L'universalisme juif

Recension du livre d’Alexandre Adler, Le peuple-monde, Paris, Albin Michel, 2011
On ne présente plus Alexandre Adler. Normalien agrégé, journaliste spécialiste de géopolitique, rien ne le prédisposait à parler du Judaïsme et de la judéité : issu d’une famille sécularisée, voire, pour certains de ses membres, carrément athée, initié au marxisme par son maître à normale sup, Louis Althusser, adhérent au PCF jusqu’à très tard (1980), il s’est réapproprié une religion et une culture, « le Judaïsme malgré tout », comme il le dit lui-même d’un ton presque résigné. Son essai est une vision très personnelle d’un peuple et de sa vocation historique.
« Chema Israël, Adonaï Elohenou, Adonaï Ehad ». C’est par cette citation du Deutéronome que commence le premier chapitre : « écoute, Israël, le Seigneur est notre Dieu, le Seigneur est un ». Ehad, l’unicité de Dieu est aussi son unité, au sens numérique du terme : Dieu est aleph, le chiffre 1. C’est pour cela que la création commence, non pas par l’aleph indicible et inaccessible, mais par le beth (b ou 2 comme on voudra) de Berechit (la Genèse).
Cette tension vers l’Un, ce dépassement harmonique de la dualité symbolise, selon Adler, tout le dynamisme de la pensée juive. Dans le monde créé, tout est duel : ciel/terre, homme/femme, ici-bas/ au-delà ; et même à l’intérieur de l’histoire juive : deux pères – Avraham abenou, Moché rabbénou –, deux royaumes – Israël et Juda -, et, après la destruction du second Temple, deux entités distinctes : Eretz Israël, la terre d’Israël et la diaspora (la Gola, exil, en hébreu). Retrouver l’unité, c’est procéder à cette réparation du monde (tikkun olam) dont parle le rav Isaac ben Solomon Louria dans la kabbale : après l’ek-stase divine qu’a constitué l’acte créateur, Dieu s’est retiré, contracté. Cette contraction de Dieu, qui est désormais le Dieu caché, l’Ein Sof, a entraîné une brisure ontologique, la chevira. C’est cette brisure du monde que le Judaïsme entend soigner.
Le sionisme, à l’origine, participe de cette thérapeutique. Dès les premières implantations juives en terre sainte, le grand rabbin de Palestine d’origine lituanienne, le rav Abraham Isaac Kook, appelle à l’alya, au retour à Eretz Israël. « Kook, écrit Adler, prend le contrepied de ses collègues avec une argumentation en provenance directe de la kabbale d’Isaac Louria : l’homme est appelé à participer au projet divin. Son action pour la rédemption de la terre d’Israël ne se substitue pas à l’œuvre du Messie, mais elle la prépare ». Mais voilà ! Il y a plusieurs sionismes… Adler en dénombre trois – schématisés chacun par un personnage – plus un quatrième qu’il appelle de ses vœux : « le roi (melekh), le prophète (nabi), le prêtre (cohen) et le juge (chofet) ». Le melekh, c’est le sionisme politique et des politiques, celui de Herzl et de Ben Gourion, laïc et diplomatique. Le nabi, c’est l’idéalisme, échevelé – « tolstoïen » dit Adler – des utopies communautaires/communisantes des kibboutzim. Le cohen, c’est l’idéal représenté par le rav Kook, la réalisation du rêve multiséculaire de la prière de Pessah : « l’an prochain à Jérusalem ! »
Reste le chofet, le sionisme qu’Adler aimerait voir advenir. Une éthique humaniste découlant de la Thorah : « les juifs de l’avenir, dit Adler, procéderont à des expériences cumulées de toutes les communautés qui les constituent. Ils interpréteront la Loi pour qu’en procède la politique : ils apprécieront les errements de notre pauvre peuple, mais ils accoucheront aussi avec rigueur des obligations contractuelles, établies au fil des siècles, avec nos voisins et cousins arabes et musulmans, ainsi qu’avec tous les peuples de la Terre auxquels nous demeurons indissolublement liés ». Le projet – grandiose et quasi eschatologique – n’est rien moins que d’unifier les nations autour d’Israël : « il s’agit encore de donner au nouvel Etat d’Israël, parmi les Nations, et d’abord avec celles qui le jouxtent le plus directement, un milieu de vie et d’espoir qui illuminera la diaspora et qui enrichira aussi spirituellement et matériellement nos frères et cousins arabes, jusqu’au point où nous leur ferons oublier le mauvais souvenir de la malédiction d’Ismaël. Ils pourront alors se tourner, sans abandonner La Mecque, vers une Jérusalem reconnue comme notre commun héritage, que nous partagerons ensemble avec les « Edomites chrétiens. « Alors, conclut Adler, et alors seulement, nous pourrons penser au Troisième Temple – car nous ne l’édifierons pas seuls, pas contre le vaste monde, mais avec lui ». Rassembler le vaste monde – le récapituler dirait-on en langage chrétien – cela s’inscrit, depuis le début, dans le projet du Judaïsme : le sanhédrin comptait 70 membres, symboles de l’ensemble des peuples, des goyim. Le nombre 7 marquant l’idée de totalité dans les langues sémitiques anciennes. Oui, le peuple juif est bien un peuple-monde.
Jean-François Vincent
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Commentaires (13)
celui qui est
alain jugnon
Jean-François Vincent
Je sais, vous n'êtes pas d'accord...
Yossi Malka
A propos de l'unicité de Dieu, Rabbi Abarahan Ibn Ezra , contemporain de Harambam ( Maïmonide) , s'est penché sur la question , en analysant d'un point de vue numérique le « tétragramme » non de Dieu : miséricorde( midat hahéssed) , alors qu'il étudiait la symétrie des nombres de la table de multiplication par 9 . D'ailleurs , nous lui devons les prémices de la preuve par neuf , ainsi que la correction en comptabilité de l'inversion des chiffre à deux nombres : La différence entre deux chiffres constitués des mêmes nombres mais inversés est divisible par 9 .( vous pouvez essayer) . Ibn Ezra a remarqué que le Tétragramme était formé des lettres correspondant à 10( Youd) ; 5(Hé); 6(Vav), 5(Hé) . De droite à gauche .Au centre il y a donc les chiffres consécutifs 5 et 6 dont il a découvert la caractéristique suivante : ce sont les seuls chiffres consécutifs dans la base 10 , dont la différence des carrés donne pour résultat 1 pour les dizaines et 1 pour les unités . En effet : 36( carré de 6)moins 25(carré de 5) est égal à 11 . C'est une caractéristique unique pour ces deux chiffres consécutifs , qui n'existe pas pour tous autres chiffres consécutifs . Ibn Ezra qui d'ailleurs était très pauvre , au point où son style est télégraphique car il n'avait pas toujours de quoi écrire, considère que le Tétragramme enferme en son sein l'Unicité de Dieu . Cordialement ,Yossi .
eva talineau
Jean Le Mosellan
Jean-François Vincent
alain jugnon
Lévy Maurice
A travers ce raccourci extrême, on imagine les tribulations d’une peuplade, dont l’origine remonterait à Avram - devenu AbraHam, -(père du peuple + H signe de Dieu).
Merci, cher monsieur, votre texte va permettre à un certain nombre de juifs de se remettre à l’étude de leur belle et longue histoire …
J’apprécie la conclusion annonciatrice, nous l’espérons, d’une réconciliation avec les Arabes, dont nous sommes frères ou cousins, qu’on le veuille ou non … M.L.
Martine L
elisabeth
hattab
La banalité de mes commentaires m'empêchent de m'exprimer plus souvent, mais quand on aime, quand on a l'impression d'avoir mieux compris, pourquoi se priver de le dire ?
alain jugnon