L'Hymne à la joie (1)

« Plus de tenailles
Plus d'ombres noires
Plus de craintes
Il n'y en a plus trace
Il n'y a plus à en avoir
Où était peine, est ouate
Où était éparpillement, est soudure
Où était infection, est sang nouveau
Où étaient les verrous est l'océan ouvert
L'océan porteur et la plénitude de toi
Intacte, comme un œuf d'ivoire.
J'ai lavé le visage de ton avenir. »
Henri Michaux
***
Les murs, d’abord, s’étaient vidés. Et puis le reste de l’appartement avait suivi. Elle avait vendu d’abord sur Ebay, et puis, lorsque sa carte bleue avait été bloquée, dans Le Bon Coin.
Somme toute, cette assiette en Bleu de Delft, souvenir de ses années de belgitude, n’était pas indispensable à sa survie. Le vélo d’appartement non plus, puisqu’elle n’avait plus du tout le temps ni l’envie de pédaler ou d’aller courir.
Peu à peu, les menus objets, souvenirs d’une vie, avaient disparu. Ce tapis, un Kilim hérité de sa grand-tante, et puis le samovar rapporté de Russie.
Au fur et à mesure que l’espace s’agrandissait autour d’elle, il lui semblait pourtant que son univers rapetissait.
Et puis ce silence … Cet assourdissant silence. C’était comme si le monde se taisait. Peu à peu, elle en oubliait les clameurs et les chants. Cela avait commencé au sein même de son foyer, lorsqu’elle avait vendu successivement le lave-vaisselle, puis la machine à laver, et enfin la stéréo.
Bien sûr, il lui restait cette étagère de CD, et elle rêvait, parfois, devant U2 ou La Traviata. Bien sûr, elle chantonnait, encore, sous la douche ou en rangeant. Mais plus question de hurler à tue-tête Se bastasse une bella canzone en s’imaginant à la Nouvelle Star. Une Susan Boyle aphone, voilà ce qu’elle était devenue.
Elle avait aussi cessé de fréquenter les grandes surfaces. Terminées, les annonces vantant les rudesses d’un fromage de pays ou les douceurs gouleyantes d’un vin ; ne demeurait que le cliquetis saccadé de la caisse du discount. Voire même, de plus en plus souvent, cette torpeur fatiguée de la salle d’attente emplie de tristesse et de surpoids, lorsqu’elle se mêlait, ombre timide et nauséeuse, aux nécessiteux faisant la queue au Secours Populaire.
Lui manquaient, en fait, les bruits de la vie, les clameurs du monde, tous ces flonflons de la normalité.
Depuis combien de temps n’avait-elle pas pris un café en ville ? Elle ne savait plus. Mais elle se souvenait de tout. Le bruit de la porte que l’on pousse, cet imperceptible glissement d’un brouhaha citadin vers un kaléidoscope de voix croisées et de tintements de verres ; ce n’était pas l’œuf de Prévert, mais ça y ressemblait…
Et les brasseries … Comme elle les avait aimées, les brasseries parisiennes, avec leurs chaleurs et leurs excès. Les cliquetis affairés des couverts gourmands, les « chaud devant ! » souriants, les pressions et les machines à expresso.
Elle passait devant les vitrines et regardait manger les gens, et elle se sentait comme au spectacle, souriant parfois comme une enfant en se souvenant des Profiteroles ou du Sauternes, cent madeleines en bouche, en mémoire de goût.
L’été, elle allait dans les parcs. Cela au moins, on ne le lui prendrait pas. Oui, il lui restait cette liberté là, d’arpenter encore et encore les jardins de sa ville, et elle regrettait d’avoir quitté la ville rose pour cette petite cité gasconne. Car en dehors des bords de rivière et d’un square étroit, la ville embourgeoisée manquait cruellement d’allées et de marronniers.
Elle regardait courir les petits Hollandais en vacances, et se souvenait des plages languedociennes et des déferlantes de Biarritz. Elle n’avait qu’à fermer les yeux pour s’étourdir de cigales ; au parfum de l’ambre solaire de l’enfance se mêlaient les cris des mouettes, au souvenir brûlant du sable que l’on foulait au midi s’ajoutait le mugissement du vapeur partant vers les îles.
(A suivre)
Sabine Aussenac
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Commentaires (7)
Sabine Aussenac
Oui, la ville...Quand on a connu ses lumières, il est parfois difficile de plonger en léthargie..."A la campagne, le jour, on s'ennuie; la nuit, on a peur", disait Alphone Allais...
En même temps, ici, dans le Gers, nous avons de si beaux cieux...Des cieux immenses, à la Turner.
La suite demain, je crois...
Mes bisous à vous.
Lévy Maurice
Et pourtant ça a l’air triste, le tout sur un style amusé.
J’aime … A quand la suite ?
Maurice Lévy
eva talineau
Jean-François Vincent
Sabine Aussenac
merci de ce bel accueil.
Vous avez raison; je commence à peine à humer cet air et ces reflets du temps, et ils m'enchantent...
A très vite,
Sabine.
Martine L
Vaillant Sabine
Sabine