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  • En partance pour la une d’été de Reflets…

    En partance pour la une d’été de Reflets…

    Ecrit par La Rédaction, le 15 juillet 2017, dans La une

    «  se souvenir, c'est reprendre la route... » Joëlle Petillot

     

    Cette année on a proposé comme thème d’écriture « voyages, voyage ». C’était comme on voulait, en partant loin, ou pas, dans son imaginaire, pourquoi pas. Des voyages, vrais, des rêvés, why not ; ceux qu'on a fait, ceux qu'on aurait voulu faire. Du partir partout.

    Nos rédacteurs ont saisi le message et vous offrent « leurs » voyages, leurs façons, des souvenirs, des goûts, découvertes, nostalgie, et même une école du voyage.

    Que leurs textes accompagnent votre été, vous donnent envie, vous interpellent. Qu’ils soient vacances, mais largement plus que cela.

     

    Les textes sont classés par l'ordre alphabétique du nom de leurs auteurs.

     

    Reflets reprendra du service le 19 Août

    En attendant, amis lecteurs, belles journées, bon repos, et à vous retrouver fidèlement en ligne.

     

    Martine L Petauton pour la rédaction

  • Sans oublier la nuit qui a fait place au jour

    Sans oublier la nuit qui a fait place au jour

    Ecrit par Sabine Aussenac, le 15 juillet 2017, dans La une - Ecrits

    Je me souviens.

    Du sourire de ma petite Zineb quand elle courait le soir de l’Aïd, les bras chargés de plats débordant de gâteaux à la semoule et au miel. De la joie édentée de notre grand-mère au regard tendre, et des youyous sur la place, quand l’allégresse chantait à réveiller le Prophète. Des chants de Oum Kalthoum qui s’élevaient vers les étoiles comme autant de joyaux.

    Je me souviens.

    Du bureau de mon père, des livres qui dansaient sur les murs, du tapis où se réunissaient ses amis les poètes et les peintres, de ma mère aux cheveux de jais, une cigarette à la main, qui lisait ses propres poésies, avant de venir se pencher sur nos lits toute enveloppée de senteurs de jasmin. Des textes de l’amie de sa mère, la grande poétesse Forough Farrokhzad, que j’apprenais en cachette pour lui faire plaisir.

    Je me souviens.

    De ces hommes qui peu à peu se mirent à parler fort dans nos rues, chassant les femmes des cafés et des souks, surveillant la longueur des barbes et l’attache parfaite des voiles. Des discussions de plus en plus agitées de nos parents, le soir, sur la terrasse, quand le Muezzin s’était tu et que la ville blanchissait sous la lune.

    Je me souviens.

    Du premier obus sur notre quartier, tombé sur la boulangerie de Mouloud et Fatima, de leurs six enfants hurlant de terreur au retour de l’école, de leurs corps déchiquetés que la foule promena en criant jusqu’au cimetière. De cette école qui peu à peu ne nous apprit plus que des versets du Coran, de ma mère soudain vêtue de noir de pied en cap, ses yeux autrefois si fiers devenus ombres mortes, de l’eau qui vint à manquer, et du chaos qui prit possession de notre routine.

    Je me souviens.

    De tous ces immeubles éventrés, de ces nuages de feu obscurcissant le soleil, des gémissements des femmes, des yeux hagards des orphelins couverts de scories et de sang séché. De ma peur permanente, des cauchemars incessants, de ma grand-mère dont le cœur de battre s’est arrêté quand elle vit son fils, mon père, se faire décapiter pour avoir donné de l’eau à des rebelles épuisés ; de ma mère, quelques jours après, qui errait dans les décombres de notre maison bombardée comme un fantôme devenu fou, avant d’être violée, puis éventrée par d’autres rebelles qui la pensaient justement à la solde du régime, puisque femme d’un professeur de l’université.

    Je me souviens.

    De ma petite Zineb brûlante de fièvre, de l’hôpital, ruche nauséabonde et inutile, lui-même touché par plusieurs obus tandis que nous y regardions mourir ma sœur. De ma tante qui me sauva la vie en se jetant sur moi pour me protéger du toit en feu, de mon oncle qui m’emmena dans la montagne, un masque sur le visage pour échapper aux gaz, les yeux emplis de larmes au souvenir de son épouse et de l’enfant qu’elle portait. Du sac plein de billets qu’il serrait contre lui, le visage dur, en m’apprenant quelques mots de français, en me jurant que nous allions partir, et que nous ne serions pas séparés, que le pays des Lumières nous attendait, que je pourrais reprendre mes études.

  • Une déambulation en chemin de fer

    Une déambulation en chemin de fer

    Ecrit par Didier Ayres, le 15 juillet 2017, dans La une - Souvenirs - Voyages

    6H06, Limoges-Bénédictins

    La nuit est encore vive dans mes yeux. Le matin, cette déambulation organique, et mon esprit, sous l’emprise des sommeils, sont des coupes vitreuses un peu enivrées, un peu enfiévrées. Mon corps n’existe quasiment pas, et je suis suspendu et vide, comme une pierre. Il n’y a donc que mon regard qui fonctionne et définit une impression de la matière matinale de la gare. Je suis comme percé par une gangue nocturne, étourdi, sur le quai. La nuit a été elliptique, petite et noire. J’ai récité un chapelet solitaire qui me faisait une occupation intérieure pour ne pas disparaître complètement à moi-même. J’ai juste la conscience de mes yeux qui brûlent et qui crépitent. Puis le train entre en gare. Je rejoins le wagon 4 et la place 22 de la réservation. J’ai froid, et soudain c’est un goût semblable à celui des somnifères qui m’entête brutalement.

     

    Vierzon

    Je regarde mes mains. Le dos de mes mains où se dessinent des connexions veineuses en forme de feuillages, et qui me rappellent le système sanguin de mon père. D’ailleurs la couleur de mes mains a changé. Autant la paume reste une intrigue – avec cette prophétie véridique qui m’a été faite en Amérique –, autant le revers de mes mains m’étonne. Oui, le temps y danse à la fois miraculeux et plein de désespoir. Et le train alors cesse d’exister. Il ne reste que la trace granuleuse d’un état de demi-sommeil, dans le demi-jour de 7h30 dans l’hiver ordinaire de 2017. Il n’y a aucune lutte possible contre les espaces qui se déroulent derrière la fenêtre du train, ni contre la forme floue que prennent les arbres lumineux et les champs emblavés et sévères.

     

    9H18, Paris-Austerlitz

    C’est le moment où la ville bondit en moi, surgit en moi comme une herbe de braise. Et je ressens cela par le néant liquide de ma sensibilité, ce qui reste inexplicable, ce qui reste d’un ordre métaphysique et presque impersonnel. Le surgissement, c’est cela. Une espèce d’étoile froide qui me guide au hasard des quais, qui me fait prendre le rythme de Paris, cette sorte de nouveau nouveau-né de toujours, Paris et son ivresse.

     

    Même lieu, même jour, 19h41

    C’est maintenant la nuit. Il n’existe décidément rien d’autre que la lampe du plafonnier du wagon 14, sorte d’épée de glace qui m’épingle. Tout est devenu fugitif. Les heures qui me précèdent sont une énigme, qui ont la qualité d’un mystère religieux, un rite d’Eleusis. Et le train s’ébranle, se défait de ses chaînes imaginaires, monte en apesanteur dans mon esprit et traverse l’habit nocturne de Paris et sa banlieue. Il n’y aura que Étampes pour dernier signe de la capitale.

     

    22H41, Limoges

    Montée de l’escalator mécanique. Gare à moitié déserte et cependant animée d’une langueur. Dehors, il fait froid, il faut remonter l’avenue, il faut respirer grandement l’air de la province, qui est une unité à lui seul, un concept. L’atmosphère a une épaisseur particulière et fait l’avers des airs parisiens. Je traverse donc les artères solitaires de Limoges. J’ai faim, j’ai soif, je suis endormi et torpide. Mes mains sont mes seules compagnes réelles. Oui, cette prophétie se réalisera, oui, comme ces corneilles de la nuit d’orage de Van Gogh.

  • Voyager, rêver, envolées poétiques

    Voyager, rêver, envolées poétiques

    Ecrit par Gilberte Benayoun, le 15 juillet 2017, dans La une - Littérature

    Gérard de Nerval

    Le Relais

    En voyage, on s’arrête, on descend de voiture ;

    Puis entre deux maisons on passe à l’aventure,

    Des chevaux, de la route et des fouets étourdi,

    L’œil fatigué de voir et le corps engourdi.

     

    Et voici tout à coup, silencieuse et verte,

    Une vallée humide et de lilas couverte,

    Un ruisseau qui murmure entre les peupliers,

    Et la route et le bruit sont bien vite oubliés !

     

    On se couche dans l’herbe et l’on s’écoute vivre,

    De l’odeur du foin vert à loisir on s’enivre,

    Et sans penser à rien on regarde les cieux…

    Hélas ! une voix crie : « En voiture, messieurs ! »

     

    Arthur Rimbaud

    Sensation

    Par les soirs bleus d’été, j’irai dans les sentiers,

    Picoté par les blés, fouler l’herbe menue :

    Rêveur, j’en sentirai la fraîcheur à mes pieds.

    Je laisserai le vent baigner ma tête nue.

     

    Je ne parlerai pas, je ne penserai rien :

    Mais l’amour infini me montera dans l’âme,

    Et j’irai loin, bien loin, comme un bohémien,

    Par la Nature, – heureux comme avec une femme.

  • Souvenirs de voyages « In Africa »

    Souvenirs de voyages « In Africa »

    Ecrit par Jean-Luc Lamouché, le 15 juillet 2017, dans La une - Souvenirs - Voyages

    Je n’avais « pas une ferme en Afrique, au pied des collines du Ngong… », selon cette formule inoubliable que beaucoup d’amateurs de littérature (La ferme africaine, Karen Blixen) et de cinéma (Out of Africa, Sydney Pollack) connaissent tellement ! Et pourtant… Je suis fortement attaché à l’Afrique noire, ayant pu y faire plusieurs voyages, en compagnie de mon épouse et de mon fils, durant les années 1990, et précisément dans la seconde moitié. Pas pour un très grand nombre de pays, ni une très grande durée, car ils se limitèrent au Sénégal (par deux fois, dont un en Casamance), au Kenya et à la Tanzanie. De plus, lorsque je cite ces pays, il ne peut s’agir bien sûr que de certaines régions, mais qui me marquèrent à jamais, telles des « expériences ». Je ne pourrais ici que rapporter des anecdotes, tout en faisant le maximum afin qu’elles puissent illustrer des aspects précis (sociologiques, culturels, etc.) de ces voyages « In Africa ».

    Au Sénégal, dont au sud, la Casamance, ce fut, comme le plus souvent, dans le cadre d’un voyage semi-organisé, puisqu’il nous arrivait d’être avec un petit groupe – fait pas forcément désagréable, au demeurant. Mais, nous pouvions faire aussi très librement de nombreuses escapades à trois… Le nombre d’enfants fut un des premiers phénomènes qui nous frappèrent (comme au Kenya et en Tanzanie, bien évidemment) ! Un des villages que nous avions visités, avec l’instituteur-directeur de son école primaire, fut extrêmement émouvant. En effet, après avoir vu la classe unique (avec plus d’une soixantaine de jeunes élèves), nous avions décidé tous les trois de remettre la somme de 300 Francs (c’était avant l’Euro) au directeur, qui nous déclara alors : « Avec cette somme, je vais pouvoir acheter toutes les fournitures de mes élèves pour une année entière ! » ; et il nous remercia chaleureusement. Il décida alors de nous faire rencontrer les anciens du village (aux visages burinés et à la courte barbe grisonnante), sous « l’arbre à palabres ». Il faut savoir que l’éducation y était un droit et non une obligation, et que, dans ces conditions, les parents payaient pour une partie importante des études de leurs enfants, dont la discipline était exemplaire… Une année, nos visites se concentrèrent sur la région du Sine Saloum (« entre les fleuves »), située au sud de la Petite-Côte du Sénégal et au nord de la Gambie, avec delta aux eaux saumâtres, dans le cadre d’un parc national. L’écosystème local présente avant tout des mangroves et des palétuviers ; ce fut un voyage en barque… un grand souvenir ! Une autre visite inoubliable correspondit à celle de la ville portuaire de Ziguinchor, donnant sur le fleuve Casamance et située à environ 70 km de l’Océan Atlantique, avec surtout les odeurs (en plein soleil) des poissons vendus à ciel ouvert sur de grandes tables par des petits marchands d’un autre siècle. A l’hôtel, nous avions pris le goût d’un petit-déjeuner avec jus d’agrumes, un peu plus copieux que celui que nous prenions d’habitude en France ; depuis, nous avons gardé cette habitude. Lors de notre voyage en Casamance, la température n’était pas très élevée, en tout cas à l’époque où nous y étions allés. « Il fait 21° ! Y caille ! », avait déclaré un employé de l’hôtel… Toujours en Casamance, des gardes étaient présents autour de l’hôtel, armés de machettes et d’armes de guerre, car il y avait eu plusieurs fois de graves troubles politiques dans cette zone du Sénégal, dont une organisation exigeait l’indépendance (avec des combats mortels durant les années précédentes). Et puis, il y eut cet « épisode » que nous avions appelé « Tu me vexes ! » (réaction outrée de la vendeuse devant notre refus d’acheter des babioles disparates et censées valoir artisanat local) avec les femmes en « boubous » (robes de toutes les couleurs), le boubou étant aussi porté par des hommes et même des enfants. Quoi qu’il en soit, lorsque nous avions quitté les lieux, plus aucun de nous trois n’avait le moindre argent local sur lui… et le fameux marchandage africain n’avait visiblement été « parlé » par aucun d’entre nous.

  • Bagage de voyage

    Bagage de voyage

    Ecrit par Gérard Leyzieux, le 15 juillet 2017, dans La une - Ecrits

    Bagage de plage pour le voyage

    Bagages de bagues en cage

    Cabas en gage, fuir la cage

    Sales et fatigués du voyage

    Dégagent les bagages en rage

    Je nage dans les voyages

    Et les bagages aux cabas rient

    Bague d’âge carnage

    Ramage du voyage sur ton doigt

    Les bagues déballent leur âge

    T’as qu’à t’éclater à ton âge

    Bagage de voyage, une blague, une lacune

    Bac à bague, le doigt calé qu’elle a lui permet de faire son bagage de voyage

    Plaque !

  • U2, ça fait Dublin par où ça passe…

    U2, ça fait Dublin par où ça passe…

    Ecrit par Lilou, le 15 juillet 2017, dans La une - Souvenirs - Voyages - Musique

    dedicated to Eric, Alain and Jeff

     

    Le romantisme de se promener de nos jours à Dublin conduit à parcourir au pas du bonheur des rues autrefois grises et révolutionnaires s’étant aujourd’hui parées de la marche en avant d’une Irlande définitivement émancipée de son curieux Briton de grand frère. Dublin dressée face à Londres, c’est la brute qui a fini par dévorer son dompteur, c’est l’agneau qui a fait fuir le loup, c’est la patate de 1845 qui germe des sourires enfin revenus sur le million de cadavres abandonnés de la grande famine. Dublin partagée en deux par la Liffey jetant à la mer ses tonneaux d’eau douce vers la toute proche Liverpool, c’est tous les rouquins tachetés aux yeux clairs et les millions de moutons peuplant ses vertes collines merveilleuses et magiques qui d’un seul homme offrent à Molly Malone les reliefs bouleversants d’une terre de géants et de houblons toujours en fête. Dublin, c’est la ville port regardant sans cesse son autre moitié engloutie par la mer d’Irlande mais toujours peuplée par des millions de migrants tremblotant d’effroi à l’idée de traverser l’Atlantique à la recherche d’un monde meilleur et surtout plus juste. « In Dublin’s fair city, where the girls are so pretty, I first set my eyes on sweet Molly Malone, As she wheeled her wheel-barrow, Through streets broad and narrow, Crying, “Cockles and mussels, alive alive” ».

    Sur Dublin la verte brûlent toujours les incandescences musicales portées par les tin whistles qui nous rappellent en permanence qu’écouter battre ainsi le cœur de l’Irlande profonde, c’est s’adresser directement à l’âme des hommes avec toute la gaucherie d’un enfant pauvre devant le proviseur d’un lycée prestigieux. A la sortie de son port, quand les hommes normaux prennent la mer, les Irlandais accompagnés par tous les Romantiques du monde rejoignent quant à eux cette fameuse terre ferme de la moitié soi-disant engloutie mais pourtant soutenue par les piliers d’une littérature bordant les songes de tous les amoureux de l’univers. William Butler Yeats nous le dit :

    Si je pouvais t’offrir le bleu secret du ciel, brodé de lumière d’or et de reflets d’argent, le mystérieux secret, le secret éternel, de la vie et du jour, de la nuit et du temps, avec tout mon amour je le mettrais à tes pieds. Mais moi qui suis pauvre et n’ai que mes rêves, sous tes pas je les ai déroulés.

    Marche doucement car tu marches sur mes rêves.

    James Joyce nous le confirme :

    L’air frais de la chambre le fit tressaillir. Il se glissa sous les couvertures et s’allongea à côté de sa femme. Un par un, tous devenaient des ombres. Plutôt passer hardiment dans cet autre monde, dans la gloire sans tache de quelque passion, que flétrir et dépérir misérablement avec l’âge. Il pensa à la façon dont la femme couchée près de lui avait gardé enfermée dans son cœur pendant tant d’années l’image des yeux de son amant lui disant qu’il ne souhaitait pas vivre. Des larmes généreuses emplirent les yeux de Gabriel.

    Dublin, même traversée par de si lointains souvenirs, reste accrochée à la constance d’un « reviens-y sans attendre » et recommence indéfiniment tes pas sur Grafton street en n’oubliant pas de tourner vers Windmill Lane où tu en sauras plus de tes goûts et de tes couleurs qu’en parlant pendant des siècles avec des savants du monde entier. Dublin ? Il en faudrait des pages et des pages pour produire des litres et ratures dont la vocation première serait d’ébaucher le commencement du début. Dublin est une magie, une éternité qui se joue perpétuellement des recommencements comme des renonciations, Dublin est l’espoir toujours vert en bandoulière, Dublin est la ville ne vivant jour et nuit que pour offrir des rêves en forme de trèfles toujours à quatre feuilles à condition de garder grands ouverts ses yeux aussi ronds qu’un calligramme d’Apollinaire. Dublin c’est la porte de l’Irlande.

    Mais Dublin c’est aussi et enfin la porte d’entrée de ma génération. Dublin c’est toi, Dublin c’est moi, Dublin c’est nous…

    Et tout au bout, Dublin est U2.

  • Le passé composé

    Le passé composé

    Ecrit par Yasmina Mahdi, le 15 juillet 2017, dans Souvenirs - La une

    Du pays d’où le père est parti, un exil sans retour, des années après, le voile se lève. Première image, celle du douar accoté courageusement à la montagne. Deuxième vision, la sensation aigue de l’ombre de ma grand-mère qui mâchonnait dès l’aube un piment aussi piquant et léthifère que du venin. Des treilles de piments tressées en colliers coloriaient le haut de la réserve. Ce drôle de légume orange comme du bétel. L’aïeule et ses sœurs étoffées de tissus éclatants, protégées d’amulettes, tatouées. Depuis, enfouies près d’une mosquée chaulée, au dôme microscopique, ouverte pour les esprits de nuit, les vagabonds, les égarés. Carré des morts anobli par le figuier centenaire qui abrite les restes de mon grand-père. Le récit au passé composé, c’est mon unique lien avec ce continent chauffé à blanc.

    Je reviens dans une patrie qui flambe, où des impacts de balles trouent encore les façades des villages. Avec comme bagage, le martèlement des mots du père, en écho la scansion du père sur la guerre de libération, avec en réserve son silence face à la guerre civile. Accompagnée du grand mythe, de la fable de mon géniteur, moi, la seule dépositaire de ce secret de déshérité à qui l’on a volé les titres, les biens, que l’on a expédié chez les pauvres, chez l’ennemi, j’affronte le grand retour comme une nutation. Une précession sur moi-même. Face à la plainte sourde, blessure inaudible des milliers de chairs cadavérisés, membres, corps démantelés, âmes, engloutis par le limon algérien, ragréés par d’autre terre, d’autre limon, une marne purpurine combinée à l’aggloméré, à la communauté de rescapés.

    Le long de la corniche il y a encore de vieux bonhommes solitaires, un pêcheur, les balcons bleus qui rêvent, les immeubles clairs qui penchent vers la mer et près des côtes, des blocs de béton d’où se détachent comme des grains de chapelet, des jeunes vêtus à l’américaine, un peu honteux, un peu dévoyés, des étrangers. Toujours là, le réel des longues distances, du soleil dévorant, des figuiers de barbarie et leurs excroissances bulbaires, des maisons aux tuiles orangées, certaines maintenues par des pierres, de gros cailloux ; à l’horizon, les mêmes collines violettes et broussailleuses, un astre doré en demi-cercle qui s’éteint dans le soir si brusque. Il y a du nouveau, un magasin, une supérette qui vend des parapluies, des bus Univers pour les enfants les jours de neige.

    Et pareillement, les hommes emmitouflés de burnous, de djellabas, calottés de blanc, s’arc-boutent, profèrent et chantent à l’unisson, en rythme, en transe. Tifrit, la grande Kabylie, les ancêtres, les clans, le mont Tamgout. Une peuplade de dos, qui se présente en ronde, une sphère de dos qui s’abaisse, se relève, touche terre. Hommes d’un côté. Femmes séparées, bijoux d’argent, la coupure. La faction en deux, ma deuxième famille.

    Refaire à rebours le parcours en moto, les bras serrés fort autour du frère défunt, son torse, son odeur de vie, l’asphalte qui fond, traverser les villages éclaboussés de chaleur, dans un sfumato de poussière, un été de choléra, avec les infirmiers le long des routes intimant l’arrêt immédiat, munis de seringues, aiguilles pointées vers le ciel, menaçantes. Éblouissante violence de ce lieu prélevé du désir tendu de ceux restés en arrière, au bled. Jamais venus en France. Grand-père inconnu. Si M’Hand.

    Des moutons paissent au pied des cités, des enfants magnifiques emplissent l’air de leurs clameurs, quelque chose du temps arrêté embrigade la ville, l’étire vers le mystère. Dans la nuit d’août, cinq femmes respirent, cinq souffles de dormeuses, cinq présences allongées entièrement habillées dans la pénombre suffocante, cheveux défaits, une draperie capillaire, un ruissellement de beauté dans la nuit au sequin de lune – la nuit de la grande valeur, jusqu’à l’apparition de l’aube.

  • Fado en trois temps

    Fado en trois temps

    Ecrit par Stéphanie Michineau, le 15 juillet 2017, dans Ecrits - La une - Musique

    Chanson pour un portugay

    qui ne l’était pas.

    Sur un air de fado,

    Notre amour-consommation

    avant l’heure dite

     

    n’aura duré que le temps des

    vacances.

    J’avais 20 ans

    et toi, pareil.

    Nous avons bu un

    doigt de porto et tes

    mains dans les miennes

    sont restées

    entrelacées dans

    la moiteur-vitrée

    du train-du

    tronc.

     

    Les routes cabossées

    en l’année 17

    me ramènent au

    souvenir-vain

    de notre (pauvre) amour désœuvré.

    Peut-être trouvera-t-il

    une rubr… un jour…

    dans

    une téloch ou/et

    une boîte

    française

    gay. Mais Toi,

    tu l’étais pas.

  • Voyager, ça s’apprend…

    Voyager, ça s’apprend…

    Ecrit par Martine L. Petauton, le 15 juillet 2017, dans La une - Education

    … Comme tout le reste, dirait ce bon Philippe Meirieu, icône des sciences de l’éducation. Un petit d’homme apprend à voyager, comme à marcher, parler et aimer le céleri rave, et croyez-moi, vite et pas mal du tout, parce qu'apparemment, grandir et partir, ça rime.

    On pourrait tous, je suppose, raconter nos enfants face au voyage ; les ronchons déplacés, voire déportés et les routards en devenir : – « ainsi, on est à l’étranger ! » s’extasiait un mien Cédric du haut de ses 6 ans à peine, les sandales plantées sur le béton d’une station d’essence, à peine la voiture arrivée en Espagne.

    Mon propos sera ici plus professionnel, puisqu’il s’agira de mes petits collégiens de 5ème. Comme tous les enseignants, et je veux croire tous, le « ça s’apprend » me passionnait ; les besoins, les objectifs, le protocole, les échecs évidemment, et – miracle des miracles en terre laïque – les fruits et ce qu’ils devenaient après et même longtemps, et même surtout après. Alors, le voyage, vous pensez…

    Cette autre façon de vivre le grandir, l’autre et les inconnus du monde, ses dangers, ses innombrables obstacles habillés de récompenses flamboyantes, qu’aligne la seule chose qui vaille : vouloir, découvrir et aimer. Et partir, évidemment ! S’élever quelque part, donc, pour l’élève, faire son métier ; et pour le professeur, accomplir un devoir, et quelque chose infiniment précieux, en plus.

    Une année, plutôt humide et tristounette, je crois, il y a longtemps comme on dit dans les histoires, j’avais en mains deux pépites échues au terrible tirage au sort des répartitions de classes ; deux 5ème, plutôt scolaires mais comme il se devait, fort hétérogènes. Leur appellation, je ne sais plus, mais les Stéphane, Sébastien, Aurélie, Céline et Delphine, et tous les autres, je m’en souviens avec la netteté qu’on prête parfois aux fins de vie ; leur visage, leur voix, leur rire…

    Comment le projet d’une vaste sortie sur le terrain était-il venu ? bernique, je ne sais plus. Journée entière, plusieurs disciplines, un amont conséquent en classe, des tâches différentes sur place, des cahiers à composer, des interventions ciblées à faire, un échange entre les deux classes, l’auditrice, l’active, et tous ces dessins, ces photos noir et blanc, ces travaux de groupes, et un vaste aval revenus au collège. Tout l’apprentissage était là, l’avant, le pendant, l’après. Nous avions cette année-là utilisé la beauté si particulière d’une austère église romane limousine, Beaulieu sur Dordogne, d’un monastère cistercien à deux pas du collège, Aubazine, et blotti dans les noyers presque méridionaux du nord du Lot, d’un château mi médiéval, mi Renaissance, la merveille de Montal.

    Ce n’était pas là, l’essentiel ; seule comptait la démarche.

    On était à – quoi – moins de 80 km de Tulle, et les minots ouvraient le bec devant cet « étranger », l’ailleurs, le différent, tant dans ce qu’on découvrait, que dans les gens qu’on rencontrait, et – première marche du podium absolument incontestée – dans la façon dont on travaillait autrement, cet apprentissage via l’école, du voyage. Copieux, le menu : savoir observer, puis regarder, ne plus mélanger les deux ; décrire, chercher les indices, comparer – un bâtiment roman, par exemple, comment ça marche. Des mots, précis, ni inutilement savants, ni vagues, dessiner cette voûte, l’emporter pour en classe dans deux pincées d’heures, la comparer aux envolées gothiques… savoir ouvrir l’œil en voyageur, et pas comme le matin en mangeant la tartine. Écouter, donc respecter l’exposé de groupes de l’autre classe, ou celui – court et rare – d’un adulte guide. Reconnaître cette musique grégorienne ; rien qu’en fermant les yeux, je l’écoute encore. Se renseigner un peu plus, mais sans être brouillon. Questionner, s’il le faut et faire bon usage de la réponse. Et puis, et puis surtout, aimer, préférer, adôôôrer, comme ils disaient, se laisser prendre par le plaisir du beau, de l’art, et bien sûr argumenter pour en parler aux autres… Voyage plaisir, pas en plus, en même temps. ( c'était un temps où le – en même temps – n'avait pas la signification d'aujourd'hui)... Avoir le silence qu’il faut dans un monument, une église ; savoir et comprendre pourquoi – c’est la première fois que je rentre dans une église, soufflait celle-ci et le roi n’était dans l’affaire pas son cousin… Acheter deux cartes postales pour le cahier, pas n’importe quoi pour n’importe où ; ce qu’on fera des souvenirs engrangés, et s’autoriser un minuscule passe-droit perso – pour ma mémé qui n’a pas voyagé… moins d’1 heure et demi de trajet, mais casanier rimait encore avec notre Corrèze paysanne…

  • Incipit Bazar

    Incipit Bazar

    Ecrit par Bernard Pechon-Pignero, le 15 juillet 2017, dans La une - Ecrits

    J’ai traversé tous les océans du monde pour me laver et ça n’a pas suffi. J’ai renoncé à être propre. Je croyais l’avoir été à ma naissance mais c’est encore une de ces illusions que la société vous inocule, avec mille autres vaccins pernicieux ou simplement inutiles. On ne vient pas au monde pur et innocent mais souillé de tous les péchés des pères, coupable de tous leurs crimes. Il m’a fallu près de trois décennies pour en faire le constat et apprendre que mes propres turpitudes ne me distinguaient pas de mes aînés mais au contraire me rapprochaient d’eux. Ce n’est ni une excuse, ni une consolation. Un souci de moins, au mieux.

    Quand je regardais le sillage du bateau se refermer comme une route qui fuit – en mer, la route n’est tracée qu’à l’arrière, jamais devant soi –, j’étais torturé du remords de n’être pas parfait. Je voyais mon destin dans cette eau que fend l’étrave et dont la masse sombre s’éclaire, le temps du passage du navire et un peu davantage, de milliards de bulles d’air qui vont crever dans les remous de la poupe, brassées une dernière fois par le gouvernail qui les sépare en deux gerbes symétriques. Je ne me lasserai jamais de cette lumière froide et désespérée que les navires instillent à la surface des mers par l’incision qu’ils y pratiquent. Les balafres somptueuses qui traînent à la remorque des vaisseaux à gros tirant finissent en une cicatrice d’écume presque incolore. Le lointain inerte les dissout. Ça ne dure que le temps de noyer dans l’océan noir un peu de nos espérances. Mais les pensées comme cette lumière liquide du sillage se reforment sans cesse.

    J’avais cru en m’embarquant à vingt ans que je me tiendrais naturellement à la proue, nez au vent, cherchant sans me lasser sur l’horizon toujours repoussé, des mirages d’îles, des promesses de terres inconnues plantées de fleurs éternelles et peuplées de sauvages nus et doux. J’aurais mesuré la courbure de la terre à mon désir d’être déjà au-delà de la ligne incandescente où le ciel et la mer se soudent. J’aurais cherché des plages dans les mirages dorés du couchant et des atolls dans les brumes de l’aube. Je croyais que naviguer consistait à explorer l’avenir entre les deux infinis de la terre et du ciel. J’ai vite trouvé ma place sur le pont arrière, tourné vers le passé que je fuis, à jamais attaché à la terre dont je m’éloigne. J’ai appris à mes dépens qu’au lieu que mes poumons s’enivrent du vent du large, ce serait mon âme en décomposition qui se distendrait indéfiniment depuis le lieu obscur où elle est ancrée. On ne sait jamais très bien d’où on vient. On devine un peu d’où on ne peut pas venir. De même, vers l’avant, on ne fait qu’éliminer les ailleurs impossibles. Naviguer sur toutes les mers du monde ne sert pas à découvrir des pays merveilleux ou hostiles. Il ne s’agit que d’affiner, par comparaisons successives, le regret de celui que l’on a quitté faute de pouvoir y vivre. On comprend plus ou moins vite, selon la gravité du mal, qu’on ne peut vivre nulle part, qu’il n’y a pas d’ailleurs. On renonce tôt ou tard au gaillard d’avant. Il n’y a que les capitaines, avec leur indifférence hautaine, pour se tenir sur la dunette et y vivre au présent. Ceux qui ne se sont pas affranchis de toute inquiétude et de tout remords voyagent le dos voûté, appuyés au bastingage, le regard perdu dans l’écume émeraude qui jaillit de sous la coque et qui mesure, dans le bouillonnement de ses festons déroulés, la distance qui les sépare de leur passé.

  • La besace d’ombre

    La besace d’ombre

    Ecrit par Joëlle Petillot, le 15 juillet 2017, dans La une - Ecrits

    Revenir est aussi un voyage.

    Au bras un sac alourdi de la netteté des toits d’ailleurs, des villes d’ailleurs, des murs, des maisons, des voix, des gens d’ailleurs. Pour bien dégager le regard, il faut s’absorber soi-même, devenir son propre avaloir. Gober des yeux à tous les vents.

    Pour mieux garder en regardant.

    Se souvenir, c’est reprendre la route.

    Qu’ai-je donc celé dans cette besace d’ombre, qui surgit en relief, en parfums, en échos ?

    De ces sentiers me reste quelle écume ?

    Une plage africaine, en Gambie, dont le sable soudain tremble sous les pas : c’est qu’arrive un troupeau en file nonchalante. Certaines vaches trempent leurs sabots juste au bord ; et nos visions européennes s’étonnent devant ces incongrues cornues longeant la mer, circonscrites de deux bergers les suivant du même pas. En main une badine dont ils ne se servent guère. Pieds nus, le short transparent d’usure, le port altier ils marchent, sombres d’yeux et de peau, une indifférence paisible les isolant du monde comme une crème indice 50 peut ou devrait protéger des rayons. Leur pauvreté se fait indiscernable, parce qu’ils sont beaux.

    Une nuit plus loin sur cette même plage, j’ai vu le sable mouillé onduler de milliers de petits crabes que les carapaces brodaient de points mouvants. La lune grosse de lumière les irisait comme des gemmes, et ils dansaient. Bal d’étoiles, mais au sol.

    Il y eut un ciel d’une pureté de verre, le verre bleu que certains souffleurs obtiennent encore à Murano… Mais ce bleu dont je parle habite en Crète, inondant de turquoise les eaux, les portes, les volets, les barrières. Je revois dans ce bleu deux papillons énormes dans un vol gracieux et lourd qui ne retirait rien à leur agilité. Un couple, à terre, les dirigeait au moyen de ficelles en poussant des cris de joie enfantine. Le vent réglait pour eux un ballet quasi parfait. Ces cerfs-volants crétois portant haut les rêves m’ont marquée tout autant que la mer à Élafonissi, les ruines à Kourion, à Paphos. J’aime par-dessus tout ce pays si vivant, cette Crète accolée qui raconte encore de tous ses rochers, de ses pierres lasses, une histoire plus vieille que nous. Bue par moi jusqu’à la moindre goutte. Depuis, le repartir ne vient jamais sans les cerfs-volants : ma mémoire est le premier lieu où ils volent, à jamais.

    Elle compte aussi, cette besace d’ombre, une ruelle de Kyoto lavée de pluie, boa de pavés luisants foulés par une gracieuse en kimono. Un parapluie fonctionnel contraste avec un pas orné de danseuse. Elle ne marche pas, elle glisse sur ce qui semble un chemin de givre tant la pluie vernisse le sol en rendant un petit bruit mat. Soudain, l’averse s’arrête. La porcelaine en marche s’arrête aussi, ferme le parapluie, révélant un chignon blond sur une nuque dont l’opalescence n’a rien d’asiatique. Sa main émerge de la manche large du vêtement, elle place à son oreille coquillage un smartphone et brame quelques mots en une langue que j’identifie comme du russe. C’est donc une de ces touristes, habillée « locale » dans une échoppe prévue à cet effet pour la photo de vacances. Je verrai ainsi un groupe de musulmanes avec foulard ET kimono arrêté devant les plats en résine d’un restaurant.

    La petite fille de cinq ans à Arashiyama, mangeant avec application une glace au chocolat pour ne pas salir le kimono. Sa grande sœur, en jean et t-shirt mange la même chose et n’a pas une tache. La petite, drapée de rose avec des impressions violettes, un nœud jaune du plus bel effet à la taille, est tout aussi immaculée. Sauf la figure : tombée dans une flaque de Milka fondu. Mais la barre du sourire, les deux yeux rieurs étirés expriment un bonheur complet. Moucheté de chocolat, certes : mais complet.

    J’y trouve aussi le Maroc, dans ma résiliente cassette. Premier voyage de toute ma vie dont me reste intact, avec une netteté horlogère, le goût des premières cornes de gazelles, leur croustillant subtil, leur goût d’amande, de raisin, leur croûte transparente, tendre et rigide à la fois.

    Cette carte postale à l’envers pourrait durer mille pages. Un voyage se doit après avoir été d’être encore, immobile cette fois : reste juste à choisir un cœur de rêverie. Dans la besace se tient haut l’idée qu’un paysage peut être une rencontre, un poème une note de vent dans des bambous, un choc esthétique un drap qui sèche entre deux branches, une enfant qui passe, une porte en bois, un bateau…

    J’aurai su un peu le monde au-delà de ma porte, et ce n’est pas fini.

    Pas besoin de mot de passe pour que s’ouvre la besace d’ombre.

    Juste des mots de passage.

  • Ville rêvée, ville de rêve : vivere venezia

    Ville rêvée, ville de rêve : vivere venezia

    Ecrit par Jean-François Vincent, le 15 juillet 2017, dans La une - Voyages

    Vivere Venezia, probablement le plus beau recueil d’images qui ait été conçu au sujet de la Sérénissime, œuvre du génial photographe Fulvio Roiter ; mais aussi un condensé de sa philosophie et de ses contradictions : vivre !

    La sérénité légendaire du lieu ne saurait être d’ailleurs que façade ; Venise a, en effet, de tout temps, été menacée : par l’eau (l’aqua alta) qui l’inonde périodiquement ; par les Turcs, défaits à la bataille de Lépante ; par les Autrichiens qui l’ont occupée longtemps et qui ont failli la réinvestir après le désastre de Caporetto, en 1917. Et maintenant par les touristes ! Sur le ponte della paglia, parallèle au ponte dei sospiri, le flot ininterrompu des visiteurs empêche de voir la célèbre passerelle qui reliait le tribunal à la prison. De là son nom : nostalgie d’un dernier regard porté sur la mer. Désormais, les soupirs, ce sont ceux des foules qui se pressent et se compressent pour apercevoir le célèbre monument entre deux épaules.

    La vie contre la mort, la mort contre la vie ; telle semble être l’éternelle scansion vénitienne.

    D’un côté la vie. Venise la joyeuse : fêtes, carnavals, défoulement, liberté (cf. le quasi maçonnique « viva la libertà ! » de Don Giovanni), les gondoliers chantent, Hemingway sirote un Bellini (cocktail de jus de pêche et de champagne) au Harry’s bar (du nom de Harry Cipriani qui inventa aussi le Carpaccio, fatigué qu’il était de voir le Gi’s dévorer de vulgaires steaks tartares), les amoureux s’embrassent (ou se disputent, tels Georges Sand et Alfred de Musset dans le célèbre hôtel Danieli)…

    De l’autre, la mort, der Tod in Venedig. Les gondoles – encore elles – partout la rappellent : c’étaient, en réalité, des corbillards servant à transporter les victimes de la grande peste, au XVIIème. D’où leur couleur : le noir. Joseph Losey a probablement exagéré cet aspect des choses en habillant le héros de son film, Ruggiero Raimondi, des tonalités du deuil : ou le blanc ou le noir. Mais il n’est qu’à se promener dans le cimetière de San Michele (une île dans la lagune) un soir d’automne pour ressentir presque physiquement le couperet glacial de la grande faucheuse… A Venise, toutefois, la mort n’a jamais le dernier mot ; toujours la vie renaît. Son fameux théâtre, ne s’appelle-t-il pas La Fenice, le phénix ?

    L’automne, saison idéale pour se rendre dans la cité lacustre, les paillettes de la Mostra n’étant plus et celles du carnaval n’étant pas encore. Il y fait froid (le climat vénitien, ne l’oublions pas, est continental et non méditerranéen) et un brouillard fantomatique revêt alors les palais gothiques, leur conférant ainsi un caractère irréel, presque spectral.

    Malheureusement – ou heureusement – moi, j’y vais cet été, début juillet. Occasion de voir la lumière frapper et irradier, à travers les petites fenêtres de sa coupole, les mosaïques d’or de San Marco. Cette splendeur byzantine avait d’ailleurs stupéfait Gustav von Aschenbach, le personnage principal du roman de Thomas Mann. Observant les fidèles se pressant dans une petite église dorée, il s’était écrié intérieurement : « Sie gehen ein in die Wohnung Gottes, das ewige Licht leuchte ihnen » : Ils entrent dans la demeure de Dieu, la lumière éternelle les illuminait.

    Alors, en guise de salut et de bénédiction, je me permets de vous adresser les vœux de paix que le lion, emblème de la ville, offre à son saint patron, et qui s’inscrivent sur le livre que, de sa patte, il tient ouvert : « pax tibi marce, evangelista meus », que la paix soit avec toi, marc, mon évangéliste.

  • Reflets du temps ; 7 ans d'archives ; 7 ans d'actu

    Reflets du temps ; 7 ans d'archives ; 7 ans d'actu

    Ecrit par La Rédaction, le 08 juillet 2017, dans La une - Actualité

    Vous le savez sans doute, chers amis lecteurs, notre magazine a des profondeurs d'archives accessibles depuis le mag lui même en cliquant sur les rubriques, de même que sur « tous les articles de... » au bas de chaque chronique. Un sacré puits que ces archives, puisque RDT est né – le grand !! en début d'automne 2010. Un bail.

    C'est ce qui nous a conduit à vouloir vous présenter dorénavant 2 fois l'an – semaine précédant la « une d'été », ainsi que celle d'avant la « une d'hiver » - une « une » particulière, vous invitant à une plongée dans nos archives... Par thème, évidemment – celui de l' actu s'étant imposé pour notre première une dans ce genre nouveau.

    Choix chronologique de la présentation des textes, signatures qui vous sont familières ; exhaustivité impossible, vous vous en doutez ; ce n'est pas une, mais plusieurs dizaines de unes d'archives d'actu que nous pourrions vous présenter. Mais, à vrai dire, cela n'est fait que pour entr'ouvrir une porte, non, celle d'Alice et son miroir... encore que ! Mais celle sur la profondeur de cette boîte aux trésors, qui incite à se souvenir, ou à lire de l'encore bien actuel, à être surpris, enchanté, nous l'espérons. Vous nous connaissez bien, et du coup ne serez pas étonnés  : ce drôle de cahier souvenir n'éclairera – pas toujours, du moins, les mega évènements ; c'est volontaire.

      Bonne plongée, et bon voyage dans nos archives !  

  • Le clair-obscur de Macron

    Le clair-obscur de Macron

    Ecrit par Martine L. Petauton, le 01 juillet 2017, dans France - La une - Politique - Actualité

    Pardon d’y revenir, les urnes sont têtues : 57% d’abstention au soir du second tour des Législatives ; donc c’est une minorité mathématique qui a élu les députés du jour ; l’immensité des bancs « En Marche », comme moins bien éclairés… Certes, en mécanique électorale, seul compte le résultat et le phénomène majoritaire, qu’on ne saurait contester. Mais, en matière de logique gouvernementale, ça pourrait être plus compliqué. D’autant que l’équation a suivi le feuilleton des élections depuis le soir du Premier tour d’avril : Emmanuel Macron virant en tête avec ses quelques 25%, puis – par mécanismes successifs de tri largement par défaut, obtenant son 66% au soir de Mai, et – épisodes 3 et 4 de la saga, relayé par le trot impressionnant des République en Marche, majoritaires, absolument majoritaires sans plus aucun besoin d’appuis, de discussions ni de négociations, ni probablement de conseils – du moins, en l’état des choses. Sur le papier, tout autorise la mise en place du programme Macron/Philippe. Tout, et par n’importe quelle façon institutionnelle, ordonnances comprises, mais…

    Depuis l’élection Macron, on vit dans un clair-obscur, celui, magnifique, des Georges de La Tour, que je vous invite à admirer dare-dare, si ce n’est déjà fait. Sous « le feu des projecteurs » avant l’heure – souvent la lumière d’une bougie – un personnage, un objet ; on ne voit que lui, tous ses détails, on ressent ses pensées, on peut en écrire sur celui-là des pages et des pages, mais, autour, derrière, comme moins ou presque pas éclairés, c’est selon, d’autres personnages – pas moins importants, des objets finement peints, par chaque détail, mais demeurés dans l’ombre. On peut s’interroger à l’infini devant le « Nouveau né » du musée de Rennes et non du Louvre, par exemple (n’y voyez aucune allusion perfide) ; cette ombre, cette pleine lumière, pourquoi ici, ou là ?

    Dans la situation politique actuelle, c’est beaucoup plus simple à décrypter : la lumière, c’est la victoire d’E. Macron, de « ses » (il les revendique fortement comme les siens) « En Marche », et ce sont aussi ses électeurs emballés, les dits optimistes, ceux qui y croient et portent les bannières. Vous savez quoi, ceux qui vont plutôt bien – cela a déjà été dit partout. Ceux qui ont, non seulement du travail mais un travail choisi et porteur, s’adossent à des familles aidantes, des réseaux ; ceux, jeunes pour beaucoup, bien actifs, pour qui l’entreprise dans son esprit battant, positif donc, et seulement cette facette, est hissée au pavois de tous les lendemains s’apprêtant à chanter… Caricatural ? À peine. Ceux-là peuvent se projeter loin, et accepter un bras de mer un peu bougeant avant que de monter dans le bateau des réussites ; le grand large ne leur fait pas peur, l’étranger ils ont tous pratiqué. Ces Français qui vont bien peuvent s’autoriser à croire qu’ils tireront les autres, par la seule force de leur confiance en eux et en leur monde. Un peu trop de libéralisme ? ils ont les épaules ; un peu beaucoup de non-assistance ? eh bien, s’il le faut ! Le pas tout de suite est dans leurs gènes, et peut probablement se faire le plaisir d’une couleur sacrificielle, en plus.

    Mais… dans l’ombre, bien que minutieusement dessinés – en se penchant un peu on voit tout d’eux : les autres. Ceux qui vont visiblement moins bien, qui sont à l’évidence moins solides, qui affichent des blessures mal cicatrisées. Dans ce tas, hétéroclite, des retraités, des gens qui ont besoin d’assistance, des en quête de bonne sécurité sociale, des gens qui ne s’imaginent pas, et pour cause, sans État fort encore providence, des jeunes juste au bord d’un – vague – travail, des moins guillerets en passe de tomber dans le trou noir des séniors au chômage, des… Tant. Le tissu social français dans sa diversité cahin-caha. Divers, diront les réjouis, chaotique diront les inquiets.