Chasses ...

Ecrit par Martine L. Petauton le 25 mars 2011. dans Ecrits, La une, Voyages

Chasses ...

Laisse-moi plonger dans tes beaux yeux
Mêlés de métal et d’Agathe…


Baudelaire, Les fleurs du mal

Elle est habitée de soubresauts, de désirs fulgurants ; tout son pelage tigré (s’appelle Tigrette, la bête…) n’est plus sous la lumière qu’un serpent de couleurs animées. Son regard – rigole jamais – tient en respect un mulot tapi derrière une fougère – vert – Corrèze (pardon, un des mille verts qu’on y trouve). Le soleil tape haut dans le ciel d’Août ; grésillent des sauterelles qui la passionnent aussi…
Soleil blanc au pied du Kilimandjaro ; scintillement de ses neiges en partance climatique ; 3 heures PM ; personne en vue dans la plaine Masaï. Déplacement imperceptible des herbes hautes jaunies – c’est la saison sèche – frisottis de cet acacia ; lourd déhanchement fauve rayé de sombres éclairs ; impact silencieux de pattes de velours ; une Lamborghini juste avant la course ; ronronnement du moteur…

Flash sur la fougère ; la même patte moirée s’avance, coussins amortis ; les griffes au couloir de départ.
La femelle guépard est arrêtée à présent, perchée sur la termitière, trait presque noir dans la lumière, silhouette sur une porcelaine Ming ; tête penchée, oreilles ouvertes (captera un bruit d’insecte à 1 km) ; de ses yeux mi-clos zoomant là-bas vers ce reste de mare, tombent deux traces de rimmel ; silence…
La taupinière n’est pas bien haute mais permet un utile 180 degrés de la fougère à ces trois bouts de châtaignier, tombés  l’hiver. Le mulot n’ose plus bouger, son infime tremblement agite à peine les herbes ; l’œil vert bronze l’enserre : début de son chemin de croix…
La gazelle de Thomson est ce qu’il y a de plus fin, élégant, fréquent aussi dans le Bush Kenyan ; Bambi aux soquetous sombres, tendre museau bicolore, les plus beaux yeux de biche de tous les mélos d’Hollywood. Dort peu – partage ça avec le mulot – ne peut espérer échapper à ses prédateurs que par la constance de sa vigilance. Rythme cardiaque affolé, yeux et oreilles particulièrement équipés, en éveil…
Patience absolue, en stand-by, muscles chauffés prêts à servir, souffle du guerrier dans sa tranchée, habitent, et le pelage impressionniste du guépard, et celui, bicolore de la chatte.
La chasse, pour celle qui oscille de Wiskas en Gourmet, avec, en plus d’obscures toquades, est définitivement inscrite dans la rubrique loisirs – de belle saison, qui plus est – Forte personnalité (je l’appelle « la chatte debout » ; elle a parfois des mines de Ségolène) ; elle maîtrise ses propres postures, consacre à la chose le temps qu’elle veut, valide des façons de procéder ; le chat du voisin – ennemi constant – plus rustaud, plus pragmatique (moins nourri ?) chasse différemment…
Là-bas, au pied des grands acacias, manger est chaque jour un deal de plus en plus difficile ; le territoire s’agrandit ; les proies se raréfient ; l’espèce des guépards est en voie de disparition – 200 individus seulement sur tout Masaï Mara.
La gazelle boit dans ce trou d’eau, reste de rêve de saison des pluies ; cela devient si rare ; Amboselli s’assèche d’année en année ; là-haut, les neiges fondent ; aucun bruit quoique… l’œil du prédateur l’a ciblée – comment un regard peut-il faire autant de bruit ? – une lionne peut-être (ce sont elles qui chassent, jamais le lion lui-même), pas de crainte, ce ne sera pas le léopard qui ne sort que la nuit, alors une hyène ? Elle sera dans ce cas dépecée vivante en une lente agonie ; à moins que le guépard…
Le mulot a cru bien faire en tentant une sortie, cru – quelques secondes – en la validité de sa stratégie, s’est pensé Napoléon à Austerlitz, s’est retrouvé coincé à Waterloo ; feu ! La patte aux coussins de harem s’est changée en arme de Terminator, l’a envoyé bouler mille fois, à bout de souffle…
Etrange son (que nous percevons à peine) que la course du guépard, l’animal le plus rapide du monde, atteignant 105 km à l’heure ; la femelle a jailli, a couvert en 2 secondes la distance qui la séparait de la mare ; flancs creusés, rythme ample et lent du cœur – haut placé, petit, donc véloce mais épuisable – incroyable jeu des pattes projetées effleurant la latérite du chemin ; a-t-elle freiné au bout de sa course ? Sans doute, puisque la gazelle a décollé ; elle vole vraiment, rapide, mais moins résistante que l’autre…
Cela a duré bien un quart d’heure ; les sauterelles se sont tues, des mouches zigzagantes agacent la surface du bassin ; le mulot – pauvre balle de tennis – en est à son troisième set ; il le perd ; la chatte a un parfait coup droit, est imbattable en fond de cours ; balle de match (« match point » aurait frémi Woody) ; les armes blanches ont jailli, crocs plantés là où il faut ; fin du mulot. Un peu de sang sur les fougères ; dédaigneuse, actrice de haut vol, Tigrette défile, sûre de son charme, impeccable, satisfaite… Je la regarde – on sait que dans ce cas, on balance, vaguement admiratif, mais haut-le-cœur, aussi – et, vlan ! Du fond d’une enfance campagnarde, salle de classe unique à l’abri de son poêle, encrier sur la table et les doigts, me revient la voix de la maîtresse, racontant, avec le ton qui sied, l’affaire du père Seguin et de sa chèvre  « debout » (décidément, j’aime !)…
La femelle guépard a vaincu ; trois minutes à peine ont suffi ; proie saisie à la gorge, renversée, vie achevée en deux battements de cils ; la lumière si semblable au ciel d’Afrique est à présent éteinte dans les yeux de la gazelle ; ce soir, le félin appellera – voix rauque et modulée – des petits tout en poil, sans rayures encore ; on mangera, on survivra donc ; demain, tout sera à refaire. Le soir tombe sur la plaine, d’un coup, comme il se doit sous l’équateur ; apparaissent déjà les étoiles blanches sur le blanc du ciel.
La chatte s’affale, soupirant d’aise – frou, frou – sous le noisetier vert-beurre ; dans ses yeux, Baudelaire murmure et passe le rêve du guépard…

« … tous les chasseurs sont les mêmes » – E Hemingway « Vertes collines d’Afrique ».

A propos de l'auteur

Martine L. Petauton

Martine L. Petauton

Rédactrice en chef


Professeur d'Histoire-Géographie

Auteure de publications régionales (Corrèze/Limousin)


Commentaires (4)

  • Claude Gisselbrecht

    Claude Gisselbrecht

    26 mars 2011 à 14:10 |
    Le guépard, le mulot et la gazelle ... Jolie " fable ", ancrée dans le réel, dans ce qu'il a de plus sauvagement esthétique !
  • Marc Calatayud

    Marc Calatayud

    26 mars 2011 à 01:14 |
    Petit joyau tonique et félin. Il y a du chat dans cette écriture ...

    Et des parcelles d'or, ainsi qu'un sable fin,
    étoilent vaguement leurs prunelles mystiques
    C.B.
  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    25 mars 2011 à 23:27 |
    Adorable déclinaison féline d'ici et d'ailleurs! Les rongeurs ne sont pas mal non plus : on est tout triste de la fin du mulot...Bravo pour ce conte animalier.
  • Maurice Lévy

    Maurice Lévy

    25 mars 2011 à 19:33 |
    Un régal qu'on déguste difficilement tant on est en attente, sans souffle ...
    Voilà qui me rappelle mes films de Tarzan, quand j'avais cinq-six ans et dont je sortais épuisé, la gorge sèche ...
    Félicitations ... Quelle poésie !
    Maurice Lévy

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