Une morale sans principes est-elle possible ?

le 09 mars 2012. dans La une, Société

Une morale sans principes est-elle possible ?

 

Imaginons un individu X qui ne croirait pas en l’existence de principes moraux intangibles, et que pour guider ses prises de position dans ce domaine, il ne se fierait qu’à son intuition ou son sentiment du moment.

Un tel individu X pourrait donc énoncer le « principe » P² suivant : « par principe, je n’ai aucun principe moral ».

P², comme on le constate, est un méta principe, puisqu’il s’applique aux principes de base eux-mêmes.

La question est « P² est-il un principe moral ». Dans un premier temps, il semblerait bien que oui, puisqu’il permet de répondre de manière automatique à toute question générale sur la morale, du genre « êtes-vous pour la peine de mort, comme châtiment des meurtriers ». A une telle question, P² permettrait à X de répondre que la chose dépend du meurtrier et des circonstances, et qu’il ne peut donner de réponse a priori fixée. Sa réponse est donc « sans opinion » à chaque question du même type, et même si cette réponse n’est guère variée, P² constitue bien un guide, donc un principe moral permettant de répondre à toutes les questions de ce type.

Mais, si P² est un principe moral, X possède donc au moins un principe de cette sorte, ce qui contredit P² lui-même dans son énoncé. Cela ne remet pourtant pas en cause ce que nous venons d’énoncer au paragraphe précédent, qui décrit une attitude qu’il semble théoriquement possible de suivre.

Il conviendrait donc de changer la formulation de P² en :

« Le seul principe moral que je tolère, c’est de n’en n’accepter point d’autre que celui-ci ».

Pourtant, le propre d’un principe, c’est de n’admettre aucune exception ! Notre nouvelle formulation de P² ne convient donc pas plus que la première. On sait en revanche que les règles, elles, peuvent admettre des exceptions, d’où une nouvelle formulation de P² :

« La seule règle morale que je tolère, c’est de n’en accepter point d’autre que celle-ci ».

Mais on n’est pas pour autant sorti de l’auberge, car, même pris dans ce sens, P² implique une kyrielle de règles dérivées, conséquence de son énoncé. En effet, la réponse de X à la question « êtes-vous pour la peine de mort, comme châtiment des meurtriers », qui consiste à dire qu’il n’a pas de réponse préconçue, peut elle-même être vue comme une règle morale intangible.

Autrement dit, P² lui-même implique tout un ensemble de règles morales bien précises, qu’il subsume, ce qui le contredit de nouveau de multiples manières.

Tentons donc une nouvelle reformulation de P² :

« La seule question générale au sujet de la morale à laquelle je sais répondre de manière tranchée par vrai, c’est que je ne réponds de manière tranchée, par vrai ou par faux donc, qu’aux questions de morale qui présentent des cas particuliers concrets ».

Dans ce cas P² a été renommé « question de morale générale », et non plus règle ni principe, la question étant : « répondez-vous de manière tranchée aux questions de morale générales ? ». Il semblerait que nous soyons sortis d’affaire, mais ça n’est toujours pas le cas.

Appelons QG une question de morale générale telle que « êtes-vous pour ou contre la peine de mort ». P² indique de manière certaine que notre réponse à QG sera « sans opinion ». Formulons alors la question QQG : « répondrez-vous que vous êtes sans opinion à la question QG ? ». La réponse à QQG sera forcément oui, en vertu de P² lui-même.

Pourtant, la question QQG est bien une question de morale qui ne repose sur aucun cas particulier concret, hormis la question QG elle-même qui est générale, et je sais y répondre de manière tranchée en vertu de P², en le contredisant, ce faisant.

Autrement dit, je sais de manière tranchée vraie que je vais répondre « sans opinion » à une question ne présentant aucun cas particulier concret, sans pour autant que cette question soit égale ou équivalente à P² elle-même.

Il semblerait donc que l’on ne puisse pas affirmer P² de manière absolue et catégorique, sans se heurter à la contradiction.

Aussi, nous pouvons remplacer P² par une affirmation de principe atténuée AP : « je fais tout mon possible pour ne répondre de manière affirmative qu’aux questions de morale qui reposent sur des cas particuliers concrets ».

Cette attitude revient à s’abstenir de juger a priori, selon des règles fixes, autant qu’on le peut. On ne s’est pas écarté d’un iota du sens de ce que nous voulions exprimer au départ, mais nous avons tout de même éliminé le côté paradoxal de l’affirmation initiale.

Au bout du compte, c’est une façon de montrer que de vouloir juger hors de tout principe est encore un principe, ce qui n’est donc pas tenable dans l’absolu : une morale sans principes n’existe pas.


Gilles Josse


Commentaires (1)

  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    10 mars 2012 à 06:52 |
    Belle démonstration, cher Gilles ! Cela dit, point n’est besoin de démonstration pour voir que l’amoralisme – comme l’immoralisme – revient implicitement à reconnaître les principes moraux, fût-ce pour les disqualifier ou pour en prendre le contrepied. Sade, tout comme Gide (l’immoraliste !), se positionne par rapport la morale, donc admet son existence et sa validité, au moins pour autrui. Même Nietzsche – Au-delà du bien et du mal – avoue (sans doute à contrecœur !) qu’il existe – certes, en deçà du surhomme et pour les esclaves – un bien et un mal. D’ailleurs il reconstruit, pour son propre compte, un nouveau bien et un nouveau mal, bref, une morale !.... Ce que l’on nie ou prétend ignorer s’invite toujours de manière entêtante.

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