Garance (nouvelle)

Ecrit par Daniel Leduc le 13 avril 2012. dans La une, Ecrits

Garance (nouvelle)


« Ce que je cherche, par la couleur, c’est une révélation. Quelque chose qui fasse vibrer la toile ; qui provoque sur le regard une décharge cinétique. Une émotion mouvante, instinctive. Le contraire d’un concept ».

En relisant ce passage de l’interview, Vincent se dit qu’il était impossible d’exprimer sa peinture, de l’ouvrir par la parole – tout au plus pouvait-on entrebâiller la porte. Suggérer le seuil.

Pourtant il avait aimé répondre aux questions, cette fois-ci. [La journaliste avait un charme dans la voix et dans les mots. Ce qu’elle demandait provenait des sens. Pas seulement de l’intellect.] Il avait aimé la plastique de sa pensée.

Il regarda sa dernière toile, trop fade à son goût, la retourna contre le mur, incapable ni de la vomir ni de l’apprécier. C’était là son dilemme, depuis plusieurs années : approbation et rejet de sa propre peinture dans un même mouvement critique.

Et la souffrance qui va de paire…

Vincent se fit un café serré, comme une étreinte ; il décida de s’oublier un peu, de sortir dans la foule. La ville palpitait dans l’hiver. Les lumières crues, les néons, les illuminations dues aux fêtes, tout cela contribuait à créer une atmosphère féerique et factice à la fois : ce qu’il fallait à Vincent – l’artifice, le charme de la nuit.

Noël c’est l’Enfance ; le royaume du possible… Vincent se sentait enfin paisible.

C’est alors qu’il la vit.

Elle déambulait sur le trottoir, un air de jazz dans les jambes. On aurait dit une poupée rythmique ; un balancement issu des alizés.

Vincent l’aborda ; elle lui offrit un rire plein de vagues.

– Pour toi, ce sera le tarif préférentiel, celui que je fais aux hommes qui me plaisent (sa voix s’apparentait aux cris des mouettes), peut-être même je te ferai cadeau d’extra ! Monte, tu ne seras pas déçu !

– Monter, ça me changera ! se dit Vincent à haute voix.

– Viens. Je m’appelle Garance.

Les jours prennent la couleur des pensées, souvent.

Et les jours étaient verts, pour Vincent ; faits de jades, d’olives et d’émeraudes. C’était une forme d’illusion herbeuse sur laquelle il marchait.

Depuis l’autre soir, depuis le corps la voix les mains les mots les pieds la vulve de Garance, il y avait eu un éclatement de cuivres dans sa poitrine. Il ne servait à rien de se dire que c’était trop ; trop juvénile trop tard trop bête trop cliché peut-être : tomber amoureux d’une pute, après être monté avec elle, la chute serait pour le moins maladroite, vertigineuse peut-être. Mais il en va des sentiments comme des bourrasques – cela vous fouette en plein visage, parfois jusqu’à vous faire tanguer au fond des yeux.

Vincent n’avait connu que des femmes bien rangées dans leur tête, des femmes ordonnées comme des principes. Le principe, avec Garance, c’était surfer sur les vagues en évitant chaque écueil – la vie était une houle permanente.

Elle n’admettait pas que « ses clients » viennent la voir trop souvent. Qu’ils lui offrent des bouquets de mots, des parfums avec la langue. Non qu’elle n’aimât les douceurs, mais elle se méfiait d’elle-même, et de sa faculté à tomber dans les pièges de l’éloquence.

– Je suis seule Vincent ; ça veut dire libre ; libre dans ma tête, dans mon corps, dans tout ce que je dis. Ma mère m’a prénommée Garance en souvenir d’Arletty, dans Les Enfants du Paradis. Elle me répétait sans cesse : ta seule attache, ça doit être ta liberté. Elle avait tellement souffert des hommes ! De leur domination asphyxiante ! Moi, les hommes, ils me payent ! À moins que ce ne soit moi qui me les paye…

Et son rire partait : vol de mouettes.

Garance, c’était une aventure, comme on dirait une équipée. Le contraire d’une passade ; l’opposé d’un épisode. Voilà pour Vincent.

Il voyait à présent le jour sous l’angle d’un autre œil – clignant sous un mascara, sous un fard à paupières.

Étrangement sa part féminine émergeait de cet amour, l’impossible faisant éclore le probable. Aimer l’autre, ne serait-ce pas mieux se connaître ?

Vincent renaissait.

Il se sentait vivre, malgré, ou grâce à tout. Le rejet, plus ou moins affirmé, de son amour. La jalousie qui l’étreignait lorsqu’il pensait aux hommes qui montaient avec elle. Cette vision charnelle d’un corps qui se paye. Cette autre vision d’une vie faite de passes – comme toute vie, passagère.

Le peintre, en lui, voyait émerger des ombres, des éclats de joie, des lueurs d’espoir ; ce qui fait qu’on se lève tôt, dans les brumes matinales.

Des ruines. Comme après un bombardement. Des ruines, de la poussière qui semblait danser avec le vent ; et ce silence criard qui accompagne souvent le drame.

Vidé, Vincent s’engouffra dans le bistrot d’en face.

Il s’assit à la première table et commanda du rhum : du Chauvet, précisa-t-il.

Au zinc, les conversations allaient bon train.

– Le gaz… C’est une explosion qui a détruit l’immeuble.

– Il paraît que ça provient de l’appartement de la pute…

– Garance ?

– Ouais. La pauvre est partie en cendres.

– On sait ce qui s’est passé ?

– Certains disent un accident, d’autres un suicide. Il y en a même qui parlent de meurtre.

– Va savoir ! Tout est possible !

Un dernier verre ; et Vincent s’en alla, chancelant, comme les pensées dans sa tête. Le rhum, c’était le seul ton qu’il pouvait associer avec sa peine. Le seul terme.

– Voilà.

Vincent contempla sa toile. Il y vit quelque chose de nouveau. Une tonalité autre. Quelque chose de palpitant.

C’était le rouge garance qui révélait son œuvre. Ce rouge qu’il avait obtenu à partir de racines séchées, lesquelles provenaient d’un coin reculé d’Afghanistan.

Des années. Il lui avait fallu des années pour trouver la bonne teinte. Des années après que Garance se fut répandue en fumée. Des années de rhum, et d’errance.

Dans chaque pays où il était allé, il avait traîné sa peine, comme une chienne enragée au bout d’une corde. Et ce fut là-bas, dans un bazar d’Afghanistan, qu’il avait découvert son secret : la garance. Ça lui paraissait : tellement évident !

Vincent appuya son tableau contre la vieille commode.

– C’est fini, dit-il simplement.

Son cœur s’apaisa. Son pouls devint tranquille.

Il alluma la télé. Enclencha le lecteur. S’assit, le regard bleu, face à l’écran.

Pendant des heures, des jours peut-être, il se passa en boucle la célèbre tirade entre Pierre Brasseur (Frédérick) et Arletty (Garance), dans « Les Enfants du Paradis »

– Dites-moi au moins quand je vous reverrai ?

– Bientôt peut-être. Sait-on jamais avec le hasard

– Oh ! Paris est grand, vous savez

– Paris est tout petit pour ceux qui s’aiment comme nous d’un aussi grand amour

jusqu’en devenir les pigments de la scène, à se diluer, dans le temps.


(extrait de Aux Fils du Temps, nouvelles, L’Harmattan, 2008)


Daniel Leduc


A propos de l'auteur

Daniel Leduc

Daniel Leduc

Rédacteur

Écrivain et poète, Daniel Leduc a suivi des études supérieures de cinématographie et a exercé des activités de critique et chroniqueur littéraire, artistique, musical ou cinématographique. A son actif s'inscrivent une trentaine d’œuvres publiées dans les domaines de la poésie, de la nouvelle, de la littérature jeunesse. Parmi celles-ci on peut citer L’Homme séculaire (Prix René Lyr), La Respiration du monde, Territoire du poème, Le Livre des Tempêtes, Le Livre des Nomades, Le Livre de l’Ensoleillement, Partage de la Parole, Aux Fils du Temps (nouvelles), Pierre de Lune (jeunesse), L’Homme qui regardait la nuit (jeunesse), Le miroir de l’eau (jeunesse), La terre danse avec toi (jeunesse). Ses textes, traduits dans une quinzaine de langues, figurent dans de nombreuses anthologies françaises ou étrangères. Pour plus d’informations on peut se reporter à l’encyclopédie Wikipédia.

 

Commentaires (1)

  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    14 avril 2012 à 10:32 |
    « Post coitum omne animal triste » dit l’adage. Dans le cas de votre personnage, c’est l’inverse : l’amour tarifé et le lâcher-prise par rapport à la jalousie lui donnent une fantastique bouffée de liberté qui décuple son énergie créatrice…Reste l’énigme de la couleur, le rouge. C’est évidemment la couleur de la prostitution, depuis le livre de l’Apocalypse (Ap, 3-4) : « Je vis une femme assise sur une bête écarlate, couverte de noms blasphématoires, et qui avait sept têtes et dix cornes (…) la femme, vêtue de pourpre et d’écarlate tenait dans sa main une coupe d’or pleine d’abominations : les souillures de la prostitution » jusqu’à la « Scarlet letter » d’Hawthorne. Mais c’est aussi, dans la médecine hippocratique, celle de l’humeur sanguine, au sens à la fois physiologique et psychologique du terme : associée au printemps, elle symbolise la vitalité et le mouvement…Un peu comme ce « quelque chose de palpitant », cette systole cardiaque que Vincent croit deviner dans son œuvre. Garance ou l’ouverture du cœur, enfin ?

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