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  • Ce n’est qu’un au revoir (j’espère !)

    Ce n’est qu’un au revoir (j’espère !)

    Ecrit par La Rédaction, le 23 juin 2018, dans La une

    Reflets du temps, dans sa formule actuelle, s’arrête. Essoufflement, problèmes financiers, besoin de renouvellement…

    Un autre magazine, avec un autre titre et d’autres contributeurs, verra le jour à la rentrée.

    En attendant, que cet été apporte à tous détente, dépaysement et, bien sûr, lecture !

  • Le mois du muguet

    Le mois du muguet

    Ecrit par Bernard Pechon-Pignero, le 23 juin 2018, dans La une

    Cette année le muguet était juste à l’heure le premier mai dans mon jardin. En 68, je ne peux pas dire, je n’avais pas de jardin. Mais je me souviens d’une carte Dorchy représentant une petite vendeuse des rues du début du siècle (le mien) qui offrait un brin de muguet à un sergent de ville lequel lui répondait en sous-titre « Merci mon enfant, mais je ne mange que de la luzerne ». Je trouvais ça très drôle. Je n’étais pas respectueux des forces de l’ordre.

    En mai 68, je venais d’avoir vingt-et-un ans. J’étais majeur. J’allais pouvoir voter, et aussi  me marier sans le consentement de mes parents. La belle affaire ! Comme si j’avais déjà résolu la question de trouver une fille – non pas qui veuille m’épouser ! – mais déjà qui veuille bien accepter durablement de s’intéresser à mes pulsions et à mes inhibitions en échange de ce qui pourrait correspondre chez elle à des préoccupations de même nature (en plus sentimental si possible).

    Je venais aussi d’apprendre que j’étais juif ; ma mère, jusqu’alors, nous avait volontairement caché sa généalogie. Je n’avais pas une perception historico-religieuse très précise de ce que cela impliquait ; je n’ai pas beaucoup avancé depuis. Mais j’étais assez content de pouvoir revendiquer, moi petit-bourgeois élevé chez les jésuites (entre autres), de faire partie de « ce peuple d’élite, sûr de lui et dominateur » – étiquette que cette vieille baderne de président venait (novembre 1967) de coller au dos des juifs comme s’ils n’avaient qu’un seul dos et comme si c’était un peuple.

    On paye très cher aujourd’hui ce genre de rodomontades médiatiques et je ne suis plus très sûr d’être fier de ce que ma mère nous cachait par crainte que l’antisémitisme continue à couver sous les cendres encore tièdes de sa famille.

    Du même monarque provo à ses heures, j’avais apprécié davantage « Vive le Québec libre » (juillet 1967) parce que mon père a dit ce jour-là : « Non ! Là, il déraille : il commence à être gâteux », et parce que ma non moins gaulliste grand-mère a tancé son fils (mon père) pour cette irrévérence envers le Général.

    J’avais quitté Sciences-Po ; à l’examen de fin d’année, la question de l’épreuve d’économie politique était : « A quoi sert la comptabilité nationale ? ». J’ai répondu « à rien ! ». C’était probablement la bonne réponse mais je ne l’ai pas démontré. Pour moi, en gros, à cette époque, rien ne servait à rien. Le monde allait mal et ça n’allait sûrement pas s’arranger. J’étais déjà un visionnaire.

  • « Mon » 68 : une guéguerre hors du temps

    « Mon » 68 : une guéguerre hors du temps

    Ecrit par Jean-François Vincent, le 23 juin 2018, dans La une

    Je suis né en 1960. En 68, écolier à Paris, j’ai donc eu de ces « évènements » des souvenirs très forts et très personnels.

    Mon sentiment ? Une totale irréalité et surtout une atemporalité. Il existe des temps hors du temps. Entre 3 et 4 heures du matin, par exemple, dans les grandes villes, bien sûr, pas en rase compagne : hier n’est plus, demain n’est pas encore ; le présent suspend son vol… Suspension. Vu depuis l’enfant que j’étais, Mai 68, ce fut un peu ça : suspendue l’école, suspendues les commissions (ma mère faisait des conserves !), suspendues les sorties de jour ; je sortais nuitamment avec mon père qui allait acheter le Herald Tribune au drugstore des Champs-Elysées. Ebloui par la rupture de la monotonie des jours, j’observais, sidéré, ce trou noir, au sens astronomique du terme : un trou dans l’espace-temps.

    Mais, bien sûr, ce non-temps avait un caractère polémique, polémogène. Ma mère présidait le tribunal de simple police de Nanterre (sic !) ; antiféministe radicale – elle insistait pour qu’on l’appelât, à l’audience, « madame LE président », la « présidente » n’étant que la femme du président (cf. la présidente de Tourvel dans Choderlos de Laclos) – et réactionnaire assumée, elle luttait, à sa modeste échelle, contre la « chienlit ». Elle avait à juger les contraventions de 5ème classe en flagrant délit, petites choses, peccadilles du droit pénal, qui, pourtant, à l’époque (plus maintenant), pouvaient justifier de peines allant jusqu’à deux mois de prison. C’est ainsi qu’on lui amena, un jour de pleine « révolution », un étudiant hirsute qui avait flanqué le contenu d’une poubelle de l’université Paris-X sur la tête d’un professeur. L’étudiant mâchonnait un chewing-gum. Ma mère : « on ne mâche pas du chewing-gum devant la cour ! ». Comme le jeune homme s’apprêtait à cracher, elle lui hurla « avalez !! ». Déglutition laborieuse et collante. Le coupable sortit puni d’un mois avec sursis…

    Au fond de moi, je jubilais : pas d’école, pas devoirs et enfin – enfin ! – il se passait quelque chose. Aussi regrettais-je amèrement le retour à la normale, après la géante manifestation pro-gaulliste du 30 mai.

    La parenthèse se refermait, le temps – inexorable – reprenait son cours…

  • Mon mai dis donc… 68

    Mon mai dis donc… 68

    Ecrit par Joëlle Petillot, le 23 juin 2018, dans La une

    J’eusse aimé raconter les réunions passionnées, le bazar jubilant, une belle histoire d’amour libre nouée sur les pavés lancés par ma révolte. Dzim et boum.

    Joker.

    Née en 1956, je m’employais à clore en ce chaud printemps une sixième paisible dite « classique » parce que le latin y figurait en place d’honneur, enseignée par une dame minuscule que ses colères tsunamiques rendaient immense. Elle nous formait, nous façonnait, traduisant la beauté, remontant le français à la source, faisant de l’étymologie une épopée, discutant parfois une heure entière avec nous qui devions lui dire quels livres on aimait, et pourquoi. Quand le mot « dialogue » s’imposa lors de cette période où tout valsait en l’air, il fut accueilli par elle d’un haussement d’épaule suivi d’un cassant : « Je le pratique déjà ».

    À mon aimable honte, l’agitation ambiante m’offrit des cadeaux sans prix, bien éloignés d’une prise de conscience politique ; plus encore d’un sentiment d’urgence contre le vieil ordre des choses. Mes douze ans-qui-en-paraissaient-quinze (détail crucial en ce mai-là…) y trouvèrent le goût exquis de l’imprévu, la cassure dans le temps, un été précoce à la petite cuiller.

    Il se passait des trucs, mais quoi ? Soyons honnête, je m’en foutais grave comme cela ne se disait pas encore.

    Me revient avec acuité ce jour béni où arrivée au collège j’y trouvais porte close avec un panneau indiquant que les cours ne reprendraient pas jusqu’à nouvel ordre. La légèreté avec laquelle j’empruntai le chemin en sens inverse fit que je flottais avec discrétion bien au-dessus du trottoir.

    Arriva ma communion solennelle, où personne n’ayant pu venir faute d’essence la journée se passa dans un dépouillement qui m’emplit d’une joie mystique. Tout était parfait, puisque je souhaitais avec ardeur devenir carmélite. Je tombai peu après raide-dingue d’un gommeux m’ayant cru plus âgée, dont le premier baiser (un vieux de seize ans !) fit voler en éclats mes envies couventines. Mes parents en furent si soulagés qu’ils invitèrent le prétendu à la maison.

    Pour un peu, ils l’adoptaient.

    Oui, ces jours furent délectables, j’y jouissais d’un paradoxe goûtu : l’impression de sécher les cours avec la bénédiction parentale. Délices oxymoriques dont me revient l’odeur fleurie du jardin. J’en éternuais de délice.

  • Toujours j’arriverai trop tard…

    Toujours j’arriverai trop tard…

    Ecrit par Sabine Aussenac, le 23 juin 2018, dans La une

    Sous le pommier de nos mémoires

    Sous le pommier de nos mémoires, l’été.

    Marelles océanes. Parcourir

    passés comme en Santa-Maria,

    souvenirs indiens, fièvres et turquoises.

    Malgré mille et cent déboires garder

    au cœur :

    la vie.

     

    Je n’ai strictement aucun souvenir de mai 68.

    J’ai beau chercher, fouiller, scruter ma mémoire, interroger les photos, mes parents… ! rien, nada.

    C’est comme si j’étais amnésique.

    Pourtant, j’avais sept ans. Et déjà le goût de la mémoire, du récit, des souvenirs… J’ai d’ailleurs, dans les recoins de mes armoires, de nombreux cahiers d’écolière…

    Certes, Albi, préfecture du Tarn, lovée entre plaine Vauréenne et contreforts du Rouergue, était loin de l’agitation parisienne, et même excentrée par rapport aux liesses toulousaines des enfants des républicains espagnols…

  • 13 ans en Mai 68

    13 ans en Mai 68

    Ecrit par Mélisande, le 23 juin 2018, dans La une

    Je me souviens…

    De mon intérieur dévasté par le divorce de mes parents, mon changement de lycée en plein milieu d’année où j’étais entrée en sixième en 1966, l’interdiction de mettre des pantalons au lycée à cette époque ! La tristesse qui m’accablait, mais les copines !… C’était l’époque des relations d’amitié forte, on enterrait des pactes dans la forêt, on rêvait du Prince, on guettait les garçons des Beaux-Arts, émerveillées que l’on puisse consacrer ses études à la peinture…

    En 1968, j’étais en quatrième. La veille de la grève générale, j’avais fait ma communion solennelle, et le lendemain j’avais une composition de latin. Pas très au point dans les révisions ce jour-là… Alors que je me faisais fort d’être une excellente élève en français : je passais dans les classes lire mes rédactions, et j’avais eu le prix d’excellence en français au lycée Marcelle Pardé de Dijon à titre contumace, si je puis dire… puisque je l’avais quitté en plein milieu d’année pour le lycée Charles Nodier à Dole, où mes grands-parents paternels récupéraient deux enfants laissés pour compte par une jeune mère de 30 ans, enfuie à Paris avec son amant.

    Le choc, à Dole, quand j’ai reconnu, en photo sur le journal, ma prof de français avec mon prof de dessin dans une manifestation. Je les vivais comme très sages ! Des fiancés un peu cul-cul et bien rangés ! Jean-Louis Langrognet, notre prof de dessin, nous appelait obstinément par nos noms de famille. Ce qui pour des petites jeunes filles de 13 ans faisait l’effet d’être traitées comme des légionnaires, quelque chose qui relevait en tout cas du masculin, voire du militaire, et laissait dans l’oreille et dans le corps une drôle d’impression désagréable, d’être mauvaises. On se souvient toujours très nettement des personnes qui nous ont fait peur ou souffrir quand on est pré-adolescente : « Dornier, c’est vous qui avez fait ce dessin ? » braillait-il, en brandissant le magnifique croquis de mon père : l’exécution parfaite, trop parfaite de sa commande : « Prenez une feuille blanche, froissez-la dans votre main, dépliez et dessinez ce que vous voyez ! ». Exécution ! Mon père, juteux chef dans l’armée de l’Air, barbouilleur à temps perdu, ne s’était pas fait prier : mon dessin méritait le Louvre, pas moins ! Mais c’est bon, comme enfant mauvaise, j’avais déjà ma dose : coincée dans une blouse rose, cheveux gras, maigre et yeux sombres, je me trouvais ringarde au possible avec les habits que ma grand-tante m’avait cousus : velours pourpre, jupe de vieille, chemisier à col en dentelle. Je sentais le vieux, j’étais vraiment mal dans ma peau. Nous regardions les Grandes débattre, dans ce lycée sage, exclusivement féminin, et dans cette province, à part le fait que nous n’allions plus au lycée en mai 68, rien de grave… Pas de pavés, nada ! Une bourgeoisie campagnarde prudente, plutôt à droite, dans ses jardins bien acquis, des générations de Dornier qui ne bougent pas de leurs villages depuis longtemps… Mais moi, je voulais voler !

  • Cinéma et Révolution : Dillinger est mort

    Cinéma et Révolution : Dillinger est mort

    Ecrit par Yasmina Mahdi, le 23 juin 2018, dans La une

    « Le spectacle se présente à la fois comme la société même, comme une partie de la société, et comme instrument d’unification (…) Le spectacle n’est pas un ensemble d’images, mais un rapport social entre des personnes, médiatisé par des images (…) C’est une vision du monde qui s’est objectivée »

    Guy Debord, La société du spectacle, 1967

     

    Le titre du film de Marco Ferreri (1928-1997), Dillinger est mort, est en rapport avec un fait divers célèbre. John Dillinger (1903-1934), braqueur de banques américain durant la Grande Dépression, nommé « le bandit au grand cœur », accompagné, au cinéma, d’une prostituée, Anna Sage, fut abattu par les agents du FBI après avoir vu L’Ennemi public n°1 de W. S. Van Dyke (1934). Ainsi, le titre peut donner lieu à des identifications entre Clark Gable et Michel Piccoli – deux acteurs insérés dans la peau de déviants (considérés comme tels) – entre Myrna Loy, incarnant « la reine d’Hollywood et l’épouse idéale » et Anita Pallenberg, l’égérie du Swinging London. Double allusion sans doute avec cet événement qui s’avère une préfiguration du film de Ferreri, un embrayeur de sens d’une instance d’énonciation plutôt que d’un mode spatio-temporel, annonçant une situation fictionnelle. Le titre se présente aussi comme celui d’un journal à sensation, d’un quotidien populaire, d’un roman policier ou d’un avis de recherche.

    Le cinéma est un simulacre du réel, une fiction, une reproduction de la réalité à mettre sous caution et une formidable machine à rêver. « L’action propagandiste au cinéma suppose la reconnaissance explicite ou implicite de l’appartenance du film aux mécanismes culturels »[J.-D. Lafond, La revue du cinéma, n°329, juin 1978]. La culture est une mise en condition (c’est-à-dire l’intérêt particulier du cinéma) ; le cinéma un processus de socialisation (la donnée générale) subsumant un moment historique. Le film Dillinger est mort est tourné dans un contexte particulier, un cadre idéologique, celui de mai 68 ou juste après, en 1969, marqué par des révoltes. Le film entérine la morale du bien et du mal de la classe dominante du pays représenté, l’Italie. Il est difficile de parler de cinéma de propagande à propos de Dillinger, qui n’est pas non plus une fiction neutre et apolitique. Le film de Ferreri assume un contre-modèle en quelque sorte, une remise en question, un propos anarchiste et contestataire. Si la vérité est du côté du verbal, ici elle se place du côté de l’image, prédominante, des plans, et non du côté de l’épaisseur des dialogues.

  • Mai

    Mai

    Ecrit par Didier Ayres, le 23 juin 2018, dans La une

    18. Une société de plaisir.

    68. Prendre la route.

    18. Entreprendre.

    68. Des partis politiques.

    18. La surveillance.

    68. La dictature du prolétariat.

    19. Une société du loisir.

    18. L’entreprise.

    19. Le salaire universel.

    68. La lutte des classes.

    19. Une société archaïque.

    68. Surveiller et punir.

    19. La connaissance ; le savoir ; l’instruction.

  • Ce que Hollande dit à la gauche

    Ce que Hollande dit à la gauche

    le 16 juin 2018, dans Auteurs - France - Politique

    Son livre-bilan, Les leçons du pouvoir (dont on a déjà parlé à RDT)est intéressant à plus d’un titre. Lecture souvent passionnante où le pavé se mange sans faim, à la manière d’un roman réussi, expliquant sans doute les foules assez impressionnantes qui se pressent aux séances de signature, un peu partout sur le territoire.

    Ce qu’on aime dans ce livre, c’est peut-être pêle-mêle, cette faculté que Hollande a en 10 lignes, pas une de plus, de dire – exactement – ce qu’il faut savoir et retenir de tel ou tel point, pourtant si complexe, le précieux (et le piquant) de raconter là où il fut, et ceux qu’il croisa, ses justifications, plus que son seul point de vue, sur le déroulé du quinquennat ; à mon sens, une miette trop « je » et un poil glissade parfois monarchienne (mais oui, même lui !). La partie dite privée étant, enfin selon moi, largement inutile…

    Mais c’est à la fin du livre que l’œil s’aiguise particulièrement, et c’est de ces courts chapitres dont il sera question ici – 50 pages à peine – quand F. Hollande parle à la gauche d’aujourd’hui et à celle de demain, et qu’il décortique, démonte, puis remonte et même recrée le sens du socialisme ; merveille d’horlogerie dont on guette le tic-tac qui suivra, et le « ça marche ! » qui pourrait aller avec. Vraiment intéressant en soi, historiquement, politiquement, et plus, car venu de celui qui a si difficilement tenté d’accommoder le mot et ses composants pendant 5 dures années, qui écornèrent l’image et bien plus le rêve socialiste, souvent à tort, mais que voulez-vous ! les représentations accompagnent tout dans le politique.

    C’est de la social-démocratie dont il s’agit, Hollande en ayant été comme une marque de fabrique, tout au long d’une vie politique grandie à l’ombre de Delors. Son plus que solide argumentaire rassemblé en deux forts chapitres commence par le « constat », avant d’ouvrir sur « espérer ».

    « Elle était la reine de l’Europe, elle a perdu sa couronne », constate-t-il en arrivant aux affaires ; dans les années 80/90, elle était partout : 12 gouvernements sur les 15, « le capitalisme s’était soumis à ses injonctions, concédant les lois sociales, acceptant des mécanismes de redistribution, admettant des protections pour les salariés, leur ouvrant de nouveaux droits face aux aléas de la vie ».Quand il est arrivé au pouvoir, elle avait disparu de l’Europe et ce ne fut pas le moindre des obstacles qui s’opposèrent à lui, dès le début, quand il aurait voulu mettre à l’ordre du jour la relance en Europe. Aujourd’hui, seuls Suède, Malte et le Portugal parlent encore « le social-démocrate » ! L’état providence marque le pas, on exige de la rigueur ; « budgétaire » est devenu comme un nouveau drapeau. Sa victoire en 2012 est plus l’échec de son prédécesseur qu’un élan « en faveur des valeurs de solidarité »admet-il.

  • Les ambiguïtés du libéralisme

    Les ambiguïtés du libéralisme

    Ecrit par Jean-François Vincent, le 16 juin 2018, dans Economie - La une - Littérature

    Jean-Claude Michéa, agrégé de philosophie, fils de résistant communiste et communiste lui-même jusqu’en 1976, est resté profondément anticapitaliste – d’où le titre – mais il a évolué vers une critique plus globale qui inclut les préoccupations écologiques ; il se dit désormais simultanément « socialiste » et « décroissant ».

    Décroissance. La lecture de l’ouvrage de Serge Latouche, L’âge des limites, l’a inspiré au point de livrer le leitmotiv de son propos : « la société de consommation trouve sa condition préalable dans la nécessité inhérente à toute économie libérale de poursuivre à l’infinile processus de mise en valeur du capital ». Infini contre finitude, limite contre illimitation. Ces oppositions fixent l’axe du combat de Michéa. Elles rejoignent, nous le verrons, celui du néo-conservatisme d’une certaine extrême droite. Pourfendeur du « relativisme moral de la gauche postmoderne, de l’idéologie du No border », il voit dans le physiocrate du XVIIIème siècle, Guillaume-François Le Trosne, le père du « mot d’ordre libéral ni patrie, ni frontière ». Le toujours plus à l’intérieur d’un monde clos et fini constitue, en effet, une contradiction dans les termes. Elle a donné naissance à ce qu’il appelle le modèle « californien » de la Silicon Valley, un mélange d’hédonisme et de nietzschéisme, où le « règne de l’absolutisme individuel » aboutit au délire démiurgique du transhumanisme (cf. ma chronique au sujet de ce dernier). Notre auteur dénonce alors « l’abolition de tous les tabous de la morale commune, de toutes les frontières protectrices encore existantes et de toutes les manières de vivre partagées ». Apologie des tabous moraux et des frontières protectrices, tiens, tiens… à cela s’ajoute la critique d’une « société atomisée, mobiliaire et agressivement individualiste ». « Mobiliaire », autrement dit « qui trouve sa raison d’être dans un appel au nomadisme généralisé ». Limite rimant ainsi avec enracinement.

    La justification de ce qui, pour Michéa, relève de la croyance et non de la raison, se trouve dans une pseudo-scientificité, « axiologiquement neutre », affirmée « sur le ton détaché et neutre de l’expertise impartiale », en un mot dans cette « pensée unique », vilipendée aussi bien par l’extrême gauche (par exemple Ignacio Ramonet du Monde Diplomatique) que par l’extrême droite (entre autres par Alain de Benoist qui lui a consacré un volume entier).

    La conséquence politique de cet état de chose n’étant autre que ce qu’il nomme « l’alternance unique » entre « l’aile gauche et l’aile droite du château libéral », pour qui il s’agit seulement « de prolonger de quelques décennies encore la survie d’un système qui prend eau de toute part » et le macronisme actuel se posant, de fait, comme un « compromis historique d’un type nouveau », une nouvelle « union sacrée » des deux ailes du « château libéral ».

  • Le socialisme dans un seul pays ?

    Le socialisme dans un seul pays ?

    Ecrit par Jean-Luc Lamouché, le 16 juin 2018, dans Monde - La une - France - Politique

    Dans cette chronique, je croiserai l’Histoire et l’Actualité, car cette question du « socialisme dans un seul pays » (et est-il possible aujourd’hui ?) remonte à très loin, au moins pour ces dernières décennies, à la période où, en France, François Mitterrand fut obligé de passer à la politique dite de « la rigueur ». Il y a un autre problème que je devrais poser, à côté des exemples donnés en fonction de la chronologie : celui des différents types de « socialismes » auxquels je vais être amené à faire allusion. En effet, il y aura le cas du socialisme démocratique (ou social-démocratie), le plus modéré de tous – tendant souvent vers le centre gauche. Il y aura ensuite celui des socialismes radicaux, allant de ce que l’on appelle « la gauche de la gauche » jusqu’à « l’extrême gauche ». Et puis, on trouvera aussi des nouveautés idéologiques dont on peut se demander s’il faut ou non les classer dans le cadre du « socialisme ». J’ai à analyser les exemples des grandes expériences qui ont globalement échoué (expression à nuancer), en partant de la France en 1983, puis dans le monde, aussi bien pour la social-démocratie que le socialisme s’affirmant comme « radical ». Et puis, il me faudra aussi évoquer le cas des gauches latino-américaines et du mélenchonisme français, qui n’ont plus grand-chose à voir avec le socialisme tel que nous l’avons connu en Europe depuis 1936 et après 1945. Je devrais aussi aborder rapidement dans mon texte la question des raisons de ces échecs (parfois relatifs), et aussi celle de savoir si demain la tenaille subie peut ou non se desserrer, avec notamment une social-démocratie qui serait redevenue simplement et possiblement active. Ou bien quoi d’autre encore ?

    Pour rappel, c’est en Union Soviétique (née en 1922) que se développa l’expression de « socialisme dans un seul pays », au moment où le système de Staline (successeur de Lénine) passa à une vision nationale, voire, à certains égards, nationaliste. Cette conception aboutit alors à une vision économique de type quasi-autarcique, à l’image de ce qui se passait dans les autres pays totalitaires des années 1930 : Italie fasciste et Allemagne nazie. Economiquement, elle déboucha à la fois sur le sacrifice des paysans, l’industrialisation à marche forcée, et à un échec considérable pour les habitants sur le plan du niveau de vie. Faisons maintenant un bond dans le temps. Laissons de côté les expériences tchèque (en 1968, avec « Le socialisme à visage humain » d’Alexander Dubcek) et chilienne (au début des années 1970, avec le socialisme légaliste mais se voulant radical du président du Chili Salvador Allende (écrasée par le coup d’Etat militaire de Pinochet en 1973). Je commence donc à dérouler le tapis chronologique de mon sujet.

  • Recueil de poèmes courts

    Recueil de poèmes courts

    Ecrit par Emmanuelle Ménard, le 16 juin 2018, dans La une - Ecrits

    Mots d’amour et d’hiver : «  les petits ruiseaux…

     

    Les petits ruisseaux

    font les grandes rivières

    Les petits cons

    font les grandes sociétés

    et moi dans tout ça

     

    Chaperon douce

    je cherche le loup

    aux poils chauds de l’amour

     

    Le pain béni du quotidien

    se coupe en tranches

    se mange en mie

     

    Le pain pétri comme une croûte

    qui casse

    les deux dents du bonheur

  • Petite prose d’occasion

    Petite prose d’occasion

    Ecrit par Jean-Charles Vegliante, le 16 juin 2018, dans La une - Ecrits

    Le jeune aide bibliothécaire lui avait dit : « Votre destin naval va commencer là, au coin du quai de la galerie Julien Cain ». Il se posta donc à l’angle de la galerie Julien Cain, sous le panneau indiquant d’ailleurs ce nom, dont il se demandait s’il fallait y entendre l’écho de Caïn (pour lui lié depuis l’école à Victor Hugo). Et son œil était fixé dans l’attente, scrutant l’ombre et toute silhouette vaguement compatible avec celui qu’il espérait apercevoir un instant avant le départ du bateau sonore, pour le saluer de sa corne. Deux et trois fois, il crut l’avoir reconnu sous des aspects fort différents mais plausibles : il avait vu bien sûr Holy Motorset était prêt à tout. Oui, le père imprimeur de Cain avait parfaitement pu gommer le tréma de leur nom, pour de bonnes raisons sociales et culturelles. Le capitaine Achab lui-même, celui du destin naval, semblait dénier toute parenté avec le roi maudit qu’affronte Élie dans le Livre des Rois. La vie vraie, rêvée inventée (ou inventée rêvée) est pleine de travestissements, de dénégations et de reconnaissances. Brusquement, le même aide bouclé se précipita vers lui, hors d’haleine, et lui dit qu’il l’avait cherché pour l’avertir que finalement, c’était à l’autre extrémité de la Grande Bibliothèque – à des lieues de brume de là, tout au fond – vers la salle des Globes géants, que le destin – si destin il devait y avoir – se matérialiserait. Et que l’événement urgeait, à présent.

    Il se mit à trottiner, cachant cette hâte ridicule en ce lieu feutré, un peu comme les marcheurs de fond se pressent, se déhanchent raides sans avoir le droit de courir (sous peine d’élimination), certain qu’il avait désormais laissé passer sa chance… « Fortune est chauve derrièreet devant chevelue », or il était resté en arrière ! Arrivé sous les gigantesques boules, sous l’œil noir vide de l’une, braqué sur lui comme une bouche de bazooka, il se trouva pris parmi une petite foule agglutinée autour d’un échalas chevelu préposé au guidage commenté des badauds – plutôt étranges du reste, en ces lieux. Une bonne âme lui dit, voyant sa mine défaite : il paraît que ça fait partie du dispositif. Il se disposa donc, reprenant son souffle. L’escogriffe était au demeurant assez drôle, il se dit qu’il n’avait pas tout perdu, lorsque tout à côté de lui, comme en contrebas – par quel tour de magie, le sol étant uni et horizontal, on ne sait – voici le saltimbanque, le diseur, l’acteur tuttofaremagnifique qui semble lui faire un clin d’œil, mais il croit avoir rêvé, essaie de glisser deux mots à l’oreille trop tard, le follet saute au milieu de la foule et se met à parler le plus naturellement du monde son premier texte : le poème ! Le spectacle ambulant a donc commencé ! Pris aux cheveux ils vont suivre, telles les souris derrière le joueur de flûte de Hamelin, avec les rires, les frissons et les pleurs d’un petit garçon effrayé qu’on puisse lui enlever sa jolie maman, la course effrénée et poétique de Denis Lavant. Poésie, qui se fait. Poïein. Un petit moment de vie trottinante soustrait au néant, peut-être. Le jeune échalas aussi, à la fin bon diseur également, et Mathieu Marie pour le nommer, se joint au salut final, cette révérence des acteurs qui est leur forme de politesse. C’est fini, d’autres queues se pressent plus loin pour des lectures en salle, plus convenues, il faut rentrer dès que l’applaudissement s’éteint sous les galeries austères. Force de ce qui arrive, qadarde ce qui toujours se termine, adieu.

  • La femme murée, Fabienne Juhel

    La femme murée, Fabienne Juhel

    Ecrit par Martine L. Petauton, le 16 juin 2018, dans La une - Ecrits

    Il faut définitivement être reconnaissants à Fabienne Juhel pour ses livres : écriture magnifiquement poétique dans un format toutefois économe ; sujets variés alternant le peri fantastique, aux bords de récits de voyages, aux franges souvent inattendues mais toujours pertinentes de la grande Histoire… Romans – « romanesque » étant peut-être le second prénom de Fabienne – baignant dans les vents de la lande, le granite des villages, la houle et la tempête de sa Bretagne, qu’il faut vouloir aimer pour lire Juhel.

    Une fois de plus avec La femme murée, embarquons pour un voyage-Juhel. Enfin, une excursion – balade appellerait trop l’insouciance - qui reste bien à quai dans Brest, son pays, ses rues, et qui nous amarre à un pan de son histoire récente, celle des destructions massives des villes de l’Ouest durant la seconde guerre mondiale. Comme médium, une femme – en vrai, comme diraient les enfants à qui on raconterait son histoire, car le troisième prénom de Fabienne est sans doute « raconter ».

    Jeanne Devidal, qu’on nommait « La folle de Saint-Lunaire »,a traversé pas moins de 100 ans de malheurs croisés, tous plus étranges, originaux, les uns que les autres, sans perdre de vue la mer, depuis une… construction ? habitation ? fabriquée de bric et de broc au long (cours) de sa longue vie ; tout en récupérations diverses et farfelues, ayant laissé pousser un arbre au milieu d’une pièce, et barricadant ouvertures et couloirs-labyrinthes, à coups d’un peu n’importe quoi. Cela ne ressemblait à rien de connu ou concevable, si ce n’est la maison du facteur Cheval ; ça galopait en dehors des règlements d’urbanisme les plus élémentaires, et s’insinuait sans gêne dans l’espace public et dans celui des voisins ; « et si on a le malheur de lui dire quelque chose, elle vous jette des pierres ! ».Si l’on ajoute que des hordes de chats l’accompagnaient, qu’elle restait – sauvage, disait-on, à l’abri de ses grands yeux verts – dans son univers, criant parfois à la brune, on aura compris les conflits inévitables et inexorables entre la « folle » et le reste de Brest…

    « Disons qu’elle fait un avec sa construction. Qu’elle a autant le bâti dans le corps que le bâti est en elle. Une double carapace. Elle n’a jamais fait la différence entre sa constitution et sa construction. C’est peut-être une maladie. Elle dit – sous mon toit logent des souris, comme elle dirait que des idées lui courent par la tête. Et inévitablement, des araignées au plafond… ».

    Mais Fabienne Juhel a encore un prénom, double cette fois : « observer et comprendre ». Elle a mené ce qu’il faut d’enquêtes croisées et fines, pour remonter jusqu’à la jeunesse de Jeanne, sa famille, ses frères, tout ce monde anéanti dans les feux des guerres – aujourd’hui les psychologues parleraient de la violence post-traumatique qu’elle a dû porter à même le dos. Et si la femme de la bicoque s’asseyait parfois la nuit au milieu de ce nulle part qui était son chez soi, c’était pour écouter et humer ses fantômes, les « invisibles ».

  • Un nouveau concept politique : l’illibéralisme

    Un nouveau concept politique : l’illibéralisme

    Ecrit par Jean-François Vincent, le 09 juin 2018, dans Monde - La une - Politique

    Le terme apparut pour la première fois dans un article de Foreign Affairs de 1997. C’était alors une question purement théorique ou comment une « démocratie », tout en préservant – dans une certaine mesure – la liberté économique, la liberté d’entreprendre, peut néanmoins limiter, voire abolir certaines libertés politiques.

    Viktor Orbàn, en Hongrie, reprit l’idée et surtout la mit en pratique, déclarant, par exemple, dans son discours de juillet 2014, à son parti, la Fidesz : « Nous devons rompre avec les principes et les méthodes de l’organisation libérale et, d’une manière générale, avec la conception libérale de la société (…) il faut restaurer les devoirs de l’Etat qu’ignore l’ordre économique qui prévaut en Europe de l’ouest ».

    Depuis Adam Smith et John Stuart Mill, on avait, en effet, lié les deux : le marché et la démocratie. Certes, les contre-exemples ne manquaient pas ; le mix capitalisme et fascisme du général Pinochet, au Chili ; ou, à l’inverse, le mariage contre nature entre capitalisme et communisme, en Chine. Mais cela n’avait pas encore été théorisé. Pinochet l’avait rêvé, Orbàn l’a fait. Le phénomène a d’ailleurs suscité de nombreuses études en Autriche, pays voisin et directement concerné, car la coalition VPÖ-FPÖ (droite/extrême droite), emmenée par le jeune chancelier Sebastian Kurz, lorgne sur le régime hongrois.

    Le quotidien conservateur – mais non extrémiste – Die Presse, sous la plume de Karl-Peter Schwarz, s’est lancé dans une défense et illustration de la ligne Orbàn : « Les critiques lui (Orbàn) rétorquent qu’un régime est soit démocratique et libéral, soit illibéral et antidémocratique. Ce faisant, ils oublient que la démocratie est un moyen et le libéralisme une fin. Lorsque la majorité qui voit le jour, a pour objectif le nationalisme ou le socialisme, il existe certes une démocratie, mais point de libéralisme ». Ainsi l’existence d’élections libres n’aurait pas d’autre signification que de définir le mode de désignation du pouvoir exécutif et n’impliquerait, en soi, aucun présupposé politique, étant compatible avec n’importe quelle idéologie…

    Ce que, bien sûr, conteste le journal de centre gauche – Wiener Zeitung – dans un article d’Isolde Chorim : « Illibéral signifie agir contre les juges et les journalistes, contre le partage du pouvoir et la société civile, illibéral signifie un contrôle des médias, un monopole du discours politique et une oppression des minorités. Autrefois, la démocratie et le pouvoir autoritaire étaient antinomiques. Aujourd’hui, nous sommes en présence d’une forme hybride, telle que la démocratie illibérale, qui allie élections, parlement et pratiques autoritaires ». Une dictature « soft », en quelque sorte, une dictature respectueuse, à échéances fixes, de la volonté populaire.