Présidents algériens : après la mort, l'aéroport

Ecrit par Kamel Daoud le 20 avril 2012. dans Monde, La une, Politique

Présidents algériens : après la mort, l'aéroport

 

Chronique censurée en Algérie

 

L’aérogare d’Oran s’appelle désormais « Ahmed Benbella ». Après celui de Tlemcen qui s’appelle Messali Hadj et celui d’Alger qui s’appelle Houari Boumediene. Question de la partie assise de l’Algérie : il reste combien d’aéroports sans nom et de Présidents sans aéroport ? Il y a, du coup, comme un étrange rapport qui se dessine entre l’avion qui a amené Bouteflika, l’amour qu’il a pour les voyages par les airs, les aéroports et les Présidents. Benbella a été arrêté, d’ailleurs, dans un avion. Et dans la mythologie sceptique et soupçonneuse des algériens, il y a déjà division de l’héritage national : les aéroports sont pour les Présidents, les ports sont pour les Généraux, les puissants et les lourds. En clair : le pouvoir formel met son nom sur les aéroports, le Pouvoir informel tient les ports. Le premier gère la symbolique et la légitimité, le second l’argent et la semoule. La terre est pour les morts et les anciens Moudjahiddines. Reste le feu. C’est pour les immolés et l’eau pour ceux qui s’en vont ailleurs en marchant sur la mer. Une bonne division des quatre éléments des alchimistes.

Il y a donc une enquête à faire sur ce symbolisme des aéroports. Selon un ami, il s’agit d’un message national subliminal : on n’a pas réussi le décollage du pays, on semble se diriger vers une autre réussite inverse : réussir les atterrissages. Un aéroport pour tous, un avion pour chaque président importé puis voté. D’ailleurs, dans les régimes fragiles, les Présidents sont beaucoup plus proches de l’avion que du peuple.

Sauf qu’au-delà de l’humour pensif, il y a cette mode nouvelle de la guerre des noms en Algérie : l’espace est donc le dernier bien vacant. Comment nommer une rue et lui donner quel nom ? Celui des gens qui ont bien fini après l’indépendance ? Ou celui des gens qui sont encore en disgrâce ? Par exemple, l’université d’Alger vient de perdre le nom de Benkhada et de gagner un découpage par numéro. Genre « cité 2345 » logements. La guerre des noms fait d’ailleurs rage en coulisse car il ne reste encore que cela à « privatiser » par la famille révolutionnaire et les gardiens du temple. « Placer » les siens au bout de la rue, de la plaque, de l’indication et du fronton. C’est comme le recrutement à l’époque du socialisme : par cousinage, lien de sang et affinités familiales. Certains proscrits de l’histoire officielle n’ont encore rien eu après la mort et peu d’algériens savent qui compose, décide et commande leurs commissions de « baptisation » des espaces du pays. Cela se fait entre le régime et son histoire à lui. A nous, restent les bancs publics.

 

Kamel Daoud

 

A propos de l'auteur

Kamel Daoud

Kamel Daoud

Rédacteur

Journaliste/chroniqueur au "Quotidien d'Oran" (Algérie)

Ecrivain

Prix Mohamed Dib 2008

Sélection au Goncourt de la Nouvelle 2011 pour "Le Minotaure 504" (Editions Sabine Wespieser)

 

Commentaires (3)

  • Lévy Maurice

    Lévy Maurice

    03 mai 2012 à 19:26 |
    Eh bien, moi, j'ai eu la chance, assez rare d'ailleurs, de recevoir le Président Benbella dans l'école & CEG de Marnia, village situé juste à la frontière marocaine.
    Il nous a fait l'honneur, de présider la distribution des prix !!!
    C'était déjà, depuis fort longtemps, un excellent footballer de l'équipe locale.
    Souvenirs, souvenirs ... M.L.
  • Martine L

    Martine L

    21 avril 2012 à 18:26 |
    Vous abordez là un sujet exemplaire : par les noms - rues, écoles, aéroports, ports et simples impasses, qu'est ce qu'un Etat, veut, politiquement signifier ? J'ai un peu voyagé en Afrique, et - c'est clair - chaque aéroport sonne d'un nom de président, souvent assimilé à l'Indépendance, donc à l'identité. Votre " thèse" sur : pourquoi un aéroport, vaut son pesant de sourires et d’interrogations.
  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    20 avril 2012 à 18:31 |
    Donner à un aéroport le nom d'un héros national n'est pas forcément un cadeau. Le grand Charles, par exemple, a constamment échoué dans ses baptêmes posthumes : tout le monde parle encore de la place de l'étoile (et non de la place Charles de Gaulle!); de même que tout le monde - sauf les étrangers! - dit "Roissy" et non "aéroport Charles de Gaulle"...Au fond, c'est un test d'amour ou de désamour, voire une manière ironique et cruelle de déboulonner des monuments historiques...

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