Qu'est-ce que que ? Courage, Fuyons !

Décidément, il faudra que je songe à écrire l’éloge de la lâcheté ! Voilà ce que je me disais hier soir, par pur goût pour la provocation. Hélas, la chose a déjà été faite, avec bien du talent, par Jean Laborie, dans son « éloge de la fuite », ouvrage auquel je vous renvoie, et je ne pourrai malheureusement que le paraphraser, à défaut de le résumer correctement, quitte à le trahir au besoin, étant donné mon absence de principes.
Il y défend l’idée que le comportement d’évitement est né d’un processus adaptatif, et ne se rencontre que chez les espèces « évoluées ». De là, il n’y a qu’un pas à affirmer que la démission et la fuite, chez l’être humain, dénotent également d’un haut degré d’évolution. J’ai déjà évoqué ce point dans le chapitre « coïto, ergo sum », et j’ai bien conscience de son odeur de soufre.
Mais je pense tout particulièrement à l’appel du clairon, et, ayant été en mon temps objecteur de conscience, parce que fondamentalement pacifiste et non-violent, je vous fiche mon billet qu’en cas de guerre, j’aurais tout simplement été déserteur, pour ne pas avoir à connaître le triste sort des réfractaires.
Car, ma marseillaise à moi, vous vous en doutez, c’est celle de Léo Ferré, voire celle de Gainsbourg, l’originale n’étant qu’un lugubre appel au sang, en fin de compte. On me rétorquera que ce sang « impur » dont il est question n’est qu’une figure de style, et qu’au-delà, il faut plutôt y voir une exhortation au combat, à la révolte contre l’agresseur, l’oppresseur et son injustice.
Soit, mais on tourne autour du pot, et j’en reviens à mon opinion de départ ; je n’ai jamais aimé me battre, et je ne porte pas dans mon cœur les individus belliqueux et revanchards. Aussi, la fuite, c’est mon mode de réaction par rapport aux difficultés, et aux individus qui me les créent. Quelque part, bien sûr, on peut donc me taxer de lâcheté, mais à ceux qui penseraient ainsi, je réponds que je n’ai rien de plus précieux que les jours de mon existence, et que c’est pour moi une folie de gâcher ne serait-ce qu’une heure à défendre mon bifteck à droite, quand je peux me nourrir d’une salade à gauche.
Et puis d’ailleurs, que l’on me traite de lâche, dans le fond, je m’en fous, car ça n’est qu’un mot, et les mots ne mangent pas de pain, que j’en sache. Comme le dit si bien ma cousine Germaine, que je préfère à mon cousin Gaston, qui est parachutiste et ne dit rien, mais tire sans sommations, l’essentiel, c’est de vivre en accord avec ses valeurs personnelles, et de pouvoir se regarder en face dans une glace. Pas vrai, mec ?!
Au-delà de cette simple lâcheté, il y a une aversion profonde chez moi, qui l’étaye et la justifie, en quelque sorte ; elle est pour cette incitation qu’on nous fait d’être le plus fort, le plus beau, le plus intelligent, le plus poli, le plus ponctuel, le plus ceci et le plus cela, avec cette idée sous-jacente d’une échelle à gravir, où nous nous situerions tous. Quelle idée idiote de voir l’humanité et les hommes qui la composent comme perchés sur une telle échelle ! Quelle vision réductrice !
Ce qui la conforte, c’est peut-être ce préjugé que l’amour d’une belle, cela s’obtiendrait à la hauteur de ses mérites, à la valeur de la cylindrée de sa voiture, et je vous passe le reste, ce qui revient plus ou moins à merchandiser les sentiments, la femme et l’homme, et leurs relations. Mais, on l’aura compris, je ne mange pas de ce pain-là non plus, et cela ne m’a pas pour autant privé d’amour, bien au contraire.
Gilles Josse
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Commentaires (5)
gilles josse
Kaba
Je crois qu'il faudra qu'un jour un esprit libre fasse l'éloge de la trahison. Qu'y a-t-il de plus absurde que la fidélité ? Fidélité aux principes, aux idées, aux idéaux ! On a beaucoup massacré déjà par fidélité à ces concepts-là.
Quoi de plus absurde que la fidélité ? Et d'ailleurs, nous la combattons par principe à notre idéal de démocratie parfois ! Ainsi, la fidélité à sa famille, ce que l'un des auteurs de "A la recherche de la France" (ouvrage de sociologie américain des années 50-60) nommait, s'agissant des Corses, "familialisme amoral" ! Ah, Horace tuant Camille, sa soeur, parce qu'elle pleurait son amant. Mais au contraire, Roméo et Juliette réconciliant leurs familles en larmes, dont ils avaient, par leur mariage, trahie la rivalité et la haîne...
Que l'on songe ici à ceux qui ont trahi leur classe, leur milieu social. Le plus génial ne fut-il pas Karl Marx - et aussi son compère, Fredrich Engels ? Ils ont fait bouger l'histoire. (Français, nous pouvons évoquer Gilbert de Lafayette et Philippe Égalité - les motivations de celui-ci étaient toutes personnelles). Et François Mitterrand ? Issu de la bourgeoisie provinciale (mais vinaigrier et non pas producteur de fine cognac), il a promulgué les lois de nationalisation, puis celles de "respiration du secteur public"...
Trahir, ce n'est pas renier le passé, c'est connaître que l'environnement a évolué. Keynes a-t-il trahi le capilisme, principe économique fondamental de sa nation ? Que non ! Il lui a ouvert la porte d'une évolution salvatrice.
Faire l'éloge de la trahison serait, pour moi, ouvrir la porte de l'émerveillement. (Serait-ce, pour vous, l'état paroxystique de l'individualisme ?)
Parenthèse pour Eva :
Gilles Josse aime bousculer les principes. Il affirme ici : "étant donné mon absence de principes".
Avoir du courage ou pas. Etre ou ne pas être... Il s'en fout, je crois, et il a raison.
On peut composer des variations sur le reste, comme je l'ai fait ici.
eva talineau
Je n'imagine pas un seul instant qu'il puisse ne pas comprendre que s'il aime bien bousculer les principes, moi j'aime bien bousculer les gens (histoire de les rencontrer un peu..)
Jean-François Vincent
eva talineau