Les Fantômes de Belfast, Stuart Neville

Ecrit par Léon-Marc Levy le 21 octobre 2011. dans La une, Littérature

Les Fantômes de Belfast, Stuart Neville


Il est difficile de composer univers et roman plus noirs que ce livre. La mort, les morts en sont les figures dominantes et ordonnent (au sens littéral du terme, donnent ordre) l’existence et l’action du héros, dans un Belfast « en paix », sauf dans la tête dévastée de l’un de ses tristes anciens héros.

Gerry Fegan fut un tueur de l’IRA dans les années terribles qui ensanglantèrent l’Irlande du Nord et y installèrent une terreur meurtrière pendant des décennies. Pas n’importe quel tueur : une des plus efficaces machines à exécuter les « contrats » de l’organisation. Sang-froid, précision, absence absolue d’états d’âme, une pépite létale pour les chefs de l’IRA.

Aujourd’hui, après les années de prison qui ont suivi la paix de 1998, Gerry est dépressif, ivrogne et surtout hanté par le passé. Ici encore hanté doit être pris au sens le plus fort : il vit entouré, suivi, en permanence par les fantômes de ses victimes de naguère. Policiers, membres de l’UFF (unionistes anti-catholiques), mais aussi victimes par hasard, fauchées par des bombes aveugles ou des contrats bidons. Hanté par cette mère et son bébé déchiquetés par la bombe posée dans une boucherie (effroyable ironie).

«  Après avoir chassé la brûlure du whisky avec une longue rasade de Guinness, il reposa le verre sur la table. Lève les yeux et ils seront partis, se dit-il.

Mais non. Ils n’avaient pas bougé et le fixaient toujours. Douze, ils étaient, en comptant le bébé dans les bras de sa mère. »

Alors Gerry va exécuter son dernier contrat. Celui qu’exigent de lui ses fantômes, condition qu’ils mettent à la fin de leur présence et à sa rédemption possible : tuer tous ceux qui ont donné l’ordre de les tuer.

Stuart Neville nous emmène alors dans un itinéraire infernal, où l’horreur présente se tricote étroitement à celle du passé, où les morts rappellent les morts, où les morts produisent la mort. Le serial killer est, de chapitre en chapitre,  « libéré » par ses « serial killed », par ses fantômes. C’est d’ailleurs le titre des parties du livre : « DOUZE » « ONZE « NEUF » … décompte des fantômes restants encore à chaque étape de l’accomplissement du contrat (il est intéressant de noter que l’édition américaine de ce livre s’intitule « The twelve »).  L’écriture de Neville est à l’image de son terrifiant propos : linéaire, froide, ciselée, implacable.

Itinéraire morbide, impitoyable et sombre, illuminé cependant par une rencontre, une jeune femme et son adorable petite fille. Dès lors, dans le chemin sanglant, le lecteur se pose une question obsédante : y a-t-il une lumière possible au bout du chemin pour Gerry Fegan ?

« Mais je ne veux pas rêver dit-il, empêchez-moi de rêver »

Hantés, nous le sommes aussi pendant toute la lecture de ce remarquable roman noir et jusqu’à la fin stupéfiante.

Il s’agit d’un premier roman. Un grand du thriller est né.


Stuart Neville. Rivages/thriller. Les fantômes de Belfast, (The ghosts of Belfast). Trad. De l’anglais (Irlande) par Fabienne Duvigneau. 410 p. 22€. Août 2011


Léon-Marc Levy

Avec l’autorisation de « La Cause Littéraire »

A propos de l'auteur

Léon-Marc Levy

Léon-Marc Levy

 

Modérateur

Professeur agrégé de Lettres Modernes

Maîtrise de philosophie

Directeur du magazine "La Cause Littéraire"

Rédacteur en Chef du "920-Revue.fr"

Animateur de "Thème et Texte"

 

Commentaires (2)

  • Danielle Alloix

    Danielle Alloix

    23 octobre 2011 à 11:11 |
    Belle perspective de lecture, en effet et choix judicieux d'un sujet qui va bien pour un magazine qui veut refléter le temps, ici, et ailleurs, hier, comme aujourd'hui ; celui de l'Irlande et de l'IRA n'a-t-il pas occupé l'écran - c'était hier - de notre jeunesse... Retour, avec ce que ce livre dit, sur ces anciennes " causes" ( on ne pensera pas qu'à l'Irlande ), ces militants, ici, ailleurs, ce qu'on ne voulait pas, alors appeler des faits de guerre, et qui en étaient ! beau livre de réflexions fortes, semble-t-il, pour les générations à venir.
  • Jean Le Mosellan

    Jean Le Mosellan

    22 octobre 2011 à 12:09 |
    Après votre présentation du livre,on est tenté de dire que l’édition américaine avec le titre The Twelve fait référence à ses qualités littéraires,et celui de l’édition anglaise,et française,aux années de terreur à Belfast commercialement racoleur. On comparera avec intérêt le succès américain au succès européen de ce livre qu’on a envie de lire.

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