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  • L’été meurtrier et le fait religieux

    L’été meurtrier et le fait religieux

    Ecrit par Martine L. Petauton, le 20 août 2016, dans France - La une - Politique - Société

    Étrange période que cet été 2016. Traverser des Événements de première importance – et quels évènements ! – alors que le magazine est calé dans la langueur de son été propre – thème des vacances ! qui plus est, cette année. Le réel qui échappe à l’écriture-sur ; des Reflets qui s’estompent sur le temps qui incendie…

    Nice ; Fête Nationale, en regard avec un État d’Urgence, dont notre président avait le jour même annoncé la suspension. Attentat opportuniste par un loup solitaire, malade mental ? Revendiqué, après peut-être temps de réflexion, par Daesch, de longues heures après… massacre de masse à haute valeur ajoutée médiatique, dont on a senti l’onde de choc, à cette impression, qu’alors, avec ça, tout peut arriver, que tout le monde peut y passer. Perception que la menace est partout, avant hier, ceux de Charlie – un semblant de terrible « logique » ciblée – hier, terrasses et Bataclan, tirage au sort de n’importe qui ; aujourd’hui, grande ville et mouvements de foule, puis après, dans le silence matinal de cette petite banlieue de Rouen, dans une église, où si peu de gens assistaient à l’office banal, et encore sur ces trottoirs quotidiens de Belgique où l’arme blanche frappa 2 policières qui passent. La menace est partout, imminente. Demain, dans mon jardin, au fond de ma campagne… La grande peur, forcément. Des hommes ; n’importe lequel (ce fou ? mais franco-tunisien ?), des femmes, des gamines comme celle, arrêtée hier, à peine 16 ans, déterminée à n’y pas croire… Comme – nos cauchemars d’enfants – une noire tache mortelle qui avance et rampe, silencieuse, vers moi ! Mais d’où vient-elle ? Quels chemins ? Comprendre au moins car c’est de cette incompréhension que viennent les peurs. Peur. Notre domicile, maintenant ?

    « Tout ça n’a rien à voir avec l’Islam ! » ont martelé tout au long de l’année passée nos politiques, notre exécutif en tête (fallait-il entendre : cela n’a rien à voir avec la religion ?). Nous avons relayé – évidemment – dans nos chroniques ce message : pas d’amalgame ! Haut le front, les Musulmans. Heureusement ! Protéger coûte que coûte le précieux du tissu social ainsi malmené, ce qui reste possible (et pas négociable) du Vivre Ensemble de demain. La confusion entre être musulman, vivre sa religion à l’abri de notre laïcité française, qui – rappelons-le, protège tous les cultes et l’athéisme qui va avec – et la dérive vers une religion musulmane totalitaire, qui se veut politique, dont les valeurs de la république sont la cible principale ; qui oserait aujourd’hui faire un seul ballot de tout ça ? (mis à part le FN qui est dans nos contextes dramatiques la seule force politique qui fasse franche ripaille). Tout un chacun a – en gros – enregistré le danger de ces diatribes salafistes, fondamentalistes, qui, mixées avec une bonne dose de Net difficile à surveiller, quelques palabres notamment au fond de prisons surpeuplées, accouchent, même pas dans la douleur, du poison djihadiste et du passage à l’acte du terrorisme. Chacun d’entre nous a fait son marché dans l’info et a compris qu’il faut trier. Un autre corollaire au mot citoyenneté. Mais ce n’est pas aussi simple, et de moins en moins.

  • La franchise du terrorisme ou la transfiguration du paumé

    La franchise du terrorisme ou la transfiguration du paumé

    Ecrit par Jean-François Vincent, le 20 août 2016, dans France - La une - Société

    Franchise du terrorisme, « Prolaterisierung des Jihad », selon le politologue allemand Peter Neumann, une nouvelle facette de la terreur est apparue. A côté du militant, en réseau, instruit et façonné par le groupe dont il dépend, est venu s’adjoindre le paumé, le mal dans sa peau, l’indépendant, dont le « martyr » se voit immédiatement récupéré par Daech, qui saisit cette aubaine pour enrôler comme « soldat », à titre posthume, un inconnu dont personne n’avait jamais entendu parler…

    Mohamed Lahouaiei Bouhel n’était pas, jusqu’à une date récente, pratiquant ; mari violent, bisexuel débauché, alcoolique, il ignorait le ramadan et la plupart des préceptes de l’Islam. En décembre dernier, Yassin Sahli s’est suicidé dans sa prison. Dans le cadre d’un banal conflit du travail, il avait décapité son patron, puis accroché la tête de celui-ci au grillage de l’entreprise. Ces « franchisés » ne coûtent rien, ne demandent rien et sont tout bénéfice pour l’internationale terroriste.

    Al-Quaïda, en son temps, avait théorisé ces « électrons libres » de la terreur. Abou Mousab al Souri, concepteur attitré du Djihad, avait proposé, dans son Appel à la résistance islamique, paru en 1991, une inversion de la structure de l’organisation : non plus du haut vers le bas, mais du bas vers le haut, une sorte de « basisme » interventionnel. Anwar al Awlaki, prédicateur djihadiste s’exprimant dans le magazine en ligne d’Al Quaïda, Inspire, avait, quant à lui, à la fin des années 2000, esquissé un vade-mecum à l’intention des débutants ou « comment fabriquer une bombe dans la cuisine de maman ».

    Déséquilibrés ? Forcenés ? L’analyse la plus pertinente me paraît être celle de Daniel Zagury, expert psychiatre près la Cour d’Appel de Paris : « vous avez le choix entre crever comme un chien dans l’anonymat de votre petite vie ratée ou commettre un “acte grandiose” pour les siècles des siècles « 

    Transfiguration du paumé, apothéose du raté, les caves se rebiffent en réussissant, pour la première fois de leur existence, quelque chose : terroriser. Victoire dérisoire lourde de menaces ; il est à craindre que demain les crises ordinaires de tout un chacun, licenciements, ruptures sentimentales, deuils, etc. ne finissent dans un bain de sang.

    Terrere, en latin, signifie à la fois terroriser et trembler de peur, c’est-à-dire se cacher, comme l’autruche, sous la terre, terra.

    Les tremblants, les apeurés, les désespérés, en réalité, ce sont eux… les franchisés !

  • Après l’horreur : oser être patriote

    Après l’horreur : oser être patriote

    Ecrit par Alexis Brunet, le 20 août 2016, dans France - La une - Politique - Société

    Je n’ai pas tant voyagé mais ce qui m’a toujours frappé, où que je sois allé, c’est que l’attachement des citoyens à leur pays était beaucoup plus fort que chez nous. En Israël, au Mexique ou simplement de l’autre côté de la Manche, j’ai souvent causé avec des gens qui, tout en sachant être critiques sur leur politique nationale, disaient « aimer » leur pays ou même en être « fiers ». Considérant qu’il est difficile d’être fier de son pays de naissance, car on ne l’a jusqu’à preuve du contraire pas choisi, cette « fierté » m’a d’abord parue un peu absurde mais elle prend corps si elle est examinée à la lumière d’un autre sentiment : le patriotisme.

    Le Petit Robert définit la patrie comme la « nation, communauté politique à laquelle on appartient ou on a le sentiment d’appartenir », et le patriotisme comme « l’amour de la patrie ». Ça n’a donc rien de grossier. Après la boucherie du Bataclan, un sursaut patriotique avait vu le jour. Une très grande majorité de Français, de souche ou immigrée, se sentant attaquée en qualité de citoyen, avait semblé réaliser qu’un choix de civilisation était en jeu et s’était brusquement sentie française. Une partie d’entre eux avait arboré sur le rebord de leur fenêtre le drapeau national, geste qu’on fait sans complexes dans tant d’autres pays (où l’on a souvent le drapeau national chez soi) mais qui curieusement chez nous est resté longtemps associé, et reste encore trop associé à un nationalisme aux relents nauséabonds d’extrême droite raciste et xénophobe, ce qui nous enfermerait sur nous-même alors que c’est plutôt l’éclatement d’une société en fragments d’individus réunis autour d’une origine ethnique ou culturelle commune réelle ou supposée – ou autour d’une croyance partagée – qui engendre le repli sur soi de ce que l’on nomme dorénavant les « communautés », terme qui stipule implicitement que la France serait un pays multiculturel et que ceux qui restent encore attachés à la notion d’intégration – sans même parler de ceux qui prônent l’assimilation – ne seraient que des ringards aigris nostalgiques de la France de Charles Trenet.

    Aimer la France

    Il y a quelque chose de pathétique à constater qu’il a fallu en arriver à cette guerre contre l’islamisme – l’ennemi a enfin commencé à être nommé – pour se rendre compte que la France, malgré tous ses défauts, restait un pays agréable à vivre qui n’avait certainement pas besoin d’une guerre sur son sol – ceci notamment parce que les esprits n’y étaient pas préparés – et que l’on n’avait pas envie de voir disparaître si tôt. Ce sursaut de rattachement à l’identité française fut salutaire. Mais après nous avoir vanté pendant des années les mérites de la sacro-sainte diversité, du vivre-ensemble et du multiculturalisme à la française qui finiraient par avoir raison des affreux jojos racistes, on s’est aperçu que le FN ne disparaissait pas mais pire, que la progression de Marine Le Pen ne cessait de progresser.

  • Les fractures de la société française

    Les fractures de la société française

    Ecrit par Jean-Luc Lamouché, le 20 août 2016, dans La une - Société

    Depuis déjà un certain nombre d’années (au moins à partir de 2008), nous pouvons observer un phénomène global très inquiétant (et qui ne concerne d’ailleurs pas uniquement la France, mais l’Occident, voire au-delà). En fait, il s’agit de notre société qui se délite, se fragmente, se segmente dans un contexte de « crise systémique », multiforme, c’est-à-dire à la fois économique, sociale, morale, politique et identitaire. Et c’est dans ce délitement, qui altère considérablement notre démocratie (à refonder entièrement), que se développent de plus en plus les deux fléaux qui déstabilisent notre équilibre politique et social : à savoir la tentation pro-djihadiste (auprès de certains de nos compatriotes de confession musulmane) et l’essor du populisme d’extrême-droite (qui se nourrissent l’un l’autre, même si, bien sûr, ils n’emploient pas les mêmes méthodes). Je vais donc analyser les différentes fractures, qui traversent plus particulièrement notre société, et tenter en fin de chronique de donner quelques pistes générales qui pourraient permettre de sortir par le haut de cette situation extrêmement dangereuse.

    Commençons par la double fracture sociale et humaine, dans la mesure où elles ont souvent l’une par rapport à l’autre des liens directs ou indirects. C’est le démographe Emmanuel Todd, mais surtout – malgré ce que l’on pense généralement – le philosophe et historien Marcel Gauchet, qui évoquèrent les premiers la « fracture sociale » pour notre pays, afin de caractériser l’opposition, voire le gouffre, entre ceux qui sont intégrés et ceux qui – plus ou moins – ne le sont pas : les « élites » face aux « exclus ». Jacques Chirac avait d’ailleurs récupéré ce concept par l’intermédiaire de son conseiller Henri Guaino (se présentant comme « gaulliste social ») en tant que principal slogan de sa campagne pour les élections présidentielles de 1995 – qu’il remporta face au socialiste Lionel Jospin, mais qui ne fut traduite ultérieurement par aucune mesure précise jusqu’en 2002. Quant à la fracture humaine, elle correspond toujours, bien sûr, par le biais de la montée de l’hyper-individualisme (ce que les sociologues anglo-saxons appelèrent il y a longtemps la « Me generation » ou « Génération du Moi ») à une nette rupture des solidarités et, par voie de conséquence, à l’affaiblissement de tout ce qui peut apparaître comme collectif ; d’où – en liaison avec la crise économique – le refuge dans les valeurs de la « famille ». Cela dit, s’il y a bien une fracture entre les élites et le peuple (soit de « haut » en « bas »), force est de constater aussi l’existence d’une fracture du civisme (soit de « bas » en « haut ») ; n’importe quel maire d’une petite, moyenne, ou plus grande commune, vous le dira – avant tout en liaison directe avec la judiciarisation de la société.

  • Pourquoi notre société « fabrique »-t-elle des djihadistes, des réactionnaires de toutes sortes ?

    Pourquoi notre société « fabrique »-t-elle des djihadistes, des réactionnaires de toutes sortes ?

    Ecrit par Jean Gabard, le 20 août 2016, dans La une - Société

    Nous ne sommes jamais allés aussi loin dans la lutte contre les conservatismes pour défendre la liberté et l’égalité, et en même temps nous constatons un regain du sexisme et du racisme qui profite aux mouvements réactionnaires, populistes, nationalistes, intégristes.

    Il y a certes une réaction des uns contre les autres : plus la mouvance libertaire remporte des succès, plus les conservateurs s’inquiètent ; plus ils essaient de résister et plus ils s’opposent à ce qui est considéré comme la marche vers le progrès, plus les dits progressistes redoublent de vigilance et de combativité.

    Il se pourrait aussi qu’à ces extrémistes par réaction s’ajoutent des extrémistes par éducation ou, il serait plus juste de dire, par manque d’éducation !

    Notre société occidentale s’est attaquée à l’idéologie de la société patriarcale dans l’autoritarisme et le sexisme. La révolution culturelle des années 60 lui a porté les derniers coups et depuis, l’idéal libertaire et égalitariste s’applique dans tous les domaines même si les résistances persistent et parce que les résistances persistent. Pour éliminer rapidement les traces d’un passé devenant de plus en plus insupportables, la révolution a parfois été radicale. C’est ainsi que dans la famille, la place que l’homme occupait souvent en dictateur violent et sexiste a été totalement rejetée. « La Révolte contre le père » ne s’est cependant pas contentée de corriger sa fonction. Aujourd’hui il ne peut plus la jouer et il l’a remplacée par un rôle « maternant » beaucoup plus plaisant qu’il ne jouait pas du tout ou très peu avant. De même, tout ce qui était considéré comme masculin et qui était autrefois la référence est maintenant considéré presque comme une « maladie » quand le féminin autrefois dénigré apparaît comme l’idéal à suivre.

    Parce que la différence des sexes a été utilisée pour inférioriser la femme, l’égalitarisme ne permet plus à la fonction de père de se jouer et ainsi à l’homme de véritablement exister face à la toute-puissance fantasmatique de la femme.

    De nombreux hommes ne voulant plus de cette fonction forcément répressive qu’ils perçoivent fasciste ne s’en plaignent pas. Leurs enfants risquent, par contre, d’avoir des difficultés à intégrer les limites et à trouver des repères. Cela donne souvent comme résultat des enfants-rois, restés dans la toute-puissance, qui ne trouvent plus, en face d’eux, des hommes qui résistent et pouvant servir de modèle. Les garçons qui en ont particulièrement besoin, sont alors obligés, à un âge où ils devraient être capables de « tuer le père », d’en inventer un et, à partir de rien, n’imaginent malheureusement que des caricatures. Comme une partie des Allemands sans père dans les années 1930 ont adoré le nazi, des jeunes d’aujourd’hui se rangent derrière le chef de gang, le chef nationaliste, le gourou, l’intégriste, le djihadiste…

    Comme le dit si bien Daniel Sibony : « Au nom du refus de la violence, on produit des violences plus extrêmes » !

     

    Jean Gabard est l’auteur de :Le féminisme et ses dérives - Rendre un père à l’enfant-roi,Les Editions de Paris, novembre 2011.

    Jean GABARD auteur conférencier, relations hommes / femmes, éducation des enfants, Thorée 42520 Maclas Fr. tél : 04 74 87 34 56 - 06 45 28 66 81

    http://blogdejeangabard.hautetfort.com

    http://www.jeangabard.com

  • Reflets des Arts La Scène d’été de Frédéric Bazille

    Reflets des Arts La Scène d’été de Frédéric Bazille

    Ecrit par Martine L. Petauton, le 20 août 2016, dans La une - Arts graphiques

    C’est sans doute un de ses plus beaux tableaux, cette « Scène d’été ».Un des plus émouvants ; une fulgurance de fin de feu d’artifice, car un de ses derniers. Daté du printemps 1869. A deux pas de sa mort en 1870 pendant la guerre, à 29 ans.

    Un vaste carré de 1m60, accroché dans la salle des « nus », pile en face de l’entrée. Venu pour l’occasion de l’expo, de Cambridge, Harvard Art Museums. Un tableau qui contient le reste de l’œuvre ; cette courte et si dense œuvre de quelques 50 tableaux, portant l’impressionnisme en gestation. Plus que « portant », marchant, au côté de ce qui marquera la peinture quasi définitivement, tant formes que couleurs, sujets que signes ; à son rythme et en travaillant sa marque à lui, ses façons. Sa trace. Rien de pareil, mais comme un constant air de famille, et quelle famille ! Manet, Monet, Renoir, parmi tant d’autres. Tous, ses amis. Une toile – enfin ! – qui fut acceptée par ces satanés salons, cousus de tous les conformismes, auxquels il fallait pourtant espérer être « accroché », vu, commenté, pour être acheté et sortir de la Bohème-vache enragée, qui était l’ordinaire de tous les peintres d’avant garde. « J’ai entendu des jugements durs, il y a des gens qui rient, mais j’ai aussi reçu des éloges hyperboliques… », écrit Bazille à sa famille.

    Je vous ai déjà parlé, à Reflets du temps, de ce Frédéric, de sa personnalité, son itinéraire, de ses tableaux, dont Astruc, le grand critique d’art, écrivait : « déjà maître d’un élément qu’il a conquis : la plénitude étonnante de la lumière, l’impression particulière du plein air, la puissance du jour. Le soleil inonde ses toiles, et dans “les baigneurs (Scène d’été), la prairie en est comme incendiée ». Bazille, celui des sujets au soleil. Dans ses toiles, tout bouge, bruisse, sent, comme l’été Montpelliérain, celui de son domaine familial de Méric, surplombant le Lez. On est dehors, pour « de vrai » disent les petits, qui sentent la magie mieux que ne l’expliquent les livres.

    Alors, vous me permettrez de mettre dans ce seul tableau – Scène d’été – toute l’admiration, tout le bonheur, aussi, qu’on ressent en sortant de ce Fabre qui a su rendre un hommage magnifique, avec éclat, et sans doute amour, à l’un de ses peintres fétiches en exposant toutes ses toiles venues d’ici, de musées européens dont Orsay, et américains, en les agençant parfaitement pour que l’itinéraire soit à la hauteur du jeune génie et de son œuvre. Parsemant l’expo, les « amis », Monet, Manet, Renoir, Berthe Morisot qui disait de lui « le grand Bazille », les influences, comme Cabanel, et bien plus, Courbet, ou ceux, tel Cézanne qui travailleront les mêmes thèmes, sont là, comme autant d’hommages forts. Bazille, un jeune pont au bord de la Peinture.

  • La troisième voix ( suite)

    La troisième voix ( suite)

    Ecrit par Jean-François Joubert, le 20 août 2016, dans La une - Ecrits

    Heureusement, le temps d’une grande marée, des gens pouvaient s’abandonner aux douces joies de pêcher, de se promener, bottes et cirés sur le dos de l’estran. La mer retirée est toujours curieuse à saisir. Aujourd’hui, quand la mer nous délaisse, qu’elle s’éloigne laissant encore le corps de la plage vide qui ouvre ses veines, ses ruisseaux, ses cours d’eau, le sable, et sous ses rochers des tonnes de trésors restent à découvrir. Crevettes, ormeaux, crabes et coquillages aux formes diverses et couleurs confuses, cause sel/défense…

    Un peu de jeu, beaucoup de joie, juste présent, sans passé composé. Le ménage, et les petits soucis d’argent oubliés, sur la grève, plus de mondialisation et ses effets, pas d’automobile, ni d’avion, juste le temps qui passe en une marée, cadeau de la lune, du soleil, et de miss Terre. Un bord de mer bien simple à négocier, pour ne plus penser à l’amer sauvage de ses jours de sang, du carnage sur grand écran.

    Aujourd’hui, l’Homme ne cherche plus l’étoile filante, mais à se servir de l’espace, comme jadis il colonisa des peuples, pour en faire des esclaves, alors sa nouvelle casquette est la quête de ses sœurs aux artères d’eau, de gaz, d’oxygène. Le lourd tribut des noirs de peau, un passé qui s’enchaîne et leur laisse de la haine au fond du cœur. Une des raisons de l’Histoire, « un bien triste sort », dont il est temps de sortir, puisque les corbeaux ont cette couleur, et ne sont pas une menace. Oiseaux de mauvais augure paraît-il ?

    Mais pour qui ?

    L’on parle toujours de la planète mère, ce Paradis qui s’épuise à vaincre une de ses plus belles créations. La nature est reine, et l’Homme peine à trouver des solutions, pour le Sida, Ebola, les retraites, et la surpopulation de lieux trop riches à nos yeux.

    Les chercheurs ont tout cherché. Dans leur coin, ils ont tout trouvé. Sur certaines chaînes de télévision, des documentaires vous expliquent tout du caractère de bête jamais vue, comme les hyènes et l’éléphant, et les extra-lucioles de l'abysse Océan. Dès la sortie du berceau, l’on devient trop « intelligent », l’on connaît tout sur tout, reste plus qu’à voir, à voyager, mais pas à la vitesse d’un train TGV. Ulysse et ses compagnons n’étaient plus que des histoires d’enfants… Et le Chevalier Solitaire planait.

  • Mon porc gris regarde le ciel

    Mon porc gris regarde le ciel

    Ecrit par Khalid EL Morabethi, le 20 août 2016, dans La une - Ecrits

    Mon porc gris regarde le ciel

    Il pleut

    Il pleut sur la ville, sur l’individu, sur un taureau en or, sur un arbre, sur le poids des points qui attendent, sur les syndromes allongés les uns sur les autres, sur Œdipe, sur la foi, sur un cannibale qui mange son foie, sur une figure gourd,

    Il pleut sur le poids d’une sensation sourde

    Et il pleut…

    Et il pleut sur une répétition lourde.

    Mon porc gris regarde le ciel

    Il se passe quelques choses

    Il existe une cause

    Une cause

    La cause qui ressemble à une vieille dame

    La cause qui a faim… la cause, la cause normale, la cause du grand mal, la cause du diable, la cause d’une vieille dame, la cause…  la grande cause du mangeur d’âmes

    Il existe une cause

    Il se passe quelques choses

    Il existe une rose

    Il y’aura une pause

    Une minute

    Une seconde

    Une cause, une grande cause, la cause, la cause de la pluie

    Il pleut.

  • VACANCES... et le foudroiement du 14 Juillet de Nice...

    VACANCES... et le foudroiement du 14 Juillet de Nice...

    Ecrit par La Rédaction, le 16 juillet 2016, dans La une - Ecrits

    On y était donc ! Après cette fin de printemps plus que pourri un peu partout ; après cette année 15/16 de terreur et d'angoisse,  un «  vive les vacances » de fin de classes de gamins, cette année s'imposait vraiment. Quand, ce 14 Juillet, sur le front de mer  de Nice, le camion fou trancha 84 vies et mit entre parenthèse, 18 autres. Quand Daesh et les siens décidèrent  qu'en Europe et notamment en France, le mot vacances, v comme vie, serait rappelé à leur ordre... Le temps n'est évidemment pas venu d'oublier que nous vivons en état d'urgence. Notre quotidien – chacun à sa place - doit avancer en vigilance, et  le mot « vacances » n'a plus, n'aura plus jamais le même sens...

    … Vacances, c'était partir, en partance, loin ou au bout de la rue, en villégiature ou dans sa tête. C'était, rester, pour se reposer – le chez soi des vacances, c'est encore autre chose, pour repenser sa vie, seul ou en ouvrant sa porte à des copains qui passent, des familiers perdus de vue, des inconnus eux aussi en stand bye. Vaquer, enfin ( c'est ce que vous expliquera Maître Vincent), c'est bien autant un état d'esprit que le prix d'un billet de transport...

    Reflets a cette année, choisi ce beau mot de vacances, pour sa « une » d'été. Comme toujours, le décliné a privilégié l'ordre alphabétique des titres : 13 textes différents, inspirés, aux parfums de l'imaginaire, des souvenirs, de la réflexion, des voyages. 13, pour vous porter bonheur, et vous faire patienter jusqu'au mitan d'Août ( le 20 ) où la joie de vous retrouver sera de retour.

     

    Bonne parenthèse des vacances pour chacun d'entre vous. Quand même. une façon de rester debout par ces heures d'horreur !

  • Allégories

    Allégories

    Ecrit par Yasmina Mahdi, le 16 juillet 2016, dans La une - Ecrits

    à propos de Sally Mann (née en 1951 à Lexington en Virginie), qui a étudié la photographie à la Praestegaard Film School, et a reçu de nombreux prix et distinctions dont le Photographe de l’année en 1995, l’Honorary Fellowschip of the Royal photographic Society en 2012. Œuvres au MOMA, au Musée d’Art Moderne de San Francisco, au Musée de l’Université de Harvard à Cambridge, au Tokyo Metropolitan Art Museum, etc. [Sources in Katalog, déc. 1995, Danemark ; Sally Mann, Luc Sante]

     

    « L’endroit était d’un charme féerique. Dans l’ombre mystérieuse des pins se dressait une tente de toile rayée de bandes vertes, haute et large, on y circulait à l’aise autour d’une table nappée de blanc. (…) La gaieté monta, la vie se fit plus belle ; (…) Le ciel se couvrait. Ourlées de blanc, des vagues roulaient, mauvaises, et les plages étaient désertées des enfants. (…) Dans les mornes, les bouquets de palmiers verdoyants cachaient toujours des cases solitaires. De grands rapaces tournaient dans le ciel vide ».

    Les étoiles du Sud, Julien Green

     

    L’allégorie est bien autre chose que cette figure paraît dire. La photographie, comme art de fixer l’image grâce à la lumière, à l’œil et à un dispositif mécanique, en serait d’emblée le parangon. De ce fait, me semble-t-il, l’allégorie traverse en grande partie l’œuvre photographique de Sally Mann, discours métaphorique présenté au sens propre sous la forme de tableaux illustrant des paraboles de la famille, au sens biblique du terme, incluant une certaine mystique accompagnée d’une trajectoire de vie – ici, la fable de la famille Mann et de ceux qui gravitent autour de ce foyer. Ce qui se passe là, devant elle, l’artiste le cadre dans l’instant qui suit. Et je vois en particulier derrière son objectif le récit emblématique de la saison estivale, les fragments d’instants de vacances en famille, petites cérémonies du quotidien échelonnées entre 1985 et 1994. Emmet, Jessie et Virginia deviennent les sujets/modèles de ses prises de vues. En effet, ses propres enfants, tantôt complices, tantôt surpris, forment le corps idéal d’un spectacle conçu et saisi par leur mère. Voici ce que quelques-uns de ces clichés m’ont inspirée :

    De la moiteur torride de la Virginie émanent des scènes de repos quand les adultes s’assoupissent sous l’auvent de la véranda de bois, s’abritant de la lumière aveuglante pour se réfugier à l’ombre. Le noir profond et le blanc éclatant accentuent cette sensation de chaleur excessive, comme si un soleil noir était descendu sur terre. L’astre voilé d’une éclipse. Les luisances se distinguent par le velouté brillant des gris, les gouttelettes de sueur sur la peau. Un châle à franges, des dentelles, une moustiquaire, un drap et des maillots de bain se balancent dans la lumière en contre-jour. Les enfants se drapent, se dévoilent, entourés d’étoffes légères ou se déshabillent, au seuil de cet enchantement mystérieux de l’adolescence. L’été autorise tout : la nudité, les parures florales, l’alanguissement durant de longues heures. Oui, ce sont les vacances, l’espace vide et serein du repos, de la jouissance. Et jouissance il y a, à travers ces jeunes personnes sveltes posant de manière un peu suggestive, provocante. Derrière un rideau de feuillage, Jessie, à 12 ans, arbore, telle Vénus, une magnifique chevelure blonde – grise argentée sur l’image –, et tout de suite après s’en dépouille, apparaissant brune, androgyne, les cheveux coupés court. Plus jeune, elle apparaît tantôt comme un lutin aux oreilles légèrement décollées, ensuite maquillée comme Madonna ; érotisée par le noir aux yeux, aux lèvres, le faux grain de beauté et de fines bretelles aux épaules. Les jeunes filles dansent, tournent, acrobates, rêvent aussi, souvent près de coupes de fruits – rappel des natures mortes du Caravage, des memento mori.

    Les reflets multiples contrastent avec les ombres portées violentes, fondant les personnages d’arrière-plan dans le flou des ténèbres. Tout est signe de vacances : les tables disposées dehors, le mobilier de jardin, les nombreux lits et sofas à l’intérieur et à l’extérieur, tonnelle et pergola, balancelle, rideaux de mousseline et draps aériens de cette vaste ferme. Le cliché le plus emblématique, à mon sens, de ce temps vide, vacant, se lit dans Picnic, daté de 1992. Trois fillettes installées sur l’herbe, l’une en premier plan, de dos, un verre de dînette en main, berçant sa poupée, les pieds dans des socquettes blanches et des sandales ouvertes, assistent, surprises et captives, à l’éclosion d’un feu ; l’une d’elles en a un mouvement de recul. Je pense aux embrasements soudains chez Tarkovski, quand les éléments – incendie ou foudre – menacent l’homme, puis l’apaisent avec l’arrivée de la pluie. Une ambiance identique de mélange de peur et de grande tranquillité émane de cette scène champêtre, ce déjeuner sur l’herbe. Tout n’est donc que fugacité ; la puissance d’un instant, d’un événement peut tout faire basculer dans l’horreur, l’irrémédiable, l’accident, la mort. Ainsi, quelques chutes de feuilles sur le parquet de la véranda présagent de l’orage et de l’éphémère de toute condition. Les vacances, propices à l’évasion avec les premiers émois, la première cigarette, le maquillage et les déguisements, la découverte de la sexualité, bref, la grande permissivité, cachent aussi des dangers ; les risques de noyade, de chutes. Ce trouble agite l’univers de Sally Mann, comme l’ambiguïté de l’amour maternel à l’affût des émotions de ses enfants, devant la beauté de leur perfection corporelle, devant le (chaste) baiser et la caresse paternelle à la jeune fille aux seins naissants.

  • Apesanteur

    Apesanteur

    Ecrit par Didier Ayres, le 16 juillet 2016, dans La une - Ecrits

    J’ai dormi avec l’après-midi au milieu de nos poitrines

    et j’ai regardé les cavaliers qui se jettent sur juillet

    parmi des églantiers de cristal et les torrents noirs

    pour oublier la durée et son épée argentique

    – une personne couronnée de rameaux de vitre –

    là encore vers des ponts de craie le ciel cobalt

    dans la nuit vivace et calme et morbide

    il ne reste que la rose des heures

    brûlant comme une fête nuitamment

    les douze épîtres de la nuit

    – ruisseaux ensanglantés et turbides –

    les pommiers sauvages

    juillet maison de feu chambre miroir

    cherchant la ténèbre et le théâtre des feuilles

    centaures du temps buvant à la mort

    – je marche dans les fougères hautes et électriques –

    où dorment des noctuelles livides

    – le chemin vitreux des halliers –

  • Batik pour toujours

    Batik pour toujours

    Ecrit par Lilou, le 16 juillet 2016, dans La une - Ecrits

    « Semarang, le 10 juillet 1937, mon très cher père,

    Ne restez pas dans l’inquiétude de vous demander pourquoi mon écriture hésite à ce point-là. Blessée dans un avion tombé du ciel, je ne puis pour le moment me servir de mes mains. Aussi, sœur Florence, une des Ursulines du couvent de Batavia et présente dans la région depuis 3 ans avec de l’école et des soins, me prête les siennes pour que je vous écrive de mon Semarang de si douce souffrance. Figurez-vous que Rimbaud y traîna aussi ses guêtres d’aventurier et de déserteur caché dans ses larges avenues ponctuées de Girofliers en fleurs avant de reprendre la mer dans les derniers jours de juillet 1876. J’aime ce Rimbaud de Java même si ses traces voyagent davantage en mon esprit que sur la mémoire de cette ville portuaire, coupée en deux par tout ce qu’elle aurait pu vivre si la mer n’y avait pas élu domicile.

    Vous l’avez compris, je vis en ce moment la moitié de moi dans ce qui est et l’autre moitié dans ce qui n’est pas. Il y a encore quelques semaines, nous devisions joyeusement dans une géographie triangulaire et picaresque et étions heureux de tous ces horizons colorés bruissant de vie. L’avion, un Breguet XIV de 1928, biplan robuste comme un chêne vert et acheté de récent à un Anglais de Singapour, nous promenait gaiement pour ces semaines de relâche durement acquises. À m’en ouvrir à vous, je ris encore à songer de nouveau au vent chaud plaquant vers l’arrière ma chevelure bienheureuse et me faisant ressembler à ces fruits serpent que l’on ne trouve qu’en ces terres fertiles des Indes Orientales. Nous réalisions le périple sacré et triangulaire le long de cette géométrie des plaisirs tracée par les segments reliant Semarang, Pekalongan et Borobudur. Ce sont là des lieux merveilleux pour des promenades uniques. Semarang, la ville qui touche de son port la mer de Java où paraît-il l’homme y marche depuis homo erectus et ses 300.000 ans. Pekalongan et ses tissus qui parlent comme seul le Batik peut le faire. Et enfin Borobudur et son sanctuaire bouddhiste millénaire oublié 9 siècles, et respirant de nouveau la dynastie Sailendra depuis qu’en 1814, le gouverneur général de l’île mit le feu à la forêt pour en retrouver le fil de l’histoire encore accroché à ses moignons de murailles. Ne croyez-vous pas mon très cher père que Semarang, Pekalongan et Borobudur glissent sur l’esprit comme le vent sur les ailes du paradis ?

    Dans le détour d’un nuage clair et au-dessus de rizières gorgées de paysans apeurés, quelque chose s’est emballé dans la machine. Je ne puis vous dire quoi, mais je puis vous affirmer ici que cette chose m’a entamée jusqu’au cœur. L’avion de toile s’est écrasé, presque doucement, dans un champ de roseaux sauvages. Mon si bel ami est mort peu après dans mes bras me murmurant calmement que voyant des gens agiter les bras sur la colline, il avait préféré tenter le diable au creux de l’autre flanc. Et le diable l’a cueilli comme un fruit trop mûr. Ces braves gens m’ont ensuite amenée à dos de buffle au premier dispensaire de la région. C’est ainsi que je suis arrivée à la mission jusque dans les bras accueillants d’une aussi tendre qu’improbable Ursuline belge venue jusqu’ici porter la parole de Sainte Angèle.

  • Balade au fil de l'eau

    Balade au fil de l'eau

    Ecrit par Christelle Angano, le 16 juillet 2016, dans La une - Ecrits

    Mais qui sont tous ces gens qui marchent dans l’eau

    Visages rayonnants, éprouvant la nature,

    Se laissant envelopper par ses vagues caressantes

    Se laissant caresser par une onde enveloppante

    Grandeur des paysages, mousse de l’écume

    Le sel sur leur peau, ils désertent le bitume

    Embrasser l’infini  fait de gris azuré

    Regarder, avancer, s’éblouir, respirer.

    Retrouver dans la mer qui l’on était, enfant

    Jouer dans l’azur, plonger, s’étourdir

    Sauter, s’ébrouer, retrouver ce sourire

    Qui réside en chacun, petit Peter Pan.

    Amoureux des embruns, d’une étoile et du vent

    L’appel de l’océan et l’âme de fond

    Ils sont la nature

    En pleine communion

    Caresse d’arc en ciel,

  • Départ vers la mer du nord

    Départ vers la mer du nord

    Ecrit par Pierrette Epsztein, le 16 juillet 2016, dans La une - Ecrits

    Un peignoir vert d’eau dégouline sur un séchoir

    Comme une vieille peau vidée de son propriétaire

    Une femme coquillage jaune accrochée sur un mur

    Cligne de l’œil dans le noir

    Un ciel incendie

    Un panorama

    Un Sacré-Cœur

    Une gare de l’Est

    La chaleur d’un repas

    Un paquet cadeau vert.

    Un matin de juin

    Une femme aux genoux d’un homme

    Qui lui caresse ses cheveux bouclés

    Un bol rempli de thé qui fume

    Du sucre édulcoré

    Une théière chat en faïence blanc cassé

    Des assiettes larges et plates

    Un air de guitare électrique

    Des verres à pied gris torsadés

    Rangés très haut dans un placard blanc

    Dans une cuisine

    Des lettres soigneusement classées dans un dossier

    Deux dates, une photo couleur

    Un vase blanc posé au sol

    Il a quitté le centre de la table d’un salon

    Il est caché près d’une cravate verte

    Une plante imposante étale ses feuilles à la place

    Des bols fleuris venus d’ailleurs

    Une cassette de chants orthodoxes

  • Et ce fut la fin des vacances…

    Et ce fut la fin des vacances…

    Ecrit par Martine L. Petauton, le 16 juillet 2016, dans La une - Ecrits

    Que seraient les vacances, sans leur prometteuse arrivée à l’orée de l’été, et – pour moi, davantage – sans leur fin, annoncée avec des frissons d’opéra dramatique... une chronique en soi, la preuve.

    On pourrait dire aussi la fin de la journée, du travail, et de l’année scolaire, de même la fin de l’amour à 15 ans et que dire du bonheur, donc de la vie, et – oui – de nous, pauvres créatures destinées à finir. Tout a une fin dans les bonnes choses, dit-on. Et les goûter tient forcément de cette ligne qui, un jour barre l’horizon. Fugacité du bonheur tremblé dans la fin des vacances ; cœur de la philosophie ; sujet : la finitude ?

    En France, pendant longtemps, souvenez-vous, le temps des grandes vacances se posait – impeccable comme un hélicoptère – sur l’été, début juillet (14, je crois) mi-septembre. Les travaux des champs et leur noria de main d’œuvre obligatoire, scandaient, depuis le grand Jules, ce retour bourdonnant chez eux, des petits, des Foins aux Vendanges. J’ai connu ce glissement des tilleuls agacés d’abeilles de la fin des classes, aux grands ormeaux ployant sous les orages d’août, jusqu’aux mûres des haies bourbonnaises qui, mieux qu’un agenda, marquaient comme vague consolation la fin de la récré. En ces temps lointains des années 50, les vacances – les miennes – étalaient leur bonheur éclatant, insolent même, dans le village de mes grands-parents, à deux pas de Montluçon. On ne partait pas, on restait, et personne n’oserait nous dire que bouger est inhérent au mot vacances ; au menu, vaches, batteuse, fruits encore verts à picorer, vélo – on disait bicloun – avec les copines, plein de livres à manger au fond du jardin dans une délicieuse solitude… et, ce pincement – petit, au début, montant en puissance – dès après le 15 août, quand le temps vire, que les feuilles s’amollissent, comme si elles avaient sommeil. Comme un mal de dents qui couverait, annonciateur de douleurs plus sérieuses, ce « vers la fin » ; du psychosomatique de belle qualité ; on disait alors : elle est un peu chougne, ce qui valait tristesse. Tout en moi, était sans doute aux aguets, du haut des jours fastes – et probablement en même temps – cherchant dans un minuscule tomber de la lumière le soir, dans ce gilet à enfiler s’il y avait un peu de vent, dans l’aura du soleil couchant autour du grand chêne, l’annonce inéluctable comme la mort, du retour en ville, en classe, et le toutim. On palpait intuitivement, cet avant-du bonheur, à l' après-du chagrin, qui signe nos existences. J’avais alors en-dessous de dix ans, et n’étais pas convaincue ni par la ville et ses lumières, ni par l’école et ses mystères ; tout ça viendrait plus tard. Je n’aimais que la campagne, qui plus est, bourbonnaise frisant le Berry, et voulais être fermière. Je lisais déjà Georges Sand ? Vous avez tout compris.

    A l’autre bout de moi, j’eus ce bonheur, que je souhaite à tout le monde, d’enseigner, et en Histoire-géographie – une discipline reine. Il y eut à nouveau des vacances (ce que mon brave père considérait comme l’avantage définitif pour entrer dans la profession), des débuts marqués par les examens et les conseils de classe-marathon, des voyages comme s’il en pleuvait à l’autre bout du monde, et le retour toujours en deuxième moitié d’août sur des terres corréziennes qui avaient remplacé le Bourbonnais dans mon enthousiasme intact pour les vaches, fruits, campagne ; vélo, moins. La fin des vacances eut alors un goût différent, à l’ombre cette fois de grands châtaigniers centenaires. Je ne « chougnais » plus du tout ; la rentrée des classes était un vrai bonheur, un autre, attendu, comme un rendez-vous galant, avec de nouveaux gamins, et – ce que j’ai aimé ça – ceux de juin, devenus pendant l’été d’autres élèves. Je regardais comme ils avaient changé, et, eux, aimaient bien que je me souvienne de leurs prénoms… Pour autant, il y avait bien un air de fin de vacances, dans une vacuité des journées où l’on traîne encore, des files de nuages blancs, qui, dès midi, bavardaient sur un ciel diapré ; quand on mangeait dehors, les guêpes attaquaient les poires et les raisins. Il fallait des lampes pour veiller un peu avec les copains invités à dîner ; on rentrait comme en quittant un tableau de Renoir… les bruits de la campagne résonnaient plus forts en fermant les volets… enfin, vous savez bien.

    Et puis, maintenant, les fins de vacances à la retraite ? donc – direz-vous – de simples fins d’été, avec un août tombant raide sur la rentrée. Eh bien, c’est le cartable neuf qu’achètent au Géant Casino des gosses préoccupés des marques. C’est ici, en Languedoc, la persistance de la lumière, qui s’arrête, comme en courant sur la nuit qui tombe une miette plus tôt quand même, les stridences des cigales, qui ne plieront bagage que vers la fin septembre.

    Il n’y a plus de vacances, seule la vie qui s’égrène… et, vite, figurez-vous.