Tant qu'on a la santé 2 : Cathy, auxiliaire de vie

le 22 septembre 2010. dans La une, Santé, Société

Tant qu'on a la santé 2 : Cathy, auxiliaire de vie

Au cours des dix dernières années, j'ai vu se succéder au domicile familial quantité d'Auxiliaires de Vie. Des débutantes, des chevronnées, des bonnes (la grande majorité), des très bonnes… et une poignée de calamiteuses qui, paradoxalement, aident à entrevoir les compétences et qualités humaines, l'énergie physique et mentale nécessaires à cette profession.

Cet été, j'ai été en contact trois mois de suite avec une novice de 19 ans, qui entamait son premier CDD. Au sortir de l'adolescence, Cathy exhibe déjà la belle assurance et le savoir-faire d'une pro. Tact de la prise en main, fluidité et précision du geste… De la présentation matinale au patient à la toilette, et de l'habillage aux soins, tout le processus se déroule sereinement, sans une erreur, sans un oubli, avec une grâce de ballerine. Chaque seconde est mise à profit, sans jamais causer le moindre stress au vieil homme dont elle a la charge et qu'il lui faut "traiter" en 45 minutes avant de reprendre sa voiture pour un autre village, souvent éloigné de plusieurs kilomètres.

J'ai fait parler cette très jeune femme de son expérience quotidienne, en restant aussi proche que possible de son discours, et lui ai demandé de décrire la réalité matérielle de son travail et l'idée qu'elle s'en fait…

A. Une journée type

6. 00 Réveil

6. 55 Départ pour la première intervention

7. 00 Monsieur K., toilette (1 heure)

8. 00 Madame S., préparation du petit-déjeuner (30 mn)

8. 40 Monsieur B., toilette (1 heure)

10. 00 Monsieur et Madame L. : toilette des deux (1 heure)

12. 00 Retour chez Madame S., préparation du repas

14. 00 Ménage chez Monsieur P. (2 heures)

18. 30 Mise en pyjama de Madame A. (30 mn)

19. 10 Mise en pyjama de Madame C. (30 mn)

Retour à la maison… et préparation des feuilles d'intervention (chaque séance est signée par l'intervenant et l'Aidé ou son représentant).

J'interviens sur un secteur limité en principe à la ville de L. et ses environs immédiats, mais qui peut s'étendre à des bourgades plus éloignées en raison des remplacements imprévus qui me sont confiés. Dans la matinée, il peut m'arriver de parcourir une quarantaine de kilomètres et de visiter six personnes habitant différents villages… que je découvre à cette occasion. Je dois respecter une grille horaire stricte, quoique périodiquement redéfinie (arrivée de nouveaux patients, départs en hôpital, etc). Durant la première quinzaine de septembre, qui fut particulièrement active, j'ai fait ainsi 390 kilomètres à bord de mon propre véhicule.

B. Technicité des gestes

• Stage (a)

Lors d'un premier stage de trois semaines, effectué en mai 2010 dans une résidence médicalisée de son département, Cathy eut notamment à assurer la toilette d'une patiente septuagénaire, atteinte de la maladie d'Alzheimer. Le descriptif qui suit, extrait de son rapport de stage, donne une juste idée de la technicité des gestes accomplis :

"Mme A. est en train de regarder la télévision dans son lit.

Premier temps : J'entre dans sa chambre, je ferme aussitôt la porte pour éviter un refroidissement. Je mets la "présence". J'explique à Mme A. que je vais lui faire prendre une douche. Je prépare les vêtements et sous-vêtements adaptés à la saison, ainsi que la protection. J'apporte le tout dans la salle de bains.

Deuxième temps : Lever de la dame. Je commence par retirer les draps ; je lui prends les deux jambes en même temps, les fais pivoter de 90° ; je lui soutiens la tête et l'aide à s'asseoir sur le côté du lit. Je lui explique qu'elle va devoir se pousser sur ses jambes pour se lever. Je la mets à l'aise en lui expliquant que je la tiens, qu'elle ne risque pas de tomber.

Troisième temps : Je la soutiens aux aisselles ; nous nous dirigeons vers la salle de bains (où se trouve déjà tout le matériel nécessaire : serviettes, gants, savon, shampooing). Je me lave les mains.

Quatrième temps : Je fais couler l'eau de la douche jusqu'à la bonne température. Déshabillage : la dame se tenant à la barre de sécurité, je lui ôte sa robe de chambre et sa protection de nuit. Je teste à nouveau la température, je vérifie si elle convient à Mme A. en lui mouillant les pieds au jet. Je mouille tout le corps, puis lui demande de fermer les yeux car je vais lui faire un shampooing. J'enchaîne avec le visage (gant sans savon). Je continue avec le dos, les bras, les avant-bras, les mains, les doigts ; ensuite la poitrine, sans oublier le dessous des seins. Je demande à Mme A. de s'asseoir sur la chaise. Lavage des jambes, pieds et orteils (passer entre chaque orteil pour éviter tout risque de mycose). Je lui demande de se lever (au besoin en l'aidant) pour lui faire sa "petite toilette".

Cinquième temps : Essuyage des cheveux avec une première serviette ; du visage, du dos, de la poitrine, des bras, des mains, des parties intimes avec une seconde serviette. Je dépose une serviette sur la chaise où elle va s'asseoir ; je lui essuie les jambes, les pieds, et (très soigneusement) les orteils.

Je me lave les mains.

Sixième temps : Maintenant que Mme A. est parfaitement séchée, je commence à l'habiller : soutien-gorge, chemisier, culotte et protection, collants, robe, chaussures. Reste à lui sécher les cheveux, à la coiffer, à la maquiller en fonction des couleurs qu'elle porte (elle est très coquette). Pour finir, une touche de parfum.

Septième temps : Je la raccompagne au salon ou dans sa chambre. Je dépose les serviettes et gants sales dans un sac prévu à cet effet, le linge sale dans un autre bac. Je remets un sac propre. Je me relave les mains, j'enlève la présence et sors de la chambre."

Stage (b) de trois semaines, en juin 2010, auprès d'une Association d'aide à la personne de son département, qui embauchera Cathy dans la foulée. Le compte rendu ci-dessous illustre encore mieux l'abondance et la complexité des gestes, la rigueur et la précision des enchaînements.

Description du coucher d'une invalide (extrait du rapport de stage) :

"Mme B., 75 ans, vit à L. avec sa fille et sa petite-fille. Souffrant d'une surcharge pondérale, elle passe la journée dans son fauteuil roulant.

19 h 30 : Je me présente à son domicile pour le coucher, après qu'elle a pris son dîner en famille. Je lui demande si la journée s'est bien passée, etc.

Séquence 1 : Préparation du lit. J'enlève la barrière de sécurité. Je dispose des protections sur le matelas.

Séquence 2 : Je place le "soulève malade" devant le fauteuil roulant, face à Mme B. Un filet a été installé dans le fauteuil pour assurer un maintien parfait lors du déplacement. Je règle le niveau du soulève malade pour accrocher les sangles. Je vérifie que le filet ne risque donc pas de se coincer dans le fauteuil.

Séquence 3 : Je préviens Mme B., puis je la hisse à la bonne hauteur et pousse le soulève malade en direction du lit. Lorsque Mme B. est au-dessus de son lit, j'abaisse le soulève malade à l'aide d'une télécommande afin que la patiente soit parfaitement installée sur son lit. Je retire les sangles, et peux ainsi dégager le soulève malade.

Séquence 4 : Il s'agit maintenant de retirer le filet, ce qui va se faire en deux temps : la dame se tourne d'abord vers moi, je plie le filet et le fait passer sous elle, puis je lui demande de se tourner dans l'autre sens. Je dispose ensuite le filet sur le soulève malade.

Suit une séquence 5 "toilette au lit" classique, avec pour accessoires : une bassine, des gants de protection, un gant de toilette, une savonnette, une protection de nuit, un pyjama, diverses crèmes, un sac poubelle.

Descriptif : Je mets ma paire de gants ; j'enlève son pantalon pour le disposer sur le soulève malade ; je lui ôte sa protection usagée, que je jette à la poubelle. Je commence alors la toilette intime, tout en dialoguant avec la dame pour m'assurer que tout va bien, que la température lui convient.

Séquence 6. Je rince Mme B., je l'essuie soigneusement, tout reste d'humidité pouvant provoquer des rougeurs chez une personne aussi forte.

Séquence 7 : Mise en place de la protection de nuit. (Je risque pour nos lecteurs une comparaison sommaire : il s'agit d'une ample couche en matériau absorbant "antifuites", avec deux fermetures adhésives latérales enserrant les hanches.) Premier temps : ouvrir la protection. Deuxième temps : plier un côté, le faire glisser sous la patiente, déjà tournée sur le flanc ; la faire se tourner de l'autre côté pour récupérer l'auto-collant. Troisième temps : application de crème entre les cuisses pour protéger la peau et atténuer les frictions provoquées dans la nuit par la protection. Quatrième temps : refermer la protection et donner un peu de "mou" en incisant partiellement l'élastique.

Séquence 8 : Je retire le t-shirt de la dame, je lui mets son pyjama, je remonte ses draps, je la parfume légèrement à l'eau de Cologne, comme elle en a l'habitude. Je remonte la barrière de protection pour éviter toute chute pendant le sommeil.

Séquence 9 : Mesures hygiéniques : vider la bassine dans les WC, la rincer, passer le gant utilisé à l'eau claire, enlever mes gants de protection, les jeter.

Je souhaite à Mme B. une bonne nuit, et lui annonce que je repars. En sortant, je vide la poubelle."

Fragments d'un autoportrait

J'ai choisi cette spécialité parce que j'ai toujours eu envie de me rendre utile aux autres, et tout particulièrement aux personnes âgées. J'aime profondément ce métier, et j'entends m'y consacrer. En seulement deux mois et demi, il m'a révélé une nouvelle facette de moi. Tout se passe pour le mieux…

J'ai grandi au Blanc-Mesnil (dans le 93), dont je suis partie à dix-huit ans pour m'installer à L. J'ai été très jeune en contact avec les milieux médicaux et le monde de la Santé. Ma mère travaille au service facturation d'un hôpital, j'allais régulièrement la voir sur place, et à seize ans, j'ai travaillé quelque temps aux admissions. Ma sœur est au service Qualité d'un hôpital. Nos parents nous ont habituées à nous débrouiller seules, à nous organiser pour ne pas être une charge.

Après avoir raté un bac scientifique, j'ai voulu décrocher tout de suite un travail, y compris un petit boulot de serveuse ou de caissière en grande surface, mais rien ne s'est présenté pendant une année entière. C'était très difficile à supporter, j'avais l'impression de régresser. Finalement, Pôle Emploi m'a trouvé une formation "Découverte des métiers" que j'ai commencée en avril 2010. En juillet, au lendemain de mon deuxième stage, j'ai été engagée par l'Association et j'ai démarré "en solo".

Le second stage m'avait bien préparée. Il m'a suffi d'observer le comportement de ma tutrice pour assimiler les gestes, apprendre à gagner la confiance des patients, savoir comment leur parler, éviter tout ce qui pouvait les heurter, les stresser.

Les gens que je rencontre ont tous été déjà en contact avec des ADV. Ils n'éprouvent aucune gêne. De mon côté, j'avais au départ une légère appréhension à faire une toilette d'homme, mais cela s'est rapidement dissipé, et maintenant, je ne fais plus attention, je me soucie simplement du bien-être et de la sécurité de la personne dont j'ai la charge.

Sécuriser le patient, veiller, notamment, à son équilibre, est essentiel. Pour le mettre en confiance, je lui explique chacun des gestes que je suis en train d'accomplir. Je m'efforce de le stimuler, je sollicite sa participation pour l'aider à préserver son autonomie le plus longtemps possible. S'il est désorienté ou non-voyant, je suis ses "yeux".

Avant notre première rencontre, ma chef m'a informée de leur handicap, de leur pathologie. Lorsque je me présente chez eux, j'observe leur environnement, je repère ses dangers potentiels (éclairages défaillants, sol glissant, etc.) Chaque lieu a ses particularités qu'il faut savoir apprécier. Après cela, c'est à moi de m'adapter aux demandes et aux préférences de la personne, et non l'inverse. En cas de difficulté, j'avise ma chef immédiatement ou à l'occasion de nos réunions mensuelles. La règle est de s'assumer, de gérer soi-même les problèmes.

Auxiliaire de Vie est un métier de contact. La toilette ne se fait pas dans un silence religieux, nous parlons avant, pendant et après. Les gens se confient à moi, ils évoquent leur passé. Je leur demande ce qu'ils faisaient avant, quel métier ils exerçaient, s'ils ont des enfants, s'ils reçoivent des visites. Ils me montrent de vieilles photos… c'est émouvant.

J'ai une base de secourisme, acquise à dix-sept ans lors de ma Journée d'Appel, mais en cas de chute ou de malaise, je ne suis pas censée la mettre en pratique. Je dois directement appeler les pompiers (un métier que je pensais faire il y a quelques années !)

Une autre règle, très stricte, est de ne donner au patient que les médicaments qui sont contenus dans le semainier. Je dois m'y tenir sans faute, même si l'on me présente une ordonnance.

Confier son corps à une inconnue n'est pas évident. Je m'introduis chez des gens qui vont me juger, et avec qui je dois établir une relation de confiance. Fréquemment isolées, ces personnes attendent de l'Auxiliaire un travail soigné, et, plus encore, une présence, une écoute. À leur contact, j'ai gagné en assurance, en précision, et j'ai découvert en moi-même de nouvelles ressources. J'entends poursuivre dans cette voie en présentant le concours de Diplômée d'État d'Auxiliaire de Vie Sociale ou – seconde piste – en suivant une formation d'aide-soignante.

Je m'appelle Cathy. J'aurai vingt dans quelques jours…

 

Pour lire tant qu'on a la santé 1, cliquez ici.

Commentaires (9)

  • jocelyne

    jocelyne

    23 septembre 2010 à 16:57 |
    C'est plus qu'un métier, c'est un véritable sacerdoce;Cathy nous donne une leçon de vie avec naturel et humilité.
    Merci Monsieur ,de nous rappeler cette dure réalité de la vie humaine.
  • Martine L.

    Martine L.

    23 septembre 2010 à 11:58 |
    Voilà un texte des plus importants ; un de ces "nouveaux métiers de proximité" ? mais, est -ce un métier ou tant d'autres choses ? On veut à tout prix, nous convaincre de "rester" ( "finir"? ) chez nous . oui, mais avec le genre de personnel, dont vous nous faites le portrait - il y a donc, un sacré effort de la collectivité, en termes de formation et de repérage!
  • Guerrier Elisabeth

    Guerrier Elisabeth

    22 septembre 2010 à 21:31 |
    Votre façon de laisser à Cathy toute la place avec ce travail de présentation sobre, détaillé est la façon la plus honnête et à mes yeux la plus profonde de lui rendre hommage.
    Il nous donne le POIDS de la dimension technique, relationnelle, temporelle de son travail et avec lui de celui,de ses consoeurs et frères.
    Votre place défendue comme telle de témoin nous a permis de la regarder travailler.
    Merci, à vous bien-sûr, mais en sachant que c'est elle(s) que vous remerciez ainsi.
    • OLIVIER EYQUEM

      OLIVIER EYQUEM

      23 septembre 2010 à 08:57 |
      Merci, Elisabeth, je me retrouve pleinement dans votre commentaire. Je n'ai cherché qu'à être un passeur pour une jeune femme modeste, rieuse, encore toute surprise qu'on s'intéresse à elle. C'est l'enchaînement oppressant, vertigineux, des micro-gestes d'une Auxiliaire que j'ai voulu restituer au plus près. En lisant les deux rapports de stage de Cathy, j'ai pensé à la description du travail à la chaîne que donne Robert Linhart dans "L'Établi". Je connais les risques physiques de ces interventions pour les avoir tentées "en amateur", et je sais qu'elles peuvent facilement engendrer de sévères tensions et devenir un cauchemar pour l'Aidant comme pour l'Aidé.
  • Christine mercandier

    Christine mercandier

    22 septembre 2010 à 20:36 |
    En ces temps écœurants de bling bling, de tricheries et d’immoralité, votre chronique de vie est une merveille. Nos joyaux, nos héroïnes sont là chez nos auxiliaires de vie, nos infirmières, nos maîtresses d’école. Héroisme des humbles, héroïsme invisible et d’autant plus admirable. Soyez remercié M. Eyquem de mettre un rayon de lumière sur elles.
  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    22 septembre 2010 à 19:49 |
    Votre texte me touche d'autant plus que mon père, qui vient de mourir de la maladie de Parkinson, a vu les deux dernières années de sa vie adoucies par la présence quasi "angélique" d'une auxilliaire de vie...
  • Vaillant Sabine

    Vaillant Sabine

    22 septembre 2010 à 19:28 |
    Merci à Cathy de nous laisser nous glisser auprès de ses patients, en toute confiance, pour découvrir une autre façon de vivre son métier!
    Sabine Vaillant
  • léon-Marc Levy

    léon-Marc Levy

    22 septembre 2010 à 19:21 |
    Morceau de vie saisissant, bouleversant. Ce temps égrené comme le temps d'une vie "ordinaire" touche, par son côté document clinique, au plus profond de l'humain. Merci Olivier. Merci mille fois de nous rappeler à la simplicité des êtres et des choses de la vie.
  •  Judith Louise Thibault

    Judith Louise Thibault

    22 septembre 2010 à 18:43 |
    Bravo, Olivier Eyquem, pour ce texte évocateur portant sur Cathy aide de vie.
    Accompagner une personne en fin de vie frôle l’insoutenable par moments. Heureusement qu’il existe des «Cathy» pour saupoudrer de la tendresse, de la légèreté et de la lumière en remplissant des tâches précises dans le respect. Très beau texte.

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