Baroque : des castrats aux contre-ténors ...

Ecrit par Jean-Luc Lamouché le 06 mai 2011. dans La une, Musique

Baroque : des castrats aux contre-ténors ...

Depuis une quarantaine d'années, les "baroqueux" ont renouvelé le répertoire des concerts et des scènes lyriques internationales, avec des œuvres retrouvées (démarche de recherche musicologique) dans de grandes bibliothèques. D'où la redécouverte - ou la découverte - de partitions de Purcell, Bach, Vivaldi, Haendel et de compositeurs moins connus (ou inconnus) jusqu'alors. Ils ont aussi - parallèlement - révolutionné le domaine de l'interprétation, avec notamment le jeu sur instruments anciens (originaux ou reconstitués).

Dans ce contexte, les contre-ténors et haute-contre ont été - sur le plan vocal - une des dimensions essentielles de cette révolution baroqueuse. Qui ne connaît pas, en effet - aujourd'hui -, parmi les mélomanes s'intéressant à la musique classique, les noms d' interprètes tels que : David Daniels, Paul Agnew (qui est aussi ténor), Max Emanuel Cencic, Lawrence Zazzo, et surtout Andréas Scholl, René Jacobs ou - bien-sûr - Philippe Jaroussky, sans oublier Gérard Lesne, Dominique Visse, et bien d'autres encore… ?

Ces voix "magiques" (?!) venues d'ailleurs - souvent qualifiées de "voix des anges" par certains producteurs de disques - ont même contribué à convertir un nouveau public au domaine de la "musique savante" (jeunes trentenaires, très souvent).

Ces voix sont effectivement particulières. Il faut dire qu'elles n'apparaissent pas comme naturelles, d'où cet effet immédiatement perceptible, quasi androgyne.

Il y a d'abord l'utilisation de leur registre de poitrine, passant ensuite à la voix mixte puis à celle de tête (falsettiste), cette dernière étant la plus utilisée par ces chanteurs. Il y a ensuite leur tessiture ou amplitude des notes émises (comme sur le clavier d'un piano), de certains graves à des aigus souvent troublants.

On peut dire que les contre-ténors et haute-contre correspondent à une voix d'alto (catégorie vocale féminine tirant vers le grave). Ce qui n'est pas sans rappeler les anciennes et mythiques voix de castrats…

Il nous faut remonter à la deuxième moitié du XVIe siècle, en Italie, pour trouver les premiers castrats. Ce système était fondé sur la castration de jeunes enfants mâles avant leur puberté (entre 6 et 8 ans, le plus souvent), ce qui leur permettait de conserver le registre aigu de leur voix enfantine tout en gardant la puissance de leur capacité thoracique d'homme à l'âge adulte. Leur tessiture pouvait ainsi être très étendue, allant jusqu'aux catégories féminines de mezzo-soprano, ou même de soprano, tirant de plus en plus vers les aigus ; ceci tout en ayant une puissance de projection vocale masculine. D'où la fascination que ces chanteurs - sortes de véritables "rock-stars" à leur époque - exerçaient sur le public.

La grande époque des castrats fut celle de la musique baroque des XVIIe et XVIIIe siècles, surtout en Italie, plus précisément à Naples (pensons ainsi à Farinelli par exemple - 1705-1782) ou à Rome (pour le Vatican tout particulièrement). Ce premier "bel canto" fit les beaux jours des théâtres lyriques et des officines religieuses pour le chant de musique sacrée. Vivaldi et Haendel - notamment - utilisèrent ces voix à satiété, dans les opéras, les oratorios, etc.

C'est le pape Clément XIV qui interdit la castration vers la fin du XVIIIe siècle, bien que le système du chant des castrats se soit maintenu en gros tout au long du  XIXe. On dispose d'ailleurs d'un enregistrement des années 1902-1904 - sur rouleau de cire - du dernier castrat : Allessandro Moreschi, qui était en fin de carrière - d'où une voix un peu chevrotante…

Le retour du goût pour ce type de chant, sous la forme des contre-ténors ou haute-contre - sans castration, heureusement… ! - se fit dans les années 60 du siècle dernier, avec de grands pionniers tel que le britannique Alfred Deller (1912-1979) avant tout.

Ces grands initiateurs avaient une technique vocale qui peut nous sembler aujourd'hui un peu désuète - forcément - étant donné les progrès réalisés dans la maîtrise de l'émission de ces voix depuis cette époque. Car il est vrai que la France, par exemple, peut aujourd'hui s'honorer d'un Philippe Jaroussky (né en 1978), reconnu comme un des plus grands contre-ténors au plan mondial (et dont la technique est vraiment stupéfiante).

Actuellement, en effet, les salles de concert, les théâtres lyriques et les médias se disputent - un public très large en étant devenu très friand - des artistes comme l'allemand Andréas Scholl ou Philippe Jaroussky tout particulièrement. Par ailleurs, tous les ans, de nouveaux talents sont reconnus ou découverts dans l'univers des contre-ténors.

On ne remerciera jamais assez les "baroqueux" d'avoir révolutionné le monde de la musique classique, car sans eux les concerts auraient fini par se répéter quasi éternellement en tournant autour du "grand répertoire" du XIXe et des premières décennies du XXe siècle (romantique et postromantique). Recherche musicologique, nouveau répertoire, nouvelle interprétation (dont tout ce qui tourne autour des contre-ténors) : voilà leur triple apport !

Il est d'ailleurs intéressant de constater que de nombreux artistes (dont nos contre-ténors justement) issus de la galaxie baroque en sont venus à s'intéresser aussi à ce "grand répertoire". Ils ont essayé de le "dépoussiérer" un peu (avec instruments d'époque, élargissement des programmes)…, reprenant ainsi ce qui avait constitué leur démarche d'origine et expliqué leur considérable succès.

Liens you tube :

- Alfred Deller - Music for a while - Purcell (4'02)

- Andréas Scholl - Bach - Erbarme dich (6'39)

- Philippe Jaroussky - Vivaldi aria (9'29)

CD conseillé :

- A Voix Haute : L'Héritage des Castrats - Coffret de 3 CD - Virgin Classics - 2008

DVD conseillé :

- Farinelli - Il castrato : Film de Gérard Corbiau - Sortie en salle en 1994 - Réédition DVD en 2009

 

Jean-Luc Lamouché


A propos de l'auteur

Jean-Luc Lamouché

Jean-Luc Lamouché

Rédacteur

 

Professeur d'Histoire

Auteur d'ouvrages sur Tulle et la Corrèze

Rédacteur à "Tutti-magazine - La musique à voir et à entendre"

 

Commentaires (4)

  • Jean Le Mosellan

    Jean Le Mosellan

    10 mai 2011 à 14:19 |
    Il n’y a pas qu’un problème de cordes vocales. La caisse de résonance,comme pour tout instrument de musique, compte. Ainsi les cavités faciales,nez,sinus,les poumons dont le volume est extrêmement important pour la puissance et la tenue des notes. Les castrats ont commencé à être employés dans les chapelles, à Byzance d’abord puis à la Sixtine et quasiment dans toutes les chapelles ducales. Les compositeurs se sont vite rendus compte qu’ils pouvaient les utiliser sur les scènes d’opéra. Ainsi le rôle d’Orphée de Gluck a été tenu par un castrat. Mais plus tard la grande Pauline Viardot,mezzo-soprano,y excellait dans une version de Berlioz,grâce auquel sans doute l’opéra est resté au répertoire,sérieusement concurrencé par l’Orphée d’Offenbach tenu plus logiquement par un ténor. A signaler pour la petite histoire que Mozart a aussi écrit pour castrat.
  • bernard Péchon-Pignero

    bernard Péchon-Pignero

    08 mai 2011 à 21:36 |
    Il serait faux de penser que les contre-ténors occupent la place laissée heureusement vacante par les castrats. Ils occupent une autre fonction et leurs voix ne sont pas comparables. Les castrats ont été "inventés" pour remplacer les cantatrices qui n'avaient pas le droit de chanter dans les églises. Ensuite, on a fait tenir les rôles écrits pour des castrats, quand on n'en disposait pas, par des femmes et jamais par des falsetistes. Ne regrettons pas les castrats puisque ces dames ne sont plus interdites de chant et réjouissons nous, en effet du regain d'interêt pour ces merveilleuses voix d'hommes que sont les contre-ténors.
  • Macée De Léodepart

    Macée De Léodepart

    07 mai 2011 à 15:09 |
    très joli moment d'écoute ce sont ces voix là, si particulières,qui m'ont fait accepter la voix en musique ; je ne peux donc que leur être reconnaissante ; mais, hélas, le souvenir de ces cours raffinées d'Italie, bercées par ces voix " d'ange" de "vrais" castrats, nous fait froid dans le dos ...
    • Jean Le Mosellan

      Jean Le Mosellan

      09 mai 2011 à 13:06 |
      Maintenant je sais qui est Macée,et je suis d’accord avec elle. La musique pour être belle avait-elle besoin d’imposer de tel sacrifice aux anges ?

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