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  • L'été de Reflets du temps, cette année est AILLEURS...

    L'été de Reflets du temps, cette année est AILLEURS...

    Ecrit par La Rédaction, le 11 juillet 2015, dans La une

    Une de l'été ; la même en ligne de ce samedi 11 Juillet au samedi 15 Août, jour de la reprise des publications.

      Comme l'an passé, un thème proposé aux rédacteurs et 10 textes, en plus du chapeau rédactionnel, qui, tous, disent leur « ailleurs ». Ce qui, l'été – vacances ou pas, départ ou pas – nous jette dans des activités, passions, évasions, bref, des territoires nouveaux, qui, comme on dit «  nous changent », nous tourneboulent et font la large part au rêve, cet ailleurs caché en chacun d'entre nous.

    Comme il est d'usage, chez nous, à ce moment de l'année,  pas de hiérarchie et un classement alphabétique des chroniques – sauf, celle, qui, savamment, nous « dit » ce mot, ailleurs ! 

    Mais, Reflets, c'est Reflets du temps ! Et si, Reflets ce 11 Juillet avait affiché sa «  une » habituelle, plusieurs textes – évidemment -  auraient parlé de la Grèce, son exit en feuilleton, son rester balancé... Grèce, notre « ailleurs » européen, loin et profond en racines innégociables en nous. Qu'on nous permette de souhaiter aux pensées des Reflets de se poser  là, sur une colonne de l'Acropole, là, au bord de la Caldera de Santorin, ou là, dans une trilogie d'Eschyle ouverte sous le ciel plus gris d'ici...  bercés par une langue avec laquelle JF Vincent inaugure du reste, notre « une »... une  Grèce, quintessence des  meilleurs « ailleurs » qu'on vous souhaite à tous et à elle avant tout...

     

    Bel été à tous ! Culturel, citoyen, écologique.

     

    La rédaction de Reflets du temps

  • La fonction Meta : l’ailleurs parle grec

    La fonction Meta : l’ailleurs parle grec

    Ecrit par Jean-François Vincent, le 11 juillet 2015, dans La une - Linguistique

    L’ailleurs, en Grèce, s’exprime par un préfixe : μετά (metà). Metà est une diastasis, une séparation, un diastema, un espacement. Espacement dans le temps (chez Homère, μετά signifie « après »), ou dans l’espace (à Athènes, encore de nos jours, les metaphorai désignent les transports en commun !).

    Cependant, partir ne suffit pas, il faut aussi arriver : l’ailleurs rejoint alors l’ici même. L’autre sens de μετά est σύν (syn), « avec » : on part pour retrouver quelque chose. Ainsi la méta-stase ; les cellules cancéreuses ne se contentent pas de migrer, elles se fixent sur un autre organe pour l’envahir. Idem pour le méta-bolisme : on lance (bolè) une substance, qui, absorbée par l’organisme, se confond désormais avec lui. Et que dire de la méta-physique ? Ce qui dépasse (surpasse ?) la nature (physis) pour s’envoler dans les régions supérieures de l’Être, c’est-à-dire en définitive, énoncer la partie la plus intime de ce que nous sommes… car si n’étions pas, nous n’existerions même pas. Μετά symbolise donc le cycle néoplatonicien : sortie/émanation, repos (stasis), puis retour à soi.

    Μετά a un petit frère latin : trans. Concept identique : aller quelque part, aller vers. Trans-port, trans-formation (meta-morphosis !) – on va vers une autre forme – trans-figuration (cette nouvelle forme devient sublime) ; bref toujours et encore un transit !

    Μετά aurait – presque ! – pour synonyme ἐκ (ex). L’κ-στασις (l’ex-stase) consiste à s’extirper de son corps, afin de se déplacer, se mouvoir dans quelque dimension insondable. Dans les mystiques aussi bien païennes que judéo-chrétiennes, voire musulmanes (les soufis), l’ex-stase aboutit à l’in-stase, l’intérorité absolue, la descente au cœur du « je », ce que Jung nomme le soi…

    Ailleurs-ici, autre-même, mouvement-repos, micro-macro (microcosme-macrocosme !) ; tous ces antonymes convergent dans une direction unique, vérité universelle : l’immobilité est stérile, mortifère ; il faut bouger, changer de place au propre comme au figuré… c’est en partant que l’on revient. C’est en se perdant que l’on se trouve.

  • L’escarpolette…

    L’escarpolette…

    Ecrit par Sabine Aussenac, le 11 juillet 2015, dans Souvenirs - La une - Ecrits

    Quand existaient encore des jardins…

    Il y avait cette rose chavirant dans le soir

    Vaisseau pourpre et lumière pavillon des espoirs

    Embaumant crépuscule et glissant veloutée

    Barcarolle fragile en esquif des étés

    Au creux des mille allées s’ébattaient des enfants

    Landaus bleus et cerceaux comme en siècle d’antan

    Au cristal de ces rires un guignol surgissait

    La calèche promenait et les pleurs s’apaisaient

     

    Et puis sous la cascade les amours enfantines

    Tous ces cœurs enlacés et les bouches mutines

    Chaloupant sous les buis frissonnants d’interdits

    Et les mains caressant ces nouveaux paradis

     

    Il y avait ce lilas implorant ma tristesse

    Tant de beauté ne peut qu’attirer allégresse

    Et mon âme hésitante qui respire la vie

    Aux corolles bleutées tel un souffle épanoui

     

    Je parcours ma mémoire comme un jardin secret

    Le soir tombe acéré sur ma vie couperet

    Mes jardins en poèmes d’Anna de Noailles

    Tous mes parcs ces moissons après mille semailles

  • Les ailleurs de l’été… tout en rêve et en poésie…

    Les ailleurs de l’été… tout en rêve et en poésie…

    Ecrit par Gilberte Benayoun, le 11 juillet 2015, dans La une - Littérature

    de Rimbaud…

     

    Par les beaux soirs d’été…

    Par les beaux soirs d’été, j’irai dans les sentiers,

    Picoté par les blés, fouler l’herbe menue :

    Rêveur, j’en sentirai la fraîcheur à mes pieds.

    Je laisserai le vent baigner ma tête nue…

     

    Je ne parlerai pas, je ne penserai rien…

    Mais un amour immense entrera dans mon âme :

    Et j’irai loin, bien loin, comme un bohémien,

    Par la Nature, – heureux comme avec une femme !

     

    et de Baudelaire…

     

    L’Invitation au voyage

    Mon enfant, ma sœur,

    Songe à la douceur

    D’aller là-bas vivre ensemble !

    Aimer à loisir,

    Aimer et mourir

    Au pays qui te ressemble !

    Les soleils mouillés

    De ces ciels brouillés

    Pour mon esprit ont les charmes

    Si mystérieux

    De tes traitres yeux,

    Brillant à travers leurs larmes.

  • Mer du Nord

    Mer du Nord

    Ecrit par Bernard Pechon-Pignero, le 11 juillet 2015, dans La une - Ecrits

    C’est un petit archipel de la Mer du Nord, plus proche de la limite des eaux territoriales de la Norvège que du Danemark, composé sans goût ni méthode de quatre îlots sauvages et de deux grandes îles qui se touchent presque. Ces deux dernières, agrafées l’une à l’autre par un pont, forment un croissant de près de cinquante kilomètres sur vingt dans sa plus grande largeur. Déployées à la sortie du Skagerrak, elles auraient pu avoir une position stratégique si au moins une de leurs côtes avait été accessible pour des navires de haut bord. Trop éloignées du continent pour être intégrées à l’économie du littoral elles constituent tout au plus une mauvaise escale sur la route maritime du Danemark aux îles Féroé puis vers l’Islande et le Groenland. Un terrain d’aviation y offre aujourd’hui une piste trop courte pour les avions moyen-porteurs, et de toute façon, le trafic ne justifierait pas une ligne régulière. Un petit paquebot leur rend une visite de courtoisie, pour ne pas dire de charité, une fois par semaine en été, une fois par mois à la mauvaise saison, au départ de Frederikshavn, en contournant la pointe de Skagen. Le tourisme insulaire étant à la mode, une ligne de ferry partant de Hirtshals assure quelques rotations aux beaux jours depuis trois ans.

    Le nom de cet archipel a changé selon son appartenance à la couronne de Suède ou du Danemark pour se fixer officiellement au seizième siècle comme « Iles du Roi Christian », dénomination diplomatique puisque le roi Christian 1er auquel il est fait référence était à la fois roi du Danemark et de Suède, mais qui sanctionne un rattachement politique au Danemark jadis si mal vécu qu’on désigne le plus souvent l’ensemble de l’archipel sous le nom de Grande Ile. Cette tradition doit en partie sa pérennité, alors que de nos jours, les îliens n’ont plus aucune réticence à se sentir danois, au fait qu’à la fin du dix-neuvième siècle, de riches filons d’argent ont été découverts dans l’île principale et furent aussitôt exploités par la Compagnie dite de la Grande Ile qui avait acquis la concession des gisements. Vingt-cinq ans à peine de prospérité ont suffi à modifier le destin de ces rochers battus par les tempêtes. Le pont entre les deux îles principales est le legs, avec un cratère en amphithéâtre parfait, d’une mine à ciel ouvert épuisée en moins de cinq ans sur la plus petite des îles que l’on appelle généralement l’île au Vent. Le port de Svenshavn est devenu une petite métropole qui a compté jusqu’à vingt mille habitants à la veille de la première guerre mondiale (il en reste à peine le cinquième). Une ligne de chemin de fer à une seule voie a été installée. Elle relie encore Svenshavn à Christiansborg (la bourgade la plus au nord) en desservant les trois petits ports de pêche de la côte est mais le tronçon final qui menait au principal site de l’exploitation est abandonné.

    L’architecture a également des dettes évidentes envers la Compagnie de la Grande Ile qui ne s’est pas contentée de faire construire la digue et les quais de Svenshavn. Elle a fait bâtir aussi quelques beaux immeubles en bord de mer qui confèrent à ce petit port un caractère opulent tout à fait insolite sous ces latitudes.

  • Francis Bacon Le Magnifique Côté muet de la vie de deux labels : Vat 69 et Velasquez

    Francis Bacon Le Magnifique Côté muet de la vie de deux labels : Vat 69 et Velasquez

    Ecrit par Luce Caggini, le 11 juillet 2015, dans La une - Arts graphiques

    Un jour je rencontrai un homme. Il était très beau.

    Nous avons pris nos pinceaux nos tubes et nos pigments et nous sommes partis bras-dessus bras-dessous. Je ne savais rien de lui il ne saura jamais rien de moi.

    Nous ne parlions pas la même langue ; l’une venait du nord et l’autre du sud.

    Lui était naturellement homosexuel et moi je pensais : si tu pouvais être un homosexuel-hétérosexuel tu serais le parfait maître de nos parentissimes pigments pareils à nos magistrales images de la vie.

    Même Michel-Ange unissait sa voix aux nôtres : « Bacon dépeint le bénévolat de la vie et de la mort pendant le moment même où il peint un homme en pleine intimité avec sa chair vivante juste avant de passer dans l’ombre du tableau. Même Marie réaliserait aventureux de marier le rouge et le noir avec autant d’art et autant d’omerta que dans ce Triptych où la vie commence entre deux parois, brutale à peine engagée dans le monde des humains comme écrasée par un rocher de granit pour finir en plein emploi de temps dans le réglementaire mariage du sempiternel mirage des imitations de la variété des arpenteurs de l’immensité de la planète Art ».

    Ce Triptych est manufacturé comme on dirait rué hors des parois vaginales d’un muet nudifié par une variété de femme sans imagination mais centralisée sur une méthode de modèle rare pour mettre bas. Même Michel-Ange murmurerait, mais de qui Dieu s’est-il moqué ?

    Dans ce management entre charme et rugissement, entre image et tuerie de l’image, entre mutisme, magnétisme du tableau et aptitude à émulsionner le rudimentaire et l’immense complexité de la créativité, mon imagination de compagne de la monstrueuse et magnifique toile de 1951 riante du sang versé narquois mystique virginal nordique musclé veineux, vit cette veine animée par la vie quand elle atteint le sublime de l’image de la voracité de la vie.

    En cheminant nous arrivâmes à la moitié du chemin, « nel mezzo del camin », répugnant à nous dire au-revoir malgré le magnifique moment partagé dans les méandres d’un corps naturellement harmonisé dans le monde des pigments et des pinceaux en soie astiqués comme une argenterie usée depuis belle lurette mais encore en état de faire semblant de briller.

  • L’ailleurs de l’imaginaire lyrique wagnérien

    L’ailleurs de l’imaginaire lyrique wagnérien

    Ecrit par Jean-Luc Lamouché, le 11 juillet 2015, dans La une - Musique

    Cette chronique pourrait commencer par « Il était une fois les opéras wagnériens »… En effet, pourquoi ne pas utiliser l’été pour s’échapper de la grisaille voire du noir, « vendu » par la « sinistrose » de l’appareil médiatique ? C’est donc bien à un voyage à l’intérieur de l’imaginaire lyrique wagnérien que je vais vous inviter. Pour ce faire, nous allons parcourir tout un univers dramatique et musical à travers les deux grands thèmes récurrents qui ont obsédé Richard Wagner : avant tout celui de la rédemption de l’homme par la femme par l’amour et dans la mort (conçue comme une sorte de « renaissance » vers un ailleurs ou un au-delà) ; mais aussi celui, contradictoire, du renoncement à l’amour. En respectant l’ordre chronologique de la création des opéras de la maturité du « mage de Bayreuth » (comme on le surnomma), nous serons donc amenés à balayer un certain nombre de personnages et de situations dramatiques, de Der Fliegende Holländer (Le Hollandais volant, ou Le Vaisseau fantôme) jusqu’à Parsifal.

    Pour le thème de la rédemption de l’homme par la femme par l’amour dans la mort (conçu comme une « renaissance »), envisageons d’abord le cas du premier opéra véritablement « wagnérien » de Richard Wagner : Der Fliegende Holländer (Le Vaisseau fantôme). Là, c’est la fille du marin norvégien Daland, Senta, qui délivre le « Hollandais » de la malédiction qui l’avait condamné à errer sur les mers et les océans jusqu’à ce qu’il rencontre une femme qui lui soit fidèle, prête à mourir pour sa rédemption. Consciente de son rôle, Senta devient ainsi effectivement rédemptrice, obtenant le « salut » du « Hollandais » ; une transfiguration les emmenant tous les deux dans un au-delà, au sein d’une vision pré-tristanesque. En ce qui concerne Tannhäuser, c’est Élisabeth, image du sentiment amoureux le plus pur, qui obtient en mourant le « salut » du chevalier Tannhäuser, qui avait passé un long séjour au « Venusberg » (avant et au début de l’opéra). Pour Lohengrin, nous avons une importante exception, puisque c’est au contraire « Le Chevalier au cygne » lui-même, fils de Parsifal (Roi des chevaliers du Saint Graal), qui tente d’aller au secours de la princesse de Brabant Elsa (accusée à tort) et de son frère Godefroy ; c’est certainement la fonction représentée par Lohengrin qui « perturba » l’obsession de Wagner en ce qui concerne la rédemption par la femme. A l’intérieur du drame de Tristan et Isolde, nous nous trouvons aussi dans une situation particulière. En effet, ce véritable « philtre » qu’est cet opéra, fondé sur des éléments de la littérature médiévale, apparaît comme une « rédemption à deux », puisque les deux amants ne peuvent pas s’aimer dans le cadre du « Jour » (le domaine du Roi Marke et sa cour), mais uniquement au sein du « Royaume de la Nuit » (conçu comme le principal « ailleurs », ou au-delà, wagnérien).

    Pour La Tétralogie, nous nous trouvons face à un cas assez complexe en ce qui concerne la « rédemption par l’amour ». La walkyrie Brünnhilde n’obtient pas le « salut » de son amant Siegfried (qui est aussi son neveu, car l’inceste est présent dans ce monument de l’art occidental !). Mais, en se sacrifiant (pour le rejoindre dans la mort), son « Immolation » par le feu (avec son cheval Grane) provoque la fin du règne des Dieux (avec notamment le principal d’entre eux – son père, le Roi Wotan) et le remplacement par celui des hommes (illustré par le sublime leitmotiv de « La rédemption par l’amour » !). Toujours au sein de La Tétralogie, Wagner nous met en contact dramatique avec le thème du « renoncement à l’amour ». Le gnome Alberich (un des Nibelungen), dans L’Or du Rhin, a renoncé à l’amour pour l’or et l’Anneau (Der Ring) lui conférant le pouvoir, car il est impossible d’avoir les deux (contrairement à ce que veut Wotan, qui finira par le payer, poursuivi par une « malédiction »). Sieglinde et Siegmund (les « Wälsungen », sœur et frère incestueux issus du Roi des Dieux Wotan et d’une mortelle) seront touchés par cette malédiction, ainsi que Siegfried, puis Brünnhilde – comme d’autres avant eux (ainsi pour le Géant Fafner, déguisé en dragon, esclave de son tas d’or). Dans Les Maîtres Chanteurs de Nuremberg, le personnage de Hans Sachs est assimilé à un moment précis au Roi Marke de Tristan et Isolde, qui finit par accepter de renoncer à celle-ci lorsqu’il apprend l’histoire du « Philtre d’amour » entre les deux amants ; de même, Sachs comprend en effet qu’il doit renoncer à la jeune et belle Eva au profit du chevalier Walther. En ce qui concerne Parsifal, on se trouve dans un cas de figure vraiment particulier, puisque ce personnage ne peut être – après son auto-initiation, favorisée par le doyen des Chevaliers du Saint Graal Gurnemanz – le « Rédempteur » du roi Amfortas et de la communauté qu’en restant « chaste » ; donc en renonçant à l’amour charnel : il doit rester Der Reine Tor (Le Chaste fol).

  • Eleonora (Autofiction)

    Eleonora (Autofiction)

    Ecrit par Yasmina Mahdi, le 11 juillet 2015, dans La une - Ecrits

    « Car il y a dans ce monde où tout s’use, où tout périt, une chose qui tombe en ruines, qui se détruit encore plus complètement, en laissant encore moins de vestiges que la Beauté : c’est le Chagrin ».

    Proust, Albertine disparue

     

    à ma grand-mère

     

    Eleonora Parker naquit au sein d’un territoire sauvage. Dans cette espèce de désert végétal, on pouvait voir en contrebas le ruban ondoyant des jardinets, les crêtes des toits, le bois et le béton des cabanes. Des gens communs étaient installés dans ce village de banlieue appelé pompeusement « La Grande rivière ». Là où, jadis, les forêts s’avérèrent inexpugnables et où, à chaque printemps, les Hurons descendaient la rivière écumante. Et où, en quelques années, leur nation fut balayée. Depuis, il ne restait que quelques castors, des renards et des lynx, rescapés des pièges des milliers d’hommes des montagnes. Les loups, les ours, les rongeurs, les chiens des Indiens disparurent à l’arrivée des pionniers, des puritains blancs, maudits, buveurs de sang.

    C’était un matin marqué d’une croix, une matinée que l’on sait échapper à l’ennui, mais qu’irrémédiablement nous ramènera au crépuscule et à l’après-souper, sur le chemin de l’école, alors installée dans l’ancienne église contigüe au gymnase municipal.

    À l’instant même, Eleonora ne s’en souciait guère. Elle rampait sur les hauteurs du terrain vague, ses souliers vernis ferrant la boue, sans précaution pour sa robe de fête en taffetas fleuri, maintenue à la taille par un épais ruban. Vert, de la couleur de la prairie. Elle pouvait voir une brassée de feuilles tourner et retourner contre l’écluse du canal. La fillette coulait à terre, ce qui la blessait un peu, tentant de capter un bruit singulier, les paroles des gens d’en bas, un écho quelconque.

    Mais point de résonnance du Grand Être, dans ce coin herbeux. Rien que sa peur, irrationnelle, idiote, de se faire piquer par le bec de la corneille, de se faire voler ses boutons d’argent, selon la légende qui courait sur les corvidés, avides de ce qui miroite. Le Grand Esprit survolait la forêt, un souffle en saccade s’élevait dans la brume. Il gémissait la mort de la forêt, de l’enfant mort-né, de la mort de la petite bête déchirée dans les serres du rapace, qui s’abat, grande faucheuse avaleuse. Mère indigne. Le Grand Esprit dont les pas claquent, claquent la terre ; l’Esprit, l’Élu, silencieux, leste comme un fauve.

    Les mobil-home des sans-logis américains avaient remplacé les tipis et les tentes. C’est là que sa grand-mère habitait et qu’Eleonora lui rendait visite, chaque mercredi. L’adolescente allait vers ses treize ans, et quand elle pénétrait chez cette grand-mère qu’elle surnommait Mimi pour ne pas faire trop vieux, elle se sentait délivrée et calme. De son métissage, on ne parlait pas beaucoup ; seulement de Dieu, des miracles opérés par un sauveur blond, barbu, aux yeux bleus, les mains ouvertes pour serrer contre un cœur fléché, un innocent, un malheureux, un désespéré. Marguerite-Andréa, d’origine française, assurait qu’elle avait eu les yeux dorés, de l’or pur, mais qu’ils avaient foncé avec le temps, car ce dernier obscurcit tout. Et qu’elle avait été si belle qu’un noble, paradant à cheval, l’avait demandée en mariage. Dans le salon minuscule, en fait une chambre à coucher faisant office de salle à manger, dans la pièce d’eau avec juste un lavabo et un miroir, Eleonora se coiffait et se recoiffait sans cesse, essayant de cacher son nez qu’elle trouvait trop gros, à l’aide d’une longue mèche sur le devant.

  • Un ailleurs au goût d’ici

    Un ailleurs au goût d’ici

    Ecrit par Mélisande, le 11 juillet 2015, dans La une - Ecrits

    On change d’ailleurs comme on change d’état d’être : il représente l’inaccessible, et se transforme en statue morte si on le touche si on l’atteint si on le capture, et la proie ficelée comme un rôti qui en résulte, n’est au fond que ce qui reste de cette avancée en haute mer que l’on nomme le désir, même si nous nous hâtons vers les sorties de secours, à chaque moment de liberté…

    Ne demeure alors qu’un petit être ramassé dans les filets de ce désir de maître pitoyable pour l’esclave, et qui étreint en secret le cœur de l’homme, faute de mieux, faute de « Zazen » diraient les Bouddhistes. Car l’Ailleurs n’est que pour un temps quelque part. Chez un être par la grâce de l’amour, dans un pays, par la grâce du désir de partir, de découvrir, de se mettre en route, sabots levés dans le galop poussiéreux et aigu de la vie.

    L’ailleurs est d’or, il est sacré en l’homme, et nul ne peut refouler son représentant terrestre avec ses murs, cela est aussi ridicule que de vouloir faire rentrer le ciel dans une cuvette, où l’on aurait peut-être avant vomi cette bile qui a remplacé la fraternité dans nos pays riches…

    L’ailleurs, c’est le grand Autre, qu’il soit l’espace, qu’il soit le temps, il prend un jour naissance dans le cœur de l’esclave, et c’est son âme divine qui l’exige. Elle veut faire voler en éclats les blessures aigues et l’indignité qui ont ruiné depuis des siècles les battements de son être, et cette âme au service de l’ailleurs, oriente doucement et fermement, la vision de son regard toujours au loin dans l’azur, puisant là-haut nourriture pour ses poumons, de l’air comme la preuve intangible du grand manque : la disparition programmée de l’Ailleurs dans le cœur de l’homme.

    Car ne confondons pas : cet ailleurs au grand espoir que l’on veut faire rentrer dans son être, dans son espace individuel, et celui qui s’échappe toujours : Il n’est jamais éteint jamais atteint, car son existence est la respiration de l’être libre en nous, celui qui n’est plus astreint aux règles humaines du dominant/dominé, celui qui vole, dans les cieux illimités de son propre dépassement.

    Et ça, coco, c’est pas une bonne nouvelle pour les voyagistes !

    Il faut y aller camarade, il faut le vouloir pour s’en trouver changé, transfiguré, devenir « ailleurs » soi-même.

    Beau voyage !

  • Mes étés-Angélique

    Mes étés-Angélique

    Ecrit par Martine L. Petauton, le 11 juillet 2015, dans La une - Souvenirs - Littérature

    Mes « ailleurs » de l’été, ou des autres saisons, sont et resteront des livres. Originalité limitée, j'en conviens !

    Du plus loin de l’enfance – fond du jardin des grands-parents, odeur de prunes trop mûres et abeilles en stéréo (comme tant d’autres, mes trois petites pommes sachant lire, avaient appris du coup à s’envoler) – jusqu’à l’autre bout de la vie, là, sur le sable d’il y a deux heures caniculées, aux vagues de Maguelone. L’été sans lire, impensable ; de « simples » revues, inimaginable. Chez moi, c’était toujours, été, soleils d’ici, d’ailleurs, temps languissant – ce rythme si particulier, presque une vacuité, de cette saison-là – et livre. Quand ce n’était pas deux à la fois ! Délicieux adultère des temps chauds. L’appétit, même décuplait ; tous les Agatha Christie de la Villa Marie de Fréjus, balayant, à la chaîne, un ou deux étés. La Mousson de Bromfield dans l’avion qui m’emportait en Inde. Ce Génération de Hamon et  Rotman qui connut l’Egypte…

    Et puis, « les » livres de l’été, de ce « vacare » qui a donné vacance (même retraitée) ; les « autres livres », comme je disais à cette rédactrice de la Cause Littéraire, partant en congé, avec lesquels ? demandait-elle. Ceux, qu’on achète comme un cornet de glace – pas très bon pour mon cholestérol, mais… ceux – meilleurs – qu’on tire d’une vieille armoire dans une maison familiale ne s’éveillant qu’aux beaux jours, et – pour moi, surtout ceux-là – ces romans déjà lus et relus, dans lesquels on replonge comme au premier matin de lecture ; magnifique et unique pot de confiture. Un roman historique à plusieurs tomes si possible. Autant dire, un Angélique.

    Je ne sais plus à quel âge la passion des romans historiques s’est installée : Alexandre Dumas et ses pavés ? Les Rois maudits entre années collège et début années lycée ; cette pure merveille ! Relus au minimum trois fois depuis, tentant – vainement – de leur trouver les défauts que je trouve, comme il se doit, à leur auteur. Et, enfin, la batterie – quasi armée napoléonienne – des séries, des Angélique aux Catherine (Juliette Benzoni), des Fortune de France (Robert Merle), à La chambre des dames (Jeanne Bourin). Tout, à partir d’un moment, fit ventre et me régala comme peu d’autres. Je n’ai pas dit « nourrie », « subjuguée », mais « régala ». On comprendra ce qu’il y a là, d’émotionnel, de goûteux, genre doigts tachés de mûres, de sensuel et au bout, d’essentiel… La généralisation des formats poche y fut pour quelque chose, et les finances parentales leur élevèrent derechef, une statue méritée.

    Angélique ! cette balade unique en XVIIème ; ce « dépaysement » au dire de feu ma grand-mère qui, elle aussi, en raffola. De sa Vendée natale, à Toulouse et son Jeoffrey, de Versailles et son roi, à la Cour des miracles, de la Rochelle protestante (un des meilleurs), au Sultan du Maroc, et enfin – j’aime moins – à l’Amérique. Angélique ! Par monts et par vaux, crinière blonde aux vents de l’Histoire – la petite, la grande, la moyenne ; peu me chaut ! On la suit, on vibre, on s’évade. On lit, donc !!

  • Ailleurs… Un monde à part

    Ailleurs… Un monde à part

    Ecrit par Sabine Vaillant, le 11 juillet 2015, dans La une - Ecrits

    Quand les jours se font longs, que la brise devient légère, le corps s’alanguit. C’est le signal, l’appel. Il est temps de voguer vers un ailleurs.

    Ce continent voyage imperceptiblement dans l’espace temps de la vie. Il jette ses filets sur les rives de l’inconscient. Iridescent, il envahit le cerveau. Hardi, il file le long des neurones, contourne les nœuds du système, prend un bain de sérotonine avant de devenir évidence. Une bulle attend. La mirer, laisser la pupille puiser dans ses promesses et grimper à bord destination… la césure, respiration de l’été.

    Donner du temps au temps, se sentir vivre au creux d’un bonheur, visiter les plaisirs, surfer sur la profondeur de la nuit, se balancer sur un croissant de Lune, construire une cabane, allumer la tête d’étoiles, plonger au cœur de la matière, explorer les forêts, laisser couler l’eau entre les orteils, compter les grains de sable, écouter la mer dans un coquillage, fabriquer des connexions nouvelles, goûter au souffre de l’orage.

    Mais encore ?

    Gravir la face cachée du Mont Ventoux, en l’abordant comme une île inconnue, traverser son pierrier et s’imaginer sur une planète lointaine. Se faufiler dans les gorges du Toulourenc, dans un trou d’eau laisser les tourments de l’âme se perdre au fil de l’eau. Se muer en moulin à eau pour pénétrer le secret des molécules d’eau. Courir sur les Albères, suivre leur course au plus profond de la Méditerranée.

    Danser à perdre haleine jusqu’au bout de la nuit, se métamorphoser en ver luisant et éclairer la Naissance de Vénus au musée des Offices.

    D’un battement de cils s’approprier la beauté, l’engrammer pour garnir son filet de sensations en prévision de l’hiver.

  • «Cette décapitation Un défi civilisationnel »

    «Cette décapitation Un défi civilisationnel »

    Ecrit par Luce Caggini, le 04 juillet 2015, dans La une - France - Religions - Politique - Actualité

    Y a-t-il un pas, entre foudroyant conflit de conduite insurrectionnelle et mutation vers un acte barbare ?

    Et quel est le nom de ce pas ?

    Entre l’acte ignoble d’un membre d’une organisation dépendante d’un empire voué à la destruction, et la magistrale inanité d’une culture muette brisée par la compréhension d’un péril sans couleur, immergé dans une communauté sommeillant dans le sein d’une République pétrie de saines, centenaires et romanesques visions de la mémorable mugissante « Liberté chérie » ?

    Dans ce pays où être juif ou arabe ou bien ni juif ni arabe mais citoyen est devenu un pendant de détonation, même un tableau de Francis Bacon est marginal dans le miroir d’un jeu de cartes des horreurs où monstruosité et sang donnent un reflet des mammifères de la civilisation du 21è siècle puant des canalisations des eaux usées d’une foi musulmane indigne du Prophète.

  • Silence !

    Silence !

    Ecrit par Khalid EL Morabethi, le 04 juillet 2015, dans La une - Ecrits

    J’écris l’absence,

    De ce point qui ne mettra jamais une fin,

    Et le retour de quelqu’un, qui est loin,

    Et la paix,

    Et la lumière !

    Sur la terre, sur mon ombre, sur l’océan noir,

    Sur la terre, sur mes mains, sur l’arbre noir,

    Sur la terre, sur mes doigts, sur la chaise noire,

    L’absence,

    De ce monsieur qui écrit le sens et part,

    De ce monsieur qui rentre tard le soir,

    Et dort tout simplement,

    J’écris l’absence de ces rêves, malheureusement.

    Silence !

    Absence, absence,

    De ce monsieur qui a des ailes, qui vole,

    Et son sourire,

    Et son regard qui peut tout dire,

    Et son présent, et son futur,

    J’écris le vide, j’écris sur ce mur dur,

    J’écris le vide, j’écris sur…

    Silence,

    Un absent meurt,

    D’autres résistent,

    Certains existent,

    Quelques-uns écrivent leur propre liste,

    Et partent.

  • La jalousie : vilain défaut ou preuve d’amour ?

    La jalousie : vilain défaut ou preuve d’amour ?

    Ecrit par Jean-François Vincent, le 04 juillet 2015, dans La une - Littérature

    Notre époque n’aime pas les jaloux, ceux qui revendiquent une propriété sexuelle exclusive de la femme devenue objet : symptôme d’une monogamie bourgeoise et liberticide. De tout côté, on prône le « polyamour ». Serge Chaumier, sociologue, maître de conférences à l’université de Bourgogne, a même commis un livre dont le titre est un véritable programme, La déliaison amoureuse (2004). Il y fait l’apologie du couple « ouvert », « fissionnel » (à l’inverse de fusionnel !) laissant au « tiers » toute sa place…

    Giulia Sissa, quant à elle, helléniste distinguée, professeur à l’université de Los Angeles, après avoir enseigné à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales, spécialiste de la femme dans la Grèce antique (citons, entre autres, Le corps virginal, 1987, ou L’âme est un corps de femme, 2000), prend l’exact contrepied de ces thèses libertaires.

    Dans l’antiquité, la jalousie est une qualité : « colère érotique, blessure, déréliction, mais aussi liberté de l’admettre. Peine de l’affront ; plaisir de la vengeance ; sympathie des spectateurs. C’était en Grèce antique ». Et Sissa de citer la Médée d’Euripide, qui, ayant été répudiée par son mari, Jason, se venge de lui en tuant ses propres enfants. « On découvre, écrit Sissa, que la jalousie est une colère, Orgé. C’est une colère où éros, l’amour sensuel, joue un rôle capital. C’est une colère érotique, la perception d’une offense injustifiée, dont on souffre, mais dont on prévoit de se venger ». Affaire de dignité, de renom, kleos, bref d’honneur. Sissa en appelle au témoignage d’Aristote (Éthique à Nicomaque, 4, 5, 13-14) : « et il semble qu’un homme qui ne se met jamais en colère ne sait pas se défendre, car il paraît que supporter d’être traîné dans la boue est digne d’un esclave ». Sissa insiste : « ne pas se conduire comme un esclave qui, insensible à la douleur, se laisserait couvrir de fange sans broncher ; ressembler à un homme valeureux et viril ; ressentir une passion qui contribue à la vertu politique par excellence, le courage ; ressentir cette passion exactement “comme il faut”, de façon à ce que l’affect, bien tempéré, devienne une vertu en soi, la mansuétude : voilà donc la colère, dans sa complexité morale et psychologique ». Il s’agit de rétablir son honneur flétri. Passion « de haut niveau et à haut risque », la jalousie se veut donc passion aristocratique.

    Mais l’on ne va pas en rester là. Le mot jalousie vient du grec zélos (cf. zélote !). Déjà à Athènes, le jaloux pèche par excès de zèle ! Socrate, agacé par la possessivité de son amant, Alcibiade, parle en termes très péjoratifs de sa zélotupia, attachement intense, exclusif et combatif, entre amoureux. Avec le Christianisme, la jalousie se confond avec la superbe, l’orgueil, l’un des sept péchés capitaux : d’honorable, elle devient honteuse. Pire, pour les libertins du XVIIIème siècle, elle est le comble du ridicule. Diderot, dans son Supplément au voyage de Bougainville (1772), raconte les mésaventures de l’aumônier de l’équipage, à qui un Tahitien, Orou, offre, par hospitalité, de coucher avec sa femme et ses filles. Le prêtre, qui, bien sûr, décline l’invitation, s’étonne : comment se fait-il qu’il ne soit pas jaloux ? Et Diderot de conclure : « la jalousie n’existe pas à Tahiti, parce que les Tahitiens savent vivre selon la nature. Pas de constance, pas de fidélité. Cette passion, ajoute-t-il, cruelle et petite, marque la défiance de son propre mérite et constitue un aveu de la supériorité du rival » ; « aveu par les modernes de leur flagrant manque d’assurance », confirme Giulia Sissa.

  • Phénoménologie de l’Épris

    Phénoménologie de l’Épris

    Ecrit par Johann Lefebvre, le 04 juillet 2015, dans La une - Ecrits

    Voulez-vous une scène d’hiver ? Cela ne vous rafraîchira pas, en ces temps caniculaires, mais peut-être juste l’évocation d’un air frais, froid, glacial vous fera oublier, le temps des mots lus, les effluves étouffants du lourd été et l’air si sec qu’on le croirait devenu rare. C’était donc un soir d’hiver très fffffroid que je traversai la ville pour me rendre à un rendez-vous. Il s’agissait de rencontrer une femme, parfaite inconnue, dont j’avais capté le signal alors que j’étais en transit sur le réseau des réseaux. Nous étions tous les deux enfoncés dans nos manteaux. Dehors, il faisait moins que zéro. Comme j’étais (encore) soûl, j’effrayai un peu la dame mais la littérature nous offrit l’alliance des mots & nous initiâmes ce qui allait devenir rapidement une aventure poétique que tous les hommes et toutes les femmes se devraient de prendre pour la vie à vivre, dès que possible, se devraient de pétrir comme la pâte de leur existence, à la recherche de la beauté et du plaisir, loin des carcans néfastes et toxiques dans lesquels se plaisent, dirait-on, tant d’individus consacrés fantômes par les oraisons marchandes, les injonctions de l’étiquette, le maintien de l’ordre, les pointeuses et les bulletins de salaire. Nous nous accordâmes.

    Les semaines suivantes je connus bien vite la trépidation et l’attente, déjà l’absence et le désir toujours : la rencontre avec une femme donnait matière à écrire et manière d’écrire ; un chemin peu à peu se dessinant, je prenais un vif plaisir à tracer des mots épiloguant sur la précédente entrevue, moulinant force prospectives sur la prochaine et perspectives sur les ultérieures, parfois même subrepticement je me voyais dans cette vie partagée à deux pour un moment de l’existence, plus ou moins long, c’est selon, c’est analysé de près plus loin dans La Phénoménologie de l’Epris et La Clinique de la Séparation, textes que j’ai écrits dans le cœur même de la situation, dans le giron des événements, au cul des bouteilles et des amantes du moment. J’imaginais souvent un avenir à voir venir avec elles car l’amour on se demande pourquoi c’est faire.

    C’était un mercredi après-midi et dans Finnegans Wake (aux pages 116-117, version française de manufacture éditée chez © NRF Gallimard Du Monde Entier, maison sérieuse, à Paris dès 1982, ISBN 2-07-020910-5, le dépôt légal de l’exemplaire dont on cause est en date du mois de juin 1995 et imprimé à Saint-Amand dans le Cher par un de ces veinards descendants de Gensfleisch, dont je suis mais vis-à-vis desquels et de quiconque je ne voudrais pas paraître par ailleurs jaloux), livre acheté ce mercredi de janvier à la Fédération Nationale d’Achat des Cadres, rue de Rennes à Paris dans le quinzième arrondissement, avant une entrevue galante avec Lady Coafé dans une brasserie de la place du colonel Denroche-Fertreau – dans le même temps j’avais aussi acheté de la musique sous forme de disque en verre luisant. J’étais arrivé le premier dans le café, sous la pluie et poussé par le vent, j’avais commandé de la bière brune belle et forte et cela étant, pour me désimpatienter de la venue de la dolce donna, je buvais donc moult malt et houblon au gaz, survolant le pavé de feuilles en cahiers encollés – et l’heureux postérieur digne d’être exposé à mon regard mais délicatement mal posé sur l’exemplaire numéro 71 de l’édition sur vélin d’Arches Arjomari-Prioux est prié de se présenter au bureau des admissions du C.H.S. afin de s’y faire mettre un bulletin de situation –, je lis : « Au fait, Baron du Losador, quel est l’enfant d’Hegel qui a écrit toute cette saloperie ? Dressé, obsédé, bossu, contre la cloison, au-dessous du zéro centigrade, usant de la plume ou du stylet, conçu, avec un esprit à la fois pellucide et perturbé, accompagné ou non de mastication, interrompu par la visite d’une vision traduite en scribe ou d’un scribe en situation, entre deux démonstrations, ou juché sur un tricycle, sous la pluie et poussé par le vent, enfanté sur le sol par un descendant surbaissé ou par un esprit diminué en mal de surcharge de tout ce qu’il a pillé çà et là de savoir ? » Je n’ai rien à en dire à proprement parler mais voilà ce que je lis en cette fin d’après-midi dont le ciel m’a quitté. Mais il devait faire froid, encore. Je l’avais connue dans le froid, Lady Coafé, moi tout bouillant de l’intérieur. Il devait faire fffroid et il y avait de la circulation, des automobiles qui tournaient tandis que je tournais pages et pouces entre deux gorgées pétillantes, et puis encore j’accrochais un morceau de la Veillée, je ne m’en détachais qu’avec difficultés et sous l’emprise tiraillante de la soif, ce qui me mettait, pour tout dire, dans la situation de Celui qui avait écrit, un choc au porteur. A reprendre au début.