L'âme slave

Ecrit par Sabine Aussenac le 11 janvier 2013. dans France, La une, Actualité, Cinéma

L'âme slave

« J’ai aimé mon pays chaque jour un peu plus… On y parlait de grandes réformes, d’une solidarité qui donnerait une chance de bonheur égale à tous… Ces mots qui font rêver sont sur vos lèvres, mais dans vos cœurs ils n’ont pas d’écho… »

C’est Lénine, qui promène sa vielle maman dans une troïka.

Ils passent devant une magnifique datcha, puis devant plusieurs isbas autour desquelles s’activent des dizaines de moujiks.

La vielle « baba » est émerveillée. Et pendant ce temps Vladimir Ilitch explique à sa maman que tout cela, à présent, leur appartient.

Et la vieille dame de s’écrier :

– Mais mon chéri, et… et si les Rouges revenaient ?

Les Rouges sont donc au pouvoir en notre vielle France, berceau, pourtant, elle aussi, des révolutions, et notre Gérard national a cru bon non seulement de s’expatrier en terre de Flandres, mais aujourd’hui, en sus, de s’octroyer un passeport pour la Volga.

C’est que là-bas, de l’autre côté de l’Oural, en cette Ukraine où le père Goriot déjà voulait aller vendre du blé à Odessa, les Rouges, les vrais, contrairement à ce qui se passe dans la France de Lipp et du Fouquet’s, ont disparu depuis longtemps…

Laissons donc notre Gérard rêver en paix.

Je l’imagine bien, moi, vêtu d’un long manteau de pelisse et d’une chapka, errer dans Moscou enneigée… Oui, Depardieu a l’âme slave, et nous le savions depuis longtemps.

Tout, dans son personnage, évoque la Mère Russie, ses toundras et ses taïgas, ses tsars et ses cuirassés Potemkine… Depardieu a toujours été cet étudiant russe travaillant emmitouflé dans son manteau troué, buvant des tonnes de thé dans un samovar fumant. Plus tard, il a fait pleurer mille Lara en leur chantant des vers, et attendre cent Anna, prêtes à se jeter sous des trains arrivant de Sibérie…

Notre Gérard a la carrure d’un dictateur, voire même celle d’un mafioso ukrainien. Son emphase et son embonpoint sauront s’accommoder de ces soirées privées où des nuées de nymphettes blondes attendront leur passeport, elles aussi, mais pour la France…

Notre Gérard a aussi cette voix si douce, qui tranche tellement avec le reste de sa personne, cette voix qui soudain berce le spectateur comme une neige finement ciselée caressant les coupoles en bulbe vert de gris des mille églises moscovites…

Notre Gérard est l’Oncle Vania et Vronski, mais aussi l’Idiot et le Docteur Jivago. Notre Gérard va s’engouffrer dans son nouvel univers avec bonhomie et tendresse, il va sans doute, oui, boire des litres de Smirnoff et engloutir des kilos de caviar Beluga, mais aussi et surtout il saura se couler dans des siècles de passion et de littérature, dans un pays à la fois ancré dans une histoire tourmentée, mais aussi en devenir, un pays où tout, presque, est encore possible, puisque la révolution, justement, y est attendue.

Notre Gérard nous a tous déçus. Lui qui a aimé les plus belles femmes du monde, soudain, nous trahit en pactisant avec le contempteur des Pussy Riot, en s’élançant à cœur ouvert vers cette terre où l’on prostitue allègrement les femmes tout en osant enfermer au goulag celles qui donnent de la voix.

Mais donnons sa chance au produit. Peut-être notre Gérard va-t-il réformer les grandes plaines de l’intérieur, peut-être sera-t-il non pas un Petit Père du Peuple, mais un ardent révolutionnaire, à son tour.

Je t’attends, cher Gérard. Je sais que tu es bien plus qu’un Obélix embourbé dans un corps trop lourd. Tu es l’homme qui m’a fait rêver de ta voix douce, et qui, peut-être, dans une lointaine datcha, fera à nouveau résonner les grelots d’une troïka cinématographique nouvelle.

La balle est dans ton camp, up to you ! Je te demande, Gérard, de relire les romans russes, tous les romans russes, et d’en devenir le chantre. Je veux revoir l’acteur en toi, le vrai, l’égal de Gérard Philipe dans L’Idiot. Peu me chaut que tu abandonnes le pays du festival de Cannes pour les rives de la Volga, si tu redeviens le monstre sacré du cinéma qu’à mes yeux tu es, pour l’éternité. Parle-nous, donne-nous encore ces mots-tocsins qui nous ravissaient !

« Je sais la force des mots, la force des mots tocsin.

Pas de ceux-là, qui savent ravir les foules.

Des autres, qui de terre feraient sortir des morts,

et les cercueils défilent d’un pas de chêne sonore.

Souvent, ni lus, ni imprimés, les mots tombent au panier,

mais ils en sortent et ils galopent le mors aux dents,

tonnant pendant des siècles, et les trains viennent en rampant,

lécher leurs mains calleuses.

Je sais la force des mots. Moins que rien.

Moins que des pétales sous le talon d’une danse.

Et l’homme pourtant, de toute son âme, des lèvres, de la caresse… »

Maïkovski,

Poésies posthumes

 

Sabine Aussenac

A propos de l'auteur

Sabine Aussenac

Rédactrice

Née en 1961, Sabine Aussenac est un professeur et écrivain français.

Auteur de romans, de nouvelles et de poèmes plusieurs fois primés, elle s'attache aussi à faire connaître et aimer la poésie en dehors des sentiers battus de la modernité, sa langue étant proche de celle des auteurs du dix-neuvième siècle. Elle combat le minimalisme des formes actuelles et l’intelligentsia des revues et des grandes maisons d'édition, les premières n'acceptant qu'une certaine forme de poésie, les secondes ne publiant que des auteurs disparus. Son crédo est que les Français sont de grands lecteurs et auteurs de poésie - on le voit à l'implosion des blogs et forums consacrés à cette forme de littérature - mais que l'édition demeure un terrain réservé. Elle en appelle à une poésie vivante et libérée des diktats littéraires et éditoriaux.

 

(Source Wikipédia)

Commentaires (1)

  • Martine L

    Martine L

    13 janvier 2013 à 19:07 |
    Beau texte ; beau message. Depardieu ; on n'en finit pas de le voir dans ses plus beaux rôles ; on veut oublier, vite le curieux Raspoutine qu'il essaie de négocier sous le regard un peu surpris et perplexe de Poutine. La photo choisie pour illustrer votre chronique est de " 1900", le Depardieu qu'on gardera...

Poster un commentaire

Vous êtes identifié en tant qu'invité.