Ecrits

Couleur café

Ecrit par Colette Bonnet-Seigue le 24 août 2015. dans La une, Ecrits

Couleur café

Arabica pur velouté ou corsé, ce nectar magique a la robe or-brun ensorceleuse des plaisirs conviviaux de notre palais gourmet. Petit digestif d’après bombance, le café a toute la complaisance du rond de cuir, de l’homme et femme d’affaires pressés, de l’étudiant, de la bonne ménagère. Toutes ces sollicitations gourmandes de la pause-café décélèrent le rythme du quotidien trop absorbant, parfois déshumanisé.

Le petit noir-croissant-chaud sur le zinc du bistrot du coin pour travailleur matinal a le rituel en poupe des habitués  de « Chez Marcel » ou de « La Mère Angèle ».

Noir désir dans le tourbillon mousseux et suave d’une blanche-tasse-à-café-temple-de l’arôme-sensuel, jailli d’une capsule « Roma », « What else ? » comme dirait Georges le tombeur de ces dames-pause-café-sur- écran-plat !

Drogue nocturne et clope généreuse du surmené du chef insomniaque qui déambule devant la cafetière à automatique pression.

Café des rencontres à la sauvette, sur tables rondes urbaines ou tréteaux de guinguettes dominicales. Celui des poètes à la terrasse privilégiée pour voyeuses inspirations.

Trublion ésotérique de Madame Irma aux yeux figés au sombre marc à images d’avenir noir ou arc-en-ciel.

Tourbillonnez robes noires festonnées d’or, cafés aux couleurs de nos fêtes pour le plus grand abandon au nectar de feu !

Mémoire d’une Reine Morte

Ecrit par Luce Caggini le 24 août 2015. dans La une, Ecrits

Mémoire d’une Reine Morte

Poème d’une petite culotte mouillée parfumée

Soyez simple cher amant

Soyez simplement le baiseur d’un moment

Soyez l’homme qui me ment

Soyez l’homme qui me manque

 

Tes silences pétochards, je m’en tape.

Le sacré ?…

Ce que je comprends du sacré ?

Je ne peux le saisir dans ma chair seulement quand les mots se sont dérobés à leur sens pour se dévoiler à d’autres sens.

Sans ce détournement, que resterait-il de cet acte profond, intime caché, de ces vibrations solaires comme le bitume surchauffé qui trouble la vue, comme le geste qui rend une femme haletante dans l’attente du long processus de l’effroi du désir.

« Effroi fait peur » mais c’est une peur fe­melle, lui, il en est bien conscient. C’est cet instant pré­cis qui donne vie à ce Dieu dont on ne sait que ce que l’on ressent venir de lui. Vrai ou périlleux, ouvert ou mécanisé, inaudible ou muet dans l’attente d’une belle réalité. Il me brisa le ventre en deux. Ma joie eut l’existence de la durée d’un batte­ment de cils.

Nous n’avions vécu que quelques nuits en­semble, quelques échappées sur des côtes ensoleillées qui auraient pu être macédoniennes ou javanaises… un trompe l’œil de vie, comme un clignotant que personne ne s’avi­sait d’éteindre.

La petite lumière et les termites avaient transformé sa terre en vomissures de den­telles.

Mais comment savoir si les dentelles viennent en ligne directe de Calais, auquel cas elles donnent un prix sans comparaison à un corps de femme, ou si elles sont le pro­duit de voies paral­lèles habilement religieusement cachées par un mot de passe comme cela se fait si souvent de nos jours quand terre, terre, mer et mère se confondent par la grâce de quelque savoir charitablement magouillé.

Eclats d’humeur Désert 1

Ecrit par Emmanuelle Ménard le 24 août 2015. dans La une, Ecrits

Eclats d’humeur  Désert 1

Désert

 

Une source d’eau chaude

Front de couleur argile

Abreuvoir de lumière

Océan de mystère

 

Divin démon telle une auréole sans feu

Matelas d’étoiles à l’encens endormi

 

Désert

 

Envoûtant comme une armée

de flûtes

Espace magicien à l’ardoise effacée

 

Sable, roche, grain de lune

Larmes d’eau parfois

qu’on boit comme un miracle

Les nénuphars étranges

Ecrit par Raphael Peirone le 15 août 2015. dans Monde, Ecrits, La une, Politique

Les nénuphars étranges

Nos peaux sont noires et nous sommes entourés de bleu,

il n’y a rien devant, rien derrière : comme toujours sur la mer,

Najma me regarde de temps en temps, elle est à bâbord

et ce soir il y a un début de tempête.

 

Elle nous rassure en racontant des choses :

« Il paraît qu’à Paris, dit-elle au-dessus du bruit

des vagues qui fracassent la barque,

il paraît qu’à Paris, dit-elle pour se faire entendre,

il y a des hélicoptères comme des libellules,

ils survolent toute la ville, ce sont des flacons,

ils diffusent du parfum, et tout Paris sent la lavande,

le jasmin, le citron, le miel et l’huile d’olive ! »

Après Gaza… un champ de marguerites… le monde enchanté du pays de mon père

Ecrit par Luce Caggini le 15 août 2015. dans La une, Ecrits

Après Gaza… un champ de marguerites… le monde enchanté du pays de mon père

Imitation vivante de trois montagnes du Nord au Sud de la Rive Gauche du Jourdain :

Mont réalité des morts

Mont du Entre deux vies

Mont des bénis de la terre.

Dans la plus belle île du monde, je suis.

Paix et Beauté, ces deux joyaux du monde unis et disparates quand l’homme de l’écrasante réalité du maquis de Crésus ruine ce domaine enchanté.

Les lignes sont sinueuses, les routes aussi mais il serait incohé­rent de ne pas s’y soumettre.

Je ne parlerai pas de terre mais de glaise, de roc, de myrte, de cimes avec cet outil carabiné qui sert à briser les chaînes de la ré­signation des rachitiques de la pensée : « ils ne sont pas libres d’être raisonnables ».

Quand enracinement sous-entend danger, bouger c’est le re­mède.

Mais quand on creuse dans le mot, quand on l’exhume de son sens folklorique on met la main dans la mort, dans l’enseveli, dans la condition pour renaître nu et frais des putréfactions d’un monde dit civilisé. C’est le sine qua non du générer dans le monde des rois, dans les images des anciens nourris de leurs folies, empreints de leurs peines aussi.

Ton nom devient ton passeport qui garantit ton appartenance, c’est le « pass », la protection, la carte d’identité que tu es allé puiser là où la terre t’a délivré ton permis d’exister parmi les tiens.

Quand je ferme les yeux

Ecrit par Khalid EL Morabethi le 15 août 2015. dans La une, Ecrits

Quand je ferme les yeux

Quand je ferme les yeux,

Je le vois au milieu,

Toujours au milieu,

Un monsieur d’un seul œil,

Qui me regarde sévèrement en écrivant sur une feuille,

Il me parle, il me juge, il me condamne et il me frappe,

J’entends sa respiration, ses battements et je sens la douleur,

J’entends ses insultes, les coups-de-poing et de pied et je sens la douleur,

Même dans son jardin il me frappe, j’ai pris l’habitude de sentir aussi les fleurs,

Mélangées avec la douleur,

Mélangées avec ses frappes qui bloquent la lueur,

Qui bloquent l’eau de passer au cœur,

« Ayez pitié de lui » disent les fleurs.

« Il est innocent ! » dit le spectateur,

« N’aie pas peur » dit la mère, la sirène, puis elle part en mer,

C’est beau la mer,

L’escarpolette…

Ecrit par Sabine Aussenac le 10 juillet 2015. dans Souvenirs, La une, Ecrits

L’escarpolette…

Quand existaient encore des jardins…

Il y avait cette rose chavirant dans le soir

Vaisseau pourpre et lumière pavillon des espoirs

Embaumant crépuscule et glissant veloutée

Barcarolle fragile en esquif des étés

Au creux des mille allées s’ébattaient des enfants

Landaus bleus et cerceaux comme en siècle d’antan

Au cristal de ces rires un guignol surgissait

La calèche promenait et les pleurs s’apaisaient

 

Et puis sous la cascade les amours enfantines

Tous ces cœurs enlacés et les bouches mutines

Chaloupant sous les buis frissonnants d’interdits

Et les mains caressant ces nouveaux paradis

 

Il y avait ce lilas implorant ma tristesse

Tant de beauté ne peut qu’attirer allégresse

Et mon âme hésitante qui respire la vie

Aux corolles bleutées tel un souffle épanoui

 

Je parcours ma mémoire comme un jardin secret

Le soir tombe acéré sur ma vie couperet

Mes jardins en poèmes d’Anna de Noailles

Tous mes parcs ces moissons après mille semailles

Mer du Nord

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 10 juillet 2015. dans La une, Ecrits

Mer du Nord

C’est un petit archipel de la Mer du Nord, plus proche de la limite des eaux territoriales de la Norvège que du Danemark, composé sans goût ni méthode de quatre îlots sauvages et de deux grandes îles qui se touchent presque. Ces deux dernières, agrafées l’une à l’autre par un pont, forment un croissant de près de cinquante kilomètres sur vingt dans sa plus grande largeur. Déployées à la sortie du Skagerrak, elles auraient pu avoir une position stratégique si au moins une de leurs côtes avait été accessible pour des navires de haut bord. Trop éloignées du continent pour être intégrées à l’économie du littoral elles constituent tout au plus une mauvaise escale sur la route maritime du Danemark aux îles Féroé puis vers l’Islande et le Groenland. Un terrain d’aviation y offre aujourd’hui une piste trop courte pour les avions moyen-porteurs, et de toute façon, le trafic ne justifierait pas une ligne régulière. Un petit paquebot leur rend une visite de courtoisie, pour ne pas dire de charité, une fois par semaine en été, une fois par mois à la mauvaise saison, au départ de Frederikshavn, en contournant la pointe de Skagen. Le tourisme insulaire étant à la mode, une ligne de ferry partant de Hirtshals assure quelques rotations aux beaux jours depuis trois ans.

Le nom de cet archipel a changé selon son appartenance à la couronne de Suède ou du Danemark pour se fixer officiellement au seizième siècle comme « Iles du Roi Christian », dénomination diplomatique puisque le roi Christian 1er auquel il est fait référence était à la fois roi du Danemark et de Suède, mais qui sanctionne un rattachement politique au Danemark jadis si mal vécu qu’on désigne le plus souvent l’ensemble de l’archipel sous le nom de Grande Ile. Cette tradition doit en partie sa pérennité, alors que de nos jours, les îliens n’ont plus aucune réticence à se sentir danois, au fait qu’à la fin du dix-neuvième siècle, de riches filons d’argent ont été découverts dans l’île principale et furent aussitôt exploités par la Compagnie dite de la Grande Ile qui avait acquis la concession des gisements. Vingt-cinq ans à peine de prospérité ont suffi à modifier le destin de ces rochers battus par les tempêtes. Le pont entre les deux îles principales est le legs, avec un cratère en amphithéâtre parfait, d’une mine à ciel ouvert épuisée en moins de cinq ans sur la plus petite des îles que l’on appelle généralement l’île au Vent. Le port de Svenshavn est devenu une petite métropole qui a compté jusqu’à vingt mille habitants à la veille de la première guerre mondiale (il en reste à peine le cinquième). Une ligne de chemin de fer à une seule voie a été installée. Elle relie encore Svenshavn à Christiansborg (la bourgade la plus au nord) en desservant les trois petits ports de pêche de la côte est mais le tronçon final qui menait au principal site de l’exploitation est abandonné.

L’architecture a également des dettes évidentes envers la Compagnie de la Grande Ile qui ne s’est pas contentée de faire construire la digue et les quais de Svenshavn. Elle a fait bâtir aussi quelques beaux immeubles en bord de mer qui confèrent à ce petit port un caractère opulent tout à fait insolite sous ces latitudes.

Eleonora (Autofiction)

Ecrit par Yasmina Mahdi le 10 juillet 2015. dans La une, Ecrits

Eleonora (Autofiction)

« Car il y a dans ce monde où tout s’use, où tout périt, une chose qui tombe en ruines, qui se détruit encore plus complètement, en laissant encore moins de vestiges que la Beauté : c’est le Chagrin ».

Proust, Albertine disparue

 

à ma grand-mère

 

Eleonora Parker naquit au sein d’un territoire sauvage. Dans cette espèce de désert végétal, on pouvait voir en contrebas le ruban ondoyant des jardinets, les crêtes des toits, le bois et le béton des cabanes. Des gens communs étaient installés dans ce village de banlieue appelé pompeusement « La Grande rivière ». Là où, jadis, les forêts s’avérèrent inexpugnables et où, à chaque printemps, les Hurons descendaient la rivière écumante. Et où, en quelques années, leur nation fut balayée. Depuis, il ne restait que quelques castors, des renards et des lynx, rescapés des pièges des milliers d’hommes des montagnes. Les loups, les ours, les rongeurs, les chiens des Indiens disparurent à l’arrivée des pionniers, des puritains blancs, maudits, buveurs de sang.

C’était un matin marqué d’une croix, une matinée que l’on sait échapper à l’ennui, mais qu’irrémédiablement nous ramènera au crépuscule et à l’après-souper, sur le chemin de l’école, alors installée dans l’ancienne église contigüe au gymnase municipal.

À l’instant même, Eleonora ne s’en souciait guère. Elle rampait sur les hauteurs du terrain vague, ses souliers vernis ferrant la boue, sans précaution pour sa robe de fête en taffetas fleuri, maintenue à la taille par un épais ruban. Vert, de la couleur de la prairie. Elle pouvait voir une brassée de feuilles tourner et retourner contre l’écluse du canal. La fillette coulait à terre, ce qui la blessait un peu, tentant de capter un bruit singulier, les paroles des gens d’en bas, un écho quelconque.

Mais point de résonnance du Grand Être, dans ce coin herbeux. Rien que sa peur, irrationnelle, idiote, de se faire piquer par le bec de la corneille, de se faire voler ses boutons d’argent, selon la légende qui courait sur les corvidés, avides de ce qui miroite. Le Grand Esprit survolait la forêt, un souffle en saccade s’élevait dans la brume. Il gémissait la mort de la forêt, de l’enfant mort-né, de la mort de la petite bête déchirée dans les serres du rapace, qui s’abat, grande faucheuse avaleuse. Mère indigne. Le Grand Esprit dont les pas claquent, claquent la terre ; l’Esprit, l’Élu, silencieux, leste comme un fauve.

Les mobil-home des sans-logis américains avaient remplacé les tipis et les tentes. C’est là que sa grand-mère habitait et qu’Eleonora lui rendait visite, chaque mercredi. L’adolescente allait vers ses treize ans, et quand elle pénétrait chez cette grand-mère qu’elle surnommait Mimi pour ne pas faire trop vieux, elle se sentait délivrée et calme. De son métissage, on ne parlait pas beaucoup ; seulement de Dieu, des miracles opérés par un sauveur blond, barbu, aux yeux bleus, les mains ouvertes pour serrer contre un cœur fléché, un innocent, un malheureux, un désespéré. Marguerite-Andréa, d’origine française, assurait qu’elle avait eu les yeux dorés, de l’or pur, mais qu’ils avaient foncé avec le temps, car ce dernier obscurcit tout. Et qu’elle avait été si belle qu’un noble, paradant à cheval, l’avait demandée en mariage. Dans le salon minuscule, en fait une chambre à coucher faisant office de salle à manger, dans la pièce d’eau avec juste un lavabo et un miroir, Eleonora se coiffait et se recoiffait sans cesse, essayant de cacher son nez qu’elle trouvait trop gros, à l’aide d’une longue mèche sur le devant.

Un ailleurs au goût d’ici

Ecrit par Mélisande le 10 juillet 2015. dans La une, Ecrits

Un ailleurs au goût d’ici

On change d’ailleurs comme on change d’état d’être : il représente l’inaccessible, et se transforme en statue morte si on le touche si on l’atteint si on le capture, et la proie ficelée comme un rôti qui en résulte, n’est au fond que ce qui reste de cette avancée en haute mer que l’on nomme le désir, même si nous nous hâtons vers les sorties de secours, à chaque moment de liberté…

Ne demeure alors qu’un petit être ramassé dans les filets de ce désir de maître pitoyable pour l’esclave, et qui étreint en secret le cœur de l’homme, faute de mieux, faute de « Zazen » diraient les Bouddhistes. Car l’Ailleurs n’est que pour un temps quelque part. Chez un être par la grâce de l’amour, dans un pays, par la grâce du désir de partir, de découvrir, de se mettre en route, sabots levés dans le galop poussiéreux et aigu de la vie.

L’ailleurs est d’or, il est sacré en l’homme, et nul ne peut refouler son représentant terrestre avec ses murs, cela est aussi ridicule que de vouloir faire rentrer le ciel dans une cuvette, où l’on aurait peut-être avant vomi cette bile qui a remplacé la fraternité dans nos pays riches…

L’ailleurs, c’est le grand Autre, qu’il soit l’espace, qu’il soit le temps, il prend un jour naissance dans le cœur de l’esclave, et c’est son âme divine qui l’exige. Elle veut faire voler en éclats les blessures aigues et l’indignité qui ont ruiné depuis des siècles les battements de son être, et cette âme au service de l’ailleurs, oriente doucement et fermement, la vision de son regard toujours au loin dans l’azur, puisant là-haut nourriture pour ses poumons, de l’air comme la preuve intangible du grand manque : la disparition programmée de l’Ailleurs dans le cœur de l’homme.

Car ne confondons pas : cet ailleurs au grand espoir que l’on veut faire rentrer dans son être, dans son espace individuel, et celui qui s’échappe toujours : Il n’est jamais éteint jamais atteint, car son existence est la respiration de l’être libre en nous, celui qui n’est plus astreint aux règles humaines du dominant/dominé, celui qui vole, dans les cieux illimités de son propre dépassement.

Et ça, coco, c’est pas une bonne nouvelle pour les voyagistes !

Il faut y aller camarade, il faut le vouloir pour s’en trouver changé, transfiguré, devenir « ailleurs » soi-même.

Beau voyage !

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