Qu'est-ce que que ? Courage, Fuyons !

le 04 novembre 2011. dans La une, Psychologie, Ecrits, Société

Qu'est-ce que que ? Courage, Fuyons !


Décidément, il faudra que je songe à écrire l’éloge de la lâcheté ! Voilà ce que je me disais hier soir, par pur goût pour la provocation. Hélas, la chose a déjà été faite, avec bien du talent, par Jean Laborie, dans son « éloge de la fuite », ouvrage auquel je vous renvoie, et je ne pourrai malheureusement que le paraphraser, à défaut de le résumer correctement, quitte à le trahir au besoin, étant donné mon absence de principes.

Il y défend l’idée que le comportement d’évitement est né d’un processus adaptatif, et ne se rencontre que chez les espèces « évoluées ». De là, il n’y a qu’un pas à affirmer que la démission et la fuite, chez l’être humain, dénotent également d’un haut degré d’évolution. J’ai déjà évoqué ce point dans le chapitre « coïto, ergo sum », et j’ai bien conscience de son odeur de soufre.

Mais je pense tout particulièrement à l’appel du clairon, et, ayant été en mon temps objecteur de conscience, parce que fondamentalement pacifiste et non-violent, je vous fiche mon billet qu’en cas de guerre, j’aurais tout simplement été déserteur, pour ne pas avoir à connaître le triste sort des réfractaires.

Car, ma marseillaise à moi, vous vous en doutez, c’est celle de Léo Ferré, voire celle de Gainsbourg, l’originale n’étant qu’un lugubre appel au sang, en fin de compte. On me rétorquera que ce sang « impur » dont il est question n’est qu’une figure de style, et qu’au-delà, il faut plutôt y voir une exhortation au combat, à la révolte contre l’agresseur, l’oppresseur et son injustice.

Soit, mais on tourne autour du pot, et j’en reviens à mon opinion de départ ; je n’ai jamais aimé me battre, et je ne porte pas dans mon cœur les individus belliqueux et revanchards. Aussi, la fuite, c’est mon mode de réaction par rapport aux difficultés, et aux individus qui me les créent. Quelque part, bien sûr, on peut donc me taxer de lâcheté, mais à ceux qui penseraient ainsi, je réponds que je n’ai rien de plus précieux que les jours de mon existence, et que c’est pour moi une folie de gâcher ne serait-ce qu’une heure à défendre mon bifteck à droite, quand je peux me nourrir d’une salade à gauche.

Et puis d’ailleurs, que l’on me traite de lâche, dans le fond, je m’en fous, car ça n’est qu’un mot, et les mots ne mangent pas de pain, que j’en sache. Comme le dit si bien ma cousine Germaine, que je préfère à mon cousin Gaston, qui est parachutiste et ne dit rien, mais tire sans sommations, l’essentiel, c’est de vivre en accord avec ses valeurs personnelles, et de pouvoir se regarder en face dans une glace. Pas vrai, mec ?!

Au-delà de cette simple lâcheté, il y a une aversion profonde chez moi, qui l’étaye et la justifie, en quelque sorte ; elle est pour cette incitation qu’on nous fait d’être le plus fort, le plus beau, le plus intelligent, le plus poli, le plus ponctuel, le plus ceci et le plus cela, avec cette idée sous-jacente d’une échelle à gravir, où nous nous situerions tous. Quelle idée idiote de voir l’humanité et les hommes qui la composent comme perchés sur une telle échelle ! Quelle vision réductrice !

Ce qui la conforte, c’est peut-être ce préjugé que l’amour d’une belle, cela s’obtiendrait à la hauteur de ses mérites, à la valeur de la cylindrée de sa voiture, et je vous passe le reste, ce qui revient plus ou moins à merchandiser les sentiments, la femme et l’homme, et leurs relations. Mais, on l’aura compris, je ne mange pas de ce pain-là non plus, et cela ne m’a pas pour autant privé d’amour, bien au contraire.


Gilles Josse


Commentaires (5)

  • gilles josse

    gilles josse

    06 novembre 2011 à 10:12 |
    Je crois que vous m'avez bien compris, Kaba (et vous aussi, Eva). J'aime bien votre "éloge de la trahison". Prendre le contrepied, et bousculer les principes, en espérant, quoi ... échanger avec vous
  • Kaba

    Kaba

    05 novembre 2011 à 15:21 |
    "Eloge de la fuite", "Eloge de la lâcheté"...
    Je crois qu'il faudra qu'un jour un esprit libre fasse l'éloge de la trahison. Qu'y a-t-il de plus absurde que la fidélité ? Fidélité aux principes, aux idées, aux idéaux ! On a beaucoup massacré déjà par fidélité à ces concepts-là.
    Quoi de plus absurde que la fidélité ? Et d'ailleurs, nous la combattons par principe à notre idéal de démocratie parfois ! Ainsi, la fidélité à sa famille, ce que l'un des auteurs de "A la recherche de la France" (ouvrage de sociologie américain des années 50-60) nommait, s'agissant des Corses, "familialisme amoral" ! Ah, Horace tuant Camille, sa soeur, parce qu'elle pleurait son amant. Mais au contraire, Roméo et Juliette réconciliant leurs familles en larmes, dont ils avaient, par leur mariage, trahie la rivalité et la haîne...
    Que l'on songe ici à ceux qui ont trahi leur classe, leur milieu social. Le plus génial ne fut-il pas Karl Marx - et aussi son compère, Fredrich Engels ? Ils ont fait bouger l'histoire. (Français, nous pouvons évoquer Gilbert de Lafayette et Philippe Égalité - les motivations de celui-ci étaient toutes personnelles). Et François Mitterrand ? Issu de la bourgeoisie provinciale (mais vinaigrier et non pas producteur de fine cognac), il a promulgué les lois de nationalisation, puis celles de "respiration du secteur public"...
    Trahir, ce n'est pas renier le passé, c'est connaître que l'environnement a évolué. Keynes a-t-il trahi le capilisme, principe économique fondamental de sa nation ? Que non ! Il lui a ouvert la porte d'une évolution salvatrice.
    Faire l'éloge de la trahison serait, pour moi, ouvrir la porte de l'émerveillement. (Serait-ce, pour vous, l'état paroxystique de l'individualisme ?)

    Parenthèse pour Eva :
    Gilles Josse aime bousculer les principes. Il affirme ici : "étant donné mon absence de principes".
    Avoir du courage ou pas. Etre ou ne pas être... Il s'en fout, je crois, et il a raison.
    On peut composer des variations sur le reste, comme je l'ai fait ici.
    • eva talineau

      eva talineau

      05 novembre 2011 à 19:51 |
      cher Kaba, je sais bien qu'il joue ! et moi je joue le jeu, en lui répondant à ma manière sérieuse/pas sérieuse.
      Je n'imagine pas un seul instant qu'il puisse ne pas comprendre que s'il aime bien bousculer les principes, moi j'aime bien bousculer les gens (histoire de les rencontrer un peu..)
  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    04 novembre 2011 à 22:44 |
    Le courage ce n’est pas de ne pas avoir peur, c’est de faire comme si on n’avait pas peur. Tout est dans le « comme si ». L’instinct de conservation, le souci de sauver sa peau, tout cela, je le comprends et je l’assume. Comme vous, je ne souhaite pas mourir. Il reste qu’en certaines circonstances - pas forcément la guerre - il faut dépasser l’animal qui est en nous (et qui est, au demeurant, fort respectable) et accepter le sacrifice, mot désuet et mal aimé des modernes…Et pourtant ! Sacer facere signifie littéralement rendre sacré, devenir la part des dieux, l’oblat qui leur est consacré. Il faut donc – parfois – dialoguer avec l’animal en nous et tenter de la convaincre, comme le – très lâche et très courageux - maréchal de Turenne discutant avec son propre corps avant la bataille : « tu trembles, carcasse ; mais tu tremblerais encore plus si tu savais où je vais te mener ».
  • eva talineau

    eva talineau

    04 novembre 2011 à 16:06 |
    "...et cela ne m'a jamais pour autant privé d'amour, bien au contraire" - eh bien tant mieux pour vous ! c'est peut-être que du courage, vous en avez bel et bien, pour ce qui vous importe réellement, et que la soi-disant "lâcheté" dont vous faites l'éloge consiste juste à dire non à des contraintes qui ne vous semblent pas légitimes ! le courage, à mon sens, ce n'est pas d'aller faire le fanfaron, de marcher au pas, de se crever pour gagner de quoi arborer des "signes extérieurs de richesse" - c'est juste de tenir vraiment à ce à quoi on tient, que ce soient des gens, des valeurs, des engagements professionnels, des choix de vie dont on trouve qu'ils sont, pour soi, importants. Ne pas avoir de "courage" pour ces choses là, c'est s'exposer, tôt ou tard, à se mépriser soi-même !

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