Ecrits

Le photographe et l'écrivain -2 -

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 03 décembre 2016. dans La une, Ecrits

Le photographe et l'écrivain -2 -

Le cerveau peut enregistrer des souvenirs et se les remémorer à loisir sans faire appel à d’autres ressources que sa faculté de concentration. On sait quel crédit on peut accorder à l’objectivité et à la pérennité de ces images-là. Elles sont éminemment variables en fonction de divers affects qui ont des intérêts opposés à leur conservation. Ces souvenirs seront tantôt embellis, tantôt censurés, tantôt amputés, tantôt mixés avec d’autres ou avec de la fiction ; bref ces images n’auront bientôt guère plus de rapport avec la réalité qui les a fait naître que n’en a, avec les événements réels, l’histoire officielle dans les régimes totalitaires. Quant à leur précision, il semble qu’elle soit infiniment plus grande qu’il n’y paraît mais nous n’avons généralement pas l’occasion de la solliciter. En effet, sous hypnose, on a démontré que le regard, en apparence indifférent à de tels détails, a néanmoins fait enregistrer au cerveau le numéro d’immatriculation de la voiture que vous avez suivie pendant cent mètres il y un mois. Quand vous pensez ne pas avoir retenu si le guichetier de la poste qui vous a vendu des timbres la semaine dernière était blond ou brun, s’il portait des lunettes ou des moustaches, en réalité, vous le savez, mais comme cela ne vous importe pas, vous n’avez pas accès par des moyens habituels à ces données. Combien de ces informations le cerveau est-il capable d’enregistrer et combien de temps les garde-t-il en stock ? Comment les archive-t-il et comment s’en débarrasse-t-il le cas échéant ? Je l’ignore et ce n’est d’ailleurs pas mon propos. Il me suffit ici de noter que le couple œil-cerveau est beaucoup plus performant que ne nous le laisse supposer le flou de nos souvenirs. Par excès ici, mais aussi par défaut dans bien des cas, l’œil est un outil sur les tolérances duquel nous sommes généralement mal renseignés.

En tout cas, la photographie semble être la seule à pouvoir arracher au temps un fragment de réalité objective et à le tenir à la disposition de son commanditaire à première demande. À condition que le photographe se donne la peine de classer ses clichés, ce qui est un autre problème. Quant à la précision des informations enregistrées, elle est empiriquement mesurable et devrait pouvoir se révéler au premier coup d’œil. On se souvient néanmoins du beau film d’Antonioni, Blow up, qui interroge les limites de la précision d’un enregistrement photographique et les divers degrés d’interprétation qu’il peut susciter chez un photographe qui a peut-être été témoin d’un crime dont il aurait pris un instantané photographique sans le savoir. Le problème que pose Blow up, dans le cadre de notre réflexion, est de suggérer que l’appareil photographique, en tant que prolongement de la volonté du photographe, dispose d’une autonomie suffisante pour s’intéresser à des sujets que le photographe ne voit pas. Il s’agit bien d’une délégation de pouvoir étonnante. Vous savez peut-être que feu notre grand académicien cévenol, Louis Leprince-Ringuet, a vu sa carrière de scientifique prendre une envergure internationale grâce à une photographie du même type que celle de Blow Up. Il était alors professeur à l’Ecole Polytechnique où il avait installé un laboratoire de physique nucléaire qui existe toujours et dans lequel il réussit à photographier des mouvements de particules qu’il était impossible d’observer à moins d’un miracle. Le miracle se produisit et la science fit un grand pas grâce au bricolage photographique de celui que ses élèves appelaient affectueusement le Petit Prince. Avant de répondre aux envieux qui prétendirent qu’il devait sa réussite au hasard d’un déclic photographique, je tiens à avouer que je suis très partial en ce qui concerne Louis Leprince-Ringuet pour avoir toujours entendu parler de lui avec respect quand j’étais enfant et pas encore cévenol, et parce qu’alors qu’il était âgé de 99 ans, quelques mois avant sa mort, apprenant qu’un romancier alésien d’adoption – lui était né à Alès – allait recevoir le premier prix Marguerite Audoux, il a pris la peine de m’adresser un mot de félicitations et d’excuses pour ne pouvoir assister à la remise de ce prix. Petite attention d’un grand homme. L’histoire de sa photo miraculeuse et celle de Blow Up nous rappellent qu’il y a un photographe à l’origine de chaque photo et que dans ce domaine, le hasard n’est jamais seul en cause. Le physicien savait ce qu’il voulait mettre en évidence même s’il n’avait presque aucune chance d’y parvenir. Le photographe de mode imaginé par Antonioni gâche une pellicule entière dans un parc désert  parce qu’il sent que quelque chose se passe qui n’est pas dû qu’au souffle du vent dans les branches et les buissons. Tous deux, dans le huis clos de leur laboratoire découvrent qu’un miracle s’est produit. Leur contester la paternité de leur photo pour l’attribuer au hasard n’est pas seulement injuste, c’est ignorer un des enjeux fondamentaux avec lequel travaille le photographe : il fait confiance à l’invisible. Reste à comprendre sur quoi se fonde cette confiance.

 

À suivre

Trois coups pour un hoquet de l’histoire ?

Ecrit par Lilou le 26 novembre 2016. dans France, Ecrits, La une, Politique

Trois coups pour un hoquet de l’histoire ?

On a coutume de penser que le 10 juillet 1940 fut le 3ème coup d’une stratégie politique visant à faire glisser l’opinion publique dans la certitude que seul un pouvoir autoritaire pourrait remettre de l’ordre dans la maison France. Faut bien le dire sans autre discours, le 10 juillet 1940 la gouvernance de l’Etat trouvait dans la conclusion de ce cheminement très théâtral le lever de rideau sur une nouvelle France, autoritaire, antidémocratique, raciste et se délectant à l’avance des pires compromissions.

Le premier coup fut celui qui se joua devant l’assemblée nationale le 6 février 1934. Disons seulement que se jouèrent ce jour-là les premiers coups de boutoir imprimant dans l’opinion publique les cabales nauséabondes fondant les mythes de l’extrême-droite française : un pouvoir en déliquescence et violemment brocardé (ne confondons pas, nous ne parlons pas des Flamby et autres Ali Juppé), la corruption institutionnalisée à tous les étages (là non plus pas de parallèle avec ces « pourris de socialos » et ces « collabos de l’establishment »), une démocratie ivre de ses dérives savamment mises en scène (vous avez vu, je ne cite même pas la rose bleue ou le projet de loi du jour exigeant que la République demande pardon pour le… saccage de la basilique Saint Denis en 1793/94), des affaires financières fermant les débats plus politiciens que politiques sur le devenir des uns et des autres (non, non et non, je ne citerai pas ici les outrances généralisées en ce sens faites à tous nos élus parce que quelques-uns se sont fait prendre les doigts dans la confiote. Je suis historien, et même si je me délecte de ses recommencements, je parlais ici des années Trente…).

Le second coup fut frappé le 10 avril 1938 avec la chute du second gouvernement du Front Populaire. Cette explosion de la gauche de compromis (non plus, ne me faites pas aller dans les railleries actuelles autour de la gauche plurielle ou de celle des grands écarts si proches des motions de congrès du PS) sonna la fin des illusions pour une certaine idée de l’idéalisme socialiste au pouvoir. Elle ouvrit le champ pour les opposants de tout poil. Ils furent nombreux, concurrents classiques et parfois surprenants (non et encore non, vous me voyez moi, jamais moqueur et toujours objectif à faire un pont avec tous ces frondeurs actuels et ces pisse solitaire prêts à tenter l’aventure du chemin des élections sur le seul orgueil !). Oui, ils furent nombreux à rendre l’idéal jauressien de justice sociale et d’égalité de tous et TOUTES, aussi abscons, illégal et vulgaire que possible. Jugés de Vichy et condamnés à mort par les opportunistes de l’Hôtel du Parc, préparez-vous dès 1938 à payer les rancœurs personnelles pendant que ceux qui gouvernent baissent leurs pantalons à Munich pour éviter la guerre dans leur idée si particulière de l’honneur. Et puis vint le 10 juillet 1940 avec l’extinction pour 4 ans des Lumières du 18ème siècle, la France devenait noire en combattant au passage tout ce qui n’était pas blanc de souche.

Failles et brèches

Ecrit par Simon Paul Benaych le 26 novembre 2016. dans La une, Ecrits

Failles et brèches

Poser un mot sur le papier, faire comme une incision sur cette feuille de papier, pour y ouvrir une faille, un interstice, et s’engager dans la brèche, aller vers l’exploration d’une écriture qui ne révèle en rien ce qui existait avant l’écriture, mais crée en avançant dans l’étroite faille ouverte par la plume un monde d’images, un flux d’émotions à offrir au lecteur anonyme.

Je t’écris, lecteur potentiel et espéré, je n’écris que parce que je t’espère sans te connaître, je t’écris tout autant que je te crains puisque je ne sais si, au moment où tu liras ces mots, tu seras vraiment disponible pour les lire. Il y a de fortes chances pour que, posant tes yeux sur cette feuille ou cet écran, tu te dises « lire, oui, mais pour quoi ? Ai-je de bonnes raisons de consacrer du temps à la lecture de quelque chose dont je ne sais si elle vaut le détour ? Mon temps est précieux, j’ai à faire tant de choses, je pourrai lire plus tard ! »

Et si tu me lis, comment liras-tu ce que j’écris ? Dans quelle posture ? Avec quelle bienveillance ? Avec quelle exigence ? Ecrire… quelle prise de risques ! Et quelle audace aussi !

Eh bien oui, tu pourrais lire plus tard ! Plus tard, tu pourrais même ne pas lire, ne pas aller jusqu’à l’offrande de ton temps pour « cette chose qui n’est pas moi, qui n’est pas de moi et dont je me préoccupe si peu ».

Arrête de lire.

Oui, c’est mieux, cher lecteur,

Et laisse le scripteur à sa plume, de la même manière qu’on détourne chaque jour le regard pour ne pas avoir à parler, à regarder, à prendre en considération la personne qui vient vous réclamer quelque chose dans la rue. C’est vrai que c’est difficile de vivre ces appels : soit on y répond, et on est un peu gêné parce qu’on ne sait pas vraiment quoi dire ou quoi faire, soit on ne répond pas et on s’accommode avec sa conscience de cette petite lâcheté qui consiste à détourner le regard alors qu’une personne est dans un besoin.

Avec la lecture, c’est un peu pareil.

Tu continues à lire ?…

Soit. Où en étions-nous ?

Ah oui ! la faille… je sais depuis quelque temps que la seule chose qui me motive, c’est justement cela, la faille. L’interstice dans lequel je vais pouvoir glisser mon regard, mes doigts, tel un enfant qui explore des rochers sur une plage et qui cherche des crabes tout en craignant d’y laisser un doigt. C’est parce qu’il y a du jeu, un espace dans lequel j’ai une chance de pénétrer que j’ai envie d’explorer. Sans jeu, point d’espace, sans jeu, point de place pour l’eau, pour la lumière, pour l’air. Sans jeu, point de respiration, donc point de je. Tout comme la pédale d’un vélo ne peut fonctionner que dans la mesure où un espace est prévu entre les pièces qui la composent, je ne peux vivre que dans la mesure où il y a un espace où je puis m’engager. Si l’autre me fait signe pour me dire « il y a un espace », je respire et je suis rassuré. Si je ne sens pas l’aération de la brèche, je ne puis ni dire, ni écrire.

Orwell au théâtre

Ecrit par Sabine Vaillant le 26 novembre 2016. dans La une, Ecrits

Orwell au théâtre

1984 au Théâtre Ménilmontant, 7ème saison, surgit de la rencontre de Sébastien Jeannerot, metteur en scène et acteur, avec la Mort le 13 novembre 2015 à 21h34 faisant résonner, sur la salle, les troublantes corrélations de l’œuvre de Georges Orwell avec le contexte actuel.

Quatre personnages silencieux, vêtus à l’identique, porteurs d’un masque à gaz et de lunettes, sont assis dos à la scène tandis que les spectateurs prennent place et qu’une brume s’installe.

Derrière eux des écrans géants sur lesquels défilent des films en noir et blanc, liens ténus avec ce qui se joue sur scène délimitant le cadre de cet univers, intronisant Big Brother.

Ce décor évolue en fonction des lieux, des scènes, avec des effets de mouvement des surfaces, écran ou caméra de surveillance qui deviennent cubes matérialisant l’espace en un ballet esthétique, froid. Hier et aujourd’hui y cohabitent apportant le live.

La bande-son du film, passant à l’envers, produit un son strident, dérangeant. Il capte le spectateur et le plonge dans cet univers dans lequel il va devoir s’immerger et passer d’un temps à un autre.

C’est dans ce territoire étrange : Océania, dépersonnalisant, glaçant, ouvert aux contrôles permanents du télécran qu’évolue Winston Smith, travailleur aux Archives du Ministère de la Vérité. Là, conditionnement et propagande sont la règle. L’absurdité : des règles d’orthographe, de normalisation de la langue qui devient Novlangue, de la mémoire revisitée à la mode totalitaire, se jouent avec Syme, personnage borderline, dans les bureaux, à la cantine, changeant la liberté en esclavage, l’ignorance en une force.

Dans le seul angle aveugle au télécran de son appartement, Winston Smith rédige son journal contre le Parti, Big Brother et la société totalitaire.

Chez M. Charrington, antiquaire du quartier prolétaire, au parler de Bilbo Le Hobbit, il découvre des objets interdits par le Parti car liant l’individu à son passé et aux émotions qui s’y rattachent. L’antiquaire finit par lui louer une chambre sans télécran. C’est là qu’il vivra finalement avec Julia, l’amour interdit par la Police des mœurs.

Les deux minutes de défouloir collectif des membres du Parti devant un télécran hurlant leur haine contre Goldstein, le leader des ennemis du Parti, lui font rencontrer O’Brien, un mystérieux individu, membre d’une société secrète tentant de faire tomber le Parti, qui doit lui remettre un livre.

Là tout bascule, O’Brien s’avère être tout autre. Winston Smith et Julia sont dénoncés. Au terme de séances de tortures conduites par O’Brien d’un cynisme à toute épreuve, qui mènent le spectateur aux confins de l’horreur et de l’angoisse avec un Winston Smith au plus près du ressenti, de la performance, les amants se dénoncent mutuellement. Vidés, brisés, broyés, rééduqués, ils attendent la délivrance d’une balle dans la tête.

1984, un moment de Théâtre fort, à vivre dans une mise en scène créative, dynamique soutenue par les films, plaçant le spectateur au centre du questionnement et de la dénonciation des tentations totalitaires, dans un monde mouvant où tout peut advenir.

I can’t breathe

Ecrit par Ricker Winsor le 19 novembre 2016. dans Monde, Ecrits, La une, Politique, Actualité

I can’t breathe

I feel like I can’t breathe, drowned by the tsunami that just befell my country and the whole world. All of a sudden everything is up for grabs, including a woman’s right to choose, steps to combat climate change, NATO alliances, trade agreements, immigration, just about everything. But I won’t talk about all that ; so much has been said and is known by the reading public. Over the last eighteen months the brightest writers and thinkers had intellectually tied up Trump and thrown into the scrap heap of history. They were all wrong.

What has been thrown out is an approach to life that is egalitarian, compassionate, and respectful, an ethos based on the humanitarian ideals of a liberal democracy. Not too long ago all political combatants could be found in the shelter of that umbrella no matter what their differences. No more.

This debacle has been characterized as a « revolt against the elites » but it is more like revenge against « those who think they are better than us », those who worked to improve their minds through education and got ahead using their brains. It comes out of deep anger and resentment and a serious sense of inferiority. How else could the populace turn their backs on Trump’s blatant disrespect for : women, Muslims, Mexicans, and those who prepare and do their homework (e.g. Hillary and the debates). Our new leader thinks it is ok to grab women « by the pussy ». « When you are a star you can do anything you want » he said. He laughs at the disabled and, well, no need for me to go through the long list. What kind of message does this send to young people trying to grow up ? « Nice guys finish last » is what it says ; it is ok to bully anyone to put yourself forward, to win the race.

I get invited to certain occasions at the American Consulate here in Surabaya, East Java, Indonesia, the second biggest city. And today I was invited to witness the final day of the election. I prepared myself to answer questions about how I felt, never for a minute believing that Trump could win. I prepared my thoughts like this : « I am honestly disgusted that a man like Trump could actually have gotten this far in the election process. That fact itself discredits America and debases, if not annihilates, the idea of American exceptionalism ».

Now what do I do ? Our new chief has a majority in the House of Representatives and in the Senate. Checks and balances are minimal. He also won decisively, very decisively. All of the bruhaha about every woman in America standing against him, the surge of Latinos voting, the blacks and minorities being involved and taking a stand, never happened. A lot of them voted for Trump.

It is important to say something about Hillary Clinton beyond how she has been portrayed and the consequent vague or not so vague opinion of her. Even those who are dismayed by the existence of Trump often expressed dislike or suspicion about Mrs. Clinton. Based on what ? Nothing, only lies and bullshit. She is of my generation, the idealists, the ones who dreamed of « open borders », of everyone « getting along », of equal opportunity and service. Her whole life has been dedicated to that. I witnessed it all, and not from so far away because of university connections. She is one of « us » the sixties generation that fought for civil rights, for women’s rights, for Vista, for the Peace Corps, for inner city programs. We fought against that ill-considered debacle, war in Viet Nam. And yet, through a steady campaign that would make Joseph Goebbels smile from hell, where he no doubt dwells, the « no nothings » polluted the spring until they created « Crooked Hillary ».

J’étouffe

Ecrit par Jean-François Vincent le 19 novembre 2016. dans Ecrits, La une, Actualité

Texte de Ricker Winsor, traduit de l’anglais par Jean-François Vincent

J’étouffe

J’ai l’impression d’étouffer, noyé dans le tsunami qui a frappé mon pays et le monde entier. Brusquement tout peut être remis en cause : le droit des femmes de choisir, les mesures pour combattre le changement climatique, les alliances de l’Otan, les accords commerciaux, l’immigration, bref tout le toutim. Mais je ne parlerai pas de tout ça ; tellement de choses ont été dites et sont connues de tous ceux qui lisent. Au cours des derniers dix-huit mois, les écrivains et les intellectuels les plus brillants avaient porté un jugement définitif sur Trump et l’avaient relégué dans les poubelles de l’histoire. Ils avaient tout faux.

Ce qui a été jeté par-dessus bord, c’est une vision égalitariste, compatissante et respectueuse de la vie ; une éthique fondée sur les idéaux humanitaires d’une démocratie libérale. Il n’y a pas si longtemps, tous les acteurs de la vie politique pouvaient se retrouver unis sur ces thèmes. Ce n’est plus le cas.

On a caractérisé cette débâcle par l’étiquette « révolte contre les élites » ; mais c’est plutôt une vengeance à l’égard de « tous ceux qui se croient plus malins que nous », de tous ceux qui, par leur travail, ont aiguisé leur esprit en l’éduquant et ont progressé en utilisant leur cervelle. Cela participe d’une profonde colère, d’un ressentiment et d’un sérieux complexe d’infériorité. Autrement, la populace tournerait le dos à Trump, en raison de son mépris des femmes, des Musulmans, des Mexicains, de tous ceux qui font les choses bien comme il faut (cf. Hillary et les controverses). Notre nouveau leader trouve ça très bien d’attraper les femmes « par la chatte ». Il a dit : « quand on est une star, on peut faire ce qu’on veut ». Les handicapés le font rigoler… pas besoin d’allonger la liste. Quel est le message qu’on adresse ainsi aux jeunes qui essaient de devenir adultes ? « Les braves gars, au final, arrivent les derniers », voilà le message ! C’est très bien de bousculer les autres pour avancer et gagner la course.

On m’invite, de temps en temps, au consulat américain, ici, à Surabaya, à l’est de Java, en Indonésie, la deuxième plus grande ville du pays. Aujourd’hui on m’a invité à assister au jour j de l’élection. Je m’attendais à ce qu’on me pose des questions sur mon ressenti ; mais jamais je n’aurais cru une seule seconde que Trump pourrait gagner. J’ai mis de l’ordre dans mon esprit, dans le genre : « franchement, ça me dégoûte qu’un homme comme Trump ait pu aller aussi loin dans le processus électoral. Cela discrédite, en soi, l’Amérique et ruine – pour ne pas dire annihile – l’idée selon laquelle les Américains ne sont pas comme les autres ».

Et maintenant, qu’est-ce qu’on fait ? Notre nouveau chef a la majorité à la chambre des représentants et au sénat. Presque pas de contrepouvoirs. Il a clairement gagné, très clairement. Tout le brouhaha, les femmes américaines qui se liguent contre lui, les latinos qui se mobilisent, les blacks et les minorités qui s’impliquent et prennent position ; tout cela n’a jamais existé, et nombre d’entre eux ont voté pour Trump.

Le photographe et l’écrivain (1)

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 19 novembre 2016. dans La une, Ecrits

Le photographe et l’écrivain (1)

Etymologiquement, la photographie est l’écriture de la lumière. Le photographe est celui qui reproduit en deux dimensions ce que la lumière dit du monde. C’est une sorte de scribe qui écrit sous la dictée de la lumière. L’écrivain est son contraire ou son complément. Il se charge de dire du monde ce que justement la lumière n’éclaire pas. Il est constant de dire que l’écrivain donne son propre éclairage sur le monde. C’est un cliché mais c’est avant tout une métaphore et à ce titre on peut en tirer plus de sens que la formule ne semble en receler. L’écrivain prétend donc avec beaucoup d’impudence dire ce que l’on ne voit pas alors que le photographe se contenterait modestement de transcrire sur du papier, au moyen de lentilles optiques et de sels d’argent ou d’un capteur numérique, ce que tout le monde voit. J’entends les objections. L’écrivain ne se consacre pas uniquement à interroger les apparences pour leur faire dire ce qu’elles cachent. Il lui arrive aussi d’écrire que la mer était bleue ou que l’homme ouvrit la porte et entra. Quant au photographe, par ses choix de prise de vue, il démontre qu’il a au moins une démarche sélective. Même le plus humble des photographes amateurs espère toujours, plus ou moins explicitement, magnifier le paysage ou le visage aimé qu’il fixe sur la pellicule, c’est-à-dire corriger l’écriture de la lumière.

Un autre élément à prendre en compte quand on oppose ou compare l’écriture de la lumière et celle de la plume, est le sujet. Ce que Roland Barthes dans La chambre claire désigne aussi comme « la cible ». J’y reviendrai plus tard.

Une remarque : il est courant d’évoquer la chambre noire à propos du travail du photographe. On parle alors aussi bien de la chambre centrale de l’appareil photographique que de la pièce sombre dans laquelle s’opère le développement. On ne serait pas loin d’en oublier qu’il n’y a pas d’activité photographique sans lumière. L’écrivain au contraire peut très bien s’en passer. Il n’a pas besoin que la lumière ait frappé sa cible avant lui. Son sujet peut être parfaitement obscur, à tous les sens du terme, et lui peut même être aveugle ; on ne connaît pas de photographes aveugles (encore que le sujet soit controversé). En tout cas, l’expérience du monde que doit avoir l’écrivain peut être très réduite. Il suffit que son sujet soit abstrait. Nul besoin de repères visuels pour décrire le jeu subtil des passions amoureuses. Ni d’être descendu plus bas que le deuxième sous-sol pour écrire Voyage au centre de la terre. Le photographe lui, ne saurait cibler que ce que la lumière désigne comme réel. La lumière pouvant, à l’extrême, être réduite à ses rayons infra rouges.

Lettre à la jeunesse

Ecrit par Charlotte Meyer le 12 novembre 2016. dans La une, Ecrits

« Oisive, jeunesse/A tout asservie/Par délicatesse/J’ai perdu ma vie », Arthur Rimbaud

Lettre à la jeunesse

Il m’a fallu de l’audace pour trouver le courage simplement de retracer ce titre. Juste quatre mots pourtant, quatre mots qui me narguent depuis plusieurs minutes au sommet de la page blanche. Quoi, me disent-ils, tu oses ? Tu oses te réclamer de ces Grands qui combattirent leurs idéaux de la pointe de leur plume ? Tu oses reprendre les mots de ceux que le Génie légitima ? Mais toi, jeune folle qui ne sais que transformer ta naïveté en espoir, quelle force légitimera cet appel que tu t’apprêtes à lancer ?

Il est évident que je suis loin d’être la première à chercher à mobiliser les troupes par un titre évocateur. Et comme j’espère ne pas être la dernière, celui-ci risque certainement de passer inaperçu. Un papier un peu rêche, coincé entre la dernière feuille de choux sur les amours romanesques de François Mitterrand et les débats redondants sur les one man show de Donald Trump. Pardon. Ses débats télévisés.

Mais je fais partie de ceux que le silence effraie et qui ont besoin d’un cri pour montrer qu’ils existent, qu’ils voient, qu’ils s’insurgent. Et comme écrire « c’est crier sans bruit », j’ose cet aveu muet comme un cri dans le désert à qui voudra bien l’entendre. A ceux qui déjà se bouchent les oreilles, je vous souhaite le Bonsoir. La République aussi a besoin d’un peuple sourd s’il refuse d’être aveugle.

Je parle, et je me demande encore pourtant comment je vais pouvoir me hisser derrière les mots de Zola, de Jaurès ou de Churchill, de tous ceux qui un jour fixèrent la jeunesse droit dans les yeux pour les appeler à s’éveiller. Ils sont nombreux déjà à s’être adressés à elle, maladroitement parfois, vigoureusement souvent ; sans jamais trop d’hypocrisie mais tout en n’oubliant pas d’être un peu démagogue. Une compréhension doucereuse. Malraux le disait lui-même : « La jeunesse attire les démagogues comme le miel attire les mouches ».

Ce qui me distingue peut-être encore de mes prédécesseurs (je veux dire : excepté ce talent fougueux qui fit leur notoriété) c’est l’âge qu’ils attendirent d’avoir atteint avant d’élever la voix pour cet âge oisif. Il est plus aisé de soulever des foules auxquelles on n’appartient plus pour lui dire que sa force de vie touche au gaspillage. Ils avaient peut-être déjà oublié alors cette joie qui soulève les cœurs quand nous ne sommes qu’à l’aube de l’existence, cette auréole glorieuse que l’on croit se voir au front à l’âge d’Achille. Ils ne savaient plus que témérité et vanité ne font qu’un dans nos esprits crédules et croyaient braver des yeux ingénus que l’innocence avait depuis longtemps désertés.

Alors comme je suis encore au milieu de vous, comme je n’ai pas assez vécu pour puiser la prétention de vous élever, j’estime que cette lettre sera un espoir bien plus qu’une ambition vaine. Reste encore à trouver quels mots la jeunesse devra trouver pour se parler à elle-même.

« Les jeunes d’aujourd’hui aiment le luxe ; ils sont mal élevés, méprisent l’autorité, n’ont aucun respect pour leurs aînés, et bavardent au lieu de travailler. Ils ne se lèvent plus lorsqu’un adulte pénètre dans la pièce où ils se trouvent. Ils contredisent leurs parents, plastronnent en société, se hâtent à table d’engloutir les desserts, croisent les jambes et tyrannisent leurs maîtres », Socrate.

Hic et Nunc

Ecrit par Catherine Dutigny le 12 novembre 2016. dans La une, Ecrits

Hic et Nunc

La Toussaint et ses chrysanthèmes… Les raisons de ne pas se rendre au cimetière, il en avait des tonnes. Primo, il était athée, deuxio, les astéracées lui filaient le bourdon et des allergies respiratoires comme si ces fleurs de la mort prenaient un acompte sur son prochain trépas en gangrénant ses alvéoles. Des tonnes de raisons dans sa cervelle ; de quoi marcher courbé, la tête au niveau des genoux pour le restant de son existence. Rien qu’à lire les épitaphes sur les marbres polis, il en grimaçait de dégoût. « À mon cher époux », « À ma tendre femme », « À notre regretté père »… la nausée le guettait… Ses parents mortibus, il n’en avait plus rien à secouer. Il n’en avait jamais rien eu à secouer, sauf quand ils s’en prenaient à lui et lui crachaient à la face leur haine. Des envieux, des aigris, des rabat-joie qui lui avaient pourri la vie. Alors là oui, il avait eu des envies de meurtre, de sévices bien tordus, de tortures à petit feu. D’ailleurs le feu, tout le monde le sait, c’est purificateur ; ça nettoie tout, des dépôts sous les ongles jusqu’aux idées malsaines.

Quand leur minable pavillon de banlieue avait cramé avec ses minables meubles, ses minables papiers peints pisseux, son minable lino poisseux et leurs minables corps recroquevillés sur leur minable lit Conforama, il avait un court instant cru à l’existence de Dieu. Les flammes avaient tout dévoré et il aurait suffi de finir le boulot dans un crématorium puis de vider les urnes dans une décharge publique pour avoir l’esprit en paix. Mais sa conne de frangine avait tellement chialé qu’il l’avait laissée casser son cochon tirelire pour leur payer un bout de terre glaise dans le cimetière de Garces-les-Gonzesses. Alors qu’est-ce qu’il foutait là, tenant des deux mains un ridicule pot entortillé dans du papier cristal, à errer dans les allées parmi les pierres tombales ?

Le ciel s’était brusquement assombri de lourds nuages menaçants. Les cumulo-nimbus avançaient en une masse compacte vers le cimetière et un éclair déchira l’horizon. L’orage allait éclater. Des rafales soulevèrent les feuilles mortes, arrachèrent des pétales de chrysanthèmes qui tourbillonnèrent autour de lui et l’enveloppèrent d’un linceul au parfum écœurant. Il allait étouffer… La pluie qui s’était mise à tomber dru glissait de ses cheveux à son visage formant des rigoles le long de ses joues émaciées : on aurait pu croire qu’il pleurait. S’il venait à croiser sa sœur, elle lui tomberait dans les bras en piaillant : « Pleure pas mon pauvre Fredo, pleure pas… ». Il repéra enfin l’ultime demeure parentale dont la stèle s’ornait d’une gravure débile, genre colombe s’élançant vers le ciel. Il n’y avait que sa frangine pour avoir des goûts aussi ringards… une colombe… pourquoi pas deux angelots enlacés pour honorer ces deux vieilles raclures ? Ne regardant pas à la dépense, elle avait fait fabriquer par un vieux compagnon de guerre du paternel rôti, ancien fondeur de son métier, un Christ en croix dans un acier de Longwy qui avait été fixé au sommet de la stèle par le marbrier de la commune. Comme le gars des hauts fourneaux était un ouvrier consciencieux mais un piètre artiste, le corps martyrisé ressemblait à s’y méprendre à une grenouille vivisectée. Fredo adorait l’objet.

Il vira d’un coup de pied un vieux pot qui ne contenait plus qu’une tige desséchée et déposa le sien à sa place. Le vent menaçant de le renverser, il le reprit et décida de le caler au pied de la stèle. C’est en se relevant, après avoir pris soin de remettre en évidence l’étiquette de la grande surface où il avait acheté le chrysanthème, qu’il remarqua une anomalie à la base de la croix. Sur le socle où reposaient deux pieds de batracien dûment cloutés, une main inconnue avait maladroitement entaillé le métal pour y laisser trois mots à peine déchiffrables.

« Hic et Nunc »

Ses parents n’avaient eu à son égard qu’une seule et bonne décision dans son enfance : lui épargner des cours de latin. Il sortit de sa poche un petit Opinel et commença à gratter l’inscription qui n’avait pas de sens.

La foudre le frappa, ici et maintenant.

Verbe

Ecrit par Khalid EL Morabethi le 12 novembre 2016. dans La une, Ecrits

Verbe

Verbe être

Herbe verte

Le verbe dévertébré

L’herbe vertueuse

Le horla me regarde sous la paupière

Une sorte d’horla hors de moi

Neurones ne me dis pas que tu n’en as pas envie

Un verbe qui sort des neurones hors de moi les fioritures

Verbe déconjugué

Les nerfs avides

Un verbe avidifié qui coule des nerfs

Un verbe minuscule

Le verbe, minuscule enrobe verbe, un microbe

Robe un verbe dont on se vêt

Terre vernissage

Poussière et bouts de ficelles

Un microbe en parade

Le verbe, le crâne le verbe qui crâne

Un minuscule verbe qui sort du crâne jette un œil à l’arrière ne non surtout ne regarde pas ne

Minuscule accouchement

Mouche accouchement d’une mouche

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