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  • Les deux corps d’Emmanuel Macron

    Les deux corps d’Emmanuel Macron

    Ecrit par Jean-François Vincent, le 19 mai 2018, dans France - La une - Politique

    Emmanuel Macron est un homme de lettres. Ancien élève de l’Ecole Normale Supérieure, il ne donne pas des interviews à n’importe quel média ; il a choisi la prestigieuse NRF de Gallimard pour un entretien très culturel, où il parle littérature et philosophie et – seulement indirectement – de politique. Un auteur (non cité) domine l’échange, le grand médiéviste américain d’origine allemande, Ernst Kantorowicz.

    E. Macron, en effet, a parfaitement assimilé la théorie des deux corps. Il déclare : « Il y a toujours deux choses au sein du pays, deux dimensions qui ne se confondent pas : l’exercice du pouvoir et l’incarnation du pays (…) Il ne faut jamais oublier que vous représentez à la fois le pouvoir et la nation, ce sont deux choses qui vont de pair et que l’on ne peut confondre. Cette dualité est constitutive de la fonction ». Macron rejoint ainsi un autre disciple de Kantorowicz, Patrick Buisson, qui écrit dans son essai La Cause du peuple : « Le pouvoir suprême s’exerce non par délégation, mais par incarnation ». Incarnation donc, mais de quoi ? De la terre évidemment ! Dans la légende arthurienne, le secret du Graal, que finit par découvrir Perceval, s’énonce ainsi : « Le roi et la terre ne font qu’un ». Le souverain EST son royaume. Les empereurs byzantins n’utilisaient jamais le « je », mais disaient « βασιλεία μου », mon empire. Vieille notion du Corpus politicum – en fait, Corpus mysticum – cette personnalité corporative, dérivée de la théologie paulinienne du Corpus Christi et transposée dans la théorie politique médiévale, entre autres par Jean de Salisbury : « L’Etat ne forme qu’un corps unique dont le roi constitue la tête et ses sujets les membres. Ce corps, par principe, ne meurt jamais ; les princes successifs ne faisant que le revêtir de leur vivant ». L’idée se retrouvera jusque dans la guerre 14-18, où les « tommies » étaient invités à se battre « for King and country ». Normal ! King = country… En 1263, Saint Louis fit rassembler les restes royaux – de Pépin le bref à Hugues Capet, dans la basilique de Saint Denis. « La nécropole royale, explique Jacques Le Goff, devait d’abord manifester la continuité entre les races de rois qui ont régné en France depuis les débuts de la monarchie franque ». Pluralité des hommes mortels, unicité de la Couronne immortelle qu’ils incarnent.

    Un peu plus loin dans ses échanges avec la NRF, Macron insiste : « J’assume totalement la ‘verticalité’ du pouvoir qui croise l’horizontalité de l’action politique ». Le président, de la sorte, procède d’une transcendance qui le dépasse et qu’il traduit, au sens de tra-ducere : faire passer. De même que les rois furent les locum tenentes de Dieu, le monarque élu de la constitution de 58 se veut le lieu-tenant de la République. La res publica, autrement dit la chose publique, le bien commun. Cette transcendance était d’ailleurs visualisée à Byzance par les deux trônes alignés côte à côte, l’un destiné au Basileus et l’autre, vide, destiné à Celui dont l’empereur ne saurait être que le représentant.

    Notre président, si jupitérien qu’il se veuille, ne va toutefois pas jusqu’à incarner la loi, logique extrême de la verticalité « incarnante ». Dans le code de Justinien, l’on peut lire, de fait : « car Dieu a assujetti les lois à son contrôle en les donnant aux hommes par l’intermédiaire du nomos empsychos ». Nomos empsychos ou lex animata : la loi incarnée. La volonté du souverain exprimant la volonté divine.

    Peu suspect de partialité en faveur d’Emmanuel Macron, je dois cependant rendre à César (ou à Jupiter) ce qui lui revient : Macron a relevé une fonction mise à mal par la médiocrité – différente pour chacun d’eux, mais hélas constante – de ses trois prédécesseurs, Chirac, Sarkozy et Hollande. Macron renoue ainsi avec la sacralité, au choix, d’un De Gaule ou d’un Mitterrand.

    Vivat Emmanuel Rex !

  • La mauvaise interprétation : le terrorisme au prisme de l’art

    La mauvaise interprétation : le terrorisme au prisme de l’art

    Ecrit par Marianne Braux, le 19 mai 2018, dans Ecrits - La une - Actualité - Société

    Point de vue

    On aurait voulu s’en passer, que ce ne soit jamais à nouveau arrivé, mais la tragédie du 13 mai à Paris nous aura au moins appris ceci : qu’il est urgent de rééduquer les plus jeunes à la poésie. Pourquoi ? Car seule la poésie est plus forte que les fanatismes religieux. Seule la poésie, et derrière elle tous les arts, la Beauté, peut garder un jeune Français influençable et déraciné, en rage contre la vie et en quête de maîtres et d’infini, d’égorger son concitoyen. Seule la poésie peut lui donner les armes pour dépasser son inavouable désespoir et ôter de ses mains le couteau qui a tué son semblable et partant, l’aura tué lui-même. Pourquoi ? Parce la poésie enseigne à l’être parlant qu’est l’être humain à ne pas croire à ce qu’on lui dit. A ne pas prendre toutes choses au pied de la lettre, surtout lorsqu’il s’agit d’une parole imagée et opaque comme celles des textes religieux. La parole dite « divine » n’est telle que parce qu’elle est interprétable au-delà du sens commun des mots. Si elle vient d’un « dieu », d’une figure invisible donc, c’est précisément parce que son sens est cachéet qu’il est du devoir de l’homme de le maintenir tel, à l’abri des regards bien au chaud dans ce que l’on appelle communément le « cœur », le « for intérieur » ou, comme on disait autrefois : « l’âme ». Fixer, plaquer le sens d’une parole biblique ou poétique – car c’est au fond la même chose – sur le monde extérieur est pour ainsi dire sacrilège. « Dieu » n’est pas un politicien, il ignore les discours, il parle une langue singulière et privée… Une parole n’est « sacrée » que tant que l’ON ne l’aura pas complètement comprise, tant que JE, et non pas le troupeau des MOI, peut s’y sentir directement et exclusivement concerné. Ainsi, comprendre l’ordre violent d’un verset du Coran comme un ordre à la violence entre les hommes sur Terre va à l’encontre du principe même de « Dieu ». Les terroristes sont leurs pires ennemis : des mécréants ! Lorsque le prophète dit :

    Sr2. 190. Combattez dans le sentier d’Allah ceux qui vous combattent, et ne transgressez pas. Certes. Allah n’aime pas les transgresseurs !

    Sr2. 191. Et tuez-les, où que vous les rencontriez ;et chassez-les d’où ils vous ont chassés : l’association est plus grave que le meurtre.

    Lorsqu’il répète cela qu’il a appris de « Dieu », le prophète s’adresse à l’homme intérieur. Il engage chacun à vaincre ses démons, à garder espoir dans une vie meilleure non pas au ciel, mais ici et maintenant. A se débarrasser de son ego tout-puissant pour suivre la voie de l’autre puissance : celle qui mène au paradis sur Terre. Le cœur, l’esprit. La parole « divine » invite l’homme à devenir autre pour pouvoir accepter l’autre autre : son frère, son voisin, l’étranger de passage, l’étranger qui s’installe.

  • RDT / 68 : Le Parti socialiste, fils de Mai ?

    RDT / 68 : Le Parti socialiste, fils de Mai ?

    Ecrit par Jean-Luc Lamouché, le 19 mai 2018, dans France - La une - Politique - Histoire

    Dans le contexte du cinquantième anniversaire des « événements » de mai 1968, je voudrais poser ici une question importante : le Parti Socialiste issu du congrès d’Epinay (en 1971) peut-il être considéré après coup, et indirectement, comme « le fils de mai » ? En effet, en tant que jeune militant socialiste, ayant adhéré en 1974-1975 (j’avais 25 ans), je me rappelle du fait qu’un des quatre leaders de l’aile gauche du parti, le CERES (Centre d’Etudes, de Recherches et d’Education Socialiste), Jean-Pierre Chevènement, avait écrit cette formule dans un de ses livres, publié en 1975 : « Le vieux, la crise, le neuf » (Champs Flammarion). Ce sera le ciblage principal de cette chronique. Mais, il me faudra voir avant cela quel fut le rôle de la gauche non communiste (comme on disait à cette époque, où le Parti Communiste demeurait dominant au sein de la gauche) pendant le mois de mai 1968, et ceci à travers le comportement de deux hommes politiques : François Mitterrand et Pierre Mendès France. J’en profite pour signaler que le Parti Communiste fit tout, au moment des « événements », pour soutenir en sous-main le pouvoir gaulliste, faisant savoir au « Général » qu’il fallait tenir bon face à ce que le « parti » considérait comme une simple révolte de « petits bourgeois » en mal d’agitation.

    François Mitterrand – il faut bien le dire – passa complètement à côté de la plaque lorsqu’il se déclara prêt à exercer le pouvoir dans le cadre d’un « gouvernement provisoire », une affirmation montrant qu’il mettait en cause les institutions de la Ve République (établies entre 1958 et 1962 par le général De Gaulle). C’était au moment où De Gaulle était parti (on ne savait pas où !), semblant ainsi laisser la place vide à qui voudrait la prendre. Nous avions su par la suite qu’il était allé auprès du général Massu à Baden-Baden  pour s’assurer du soutien de l’armée, au cas où ce serait « nécessaire »… C’était le 29 mai 1968. Pour François Mitterrand, ce fut un fiasco total ; on le fit apparaître comme un putschiste potentiel à la TV, alors entre les mains exclusives du pouvoir gaulliste ! Reste à parler de Pierre Mendès France. Dès le 27 mai, il s’était laissé convaincre d’aller à la grande manifestation du Stade Charléty. Je me dois de signaler qu’alors que François Mitterrand était mal vu notamment par le mouvement étudiant (en raison avant tout de son action pendant la Guerre d’Algérie, sous la IVe République, en tant que ministre de l’intérieur puis de la justice), Pierre Mendès France (membre du PSU, ou Parti Socialiste Unifié – jusqu’en mai 1968) était très populaire auprès de ce même mouvement étudiant (rappelons qu’il avait organisé la décolonisation de l’Indochine comme président du conseil également sous la IVe République et qu’il avait une image de « gauche morale »). Mais, Pierre Mendès France (PMF, comme on l’appelait) ne voulut pas apparaître comme se plaçant à la tête de ce qui ne pourrait se voir que comme un « coup d’Etat ». De ce fait, il décida de ne pas prendre la parole à Charléty, malgré l’insistance d’un certain nombre de personnes de son entourage.

  • RDT / 68 : 50 ans après, des nouvelles de mai 68 ?

    RDT / 68 : 50 ans après, des nouvelles de mai 68 ?

    Ecrit par Lilou, le 19 mai 2018, dans La une - Ecrits

    Je n’ai plus aucune mémoire, je n’ai que des souvenirs nous souffle mai 68, notre mai 68 à nous, Français pas encore nés à cette époque, ou alors étudiants, jeunes parents, très lointains enfants dorénavant alourdis par cinquante ans de plus. Un demi-siècle, ça fait un bail. La plupart du temps ça se compte en souvenirs de bébés qui avec les années ont vécu, ont été accompagnés vers les sommets, puis laissés vers leurs destins d’Homme et de Femme. Ça fait aussi en chacun de nous des parents et des amis en moins, des ronds de serviettes vides en plus, avec leurs sourires évanouis et ces voix pour toujours envolées. Oui, 50 ans, ça en fait un bail avec ses litres de ratures comme ses immenses bonheurs. Mais bon, si on repart du point de départ de la bobine de nos histoires, nous souvenons-nous comme il le faudrait, à l’échelle du monde et peut être aussi à celle d’une histoire plus globale, de cette année 1968 qui pour nous, Français, n’a le plus souvent que les attributs d’un sang qui coula rouge et noir ?

    1968 a mal débuté. Au Viêt-Nam, le 30 janvier, c’est l’offensive du Têt. Plusieurs centaines de milliers de combattants Nord-Vietnamiens lancent l’assaut contre les entrailles d’autres centaines de milliers de Sud-Vietnamiens ayant cru aux mirages des Marines américains à peine âgés de 20 ans avec leurs Lucky Strikeen guise de sourire et leur M16 en bandoulière. Commandés par le premier des faux cons, Lyndon B. Johnson, 58000 d’entre eux ne reverront jamais les collines de Burbank ou la Skyline de New-York. Janis Joplin a beau reprendre Summertime (1), rien n’y fait, le Viêt-Nam devient le père de tous les bourbiers. Khe Sanh finit par être dégagé à force d’y envoyer des B52 chargés jusqu’à la gueule de Napalm et d’autres berlingots au phosphore, mais bon, à la fin de l’année, le désengagement américain devient une évidence. 1968 marquera pour les Américains le début de la fin au Viêt-Nam. Elle posera aussi les jalons de l’humiliation politique devant les caméras du monde entier, et surtout elle signera pour sa jeunesse la fin de l’innocence. Aux USA, plus rien n’y sera comme avant. Surtout dans sa capacité à nous impressionner.

    A Rome et à Berlin-Ouest, la guerre du Viêt-Nam cristallise les doutes de tous ceux ne se reconnaissant pas dans les envies de containement du cousin américain préférant les orages de bombes sur Hanoï à la poésie d’Otis Reading qui emporte tout sur son passage (2). Bien vrai ça disent les dizaines de milliers de manifestants de la Potsdamer Platz et de Trafalgar Square qui hurlent contre Washington. L’incompréhension entre ceux qui gouvernent et ceux qui n’y sont jamais conviés est immense, d’autant que pour le pouvoir américain tirant à vue, un bon « Noir » n’est qu’un Marine, les tripes à l’air et peu importe si juste avant de mourir il gorge son désespoir à grandes injections d’héroïne dans les rizières bordant le Mékong. Otis Reading lui, a tout du branleur dont personne ne veut : il est Black et il chante ! Peu importe les droits des minorités à géométrie variable, il n’est pas un héros de l’Amérique en guerre, il n’est « qu’un » parmi la minorité. Martin Luther King pointe l’injustice de cette Amérique inégalitaire en se demandant « pourquoi envoyer des jeunes Noirs défendre à 16.000 km de chez eux des libertés qu’ils n’ont jamais connues dans le sud-ouest de la Géorgie et dans l’est de Harlem, pourquoi envoyer des garçons blancs et noirs se battre côte à côte pour un pays qui n’a pas été capable de les faire asseoir côte à côte sur les bancs des mêmes écoles » ? Le coup est rude, la vérité blesse, la Maison Blanche semble perdre quelques-unes de ses candeurs de vierge pendant que les Beatles nous envoient Helter Skelter. (3) Pour un peu, on s’y croirait au droit des hommes et à la déclaration universelle… Mais le 4 avril, early morning, sur un balcon moite de la périphérie de Memphis, Martin Luther King est abattu comme un pigeon pour ne pas dire un chien de sale race par un extrémiste blanc qui ne se livrera qu’un an plus tard. Tout est à recommencer…

  • RDT / 68 : Mai 68 : service après-vente

    RDT / 68 : Mai 68 : service après-vente

    Ecrit par Johann Lefebvre, le 19 mai 2018, dans France - La une - Politique - Société

    Après avoir évoqué, dans un premier texte, les causes et les circonstances des événements de mai 68, nous allons tenter maintenant de comprendre comment l’image de cette agitation a été construite, colportée et transformée, vendue, dès son apparition. Il ne s’agit pas pour autant d’en énumérer les conséquences et de les commenter : mais les conséquences de mai 68, quantitativement et qualitativement considérables, à elles seules démentent le fait qu’il s’est agi seulement et principalement d’une insurrection étudiante. Un tel impact, politique, culturel, psycho-social ne peut pas être le seul résultat d’une fête de jeunes désœuvrés voulant juste s’amuser, choquer le bourgeois et dénoncer les austérités d’une vieille société paternaliste, réactionnaire, immobile. Cette vision simpliste a dès le début été entretenue, à la fois par l’Etat et les médias (à l’époque, les deux sont souvent les mêmes), par une très grande partie des forces politiques officielles et, bien sûr, par les entités syndicales.

    « Les ouvriers, qui avaient naturellement – comme toujours et comme partout – d’excellents motifs de mécontentement, ont commencé la grève sauvage parce qu’ils ont senti la situation révolutionnaire créée par les nouvelles formes de sabotage dans l’Université, et les erreurs successives du gouvernement dans ses réactions. Ils étaient évidemment aussi indifférents que nous aux formes ou réformes de l’institution universitaire, mais certainement pas à la critique de la culture, du paysage et de la vie quotidienne du capitalisme avancé, critique qui s’étendit si vite à partir de la première déchirure de ce voile universitaire » (1). Naturellement, une fraction remarquable de la population étudiante, particulièrement sur Paris et sa région, fut partie prenante du mouvement contestataire et insurrectionnel, c’est indéniable, mais il n’en demeure pas moins que jamais il n’a été question d’un déferlement considérable. Des 150.000 étudiants de Paris, jamais plus de 20% d’entre eux n’ont été présents ensemble, en même temps, lors des manifestations les plus massives, et ce pourcentage chute grandement si l’on considère les échauffourées les plus ardentes. Par ailleurs le statut social de l’étudiant, futur agent de la bureaucratie, cadre à venir de la production, le mettait avant tout dans une posture davantage discursive, typique de la (petite)-bourgeoisie, que pratique et active, et sa vision anxieuse à l’égard de cette perspective détestable était du pain béni pour toutes les mouvances d’extrême-gauche qui cherchaient des clients, non pour réaliser la révolution concrète, mais pour la maintenir uniquement comme perspective afin de n’en pas risquer l’épreuve, laquelle viendrait à rendre inutile la place sociale qui est visée quand on poursuit des études supérieures. Souvent il a été benoîtement opposé les étudiants en rébellion contre la société dite de consommation (sic, comme si elle n’était que cela) et les ouvriers, « qui seraient encore avides d’y accéder ». « La baisse et la falsification de la valeur d’usage sont présentes pour tous, quoique inégalement, dans la marchandise moderne. Tout le monde vit cette consommation des marchandises spectaculaires et réelles dans une pauvreté fondamentale, parce qu’elle n’est pas elle-même au-delà de la privation, mais qu’elle est la privation devenue plus riche. Les ouvriers aussi passent leur vie à consommer le spectacle, la passivité, le mensonge idéologique et marchand. Mais en outre ils ont moins d’illusions que personne sur les conditions concrètes que leur impose, sur ce que leur coûte, dans tous les moments de leur vie, la production de tout ceci. Pour cet ensemble de raisons, les étudiants, comme couche sociale elle aussi en crise, n’ont rien été d’autre, en mai 1968, que l’arrière-garde de tout le mouvement » (2).

  • Le poème épuisé

    Le poème épuisé

    Ecrit par Didier Ayres, le 19 mai 2018, dans La une - Littérature

    Le dernier livre de Stéphane Sangral permet de suivre la quête de l’auteur d’un poème absolu, vibrant par lui-même de sa propre matière. Il s’articule autour du thème de la nuit, et derrière elle, des thèmes de la mélancolie, de l’angoisse ou du deuil. Il s’agit à mon sens d’une expérience esthétique de la rumination, du ressassement. En effet, on sent l’auteur possédé par une forme de ressassage, qui permet d’entrevoir un espace mental, une habitation plastique, plasticité d’une forme de travail de cueillette en quelque sorte, et d’ingestion.

     

    Je Pense À Toi Qui N’Es Plus

     

    C’Est Étrange Et C’Est Douloureux

     

    L’Oblique A Éraflé Les Rues

    Où L’On Passait

     

                    Sans Cesse Il Pleut

    Sur Le Fait Que Sans Cesse Il Pleut

    Sur Le Fait Que Sans Cesse Il Pleut

    Sur Mes Pensées

     

                    Passe En Nos Rues

    Un Doute Étrange Et Douloureux

     

    Pleuvra-t-Il Autant Qu’Il A Plu

  • Recueil de poèmes courts

    Recueil de poèmes courts

    Ecrit par Emmanuelle Ménard, le 19 mai 2018, dans La une - Ecrits

    Mots d’amour et d’hiver (17) : «  Il paraît que parler…

     

    Il paraît que parler

    revient à la mode

    On se fait des bisous

    de sucre glacé

    et de fiel d’abeille

     

    Chanter aussi

    devient le vox plus ultra

    On cigale sa fourmi

    on aiguise ses notes

    au couteau

    de l’harmonica

     

    Le ventre de l’espoir

    gonfle

    comme un ballon

    qui rebondit toujours

  • RDT / 68 - Que la fête finisse…

    RDT / 68 - Que la fête finisse…

    Ecrit par Jean-François Vincent, le 12 mai 2018, dans La une - Société

    La fête. C’est, au fond, ce qui définit le mieux mai 68 ; un moment de défoulement, saturnales de printemps, monôme joyeux et jouissif, levée totale des inhibitions… en un mot et pour reprendre une expression de l’époque : « le pied ! ». Mais 68 clôt un cycle débuté beaucoup plus tôt.

     

    Mai 68 dans le temps long

    Toute guerre – en particulier mondiale – débouche sur une explosion festive, défoulement jubilatoire faisant suite à la peur de mourir. Ce fut le cas dans les années 20 – années dites « folles » ! – et, pour une brève période, en 1945, à la libération ; mais voilà, les réjouissances très vite prirent fin. La confrontation est-ouest imposa pour une décennie entière ce que l’on appela, en Italie, « gli anni di piombo », les années de plomb, hantées par le spectre d’une nouvelle conflagration, cette fois-ci atomique. Pourtant déjà des germes de ce qui sera 68 se firent jour : le film emblématique de ce temps, La fureur de vivre (1955) – titre original : A rebel without a cause – en dit long sur la frustration diffuse, informulée et radicalement apolitique d’une jeunesse en déshérence. Une absence de « cause » qui se retrouva également chez un Kerouac, On the road again (1957) et, d’une manière générale, dans la « beat generation », chère à notre ami Ricker Winsor : mal être de « jeunes » voulant les droits des adultes sans en avoir les devoirs et qui ne savaient pas trop quoi faire desdits droits… L’émergence de la musique rock ou du « yéyé » – que salua l’émission radiophonique Salut les copains ! (1959), suivie par la revue du même nom (1962) – annoncera l’ère des hippies et de Woodstock (1969).

     

    Une « révolution » culturelle et non politique

    Telle fut la grande erreur commise par à peu près tout le monde, à commencer par le pouvoir gaulliste. Les étudiants voulaient-ils le prendre, ce pouvoir ? Que nenni ! Une anecdote l’illustre, s’il en était besoin : le 10 mai, les potaches s’amusaient ; ils dépavaient les rues adjacentes à la Sorbonne, bouclée par la police et dont ils réclamaient la réouverture, pour ériger des barricades. Le recteur essaya de parlementer, s’enquérant de leurs intentions : « que se passerait-il si la Sorbonne rouvrait ? ». Réponse de Cohn-Bendit : « rien ! je fais venir trois orchestres et on danse toute la nuit ! ».

  • RDT / 68 - Mai 68 : révolution, création, art…

    RDT / 68 - Mai 68 : révolution, création, art…

    Ecrit par Johann Lefebvre, le 12 mai 2018, dans La une - Arts graphiques - Société - Histoire

    En mai 68, l’expression artistique comme véhicule de la contestation et, d’une manière plus générale, du désir révolutionnaire, se trouve être à la jointure de deux lignées historiques jusque-là distantes, même si leur histoire sociale prend source, au cours du XIXe siècle, avec d’une part la « critique artiste » du capitalisme et, d’autre part, les différentes déclinaisons théoriques du marxisme. Ces dernières s’intéressent aux deux pôles essentiels qui articulent les modes de production modernes, à savoir l’aliénation et l’exploitation, et sont les plus entendues jusqu’à la fin de la première guerre mondiale et la révolution bolchévique, avec une pointe insurrectionnelle lors de la Commune de Paris. Elles constituent un ensemble complexe et varié, avec ses socialismes à géométrie variable, ses anarchismes à plusieurs branches ou ses syndicalismes catégoriels. Quant à la critique artiste, elle concentre davantage son propos sur les conséquences de l’aliénation et de l’exploitation, en particulier la transformation du décorum social et de la vie quotidienne, transformation générée par la marchandisation totale de toutes les zones de la vie, produisant à la fois falsification et séparation. Cette critique spécifique est d’abord la plus discrète, au sens où elle n’est déployée que par un groupe restreint de théoriciens et praticiens. Son apparition, c’est-à-dire son premier effleurement historique, est contemporain de la monarchie de juillet, elle s’attaque avant tout à un état d’esprit, à une morale, à une ambiance, et annonce déjà les attaques contre l’utilitarisme, la médiocrité des goûts bourgeois, les notions de confort, de réussite sociale, de carriérisme. Dans la pratique, elle invente les formes comme la bohème, le dandysme, avec la création autonome comme cœur de l’existence humaine, préfigurant à cet égard la notion à venir et toute proche d’art pour l’art.

    Ces deux approches critiques vont progressivement converger au cours du XXe siècle. D’un coté les formes théoriques et pratiques du marxisme auront surgi réellement, mais dans l’ébauche et dans l’échec, et le processus de désintégration stalinienne (le marqueur étant la Hongrie en 56) va finir de déshabiller Marx sauvagement travesti en même temps que les conduits médiatiques, en plein essor, vont permettre la pleine diffusion des productions culturelles. Par ailleurs, dès la fin de la seconde guerre mondiale, l’intellectualisation de la jeunesse fait un bond en avant, les facultés de sciences humaines et de lettres connaissent un large succès, elles permettent des jonctions inédites, des transversalités entre domaines d’études, car elles contiennent le lectorat des théories naissantes : Benjamin, Adorno, Lefebvre, Marcuse, les situationnistes et autres avant-gardes, permettent un déplacement des lignes, et même si la critique qu’ils ventilent demeure d’inspiration hegelo-marxienne, elle ne peut plus, face aux nouvelles conditions existantes, s’arrêter au simple décorticage, maintes fois resucé, de l’exploitation généralisée, elle progresse sur le terrain de la vie quotidienne où une multitude d’aliénations nouvelles est en train de s’installer.

  • RDT /68 - 68 et ses affiches

    RDT /68 - 68 et ses affiches

    Ecrit par Martine L. Petauton, le 12 mai 2018, dans La une - Arts graphiques - Société - Histoire

    Des milliers d’affiches pour dire le monde et l’Histoire qui se fait… Celles de mai 68, qui ne les a encore au coin de l’œil ? (il paraîtrait qu’on se les arrache à prix d’or, en brocantes).

    Je les ai retrouvées, exposées (trop petit nombre et surtout trop peu, voire pas, exploitées) aux archives de Montpellier. On comprend mal du reste ce parti pris de simple illustration, semblant ne mériter rien d’autre qu’un vague coup d’œil. Défraîchies, si fragiles (quand il s’agissait de rares originaux sous verre), le reste reproduit.

    Assez petit format ; nous parlerions d’affichettes, à peine plus conséquentes que de gros flyers, aux couleurs et traits presque enfantins, mais tellement signifiantes entre slogan, banderole et message. Un discours bien autant qu’une image, presque un trait publicitaire parfois. Naïves, penseront certains ; pas du tout, profondément efficaces et inscrites dans l’époque, diront d’autres, presque sérieuses au fond. Fond d’air très soixante-huitard, que ces affiches en noir, rouge et blanc, couleurs hautement symboliques, avides de libertés de tous ordres, mais aussi réfléchissant une période d’abondance, montrant en creux, en la refusant, la société de consommation. Que de bonheur, finalement, dans ce monde si lointain du nôtre… L’affiche et 68 ; « sous les pavés la plage » et sur ses murs, l’image qui veut faire sens. Ne pas perdre de vue l’importance de la Chine de Mao, dans les imaginaires d’alors, ses dazibao – fresque murale portant message – en guise de langue politique.

    Il faut souligner que communiquer en 68 – le nerf de la guerre en toute époque – ne pouvait comme maintenant s’offrir le Net et la fabuleuse machine des réseaux sociaux ; un 68 et ses face books ! imaginons juste un peu : le rapport au nombre, au temps, aux messages ; mobiliser en deux clics ! Mais également les risques, notamment en fake news ; cauchemardons aussi de ce côté-là…

    J’ai compulsé, proposé parallèlement à l’expo, un livre intéressant sur « les affiches de 68 ». Des pages d’images ; aucun texte accompagnant, ce qu’on peut regretter ; mais quelle somme ! Toutes les stars y sont avec une tonne de pépites inconnues en sus. Toutes chronologiquement classables en ce Mai, une marque de fabrique, pas moins. Qui (au pluriel sans doute) pour dessiner ? imaginer ? façonner le message. Quelqu’un, quelque part, au début, a probablement donné le genre, appuyé à la fois sur les murs chinois ou d’Amérique latine, et sur les affiches proprement syndicales, et tout a suivi, reproduit aussi vite que les rotatives de ce temps, préhistorique face à nos imprimantes et leur vitesse de la lumière.

  • What I Know about Art (continued)

    What I Know about Art (continued)

    Ecrit par Ricker Winsor, le 12 mai 2018, dans La une - Ecrits

    We need skill ; there are technical aspects, but the important part, as I know now, is honesty, sincerity, purity, true feeling, those kinds of qualities. When you know art history from the Venus of Willendorf to the work of Cy Twombly, or Horace Pippin, or Pierre Bonnard, or Joan Mitchell, you will know this is true. Unfortunately, most people don’t know much about art at all and real artists suffer from that, being compared unfavourably to the slick practitioners who fill the commercial galleries all over the world. That’s why most artists give up, fall by the wayside or sell out, even the most talented ones.

    At about the time I made my journey to see Ansel and find out about photography as Art, I met Herman Cherry, a first generation New-York School abstract painter and friend of David Smith, the sculptor, Ruben Kadish, the sculptor, Charles Pollock, Jackson’s brother, also a painter, and many more. He was part of the scene from the beginning and knew them all. I was twenty four when I met Cherry and he was fifty nine. We met through a mutual friend, Zena Voynow, a film editor who was the sister in law of Sergei Eisenstein, the legendary Russian film director, someone you study if you study film. We met in East Hampton, the most important place outside of New-York City for artists. Jackson Pollock had a studio there and Willem de Kooning whom I got to know.

    My first wife, Melynda, and I were sitting on the veranda of Zena and Andrew’s house and some small crab apples came rolling off the roof and onto the veranda. « That’s Cherry » said Zena, and so it was. We hit it off immediately despite the fact that when he took us over to his house and showed us his new paintings, I said, innocently, « They look like what Frank Stella is doing ». Of course that is one of the worst things you can say to an artist, since artists, as I have mentioned, try like hell to let their own individuality come out, not someone else’s. Zena told me very quickly, pulling me aside, « Don’t ever tell an artist his work looks like someone else’s ». I remembered that.

    I think Cherry appreciated my innocent honesty even if it hurt. At that time he was stuck as a painter, and not long after that he stopped painting for a number of years and wrote poetry, quite good poetry. He published a few volumes and was respected as a poet. From that point on I saw all of his life since we became good friends. I did some abstract acrylic paintings, small ones, which he liked and he was very appreciative of my photography. I became friends with his friends, Edie and Ed Dugmore were favourites and I still admire « Doug’s » abstract paintings very much.

  • Ce que je sais sur l’art (suite)

    Ce que je sais sur l’art (suite)

    le 12 mai 2018, dans La une - Ecrits

    Le savoir-faire est nécessaire ; il y a des aspects techniques, mais le plus important – maintenant je le sais – c’est l’honnêteté, la sincérité, l’authenticité du sentiment, bref, des qualités de ce genre-là. Quand vous connaîtrez l’histoire de l’art, depuis la Vénus de Willendorf jusqu’à l’œuvre de Cy Twombly ou d’Horace Pippin ou de Pierre Bonnard ou de Joan Mitchell, vous saurez que c’est vrai.

    Malheureusement, la plupart des gens ne connaissent pas du tout l’art et les vrais artistes en souffrent ; car on les compare à ces praticiens chatoyants qui remplissent les galeries dans le monde entier. C’est ainsi qu’une majorité d’artistes – même les plus talentueux – abandonnent, rendent leur tablier ou vendent leur fonds.

    A peu près à la même époque que mon voyage pour aller voir Ansel et connaître enfin ce qu’est l’art de la photographie, je rencontrais Herman Cherry, un peintre abstrait de la première génération de l’école de New-York et ami de David Smith, le sculpteur, de Ruben Kadish, autre sculpteur, de Charles Pollock (également peintre, le frère de Jackson) et de bien d’autres. Il faisait partie de ce groupe dès le début et les connaissait tous. J’avais vingt-quatre ans au moment de ma rencontre avec Cherry ; il en avait cinquante neuf. Nous nous sommes rencontrés par l’intermédiaire d’une amie commune, Zena Voynow, une monteuse qui était la belle-sœur de Sergueï Eisenstein, le légendaire réalisateur russe, quelqu’un que vous étudiez forcément si vous étudiez le cinéma. Nous nous sommes rencontrés à East Hampton, l’endroit le plus important pour les artistes en dehors de New-York. Jackson Pollock avait là un studio, ainsi que Willem de Kooning dont j’ai fait la connaissance.

    Ma première femme, Melynda, et moi, étions assis dans la véranda de maison de Zena et Andrew, quand de petites pommes sauvages dégringolèrent du toit et tombèrent sur la véranda. « C’est Cherry », dit Zena, et, en effet, c’était lui. Entre nous, ça a fait tilt tout de suite, en dépit du fait que, lorsqu’il nous amena chez lui pour nous montrer ses nouveaux tableaux, je dis innocemment : « ça ressemble à ce que fait Frank Stella ». Bien entendu, c’était la pire chose à dire à un artiste, puisque, comme je l’ai dit, les artistes s’évertuent à faire éclore leur individualité, la leur et pas celle de quelqu’un d’autre. Zena me dit très vite, en aparté : « ne dis jamais à un artiste qu’il ressemble à quelqu’un d’autre ». Je m’en suis souvenu.

  • L’offense de notre mère, la terre

    L’offense de notre mère, la terre

    Ecrit par Claire Morin Jean-François Joubert, le 12 mai 2018, dans La une - Ecrits

    Mes 30 ans ont sonné. Eh oui le temps passe et s’écoule entre nos doigts, en sable parfois fin, parfois grossier. Pourtant, nous sommes d’éternels enfants aux yeux scintillants des milles merveilles qui nous entourent, l’émerveillement à fleur de peau ; et à chaque fois heurtés brutalement, un trente tonnes qui nous rentre dedans, comme la première fois, quand survient la Mort, physique ou celle de nos émois.

    C’est une mécanique bien rodée qui peut facilement tout broyer dans ses rouages. Elle nous rend parfois clowns tristes, voire pathétiques, avec l’humour et l’autodérision pour seules armes afin de contrer le sérieux autoritaire de ces gens cyniques qui éradiquent leurs semblables sans remords à grands renforts d’arsenic. Il me semble évident que Charlie, humain plein de bon sens, a trouvé la parade idéale pour dénoncer ces grotesques mascarades et les actes odieux de ces pantins sans âmes. Son remède est intemporel, thérapie par le rire.

    En ces temps modernes dont tu parles et qui te posent question ; bien sûr que tu as, que nous avons le droit, surtout le devoir d’être heureux. Nous n’avons pas à passer notre temps à pleurer toutes les larmes de notre corps sur le passé ainsi que sur toutes les misères du monde, ce poids est bien trop lourd à porter seul(e). Ce n’est pas un élan égoïste loin de là, mais il faut aussi savoir se préserver un minimum, avoir conscience que dans cette vie parfois si dure, un grain de bonheur est bénéfique pour tous quand il se propage en traînée de poudre. Alors oui, je veux te voir sourire sans te retenir et qui plus est, en être fier.

    En ces temps modernes où l’industrialisation, l’urbanisation, la condamnation, la digression ont la part belle, remplacent l’émotion pure ; nous restons authentiques, fidèles aux valeurs antiques ; et retournons à la nature. Ecole cynique, école buissonnière qui nous apprend à nous défaire des conventions sociales, de l’opinion publique ; au mépris des pseudos « bien pensants » dont nous faisons fi.

    Nous progressons les yeux grands ouverts, peu soucieux de passer pour des cancres utopiques tant que nous apprenons les bonnes leçons, suivant nos instincts sauvages mais assagis par les meilleurs aspects de la nature humaine.

    Là, quelques bouteilles jetées à la mer, pas de frontières, tout juste quelques balises rouge passion et vert espoir. Faut-il tourner à gauche ? A droite ? Je me sais parfois gauche, cependant je m’escrime à être de plus en plus adroite au fil des courants, des alizés.

  • Reflets du Grand Mai

    Reflets du Grand Mai

    Ecrit par La Rédaction, le 05 mai 2018, dans La une

    Mai 2018 s’ouvre donc 50 ans après l’autre, et quoi qu’on veuille en dire, partout, l’odeur de cet étrange et unique ancien Mai parfume celui-ci… et ceci, qu’on l’ait connu ou non, qu’on l’ait aimé, respecté, idéalisé, romancé même, ou conspué, voire détesté. Quand l’Histoire sonne à la porte, elle sonne…

    C’est vrai – d’aucuns le diront – qu’on manifeste encore dans notre Mai, et que des étudiants arborent des banderoles, c’est juste qu’on récrimine de page de journal en page-web, et qu’on miaule à tout va sur ces réseaux que le grand frère de Mai ignorait – tant mieux, la démocratie est encore vivace, c’est incontestable que 50 ans après, la vraie vie, dans la cité notamment, continue. Mais, ne croyez-vous pas, pour autant, qu’aucun copié-collé ne saurait fonctionner entre ces deux Mai, ou si peu. L’Histoire avance par ricochets, jamais par similitudes absolues, ce qui n’enlève ni les valeurs, ni les leçons, formidable pont entre les deux rives.

    Ce fut, dit-on, l’événement français entre tous, le plus photographié, et plus d’un beau livre éclaire en ce moment nos librairies.

    « Reflets » – l’âge de la rédaction et les mémoires frétillantes de pas mal de rédacteurs y sont sans doute pour quelque chose – se doit d’y aller de son petit texte d’analyse historique, sociologique ou politique, pourquoi pas de son image inédite, et encore pourquoi pas, de ce qui se chantait en Mai…

    Nous souhaiterions pouvoir émailler chaque « une » de Mai d’un de ces billets, voire plusieurs. Mais n’oublions jamais le titre de notre magazine : « Reflets du temps ». Forcément un peu déformés, colorés à part, nos reflets de ce grand Mai, pas seulement des chronologies, des faits, et basta. Autre chose ! Quoi de plus beau qu’un reflet, parfois si près du réel, en fait.

    Alors, amis rédacteurs, anciens et nouveaux, amis lecteurs que le sujet emballe tout d’un coup ; à vos souris ! En avant pour – qui ose parler de commémoration ? – ces reflets du Mai passé tellement vivant en nous.

  • Quand la vérité blesse…

    Quand la vérité blesse…

    Ecrit par Jean-François Vincent, le 05 mai 2018, dans La une - Actualité - Société

    Opinion

     

    Ilan Halimi, l’assassinat par Merah d’enfants d’une école juive, la tuerie de l’hypercasher, puis Sarah Halimi et Mireille Knoll… non ! Décidément, trop c’est trop ! L’embrasement – que dis-je ! – le déchaînement de l’antisémitisme en France nécessitait une réponse ; en vérité, une riposte. Mais de quel antisémitisme parlons-nous ? L’amalgame serait mensonge. Car il ne s’agit pas de l’antisémitisme en général, du vieil antisémitisme catholico-droitier qui renaît aujourd’hui dans des pays, d’ailleurs, sans Juif (Pologne, Hongrie). Non, l’antisémitisme qui tue actuellement est nouveau, il ne vient pas des mêmes groupes, il ne se réclame pas des mêmes références. Il se réclame du Livre.

    La semaine dernière, paraissaient coup sur coup un livre et un manifeste : Le Nouvel antisémitisme en France, préfacé par Elisabeth de Fontenay, et un manifeste sur le sujet, paru dans Le Parisien, rédigé par Philippe Val, ancien patron de Charlie Hebdo et l’un des contributeurs de l’ouvrage susnommé. Le manifeste reçut 250 signatures prestigieuses. « Cette terreur se répand, lance-t-il en guise d’incipit. Les Français juifs ont 25 fois plus de risques d’être agressés que leurs concitoyens musulmans. 10% des citoyens juifs d’Ile-de-France – c’est-à-dire environ 50.000 personnes – ont récemment été contraints de déménager parce qu’ils n’étaient plus en sécurité dans certaines cités et parce que leurs enfants ne pouvaient plus fréquenter l’école de la République. Il s’agit d’une épuration ethnique à bas bruit au pays d’Émile Zola et de Clemenceau. Pourquoi ce silence ? Parce que la radicalisation islamiste – et l’antisémitisme qu’il véhicule – est considérée exclusivement par une partie des élites françaises comme l’expression d’une révolte sociale ». « Epuration ethnique », le mot cingle et choque la bien-pensance de gauche, qui, dans l’affaire, se sent morveuse.

    Oui, désormais les Juifs ont peur, les Juifs partent. Laurent Joffrin, peu suspect d’islamophobie ou de dérive identitaire, précise : 60.000 alyoth (retours en Eretz Israël), soit – effectivement – 10% de Juifs franciliens. Oh, certes, il ne s’agit pas de ce qu’ont subi les Albanais du Kosovo, puis, après eux, des Serbes de ce territoire ; la réalité se fait plus sournoise, plus perfide ; ce sont les « sale juif » accumulés qui poussent parents et élèves à fuir les établissements scolaires publics, dans les quartiers dits « sensibles ». Ce sont les agressions, verbales ou physiques, qui vident certaines communes de leurs Juifs. Oui, épuration ethnique il y a bien.