Sweeney Todd au Châtelet

Ecrit par Isabelle Champion le 06 mai 2011. dans La une, Musique, Théâtre

Sweeney Todd au Châtelet

Et voilà Sondheim revenu ! L’année dernière – sous les auspices de Jean-Luc Choplin qui est décidemment le directeur maison idéal - une éblouissante reprise éclair de A Little Night Music avait dignement fêté les 80 ans du maître et le premier tome de son autobiographie, « Finishing the hat » ; c’était la moindre des choses mais bien peu pour Paris qui, il est vrai, l’ignore et ne connaît des musicals que les succès des vingt dernières années… Heureusement, New York (au Lincoln Center) et Londres (à l’Albert Hall) avaient généreusement rendu hommage à leur légende vivante. Nous voilà donc enfin dans les docks londoniens crasseux et puants (bravo aux ingénieux décors de Tanya McCallin) que nous avions redécouverts grâce à Tim Burton, Johnny Depp et Helena Bonham-Carter en 2007. Avant, pour nous conter l’histoire du « barbier démoniaque de Fleet Street », il y eut notamment trois films anglais en 1926, 1928 et 1936 ; un enregistrement en 1982 du spectacle de Sondheim avec Angela Lansbury et un film TV de John Schlesinger avec Ben Kingsley en 1997. Dans le « Télérama » de cette semaine (N°3197), Sondheim revient sur la genèse de son œuvre :

« J’ai aimé le film de Tim Burton, mais je n’y ai pas pris part. Rien de plus ennuyeux qu’un tournage ! Le spectacle a été créé en 1979, c’était mon hommage à Bernard Herrmann, le génial musicien de cinéma qui a beaucoup travaillé pour Hitchcock. Ado, j’avais vu un film dont il avait signé la musique, Hangover Square de John Brahm (1945). L’histoire d’un compositeur qui devient fou, commet des crimes et meurt en jouant son concerto. J’avais écrit à Herrmann une lettre de fan. J’ai reçu une réponse, d’une écriture serrée, trois mois plus tard, et j’ai découvert que nous étions quasiment voisins. Mais, hélas, je ne l’ai jamais rencontré. Dans ma partition il y a un  travail sur les cordes, une légère dissonance que je lui ai empruntés. Le sujet – l’histoire d’un barbier qui égorge ses clients – peu paraître horrible, mais la musique n’est pas effrayante, elle ne symbolise ni la colère, ni la vengeance. La musique n’exprime jamais rien sans les paroles. C’est une histoire qui peut être chantée, parce que tout le monde est passionné, mû par un puissant désir. Ce sont les qualités requises pour une bonne comédie musicale, mais rien n’est intangible ! » Mais il faut tout de même être gonflé pour écrire un musical sur un sujet pareil ! Ca c’est Sondheim et rien n’arrête sa puissance créatrice. C’est ce qui le rend universel et intemporel. Il a su allier l’esprit des musicals de la première moitié du siècle grâce à son merveilleux mentor, Oscar Hammerstein, à la modernité de ses maîtres classiques (Ravel, Rachmaninov, Stravinsky, Britten). L’inspiration est éclatante. Lyrique, poétique, comique et dramatique, à la fois audacieuse et cohérente, chaque pièce de l’œuvre est un diamant. Car avant d’être le plus grand lyricist de sa génération, Sondheim est incontestablement - on l’oublie souvent car Bernstein a écrit la musique de West Side - le meilleur compositeur du genre qui puisse se trouver sur terre, au jour d’aujourd’hui, à la minute présente.

Sur la scène du Châtelet, c’était donc la Générale. Il y avait la voix magnifique de Rod Gilfry dans le rôle-titre, abonné aux personnages sombres comme le baron Von Trapp de Sound of Music, qu’il incarnait ici-même la saison dernière ; Caroline O’Connor – la renversante taxi-girl de la production parisienne 2008 de On The Town – interprétait Mrs Lovett ; les deux amoureux Johnanna et Anthony étaient incarnés et chantés avec justesse et ferveur par Rebecca Bottone et Nicholas Garrett. Sans oublier le chœur du Châtelet, magnifique, où les voix féminines, claquantes et stridentes, sont particulièrement à l’honneur dans cette œuvre. Le public, debout, a ovationné la troupe et Sondheim lui-même, ému et ravi de cette reconnaissance et de ce succès annoncé. Alors, à quand Follies et ses admirables chansons ; Sunday In The Park With George, ou comment l’inspiration vint à Seurat sur  l’île de la Jatte ; Company, remarquablement monté récemment à Londres au Southwark Playhouse, ou encore Assassins, le musical préféré de son auteur ?


A noter la soirée exceptionnelle sur France Musique le mercredi 11 mai à 20h avec la diffusion du spectacle et une interview exclusive de Sondheim.

 

Isabelle Champion


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