Passe vite, Danny Lebrun

Roman, Présence Graphique, 2 rue de la Pinsonnière 37260 Monts, 309 pages
Passe Vite est le nom d’une forêt de la Gâtine tourangelle. Ou plutôt d’un espace où les arbres sont faits pour s’entendre avec l’humanité tout entière. Ils sont vivants. Dans la forêt empreinte de recueillement et de silence, de sifflements et de craquements, il y a les fées, les lutins, les sorciers, les magiciens et les elfes. Quelquefois, raconte Alyssia, j’ai l’impression que les arbres me voient… Les arbres, ils voudraient bien parler avec nous… Mais ils ont peur… Et si c’était des bûcherons avec leurs haches et leurs tronçonneuses ? Et puis, de leur parler mal, ça leur écorcherait l’oreille, aux arbres. La forêt porte toujours un nom, comme une personne. Comme Alyssia, Isabelle, Martha, Martin et la Grande.
Alyssia. L’enfant joue à se perdre, sait que sa mère est juste derrière elle et qu’elle ne l’abandonnera jamais. Alyssia se confie à sa poupée Assylia comme à son miroir : elle veut devenir danseuse pour les étoiles…
je suis aussi guérisseuse d’oiseaux. Isabelle, sa maman. Une femme qui avait quitté mari et enfant. Amputée de sa part maternelle en secret. Une femme aux mots-cachette, aux mots-bouées, errante et généreuse. Martha, sœur d’Isabelle. Ses cigarettes blondes sont ses plus sûres compagnes. Leur fumée bleue s’agite comme un bouclier devant ses yeux. Elle croit aux anges : elle a connu le grand amour sur la côte de Malabar – n’en est jamais revenue, pas même avec celui qui fit de son corps une mer inconnue, une algue ondulante. Martin, le garde-chasse de Passe Vite. Ou plutôt Saint François d’Assise apprivoisant un loup. Il faudrait que les chasseurs soient comme ceux de l’ancien temps, qu’ils ne soient pas trop gourmands et comme ça, ils participeraient vraiment à l’équilibre naturel. Martin a adopté le marcassin orphelin d’une laie qu’il a abattue, en a fait la Grande, sa Grande. Tout le monde connaît l’histoire de la grande laie, la laie meneuse. Martin est enfant de la DDASS.
Passe Vite a ses « baliveaux » de trente ans, ses « modernes » de soixante, ses « anciens » de quatre-vingt dix et ses « vieilles écorces » de plus de cent quarante ans. On n’y fait que passer. Le destin de l’un y croise celui de l’autre. L’autre est posé sur le bord du chemin de l’un, comme un miroir qui lui reflète ses émotions. S’il n’y fait pas attention, il manque une occasion d’apprendre quelque chose de lui-même. Tous se retrouvent… un jour ou l’autre, quelque part, sur une plage ou dans une forêt.
– Qui va là, semble demander la Grande à Martin ? Puis-je venir près de toi ?
La Grande a reniflé la présence d’Alyssia aux côtés du garde-chasse. Rassurée, l’animal se laisse caresser par l’enfant. Pur moment de bonheur qui relie un humain à l’Univers entier sous le souffle de la Divinité. Pendant ce temps, se prépare le théâtre d’un autre âge : les femmes en grand apparat, montant leurs chevaux en amazone… les hommes en habit vert, et en jabot violine… les chiens, des saint-hubert, hauts sur pattes et le museau dressé, glapissant avec conviction…
Touchée au flanc, la Grande les regarde venir. Elle sait que c’est la fin. Une dernière fois, elle contemple le ciel d’automne où dansent des feuilles et des pigeons ramiers. Quatre chiens sont sur elle, la mordent de toute part, la transpercent de leurs crocs pointus comme des aiguilles, lui arrachent des lambeaux de chair. Elle ne se défend même pas. S’agenouillant près de la laie, Martin lui caresse le front. La Grande gémit, souffre et le regarde : il se relève, ajuste son fusil et tire. Le lendemain de la chasse, Martin est resté longtemps prostré devant sa cheminée, le buste tendu vers le crépitement des flammes. En pleine nuit, il a marché comme un somnambule dans Passe Vite. Où es-tu, ma Grande désormais ? Tes yeux, à toi, n’y voient plus. Pourquoi, pourquoi ? Ce n’est pas humain ! Grimpant sur une branche, Martin attache une corde, se la passe autour du cou, et, d’un coup, après un dernier regard vers les étoiles, saute sans hésiter. Vite.
Alyssia est venue enterrer sa poupée Assylia au pied de l’arbre :
– Je sais que tu es là, quelque part !
Martin : celui qui surgit de nulle part, comme ça, sans crier gare. Vite, très vite.
(Il convient de souligner la véracité de l’histoire de ce garde-chasse. C.M.)
Christian Massé
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