La désillusion

Ecrit par Thierry Ledru le 02 juin 2012. dans La une, Education, Société

La désillusion

 

Avec le temps, les années à travailler avec les enfants, j’ai fini par comprendre que je n’avais aucun espoir à avoir au regard de l’énergie que je dépense avec eux. C’est totalement inutile. Ça ne m’appartient pas. Il y a beaucoup trop de paramètres qui entrent en compte et qui m’échappent totalement, et même si je maîtrisais 99 % de la situation, il y aurait une pression ingérable qui s’installerait si je désirais obtenir des résultats conséquents. Ce qui importe et qui m’appartient totalement, c’est que je m’applique à faire ce qui me semble juste. L’intention ne doit pas faire partie de ce travail au risque de tomber dans la désillusion. Mais ce n’est pas la réalité qui crée cette désillusion. C’est moi parce que la réalité ne correspondra pas à ce que j’espérais atteindre. Dès lors, je vais renforcer ma pression sur les élèves étant donné que cette désillusion me renvoie une image négative de moi-même. Le piège est redoutable. Cette pression, je vais la transmettre et les enfants la recevront et la transformeront inconsciemment en peur. Leurs résultats en seront impactés parce qu’ils seront figés par mes attentes.

Dans ce métier, il ne faut avoir aucune attente, aucun espoir, aucune intention. Il faut juste se contenter de faire ce qui semble juste, utile, efficace, judicieux.

Finalement, il faudrait avoir dans chaque classe une personne qui observe l’enseignant et qui travaille avec lui sur son propre vécu, qui l’aide à analyser son propre parcours, les raisons de son engagement dans ce métier, les traumatismes et ce qu’il cherche à apaiser en lui, la reconnaissance qu’il voudrait obtenir, la vision qu’il a de l’enfance au regard de l’enfant qu’il porte en lui… Mais les enseignants sont seuls et c’est donc un travail qu’il doivent mener dans leur solitude et en explorant leurs angoisses. On rejoint le travail nécessaire de l’inconscient si cher à C.G. Jung. La connaissance de soi consiste en un travail d’introspection permettant la compréhension de ce qui nous constitue. Car comment envisager de transmettre des connaissances alors que celui qui en est chargé ne sait pas ce qu’il porte ? On pourrait penser que la maîtrise des techniques suffise mais ça serait une illusion redoutable là encore. Le contenu n’a aucune importance si le contenant ne sait pas de quoi il est constitué. C’est comme une outre percée qui se viderait sous la pression exercée par la fonction de porteur d’eau. Il faut que l’outre soit étanche, qu’elle ait colmaté les fissures, qu’elle ait renforcé la structure. Là, il sera possible qu’elle transporte ce pour quoi elle est faite et même, chose surprenante, qu’elle continue à croître et à porter un volume de plus en plus important.

Il y a une attitude indispensable pour apprendre de quoi l’outre est constituée. C’est l’humilité. Ce qui n’a rien à voir avec le doute. Celui qui doute ne peut transmettre que ses peurs. Celui qui reste humble transmet sans chercher à savoir si cela aura un effet. Il agit. Sans se soucier de la portée de ses actes. Il est du coup disponible pour analyser la justesse de ses actes et les modifier si cela lui semble nécessaire, non pas au regard des effets mais au regard de la réception de ses propos et de ses actes. Est-ce que ce qu’il fait est reçu avec enthousiasme ou est-ce que les personnes concernées restent inertes et juste soumises à sa pression ? Le seul effet à analyser, c’est l’engagement qui est déclenché par l’enthousiasme de celui qui transmet et l’enthousiasme de celui qui reçoit.

Il s’agit par conséquent de rester impliqué dans l’instant présent. Sans se préoccuper des résultats. Il sera toujours temps, plus tard, d’en juger. Si ces résultats se révèlent insuffisants au regard de ce qui est réalisable, il conviendra, non pas de juger celui qui n’a pas atteint un objectif totalement subjectif, mais de juger de l’investissement de celui qui transmet.

Il reste le problème posé par ceux ou celles qui restent imperméables à toute transmission ou qui ont besoin d’un laps de temps conséquent pour y parvenir. Les raisons, encore une fois, peuvent être innombrables. La structure scolaire, de par sa rigueur, génère dès lors une pression insurmontable. Celle de l’enseignant qui se sent impuissant, celle du temps qui file et qui va imposer une sentence, celle d’un cadre qui n’est absolument pas favorable à la prise en charge spirituelle de ces individus. Je dis bien « spirituelle » et non pas « psychologique ». Là aussi, je suis persuadé aujourd’hui, après trente ans de travail, que c’est là que se situe le problème.

La psychologie n’est qu’une version scientifique de la spiritualité. Il fallait un terme « laïc » parce que la religion s’est accaparé la spiritualité. Il n’en est rien pourtant étant donné que la spiritualité est une voie d’éveil, là ou l’adhésion religieuse est un embrigadement. Et la religion n’a encore rien à voir avec la Foi.

C’est de spiritualité dont les enfants ont besoin. Mais quels enseignants considèrent que pour eux-mêmes, c’est un travail indispensable ?…

 

Thierry Ledru

 

A propos de l'auteur

Thierry Ledru

Thierry Ledru

Rédacteur

 

Je suis marié, nous avons trois enfants (ados), je suis instituteur depuis mes 19 ans. Je vis en Savoie. J’ai passé un BAC litté/philo et je suis tout de suite entré à l’école Normale (IUFM aujourd’hui). A l’époque je vivais en Bretagne mais j’étais passionné par l’escalade et l’alpinisme et je voulais aller vivre dans les Alpes. Mes deux dernières années de lycée, j’ai eu la chance immense d’avoir un prof de Français et une prof de philo extraordinaires. J’adorais lire et écrire et peu à peu ils m’ont permis d’avoir avec eux une relation privilégiée, des échanges extrêmement enrichissants, non seulement d’un point de vue cognitif mais surtout sur le plan humain. Krishnamurti, Ouspensky, Platon, Gurdjieff, Camus, Sartre, Saint-Exupéry, Lanza del Vasto, Gandhi, Koestler, Conrad, Steinbeck, Heminghway, Prajnanpad, Vivekananda, Sri Aurobindo, London, Moitessier, Arséniev, tout ce qu’ils m’ont fait connaître ! Tout ce que je leur dois ! J’écrivais des nouvelles, ils les lisaient, les critiquaient, m’encourageaient. Ils disaient tous les deux qu’un jour je serai édité.

 

Livres publiés :

Vertiges, Editions La Fontaine de Siloé, Collection Rhapsodie, 2003

Noirceur des cimes, Altal Editions, Collection litterae, arum, 2007

Commentaires (8)

  • Thierry

    Thierry

    05 juin 2012 à 21:03 |
    Bonjour Gilles
    Enchanté de faire votre connaissance et de voir que nos échanges n'en restent pas à cette insignifiance de l'orthographe :)
    Il est impossible de ne pas avoir d'attente si on s'en tient à l'idée de l'accession au savoir mais je pense qu'il est inutile et même malsain d'en faire LA priorité. Parce que les enfants le perçoivent et que c'est le meilleur moyen de les brider par la peur que cela génère. Lorsque je leur enseigne les fractions par exemple, j'ai bien une intention, c'est celle de leur permettre de maîtriser une technique, une connaissance. Mais ça, c'est à moi que ça appartient et l'angoisse de ne pas y parvenir, c'est moi qui la fabrique. Et je ne dois pas la leur transmettre sinon je les alourdis de ce que JE porte. Et c'est depuis que je tente de me libérer moi-même de cette pression, sans perdre de vue l'objectif technique, que je perçois chez les enfants, ce plaisir simple, pur, de la connaissance pour elle-même. Non pas pour répondre à mes exigences, non pas pour accéder à un diplôme, à une note, à une évaluation mais juste pour se mesurer, soi, à la difficulté de l'apprentissage. C'est la connaissance qui est le but ultime et toutes les émotions qui viennent se greffer à ce cheminement sont des entraves. Même la fierté est une entrave car elle porte l'idée de l'espoir. Si je travaille dans l'espoir d'être fier de moi, je ne suis pas entrain d'apprendre mais de répondre prioritairement à une notion rapportée, à quelque chose qui émane de mon statut social d'élève. Et c'est une perversion de la connaissance elle-même. Et elle ne le mérite pas.
    Il ne me paraît pas sain d'attendre ou d'espérer que les élèves se détournent de nos projections. Il est préférable à mes yeux de les absoudre de cette nécessité de se protéger de nos émanations de technocrates...Et leur offrir simplement ce bijou de la connaissance, juste pour ce qu'elle est. La pression de la réussite est une émanation pestilentielle.
    Oui, apprendre à apprendre est le chemin parfait à mes yeux. Mais il faut désapprendre tout ce qui est venu se greffer sur le chemin, toutes les bornes fossilisées, les ossements du mammouth. Celui-là est mort depuis bien longtemps mais son souvenir perdure dans les récitants qui le vénèrent comme des croyants implorant des reliques.
    Il est temps de passer à une autre dimension. Et seule, la démarche existentielle et non intellectuelle pourra apporter ces nourritures indispensables.
    Merci Gilles pour cet échange et au plaisir de vous lire.

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  • gilles josse

    gilles josse

    05 juin 2012 à 16:07 |
    .... Et puis, je finis par me demander si la trahison des élèves ne fait pas justement partie du jeu, ce par quoi ils se construisent, affirment leur autonomie, en se détournant plus ou moins sciemment de nos projections. Alors, on ne pourrait enseigner qu'en « saignant », comme tant d'autres l'ont dit, mais après tout, si dans repère, il y a père, cette concomitance n'est peut-être pas un hasard.
    Pour ma part, je reste persuadé que la seule chose qui compte vraiment, c'est apprendre à apprendre, et rien d'autre ; comme je le pense, le mammouth à 10000 de retard, depuis la dernière glaciation. Mais le climat se réchauffe, alors peut-être tombera-t-il enfin son poil laineux !:) Bien à vous, Thierry, j'ai été content de vous lire, et c'est moi que vous avez agacé, touché au cœur, et qui suis un poussin à tête d’œuf, quelque part...

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  • gilles josse

    gilles josse

    05 juin 2012 à 15:54 |
    Quand on enseigne, on ne devrait avoir aucune attente, aucun espoir, aucune intention, ces mots vibrent, résonnent durement dans ma tête de vieux gong raisonnant et raisonnable. Car, si je vous suis bien, je fais moi-même alors fausse route depuis bien des années, non seulement avec les rares élèves à qui je donne des cours particuliers, mais également avec mes propres enfants.
    Et mon présent vous donne raison, hélas, trois fois hélas, et pour tout vous dire, il me prend l'envie de pleurer, à ce moment même. Vous parlez aussi avec beaucoup de justesse de Jung, un auteur que j'ai adoré, et qui est longtemps resté à mon chevet, pour la grandeur des espoirs qu'il peut susciter, justement. Et l'attente, et le désir, j'ai encore porté quelques temps un tee shirt sur lequel étaient inscrits ces mots : « je n'attends rien, je ne désire rien, je suis libre ». Mais la liberté, c'est comme l'air pur, indispensable et pourtant, ça ne nourrit pas son homme.
    Oui Thiery, vous êtes certainement un idéaliste de la plus belle eau, un humaniste débordant de bonnes intentions, mais non, moi, je ne sais pas vivre, ni enseigner sans attente, sans espoir ni sans aucune intention, sans quoi je n'aurais l'impression que d'être une sorte de « fonctionnaire du savoir ».

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  • gilles josse

    gilles josse

    04 juin 2012 à 23:23 |
    vous relevez les fautes, Mr Thierry, ça n'est pas très bon signe. tant pis si mon commentaire vous a agacé. Après tout, le mammouth, c'est le mammouth, si vous voyez ce que je veux dire...

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  • Thierry

    Thierry

    03 juin 2012 à 15:46 |
    Oui Martine, tout le fond du problème est là. Nous sommes dans de l'humain et aucune statistique ne prendra jamais en compte son infinie diversité. Alors, soit on entre dans le conflictuel et le modelage, soit on adopte une vision éminemment plus large. Bien évidemment, les difficultés d'adaptation se porteront prioritairement sur les enseignants et non sur les élèves comme il en est aujourd'hui. Cela sous-entend par conséquent un changement radical de regard sur la profession.

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  • Thierry

    Thierry

    03 juin 2012 à 15:33 |
    Non Mr Josse, l'enseignement ( et non "l'enseigement"...) ne me déprime pas et le regard lucide d'un Caliméro vaut bien mieux que celui des Bisounours.

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  • gilles josse

    gilles josse

    02 juin 2012 à 20:02 |
    si l'enseigement vous déprime, il faut changer de métier, sinon, c'est du caliméro ! :)

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    • Martine L

      Martine L

      03 juin 2012 à 11:30 |
      Peut-être faut-il entendre, et faire entendre à une société souvent sourde en la matière, qu'enseigner, ce n'est pas - ce ne peut pas être - quelque chose qui relève de la culture du chiffre, de l'entreprise, du rendement, chers à feu certains ! enseigner, c'est - est ce bête à dire - travailler sur de l'humain pur ( et du petit, en gestation, qui plus est ! )

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