Existe-t-il un droit « de ne pas aimer » ?

Ecrit par Jean-François Vincent le 15 avril 2017. dans La une, Société

Existe-t-il un droit « de ne pas aimer » ?

Jean-Luc Mélenchon, le 21 novembre 2015, à 7h47, diffusa le tweet suivant : « Je conteste le terme d’islamophobie. On a le droit de ne pas aimer l’Islam, comme on a le droit de ne pas aimer le Catholicisme ».

Bonne question : a-t-on le droit de ne pas aimer ? Mais de quoi parlons-nous, en réalité ?

Des personnes ? J’ai untel ou unetelle dans le nez ; je ne le/la supporte pas ; je ne peux pas le/la « sentir »… Qui de nous n’a jamais utilisé pareilles expressions ? Moi, par exemple, je cultive un franc désamour à l’égard de Léa Salamé. C’est très injuste, car ses qualités sont incontestables : intelligence, esprit d’à propos, culot ; bref, une grande intervieweuse. Pourtant je ne l’aime pas. Affaire d’atomes crochus (ou non crochus), allergie épidermique, totale irrationalité. Bien sûr, l’on peut toujours essayer de se justifier : elle est agressive, parfois blessante, elle interrompt, ne laisse pas l’invité s’exprimer. Soit, mais tout ceci ne va pas au fond des choses : les sentiments – positifs ou négatifs – ne se commandent pas. La détestation, comme la dilection, ne se situe pas au niveau de la tête, mais au niveau des tripes…

Jusqu’ici, rien de grave, tout le monde acquiesce.

Passons aux idées. Certains adorent le platonisme, d’autres (Nietzsche par exemple) le haïssent. Il y a des marxistes et des anti-marxistes, des libéraux et des anticapitalistes, et ainsi de suite. De gustibus non est disputandum, dit l’adage latin, des goûts et des couleurs… là encore, rien d’offensant.

Quid maintenant des religions ? Des « idées » également, mais particulières : qui dit religions, dit croyants. Peut-on haïr l’Islam (en général, Mélenchon ne visait pas spécifiquement l’Islam radical) sans haïr les musulmans, c’est-à-dire, dans un pays comme la France, un groupe composé majoritairement d’Arabes ? Là se pose une nouvelle question : peut-on « ne pas aimer » un groupe humain ?

Du désamour, en effet, à l’ostracisme, si ce n’est au racisme tout court, il n’y a qu’un pas vite franchi. L’antipathie se meut nécessairement en réductionnisme. Je « réduis » Léa Salamé à une « qualité » – effectivement détestable – l’agressivité, alors qu’elle a une quantité de facettes différentes. Les islamophobes réduisent les musulmans au fanatisme déployé par les plus intégristes d’entre eux, une « qualité » également, mais « essentielle » celle-là, parce qu’elle s’applique à un groupe. Essentialisation « racisante », à partir du moment où ce groupe se confond avec une entité ethno-raciale. Généralisation licite pour une personne (on choisit, en toute impunité, un défaut qui le/la « subsume »), mais illicite pour les groupes, car elle tombe ou elle peut tomber sous le coup des loi antiracistes. Des sentiments involontaires, à la malveillance intentionnelle, voire à l’intention de nuire, la pente glisse et fait glisser.

Le seul mérite de Mélenchon – qui a d’ailleurs fait un contre-sens sur le suffixe « phobie » (phobos en grec signifie « peur » et non « détestation ») – aura été de souligner ce deux poids/deux mesures : il existe un droit à l’injustice à l’encontre des individus, mais pas à l’encontre des groupes (raciaux, sexuels, religieux, etc.). Ne pas aimer constitue en soi une injustice, une injustice fautive parce que réductrice, une injustice plus subtile que la plate diffamation ou l’insulte : je ne diffame pas Léa Salamé quand je dis que je ne l’aime pas. Tout ostracisme – individuel ou collectif – se fait réducteur.

Oui certes, Jean-Luc Mélenchon, il existe bien – à l’intérieur de certaines limites – un droit de ne pas aimer… mais n’oubliez pas : il existe aussi des droits injustes.

A propos de l'auteur

Jean-François Vincent

Jean-François Vincent

Directeur de publication

Membre du Comité de Rédaction et rédacteur

Traducteur au Conseil de l'Europe

Ancien professeur certifié d'anglais

Ancien diacre à la cathédrale russe saint-Alexandre Nevski de Paris

Maîtrise d’anglais

Licence de philosophie

Licence de droit

Diplômé de l’institut de théologie orthodoxe Saint-Serge

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