Qu'est-ce que que ? Qui ça "je" ?

« Tu n’es qu’un égoïste », « tu es coquet / coquette / sympathique / perfectionniste… » ; qui ça, moi ?! Mais de quoi est-ce que tu me parles, et d’où est-ce que tu tiens une telle opinion de moi ?! N’avez-vous jamais eu la tentation de vous insurger, quand on vous appliquait tel ou tel qualificatif, dans lequel vous ne vous reconnaissiez pas ?
Nous sommes au besoin pourtant bien d’accord pour nous reconnaître certains défauts et certaines qualités saillantes, qui nous délimitent, nous personnifient, nous individualisent en nous démarquant de ceux qui appartiennent à d’autres, et notamment à nos proches.
Ainsi, « je », c’est quelque part un habitus, qui nous vient de notre entourage, et que nous ne sommes pas toujours prêts à remettre en cause devant un « étranger », même si cela peut au contraire dans certains cas nous permettre de nous libérer d’une image négative, qui nous colle à la peau.
« Je », c’est donc l’autre qui nous l’impose plus ou moins, dès notre enfance, même si nous participons tout de même à sa négociation, en nous adaptant positivement ou négativement à la demande de nos éducateurs.
Ça, c’est déjà bien paradoxal poilu, vous en conviendrez ! Ajoutez à cela que cette demande est elle-même plus ou moins déterminée par des motivations inconscientes chez l’autre, et force vous sera de constater le caractère foncièrement accidentel de notre personnalité.
Toujours dans la même veine, on peut légitimement se demander si ce sont nos attitudes et nos comportements qui appellent chez l’autre les mots qui nous qualifient et nous décrivent de manière non ambigüe, ou bien si ce sont les mots qu’on nous applique habituellement qui les déterminent.
Cela pose la question de la part de « responsabilité » que nous possédons dans la détermination de ce « je », et, contrairement à mes habitudes, je n’ai pas d’avis tranché sur celle-ci. Notre moi semble ne pas nous appartenir complètement, et c’est certainement pour cela que le bouddhisme prône qu’il n’est qu’une illusion à laquelle il convient de ne pas s’identifier.
Il existerait ainsi au plus profond de nous quelque chose de plus fondamental, que Jung appelle le « soi », et qui transcende cette identité si discutable. D’ailleurs, s’il ne s’agissait que de l’identité ! Mais nos désirs eux-mêmes nous appartiennent-ils vraiment ?
C’est pourquoi, si nous vivons dans l’illusion de notre personnalité, de nos goûts et de nos dégoûts, de nos ambitions et de nos inclinations, il n’y a certainement aucun mal à être convaincu qu’une autre réalité sociale pourrait exister, où nous tiendrions un rôle différent, et où nos relations seraient d’une nature différente, car reposant sur d’autres principes.
La difficulté à accepter cette idée vient essentiellement de ce que l’on pense savoir ce que l’on devrait y perdre, et que l’on ne sait pas ce qu’on pourrait y gagner. Finalement, c’est comme si le goût du jeu n’était pas forcément si répandu qu’on le dit !
Alors, l’âge d’or des anarchistes, ça n’est peut-être qu’un phantasme au sujet d’une possible réalité collective, plus heureuse, complètement utopique, et pourtant si tentante. Cela ne serait donc que la projection du désir plus profond de rejoindre de notre vivant cette unité de l’âme qui ne semble réservée qu’aux grands sages.
Rêver d’une société différente, ce serait une façon détournée de rêver pour soi-même d’une existence plus sereine et plus heureuse. Aussi, on devrait peut-être renvoyer de ce fait les anarchistes de tout poil au divan d’un psychanalyste, pour qu’enfin, ils s’autorisent à vivre certaines choses qu’ils s’interdisent, j’imagine, comme de se « compromettre » dans le jeu social, et chercher à acquérir une sécurité affective et matérielle, qui leur fait bien souvent défaut.
Mais cela suffit-il vraiment ? Le bonheur de l’anarchiste n’est-il pas dans le fond de râler sur ce monde, pour pouvoir mieux rêver d’un autre monde, d’un ailleurs, d’une terra incognita complètement improbable, depuis que l’homme a justement fait le tour de la terre et exploré tous ses territoires.
Gilles Josse
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Commentaires (2)
gilles josse
D'autre part, j'aurais tendance à penser que "je" est une phénomène intérieur à chaque homme, initié par l'autre, comme on allume un feu, mais que celui-ci peut durer bien longtemps, hors de toute nouvelle confrontation à l'autre, comme ce Robinson, qui garde son humanité comme il préserve son feu.
Jean-François Vincent