement de choses en deux mois, et ces derniers n’ont pas été sans agitations, qu’on aurait peur de passer à côté d’un sujet nécessaire et que celui qui vous tienne actuellement à cœur ne soit déjà plus au centre des attentions du monde. Le cœur aussi, paraît-il, se laisse parfois dépasser.

Au moment où j’écris, de retour dans ma province natale où les clameurs de la capitale ne sont plus que des bribes encore mystifiées, les voitures brûlent toujours place de la République. Ici, rares sont ceux qui s’intéressent à la fabrique des lois. Elles sont loin, les manifestations, les nuits blanches à habiter des places entières, les revendications qui se veulent révolutionnaires. Notre époque est peut-être à la mondialisation, mais entre Paris et ici, c’est un monde entier qui a creusé son lit. La campagne est encore un refuge solitaire qui endort les ambitions les plus folles et calme les ardeurs passionnées. On n’y va pas pour préparer un peuple à la révolution, mais pour l’oublier. Et si elle est exclue du cœur des batailles, on aurait tort de croire qu’elle s’en plaint.

Pendant deux mois, je me suis familiarisée avec les rythmes des manifestations. Il y a quelque chose de séduisant dans ces grandes mêlées hétérogènes qui avancent toutes d’un même pas, vers le même but, chaque semaine, et qui scandent leur opinion jusqu’à briser la voix. J’ai toujours eu un faible pour la persévérance ; leur ténacité était trop forte pour ne pas me laisser succomber. « Une société n’est forte que lorsqu’elle met la vérité sous la grande lumière du soleil » écrivait Zola. Nous sommes peut-être tous trop jeunes pour décider si La Vérité existe ou non ; mais il me semble que celles qui agitent tout un peuple sont sûrement les plus fiables – pas à cause du nombre qu’elles agitent, mais à cause de la puissance avec laquelle elles sont exprimées. Alors que je m’écriais contre la décision du nouveau 49.3 prise par Manuel Valls il y a quelques semaines, un ami m’a répondu en tentant de m’expliquer sa nécessité sous prétexte que la démocratie serait peut-être plus écoutée « si elle arrêtait de regarder Secret Story ». Pourtant, je mettrais ma main à couper que ceux qui revendiquent leurs droits jusque sous l’averse ne sont pas les mêmes qui passent leurs journées au fond de leur canapé. Il n’y a peut-être pas de manifestations sans moutons de Panurge, mais si on a tort d’héroïser le peuple, refuser de croire en son discernement est une aberration.

Eclats d’humeur A l’encre de la ville

Ecrit par Emmanuelle Ménard le 18 juin 2016. dans La une, Ecrits

Eclats d’humeur  A l’encre de la ville

Puiser

dans son sang noir et son air nourricier

ses décombres et ses fosses à trésors

ses âmes lourdes et ses cheveux au vent

ses perles de poussière et ses bruits de lumière

ses arbres sans sève et ses branches surpeuplées

ses boites préfabriquées et ses trous sombres comme l’enfer

ses membres dépecés et ses artères au goût fétide

ses foules en marche et ses bancs solitaires

ses modes clinquantes et ses articles obsolètes

son ventre méchant et ses yeux de CIA

ses signaux de détresse et ses gestes saccadés

ses jambes privées de tête et ses mains mutilées

ses regards balafrés et ses rêves oubliés

son béton armé et ses armures dans les garde-robes

ses brumes romantiques et ses airs sales

ses hasards et ses nécessités

ses fenêtres qui s’ouvrent sur d’autres fenêtres

ses murs tristes et raides comme un mort

ses spectacles sans entracte et ses musées du temps

ses soupirs et ses lentes lassitudes

ses volutes qui décorent les cafés

ses paroles qui s’envolent sur les toits

ses désirs qui se privent de durer

ses naufrages où il n’y a plus d’île

ses fortunes qui engrossent les banques

ses papiers qui font d’autres papiers

ses carnets où elle avoue son âme

ses histoires qui s’emmêlent comme des cheveux

ses journaux où elle hurle ses crimes

Une virgule et un point

Ecrit par Khalid EL Morabethi le 11 juin 2016. dans La une, Ecrits

Une virgule et un point

Une virgule et un point, un point et une virgule, point-virgule et un point, une virgule et un point d’honneur.

Une virgule à l’inverse, puis des mensonges mélangés avec de l’eau et des paroles d’honneur,

Un regard, une lumière qui murmure que c’est trop tard et des acteurs ringards,

Un autre regard, la lumière part et un bon acteur qui se lève, déchire ses vêtements et lance son doigt d’honneur,

C’est beau, c’est fort et ça sent les fleurs,

C’est beau, c’est fort et ça mérite une médaille d’honneur,

C’est beau.

C’est un oui !…

Un doigt d’honneur qui dit oui, oui, oui en inspirant, il est plus doux, plus beau, linéaire et différent,

Un doigt d’honneur qui fait battre le cœur et crée un sentiment différent,

Un sentiment d’angoisse souriant,

Un sentiment d’une pluie qui tombe dans la gorge du poisson,

Tout au fond de la sombre gorge du poisson… rouge,

Tout au fond de l’œil… rouge,

Tout au fond de la couleur rouge,

Rouge…

Une virgule à l’envers, un point rêveur et un doigt d’honneur,

Une virgule, les nerfs se forment, un point nageur et un doigt d’honneur,

Une virgule, les nerfs se forment, un monstre ça forme, un point sans sens, sans but, sans couleur et qui lance son magnifique doigt d’honneur,

Rouge…

C’est rouge

Un doigt rouge, indiscutable et qui porte un nom, un visage,

Un doigt rouge, au-dessus de la table, écrivant une fin au milieu de la page,

Vers le soir qui vient

Ecrit par Robert Martin le 11 juin 2016. dans La une, Ecrits

Vers le soir qui vient

Sagesse

Savoir se défaire des souvenirs douloureux

Mettre en sourdine ses échecs

Imaginer des ponts pour ses rêves

Faire surgir l’insondable tapi en nous

Laisser pénétrer l’espérance

Échapper à la possible peur

Garder la lumière des années sombres

 

Sagesse tu me guides

Pour donner sens à ma vie

 

Résolutions

Je veux

Donner des couleurs à mon existence

Réveiller mon âme endolorie

Voir des soleils inonder mes rêves

ramasser des moissons de mots

Temps m’arche

Ecrit par Gérard Leyzieux le 04 juin 2016. dans La une, Ecrits

Temps m’arche

Et fuit à la bonne heure

Le goutte à goutte de mains ténues

Temps presse

Et te laisse lié à la vie

Course autour de soi

T’emprisonne ta peur du noir

Des pas dans la nuit du vide

Et des mots inaboutis

Temps décoche son arc

Et épingle ta parole aux échos des murs

Signe aujourd’hui ton éternité

Sur la galaxie de la mémoire

Temps m’arche et me boute hors de tout

Temps t’étrangle et nous retient à ses couleurs

Forêts

Ecrit par Mélisande le 04 juin 2016. dans La une, Ecrits

Forêts

J’ai vu un chevreuil vers Rochepaule dans les bois.

Il a dévalé la pente de hêtres, et traversé telle une apparition, un chemin forestier évité par les engins à moteur. Puis un autre au retour, mais celui-là m’a regardée fixement dans les yeux, le temps de compter jusqu’à trois. Yeux cernés de noir, pour mieux souligner l’intensité de sa vision, et sans doute, tentait-il de lire mes intentions, car j’ai senti dans ce regard une forme de sonde venue de l’invisible, une interrogation profonde posée en silence sur la vraie nature de mon être.

Mais il faut aller loin pour fuir les rafales offensives des « Attila du dimanche », ceux qui flouent la belle forêt-cathédrale, avec du bruit et de la puanteur. Il faut s’éloigner des hommes pour que le silence déploie son amplitude « orchestrale », et verse en nous d’intimes messages. Il sont cachés dans le bruit du vent, le parfum des lilas et des genêts, qui nous adressent un réconfort subtil, avec cet espèce de souffle océanique puissant, quand la forêt se cherche des parentés maritimes… Ramures et feuillages s’unissent alors pour apaiser le cœur blessé du pèlerin, qui tente de passer à gué le feu vif de ses saisons. Il suffit d’observer les hêtres pour que le monde retrouve sa vraie architecture : patiente, silencieuse, ascensionnelle, bienveillante belle et solidaire aussi ! Regardons l’amoureuse façon qu’adoptent les arbres pour prendre, parfois, appui sur leur « voisin », afin d’être aidés dans leur démarche d’élévation vers la lumière. Puis de s’en séparer pour vivre en solitaire leur trajectoire, sans pour autant le quitter « du feuillage ». Il paraît que les végétaux communiquent, se préviennent d’un danger, s’organisent en chœur, dans un merveilleux silence habité, connecté, ignoré des humains patauds !

Il faut se hâter d’admirer le cœur battant ce que nous avons perdu, prisonniers d’un monde imaginaire et mort, otages d’une coupure dramatique. Mais il suffit de percevoir l’épuisement des citadins et le sourire enfantin des promeneurs en forêt pour sentir que tout n’est pas perdu : car nous sommes tous un peu « arbre » nous qui cherchons en secret l’enracinement loin dans la terre, puis la lumière, désir puissant commun à l’humanité, et qui souffre de ne pouvoir se dire à haute voix.

Eclats d’humeur Il y a…

Ecrit par Emmanuelle Ménard le 04 juin 2016. dans La une, Ecrits

Eclats d’humeur  Il y a…

Il y a les femmes volages

les papillons les oiseaux lyre

les belles idées toutes faites

à la courbe parfaite

les casseurs de cailloux

ceux qui se cassent la tête

 

Il y a les mots pour rire

la femme à barbe les jeux du cirque

les illusions perdues

tombées dans la gouttière

et les faiseurs de rêves

chez qui le cœur s’entête

 

Il y a l’appel du large

la vague à l’âme

l’homme à tout dire

le ciel qui perd le nord

quand Paris pleure ses brumes

le rebond du ballon

qui joue sur le bitume

Un butin de guerre

Ecrit par Tawfiq Belfadel le 28 mai 2016. dans La une, Ecrits

Un butin de guerre

1. Le soleil s’est déjà levé sur la ville qui sent la poudre et le sang.

Elégant comme d’habitude, le maire se dirige vers la porte de la sortie, ou de l’entrée, de sa somptueuse villa. Il s’arrête net devant la porte au moment où il voit une enveloppe blanche sur le sol. Un frisson lui traverse le dos. Il la saisit, les mains tremblantes. Elle ne contient aucune adresse. Gagné par le désir, voire le devoir de la lire, il l’ouvre avec hâte.

« Tu ne sais pas qui nous sommes, mais nous te connaissons très bien : un maire corrompu et libertin. Sachant tant de choses sur toi, nous sommes de ceux qui veulent faire régner coûte que coûte un autre ordre dans la société, celui de la charia. Nous te demandons une grande somme d’argent ; mets les liasses dans un sac que tu dois poser au seuil du cimetière de la ville cette nuit, à deux heures. Cet argent nous servira dans notre noble mission. Ne crains rien, personne ne te nuira. Mais si tu désobéis tu auras, comme beaucoup de personnes, la tête tranchée, ou le corps, que tu engraisses depuis longtemps avec l’argent illégitime, criblé de balles ; ainsi ta famille sera orpheline, et surtout, traumatisée.

P.S : pas de retard ».

Finie la lecture, la peur envahit le corps du maire, y coulant des orteils jusqu’aux cheveux teints récemment. Il avait toujours peur de la peur et de la mort. Un dilemme le gagne à présent : il ne sait s’il doit aller au travail ou non. Bouleversé par la lettre, il décide d’aller à la mairie pour se laisser tomber dans le fauteuil couvert de cuir, le fauteuil à cause duquel se sont disputés plusieurs partis lors des élections dans la ville.

Bercé par le fauteuil pour lequel il a sacrifié sa dignité, le maire est dans son bureau, mais sa raison est ailleurs, tentant de donner un sens à la lettre, de mettre un visage sur sa peur. Il sait très bien qu’il n’est pas le seul à recevoir ce genre de lettres. On dirait qu’il est en train de méditer tel un gnostique ravi par une force étrange ou divine. Il perd le fil de ses méditations au moment où il entend quelqu’un frapper à la porte.

2. La secrétaire entre au bureau portant quelques journaux. Elle salue le maire d’un titre honorifique et lui donne les journaux. Elle lit un certain malaise sur son visage rasé mais n’ose pas lui en parler. « Dis aux gens qui veulent me voir que je ne suis pas là. Exception pour mes amis… » lui dit-il, taciturne. La secrétaire s’éclipse, persuadée qu’il y a quelque chose qui inquiète le maire, qu’il ne s’agit pas d’un masque mais d’une vraie inquiétude. Il n’ose pas dévisager son derrière comme d’habitude.

Les mains tremblantes, il feuillète les journaux. Les unes sentent la mort, annonçant différemment le même fait : l’assassinat d’un chanteur qui était au paroxysme de la création et de la célébrité. Les causes et les circonstances sont ambiguës. Fidèle adepte de ce chanteur, le maire a tous ses albums et connaît par cœur certaines de ses chansons.

Il constate que sa peur, enfantée par la lettre, a grandi. Il déchire les journaux en miettes, les jette par terre, et continue d’égrener le chapelet de ses méditations.

Eclats d’humeur Déclaration de paix

Ecrit par Emmanuelle Ménard le 28 mai 2016. dans La une, Ecrits

Eclats d’humeur  Déclaration de paix

J’ai haï la vie

comme un dimanche

blanc, pavé, plat

infesté de certitudes

 

J’ai haï, oui j’ai haï

comme un lion qui rugit

sur des déserts de chair

 

Il faut tuer ces gens qui passent

en assassinant tranquillement le jour

Il faut pleurer dans ces impasses

pour y noyer les âmes bien faites

 

J’ai haï

parce qu’il y avait l’amour

cet horizon qui nous attend

aux quatre coins du temps qui fuit

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