L'Hymne à la joie (1)

Ecrit par Sabine Aussenac le 11 novembre 2011. dans La une, Ecrits

L'Hymne à la joie (1)

« Plus de tenailles

Plus d'ombres noires

Plus de craintes

Il n'y en a plus trace

Il n'y a plus à en avoir

Où était peine, est ouate

Où était éparpillement, est soudure

Où était infection, est sang nouveau

Où étaient les verrous est l'océan ouvert

L'océan porteur et la plénitude de toi

Intacte, comme un œuf d'ivoire.

J'ai lavé le visage de ton avenir. »


Henri Michaux

***


Les murs, d’abord, s’étaient vidés. Et puis le reste de l’appartement avait suivi.  Elle avait vendu d’abord sur Ebay, et puis, lorsque sa carte bleue avait été bloquée, dans Le Bon Coin.

Somme toute, cette assiette en Bleu de Delft, souvenir de ses années de belgitude, n’était pas indispensable à sa survie. Le vélo d’appartement non plus, puisqu’elle n’avait plus du tout le temps ni l’envie de pédaler ou d’aller courir.

Peu à peu, les menus objets, souvenirs d’une vie, avaient disparu. Ce tapis, un Kilim hérité de sa grand-tante, et puis le samovar rapporté de Russie.

Au fur et à mesure que l’espace s’agrandissait autour d’elle, il lui semblait pourtant que son univers rapetissait.

Et puis ce silence … Cet assourdissant silence. C’était comme si le monde se taisait. Peu à peu, elle en oubliait les clameurs et les chants. Cela avait commencé au sein même de son foyer, lorsqu’elle avait vendu successivement le lave-vaisselle, puis  la machine à laver, et enfin la stéréo.

Bien sûr, il lui restait cette étagère de CD, et elle rêvait, parfois, devant U2 ou La Traviata. Bien sûr, elle chantonnait, encore, sous la douche ou en rangeant. Mais plus question de hurler à tue-tête Se bastasse une bella canzone en s’imaginant à la Nouvelle Star. Une Susan Boyle aphone, voilà ce qu’elle était devenue.

Elle avait aussi cessé de fréquenter les grandes surfaces. Terminées, les annonces vantant les rudesses d’un fromage de pays ou les douceurs gouleyantes d’un vin ; ne demeurait que le cliquetis saccadé de la caisse du discount. Voire même, de plus en plus souvent, cette torpeur fatiguée de la salle d’attente emplie de tristesse et de surpoids, lorsqu’elle se mêlait, ombre timide et nauséeuse, aux nécessiteux faisant la queue au Secours Populaire.

Lui manquaient, en fait, les bruits de la vie, les clameurs du monde, tous ces flonflons de la normalité.

Depuis combien de temps n’avait-elle pas pris un café en ville ? Elle ne savait plus. Mais elle se souvenait de tout. Le bruit de la porte que l’on pousse, cet imperceptible glissement d’un brouhaha citadin vers un kaléidoscope de voix croisées et de tintements de verres ; ce n’était pas l’œuf de Prévert, mais ça y ressemblait…

Et les brasseries … Comme elle les avait aimées, les brasseries parisiennes, avec leurs chaleurs et leurs excès. Les cliquetis affairés des couverts gourmands, les « chaud devant ! » souriants, les pressions et les machines à expresso.

Elle passait devant les vitrines et regardait manger les gens, et elle se sentait comme au spectacle, souriant parfois comme une enfant en se souvenant des Profiteroles ou du Sauternes, cent madeleines en bouche, en mémoire de goût.

L’été, elle allait dans les parcs. Cela au moins, on ne le lui prendrait pas. Oui, il lui restait cette liberté là, d’arpenter encore et encore les jardins de sa ville, et elle regrettait d’avoir quitté la ville rose pour cette petite cité gasconne. Car en dehors des bords de rivière et d’un square étroit, la ville embourgeoisée manquait cruellement d’allées et de marronniers.

Elle regardait courir les petits Hollandais en vacances, et se souvenait des plages languedociennes et des déferlantes de Biarritz. Elle n’avait qu’à fermer les yeux pour s’étourdir de cigales ; au parfum de l’ambre solaire de l’enfance se mêlaient les cris des mouettes, au souvenir brûlant du sable que l’on foulait au midi s’ajoutait le mugissement du vapeur partant vers les îles.

(A suivre)


Sabine Aussenac


A propos de l'auteur

Sabine Aussenac

Rédactrice

Née en 1961, Sabine Aussenac est un professeur et écrivain français.

Auteur de romans, de nouvelles et de poèmes plusieurs fois primés, elle s'attache aussi à faire connaître et aimer la poésie en dehors des sentiers battus de la modernité, sa langue étant proche de celle des auteurs du dix-neuvième siècle. Elle combat le minimalisme des formes actuelles et l’intelligentsia des revues et des grandes maisons d'édition, les premières n'acceptant qu'une certaine forme de poésie, les secondes ne publiant que des auteurs disparus. Son crédo est que les Français sont de grands lecteurs et auteurs de poésie - on le voit à l'implosion des blogs et forums consacrés à cette forme de littérature - mais que l'édition demeure un terrain réservé. Elle en appelle à une poésie vivante et libérée des diktats littéraires et éditoriaux.

 

(Source Wikipédia)

Commentaires (7)

  • Sabine Aussenac

    Sabine Aussenac

    17 novembre 2011 à 23:19 |
    Merci à vous tous.
    Oui, la ville...Quand on a connu ses lumières, il est parfois difficile de plonger en léthargie..."A la campagne, le jour, on s'ennuie; la nuit, on a peur", disait Alphone Allais...
    En même temps, ici, dans le Gers, nous avons de si beaux cieux...Des cieux immenses, à la Turner.
    La suite demain, je crois...
    Mes bisous à vous.
  • Lévy Maurice

    Lévy Maurice

    14 novembre 2011 à 18:58 |
    Un style alerte, des affirmations contradictoires, on a presque affaire à un jeu, je dis et je contredis. …
    Et pourtant ça a l’air triste, le tout sur un style amusé.
    J’aime … A quand la suite ?
    Maurice Lévy
  • eva talineau

    eva talineau

    12 novembre 2011 à 19:32 |
    bravo pour l'art du suspense ! on attend la suite ! saura-t-on le pourquoi de ce dénuement ? est-ce subi du fait de la dureté des temps ? ou votre héroïne a-t-elle fait quelque choix de vie qu'elle paye ainsi ? aucun indice, pour le moment..
  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    12 novembre 2011 à 03:12 |
    "Le bonheur est dans le pré" dit le titre d'un film tourné dans le Gers. Mais pour qui a vécu - et surtout est né - à Paris, aucune province ne pourra jamais égaler La ville...Quand j'en suis loin, j'en ai, comme votre narratrice, une immense nostalgie.
  • Sabine Aussenac

    Sabine Aussenac

    11 novembre 2011 à 23:12 |
    Chères amies,

    merci de ce bel accueil.
    Vous avez raison; je commence à peine à humer cet air et ces reflets du temps, et ils m'enchantent...
    A très vite,

    Sabine.
  • Martine L

    Martine L

    11 novembre 2011 à 17:38 |
    bienvenue à RDT, Sabine, à vous et à vos lignes précieuses - comme votre Delft vendu - on vous nourrira, vous aurez de temps à autre du bon vin, on vous tiendra chaud, parfois on vous emmènera sur les plages du Languedoc. Vous lirez, débattrez, commenterez, écrirez surtout, ce qui est une bien jolie manière d'être et de larguer l'avoir ! à bientôt de vous lire encore.
  • Vaillant Sabine

    Vaillant Sabine

    11 novembre 2011 à 17:15 |
    La suite ... pour savoir où conduit ce joli canevas empreint de tristesse...
    Sabine

Poster un commentaire

Vous êtes identifié en tant qu'invité.