Ecrits

Recueil de poèmes courts

Ecrit par Emmanuelle Ménard le 16 juin 2018. dans La une, Ecrits

Recueil de poèmes courts

Mots d’amour et d’hiver : «  les petits ruiseaux…

 

Les petits ruisseaux

font les grandes rivières

Les petits cons

font les grandes sociétés

et moi dans tout ça

 

Chaperon douce

je cherche le loup

aux poils chauds de l’amour

 

Le pain béni du quotidien

se coupe en tranches

se mange en mie

 

Le pain pétri comme une croûte

qui casse

les deux dents du bonheur

Petite prose d’occasion

Ecrit par Jean-Charles Vegliante le 16 juin 2018. dans La une, Ecrits

(en attendant Denis Lavant)

Petite prose d’occasion

Le jeune aide bibliothécaire lui avait dit : « Votre destin naval va commencer là, au coin du quai de la galerie Julien Cain ». Il se posta donc à l’angle de la galerie Julien Cain, sous le panneau indiquant d’ailleurs ce nom, dont il se demandait s’il fallait y entendre l’écho de Caïn (pour lui lié depuis l’école à Victor Hugo). Et son œil était fixé dans l’attente, scrutant l’ombre et toute silhouette vaguement compatible avec celui qu’il espérait apercevoir un instant avant le départ du bateau sonore, pour le saluer de sa corne. Deux et trois fois, il crut l’avoir reconnu sous des aspects fort différents mais plausibles : il avait vu bien sûr Holy Motorset était prêt à tout. Oui, le père imprimeur de Cain avait parfaitement pu gommer le tréma de leur nom, pour de bonnes raisons sociales et culturelles. Le capitaine Achab lui-même, celui du destin naval, semblait dénier toute parenté avec le roi maudit qu’affronte Élie dans le Livre des Rois. La vie vraie, rêvée inventée (ou inventée rêvée) est pleine de travestissements, de dénégations et de reconnaissances. Brusquement, le même aide bouclé se précipita vers lui, hors d’haleine, et lui dit qu’il l’avait cherché pour l’avertir que finalement, c’était à l’autre extrémité de la Grande Bibliothèque – à des lieues de brume de là, tout au fond – vers la salle des Globes géants, que le destin – si destin il devait y avoir – se matérialiserait. Et que l’événement urgeait, à présent.

Il se mit à trottiner, cachant cette hâte ridicule en ce lieu feutré, un peu comme les marcheurs de fond se pressent, se déhanchent raides sans avoir le droit de courir (sous peine d’élimination), certain qu’il avait désormais laissé passer sa chance… « Fortune est chauve derrièreet devant chevelue », or il était resté en arrière ! Arrivé sous les gigantesques boules, sous l’œil noir vide de l’une, braqué sur lui comme une bouche de bazooka, il se trouva pris parmi une petite foule agglutinée autour d’un échalas chevelu préposé au guidage commenté des badauds – plutôt étranges du reste, en ces lieux. Une bonne âme lui dit, voyant sa mine défaite : il paraît que ça fait partie du dispositif. Il se disposa donc, reprenant son souffle. L’escogriffe était au demeurant assez drôle, il se dit qu’il n’avait pas tout perdu, lorsque tout à côté de lui, comme en contrebas – par quel tour de magie, le sol étant uni et horizontal, on ne sait – voici le saltimbanque, le diseur, l’acteur tuttofaremagnifique qui semble lui faire un clin d’œil, mais il croit avoir rêvé, essaie de glisser deux mots à l’oreille trop tard, le follet saute au milieu de la foule et se met à parler le plus naturellement du monde son premier texte : le poème ! Le spectacle ambulant a donc commencé ! Pris aux cheveux ils vont suivre, telles les souris derrière le joueur de flûte de Hamelin, avec les rires, les frissons et les pleurs d’un petit garçon effrayé qu’on puisse lui enlever sa jolie maman, la course effrénée et poétique de Denis Lavant. Poésie, qui se fait. Poïein. Un petit moment de vie trottinante soustrait au néant, peut-être. Le jeune échalas aussi, à la fin bon diseur également, et Mathieu Marie pour le nommer, se joint au salut final, cette révérence des acteurs qui est leur forme de politesse. C’est fini, d’autres queues se pressent plus loin pour des lectures en salle, plus convenues, il faut rentrer dès que l’applaudissement s’éteint sous les galeries austères. Force de ce qui arrive, qadarde ce qui toujours se termine, adieu.

La femme murée, Fabienne Juhel

Ecrit par Martine L. Petauton le 16 juin 2018. dans La une, Ecrits

Le Rouergue, La brune, avril 2018, 187 pages, 18,80 €

La femme murée, Fabienne Juhel

Il faut définitivement être reconnaissants à Fabienne Juhel pour ses livres : écriture magnifiquement poétique dans un format toutefois économe ; sujets variés alternant le peri fantastique, aux bords de récits de voyages, aux franges souvent inattendues mais toujours pertinentes de la grande Histoire… Romans – « romanesque » étant peut-être le second prénom de Fabienne – baignant dans les vents de la lande, le granite des villages, la houle et la tempête de sa Bretagne, qu’il faut vouloir aimer pour lire Juhel.

Une fois de plus avec La femme murée, embarquons pour un voyage-Juhel. Enfin, une excursion – balade appellerait trop l’insouciance - qui reste bien à quai dans Brest, son pays, ses rues, et qui nous amarre à un pan de son histoire récente, celle des destructions massives des villes de l’Ouest durant la seconde guerre mondiale. Comme médium, une femme – en vrai, comme diraient les enfants à qui on raconterait son histoire, car le troisième prénom de Fabienne est sans doute « raconter ».

Jeanne Devidal, qu’on nommait « La folle de Saint-Lunaire »,a traversé pas moins de 100 ans de malheurs croisés, tous plus étranges, originaux, les uns que les autres, sans perdre de vue la mer, depuis une… construction ? habitation ? fabriquée de bric et de broc au long (cours) de sa longue vie ; tout en récupérations diverses et farfelues, ayant laissé pousser un arbre au milieu d’une pièce, et barricadant ouvertures et couloirs-labyrinthes, à coups d’un peu n’importe quoi. Cela ne ressemblait à rien de connu ou concevable, si ce n’est la maison du facteur Cheval ; ça galopait en dehors des règlements d’urbanisme les plus élémentaires, et s’insinuait sans gêne dans l’espace public et dans celui des voisins ; « et si on a le malheur de lui dire quelque chose, elle vous jette des pierres ! ».Si l’on ajoute que des hordes de chats l’accompagnaient, qu’elle restait – sauvage, disait-on, à l’abri de ses grands yeux verts – dans son univers, criant parfois à la brune, on aura compris les conflits inévitables et inexorables entre la « folle » et le reste de Brest…

« Disons qu’elle fait un avec sa construction. Qu’elle a autant le bâti dans le corps que le bâti est en elle. Une double carapace. Elle n’a jamais fait la différence entre sa constitution et sa construction. C’est peut-être une maladie. Elle dit – sous mon toit logent des souris, comme elle dirait que des idées lui courent par la tête. Et inévitablement, des araignées au plafond… ».

Mais Fabienne Juhel a encore un prénom, double cette fois : « observer et comprendre ». Elle a mené ce qu’il faut d’enquêtes croisées et fines, pour remonter jusqu’à la jeunesse de Jeanne, sa famille, ses frères, tout ce monde anéanti dans les feux des guerres – aujourd’hui les psychologues parleraient de la violence post-traumatique qu’elle a dû porter à même le dos. Et si la femme de la bicoque s’asseyait parfois la nuit au milieu de ce nulle part qui était son chez soi, c’était pour écouter et humer ses fantômes, les « invisibles ».

Recueil de poèmes courts

Ecrit par Emmanuelle Ménard le 09 juin 2018. dans La une, Ecrits

Recueil de poèmes courts

Mots d’amour et d’hiver (19) : «  points de suspension…

 

Points de suspension dans la nuit

L’esprit

ouvre l’espace

d’un temple pour les mots

 

L’esprit

comme un nomade

avec sa caravane

de rimes encielées et de prose peuplée

 

Intoxication

alimenlittéraire

 

Mon corps en a mangé

des mots et des histoires

 

Intoxication

alimenfunéraire

 

Mon esprit est tombé

du haut de ses pensées

Témoignage :

Ecrit par Tawfiq Belfadel le 09 juin 2018. dans La une, Ecrits

Le Consulat d’Espagne à Oran refuse un visa à un enseignant-écrivain !

Témoignage :

Je n’aime pas écrire des textes autobiographiques. Je suis habitué à extirper ma rage et peindre mes joies en me cachant derrière le voile des mots. Mais cette fois, je l’ai fait parce que le sujet est grave. J’ai vécu une situation qui m’a indigné et fait rire à la fois. Le Consulat d’Espagne à Oran m’a refusé récemment un visa de court séjour.

Voici les faits :

J’ai déposé ma demande auprès du prestataire BLS d’Oran le 12 avril 2018. Motif : visa de court séjour touristique. J’ai deux professions : professeur de français au collège et écrivain de langue française. Durée du séjour prévu : 10 jours. J’ai déposé un dossier authentique et complet dont les pièces suivantes :

– Attestation de travail

– Derniers bulletins de paie

– Assurance de voyage

– Réservation d’hôtel confirmée

– Attestation de titulaire de carte visa Gold contenant 2607 euros

– Relevé de compte bancaire dinars suffisamment alimenté

– Copie des contrats de mes livres

– Document justificatif de l’ONDA (Office National des Droits d’Auteur)

Et d’autres documents : photos, photocopie du passeport, affiliation de CNAS, reçus des opérations bancaires…

Dans la notification de refus, le Consulat m’a justifié sa réponse négative par les motifs suivants :

– Le motif 3 qui stipule : « N’a pas apporté la preuve qu’il dispose de moyens de subsistance suffisants… »

– Le motif 8 qui stipule : « Les informations présentées pour justifier le but et les conditions du séjour prévu ne sont pas fiables ».

En comparant les motifs avec mon dossier, la contradiction est flagrante. Dire que je n’ai pas de ressources suffisantes alors que je suis professeur, écrivain, titulaire en plus d’une carte Visa Gold contenant 2607 euros. Dire que les informations justifiant les conditions du séjour ne sont pas fiables, alors que j’ai déposé une assurance de voyage valable et une réservation d’hôtel confirmée.

Le roi te touche Dieu te guérisse

Ecrit par Mélisande le 02 juin 2018. dans La une, Ecrits

Le roi te touche Dieu te guérisse

« Je suis le chemin qui attend le Voyageur », Saint Augustin

« Je m’entête affreusement à adorer la liberté libre », Arthur Rimbaud

 

Ce qu’il faudrait garder, Camarade, c’est la foi, ce qu’il faudrait sauver dans les regards, c’est Dieu ! Le divin en l’homme, ce qui le hausse hors du bourbier.

Et l’élève, dans ses intentions, dans son cœur et dans son regard.

Ce qu’il faudrait, Camarade, c’est retrouver la pureté d’intention.

La vulgarité : c’est la relation de dépendance, la relation sado masochiste, cette impossibilité à assumer sa solitude !

Vouloir entraîner l’autre dans cette chute glauque comme une fausse accolade qui n’est en fait que la promesse d’un jour sombre.

C’est chercher désespérément des complices à notre volonté secrète d’en finir brutalement avec le jour puissant de la Vie.

Ô ciel, aspire-moi, offre-moi les clés de ma nouvelle maison, claire comme le jour, légère comme le corps de l’oiseau.

Quand mes amis entreront en souriant cherchant l’auberge, celle de l’Ourse aux grand bras, qui s’en moque d’être : sur la terre comme au ciel !

C’est l’Ourse qui veut : le-ciel-tout-de-suite ! Ou rien !

Rien du tout, juste : Michel-Celui-Qui-est-Grand.

Qui est comme Dieu mais pas comme nous, juste : avec nous.

Qu’il soit entendu en ce monde l’être qui se mêle aux humains comme le-cerf-cherche-dans-la-forêt, la clairière douce de son repos.

Dans le Voyage, il est comme nous, prisonnier des affres terrestres, s’offrant aux dérives du chemin des hommes qui toujours le blessent.

Qui le voit ?

Mais aujourd’hui, ce dernier jour d’août, avec les cannes, on pense dans ce lieu de martyr, on songe aux forêts au vent qui parle à l’oreille de la blessée, à cette puissance là-haut qui nous a dit : je serai là !

S’égarer pas à pas au bas de la pente

Ecrit par Gérard Leyzieux le 02 juin 2018. dans La une, Ecrits

S’égarer pas à pas au bas de la pente

S’égarer pas à pas au bas de la pente

Marche alternée d’arrêts où hésiter

Respiration haletante sans raison

De jour ou de nuit les atermoiements de l’attente

Piétiner à la croisée du temps

Il circule, avance, te prend et t’emporte

Dans ses directions multiples et imprécises

Séjourner seul, départs et arrivées imprévus

Tourner, contourner ces absences de quiétude

Pour éviter les pièges invisibles du vide

Pied à pied passer et repasser sa route

Où s’est perdue la brise des unions émues

Pas des pieds y fouler les méprises qui t’ont toujours hanté

Recueil de poèmes courts

Ecrit par Emmanuelle Ménard le 02 juin 2018. dans La une, Ecrits

Recueil de poèmes courts

Mots d’amour et d’hiver : «  tu voyages… 

 

Tu voyages

au gré des rues

qui te traversent

dans la nuit

quand le rêve a hissé les voiles

d’un temps qui donne

tout l’espace

 

Le jour a ramassé tes pas

tu les rassembles

au creux du cœur

qui se souvient

intermittent

telles des pages trouées ça et là

 

Extraction d’une dent

d’une dent

comme la vie

qui voulait mordre dans les plaisirs

 

Extraction d’une vie

d’une vie

comme une dent

qui s’est cariée jusqu’à l’abcès

La mauvaise interprétation : le terrorisme au prisme de l’art

Ecrit par Marianne Braux le 19 mai 2018. dans Ecrits, La une, Actualité, Société

La mauvaise interprétation : le terrorisme au prisme de l’art

Point de vue

On aurait voulu s’en passer, que ce ne soit jamais à nouveau arrivé, mais la tragédie du 13 mai à Paris nous aura au moins appris ceci : qu’il est urgent de rééduquer les plus jeunes à la poésie. Pourquoi ? Car seule la poésie est plus forte que les fanatismes religieux. Seule la poésie, et derrière elle tous les arts, la Beauté, peut garder un jeune Français influençable et déraciné, en rage contre la vie et en quête de maîtres et d’infini, d’égorger son concitoyen. Seule la poésie peut lui donner les armes pour dépasser son inavouable désespoir et ôter de ses mains le couteau qui a tué son semblable et partant, l’aura tué lui-même. Pourquoi ? Parce la poésie enseigne à l’être parlant qu’est l’être humain à ne pas croire à ce qu’on lui dit. A ne pas prendre toutes choses au pied de la lettre, surtout lorsqu’il s’agit d’une parole imagée et opaque comme celles des textes religieux. La parole dite « divine » n’est telle que parce qu’elle est interprétable au-delà du sens commun des mots. Si elle vient d’un « dieu », d’une figure invisible donc, c’est précisément parce que son sens est cachéet qu’il est du devoir de l’homme de le maintenir tel, à l’abri des regards bien au chaud dans ce que l’on appelle communément le « cœur », le « for intérieur » ou, comme on disait autrefois : « l’âme ». Fixer, plaquer le sens d’une parole biblique ou poétique – car c’est au fond la même chose – sur le monde extérieur est pour ainsi dire sacrilège. « Dieu » n’est pas un politicien, il ignore les discours, il parle une langue singulière et privée… Une parole n’est « sacrée » que tant que l’ON ne l’aura pas complètement comprise, tant que JE, et non pas le troupeau des MOI, peut s’y sentir directement et exclusivement concerné. Ainsi, comprendre l’ordre violent d’un verset du Coran comme un ordre à la violence entre les hommes sur Terre va à l’encontre du principe même de « Dieu ». Les terroristes sont leurs pires ennemis : des mécréants ! Lorsque le prophète dit :

Sr2. 190. Combattez dans le sentier d’Allah ceux qui vous combattent, et ne transgressez pas. Certes. Allah n’aime pas les transgresseurs !

Sr2. 191. Et tuez-les, où que vous les rencontriez ;et chassez-les d’où ils vous ont chassés : l’association est plus grave que le meurtre.

Lorsqu’il répète cela qu’il a appris de « Dieu », le prophète s’adresse à l’homme intérieur. Il engage chacun à vaincre ses démons, à garder espoir dans une vie meilleure non pas au ciel, mais ici et maintenant. A se débarrasser de son ego tout-puissant pour suivre la voie de l’autre puissance : celle qui mène au paradis sur Terre. Le cœur, l’esprit. La parole « divine » invite l’homme à devenir autre pour pouvoir accepter l’autre autre : son frère, son voisin, l’étranger de passage, l’étranger qui s’installe.

RDT / 68 : 50 ans après, des nouvelles de mai 68 ?

Ecrit par Lilou le 19 mai 2018. dans La une, Ecrits

Mai 68 ? Un ton au-dessous…

RDT / 68 : 50 ans après, des nouvelles de mai 68 ?

Je n’ai plus aucune mémoire, je n’ai que des souvenirs nous souffle mai 68, notre mai 68 à nous, Français pas encore nés à cette époque, ou alors étudiants, jeunes parents, très lointains enfants dorénavant alourdis par cinquante ans de plus. Un demi-siècle, ça fait un bail. La plupart du temps ça se compte en souvenirs de bébés qui avec les années ont vécu, ont été accompagnés vers les sommets, puis laissés vers leurs destins d’Homme et de Femme. Ça fait aussi en chacun de nous des parents et des amis en moins, des ronds de serviettes vides en plus, avec leurs sourires évanouis et ces voix pour toujours envolées. Oui, 50 ans, ça en fait un bail avec ses litres de ratures comme ses immenses bonheurs. Mais bon, si on repart du point de départ de la bobine de nos histoires, nous souvenons-nous comme il le faudrait, à l’échelle du monde et peut être aussi à celle d’une histoire plus globale, de cette année 1968 qui pour nous, Français, n’a le plus souvent que les attributs d’un sang qui coula rouge et noir ?

1968 a mal débuté. Au Viêt-Nam, le 30 janvier, c’est l’offensive du Têt. Plusieurs centaines de milliers de combattants Nord-Vietnamiens lancent l’assaut contre les entrailles d’autres centaines de milliers de Sud-Vietnamiens ayant cru aux mirages des Marines américains à peine âgés de 20 ans avec leurs Lucky Strikeen guise de sourire et leur M16 en bandoulière. Commandés par le premier des faux cons, Lyndon B. Johnson, 58000 d’entre eux ne reverront jamais les collines de Burbank ou la Skyline de New-York. Janis Joplin a beau reprendre Summertime (1), rien n’y fait, le Viêt-Nam devient le père de tous les bourbiers. Khe Sanh finit par être dégagé à force d’y envoyer des B52 chargés jusqu’à la gueule de Napalm et d’autres berlingots au phosphore, mais bon, à la fin de l’année, le désengagement américain devient une évidence. 1968 marquera pour les Américains le début de la fin au Viêt-Nam. Elle posera aussi les jalons de l’humiliation politique devant les caméras du monde entier, et surtout elle signera pour sa jeunesse la fin de l’innocence. Aux USA, plus rien n’y sera comme avant. Surtout dans sa capacité à nous impressionner.

A Rome et à Berlin-Ouest, la guerre du Viêt-Nam cristallise les doutes de tous ceux ne se reconnaissant pas dans les envies de containement du cousin américain préférant les orages de bombes sur Hanoï à la poésie d’Otis Reading qui emporte tout sur son passage (2). Bien vrai ça disent les dizaines de milliers de manifestants de la Potsdamer Platz et de Trafalgar Square qui hurlent contre Washington. L’incompréhension entre ceux qui gouvernent et ceux qui n’y sont jamais conviés est immense, d’autant que pour le pouvoir américain tirant à vue, un bon « Noir » n’est qu’un Marine, les tripes à l’air et peu importe si juste avant de mourir il gorge son désespoir à grandes injections d’héroïne dans les rizières bordant le Mékong. Otis Reading lui, a tout du branleur dont personne ne veut : il est Black et il chante ! Peu importe les droits des minorités à géométrie variable, il n’est pas un héros de l’Amérique en guerre, il n’est « qu’un » parmi la minorité. Martin Luther King pointe l’injustice de cette Amérique inégalitaire en se demandant « pourquoi envoyer des jeunes Noirs défendre à 16.000 km de chez eux des libertés qu’ils n’ont jamais connues dans le sud-ouest de la Géorgie et dans l’est de Harlem, pourquoi envoyer des garçons blancs et noirs se battre côte à côte pour un pays qui n’a pas été capable de les faire asseoir côte à côte sur les bancs des mêmes écoles » ? Le coup est rude, la vérité blesse, la Maison Blanche semble perdre quelques-unes de ses candeurs de vierge pendant que les Beatles nous envoient Helter Skelter. (3) Pour un peu, on s’y croirait au droit des hommes et à la déclaration universelle… Mais le 4 avril, early morning, sur un balcon moite de la périphérie de Memphis, Martin Luther King est abattu comme un pigeon pour ne pas dire un chien de sale race par un extrémiste blanc qui ne se livrera qu’un an plus tard. Tout est à recommencer…

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