Droits de l'homme, l'enseignement impossible ?

Dès l’aube de la République, la tentation est forte, pour ses fondateurs et ses continuateurs, de trouver les outils qui permettraient de former, d’éduquer les citoyens, et en particulier les jeunes citoyens en devenir, aux principes fondateurs des Lumières : essentiellement au texte de référence, la Déclaration des Droits de l’homme et du citoyen de 1789 (puis à la déclaration universelle des Droits de l’Homme de 1948). Tentation qui sera une véritable obsession républicaine pendant les deux siècles qui suivent 89 : « missionnaires » des temps nouveaux, les républicains utiliseront tous les moyens possibles. Dans un contexte difficile au XIXème siècle (opposition farouche des royalistes encore puissants, périodes de Restauration, pression hostile et écrasante de l’Eglise), les « croisés » des droits de l’homme seront sur le front de la littérature, de la presse, de l’affrontement politique.
Avec les lois Ferry de 1882 et la Loi de séparation de l’église et de l’Etat de 1905, commence une ère nouvelle qui va ouvrir des rêves nouveaux pour les républicains : l’école de la République, débarrassée de la chape idéologique de la religion, devient alors le théâtre premier d’un enjeu fondamental : former des citoyens, conjuguer l’enseignement des savoirs cognitifs (sciences, humanités, langues) et celui des Droits de l’homme. L’école est l’outil rêvé !
Cet idéal puissant va se heurter tout au long du XXème siècle (et se heurte encore aujourd’hui) à deux écueils incontournables à ce jour :
- La perméabilité des concepts fondateurs avec la « Morale ». Les « hussards de la République » (les instituteurs de la première moitié du XXème siècle) vont très vite glisser des droits de l’homme à une « hygiène citoyenne », comportementale et sociale. Faire le bien, tolérer, être généreux. La confusion entre « Droits de l’Homme » de 1789 et vertus privées, individuelles, est totale. Cela aboutit en « cerise sur le gâteau » à la leçon de morale des années 50 (vaste projet par exemple du gouvernement Pierre Mendès-France en octobre 1954). On y éduque à un galimatias moralisant, plus « judéo-chrétien » que républicain !
- Très vite les intellectuels républicains vont voir le travers « moraliste ». Historiens et philosophes vont tirer la couverture à eux. Les uns glissant vers des droits de l’homme conçus comme histoire des droits individuels, les autres en discussion sur les concepts fondateurs.
Avec la vague « droitdel’hommiste » née en 1981 (accession de la gauche politique au pouvoir en France), l’illusion d’un « enseignement des droits de l’homme à l’école » revient en force. Alain Savary, puis Jean-Pierre Chevènement en seront les pilotes. Une commission de travail commanditée en direct par l’Elysée va se pencher sur la question : comment introduire les droits de l’homme comme discipline à part entière dans le corpus des savoirs enseignés à l’école. Avec horaire, évaluation, incorporation aux épreuves du baccalauréat !
6 années de recherche et de réflexion, mobilisant des centaines d’enseignants, des centaines d’écoles, collèges, lycées pilotes vont aboutir à cette conclusion : on ne PEUT pas enseigner les droits de l’homme. On peut enseigner leur histoire, on peut analyser et discuter leurs concepts fondateurs (ce qui se faisait déjà depuis les lois Ferry de 1882 !)
Les Droits de l’homme « résistent » à constituer un bloc cognitif. Au-delà des compétences, savoirs, connaissances qu’ils impliquent, ils sont D’ABORD des savoir-être, des valeurs, des attitudes, des comportements sociaux individuels et collectifs. Enseigner cela, on ne sait pas faire.
Et pourtant l’école de la République a bel et bien « transmis » l’essentiel des valeurs républicaines. C’est une de ses plus belles réussites, tous les systèmes éducatifs occidentaux (et autres de nos jours) en conviennent.
Les droits de l’homme ne peuvent, ne doivent pas être enseignés au sens disciplinaire. Nous sommes là dans un espace de valeurs morales universelles qui peuvent se transmettre (par l’histoire, la philosophie, tous les savoirs – l’ignorance est la pire ennemie de la république disait Jaurès -) mais aussi et surtout par l’exemple, la mémoire, le développement de l’esprit critique et analytique (comme les outils de décryptage face à la « dictature » de l’image aujourd’hui)
Transmission des valeurs fondatrices, pas enseignement de « mathèmes » prêts-à-porter. Telle est, aujourd’hui, ma conviction sur « l’éducation aux droits de l’homme ».
Léon-Marc Levy
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Commentaires (9)
alain jugnon
alain jugnon
http://www.barricade-mag.fr
Pierre Windecker
Danielle Alloix
Léon-Marc Levy
Tant mieux que le commentaire ait été "perdu", ça nous vaudra un développement plus important !
Pour les commentaires un peu longs, je conseille à tous les commentateurs de saisir d'abord leur comment sur Word, puis de le copier/coller sur la fenêtre du site. Ca évite les "accidents" !
Eric Thuillier
Avec le reflux de cette culture les droits de l’homme sont devenus un théâtre d’illusion, avec de plus en plus de droit et de moins en moins d’homme. Situation que je me plais à dater symboliquement dans une année à rechercher aux alentours de 1970 au cours de laquelle le nombre des avocats a excédé celui des boulangers.
Maurice Lévy
Quant à la résoudre, bernique …
Le seul acte - courageux - de l’avoir posée mérite mon admiration.
Et ensuite ? Il nous faut humblement nous retourner vers la vie que nous avons vécue, vers les l’image des instituteurs républicains des années 30 que nous avons religieusement conservés dans nos mémoires …
Et là, le seul fait d’avoir - avec beaucoup d’à-propos - posé la question peut nous éveiller de notre léthargie. C’est un peu, Léon-Marc, comme si vous aviez voulu nous réveiller de notre sommeil républicain, habitués que nous sommes devenus à nous gargariser des « c…….s » déversées dans les gargoulettes que sont devenues nos cerveaux.
Oui, votre texte pose une grande question, fondamentale, celle qui consiste à cesser de braire avec les ânes.
Et de cela, je ne peux que vous remercier …
Martine L
Jean-François Vincent
Mais, en 1789, se produit un saut qualitatif : la célèbre déclaration se présente comme une révélation. L’illustration montre, en effet, les droits gravés sur une table identique à celle du Décalogue, surmontée du fameux triangle représentant l’Être Suprême. Le nimbe de numineux qui entoure la déclaration suggérerait que les droits de l’homme, quittant ainsi la sphère philosophique, sont érigés en religion. Or, effectivement, la religion ne s’enseigne pas, sauf sous la forme d’un catéchisme…Un catéchisme républicain, en quelque sorte. La chose ne serait pas inouïe : il y avait bien, sous la révolution, des baptêmes républicains !
En réalité, je pense que, de nos jours, excepté certaines chapelles laïcardes qui perpétuent les pompes robespierristes, les droits de l’homme sont un corpus de valeurs, qui - et là je vous rejoins - se transmettent par les comportements et des actes, un peu comme les vrais croyants – pas les tartuffes ! – transmettent leur foi. Au fait, ne touchons-nous pas ici au fin mot de l’histoire : les droits ressortissent d’une foi…D’une foi en l’homme.