Le livre des Grands Paradoxes (Nouvelle)

Ecrit par Daniel Leduc le 12 mai 2012. dans La une, Ecrits

Le livre des Grands Paradoxes (Nouvelle)

Luc Oxymoron de La Palombre était l’un de ces idéalistes qui sévissaient dans les années soixante du côté du Quartier Latin, ou de la rue Mouffetard. Au 80 de ladite rue, dans un meublé, il occupait une petite chambre dont l’unique fenêtre, sans rideaux ni persiennes, donnait directement sur le brouhaha extérieur. Chaque nuit, il entendait les conversations des passants aussi bien que s’il eût été l’un d’entre eux. C’était comme sa famille, tous ces gens qui passaient sous sa fenêtre et qu’il ne voyait pas. Lui qui n’avait plus de parents, s’endormait chaque nuit dans la rassurante chaleur des propos qui rôdaient.

Étudiant à la Sorbonne (aussi peu assidu qu’un nuage qui vagabonde), Luc ne pensait qu’à une seule chose : écrire Le Livre des Grands Paradoxes – avant de disparaître, sûrement, dans un éclat de rire.

Car il savait qu’il ne vivrait pas vieux. Que la société l’avait cancérisé. Que les métastases de la platitude s’étaient déjà propagées dans son corps bouffi.

Traînant son ennui, comme ses kilos de trop, Luc errait dans ses pensées, essayant de mettre un peu d’ordre dans toutes ses fluctuantes rêveries. Son moteur, c’était le rêve : celui qui consistait à élaborer une science de la dialectique et du paradoxe. Une science aussi exacte que l’heure procurée par les montres molles de Dali.

Pour cela, Luc Oxymoron de La Palombre étudiait secrètement tous les grimoires et autres ouvrages baroques susceptibles de développer son esprit d’analyse. Parallèlement, il lisait avec le plus grand soin des manuels de logiques et de mathématiques ainsi que divers travaux sur des sujets ayant trait à la génétique, la physique, l’astronomie, l’informatique, la cybernétique, etc. En fait, il cultivait en lui l’ordre apparent des choses afin de mieux en saisir le chaos.

Et sa vie ressemblait à ce cahotage des vieilles berlines sur des chemins pierreux. Rien n’y était confortable, ni stable, ni établi. Tout se bringuebalait dans une joyeuse mélancolie.

À commencer par ses relations avec les femmes.

Lorsqu’il était amoureux (ce qui lui arrivait aussi souvent que d’avoir soif), son corps enflait de manière superflue, pas seulement là où la vitalité domine. Son visage s’empourprait, et d’infimes vésicules apparaissaient autour de ses lèvres.

Luc savait qu’il n’était pas irrésistible malgré l’étonnante attraction qu’il semblait exercer sur la gente féminine.

Plus il était amoureux, plus il fuyait. Tandis que l’objet de ses ardeurs tentait de le cerner, toujours il s’échappait par quelque pirouette.

Dans cet ordre d’idée, ses maîtresses, elles ne l’attiraient guère. Pour lui, ce n’était que de simples réceptacles, pis-aller des passions humaines. Des courants d’air, ces femmes, dont il aimait à s’enrhumer. Sans pour autant tomber malade.

Seule exception, qui ne confirmait rien, une certaine Françoise, chef monteuse de son état. C’était une fille trop belle, trop intelligente, trop désirable. Néanmoins, Luc la ressentait. Avec elle, comme un semblant d’existence l’effleurait. Il lâchait prise, oh très peu ! Mais enfin…

Avec les autres, toutes celles qui caressaient son lit, Luc se sentait transparent, sans fond et sans couvercle.

Ses études ? Il aurait voulu qu’elles s’achèvent avant même de commencer. Qu’elles ne s’imposent pas ainsi, par l’entremise de quelque professeur ou autres enseignants qui tentaient de le subjuguer avec des suites de mots. Il aurait souhaité qu’elles fussent aussi légères que celles de Bach ou de Chopin, ses études. Et dans les amphis, perché au plus haut, Luc songeait au paradoxe d’Épiménide, ce philosophe Crétois qui aurait dit « Tous les Crétois sont menteurs » ; ou bien à ceux de Zénon, montrant l’apparence de l’impossibilité du mouvement dans la continuité ou non du temps ou de l’espace. Alors Luc existait. Et le monde se reflétait en lui.

 

– Que la lumière soit à la fois corpusculaire et ondulatoire, n’est-ce pas un paradoxe ?

Lorsqu’il s’adressait à Françoise, Luc prenait une voix d’enfant, l’une de ces voix sculptées dans l’étonnement.

Françoise, elle, répondait avec une pondération qui frôlait la neutralité des choses. Et cela, Luc ne le supportait pas. Il se mordait les lèvres tout en changeant l’objet de la conversation. Ainsi, aurait-il voulu être ici-même et ailleurs, avec sa maîtresse, et par delà.

L’amour, n’était-ce pas une parabole de gestes sur un corps sublimé, une prononciation approximativement exacte de tous les désirs du monde et des couleurs du ciel ? Luc aurait pu le dire, comme il aurait pu dire le contraire, et peut-être même l’autre versant du sens. De toute évidence, l’amour était impalpable – malgré l’épaisseur de la chair, des caresses et des mots.

– Probablement ne m’aimes-tu que pour me fuir ? aimait à dire Françoise, qui avait tout compris.

Elle se laissait pénétrer de toute cette profondeur de laquelle Luc l’appelait / désespérément / peut-être /

Elle jouissait des lèvres, qui se taisaient enfin pour palper sa vulve, pour aspirer son bouton jusqu’à l’éclore, pour se sangsuerer sur la moindre ouverture. Elle éclatait dans des mouvements de soleil. Et Luc resplendissait.

– L’amour est tout. Puisqu’il n’est rien. Quand même.

 

Luc haïssait les Hommes, car il les aimait tant !

Il marchait dans la vie, un pied dans l’ombre, l’autre éclairé par le fioul des pensées.

Toute sa philosophie tendait à traquer contradictions et apories afin d’y saisir quelque vérité tapie entre les nœuds des sens. Cette chasse incessante l’usait jusqu’à la corde. Elle épuisait sa faculté d’énumérer les clair-obscur, les contre-jours, les tout autre arcs-en-ciel.

Ainsi Luc s’enfonçait-il.

Lui qui, tellement, aimait la vie – pensait, forcément, au suicide. À l’abolition de toute contradiction.

La perfection est ainsi faite.

 

Dans le ciel noir où les étoiles naissent et meurent en même temps, la limite et l’infini s’accouplent en une constante éternité qui sombre.

Luc est ce miroir sans tain qui, d’un côté reflète, et de l’autre, n’est qu’une transparence – voilà bien la figure qui regarde, elle-même traversée par le regard ; voilà l’existence, dans un flux qui n’existe pas.

Après la mort de Luc Oxymoron de La Palombre, on retrouva, dans une valise, le manuscrit du Livre des Grands Paradoxes. Il était relié dans une peau de chagrin, le titre gravé en lettres de pluie.

À l’intérieur, il n’y avait : RIEN – hormis deux mots, de par et d’autre du volume :

 

introduction                                                                                      fin

 

Daniel Leduc


A propos de l'auteur

Daniel Leduc

Daniel Leduc

Rédacteur

Écrivain et poète, Daniel Leduc a suivi des études supérieures de cinématographie et a exercé des activités de critique et chroniqueur littéraire, artistique, musical ou cinématographique. A son actif s'inscrivent une trentaine d’œuvres publiées dans les domaines de la poésie, de la nouvelle, de la littérature jeunesse. Parmi celles-ci on peut citer L’Homme séculaire (Prix René Lyr), La Respiration du monde, Territoire du poème, Le Livre des Tempêtes, Le Livre des Nomades, Le Livre de l’Ensoleillement, Partage de la Parole, Aux Fils du Temps (nouvelles), Pierre de Lune (jeunesse), L’Homme qui regardait la nuit (jeunesse), Le miroir de l’eau (jeunesse), La terre danse avec toi (jeunesse). Ses textes, traduits dans une quinzaine de langues, figurent dans de nombreuses anthologies françaises ou étrangères. Pour plus d’informations on peut se reporter à l’encyclopédie Wikipédia.

 

Commentaires (2)

  • Daniel Leduc

    Daniel Leduc

    26 juin 2012 à 08:04 |
    « Des convictions profondes, seuls en ont les êtres superficiels. Ceux qui ne font pas attention aux choses, ne les voient guère que pour ne pas s'y cogner, ceux-là sont toujours du même avis, ils sont tout d'une pièce et cohérents. Ils sont du bois dont se servent la politique et la religion, c'est pourquoi ils brûlent si mal devant la Vérité et la Vie. » Fernando Pessoa

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  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    12 mai 2012 à 16:33 |
    Luc Oxymoron est avide de profondeur, à la fois vaginale et métaphysique. De la profondeur/superficialité du paradoxe du comédien de Diderot : n’être rien pour être tout. Luc qui cherche à tout refléter, à tout concentrer en lui, se résume, au final, en « une simple transparence », plus un rien (à l’image du contenu de son livre) qu’un tout. Conclusion douce-amère – n’est-ce pas là un bel exemple d’oxymore ? – d’une vie qui cherchait à tout capter…Au fait dans « Oxymoron », le nom de Luc, il y a aussi « moron », qui, en anglais, signifie un con.

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