Tyrannus

Frimousse devait avoir huit ans et peser une trentaine de kilos, cartable compris, quand elle goûta pour la première fois aux délices suprêmes de l’agression caractérisée. Ses immenses yeux de ruminant fixaient le museau de Wolf, un robuste berger allemand qui haletait amoureusement à deux centimètres de son minuscule nez en tire-bouchon. Elle se mit en devoir de palper l’archipel nasal, le trouvant humide, spongieux, une sorte de Shamallow noir orné de trous. Les parents de Frimousse lui hurlaient souvent de se tenir loin de Wolf. «Il pourrait te mordre, sait-on jamais !», lui disaient-ils pour justifier leurs bruyantes sommations. Seulement, cela faisait plus d’un an qu’elle et Wolf folâtraient interminablement sur la pelouse, sans qu’à aucun moment le gentil clébard ne songeât à l’égratigner. Ce jour-là, Frimousse était horriblement dépitée. Elle nourrissait le désir secret et vain de voir sa main d’albâtre partir dans une pétarade de sang et de chair broyée. Secret désir, car elle n’osait s’avouer à elle-même de si odieux penchants et vain parce que le Berger allemand, tout vigoureux et tout paré de crocs qu’il fût, ne l’entourait en définitive que de la plus nauséabonde sollicitude. Dans un accès de colère feinte, Frimousse donna une généreuse claque à Wolf, qui ne broncha pas.
Rassemblant ses doigts en un joli bouquet de tulipes, elle entreprit de les lui faire avaler, mais le chien, décontenancé, demeura gueule béante. La comédienne coléreuse se transforma vite en tragédienne furibonde. Sa petite bouche s’entrouvrit et avant même que Wolf eût le temps de faire un bond en arrière, quatre jolies dents de nacre lui muselaient implacablement la truffe. Elles ne desserrèrent leur étreinte que quelques hululements et une cuisante fessée plus tard. Les années passèrent et au hasard de ses lectures, Frimousse apprit que ce qui faisait une nouvelle journalistique n’était pas tant une morsure de chien qu’une morsure d’humain infligée à un chien. Elle en rit beaucoup et décida qu’elle deviendrait reporter.
Quelques boulevards plus loin, Œil-Fauve, quinze ans et trois poils au menton, découvrait sa vocation d’une drôle de façon. Son regard fondait tel un aigle sur le déjà très audacieux décolleté de sa camarade de révision, pendant qu’elle triturait une calculatrice Casio du plus bel apparat. «Combien penses-tu que font 2 puissance 8 (256) – 2 ?» demanda la demoiselle, la tête quasiment avachie sur un volumineux brouillon. Œil-Fauve esquissa un geste vers la calculatrice, non sans frôler avec quelque insistance la main appliquée de la jeune fayotte. «Tu n’es pas obligé de me caresser pendant que tu…» Le garçon écarta brusquement le bras, et en le retroussant, son coude donna droit dans la mâchoire de l’érudite. Bacchanal de tous les diables. En contemplant le spectacle tétanisant de ce visage en décomposition, de ces yeux en larmes, de ces lèvres ensanglantées, de ces élastiques qui pendouillaient aux extrémités d’un appareil dentaire claudiquant, Oeil-Fauve oublia le décolleté et ressentit une sorte de congestion cérébrale proche de l’ivresse. Il dévisagea la calculatrice qu’il tenait d’une main fébrile ; et pendant que la fayotte perdait un temps précieux en glapissements frénétiques, Oeil-Fauve savait déjà qu’il se ferait un gros paquet de fric dans la finance d’entreprise.
***
A vingt-trois ans, Frimousse avait trois ou quatre cadavres sentimentaux à son actif. Une moyenne des plus honorables pour une fille qui aime la lecture et le jardinage. A trente, Oeil-Fauve avait tellement de squelettes amoureux dans son placard qu’il songeait à aménager un dressing-room dans son luxueux duplex du quartier des tubercules à Casablanca. Ces jeunes gens se rencontrèrent le plus naturellement du monde, d’abord à la pâtisserie, où ils grognaient tous deux en dévorant des religieuses à la crème, chacun de son côté, puis sur un plateau télé, où ils semblèrent tout d’un coup beaucoup moins s’ignorer. Frimousse avait en cela intégré le despotisme dans son mode de vie que même ses émissions en faisaient une barbare apologie. Les questions qu’elle assena à Oeil-Fauve furent pernicieuses. Mais Oeil-Fauve avait atteint des stades de tyrannie tels qu’il se contenta de répondre élégamment, laissant le plat de résistance, cinglant, congelé, pour une conjoncture plus appropriée. Quelques semaines et deux cadavres sentimentaux plus tard, Frimousse et Oeil-Fauve dînaient à couteaux tirés à El Gusto. Une plantureuse salade lui ayant ragaillardi l’estomac, Frimousse déclara tout de go qu’elle trouvait Oeil-Fauve un peu trop gentil, donc un peu trop décevant. L’affront était horrible. Oeil-Fauve n’avait pas cultivé sa cruauté pendant tant d’années pour se voir signifier, à l’apogée de la trentième, qu’il était «gentil» par la première pisseuse venue. Il avala la couleuvre sans mâcher. Oeil-Fauve était fermement résolu à prendre ce reptile au minois de chaton par la peau du cou. Aussi se fit-il doux, gentil – ô quelle horreur – et surtout, très patient.
***
L’amour survint et terrassa l’adversité ; les griffes de Frimousse n’étaient plus qu’ongles soigneusement limés. Ses yeux de mutant retrouvèrent leur enfantine et ruminante condition. Elle n’était plus que sourires, caresses et autres âneries du genre. L’état de guerre avait officiellement pris fin. Du moins de son côté. Car Oeil-Fauve n’entendait pas plier sous le joug de la tendresse, ça non. Il préférait prospérer sous le règne de la cruauté. Alternant remarques épouvantables et regards noirs, jonglant entre présence fantomatique et absence marquée, il manqua de réduire Frimousse en bouille déconfite. Lorsque ce fut – presque – le cas, Dieu seul sait quel démon d’affection surgit tout d’un coup et lui fit dorloter Frimousse à l’instant où il se devait de l’achever. Les yeux du jeune carnassier s’embuèrent d’une affection inimaginable quand la moribonde revint à la vie. Il versa même une imperceptible larme en la voyant sourire, comme au premier jour, et retrousser ses petites canines, comme pour poser une question massacrante. Oeil-Fauve serra Frimousse dans ses bras, et au moment où il laissa s’assoupir son regard d’aigle, quatre jolies dents de nacre s’acheminèrent doucement vers son cou.
Sana Guessous
- Lu: 1901
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Martine L