Comment chi...n...er ?

Oh, le gros mot ! Et pourtant, « comment maigrir », « comment bronzer », « comment draguer », la presse fourmille d’articles visant à apprendre à l’individu comment se comporter en toutes circonstances, comme s’il existait une façon de vivre particulière, qui serait celle de la femme ou de l’homme idéal.
En fin de compte, ça n’est qu’une surenchère au diktat de la normalité. Il est ainsi question d’être normal, au-delà de la norme elle-même. Quelle bêtise prodigieuse, d’où ma grossièreté, qui dit la mesure de mon agacement face à ce phénomène !
Je ne connais pour ma part personne de véritablement normal, tout juste m’arrive-t-il de rencontrer des gens si ternes, si lisses, si propres sur eux, que l’on se demande parfois s’ils ne vivent pas de l’air du temps lui-même, tout comme ces plantes épiphytes, qui prospèrent sans aucun sol, dans l’humidité des serres tropicales.
Sont-ils forcément à plaindre pour autant, semblant vivre dans l’absence de désirs et d’émotions ? Si c’est effectivement le cas, pas du tout, puisqu’il conviendrait de dire alors qu’ils ont atteint l’état d’ataraxie que recherchent les sages et méditants de tous poils.
Mais pourtant, rien n’est moins sûr, me dit mon petit doigt ; ils supportent simplement sans se plaindre la solitude et la grisaille des jours, par la force que donne l’habitude, sans avoir la force de caractère nécessaire pour s’y soustraire.
Existerait-il un paradis pour nous accueillir au-delà de notre existence terrestre, qu’on se demande même s’ils sauraient en jouir à sa mesure. En tout cas, à les fréquenter, ce paradis deviendrait à coup sûr ennuyeux.
Bref, revenons à nos moutons, qui, eux, cherchent un modèle à suivre, pour étayer leur manque d’imagination et d’idées, d’opinions et de rêves. Ceux-ci, contrairement aux précédents, pourtant tout aussi légumiers, je les crains en ce qu’à peine ont-ils trouvé substance à prêter à leur pensée défaillante, que les voilà qui se gonflent de certitudes, prêts à voter et à se battre pour elles, si on le leur demandait.
Qu’ils lisent un article sur l’éducation, et les voilà qui se propulsent au rang des éducateurs spécialisés, un article sur l’inconscient et les voilà semblables à Freud, prêts à vous psychanalyser à l’heure de l’apéro.
Est-ce à dire que je n’aime pas les gens « normaux » et la culture de masse ? Peut-être bien que oui, après tout. Ça n’est pas que je regrette le temps où pratiquement seuls les clercs étaient instruits et possédaient l’usage de l’écriture, mais plutôt qu’il y ait tant de convives, manifestant tant d’appétit, pour une si pauvre cuisine intellectuelle.
On se demande en effet pourquoi, bon dieu, tant de spécialistes se donnent le mal d’approfondir des questions par des analyses d’une grande finesse, que d’ignobles journalistes « vulgarisateurs » réduisent à un brouet pour adultes attardés. « Vulgariser », qui dit sa proximité avec vulgaire, semble vraiment ici le terme approprié.
Oh l’intolérant, oh le présomptueux, direz-vous ! Mais c’est que l’on abat des arbres pour imprimer tous ces torchons, ne l’oublions pas ! On devrait taxer ces publications périodiques au même titre que le tabac et l’alcool, afin d’utiliser l’argent à la construction de bibliothèques, avec de vrais bouquins, contenant un savoir moins indigent.
Il n’échappera pourtant à personne que ce vade-mecum de l’anarchiste en pantoufles, que vous êtes en train de parcourir, se propose bien lui aussi, quelque part, sinon de vous apprendre quoi penser de différents sujets, tout au moins ce que moi j’en pense, et en cela, s’apparente à la « littérature » que je viens de conspuer. Et ainsi, nous voilà de nouveau rattrapés par le paradoxal poilu, qui s’immisce sans façon dans nos vies et dans tous nos discours, à notre insu.
J’ose pourtant espérer que ces lignes visent à indiquer au lecteur des pistes vers d’autres modes de pensée et de non action politique, en vue de lutter sans se battre (sic), pour un monde meilleur. Je tiens pour cela que c’est notre conscience du monde qui est à changer, avant toute chose. Comme au tir à l’arc, il s’agit d’abord de viser, avant que de lâcher la flèche. Dans notre cas de figure, viser, ça consiste à réaliser dans quel monde nous vivons, les entraves qui nous lient, les forces qui nous poussent, les freins qui nous retiennent, les tabous qui nous effraient, les non-dits qui nous fourvoient… Et l’existence du paradoxal poilu !
Finalement, ce que je reproche à tous ces gens qui cherchent à apprendre dans la presse comment manger, maigrir, baiser, etc., c’est qu’ils sont un peu trop dans le « coïto ergo sum » que j’ai défendu en son temps. Il me faudra donc décidément défendre le droit de se contredire, non pas comme soumission, mais comme adaptation au paradoxal poilu de la réalité psychique humaine.
Gilles Josse
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Commentaires (6)
Jean-François Vincent
Jean Le Mosellan
Jean-François Vincent
Merci, Gilles de ce procès de la normalité/médiocrité.
Jean Le Mosellan
En foi de quoi,il a fait les moutons de Panurge. Mais Panurge n’a pas jeté à la mer le premier mouton venu : « Panurge ayant payé le marchant choisit de tout le trouppeau un beau & grand mouton, & le emportoit cryant & bellant, oyant tous les aultres & ensemblement bellans, & reguardans quelle part on menoit leur compaignon. »
Il s’agit donc d’un mouton sortant du rang,pardon du troupeau. Un mouton chef de file. Pas tout à fait dans la norme,quoi ! Grâce auquel Panurge allait traverser le temps :
« Panurge sans autre chose dire iette en pleine mer son mouton criant & bellant. Tous les aultres moutons crians & bellans en pareille intonation commencèrent soy iecter & saulter en mer après à la file. La foulle estoit à qui premier saulteroit après leur compaignon.
Jean-François Vincent
Jean Le Mosellan