La Petite Fille des rues (2)

le 09 juin 2010. dans Ecrits

La Petite Fille des rues (2)

1.

Pourquoi je vous ai raconté tout ça ce soir ? De quoi avons-nous parlé pour déraper sur la petite fille des rues ? Vous dites que je dois écrire, raconter la fille des rues, extirper ces souvenirs pour en faire un livre. Je vais avoir du mal à extirper, à raconter, à déloger de ma tête ces images terribles de ma mère qui m’appelait « fille des rues »…

Je vous l’ai dit, j’ai peur « de faire de la peine à ma mère ». Vous m’avez dit de là où elle est elle s’en fout… Soit. Si vous êtes sûr qu’elle s’en fout, je vais essayer de dire qui était la fille des rues, et qui était la mère de la fille des rues.

Quand mes parents se sont mariés, ils avaient dit on aura trois enfants, après on arrête. Ils espéraient avoir au moins un garçon, ils ont eu quatre filles… Six ans avant ma naissance venait au monde une fille, ma première sœur. Cinq ans plus tard une autre fille, ma deuxième sœur. Quand mon tour est arrivé, troisième fille, cette fois c’est sûr ce sera un garçon, après on arrête, plus d’enfants. A peine deux ans après la naissance de ma deuxième sœur, ma mère accouchait de moi, encore une fille… Entre nous deux ma mère avait fait une fausse-couche, elle disait j’ai porté des seaux de charbon trop lourds, j’ai perdu le bébé comme ça, elle était enceinte de six mois, d’un garçon. J’allais remplacer ce « fils » que ma mère avait perdu et qui était mort avant de naître… Six ans plus tard, je pleurais, criais, tapais des pieds et des mains contre la porte de la chambre de mes parents, je voulais entrer dans cette chambre fermée à clef où ma mère, entourée de beaucoup de femmes (grand-mères, tantes, voisines et sage-femme), accouchait d’une fille, ma petite sœur. Et mon père avec moi derrière cette porte me consolait, oui ma fille, quand maman aura accouché on entrera dans la chambre voir le bébé… Tous les deux on était interdits de chambre…

Ma mère me portait dans son ventre depuis six mois quand son père est mort, elle disait mon père est mort d’une dysenterie, il avait cinquante ans, elle lui vouait un amour sans bornes et réciproquement. Pendant un an elle s’est habillée en noir pour se mettre en deuil (coutume interdite par la religion juive), et n’a cessé de pleurer la disparition brutale de son père qu’elle vénérait. Elle pleurait quand j’étais dans son ventre. Elle pleurait quand je suis sortie de son ventre. Et elle pleura encore longtemps après…

Mon grand-père, malgré une situation sociale difficile, et un train de vie à la limite de la pauvreté, « s’est saigné aux quatre veines » comme disait ma mère, pour lui offrir des cours de violon et lui permettre de poursuivre sa scolarité le plus loin possible. Ses frères et sœurs dont elle était l’aînée avaient quitté l’école à quatorze ans. Ma mère était une élève brillante, douée, intelligente. Elle était la fille préférée de son père, il la gâtait beaucoup, ils s’adoraient, s’admiraient.

Trois mois après la mort de mon grand-père, un premier octobre à minuit, je naissais-fille. Je devais être un garçon, il fallait que je sois un garçon, tout le monde l’avait dit, prédit, prévu, le médecin, le pendule du dentiste, les rêves de ma mère interprétés par des savants… C’était sûr, tellement sûr que le fauteuil en velours rouge pour la cérémonie de la circoncision trônait déjà dans le salon chez nous… Le prénom était choisi : Gilbert… Quand je suis sortie du ventre de ma mère, la sage-femme m’a emmenée dans la salle de toilette des nouveau-nés ; lavée et habillée elle m’a posée dans ses bras, voilà votre fille… Ma mère a dit non vous vous trompez, ce n’est pas ma fille. Une autre maman venait d’accoucher d’un bébé-fille. La sage-femme est allée chercher l’autre bébé dans la salle des nouveau-nés, cette fois ma mère a dit oui c’est elle, « je la reconnais »… Ce jour-là, quand mon père a quitté la clinique, sur le chemin du retour à la maison, il a rencontré son meilleur ami, cet homme que je n’oublierai jamais, grand et mince comme mon père, doux et tendre comme mon père, beau et élégant comme mon père, ils se ressemblaient comme deux frères jumeaux (mon père était le frère jumeau d’un enfant mort à la naissance), il était son ami d’enfance, il s’appelait Dali, il était musulman. Un juif et un musulman comme deux frères jumeaux…

Dali a demandé : alors ? un garçon ? Mon père a dit non encore une fille, mais une fille belle comme une étoile… on n’a pas encore choisi son prénom, c’était prévu Gilbert, là on ne sait pas… Dali a dit à mon père « pas grave, ajoutez un “e” et ça fera une Gilberte ! ». Plus tard quand mon père m’a relaté cette scène dans la rue… j’ai dit il a de la chance que je l’adore ton ami Dali, quelle horreur ce prénom ! un prénom de garçon ! Mon père a dit oui mais tu t’appelles Estelle aussi, alors tu es une étoile ma fille.

A leur naissance mes sœurs pesaient à peine deux ou trois kilos, toutes petites elles étaient, moi je pesais quatre kilos cinq cents… Ça je l’ai toujours entendu de la bouche de ma mère, elle disait toujours toi tu pesais lourd quand tu es née ! C’est mon père qui me mettait au sein de ma mère pour l’allaitement, elle me tenait à peine dans ses bras, elle disait celle-là c’est une goulue, je la vidais de tout son lait, elle disait « morfale »… moi qui ai toujours si peu mangé. J’avais un estomac d’oiseau, avait dit le chirurgien qui, treize ans plus tard, m’avait « ouvert le ventre » pour m’amputer de la vésicule biliaire. Pliée en deux de mal au ventre pendant deux ans, aucun remède ne parvenait à calmer mes douleurs, aucun examen, aucune analyse, aucune radio du ventre n’indiquaient d’anomalie, aucun médecin ne savait quel diagnostic prononcer. Un jour où, assaillie de douleurs, j’ai poussé un cri, mon père a décidé de me faire transporter d’urgence dans l’unique clinique chirurgicale de Tlemcen située en dehors de la ville, près d’un immense jardin sublimement fleuri, qu’on appelait le Petit Jardin… où on allait se promener tous les samedis après-midi.

Auscultée par tout le personnel médical qui ne trouvait pas l’origine de ce mal, après plusieurs examens et radios du ventre, j’ai entendu le chirurgien dire à mes parents, dans la salle d’attente ouverte sur le cabinet d’auscultation où j’étais allongée sur une table en plein milieu de la pièce, qu’il devait « m’ouvrir le ventre pour voir », mon père dire d’accord opérez-là, pourvu qu’elle ne souffre plus, et ma mère en colère dire ah non pas question ! vous n’allez pas lui ouvrir le ventre pour voir ! Mes parents n’étaient pas d’accord, ma mère engueulait mon père, je les ai vaguement entendus se disputer. Une heure plus tard, au bloc opératoire, un anesthésiste m’a planté une aiguille dans le bras, m’a demandé de compter 1, 2, 3, 4, 5… Sous l’effet de la piqûre je me suis endormie. Plus de quatre heures après, au milieu de la nuit, je me réveillai dans une chambre immense. A la lueur d’une petite lampe posée sur ma table de nuit, j’ai vu ma mère penchée sur moi, assise sur une chaise, accoudée à mon lit. La tête dans ses mains, elle me « veillait », elle pleurait…

Le lendemain matin, le chirurgien qui m’avait « ouvert le ventre » est venu me voir dans ma chambre, a ausculté mon ventre entouré de trois ou quatre serviettes de toilette trempées d’un liquide vert, je me vidais de ma bile, mon ventre était de haut en bas traversé de vingt-quatre agrafes. Il a dit à mes parents qui étaient autour de mon lit qu’une malformation congénitale de ma vésicule, grosse comme une aubergine, provoquant mes douleurs en écrasant mon estomac, l’avait contraint à me l’enlever et à extraire deux « calculs » que je voyais posés là, dans un verre d’eau, sur ma table de nuit, on aurait dit deux gros pois chiches. Il avait dit « deux gros cailloux »… C’est là que je l’ai entendu dire votre fille est un cas, à cet âge-là on n’a jamais fait d’amputation de la vésicule, et en plus son estomac est tout petit, « votre fille a un estomac d’oiseau »…

La première fois que je voyais ma mère avoir de la peine pour moi… Elle pleure, elle est inquiète, alors elle m’aime…

Cet instant-là est le seul gravé dans ma mémoire. Je suis restée deux mois dans cette clinique, je ne me souviens plus de ma mère le reste du temps, sauf une fois où, quelques jours après l’opération, une infirmière est entrée dans ma chambre avec un plateau-repas composé entre autres de jambon-purée, ma mère debout près de moi sur le côté gauche, mon père face à moi, les mains sur la barre du lit, il s’est approché pour m’aider à prendre mon premier repas, a pris la fourchette et le couteau pour couper des morceaux de jambon, et le premier petit bout de jambon n’a pas eu le temps d’entrer dans ma bouche, ma mère a repoussé l’assiette en criant non pas ça ! c’est pas casher ! c’est du porc ! Mon père a dit elle est malade, elle doit manger, casher ou pas casher, dans la religion on doit d’abord soigner ses enfants avant de manger casher ! Ils se sont encore disputés, mon père m’a donné à manger. Ce jambon avait pour moi un goût d’interdit et de festin…

L’autre souvenir, gravé, encore très vivant dans ma mémoire, c’est l’histoire du Petit Prince que mon beau-frère, Pierre, le mari de ma sœur aînée, étudiant à l’époque, me lisait quand il venait à la clinique me tenir compagnie. Il passait ses journées là, discrètement assis sous la fenêtre au bout de ma chambre, et révisait ses cours de pharmacie et biologie pendant que je dormais ou me reposais. Et quand je me réveillais, il sortait de son cartable ce qu’il appelait son livre de chevet, et me lisait l’histoire du Petit Prince de Saint-Exupéry. Religieusement je l’écoutais, sa voix était aussi douce que l’histoire du petit prince, et quand il avait lu les derniers mots du livre qu’il refermait en levant la tête, il me regardait au-dessus de ses petites lunettes, et dans un grand sourire il disait : voilà princesse !…

Un an après la mort de ma sœur, il est venu en France rendre visite à ma mère qui était déjà très malade, la mort de sa fille aînée l’avait prostrée. Et devant mon dévouement, ma patience, mon acharnement à soigner, câliner ma mère, la chouchouter, l’habiller, lui masser le corps pour calmer ses douleurs, la coiffer pour la faire belle, et lui donner tout mon amour pour lui redonner la vie, il a dit toi t’es une vraie princesse…

Depuis, quand il m’écrit de Jérusalem où il habite, en haut de ses lettres il écrit toujours « bonjour princesse »…

Je l’entends encore me raconter l’histoire du Petit Prince quand j’avais treize ans, et qu’on venait de m’amputer de la vésicule biliaire…

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