The tree of life ou la nécessité du producteur ? (1)

Ecrit par Matthieu Gosztola le 20 mai 2011. dans La une, Cinéma

The tree of life ou la nécessité du producteur ? (1)


Le dernier film de Terrence Malick est un film sur le sacré, et la façon dont le sacré s’inscrit en profondeur dans la nature, alors que cette dernière est tenaillée par la violence qui la pousse à vouloir toujours grandir au mépris de ce qui l’entoure, oubliant alors l’essentiel, d’ouvrir les yeux, simplement, et de prendre conscience de cette beauté qui l’entoure et qui la constitue en propre, immense, cette beauté dont l’amour (sans quoi « la vie passe comme un éclair » est-il dit dans The Tree of Life, ce qui demeure sans doute la plus belle phrase du film) est la déclinaison la plus sensible. Cette beauté qui est aussi bien le fait des planètes, de l’immensité de l’univers, des océans, de la réalité des éruptions volcaniques, que de la minuscule voûte plantaire d’un bébé.
Maintenant, si vous comptez aller voir le nouveau Malick qui sort cette semaine, ne lisez pas la suite (car j’y révèle, loin de ce résumé en guise de mise en bouche, des éléments de l’intrigue). Pourquoi ce film fait-il déjà (et fera-t-il) beaucoup parler de lui ? En quoi pose-t-il question, en quoi pose-t-il problème(s), interroge-t-il notre rapport au sacré et à nous-mêmes, dans cette posture dont nous ne pouvons, de fait, nous défaire, qui est celle de spectateur ?

David Thomson, historien très célèbre du cinéma hollywoodien, s’interrogeait ainsi dans le Guardian, il n’y a pas si longtemps, sur ce que pourrait produire The Tree of Life chez le spectateur, chez le cinéphile. On sent, écrit-il, « depuis près de quarante ans, que Terrence Malick peut réaliser un film à même de modifier notre vision du cinéma ». Modifier notre vision du cinéma… Nous allons tâcher de montrer en quoi c’est ce film en particulier qui fait en sorte que Malick y parvient, combien en somme l’intuition de Thomson (il n’avait alors pas vu le film, pas un fragment) s’est révélée exacte.
The Tree of Life semble être une variation infinie, infinie mais s’extrayant entièrement du Nouveau Monde, le précédent opus de Malick. Là se tient le paradoxe (insoluble) dans lequel demeure (patauge ?) ce film. C’est une variation démesurément agrandie de quelques passages du Nouveau Monde (ou encore, disons, du début de La Ligne rouge). Comme si Malick, parvenu à l’acmé de la gloire, pouvait faire en sorte que les moments préférés de ses précédents films (il va de soi que son rapport au sacré conditionne toute son œuvre, que c’est là ce qu’il préfère, et dans The Tree of Life il s’agit pour lui de ne garder de ses précédentes œuvres que ce qui concerne très directement cela), lesquels pouvaient du reste justifier à eux seuls (pour lui) l’entreprise filmique dans son ensemble, soient arrachés de ce qui les justifie d’ordinaire (pour les spectateurs) – ils servaient toujours, d’une façon ou d’une autre, l’intrigue – pour être lancés en orbite dans le ciel du regard du spectateur, et constituer un monde en soi, aussi étrange et gratuit et impénétrable et beau qu’un être vivant, le propre de l’être étant de n’avoir pour seule raison d’être que son existence (aussi ce film ne peut-il, dans ce sens, être jugé, mais uniquement observé comme existence – c’est en tout cas, ce me semble, ce que voudrait Malick), un être qui soit, semble nous dire le cinéaste, un prisme renvoyant, et comme rendant plus concrets, polarisant, les rayons de beauté disant invariablement quelque chose du sacré, du sacré dans lequel nous baignons autant qu’il émane de nous, de nos visages, de nos gestes, de nos mains torsadant l’air dans leurs mouvements hésitants et recueillant (et d’envolées) dans la lumière qui passe toutes les barrières, tous les tamis, toutes les portes, dont la lumière, dont le texte de la lumière affleure sur nos visages au moindre frémissement d’émotion (c’est le cas surtout de Jessica Chastain, mais aussi de Sean Penn…).
Afin de montrer cette cohésion évidente entre les deux films (la structure cyclique d’une même œuvre en quelque sorte constituée par ces deux films), les premiers mots murmurés par la voix off de The Tree of Life sont quasiment une citation du commencement du Nouveau Monde, qui a lieu également sous les traits d’une voix off, la voix off étant chez Malick l’assise indispensable de toute narration, en ce sens qu’elle est le murmure (indéfiniment continué, comme une basse continue) de la conscience humaine, le murmure de vérité de la conscience qui fait part de ses doutes, de ses craintes, de ses questionnements, de sa quête inquiète et éblouie, dévorante, mais comme la vie dévore, quête d’un savoir concernant l’absolu, quête dont la formulation ne pourrait être de façon aussi nue confiée à l’espace de la socialisation qui n’est que codification(s).
Mais, alors que dans le Nouveau Monde, la voix off (principalement celle de l’indienne Pocahontas) interrogeait sans cesse la présence de l’infini, de Dieu, identifié au ciel, à la mer, au souffle, à la lumière, au « père » et à la « mère » de toutes choses, puisque l’on était d’emblée plongé dans un panthéisme du fait du contexte où s’inscrivait l’intrigue, la voix off de The Tree of Life interroge un Dieu protestant identifié à la figure du père (du fait, ici aussi, du contexte où s’inscrit l’intrigue, si minime soit-elle alors). Cette nuance est significative, révélatrice entre toutes, d’autant plus que Malick ne cherche nullement à asseoir son intrigue, avec ce dernier opus, dans une quelconque crédibilité. Vous verrez par conséquent des êtres (disons un) en lévitation, comme dans le Sacrifice de Tarkovski, des vivants retrouvant des morts, comme dans Le Regard d’Ulysse d’Angelopoulos, des maisons ramenées à la mer (à la douceur de la mère, loin de la colère et de la violence du père), c’est-à-dire à l’eau de la naissance, à l’élément de douceur originel indéfiniment répandu et par conséquent continué (bain amniotique de douceur auquel nous convie également le cinéaste, comme s’il s’agissait de laver notre regard de toutes ses impuretés afin de nous mettre nez à nez avec la lumière, avec la beauté). Ainsi est-il certain que son désir de filmer une famille américaine – à Waco, dans le Texas – inscrite dans un rapport inéluctable au religieux et au way of life (les deux étant indissociables) n’est pas premier (même si ce désir résulte d’une volonté de donner corps à ce qu’il connaît au plus intime, depuis son enfance, Malick venant également du Texas) quant à son désir d’interroger Dieu comme figure du père. C’est un film qui interroge cette figure et qui cherche également à nous montrer qu’elle n’a pas de légitimité, qu’elle n’a pas d’existence autre que mensongère. La figure du père va en effet être ramenée à rien (c’est-à-dire que l’on va passer – suivant le regard et l’intériorité des enfants, dans un temps non chronologique – de l’archétype du père à l’homme vulnérable, souffrant, avouant sa honte, sa tristesse), autrement dit elle va être destituée de son statut de figure qui est justement de ne pas pouvoir être, jamais !, remise en question, en cause. Etre mise en péril signifie pour elle être, immédiatement, mise à mort. C’est pourquoi le père sobrement interprété par Brad Pitt entrera dans une colère folle lorsque l’un de ses enfants le coupera et lui répondra (lui coupera la parole, mais pour lui il s’agira alors vraiment d’être coupé dans sa chair), l’enfant répondant à son père mais sans violence (« be quiet » dira-t-il simplement) et dans un chuchotement qui est peut-être le fait de la timidité face à l’autorité. Et si la violence du père se déchaîne, face à ce chuchotement d’autorité, c’est parce qu’aucune remise en cause de son jugement n’est possible, aucune, il le sent bien, constamment, à chaque instant, puisque si cette remise en cause avait lieu, elle aurait aussitôt pour effet de faire perdre au père son aura et par conséquent sa légitimité. Si cette remise en cause avait lieu, elle ferait aussitôt déchoir le père de sa figure de père et par conséquent de son rôle de père, rôle qu’il s’attache à mener à bien, comme s’il voulait apposer un baume sur ses blessures personnelles en faisant en sorte que ses enfants deviennent le chef, le meneur, le héros, le triomphant qu’il n’a pas pu être (il s’agit, constamment, d’élever « à la dure », dans une rigueur protestante toute baignée de musique classique – les présences de Brahms et du chef d’orchestre Toscanini sont ainsi évoquées).

 

Matthieu Gosztola


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Commentaires (5)

  • bryan

    bryan

    13 octobre 2011 à 14:11 |
    Bonne analyse mais autant que Mallick aime le contemplatif vous aimez vous regarder écrire.

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  • H

    H

    11 octobre 2011 à 13:37 |
    Matthieu,

    J'aime beaucoup votre analyse sur la dimension symbolique - la question du père et de la mère. Merci beaucoup.
    Maintenant, puisque je suis en train de travailler sur Le Caravagge, ce qui m'a frappé c'est au niveau formel, la proximité des deux artistes sur les points de la nudité du propos et des images (par opposition au maniérisme ambiant dans les films actuels et dans la vie - "Parce que je le mérite bien..."), de la simplicité des séquences tournées lorsqu'il s'agit de personnes (mère, père, enfants,...), mais aussi de la simplicité des (prises de) vue lorsqu'est évoqué le rapport au sacré.

    Le Caravagge faisait aussi preuve de littéralité, si l'on suit les idées de Michel Nuridsany qui à mes yeux a sorti le meilleur livre sur l'artiste malgré le défaut de trop de spontanéité : l’artiste prenait un verset de la bible et le transposait sans aucune idéalisation, sans ajout – pas de pose contorsionnée, pas de ciels alambiqués et pas de témoins restant bouche bée. Il me semble qu'ici aussi l'auteur fait preuve de cette littéralité: des enfants sans sophistication, le geste d'une mère aimante, le regard d'un père qui n'arrive pas à se poser sur ses enfants. Une mère-femme pas maquillée et des enfants pas arrangés pour que le spectateur puisse se dire : « regarde comme ils sont beaux ; regarde comme ils traduisent la candeur… »

    Je trouve dans l'ensemble que le film mérite d'être regardé aussi dans sa littéralité; ne pas se prendre la tête en écho au maniérisme métaphysique ambiant (genre "quand le père fait cela, cela veut dire que...") mais au contraire regarder ce que font les acteurs et comment ils le font: le père ne regarde "jamais" ses enfants; et si le père leur parle parfois, la mère elle, par contre ne leur parle pas. Par contre elle les touche etc. Finalement, cela donne des images et des scènes très angoissantes et violentes.
    Voici donc ma petite mise. De ma petite vie de spectateur, je n’avais jamais vu un film raconter si peu d’histoire, avec si peu de mots, si peu de sophistication dans le jeu des acteurs et en osant nous emmener si loin dans le mystère – sans se soucier de ce que le spectateur s’ennuiera.

    L’auteur fait dans le contre-film, il me semble. Et le peintre Poussin qui faisait dans le plus grand maniérisme disait de Le Caravagge qu’il était venu pour détruire la peinture. Caravaggio détruisait le « beau » idéalisé, académique et sophistiqué (bien dans l'air du temps)pour sûr. Malik a-t-il voulu en faire autant avec persévérance ?

    H

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  • Léon-Marc Levy

    Léon-Marc Levy

    21 mai 2011 à 15:44 |
    Cher Matthieu, j’ai le privilège en tant que membre du comité de rédaction d’avoir lu l’ensemble de votre analyse et je veux ici en souligner l’importance essentielle. Votre regard ne porte pas seulement sur le film, son propos, son esthétique, son art mais sur l’outil même de « ce qui donne à voir » avec ce que l’acte de regard implique à la fois d’impossible et de manipulation fascinante. Hors de tout signifié, Malick a cette obsession permanente d’ériger le signifiant – ses films et celui-ci en particulier – comme objet suprême de la seule interrogation qui vaille au cinéma : où je vous emmène ? Pourquoi me suivez-vous ? Quels liens y a-t-il entre une quelconque vérité et l’univers que je fais vivre sous vos yeux ? « Aussi ce film ne peut-il, dans ce sens, être jugé, mais uniquement observé comme existence – c’est en tout cas, ce me semble, ce que voudrait Malick » dites-vous avec pertinence.
    Seuls les plus grands ont su ainsi poser la question de l’écriture au cinéma comme « fascinum », comme « imposture » et comme outil redoutable de dé-réalisation. Huston, Cassavetes, Plus près de nous encore Lynch. A côté des grands « réalisateurs » n’y a-t-il pas, plus grands encore, des Dé-réalisateurs » au sens de la déconstruction derridienne ?
    Bravo pour ce travail.

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  • WACO

    WACO

    21 mai 2011 à 15:23 |
    Il est agréable de lire une critique intelligente de the tree of life. Merci de lever le voile sur ce qui restera, assurément, l'une des plus réussies oeuvres de cinéma.
    Je ne peux m'empêcher de penser à ce que j'ai vu il y a maintenant deux jours.
    A mon sens Malick tente de réconcilier les hommes et Dieu. Il y a une comparaison à effectuer avec 2001 ASO, non pas pour de simples détails mais il s'agit bien de les comparer dans leur totalité.
    Pour résumer, je pense que Malick vient de dépasser l'oeuvre de Kubrick et que, même s'il ne manque pas d'autres ambitions, c'était là une volonté du cinéaste.
    The tree of life n'est pas l'anti-2001. Il est 2001 sans Nietzche remplacé par Leibniz et les éxégètes chrétiens. Je ne prendrais qu'un seul exemple : la configuration des planètes, à la fin, si kubrickienne à laquelle Malick ajoute la lumière blanche de Dieu, du Saint-Esprit, de ce que vous voulez de divin.
    Dieu n'est pas en vacances dans TTOL contrairement à 2001. Il est omniprésent aux côtés des hommes. Et il le restera jusqu'au bout, quand la Terre tombera dans le Soleil.

    Je sais qu'il est réducteur de faire une critique du film en le comparant seulement à 2001. Pourtant je suis convaincu que nous penserons ces deux chef d'oeuvres comme une suite, une différence de degré et non pas comme deux oeuvres antinomiques et symétriques.
    Ce que certains critiques reprochent peut-être à Malick c'est bien l'outrecuidance d'avor dépassé un maître et d'en afficher clairement la volonté(de puissance-;)-)et le besoin.

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  • Chloé

    Chloé

    21 mai 2011 à 01:55 |
    J'attends la suite de votre analyse avec impatience et une attention assez passionnée. Votre façon de "déconstruire" l'oeuvre filmique est remarquable. Bravo.

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