Hymne à la joie (2)

Ecrit par Sabine Aussenac le 18 novembre 2011. dans La une, Ecrits

Hymne à la joie (2)


Orpheline. Elle était orpheline du monde. Elle avait peu à peu glissé vers une surdité sociale, lorsque les ennuis familiaux, potentialisés par des soucis financiers majeurs, lui avaient retiré ses marqueurs environnementaux. Comme un détenu privé de ses droits civiques, elle avait fait le deuil de toutes ces petites habitudes sociales qui cimentent le quotidien et vous amarrent à la normalité.

Elle n’était pas pauvre, loin de la. Elle travaillait, même. Mieux : elle était fonctionnaire. Mais comment expliquer à des collègues déjà tellement enferrés dans leur ronronnement qu’elle mangeait grâce à des colis alimentaires ? Alors elle se taisait, observant de loin les rituels banalisés de leurs soucis ridicules – allait-on avoir un lecteur de DVD dans la salle 14 ? –, quand elle ne savait pas si les huissiers lui laisseraient sa télévision…

Parfois, elle volait, d’ailleurs. Le papier toilette dans le train qu’elle ne payait pas ; des barquettes à la fraise dans le placard de la salle des profs ; un magazine dans une salle d’attente. Elle ne parlait plus de sa situation, même au dentiste, étonné par l’état de sa bouche. Non, elle n’avait pas les moyens de se payer des couronnes. Non, elle n’avait pas droit à la CMU.

Car elle l’avait déjà tellement racontée, son histoire. Dans les cabinets des avocats et dans les prétoires, aux assistantes sociales et aux juges, au rectorat et à ses amis, à des inconnus dans des squares, en riant, en plaisantant, en accusant, en s’énervant, en s’obstinant.

Et puis elle s’était tue.

Personne ne la croyait, de toutes façons. Son horizon se rétrécissait de mois en mois, le responsable de ses maux coulait des jours heureux à l’étranger, on allait sans doute l’obliger à payer pour un autre jusqu’à la fin de ses jours. Son chant du cygne avait été de passer LE concours, mais elle n’était pas arrivée au grand oral. Silencieuse, elle feuilletait les brochures des collectivités territoriales comme on parcourt des catalogues de voyages.

Ce qui lui manquait le plus, c’était la joie. Rien qui vaille la joie, lui avait répété Sophocle dans son adolescence. Le calme carcéral de son quotidien ricochait sur les souvenirs des jours heureux ; et ce silence dont l’opacité redoublait au fil du temps projetait en sa mémoire les ombres chinoises des bonheurs d’autrefois.

C’était ce rire absolu des grandes cousinades, quand au soir on jetait les nappes sur les tables au jardin, quand s’allumaient les lampions et les yeux des jeunes gens, et que les mains disaient que l’été était bon. Et puis tous les pétards et les accordéons, et tous les festivals et encore les flonflons, et les feux d’artifice et les bals de quartier, quand on court vers la Seine, mais pas pour s’y jeter.

Comme ces aveugles qui gardent en mémoire les couleurs, elle se souvenait. De la liesse joyeuse des tablées familiales, de l’hystérie des concerts de ses groupes préférés, du chuchotis qui précède les trois coups au théâtre, du bruit des réacteurs avant l’atterrissage ; et certains bruits, en synesthésie de vie, l’accompagnaient plus que d’autres.

Il y avait l’appel aux marrons chauds qui précédait la brûlure douce et l’éclat mordoré des châtaignes en bouche. Quand elle passait des après-midi entières à gâter ses princesses dans les grands magasins, et qu’elles s’arrêtaient pour partager ce trésor, les bras chargés de colifichets de chez Claire’s, les sacs pleins d’échantillons Yves Rocher, avant de renter faire de joyeux essayages en écoutant ensemble le dernier CD de Céline Dion.

Elle en avait lu, depuis, des pages rassurantes de magazines de vulgarisation psy, où de savants thérapeutes expliquaient que l’amour passe simplement par l’écoute et la joie, mais on ne lui ôterait pas de l’idée que sa décroissance involontaire, l’empêchant d’assurer la poursuite des études de ses amours et de jouer pleinement son rôle de maman, était aussi partiellement responsable du silence qui s’était instauré entre elles…

Ce qui lui manquait le plus, c’était ce crépitement des bûches accompagnant le chant régulier du balancier de la vieille comtoise, dans la maison de famille. Car il était le marqueur affectif de tant d’autres joies tribales, des rires sous la cascade, des voitures d’amis lointains klaxonnant à la montée du chemin, des longues discussions jusqu’aux étoiles, lorsqu’on refait le monde à grands coups de rosé. C’est qu’elle l’avait fatiguée, sa famille, avec ses histoires et ses ennuis, tant et tant que la cellule rassurante avait fini par faire place à des sourires de courtoisie, inutiles et glacés.

Et puis les surprises, elle aimait tant les surprises… Son téléphone ne sonnait plus pour annoncer un bouquet de fleurs. Ses nuits ne bruissaient plus de caresses impromptues. Au contraire, elle en était venue à redouter certains bruits, comme celui de la sonnette, quand s’invitaient les huissiers.


Sabine Aussenac


A propos de l'auteur

Sabine Aussenac

Rédactrice

Née en 1961, Sabine Aussenac est un professeur et écrivain français.

Auteur de romans, de nouvelles et de poèmes plusieurs fois primés, elle s'attache aussi à faire connaître et aimer la poésie en dehors des sentiers battus de la modernité, sa langue étant proche de celle des auteurs du dix-neuvième siècle. Elle combat le minimalisme des formes actuelles et l’intelligentsia des revues et des grandes maisons d'édition, les premières n'acceptant qu'une certaine forme de poésie, les secondes ne publiant que des auteurs disparus. Son crédo est que les Français sont de grands lecteurs et auteurs de poésie - on le voit à l'implosion des blogs et forums consacrés à cette forme de littérature - mais que l'édition demeure un terrain réservé. Elle en appelle à une poésie vivante et libérée des diktats littéraires et éditoriaux.

 

(Source Wikipédia)

Commentaires (5)

  • Sabine Aussenac

    Sabine Aussenac

    20 novembre 2011 à 17:03 |
    Merci de vos commentaires...

    Ce n'est pas la cause qui est importante, Eva-mais en cherchant un peu sur le net, vous trouverez ça et là quelques explications...-

    J'ai voulu dépeindre un quotidien qui touche des milliers de foyers, ceux des classes dites "moyennes" touchées par un "accident de la vie", qui, contrairement aux "vrais pauvres", n'ont aucune aide de la part de la société -ni CMU, ni APL, ni aide à la cantine, aux tranports, ni aide juriditionnelle...-et qui, en spirale infernale, se retrouvent, tout en travaillant, plus pauvres que les pauvres...

    Et à ce jour encore, bien qu'ayant vu toutes les dettes de X effacées pour "insuffisance d'actifs", au bout d'un combat de sept années,-sept longues années-, je reçois des lettres d'huissiers, certains créanciers poursuivant le harcèlement, et ne suis pas en mesure, par exemple, de me faire faire des progressifs ou de me faire soigner les dents correctement...

    Heureusement, la vie est belle, malgré tout!
    • eva talineau

      eva talineau

      20 novembre 2011 à 20:48 |
      excusez ma curiosité ! je n'imaginais pas du tout que cela pouvait vous concerner personnellement, sinon je ne me serais pas permise, je pensais qu'il s'agissait du début d'une histoire ! je dois l'avouer, j'adore les histoires, et qu'on m'en raconte !
  • eva talineau

    eva talineau

    19 novembre 2011 à 17:29 |
    très bien, mais ne nous laissez pas sur notre faim ! c'est quoi l'histoire qui a conduit jusque là ? vous en dites juste un petit peu..un mari qui a fait des dettes, a fui à l'étranger, c'est elle qui paye, et puis ?
  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    19 novembre 2011 à 06:59 |
    Grand merci de mettre "bonheurs" au pluriel et "joie" au singulier : vous avez compris, à la différence d'une majorité de nos contemporains, que ce qu'ils appellent - faussement! - le Bonheur (comme si c'était une espèce d'état permanent) n'est, en réalité, qu'une série, forcément interrompue, de moments de joie, bref, de bonheurs passés, présents ou futurs.
  • Martine L

    Martine L

    18 novembre 2011 à 21:43 |
    Votre grand talent, tient aussi à la justesse ; on lit, et on en reprend des bouts - oui, le verdict demeure ; juste, impeccablement juste!

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