Le zéro mort occidental...

Ecrit par Jean-Luc Lamouché le 18 janvier 2013. dans Monde, La une, France, Politique

Le zéro mort occidental...

Les récents événements et l’action militaire franco-malienne, qui ont débuté depuis peu de jours (en janvier 2013), posent la question de ce que l’on pourrait appeler la notion, ou le concept du zéro mort occidental. Zéro mort pour les soldats, bien sûr, mais – plus encore – zéro mort nécessaire (aux yeux des populations de nos démocraties) pour les civils ; un otage ayant déjà été tué par les terroristes somaliens, lors d’une tentative faite pour le libérer. Mais alors, pourquoi cette obsession du zéro mort en Occident, en se situant, pour cette chronique, bien au-delà de la « simple » affaire malienne ?

Il y a d’abord, bien évidemment, le comportement médiatique global en Occident, avec ce que l’on pourrait appeler la vente du compassionnel, à laquelle il est extrêmement difficile d’échapper. D’où le problème, justement ! Peut-on négliger, en effet, dans cette affaire de l’aide au Mali, la douleur des familles, qui ont déjà perdu (et qui vont perdre encore) des fils soldats ou des parents otages ?

Il faut dire aussi – et les terroristes islamistes le savent parfaitement – que le prix de la vie d’un occidental n’est pas le même à nos yeux que celui d’un djihadiste. Pourquoi ? Ici, les aspects historiques jouent, pour nous, un rôle considérable, au moins depuis la Première Guerre mondiale, sans oublier la Seconde, puis les guerres coloniales, etc. Ces conflits, d’origine européenne, ont provoqué des traumatismes tels en Occident (surtout en Europe) qu’il y eut un profond essor du pacifisme dans nos démocraties, le pays le plus concerné par ce phénomène étant forcément l’Allemagne d’après 1945. Le pacifisme (qui est une sorte « d’idéologie ») n’ayant rien à voir avec le fait d’être pacifique (qui consiste en un simple comportement de volonté de paix). Et n’oublions pas le rôle qu’a pu jouer notamment la première guerre du Golfe (en 1990-1991), lorsqu’à la TV on avait pu nous faire croire – « experts » militaires à l’appui – que la guerre aérienne ressemblait à une sorte de jeu vidéo, avec des missiles « chirurgicaux » s’introduisant pratiquement par la fenêtre sélectionnée d’une maison choisie !! Ce qui était évidemment très largement faux ! On a d’ailleurs fini par nous faire savoir – sinon par nous avouer – ce qu’étaient les « dégâts collatéraux »…

Il y a ensuite cette totale opposition, en ce qui concerne actuellement la conception de la mort violente, entre ce qu’elle est en Occident et la façon dont elle est perçue par les terroristes islamistes fanatisés (les moins gangstérisés), qui ont envahi le nord du Mali. En effet, ces derniers (une partie d’entre eux, en tout cas) sont prêts à mourir (en « martyrs »), alors que nos soldats font leur métier – et le feront encore au Mali, pour défendre l’intégrité de ce pays, sa stabilité et notre propre sécurité.

L’opinion publique française pourrait finir par vaciller dans plusieurs cas. En premier lieu, si l’action engagée subissait un premier impact : la mort (avec vidéo à l’appui ?) à la TV de certains otages, exécutés un par un par les terroristes. En second lieu, un (voire plusieurs) attentat(s), frappant les intérêts français en Afrique, ou surtout le sol national – de la part de fanatiques français-musulmans intégristes, du genre de Mohammed Merah. En troisième lieu, l’effet du nombre cumulatif éventuel de soldats tués, comme cela fut le cas en Afghanistan – plus de 80 !

Ajoutons que cette sorte de concept du zéro mort occidental ne sera dépassée (provisoirement) et réglée (ponctuellement), dans cette affaire malienne, que dans la mesure où l’action militaire française, avec l’aide de troupes africaines anti-terroristes prenant progressivement le relais, sera relativement courte. Sinon, l’opinion publique française, ainsi qu’une partie de la classe politique, pourraient se retourner contre le chef de l’Etat François Hollande et le gouvernement. Et l’on verrait alors, inévitablement, apparaître des critiques de plus en plus virulentes contre les décisions jusque-là si courageuses prises par le chef de l’Etat en faveur de la liberté et des droits du peuple malien, ami et francophone.

Enfin, même si cette question malienne se règle plutôt bien, par le biais des actions de guerres asymétriques, le problème posé par le concept du zéro mort occidental continuera de fonctionner inévitablement dans d’autres zones du monde. Ceci, tant que le terrorisme islamiste fanatique n’aura pas été totalement éradiqué – ou en tout cas isolé. Ce point doit d’ailleurs nous amener à aider – parallèlement à l’action armée ponctuelle que notre pays est en train de mener, à la demande des Maliens et contre des envahisseurs – les pays touchés par la montée de l’intégrisme islamiste à améliorer leur situation économique, sociale et politique. Sinon, ce dernier continuera de recruter des partisans, et cette guerre nécessaire que les démocraties occidentales doivent mener contre le terrorisme islamiste hystérique (et bien sûr absolument pas contre l’islam) risquera de s’étendre chronologiquement sur plusieurs décennies, voire davantage encore.

 

Note : voir sur google : Zéro mort, guerre infinie – Cairn.info

Très bon article de Maurice Dayan : Zéro mort, guerre infinie. Rédigé en août 2003, et qui dépasse le seul cadre de cette chronique.

 

Jean-Luc Lamouché

A propos de l'auteur

Jean-Luc Lamouché

Jean-Luc Lamouché

Rédacteur

 

Professeur d'Histoire

Auteur d'ouvrages sur Tulle et la Corrèze

Rédacteur à "Tutti-magazine - La musique à voir et à entendre"

 

Commentaires (3)

  • Bernard Péchon Pignero

    Bernard Péchon Pignero

    21 janvier 2013 à 08:21 |
    Sur un point, sur un qualificatif en fait, je voudrais mettre mon grain de sel: on qualifie un peu trop à mon goût le président Hollande de courageux. Est-ce du courage ou "simplement" une prise de décision énergique, logique, envisagée de longue date et exécutée au moment opportun ? Ou est le courage dans cette affaire ? Moi j'y vois la détermination d'un homme d'état qui fait ce qu'il a à faire, qui est dans son rôle et l'assume. Ce n'est pas Bonaparte au Pont d'Arcole, tout de même ! Il faut se méfier des mots et en particulier des adjectifs. Laissons en certains aux médias à sensation qui en ont besoin pour vendre leurs papiers. L'histoire, cher Jean-Luc qui la connaissez bien mieux que moi, jugera dans vingt ou cinquante ans s'il y avait du courage ou du professionnalisme dans cette décision du chef des armées.
    • Martine L

      Martine L

      21 janvier 2013 à 22:40 |
      Alors, va pour dire qu'il a fait son «  boulot », mais il l'a fait seul – où sont les autres, et notamment l'Europe ? du coup, les livres d'Histoire emploieront - fort à penser- le mot «  courage », car il n'y en a pas d'autres. De plus, en creux, ce sera d'autant plus nécessaire que certains, de mauvaise ou ignorante foi, le taxaient, ce président, d'indécis, de tergiversant, ce qui sous entend, silencieusement le mot couard... donc, courageux, il est, et, en prime, cohérent.
  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    19 janvier 2013 à 17:46 |
    La compassion ou l’insensibilité à l’égard des victimes civiles ou militaires renvoie au prix que l’on donne à la vie humaine. Très longtemps les nations ne se donnèrent aucun mal pour préserver la vie de leurs soldats. C’est ce « casse-pipe » délibéré qui causa les mutineries de 1917. Les 20 millions de morts soviétiques de la seconde guerre mondiale ne s’expliquent pas seulement par la barbarie nazie : c’est également la conséquence de l’indifférence du commandement russe quant aux pertes éventuelles. Et que dire de la stratégie chinoise lors de la guerre de Corée ? Des vagues d’assaut de soldats à peine armés décimées les unes après les autres jusqu’à ce que les américains soient à court de munitions…
    C’est tout récemment et en occident seulement que les troupes – coloniales ou non – ont cessé d’être de la « chair à canon ». Et c’est encore plus récemment que l’on prend en compte l’impact sur les populations des pays en guerre, en regrettant, en limitant, mais, tout compte fait ,en acceptant les « dégâts collatéraux. »

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