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  • Enseigner en projet ; le  projet phare de la Réforme des collèges

    Enseigner en projet ; le projet phare de la Réforme des collèges

    Ecrit par Martine L. Petauton, le 23 mai 2015, dans La une - Education - Actualité

    La réforme concoctée pour le collège par Najat Vallaud-Belkacem a comme un cœur de cible qui scintille (ou aveugle, selon cet enseignant ou cet autre) : un chemin, un seul, l’interdisciplinarité.

    Depuis presque toujours, l’enseignant est une espèce qui se conjugue au singulier, « le » maître, le professeur, « sa » matière ; accessoirement, « ses » élèves (même si, quand c’est dur, il veut bien les partager !). Curieux, comme en France (allez donc voir ailleurs et dans le camp scandinave en particulier) on n’envisage pas de mutualiser ? – ouvrir ? – l’autorité qu’on est censé avoir du haut vers le bas, sur nos chères têtes blondes ou autres. Peut-être est-ce, du reste, parce que dans les dernières années, cette « autorité » tant recherchée ratait tous ses essais, que l' interdisciplinarité non seulement demandée, exigée, est apparue comme étant in-négociable… Voyons si, à plusieurs…

    Pas aussi simple, toutefois. Enseigner en interdisciplinarité dépasse la concertation formelle ou informelle (« de cafetière ») qui, jamais, n’a échappé aux professeurs, lesquels (j’insiste) passent tout le temps des courtes pauses récré à échanger sur leurs troupeaux. Est-il besoin de redire que c’est comprendre – et tenir compte – que notre élève apprend ailleurs que chez nous des méthodes, des savoirs, des savoir-être aussi ; que ce pourrait du coup, être fort productif que d’essayer de fabriquer des positionnements, des exigences, communs. Que les programmes des autres matières intéressent la mienne, que c’est un peu inutile, de ce fait, la redondance absolue, mais, que, par contre, enseigner, c’est l’art de perdre son temps à dire autrement, à répéter. Chaque professeur a un angle d’attaque, et c’est bien tout l’intérêt d’en avoir plusieurs. Le char ne peut qu'avancer plus vite s'il est mené par plusieurs chevaux. Simple comme Ben-Hur en Jeans.

    Mais l’interdisciplinarité ne peut se décliner dans le réel d’une classe et dans la perception de l’élève, que si elle s’appuie, s’architecture sur un – des – projet(s). Un outil commun – qui peut être modeste, ne couvrir qu’une partie du temps scolaire – dont les objectifs et les procédures vont ancrer dans les représentations de notre classe ce quelque chose d’incontournable : on apprend à plusieurs profs, matières, et apprendre n’a rien à voir avec le saucisson de la cantine. Il y a autant de formes de projets que de collèges, d’enseignants, d’enfants. « Le » projet-type n’existe pas. Je ne peux, quant à moi,   que parler  des projets que j’ai initiés, fait vivre, dans un collège dit facile, de petite ville. Cependant – partout et tout le temps - quelques ingrédients sont obligatoirement au menu : le croisement des programmes, le repérage des besoins des élèves (évitons de faire « manger » tout au long de la scolarité le même menu à l’enfant), les objectifs qui varieront avec les niveaux, les pré-acquis,  les pré-requis évidemment, le déroulé des procédures et les évaluations. Le projet ne peut pas « emmener » tous les champs disciplinaires, mais pas mal peuvent, et doivent s’y retrouver. Chaque matière place ses objectifs, et fait glisser vers le pot commun ses façons de les atteindre, dans cet échiquier géant qu’est le train du projet. On se gardera bien – c'est, je crois, l'intelligence de la Réforme 2016 – de «  larguer » le projet, comme un ballon rouge lancé n'importe où dans l’Éther – hors des obligations de programme. Absolue erreur que pas mal de dispositifs passés ont décliné  à l'envie. Non, le projet « est » dans les programmes, mais, simplement, il permet de les conduire ( et, complètement) autrement. C'est là, sans doute, que se situe cette « envie d'apprendre » dont parle notre ministre, et, qui, pour certains esprits chagrins, pisse-froid, bouche serrée de – oui – pseudo conseilleurs en éducation ( donc, à vrai dire, tout le monde ou s'en faut) équivaudrait à gros mot de la mal élevée, qu'elle est à n'en pas douter...

  • Il te faudra…

    Il te faudra…

    Ecrit par Martine L. Petauton, le 23 mai 2015, dans La une - Education

    Belle mission, beau programme, ami Sébastien. Devenir chef d’établissement, en collège, sans doute et j’espère pour toi, en ce moment, sous la Gauche, et Najat Vallaud-Belkacem qui mérite de hisser « sa » réforme, voulant nous protéger du pire ( sans aucune révolution  destructrice en vue, quoiqu’en miaulent les peureux ).

    Devenir chef d’établissement c’est un défi, et plutôt haut, beau, probablement, exaltant, sûrement. Qu’il te faut relever, toi qui fus un enseignant passionné, fougueux même, imaginatif, quelque part engagé là, dans tes valeurs, dans la cité et sa gestion, donc la politique ; seul mot qui vaille en fait, pour le citoyen.

    Mais, ami, il t’en faudra des choses en ta valise – lourde ! tu t’en doutes – et ne jamais baisser la garde, avoir l’œil à peu près sur tout. Dormir ? N’y songe même pas…

    Chef ! Ne te laisse pas berner par le mot ; dans l’Éducation Nationale encore si centralisée, si faussement décentralisée si tu préfères, tu auras peu de vrais pouvoirs, et encore beaucoup de courroies de transmission, mais – c’est bien clair dans la Réforme à venir – un peu plus de latitude, de possibilités d’accommoder ce qu’on te donnera de sauce à tes clients – les élèves, évidemment, d’abord. De la liberté souffle un peu sous la chape, et ce n’est pas le moindre des atouts du paquet de notre ministre.

    Chef mais de qui, de quoi, Monsieur le Principal ? je te le souhaite vraiment, d’équipes pédagogiques. Si elles existent (au pluriel, s’il te plaît !) tant mieux, essaie de nager dans leurs eaux ; si elles n’existent pas ou peu, ce sera ton travail de première urgence : en avoir et les faire fonctionner. L’enthousiasme du capitaine fait des miracles là où l’on aurait pu croire que tout était mort… Dans l’enseignant (n’importe lequel, ou presque, palpite le cœur d’un enfant qui ne demande qu’à agir et qu’à croire ; croix de bois-croix de fer-sûr !). Chef ! Je n’ai pas dit « père » ! encore moins « grand frère » ! attention, ami, aux registres ; tu n’es plus « eux », tes camarades, tu es devenu autre chose. Ce qui ne t’interdit pas de te souvenir que tu as été des leurs ( et, s'il te plaît, souviens t-en souvent !).

    Tes élèves – tous, des classes de haut de panier que t’auront amenées, pliées dans de la soie, les notables du coin (eh si ! tu vas devoir leur parler à ceux-là !) aux SEGPA ( section d'enseignement général et professionnel adapté) si tu en as, ces petits déclassés, à peine acceptés dans la même cour que les autres enfants du collège, quelquefois – c’est eux les roses de ton bouquet, c’est pour eux que tu seras là, arbitre parfois, la main qui tranche, le décideur, le « là-haut, au bureau », dont l’autorité (et la mansuétude, et l’écoute) seront pesés – dis-toi – partout en ville. Être un homme de justice et de principes républicains ; voilà les armoiries qu’il te faudra gagner.

    Communiquer – autre mot pour chef d’établissement, tu l’auras vite compris – sera ta spécialité de nage entre ceux-ci, ceux-là, d’ici, d’en haut, d’en bas. « Synergiser », voilà le fin mot, avec aussi concerter – prendre l’avis, expliquer, tenir compte, faire remonter, et puis descendre ; j’allais oublier ! amortir et convaincre, les deux mamelles ! Si tu imaginais ton bureau à venir comme une forteresse silencieuse, hautaine, ne bruissant que de coups de fil entre gradés de l’Ed.Nat., ferme l’écran c’est pas ton film !

  • Reconstruire le Temple ?

    Reconstruire le Temple ?

    Ecrit par Jean-François Vincent, le 23 mai 2015, dans Monde - La une - Politique - Histoire - Littérature

    Charles Enderlin, correspondant de France 2 en Israël depuis 1981 et binational franco-israélien, est l’auteur de nombreux ouvrages sur le pays où il vit. Celui-ci, paru déjà depuis deux ans, a été revisité par un documentaire du même titre – source de maintes polémiques – diffusé le 31 mars 2015.

    Le livre est un condensé de l’histoire d’Israël sur 50 ans ; pas question donc d’examiner celle-ci par le menu, mais plutôt de concentrer notre attention sur ce qui fait le cœur du propos d’Enderlin : le Temple.

    Il existe deux types de sionisme : le politique et le religieux (cf. la chronique que j’ai consacrée à ce dernier sur RDT). Pour Théodore Herzl, il s’agissait avant tout pour le Juifs de « disposer d’un état où ils seraient majoritaires, où ils seraient normalisés ». Être « normal », obsession commune – et paradoxale – tant de ceux qui voulaient se fondre dans les goyim par assimilation, que de ceux qui désiraient s’en dissocier en fondant un état « comme les autres ».

    Les sionistes religieux – à l’inverse – ont toujours insisté sur l’irréductible spécificité du peuple juif. Le rav Abraham Kook conçoit l’Alyah, le retour en Eretz Israël – littéralement la montée à Jérusalem – comme une manière de hâter les temps messianiques, l’olam haba, le siècle futur. Pour lui, écrit son biographe Yehudah Mirsky, « avec la destruction du Temple et l’exil d’Israël, Dieu n’avait plus nulle part où aller et s’éleva hors de tout lien avec une nation quelle qu’elle soit ».

    En 1967, au décours de la guerre des six jours, survint un événement à la fois militaire et eschatologique : la réunification de Jérusalem, précédemment coupée en deux par un mur comparable à celui de Berlin. Les paras de Tsahal pénétrèrent sur le Mont du Temple, hissant le drapeau à l’étoile de David sur le dôme du Rocher, le troisième lieu saint de l’Islam, là où Mahomet est censé avoir débuté son voyage nocturne à travers les cieux. Moshe Dayan, ministre de la défense, ordonna l’enlèvement immédiat du drapeau et confia, d’autorité, la mosquée Al-Aqsa au Waqf, administration des bien musulmans : « c’est une mosquée, dit-il, depuis mille trois ans, les Juifs doivent se contenter de la visiter et de prier devant les tombes ». Seulement voilà, cette esplanade correspond exactement au lieu où s’érigeait le Temple. Les religieux virent dans l’arrivée de Tsahal en cet endroit un signe. Un témoin de la scène, Israël Stieglitz, écrit : « je me suis dit que c’était certainement le Messie, venu construire le Temple en compagnie du prophète Elie ». Et le rabbin Shlomo Goren surenchérit : « l’esprit divin qui n’a jamais quitté le Mur occidental est un pilier de feu qui prend place maintenant devant les armées d’Israël ».

    Et il est parfaitement exact que la Torah parle de la Miskan, la résidence de Dieu, là même où se tient le Kabod YHWR, la Shekhinah, tout à la fois Gloire et Présence de Hashem (litt. le Nom). Ce fut d’abord le tabernacle contenant les tables de la Loi, que les hébreux transportaient dans le désert ; puis, une fois le Temple édifié par Salomon, le Saint des Saints. Ainsi émergea le Goush Emounim (litt. le bloc des fidèles), dont le but, nous dit Enderlin, « était de peupler la Terre d’Israël et d’attirer le public non religieux vers la Torah ». Yehuda Etzion, fondateur d’une des premières implantations israéliennes sur les territoires, envisage de « purifier » le Mont du Temple et prépare une opération destinée à détruire les constructions qui s’y trouvent. Arrêté et traduit devant un tribunal, il s’exprime ainsi devant la cour : il fallait se débarrasser « d’un bâtiment qui symbolise le contrôle de l’Islam sur le Temple et ainsi sur l’ensemble de la Terre d’Israël ».

  • « L’œil de Claude : regards sur l'Allemagne et sur le Panthéon »

    « L’œil de Claude : regards sur l'Allemagne et sur le Panthéon »

    Ecrit par Claude Gisselbrecht, le 23 mai 2015, dans La une - Actualité

    D’Allemagne

    Lundi 18 et mardi 19 mai, Angela Merkel et François Hollande se retrouvaient à Berlin, à l’occasion du 6è « Dialogue de Petersberg » consacré à la lutte contre le dérèglement climatique. Climat des plus cordiaux et entente parfaite affichée au sein du « couple ». A noter que cette rencontre avait pour objectif principal la préparation de la Conférence « Paris Climat 2015 », qui aura lieu dans la capitale, du 30 novembre au 11 décembre.

    Cela dit, le climat semble beaucoup moins serein dans le dernier pamphlet signé Jean-Luc Mélenchon, Le Hareng de Bismarck / Le poison allemand. Où l’on constate que le cofondateur du Parti de gauche continue de tirer à boulets rouges sur notre principal partenaire, qui, selon lui, est « le premier émetteur de gaz à effet de serre de l’UE ». Il y a peut-être du vrai dans cette affirmation, mais l’« acharnement thérapeutique » dont il fait preuve vis-à-vis de la chancelière et des Allemands en général a quelque chose d’outrancier, frisant parfois le ridicule, Jusqu’à l’os, titre d’un de ses ouvrages paru en 1991, et dont le sous-titre, Pour arrêter, en politique, la machine à se donner des claques, est toujours d’actualité !

     

    Panthéonisation

    Le 27 mai prochain, Germaine Tillion, Geneviève de Gaulle-Anthonioz, Pierre Brossolette et Jean Zay entreront au Panthéon. Quatre grandes figures de la Résistance reposeront désormais aux côtés de Voltaire, Rousseau, Zola, Dumas et Hugo. A propos de l’auteur des Misérables, Nicolas Sarkozy a dit récemment tout le bien qu’il pensait de son roman « 1793 », dont le titre exact est Quatre-Vingt-Treize, et qui montre l’Ancien Régime aux prises avec l’idéalisme révolutionnaire et républicain !

    Entre ici, Jean Zay. Ministre de l’Education et des Beaux-Arts – oui, des Beaux-Arts – du Front populaire, il fait aujourd’hui l’objet d’un nombre important de publications dont Souvenirs et solitude préfacé par l’historien Antoine Prost, président de l’Association nationale des amis de Jean Zay. Ce dernier déclarait récemment, dans Marianne : « Il a mis l’Education nationale en mouvement, laissant les maîtres innover avant de réglementer, en expérimentant, grande première, les réformes avant de les généraliser ». A l’opposé de ce qui se fait aujourd’hui, en somme !

  • La Cantabrie est une maîtresse sans pitié, Jean Christophe Rufin

    La Cantabrie est une maîtresse sans pitié, Jean Christophe Rufin

    Ecrit par Luce Caggini, le 23 mai 2015, dans Ecrits - La une - Littérature

    J’avais vécu de beaux endroits

    Je m’étais brûlée de soleils sur de belles terres

    J’avais parcouru des champs d’émotions

    Les unes joyeuses, les autres graves et attristantes

    Et puis, ce fut tout (Luce Caggini)

     

    Quand on referme le livre de Jean-Christophe Rufin, on peut se demander par quelle méprise on devient pèlerin de Compostelle. J’avais déjà une bonne raison de lire Jean-Christophe Rufin quand je découvrais qu’il était né à Bourges. Cela me venait de mon entrée en sixième au Lycée à Oran. En ces temps, chaque élève devait écrire sur une feuille où elle était née, la profession de son père ; un coup d’œil sur ma voisine me laissait émue, admirative comblée de chance car elle était née à Bourges ! ça m’avait l’air d’une singularité, d’un événement heureux qui devait m’accompagner pendant de longues années.

    Bourges… Oran, ça fait 1829 km… Huit cents kilomètres ça valait bien le détour par Compostelle.

    Monastique, mondialiste, maraudeur mais magicien des rires et des larmes de tout un peuple de motards et de routards marchant et mourant du désir de mettre fin à des murs de monstruosités de médiocres rangées de ciment aux abords des villes, Jean-Christophe Rufin nouera les meilleurs liens de sa vie réalisée en petites étapes entre crasse, douches, pieds puants, ongles en deuil, mirages de la foi et ordures des vases communicants entre pipis et cacas de la nomenclature d’un genre « Vie et Mort d’un académicien bourré de talent et d’humanité ».

    Dans ce récit pittoresque mais dépouillé de mysticisme, Jean-Christophe Rufin agite le monacal mystère de la pureté des moyens du magique Chemin par deux ou trois antiennes musicales dont le motet le plus chanté serait… indésirable miracle de la Passion du Christ puni de s’être fait interpellé dans un champ de marguerites et mis à mort sur la romanesque musique de El camino le célèbre tango argentin.

    Monsieur Rufin, un Jacquet ? Qu’est ce que c’est ?

    Il y a bien d’autres choses sérieuses à dire sur le Chemin parcouru par Jean-Christophe Rufin, mais ceci n’est qu’un modeste billet où j’ai volontairement évité la critique intime, les passages où il me paraissait qu’il effleurait Teilhard de Chardin, où l’humanitaire, le philosophe, le poète, l’inspiré pudique, le scientifique à l’écoute du monde, le critique d’un siècle où la masse et l’un jettent la confusion dans l’âme et l’esprit de l’humaniste font de ces 273 pages un petit code d’honneur et d’espérance pour l’Un et l’Autre.

  • KI-C-KI

    KI-C-KI

    Ecrit par Gilberte Benayoun, le 23 mai 2015, dans La une - KI-C-KI - Littérature

    Aujourd’hui j’ai encore choisi, dans ce « jeu » littéraire, de cheminer en marchant pas à pas dans les pas d’une grande et inoubliable écrivaine française, début du 20ème siècle, femme de lettres, romancière, conteuse, sensuelle, charnelle, voluptueuse, savoureuse femme « libre »… pour offrir à nos reflets du temps cet avant-goût littéraire extrait d’un de ses célèbres romans.

     

    Extrait :

    Ce soir, je voudrais bien ne pas choisir. Je voudrais me contenter d’hésiter, et ne pas pouvoir dire si le frisson qui me prendra, en glissant entre mes draps froids, sera de peur ou d’aise.

    Seule… et depuis longtemps. Car je cède maintenant à l’habitude du soliloque, de la conversation avec la chienne, le feu, avec mon image… C’est une manie qui vient aux reclus, aux vieux prisonniers ; mais, moi, je suis libre… Et, si je me parle en dedans, c’est par besoin littéraire de rythmer, de rédiger ma pensée.

    J’ai devant moi, de l’autre côté du miroir, dans la mystérieuse chambre des reflets, l’image d’« une femme de lettres qui a mal tourné ». On dit aussi de moi que « je fais du théâtre », mais on ne m’appelle jamais actrice. Pourquoi ? Nuance subtile, refus poli, de la part du public et de mes amis eux-mêmes, de me donner un grade dans cette carrière que j’ai pourtant choisie… Une femme de lettres qui a mal tourné : voilà ce que je dois, pour tous, demeurer, moi qui n’écris plus, moi qui me refuse le plaisir, le luxe d’écrire.

    Ecrire ! pouvoir écrire ! cela signifie la longue rêverie devant la feuille blanche, le griffonnage inconscient, les jeux de la plume qui tourne en rond autour d’une tache d’encre, qui mordille le mot imparfait, le griffe, le hérisse de fléchettes, l’orne d’antennes, de pattes, jusqu’à ce qu’il perde sa figure lisible de mot, mué en insecte fantastique, envolé de papillon-fée…

    Ecrire… C’est le regard accroché, hypnotisé par le reflet de la fenêtre dans l’encrier d’argent, la fièvre divine qui monte aux joues, au front, tandis qu’une bienheureuse mort glace sur le papier la main qui écrit. Cela veut dire aussi l’oubli de l’heure, la paresse au creux du divan, la débauche d’invention d’où l’on sort courbatu, abêti, mais déjà récompensé, et porteur de trésors qu’on décharge lentement sur la feuille vierge, dans le petit cirque de lumière qui s’abrite sous la lampe…

  • A propos d’Antoine de Saint-Exupéry

    A propos d’Antoine de Saint-Exupéry

    Ecrit par Luc Sénécal, le 23 mai 2015, dans La une - Littérature

    Je viens récemment de lire la vie de Saint Exupéry par Emmanuel Chadeau. J’essaie de comprendre ce qui dans l’homme a pu l’amener en tant qu’auteur à écrire son « petit prince ». Le contexte familial, social, professionnel, ses relations amicales, intimes, l’époque, tout ce qui a pu contribuer à être un obstacle ou au contraire à provoquer cette œuvre majeure m’intéresse profondément.

    Quand je reprends sa phrase L’avenir, il ne suffit pas de le prévoir mais de le rendre possible, je trahis sa pensée et je dénature son message car je l’adapte à notre époque. Alors je voudrais savoir pourquoi il a écrit cette phrase, par rapport à quoi. Et ainsi en le comprenant mieux, je saurai mieux apprécier ce que son Petit Prince signifiait pour lui et ce qu’il peut signifier pour nous dorénavant. Ce que nous livre Emmanuel Chadeau est instructif. Il ne cherche pas à mettre cet auteur sur un piédestal comme bien d’autres avant lui l’ont fait. Il recherche au travers de ses origines, de son époque, de ses contradictions, de sa personnalité, de ses relations, bien plus d’humanité, de faiblesse mais aussi de force, tout en le remettant dans le courant de l’Histoire. Celle de l’évolution galopante de l’aviation. C’est sidérant de constater la différence entre les premiers engins qu’il a pilotés en prenant de tels risques, comme ses camarades et amis, et ce P38 Lightning à bord duquel il a disparu. Celle de l’évolution de son époque avec les guerres terribles qui allaient s’abattre sur l’humanité. Et ainsi de s’instruire avec les idées, les coutumes mais aussi les incertitudes, les troubles, les influences auxquelles ses contemporains étaient soumis. Celle de ses propres opinions dans le domaine de la politique. Notamment l’influence des Etats-Unis où il a longuement séjourné et également celle de la guerre d’Espagne dont il a été témoin en tant que journaliste.

    Prenons en exemple son opposition de principe au général De Gaulle en qui il voyait un danger, le comparant avec ce qu’il avait connu de Franco, lors de la guerre d’Espagne. Connaissant mal le personnage, on ne peut que comprendre ses craintes… Tout en déplorant qu’il fut si proche des américains qu’il n’y ait pas vu non plus les dangers de leur influence après-guerre…

    Celle de « l’intelligentsia » qui se retrouvait à Saint Germain des prés, domaine intellectuel et artistique qu’il fréquentait assidûment en faisant valoir certains de ses talents oraux ou de prestidigitateur. Celle de ses amies ou conquêtes féminines, notamment de sa cousine qui a eu beaucoup d’importance pour l’entraîner à écrire et publier ses ouvrages. Alors nous avons là un bel exemple des contradictions qui sont les nôtres quand on vit l’histoire au moment où les événements se déroulent ou que beaucoup plus tard, avec le recul, il est difficile de parvenir à comprendre en fait, comment on pouvait s’y trouver mêler sur le moment. Aussi pour apprécier le point de vue d’Antoine de Saint-Exupéry, convient-il d’essayer de se mettre à sa place, avec ce que l’on connaît de sa personnalité en le projetant dans cette époque particulière qui était la sienne. Ce qui est saisissant à mon sens, c’est que nous jugeons l’histoire de notre propre point de vue, après coup, en ayant connaissance avec le recul des causes et des conséquences. C’est un peu trop facile. Si aujourd’hui nous savions d’avance ce que deviendront les événements particulièrement violents qui nous touchent de près ou de loin et peuvent entraîner à terme un déséquilibre profond entre les populations sur ce globe, non seulement en termes économiques, financiers, sociaux mais également humains, nous pourrions être un peu plus « intelligents ». Mais nous ne faisons que subir ces événements, parfois en réagissant à tort ou à raison, parfois en s’y opposant par la persuasion ou par la force, parfois en essayant de les ignorer ou les minorer, parfois malheureusement sans en comprendre les conséquences.

  • Paye-moi une solitude

    Paye-moi une solitude

    Ecrit par Ahmed Khettaoui, le 23 mai 2015, dans La une - Ecrits

    Un bel ensoleillement se distendait, tavelé de quelques brumes légères désemparées. Une lueur surgissait d’une alcôve céleste, on dirait qu’elle voulait appréhender ou tripoter ce rayonnement matinal, timide, ce présage, cette prospérité, et cette gaieté. Rachid, jeune taxieur, taiseux, sortit à sept heures précises, suite un à appel téléphonique d’un client pour le récupérer du bourg d’à côté, ombré d’une faculté humaine de gentillesse, et d’une croyance absolue à la finitude du destin et la vie en général ! Par ce levant innocent hivernal orné d’une nuance ombreuse, couvrant un temps un peu brumeux, nuageux, un fripon clopiné, dissimulant une raillerie répugnante constante, surgit comme un diable d’une rue encombrée ! Ce briguant, ce paria, chef d’une bande de vandalisme composée d’un groupe de délinquants sans disproportion d’âge, une bande de malfaiteurs vagabonds, gaillards bourrés de tatouages massifs crânement répandus en plein relief de leurs épaules, dos et partout, portaient toutes sortes de dessins : serpents, des « pas de chance », etc.

    Une mégère gouine, ancienne patronne d’une maison de lasciveté, ancienne gérante dans une maison close (maison de tolérance) ! avant qu’elle soit fermée par les pouvoirs publics suite à une décision du « haut » ! amie et confidente de toutes les buses et prostituées de la région, selon la rumeur publique et les préjugés des coiffeurs du coin, chez laquelle cette bande de « repris de justice » confiaient leur destin, chagrin, administrés par les injonctions de cette dernière. D’un regard grotesque, un voyou, avec une grande épée émoussée plantée en pleine hanche, visage laid, outrecuidant, teigneux, on dirait un assassin avec son accoutrement mi-jeune, mi-âgé, vêtu d’une jaquette crasseuse, d’un ton poussif, patronal faussement sarcastique, héla un taxi qui cheminait son quartier suspect, il contourna vers sa droite. Le taxieur qui voisinait son regard strident essaya coûte que coûte d’entrevoir l’éventuel péril sensé par sa subtilité. Il se trouvait devant le fait accompli, pris au dépourvu quand ce chimpanzé inopinément acheva la devanture d’une roue comme un démon et s’épingla à la vitre du chauffeur, sans demander l’autorisation se jeta brusquement à l’intérieur.

    Ce jeune issu d’une famille noble et notable, d’une descendance croyante, religieuse, coreligionnaire, distrait, demeurait stupéfait, perplexe devant cet effet. Il murmura dans son for intérieur : quel sort déprimant m’a expédié dans ce quartier suspect, j’aurais pu l’éviter en cheminant la rue parallèle, mais c’est le « mektoub », ma destinée et mon destin, dit-il poliment ! Dieu est toujours clément, rétorqua d’un air de candeur ! Ce mouflon, déjà à bord, commença à lui manquer de respect en lui lançant des injures vulgaires ! d’un ton rauque, en dévisageant minutieusement sa proie, répliqua avec une férocité intense : tu ne sais pas à qui tu as l’honneur, sache bien que tu es avec le loin de la jungle, accélère, vite, sinon je te fais compter tes dents, allez file espèce de mulet, idiot, bouc de Satin va, allez roule sinon j’enfonce ce cran d’arrêt dans ton ventre. Sache aussi que j’ai juré ce matin de dévorer le premier venant sur mon chemin et qu’il sera dépecé, oui il sera dépecé comme une charogne. Accélère fils de chienne, grogna ce grincheux comme un bourreau d’une détention ! Le taxieur hésita un peu pudibond, poliment répondit : excuse-moi, je dois aller chercher un client aux parages, il m’attend au quartier voisin depuis une heure, si tu permets bien sûr mon frère. Avec une méchanceté extrême, reprit ce vilain client son ordre menaçant : roule, c’est moi qui commande, tu demeures à mon entière disposition tant que je suis à bord, bien compris, sinon je te casse la gueule.

  • Le tout bon des Reflets

    Le tout bon des Reflets

    Ecrit par Lilou, le 23 mai 2015, dans La une - Gastronomie

    Épaule d’agneau au barbecue et servie avec sa choukchouka (aussi appelée la « salade juive »).

     

    Plat typique pied-noir.

    Mais la polémique est vaste avec les amis algériens sur l’origine de ce plat…

    On va donc rester sur l’appellation familiale qui sent bon les senteurs des repas de l’été arrivé.

    Et puis franchement son passeport à ce plat, ça nous en touche une sans bouger l’autre…

    D’abord il faut du temps…

    Car la choukchouka doit être préparée la veille.

    C’est une salade faite avec des légumes grillés au feu de bois.

    POÏÏÏÏÏÏÏÏÏÏÏÏÏÏÏÏÏ POÏÏÏÏÏÏÏÏÏÏÏÏÏÏÏÏÏÏÏÏÏÏÏÏÏÏÏ et vive les miens !

    Pour 6 personnes :

    8 poivrons (vert et rouge)

    8 tomates

    1 boîte de poivrons grillés

    1 boîte de tomates grillées

    2 oignons (au moins)

    2 aubergines

    Thon à la catalane et tomate

    Câpres, filets d’anchois (plein), olives (plein aussi), sel et poivre.

    Faire cuire au feu de bois les légumes, les faire refroidir, couper en lamelles, mélanger, assaisonner (huile d’olive, vinaigre et 3 gousses d’ail écrasées), mélanger et mettre au frais 12 h au moins.

  • Reflets des arts : La Galerie La Poissonnerie à Marseille présente « Histoires d’Hommes »

    Reflets des arts : La Galerie La Poissonnerie à Marseille présente « Histoires d’Hommes »

    Ecrit par La Rédaction, le 23 mai 2015, dans La une - Arts graphiques

    Avant propos

    Françoise Sémiramoth (plasticienne), Françoise Donadieu (écrivain), deux artistes échangent et partagent leurs visions de l’homme, des hommes, à travers leurs pratiques artistiques. Françoise, du latin francus : de condition libre. Deux femmes libres s’interrogent et nous interrogent.

    J’ai rencontré Françoise Sémiramoth dans son atelier, à Marseille, l’été. Chape de chaleur sur la ville calcaire : une lumière blanche, perçante, qui met à nu, lorsqu’on y prête attention en marchant dans la ville, les contours des hommes et des femmes qui l’arpentent. Marseille, ville du sud, déjà un peu ailleurs : en descendant du train de Paris, apparaît si clairement la mouvance des corps : les prémisses d’une mise en scène des genres, déjà écrite. Les stéréotypes se questionnent alors là-bas, ici, partout. Dans Histoires d’hommes, c’est la condition masculine qui est visitée. Les hommes rediscutés. Les hommes fantasmés.

    « Madame Bovary, c’est moi » « Tu seras un homme, mon fils » : ces formules, devenus des poncifs, nous accompagnent et forgent aussi nos représentations : un homme ne pleure pas, un homme est fort, un homme est musclé, un homme est un homme. Il ne s’habille pas en fille, il est plein de sa virilité, celle qui le définit. Et pourtant, Françoise Donadieu autorise ici une autre parole : celle de l’homme qui joue. Il jouit de prendre son pouvoir en vivant concrètement son ambivalence dans Some like it hot : « J’adore les belles matières, la soie, le satin, la dentelle et les sentir sur moi, un voile sur ma peau, la douceur du nylon gainant mes jambes épilées ».

    Finalement la femme libre est neuve. Elle s’amuse des codes : elle jouit des combats de ses mères, et pourtant au quotidien elle se bat et sa place est encore à défendre, à imaginer. Quelques décennies en arrière, sexe, argent et même tenue vestimentaire ne se discutaient pas – ne se choisissaient pas. Qu’en est-il de l’homme aujourd’hui ? Et de ses choix ? Si la femme est aussi guerrière, forte, libre, indépendante… est-ce que l’homme peut minauder, choisir sa posture, voguer dans l’ambivalence ? Aujourd’hui l’espace des possibles est ouvert et vertigineux : il se mène des luttes ouvertes, mais au quotidien l’interrogation des places et des rôles se poursuit de manière subtile et continue.

    Dans Histoires d’hommes, l’idée n’est pas d’être contre mais ensemble, et de cheminer vers une interrogation commune. La posture, l’imposture : que nous montrent ces hommes ? La matière et le texte les interprètent. Certains jouent, d’autres rêvent, frappent, souffrent, et mettent leurs corps en scène. La masculinité est examinée le long du plaisir solitaire, de la violence à l’embrasure de la folie, de la jungle, du combat, de la guerre, de la vieillesse, et toujours : de l’amour.

  • A ces professeurs-là… Chronique  de colère

    A ces professeurs-là… Chronique de colère

    Ecrit par Martine L. Petauton, le 16 mai 2015, dans La une - France - Education - Politique - Actualité

    A ces collègues, les immobiles, les pires de pires, ceux qui étaient là, le stylo au poing, quand je suis rentrée dans la carrière ; ceux (leurs enfants, peut-être ?) qui sont encore là, la souris au poing, des années après ma retraite sonnée. Quand cela finira-t-il, la litanie des plaintes en tremolos, souvent faux qui plus est, de ceux qui ne veulent JAMAIS entendre ni les raisons, ni les façons de réformer (juste un peu) l’Éducation Nationale.

    Énième projet de réforme des collèges. Gauche au pouvoir ; on vote pour eux, non ? Les affects compliquent la crise…

     Que le collège soit le maillon faible du circuit et de plus en plus dramatiquement, c’est un fait aussi dur que le système solaire et son fonctionnement. Que l’élève de collège, naviguant au plus juste entre vague réformette de l’orthographe, bidouillage des obligations en mathématiques, et changements prétendument structuraux en Histoire-Géo, ne retrouve plus depuis des lunes son chemin – ni les donnés pour bons, ni les considérés comme nuls – c’est aussi acté que 2 et 2 font 4. Mais, baste, peu leur chaut, semble-t-il, à ces gens dont le métier, que dis-je, la mission est la plus haute qui soit : former l’élève, l’élever – un avant, un après.

    Qu’on me comprenne bien. Je ne saurais m’en prendre – même après toutes ces années de bonheur d’avoir enseigné, devant classes pleines, l’Histoire, la géographie, l’éducation civique, et la citoyenneté dans un collège en Corrèze – à ces collègues, ou ces anciens professeurs stagiaires que j’ai fréquentés, épaulés, parfois conseillés, et qui, pleins de bonne volonté, flanchaient, ça et là, au détour d’obligations, de modifications, dont les noms seuls surnagent dans ma mémoire (Projet d’action éducative, 10%, Parcours diversifiés…). Qu’on fléchisse un peu sous l’averse poétique et si notoirement lisible des contenus d’obligations de programme pondus par le ministère, si loin des rangées de nos classes, ce n’est que normal, humain. Sain, même. Non, ce ne sont pas d’eux, dont je parle ici – autrement dit, je ne m’adresse pas à la majorité des professeurs. Mais à une petite, solide troupée qui campe, voyez-vous, dans le Non perpétuel – idem, les concessions des cimetières ! – et dans le « moi-je, mes cours à moi, mon emploi du temps-le mien, mes élèves à part, tellement mieux que la masse, et le toutim ». Vous les connaissez, que vous soyez parent d’élève, collègue, chef d’établissement. Les inspecteurs les connaissent. Chikungunyas de malheurs : ceux qui bloquent l’avancée du train, en se couchant sur les rails.

    Que nous serinent-ils encore cette année – copié-collé de ce que polycopiaient au bleu qui tache, leurs quasi grands-parents : comme à chaque projet de réforme ! le niveau baisse, ma pov’dame, on tire vers le bas. Dans le grand trou – l’Inferno des images d’Epinal, pas moins – les gamins, happés par les plus faibles ; les leurs, les dites têtes de classe. Sachant que leur définition de « tête de classe » est facile, simplette, fausse ; c’est l’excellence scolaire en caricaturée : mémoire récitative et accumulative, capable – fi l’ordi – de vous cracher en un temps record les déclinaisons de ce pauvre latin menacé, les dates de l'Histoire de Mallet (enfin, les dates !!), salivant, ou pas loin, – las, ça ne se fait plus -  sur les départements, leurs préfectures… cliquer sur Google ? vous n’y pensez pas ! Où serait l’élégance, ou le goût du sport… Je vous entends d’ici : – elle en a contre le Latin, l’Allemand première langue, elle ne comprend pas les attendus culturels et gratuits de ces types d’apprentissages ; chut ! elle cautionne le nivellement, mais elle est de mèche avec le gouvernement... Sus à la traître…

  • Européenne

    Européenne

    Ecrit par Sabine Aussenac, le 16 mai 2015, dans Monde - La une - Politique

    Quelle connerie la guerre

    Qu’es-tu devenue maintenant

    Sous cette pluie de fer

    De feu d’acier de sang (Rappelle-toi Barbara, Prévert)

     

    Souvent, je l’imagine, ma maman. Le visage défiguré par la terreur, les mains agrippées à celles de sa propre mère tentant sans doute de faire un rempart de son corps à ceux de ses quatre enfants, dans le vacarme assourdissant des bombardements. Encore aujourd’hui, ma mère tressaille en entendant un avion survoler l’azur de son petit paradis tarnais. Elle est pourtant bien loin de sa Rhénanie natale, et bien de l’eau a coulé dans le Rhin depuis ces années où, petite fille aux nattes blondes et aux yeux si clairs, elle espérait le retour de son père parti sur le front russe en tremblant sous les bombes des Alliés, son ventre criant famine quand elle cherchait des épluchures de pommes de terre pour les dévorer…

    Mon père, lui, n’a de la guerre presque que des souvenirs joyeux. Ils n’étaient pas bien malheureux, son grand-frère et lui, dans le petit village de la campagne tarnaise depuis lequel mon grand-père français aidait les Maquisards, cachant des armes sous les tuiles et continuant sans doute à déguster les cochonnailles préparées par ma grand-mère.

    J’ai grandi entre les récits de ces deux enfances si différentes, écartelée parfois dans ma propre mémoire, tandis qu’à l’école des petites pestes écervelées de mon école de filles me surnommaient « Hitler », quand les métissages n’étaient pas encore à la mode et que les familles respectives de nos parents, de nos courageux parents, apprenaient à se connaître et à dépasser les brûlures de l’Histoire. Point n’est besoin d’avoir épluché les ouvrages de psycho généalogie pour comprendre que deux sangs différents couleront toujours dans mes veines, et que je suis l’humble produit d’une fabuleuse réconciliation. Toujours retentiront en moi les sirènes qui épouvantaient ma mère, mais aussi les clameurs d’allégresse de la libération de Toulouse. Et je porte encore les griffures des petits doigts des millions d’enfants sacrifiés dans les chambres à gaz, l’empreinte de la Shoah s’étant inscrite dans ma culpabilité d’enfant de la troisième génération comme un tatouage au bras d’un prisonnier…

    Je sens aussi le froid mordant de l’Ukraine bleuir les lèvres de ce grand-père allemand que j’ai chéri plus que tout au monde. Et j’entends d’autre part aux vacances la voix claire encore de mon oncle français me rapporter les récits de la fin de la guerre…

  • Racines d'Actu : Le 10 mai 1981, hier...

    Racines d'Actu : Le 10 mai 1981, hier...

    Ecrit par Jean-Luc Lamouché, le 16 mai 2015, dans La une - Histoire

    Il y a quelques jours, nous étions le 10 mai 2015. Intéressant et utile peut-être d’évoquer ce que furent les grandes étapes de la genèse et du choc provoqués par le 10 mai 1981 (il y a 34 ans !).

    Ayant vécu, jeune, ce moment historique, qui vit la victoire de François Mitterrand contre Valéry Giscard d’Estaing lors du second tour des élections présidentielles, il n’est pas facile pour moi de faire la part des choses entre ce qui a pu me concerner comme citoyen engagé politiquement et en tant qu’historien. Cela dit, je vais ici tenter de faire preuve d’un maximum d’honnêteté intellectuelle et de démarche historique pour ce qui n’est qu’une mini-chronique, qui exigerait – certes – des développement bien plus considérables.

    Remontons aux sources. En mai 1974, François Mitterrand, candidat unique de la gauche dès le premier tour des élections présidentielles, avait déjà frôlé la victoire, avec plus de 49% des suffrages exprimés ; d’où sa célèbre formule : « votre victoire est inéluctable ! ». Cet excellent résultat avait été obtenu grâce à l’outil politique créé au congrès d’Épinay-sur-Seine en 1971, un rassemblement de la plus grande partie des familles socialistes (en dehors du PSU de Michel Rocard, qui ne rejoignit le nouveau PS que lors des « Assises du socialisme » en octobre 1974) ; et en rapport avec la signature du Programme Commun de Gouvernement avec le PCF de Georges Marchais et le MRG (Mouvement des Radicaux de Gauche) de Robert Fabre – durant l’année 1972.

    Bien que François Mitterrand ne fût pas le candidat unique de la Gauche pour le premier tour, contrairement à ce qui s’était passé en 1974 (Georges Marchais étant présenté par le PCF), son score fut très élevé le 26 avril 1981, avec environ 32% des suffrages exprimés, contre un peu plus de 28% à Valéry Giscard d’Estaing, 18% à Jacques Chirac (RPR) et plus de 15% pour Georges Marchais. Contraint et forcé (il y avait eu la rupture des relations PS/PCF lors de la renégociation du Programme Commun en 1977), Georges Marchais appela à voter pour le candidat socialiste au second tour (malgré des consignes, en sous-main, pour un « vote révolutionnaire Giscard »… !). A l’opposé, le néo-gaulliste Jacques Chirac laissa le libre choix à ses partisans entre les deux candidats restant pour le second tour, tout en disant qu’à titre personnel (pouvait-il faire autrement, ayant été le Premier Ministre de Valéry Giscard d’Estaing jusqu’à sa démission en 1976 ?) il voterait en faveur du candidat centriste de l’UDF. Le 10 mai 1981, pour le second tour – les médias télévisuels jouant déjà un très grand rôle à cette époque – on vit apparaître progressivement, sur Antenne 2 (mais, de qui s’agissait-il ?), une image, sous la forme d’un portrait électronique, du vainqueur. C’était… François Mitterrand… !! Les présentateurs de la Télévision, notamment Jean-Pierre Elkabbach, dont les spectateurs scrutaient les comportements et les « mines », car ils étaient presque tous systématiquement assimilés à la droite, annoncèrent les résultats : un peu moins de 52% pour François Mitterrand et un peu plus de 48% en faveur de Valéry Giscard d’Estaing.

  • Badiou, théoricien d’une nouvelle utopie ?

    Badiou, théoricien d’une nouvelle utopie ?

    Ecrit par Jean-François Vincent, le 16 mai 2015, dans Philosophie - La une - Actualité

    Badiou est l’un des principaux personnages de la scène philosophique française. On le compare – et le confronte ! – souvent à Onfray, l’autre « star » médiatique dans ce domaine. Rien à voir pourtant : Badiou est plus perspicace qu’érudit ; non que sa culture ne soit pas immense, mais ses références sont limitées, juste ce qu’il faut pour venir à l’appui de l’acuité de sa pensée (avec Onfray, c’est exactement l’inverse : plus érudit que perspicace !).

    Pour lire ce petit livre (59 pages), nul besoin d’un bagage préalable autre que ce qu’un lycéen est censé avoir appris en classe de terminale. Le style est clair, le raisonnement limpide. Même les néophytes peuvent se plonger dans l’ouvrage sans appréhension.

    Prémisse fondamentale : le réel, le véritable réel, est perdu, ou du moins délibérément occulté ; se substitue à lui un pseudo réel, que tout le monde prend pour une vérité d’évangile. C’est une « loi d’airain », une vulgate à laquelle il convient de se soumettre. Notamment en économie. Badiou parle abondamment de la « prévalence intimidante du discours économique », « figure de l’abstraction », construction de l’esprit à la Hegel, « pathologie pure », qui n’offre « aucune possibilité d’émancipation ». On pense ici au fameux « TINA » de Margaret Thatcher (there is no alternative).

    Badiou reprend la métaphore platonicienne de la caverne, du livre VII de la République ; cette prétendue loi d’airain n’est qu’apparence, un théâtre d’ombres qui travestit la réalité : « le point que nous signifie Platon, écrit Badiou, c’est que pour savoir qu’un monde est sous la loi d’un semblant, il faut sortir de la caverne, il faut échapper au lieu que ce semblant organise sous la forme d’un discours contraignant ». Petite erreur d’interprétation ici : les formes sensibles, les apparences qui se projettent sur les parois de la caverne, ne sont en rien, pour Platon, une « loi ». Les idées du monde intelligible, règles éternelles dont s’est servi le Démiurge pour créer le monde sensible, sont, elles, plus vraies que le vrai ; elles fondent les nomoi, les lois humaines, qui n’en sont que la copie parfois dégradée. Le « mé on » que l’on voit et qui nous entoure, à mi chemin entre l’être et le non être, ne saurait, en aucune manière, mériter le beau nom de « loi ».

    Mais passons ; pour Badiou, il faut donc – c’est le message essentiel – se libérer du faux réel. Il existe différentes manières d’y parvenir. Tout d’abord la manière « subjectiviste », la révolte, l’indignation, dirait Stéphane Hessel. Cette manière-là expose à de grands dangers « puisque l’Histoire doit accoucher d’un monde émancipé, on peut sans états d’âme accepter et même organiser une destruction maximale ».

    Non, mieux vaut procéder par la logique : « tout accès au réel en est la division (…) il faut toujours qu’un masque soit arraché, un acte qui cependant, s’il institue activement la distinction entre le réel et le semblant, doit aussi assumer qu’il y a un réel du semblant, qu’il y a un réel du masque ». Ce serait trop simple, en effet, si le faux réel n’était que pur non être : il ne tromperait personne ; c’est parce qu’il recèle une parcelle de vérité qu’il est ambigu et donc trompeur.

  • L’œil de Claude : «  attention, école  et coquins, encore »

    L’œil de Claude : « attention, école et coquins, encore »

    Ecrit par Claude Gisselbrecht, le 16 mai 2015, dans La une - Actualité

    Attention, école !

    En France, c’est devenu une tradition, chaque ministre de l’Education nationale travaille pour la postérité. Ainsi se sont succédé une pléthore de réformes qui, au fil des années, se sont avérées plus ou moins efficaces pour diverses raisons, essentiellement politiques et pédagogiques !

    Qui se souvient encore de la réforme Fouchet-Capelle (1963), qui donna naissance aux Collèges d’Enseignement Secondaire et à leurs filières, de la réforme Haby (1975), qui instaura le collège unique, ou de la réforme Savary (1981) qui tenta de le rénover pour lutter contre les inégalités scolaires ? Parmi les ministres dont le passage, rue de Grenelle, fut remarqué, à défaut d’avoir été remarquable de bout en bout, citons Ségolène Royal et Jack Lang, François Bayrou et François Fillon, qui, à propos de la réforme du collège proposée par Najat Vallaud-Belkacem, s’est écrié : « Réforme du collège : médiocrité pour tous » !

    De son côté, Jean d’Ormesson, qui n’a rien d’un « pseudo-intellectuel », vient d’adresser une missive à François Hollande, dans laquelle il dit sa préoccupation de voir disparaître ce qui fait notre richesse, à savoir notre culture, stigmatisant au passage les « rêveries meurtrières » de la jeune ministre, cette « dédaigneuse ingénue »… Toujours ce style et cette élégance à fleur de peau chez cet amoureux de notre langue et de notre littérature !

    D’autres voix, moins « littéraires », continuent de s’élever çà et là contre la « réforme Vallaud-Belkacem », qui suscite une véritable levée de boucliers à tous les étages. Tout le monde a son idée sur la question, la plupart étant d’avis qu’on ne va pas forcément dans le bon sens, après avoir exclu l’élève du cœur du système… Laissons à François Bayrou le mot de la fin, qui pourrait équivaloir à la principale mission de l’école, « viser l’élitisme pour tous » ! Soit, mais cela ressemble encore trop à un vœu pieux… Alors, femmes et hommes de bonne volonté et de talent – il y en a beaucoup dans ce pays –, ne perdez plus de temps et attelez-vous à la tâche !

     

    Copains et coquins

    On prend les mêmes et on recommence… Bis repetita placent… En 2013, Bernard Tapie était mis en examen pour escroquerie en bande organisée. Cette fois-ci, nouvelle mise en examen pour détournement de fonds publics par une personne privée… de morale, surtout !

    Quelques jours plus tard, Nicolas Sarkozy était à son tour mis en examen pour corruption active et trafic d’influence dans l’affaire dite des « écoutes ». Après un placement en garde à vue, en 2014, il risque ultérieurement un renvoi en correctionnelle !

    Où l’on s’aperçoit que le champ lexical des « affaires » ne cesse de s’élargir : escroquerie, bande, détournement, corruption, trafic, correctionnelle. Et lorsqu’on y regarde de plus près, on croirait qu’il est question d’une vulgaire « association de malfaiteurs », qui ne détonnerait absolument pas dans « le milieu » !

    Depuis un certain temps déjà, on se rend compte qu’on a dépassé, et de loin, la simple gravité des faits et atteint une sorte de « pérennité » institutionnalisée, où le « tout est permis » tient lieu de précepte. Finalement, entre « homme d’affaires » et « homme aux affaires », la frontière est plus que poreuse, et c’est bien là le problème !