Le maître du temps imaginaire

L’évidence est la chose la moins facile à percevoir. Ainsi « ce que nous nommons temps imaginaire est en réalité le temps réel, et ce que nous nommons temps réel n’est qu’une figure de notre imagination. » L’auteur qui déploie cet aphorisme ne pourrait être que Jorge Luis Borges dans sa meilleure forme. En l’occurrence, votre intuition ferait bien de s’appuyer sur autre chose que sur votre culture, car elle s’est complètement plantée. Bien sûr, c’est du Stephen Hawking pur jus, celui de la Brève Histoire du Temps.
Comme toujours, tout part en cosmologie d’une nécessité pressante sur la façon de résoudre l’énigme de l’univers. L’un des chemins pour y parvenir est le recours aux nombres imaginaires pour aborder l’équation de Feynmann, où « la distinction entre le temps et l’espace disparaît complètement ». « Il n’y a pas de différence entre la dimension du temps et une dimension de l’espace. »
Qu’est-ce qu’un nombre imaginaire ? C’est un nombre dont le carré est négatif, à l’inverse de tous les autres, y compris les nombres négatifs. « Pour les besoins du calcul il faut mesurer le temps à l’aide des nombres imaginaires plutôt qu’à l’aide des nombres réels. » Dans le temps réel il y a des moments appelés singularités où l’univers ne reconnaît plus les lois, qui « s’y dissolvent ». Mais ces moments n’existent pas dans le temps imaginaire. « Alors peut-être que ce que nous appelons temps imaginaire est en réalité beaucoup plus fondamental, et ce que nous appelons temps réel, juste une idée que nous avons inventée pour nous aider à décrire ce à quoi nous croyons que l’univers ressemble. »
« Si l’on avance dans le temps imaginaire, on doit être capable de faire demi-tour et de revenir » contrairement à la situation créée par la flèche psychologique du temps, qui est « déterminée par la flèche thermodynamique », les deux pointant dans la même direction. La flèche thermodynamique évolue toujours dans le même sens grâce à une dépense énergétique, comme dans le cas d’une tasse tombant d’une table et qui se casse. « Une tasse intacte sur une table est en état élevé d’ordre, mais un tasse brisée sur le plancher est en désordre. »
« L’accroissement du désordre avec le temps est un exemple de ce qu’on appelle la flèche du temps, indiquant une direction du temps. » « C’est la direction dans laquelle nous nous souvenons du passé mais pas du futur. » Ici nous rejoignons Jorge Luis Borges qui réduit le présent à la portion congrue. Nous mesurons en effet le temps réel « dans la direction où le désordre s’accroît. »
Un exemple de temps imaginaire est donné par Stephen Hawking, celui régnant dans un trou noir, tombeau naturel d’étoile morte. Dans le trou noir disparaît toute forme de matière passant à proximité et la lumière elle-même. « Le pauvre astronaute qui tombe dans un trou noir connaîtra une « fin délicate » dans un temps imaginaire. »
Tout ce que racontent les frères Bogdanov dans leur Visage de Dieu, succès en cours de librairie, vient tout droit, en beaucoup moins bien, de la Brève Histoire du Temps, ouvrage cité succinctement deux fois, à peine plus qu’Eurêka d’Edgar Poe. Dans leur livre, les citations de Stephen Hawking ont trait avant tout à l’apparition de la vie (ce n’est pas sa spécialité) ou la pensée de Dieu (il s’y aventure peu avec humour), ce qu’il pense du temps imaginaire n’étant évoqué, en quelques mots, que par le truchement d’une interview du maître, obligé de s’exprimer au moyen d’ une voix synthétique d’ordinateur.
C’est navrant, mais on sait que les bouffons de cour n’inventaient rien lorsqu’ils divulguaient les secrets de leur maître. Or le temps imaginaire est supposé, ni plus ni moins, être le temps du Big Bang. Il n’y pas d’autres issues pour résoudre ce grand moment de Singularité initiale. Celui du Point primordial disait Edgar Poe dans Eurêka.
Du reste, Visage de Dieu est un titre inspiré d’une pancarte d’étudiants de Berkeley, elle-même inspirée d’une expression de George Smoot désignant sa découverte de la radiation fossile comme « l’écriture manuscrite de Dieu ». On ne fera pas injure au Prix Nobel 2006 de rappeler que L’écriture du Dieu est précisément le titre d’une nouvelle de Jorge Luis Borges.
La différence est infime, mais la distance est énorme, sinon incommensurable entre le de du croyant et le du de l’agnostique ou de l’athée.
Stephen Hawking. Une brève Histoire du Temps
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Jean Le Mosellan
thomasson