La République, l’école, le bien, le mal

Ecrit par Martine L. Petauton le 21 février 2015. dans La une, Education, Actualité, Société

La République, l’école, le bien, le mal

Hier, ces presqu’enfants au pied de la forêt des tombes profanées, dans le brouillard de l’Est. Avant-hier, ce jeune homme au visage vaguement innocent, perdu dans la foule conviviale, se voulant probablement tolérante à la Scandinave, des rues de Copenhague. Et, bien entendu, juste avant, les deux frères Kouachi et leur chemin d’orphelins des Centres pour l’enfance, en passant par Coulibaly, petite bouille souriante, au milieu de ses petits camarades, sur les bancs de notre école républicaine… même programme pour tout le monde, du B à BA à « c’est quoi la Shoah ? ».

Tous, élevés, éduqués, nés du reste souvent là, dans ces terreaux européens de démocraties installées et rodées, ayant – comme on dit – « sucé les valeurs de la République à la mamelle », et, dedans, comme une évidence, un tabou suprême, le refus de l’antisémitisme.

Tabou, c’est-à-dire, morale et son vaste champ, relevant du religieux, du familial – donc, de l’intime – mais, aussi – jadis – au tableau noir des écoles des hussards noirs. Qu’on ânonnait (ma toute petite enfance l’a connu) en tout début de classe (je ne sais plus si on expliquait, je ne crois pas, ces commandements laïcs). Parce que la morale ne s’explique pas ; elle s’entend, dans un pseudo consensus, puis elle s’applique, vaille que vaille. Mais elle retourne, en fait, dans le secret de chacun, dans les arrière-cuisines de l’intime, la famille, les copains, et elle subit les transformations accouchant de ce que notre société affiche ces temps-ci, si, benoitement, elle n’a pas été carrément oubliée… « L’homme peut-il vivre sans morale ? », sujet de Philosophie à l’autre bout de ma vie, un jour.

Alors, ces dernières heures, l’affaire du cimetière, après et dans le contexte de  Charlie, Copenhague, et de tant d’autres évènements signant un antisémitisme toujours aux portes de nos sociétés, de nos têtes. Revenu ? Ou jamais parti ? Ne fait-il pas partie intégrante de l’homme social et moral, puisqu’il est en l’homme la haine de l’autre…

Et, les bonnes gens de s’interroger – vraie et sincère indignation : – mais, que fait l’école ? Ses professeurs d’Histoire ? Remettre la morale, vite ! J’entends donc, au tableau à présent devenu blanc, vite fait-bien fait, avant le cours de maths (et, moment baptisé, j’en ai peur, « éveil à la citoyenneté »…).

Manquent, ces gosses (« ces », pas « nos » !), de culture générale ! savent pas lire, et le toutim, désignant à la fois et dans le même geste le coupable et le responsable, l’école (« ils »). On s’arrêtera une fois de plus, au bien, au mal, à ce qu’on doit, qu’on ne peut pas… et les têtes brûlées ou perdues, ou les deux, sur lesquels tomberont ces injonctions venues du haut, donc, d’ailleurs, ne comprendront goutte à cette République qui parle une autre langue…

L’école n’est-elle pas la société, ses manquements, sa façon de trébucher, de se relever, aussi ? Elle n’est pas, me semble-t-il, hors sol, et à ce titre, les gens auraient mauvais genre de lui renvoyer la patate chaude et de repartir s’endormir. Difficile tout ça ! On en est, certes, à la phase de la déploration, mais, pour ne pas en rester là, avancer, et, mieux, et plus efficacement, quels chemins ?

Enseigner, d’abord, c’est montrer, aligner les savoirs, cognitifs et être, qui forment repères ; à ce niveau, c’est du « dire » dont il s’agit. Des œufs, chers collègues, sur lesquels il vous faut marcher chaque jour, et, disait l’autre : enseigner, c’est l’art de la répétition… Éviter le trop, le massif, celui qui noie et sature son espace. Être juste, ou, pas loin, dans tout, et dans ces sujets difficiles qui sous-entendent une guidance (je préfère à morale) républicaine. On enseigne la Shoah, par exemple, depuis pas mal de temps ; on la manie, on l’adapte, on sait – on échoue aussi, en proportions moindres – en faire un outil mémorial. Mémoire enseignée, donc – a souligné, par exemple, Dominique Borne, inspecteur général d’Histoire, particulièrement impliqué et éclairé, dans un rapport des années 2000 – un support historique, qui, à ce titre, doit être d’abord manié comme tel, et non masqué par « la parenthèse morale rompant avec le cours de l’Histoire », que cet enseignement « à part » est devenu souvent, et, par là même, immobilisé. Trop de morale tuant la morale (et s’y noyant), pour des âges boutonneux, propres à la révolte, et même, pour les plus perdus de ces jeunes, à toutes les révoltes. Laïciser, dit encore Dominique Borne, cet enseignement. Il me semble, en effet, que c’est de plus en plus urgent ; le sortir de ses habits intouchables, pour le rendre à l’Histoire, et sa fabrique de citoyenneté active ; pour le placer, si je puis dire – « dans le siècle ». Pour lui faire dire son sens, tout son sens, le faire toucher, appréhender, hors du moisi des commandements sans parfum. Il faut le faire vivre.

Mais, dehors, dans notre société, fabriqué par nous tous, et, de ce fait, de notre responsabilité, il y a aussi le « faire ». L’exemplarité du faire… Alors – banal que de l’écrire – ces pans entiers de la société des jeunes, acculés dans des Quartiers sans autres qualificatifs que relégation, stigmatisation, frustration, refuge dans d’autres histoires, d’autres religions – enseignées à la bonne hauteur ? – et bien plus encore, d’autres imaginaires fantasmés. Où se nichera la morale, là ? Quant à Internet – monde incompréhensible et menaçant qui s’allume à tout bout de champ dans la journée, sans aucun code d’accès, ni guide d’utilisateur – pour ces perdus de nulle part, formant le seul interlocuteur, le seul endroit qui leur cause ; le problème est énorme – il est parfaitement illustré par les évènements actuels – et dépasse bien entendu l’échelle nationale. Cette  vaste popote d’idéologie des complots, de jeu de rôle ? frisant la vieille console d’avant la maternelle ; ce « tout à la même aulne » relève – et urgemment, et à son niveau – bien aussi de l’école, et non des incantations d’un coryphée social perché sur les hauteurs.

Valeurs de la République, guidage au plus près, individualisé. Vigilance niveau maximum. L’école, mais aussi nous tous l’étayant, a devant elle un immense chantier, un pas nouveau, un encore. Si la société saisit que l’école, c’est elle, il peut faire jour demain. Si…

« Cent fois, sur le métier… » disait un certain.

A propos de l'auteur

Martine L. Petauton

Martine L. Petauton

Rédactrice en chef

 

Professeur d'Histoire-Géographie

Auteure de publications régionales (Corrèze/Limousin)

 

Commentaires (2)

  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    21 février 2015 à 16:50 |
    Je vous suis dans toutes vos analyses (sauf peut-être dans votre irénisme : « presqu’enfants », « visage vaguement innocent », « gosses », vous les absolvez un peu facilement, je serais plus sévère - plus augustinien ! – que vous). Un point cependant que vous n’abordez pas et qui me parait essentiel : le contentieux colonial, en particulier algérien, contentieux projeté – par identification aux Palestiniens – sur Israël, et, par un amalgame des plus pervers, sur la communauté juive française. Certes, cette haine sociétale n’aboutit – heureusement ! – que dans un nombre infime de cas à la folie assassine d’un Merah ou des frères Kouachi ; mais elle est à l’origine d’un antisémitisme viscéral chez les « jeunes » des banlieues, antisémtisme sinon majoritaire, du moins très - trop ! – répandu chez eux.
    Il faut qu’ils comprennent – c’est le rôle de l’école ; mais, vous avez raison, pas seulement – que la recherche de boucs émissaires (la France, Israël, les Juifs) ne les tirera pas des ghettos, de l’« apartheid » (le mot de Valls est bien choisi) où ils se trouvent, et que, s’ils désignent d’autres comme des ennemis « de l’intérieur », c’est eux-mêmes qui seront – qui sont déjà – affublés de ce titre

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  • Martine L

    Martine L

    21 février 2015 à 16:26 |
    Vous avez raison ; j'ai une tendance à un regard non pas conciliant ni évidemment, pardonnant ( tout cela étant du reste dans des postures religieuses que je n'ai pas ) mais, j'entends - ancienne enseignante, le restant ! que ces gosses devenus des monstres, c'est dans nos classes qu'ils ont été ( ou qu'ils sont ! et même au lycée, pour ceux du cimetière) et que la république et son école mais aussi vous, citoyen de ce pays, vous exprimant ça et là, et dans ces colonnes, en particulier, nous avons tous quelque chose à voir avec ça. Ne refaisons pas cette erreur - immense, souvenez-vous, faite des années durant par l'Etat : Vichy ! pouah ! c'était ailleurs que chez nous , et l'on détournait le regard , pour des soldes que nous payons encore aujourd'hui !

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