Le visage de l'animal (1)

Ecrit par Matthieu Gosztola le 03 juin 2011. dans Ecrits, La une, Vie spirituelle

Le visage de l'animal (1)

Note : Cette réflexion est l’avant-propos remanié et augmenté du livre de Matthieu Gosztola, La Face de l’animal, paru aux éditions de l’Atlantique en 2011.


Comme l’exprime Gilles Deleuze dans son Abécédaire, à Animal, il faut « être toujours à la limite qui vous sépare de l’animalité mais justement de telle manière qu’on n’en soit plus séparé ». Il ne fait aucun doute que, biologiquement, l’homme est un animal. Or, l’utilisation que fait ce dernier du mot animal signifie qu’il s’exclut de ce règne : il « s’extrait de l’animal », « se considère hors de lui ». (1) C’est une illusion, et « l’illusion que l’homme n’est pas un animal nous permet de mettre dans le même sac les animaux les plus divers et les plus éloignés les uns des autres : le chimpanzé, avec lequel nous partageons 99% de notre ADN, est un “animal” au même titre que l’éponge, organisme élémentaire et immobile, sans tête ni bouche ni nerf ni organe ni muscle. Par contre, l’homme, lui, se classe dans une catégorie à part, comme s’il était plus éloigné du chimpanzé que le chimpanzé lui-même n’est éloigné de l’éponge ». (2)

Comment l’homme peut-il, ose-t-il, se placer ainsi dans une catégorie à part ? Du fait, principalement, du langage. Du logos, qui dérive du grec λόγος signifiant « parole, discours » et désigne par extension, et c’est là le plus important pour l’assise de notre démonstration, la « rationalité », l’intelligence en somme.

En effet, cette conviction, éminemment fallacieuse, comme quoi l’homme est un être-à-part, est héritée de la pensée de « la plupart des auteurs grecs et latins, puis (…) chrétiens », pour lesquels « la problématique du logos a été intimement liée à celle de la justice. Les animaux, les aloga, dépourvus de logos, ne pouvant pas contracter, faute de raison, faute de parole articulée, n’avaient pas droit au droit, non plus du reste qu’à la rédemption. N’était-il pas à la fois profitable et légitime de les exclure ainsi du logos ? Cela permettait d’en user et d’en abuser en tant qu’outils, en tant que biens meubles ». (3) Un penseur radical comme Peter Singer réfute « l’argument » qui découle de cette conception « selon lequel les animaux doivent être exclus de la considération morale au prétexte qu’ils sont incapables de faire valoir leurs intérêts, et il invoque des cas d’humains frappés de la même incapacité : les nouveau-nés, les arriérés, les déments, les générations futures, qui ne sont pas pour autant exclus de la communauté morale ». (4)

L’utilisation que fait l’homme du mot animal signifie en outre qu’il le considère avec (un grand) mépris. « Le mot “animal” est effectivement utilisé pour “animal autre que l’homme”, comme un antonyme qui en vient à désigner précisément ce qui n’est pas humain ». (5) En somme, l’animal symbolise l’inhumanité. Or, l’inhumanité est rattachée depuis toujours à un principe de cruauté qui justement permet de la définir en tant qu’inhumanité, étant donné que « la langue nous oblige à dire qu’un homme n’est pas digne de son appartenance au genre humain quand il manifeste de la cruauté ». (6) Si l’on considère les synonymes de cruauté tout en restant attentif à l’étymologie, on se rend compte que la cruauté consiste à se conduire avec férocité, en somme « comme une bête farouche (ferox) », ou sauvagement, c’est-à-dire « comme un animal non domestique », ou bien « avec barbarie », ce qui signifie « en homme non civilisé ». (7) Et même lorsque l’on déplore, avec insistance, que l’homme soit capable d’une jouissance infinie à faire le mal (revêtant ainsi les habits de l’homme « non civilisé », pour reprendre la formulation précédente), c’est toujours pour signifier alors, implicitement, combien l’homme est aussi capable d’une pleine humanité. C’est parce que l’homme est capable de faire le mal qu’il est aussi, de fait, capable de faire le bien. L’animal, lui, et c’est encore plus sensible lorsqu’on se plonge dans l’histoire de la pensée occidentale, n’est jugé capable ni de bien, ni de mal. Il devient ainsi la figure de l’altérité inquiétante, prétendument symbole de la cruauté – laquelle est (c’est sa définition) ce qui dans l’ordre de l’agir ne peut être défini autrement que par l’inhumanité – agissante (la cruauté étant un principe ontologique qui, pense-t-on, assoit l’animal sur un mode de fonctionnement identifiable et continu, le faisant par conséquent agir – de manière perpétuelle – sans cause extérieure), laquelle cruauté semble pouvoir mettre en péril, sans discontinuer, l’intégrité du bien, du beau, du bon : « [l]’animal est barbare, inférieur et servile. Il est souvent défini en fonction de ce qui lui manque (par rapport à l’homme), c’est-à-dire selon ce que l’homme croit ne pas être ». (8)

Il s’agit de remarquer également que « l’animal n’est pas seulement un autre, c’est aussi une insulte. L’adjectif, qui a une nette connotation péjorative, désigne en nous la dimension physique, matérielle, sensuelle ou charnelle, par opposition au spirituel. Dire d’un humain qu’il est un animal, c’est dire qu’il est stupide, grossier, en un mot qu’il est bête ». (9)

Céline est l’auteur par excellence qui s’est attaché dans toute son œuvre à stigmatiser la bêtise, sous toutes ses formes, quitte à en revêtir les plus flagrants aspects lui-même. Faisant en sorte que la musique de l’oralité retravaillée avec la ferveur d’un orfèvre comme rendue ailée par l’évocation répétée du corps des danseuses soit une échappée du marasme humain et de l’enfer social décrit dans son plus intime, livre après livre. Mais, jamais, pourtant, il n’a stigmatisé la bêtise des bêtes. Bien au contraire. C’est vers elles que son affection, que sa tendresse se porte, et le passage relatant la mort de sa chienne dans D’un château l’autre est sans aucun doute le plus beau passage (le plus bouleversant) de son œuvre complète. Ecoutons-le : « Je peux dire que je l’ai bien aimée, avec ses folles escapades, je l’aurais pas donnée pour tout l’or du monde… (…) elle a souffert pour mourir… je voulais pas du tout la piquer… lui faire même un petit peu de morphine… elle aurait eu peur de la seringue… je lui avais jamais fait peur… je l’ai eue, au plus mal, bien quinze jours… oh ! elle se plaignait pas, mais je voyais… elle avait plus de force… elle couchait à côté de mon lit… un moment, le matin, elle a voulu aller dehors… je voulais l’allonger sur la paille… juste après l’aube… elle voulait pas comme je l’allongeais… elle a pas voulu… elle voulait être à un autre endroit… du côté le plus froid de la maison et sur les cailloux… elle s’est allongée joliment… elle a commencé à râler… c’était la fin… on me l’avait dit, je le croyais pas… mais c’était vrai, elle était dans le sens du souvenir, d’où elle était venue, du Nord, du Danemark, le museau au nord, tourné nord… la chienne bien fidèle d’une façon, fidèle aux bois où elle fuguait, Korsör, là-haut… fidèle aussi à la vie atroce… les bois de Meudon lui disaient rien… elle est morte sur deux… trois petits râles… oh, très discrets… sans du tout se plaindre… ainsi dire… et en position vraiment très belle, comme en plein élan, en fugue… mais sur le côté, abattue, finie… le nez vers ses forêts à fugue, là-haut d’où elle venait, où elle avait souffert… Dieu sait ! Oh ! j’ai vu bien des agonies… ici… là… partout… mais de loin pas des si belles, discrètes… fidèles… ce qui nuit dans l’agonie des hommes c’est le tralala… l’homme est toujours quand même en scène… le plus simple… »

(1) Jean-Baptiste Jeangène Vilmer, Ethique animale, PUF, p. 12.

(2) Ibid.

(3)Elisabeth de Fontenay, Sans offenser le genre humain, Réflexions sur la cause animale, Albin Michel, p. 159.

(4) Ibid., p. 95.

(5) Jean-Baptiste Jeangène Vilmer, op. cit., p. 12.

(6) Elisabeth de Fontenay, op. cit., p. 203.

(7) Ibid.

(8) Jean-Baptiste Jeangène Vilmer, op. cit., p. 12.

(9) Ibid.


Matthieu Gosztola


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Commentaires (3)

  • Dino

    Dino

    25 décembre 2015 à 18:32 |
    L'humanité est victime d'idéalismes, et "enferme" dans des concepts les animaux pour pouvoir mieux les enfermer dans des cages réelles, des abattoirs (et avoir la conscience tranquille). On peut dire que les humains définis selon des critères peu flatteurs (étrangers "envahisseurs", etc.) sont eux aussi victime d'une conceptualisation prédatrice.

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  • Jean Le Mosellan

    Jean Le Mosellan

    04 juin 2011 à 11:12 |
    La férocité ne peut servir de critère à définir l’animal. C’est penser que tout animal est un fauve. Le ver de terre l’est-il ? Sans doute l’oiseau qui l’avale,mais il l’avale par nécessité sans se poser de problème. Lorsqu’il est repu,il ne s’attaque plus au ver de terre. Les fauves non plus face à leurs proies,et se retiennent sans le savoir peut-être d’être cruels. Sur ce critère-là il arrive que l’homme tout en sachant ce qu’est la cruauté,passe outre,à l’égard de l’animal,et plus cynique encore à l’égard de son semblable. Il sait se donner bonne conscience. L’animal en est bien incapable.

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  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    03 juin 2011 à 19:24 |
    « L’homme » dit saint Grégoire de Nazianze « est un animal appelé à devenir Dieu ». La singularité absolue de l’homme, dans la tradition judéo-chrétienne, est qu’il est créé « à l’image et à la ressemblance de Dieu » (Gen 1, 26; 5.1). En quoi consiste l’image ? Vous en avez cité deux éléments essentiels : la parole (logos) et la liberté. Cette dernière inclut une responsabilité éthique, une connaissance du bien et du mal dont est exclu le règne animal, dominé par le seul instinct. Mais le plus important est sans doute la « logocéité » de l’homme pour reprendre l’expression d’un grand théologien orthodoxe du siècle dernier. La logocéité, ce n’est pas seulement l’usage de la parole, c’est aussi la conformité au Verbe créateur de Dieu. Dieu créa par sa parole ; par le logos l’être humain est capable de concevoir et de transformer à la fois lui-même et ce qui l’entoure. Les stoïciens distinguaient le « logos endiathetos », ce qui est pensé, conçu mais non énoncé du « logos propherikos », ce qui dit, proféré. La logocéité se confond ainsi avec tout le processus d’élaboration et d’expression du sens. Cette analogie divino-humaine est ce qui a fait dire à certains Pères de l’Eglise, comme Némésios d’Emèse, que l’homme couronne la création, qu’il en est le but ultime et que tout ce qui l’a précédé a été créé en vue de lui. Il y aurait ainsi une téléonomie du vivant (idée reprise par Teilhard de Chardin) visant ultimement la jonction du créé et de l’incréé, ce qu’on nomme « theosis » ou déification, dans le christianisme oriental et que les Pères appellent aussi ressemblance.
    Ceci ne justifie en rien les mauvais traitements et autres abominations infligées aux animaux. Les animaux doivent avoir DES droits, ils ne doivent pas avoir TOUS les droits. Actuellement le code civil français les considère comme des biens meubles, comme une table ou une chaise. A l’évidence, il convient de penser une catégorie juridique nouvelle. Mais quelle que soit la solution retenue, il faut conserver le droit de propriété de l’homme sur l’animal, lequel droit de propriété se décompose en trois éléments : l’usus, l’usage de ce qui est possédé, le fructus, l’usage des fruits (en l’occurrence des petits) et l’abusus, c’est-à-dire le droit de vendre ou de détruire ce que l’on possède. Dans le cas des animaux, c’est le droit de les tuer. On devrait ajouter de les tuer sans douleur ou avec le moins de douleur possible.

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