Tant qu'on a la santé 1. Aidant, aide-toi !

le 13 septembre 2010. dans France, La une, Santé

Tant qu'on a la santé 1. Aidant, aide-toi !

Un grand hôpital parisien, il y a quelques années…

Première visite à une parente admise la veille en gériatrie. Les couloirs sont quasi déserts, mais je finis par repérer une stagiaire. "Bonjour, je suis l'Aidant de Mme X. Pourrais-je voir le médecin ?" – "Ah, Monsieur, il faut prendre rendez-vous au Secrétariat." – "Pourrais-je au moins voir une infirmière ?" – "Impossible, elles sont… en transes."

L'HEGP converti en temple vaudou ? Étrange qu'on n'en dise rien dans la presse, mais on nous cache des choses encore plus surprenantes. Peut-être en saurai-je plus en fin d'après-midi…

18 heures. Le couloir est toujours désert. En passant, je jette un coup d'œil à la salle de réunion, pleine à craquer. Tout m'a l'air calme… trop calme, comme on disait dans les westerns. J'avise une fille de salle, et cette fois, je prends les devants : "Je suppose que c'est l'heure des transes ?" – "Oui, il faudra revenir." – "Quand elles seront calmées ?"

Lourd silence…

Toute la nuit, je dresse des plans pour exfiltrer ma parente de ce Bedlam sur Seine. J'envisage de la sortir sous une bâche, de la dissimuler dans une peluche géante que j'évacuerais par le toboggan de la buanderie.

À 85 ans, cela paraît un peu risqué.

Le lendemain, le médecin autorise sa sortie et me dévoile le "mystère des transes" (j'en donnerai la clé à la fin du texte, afin de préserver le suspense.)

 

Cher neveu,

J'apprends que tu as fait rire toute la famille en annonçant solennellement : "Plus tard, je serai l'Aidant de Tonton."

De toi à moi, je ne vois rien de drôle à cela, et je trouve très bien qu'un garçon de huit ans sache aussi clairement ce qu'il veut faire dans la vie. Je précise néanmoins que je suis en excellente santé, et que je n'aurai probablement pas besoin de toi avant une trentaine d'années.

Cela te laisse un certain temps pour mûrir ta sage décision.

"À quelles surprises, à quels bonheurs rares puis-je m'attendre en devenant Aidant ?", te demanderas-tu sans doute. Vaste question… à laquelle je vais tenter de donner un embryon de réponse.

Le "mystère des transes" t'enseigne déjà ceci : fréquenter les professionnels de Santé, c'est d'abord découvrir des mots nouveaux, des noms de médicaments plus ou moins barbares, et surtout quantité d'euphémismes qui demandent à être décryptés avec soin. Si une infirmière te dit, par exemple, que mon état est "moyen", prépare-toi au pire (ou au meilleur, si j'ai fait de toi mon légataire).

Tu devras aussi apprendre à interpréter le langage médical, son sens caché, ses non-dits. Sache en effet que la préoccupation essentielle du médecin est moins de guérir le patient ou de prolonger sa vie que… de préserver sa propre réputation par de prudents silences, des airs entendus, donnant l'illusion qu'il a tout vu, tout étudié, et que rien désormais ne l'étonne ni ne le déroute.

Ne t'avise pas de pousser cet homme dans ses derniers retranchements, ne souligne pas ses contradictions et ses fluctuations. Il finira pour concéder, d'un air attristé, que "la médecine n'est pas une science exacte", et te mettra au défi de solliciter un autre avis médical. N'en fait rien cela ne ferait qu'aggraver tes incertitudes. Supposons que le premier médecin dit "blanc", et son confrère "noir", joue-les aux dés plutôt que d'en consulter un troisième, qui dira "gris".

Ne te mets pas martel en tête, car je te donnerai déjà assez de soucis comme cela. Tu m'as connu dans la force de l'âge, mais aujourd'hui, je tangue et vacille à chaque pas. Je possédais une mémoire d'éléphant, et voilà que je te demande toutes les trois heures où je me trouve. Sois patient, réponds à chaque fois, et si je te réveille à 4 heures, pense que j'ai sûrement un truc important à préparer pour le lendemain. Sois stoïque, keep cool, prends sur toi.

Autre chose : je développerai sûrement quelques manies ou passions innocentes, comme, par exemple, un soudain engouement pour le chocolat noir. Sachant qu'il m'est fortement déconseillé, montre-toi F. E. R. M. E., fiston.

En clair : Shut up et AMÈNE-MOI CETTE PUTAIN DE PLAQUE !

D'autres corvées t'attendent, cher neveu : lire mon courrier, y répondre, régler les factures, les classer, rédiger ma déclaration d'impôts, préparer mes repas, m'aider à les prendre, veiller à mon hygiène, m'accompagner aux toilettes, me coucher, etc. Tu découvriras à cette occasion que je n'ai aucune gêne à exhiber mon corps flétri ou à laisser libre cours à de bruyantes flatulences. Cette érosion de la pudeur est l'expression la plus commune de l'égoïsme tranquille du vieillard. Te voilà prévenu…

Autre chose : ton temps sera de plus en plus fragmenté. Tu dormiras mal, tu sursauteras au moindre bruit et t'inquiéteras de mes silences prolongés. Il en résultera une telle fatigue que tu n'oseras plus te regarder dans la glace de peur d'y découvrir des "valises" encore plus chargées que la veille. Parfois, il te faudra revenir sur tes pas dix fois par jour pour te souvenir de ce que tu allais chercher à l'autre bout de l'appartement.

Pire : tu te sentiras coupable de ne pas en faire plus, coupable de devoir déléguer certaines corvées à des pros de l'entraide. Toi, l'Aidant, tu découvriras que tu as besoin d'être soutenu. Normal ? Normal. Tu vois, tu prends le pli, rien ne t'étonne plus…

J'espère, cher neveu, n'avoir pas découragé ta vocation. Je compte sur toi, mais prends ton temps, rien ne presse…

Ah, oui, j'allais oublier, la "transe"… Je t'ai un peu piégé. Cela s'écrit trans', un diminutif de "transmission" qui désigne tout simplement le passage de relais d'une équipe soignante à la suivante.

P. S. La prochaine fois, je te parlerai de la personne la plus apte à te soulager au quotidien. J'ai nommé l'Auxiliaire de Vie…

Commentaires (1)

  • Sabine Mazéra

    Sabine Mazéra

    14 septembre 2010 à 18:38 |
    C'est toujours plein de vie vos textes, plein d'humour et pourtant votre sujet est des plus angoissants.
    Bravo pour ce zoom !

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