Ecrits

Lettre à l’inconnue (rêve)

Ecrit par Johann Lefebvre le 20 septembre 2014. dans La une, Ecrits

Lettre à l’inconnue (rêve)

Madame,

Si je suis hors de votre vue dès à présent, c’est que je suis fou. De vous.
Il m’a semblé indispensable de disparaître afin que je devienne un souvenir à ranger dans votre si belle tête, un souvenir que vous pourrez consulter quand bon vous semblera, quand vous tomberez dans la peine de la solitude. Je ne puis plus vous approcher, vous voir, vous effleurer, car ma passion m’amènerait à vous prendre, sans hésitation aucune, tel l’animal de vos secrètes mises en scène, vous prendre jusqu’à l’épuisement total, jusqu’à l’extinction du monde. Une seule fois je vous ai rencontrée. Quand votre image a frappé ma rétine, un incendie s’est amorcé qui a embrasé tout mon corps ; vous étiez de dos, j’ai immédiatement acquis la certitude de votre cul. Et vous vous êtes retournée, lançant ce regard aussi noir que le ciel de ce soir, vos yeux ont vu les miens, vous avez soutenu votre découverte & pincé vos lèvres magiques comme si vous reteniez un accès de gourmandise. Aussitôt que votre sourire plein de sombre lumière m’a converti au désir, j’ai fait irréversiblement les dix pas qui me séparaient de vous. Par quelle force incontrôlable nous en sommes venus à mélanger nos langues sans discours d’introduction, je n’en sais rien.
Toujours est-il que nous avons fini par nous détacher. J’ai reculé. Vos bras ont tenté de me rappeler. Puis j’ai couru jusqu’à un taxi. Tandis que ce dernier repartait, passant devant vous, je vous ai regardée une dernière fois ; vous avez pris la direction d’une berline dans laquelle, au volant, un barbon fatigué faisait la grimace. Vous êtes montée dans la voiture avec une élégance rare.
J’ai tenté de garder aussi longtemps que possible le goût exotique de votre langue & la chaleur obscène de votre haleine. Je suis rentré chez moi & c’est en prenant mon paquet de cigares dans la poche de ma veste que j’ai découvert votre carte de visite. Vous en vouliez donc encore.
Je me suis allongé sur mon lit, j’ai dormi comme un salaud. J’ai quitté le monde, je me suis noyé dans votre image comme on se noie dans la gnole, pendant quatorze mois. Je faisais venir les nécessités alimentaires & domestiques par un livreur. J’ai coupé le téléphone, j’ai débranché tous les récepteurs, & durant ces soixante semaines j’ai lu cent onze livres. Aujourd’hui je sors enfin de chez moi pour poster la lettre que vous avez sous les yeux.
Je regrette de n’avoir même pas pu saisir le son de votre voix.
Il est inutile de répondre à la présente ou de venir ici pour essuyer votre cyprine sur mon appendice : je quitte les lieux, je débarrasse le plancher, je déménage.
Eventuellement, si vous savez pleurer, vous pourrez venir habiller mon silence de temps à autre, grâce aux indications que j’ai inscrites au dos de l’enveloppe. Ce sont mes coordonnées définitives. Celles de ma concession funéraire.

 

Cette lettre est extraite de « Fredaines épistolaires » dont le texte intégral est disponible ICI.

Eclats d’humeur (14) Les mots

Ecrit par Emmanuelle Ménard le 20 septembre 2014. dans La une, Ecrits

Eclats d’humeur (14) Les mots

Les mots

ça complique tout

ça tire les cheveux

ça met des crasses sur nos ardoises

 

Les mots

comme un pingouin dans une épicerie

qui se mord la queue

et fait tout tomber

 

Les mots

Pas besoin d’en parler

Ils parlent d’eux mêmes

hurlent leur humeur

leur rancœur

leur malin plaisir

de faire et de défaire

 

Les mots

qui craquent comme des os

sous les langues chaudes

des buveurs d’alcool aux mille vérités

 

Les mots

jongleurs de sons

quand sous les mains pèse l’inanité

Eclats d’humeur (13) Faisons un rêve…

Ecrit par Emmanuelle Ménard le 13 septembre 2014. dans La une, Ecrits

Eclats d’humeur (13) Faisons un rêve…

Nous marcherions dans l’haleine froide des rues

sans vêtements ni chapeaux

pour sentir mieux la vie !

la gueule remplie de verres et de vin dans les yeux

l’amour aux doigts des bras pour toucher

l’indigent

lui donner de ce monde qui fait tourner nos cœurs

l’habiller de paroles s’il tremble de silence.

 

Nous marcherions, oui, toujours plus loin !

jusqu’au bout des semaines

au bord des caniveaux

bravant l’indifférence

de ceux qui restent au chaud

à pas crissant et durs pour rythmer la colère

de nos rêves endormis ou trop vite mis à terre.

Billet fou Amendement numéro mille e tre : mettre Mozart en mémoire de moi, Christ

Ecrit par Luce Caggini le 13 septembre 2014. dans La une, Ecrits

Billet fou Amendement numéro mille e tre : mettre Mozart en mémoire de moi, Christ

Les uns vers les autres.

Le temps est un élément traître et en même temps accordons-lui de remettre chaque chose à sa place pour autant que nous gardions la tête froide sous le bonnet, mais que nous jetions la toque du juge par-dessus les moulins.

Aller jusqu’aux frontières invisibles où tout ce qui tient encore debout est noyé où tout ce qui se voit devient transparent où la vitesse se met brusquement au ralenti où l’observateur pour traverser la planète croyant lire son destin dans les écailles d’une tortue est saisi de l’ignorance et de la cécité en attendant la fin de sa quête.

Il n’entend que les gamins rieurs, les marchands de beignets, les souffleurs de feu.

Les uns, les autres, ceux d’hier et ceux qui ne savent même pas que ceux d’hier mangeaient des beignets de fleurs de courgettes sur le marché d’Ajaccio.

Ce qui revient à dire ?

Traverser l’hémisphère-nord jusqu’à l’hémisphère-sud en petite culotte et sans sous-tif avec innocence et furie qui ignorent l’impatience, l’effroi, la peur de Han Fu-Kiu devant les Japonais.

Explorer ce que les grands savants mettent des lunes à décrypter, l’œil collé sur leurs savants outils et que l’artiste, parce qu’il a d’autres yeux pour voir ailleurs, se contente de raconter.

À 14.644 kms de Paris, Singapour m’avait poinçonnée. Désormais j’étais empreinte d’enchantement : charme des jolies femmes appartenant à ce pays de fleurs que la blonde la plus sexy des Europe réunies ne pouvait que refléter une fleur de plastique fabriquée dans un atelier clandestin du 13ème et qui aurait eu l’incongruité de vouloir être…

Combien les fièvres sont bonnes à vivre, pourvu que les déchaînements soient les nourriciers des âmes des artistes et leur fassent perdre la raison pour aller marcher sur leurs mirages, dans des routes qui n’en finissent jamais…

« Le mot chinois est un signe complet en lui-même, réalisant une manière d’être, différent de ce qu’il dit et déjà très supérieur à ce qu’il daigne signifier ».

Immensité du vide pris la main dans le sac.

J’ai besoin d’écouter le Requiem de Mozart, pour la première fois j’en ai besoin.

Feuilleton : Le collier du Prince héritier

Ecrit par Gontrand-Hubert Mogador le 13 septembre 2014. dans La une, Ecrits

Feuilleton : Le collier du Prince héritier

Gontrand-Hubert Mogador, né en 1937 à Saint-Gargamel-en-Margeride (Haute-Lozère),   docteur es lettres anonymes, agrégé de philosophie dans le boudoir, doyen de la faculté de Saint-Flour, professeur émérite à l’Ecole des hautes études en sciences occultes est incontestablement le plus fin chroniqueur de son temps des mœurs provinciales du Haut Languedoc cévenol septentrional. Son œuvre protéiforme qu’il est inutile de présenter ici est une de ces sommes littéraires qui s’inscrivent au Panthéon de la pensée humaine à l’égal de La Comédie humaine, La Recherche du temps perdu, Les Rougon-Macquart  et Les aventures de la famille Fenouillard.

Une langue admirable d’une exemplaire concision, une pensée hiératique parfois absconse mais toujours inspirée, caractérisent ce corpus philosophico-littéraire qui a fait écrire à Sartre « Si G.H.Mogador n’existait pas, il faudrait l’inventer ! »

Nous sommes particulièrement honorés que la maître ait choisi Reflets du Temps pour livrer au public un de ses romans encore pratiquement inédits et dont nous publierons chaque semaine les quatorze chapitres qui sont autant de perles rares de cet énigmatique collier...

Racism IS

Ecrit par Ricker Winsor le 06 septembre 2014. dans Racisme, xénophobie, La une, Ecrits

Racism IS

About a lifetime ago, in our loft in Brooklyn, my wife and I watched the light streaming in through the big old factory-building windows and saw, floating in the warm slanting beams, a million dust particles bouncing and floating.

« Am I wrong, or didn’t we just finish cleaning the whole loft ? » I said.

« Dust IS », she said, which I though was kind of brilliant.

« Yeah, dust IS », like an element, a part of creation you can’t edit out no matter what you do. It is just there. Racism is just like that.

Why bother saying anything more about it, and, especially, why should a white man say anything ? No matter what a white man says is bound to be wrong. That also « IS ». And yet, this topic keeps coming up and keeps needing to be addressed one way or the other, with essays and editorials and/or with looting, rubber bullets, and tear gas.

« Why can’t a woman be more like a man ? » declared Henry Higgins in My Fair Lady. And the white man says, « Why can’t a black man be more like a white man ? » Things would go a lot easier for everyone if that were the case. That’s what we think anyway, most of us, if I can stick my neck out a bit.

Affirmative action, scholarships, a helping hand ; they all were well intentioned ways of giving black people a way into the white world where we would all be more happy. But they, generally speaking, were not having any of that ; not much anyway. It reminds me of that naïve idea we had that if we would just give those Iraqis the ability to vote and maybe a few credit cards they would, lickety split, be transformed into happy, prosperous, law-abiding Republicans and Democrats.

I went to boarding school for the high school years. I went back to the 25th reunion, already a long time ago. When we were in school in the early sixties there were maybe three African American students. Twenty five years later I was standing next to a long-time professor watching the classes of years past parade across the athletic field and saw no color anywhere except for the American flag. And I asked him about that.

« How is that possible », I asked, « after all that has happened ? » And he said, « We can’t get them. They don’t want to come and when they do they don’t stay long. They drop out ». And now we are getting into the nitty gritty because many of them say, in one way or another, « Fuck you whitey ». Simple as that. Racism IS.

I have lived all over the world and everywhere it is the same ; the whiter you are the better it is for you. Nobody wants to be darker. Everybody wants to be lighter in skin color. That is a mysterious fact. And the African group is at the bottom of the barrel, maybe because they are the blackest. A well-traveled white person can appreciate that black is beautiful. I haven’t noticed that black people accept that easily.

Texte de Ricker Winsor, « Le racisme EST »

Ecrit par Jean-François Vincent le 06 septembre 2014. dans Racisme, xénophobie, La une, Ecrits

traduit de l’anglais (USA) par Jean-François Vincent

Texte de Ricker Winsor, « Le racisme EST »

Il y a des lustres, dans notre loft, à Brooklyn, nous regardions, ma femme et moi, le flot de lumière qui se déversait à travers les fenêtres de ce grand bâtiment, autrefois une usine. En suspension dans la chaleur des rayons obliques, nous voyions un million de particules de poussière rebondissant en apesanteur.

Je dis : « Est-ce que je me trompe, ou est-ce que nous ne venons pas de faire le ménage du loft tout entier ? »

« La poussière EST » répondit-elle, ce qui me paraissait formulé avec brio. « Eh oui ! La poussière EST », comme un élément faisant partie intégrante de la création. Impossible de l’effacer, quoi qu’on fasse. Même chose pour le racisme.

A quoi bon revenir là-dessus, et, en particulier, de la part d’un blanc ? Peu importe ce qu’il dit, un blanc a forcément tort. Cela également EST. Et pourtant le sujet ne cesse de s’inviter dans l’actualité ; il faut donc le traiter d’une manière ou d’une autre : par des essais, des éditoriaux et/ou des pillages, des balles en caoutchouc et des gaz lacrymogènes.

« Pourquoi une femme ne peut-elle ressembler davantage à un homme ? » déclarait Henry Higgins, dans My fair lady. Ce à quoi fait écho le blanc : « pourquoi un noir ne peut-il ressembler davantage à un blanc ? », les choses seraient tellement plus simples pour tout le monde, si tel était le cas. C’est, à coup sûr, ce que pensent la plupart d’entre nous, si je puis me permettre.

La discrimination positive, les bourses, une main tendue ; tout cela partait d’une très bonne intention : donner aux noirs les moyens d’entrer dans le monde des blancs. Là on serait tous plus heureux. Mais, d’une manière générale, ils n’ont rien obtenu du tout, ou, de toute manière, pas grand-chose. Cela me rappelle cette idée naïve que nous avions, selon laquelle, en donnant  aux Irakiens la possibilité de voter – et, peut-être, quelques cartes de crédit – ils seraient, en deux temps trois mouvements, transformés en Républicains et Démocrates, heureux, prospères et respectueux des lois.

J’ai passé ma scolarité secondaire dans un pensionnat. Je suis retourné à la 25ème réunion des anciens, il y a déjà longtemps de ça. Quand nous étions à l’école, dans les années 60, il y avait peut-être trois élèves afro-américains. Vingt cinq ans plus tard, j’étais assis à côté d’un vieux professeur qui observait le défilé des classes des années passées à travers le terrain d’athlétisme. Les seules couleurs visibles étaient celles du drapeau américain.

Coule l’eau à la rivière claire

Ecrit par Gérard Leyzieux le 06 septembre 2014. dans La une, Ecrits

Coule l’eau à la rivière claire

Coule l’eau à la rivière claire

Dans le silence d’échos égarés

Fuient les nuages au vent léger

Autour du jour la nuit t’imprime sa nudité

Des routes cheminent sous tes pieds

Des bouches t’appellent à travers l’espace

Qui te sourient au ciel d’étoiles

Ta vie s’y serre et t’aspire à elle

Regard qui roule à la matière

Flux t’enrobe de spirale

Et de ta main s’efface l’attente complice

Coule l’eau à la rivière millénaire

Quand de ton avenir s’estompe l’horizon

Dès lors les pressions diffusent leur trouble à ce corps

Qui demeure seul face au vent du désert

Billet fou : de la lune à la terre, du Trottel à Ajaccio

Ecrit par Luce Caggini le 06 septembre 2014. dans La une, Ecrits

Billet fou : de la lune à la terre, du Trottel à Ajaccio

J’avais quitté l’île en courant.

J’avais écrit un scénario dans lequel les avions de l’île ne faisaient que des départs.

C’était un scénario cruel qui correspondait à une période où je n’avais pas vu que les montagnes étaient bleues.

Je suis revenue au pas de course pour m’y réfugier.

Les rochers m’appelaient, les pierres me donnaient le courage de m’enivrer.

Je regardais mes pieds sous l’eau comme des œuvres magnifiées et plus rien ne circulait dans ma tête, rien de bon, rien de mal.

Antoinette Scala, « Nini », était devenue mon amie, et le soir, à « La Paillotte chez Gérard », elle chantait pour moi « Domani » en me tenant la main. J’avais le sentiment d’avoir échappé au monde des formatés, des automates de l’art des gueulants, des peintres reproducteurs, des poètes à la noix, du toc, du ready-made parisien. Le toc je le portais au poignet, luxe de mon arrogance : trois petits rubans de monoprix assortis à une bague à deux sous d’un vert de mer. Le vrai bijou, c’était que je recevais de cette grande dame de la chanson corse : « Il faut laisser quelque chose de soi dans une chanson » ! Elle avait la réponse à une question essentielle qui me taraudait depuis que je me prenais pour un écrivain.

Mais qu’est-ce que je fabrique dans ce monde putride où il fallait s’inquiéter à partir de 1350 morts en Afrique de l’Ouest, car « la situation commençait à devenir insoutenable ». Un mort m’aurait suffi. Les barbelés de West Point à Morovia qui enclavaient les 75.000 malheureux dans leurs eaux usées me donnaient la nausée, mais j’avais les pieds dans le bleu d’Ajaccio sur le sable du Trottel et je m’endormais avec la mer et les vagues. Enfin loin des microcosmes de la capitale où j’avais vu passer et s’agiter des têtes gonflées de mousse à raser, où je n’avais pas ma place.

A Grenoble, Jean-Luc Mélenchon avait demandé d’être briefé par Laura de mon cœur. Garder ma connivence avec Jean-Luc Mélenchon c’était une alliance de pureté et de vaillance. J’aime bien ce mec qui parle de courage qui ne triche pas et à l’occasion ravive l’Histoire sans avoir appris à ronronner.

Avec Gérard nous élaborons un événement musical à Ajaccio.

Je peins mes murs dans une sienne brulée très douce. La comète Lune me reprenait dans ses bras. Dans la Rue des Trois Marie rêve et réalité se muent dans un élan brillant de chaque monumentale minute dans une douce substance confondue à mon quotidien et je suis entourée d’eau de tous côtés. Je foule à nouveau la terre de mon grand-père A. P. Caggini, le marin sage et aventureux. Dans mes mains jointes je pris de l’eau de la mer et par trois fois je la buvais. Je recevais ainsi le baptême d’une armée de rois et de reines magiciens dans l’art de donner à ma vie enfin un rite de petite païenne en quête d’amour centenaire pour un berger du Mont Kyrie.

Oublier

Ecrit par Khalid EL Morabethi le 30 août 2014. dans La une, Ecrits

Oublier

Il a oublié

Que ses yeux étaient bleus,

Le ciel aussi,

La mer,

Il a oublié le sourire de sa grand-mère,

Et ses histoires qui le faisaient dormir.

Il a oublié,

Que la pluie le faisait réfléchir,

Que la pluie avait toujours un effet étrange sur lui.

Aujourd’hui,

Il fêtait ses 79 ans,

Il a oublié ce vieil amour qui dormait à ses côtés, depuis longtemps,

Cette chambre, ce lit,

Cette maison,

La joie, le bonheur,

Son petit jardin,

La balançoire fixée à une grosse branche et les fleurs,

Il a oublié ses réussites, ses combats, ses pertes, ses espoirs,

Et ses blessures.

[12 3 4 5  >>