Voyager, ça s’apprend…

Ecrit par Martine L. Petauton le 15 juillet 2017. dans La une, Education

savoir ouvrir l’œil en voyageur, et pas comme le matin en mangeant la tartine.

Voyager, ça s’apprend…

… Comme tout le reste, dirait ce bon Philippe Meirieu, icône des sciences de l’éducation. Un petit d’homme apprend à voyager, comme à marcher, parler et aimer le céleri rave, et croyez-moi, vite et pas mal du tout, parce qu'apparemment, grandir et partir, ça rime.

On pourrait tous, je suppose, raconter nos enfants face au voyage ; les ronchons déplacés, voire déportés et les routards en devenir : – « ainsi, on est à l’étranger ! » s’extasiait un mien Cédric du haut de ses 6 ans à peine, les sandales plantées sur le béton d’une station d’essence, à peine la voiture arrivée en Espagne.

Mon propos sera ici plus professionnel, puisqu’il s’agira de mes petits collégiens de 5ème. Comme tous les enseignants, et je veux croire tous, le « ça s’apprend » me passionnait ; les besoins, les objectifs, le protocole, les échecs évidemment, et – miracle des miracles en terre laïque – les fruits et ce qu’ils devenaient après et même longtemps, et même surtout après. Alors, le voyage, vous pensez…

Cette autre façon de vivre le grandir, l’autre et les inconnus du monde, ses dangers, ses innombrables obstacles habillés de récompenses flamboyantes, qu’aligne la seule chose qui vaille : vouloir, découvrir et aimer. Et partir, évidemment ! S’élever quelque part, donc, pour l’élève, faire son métier ; et pour le professeur, accomplir un devoir, et quelque chose infiniment précieux, en plus.

Une année, plutôt humide et tristounette, je crois, il y a longtemps comme on dit dans les histoires, j’avais en mains deux pépites échues au terrible tirage au sort des répartitions de classes ; deux 5ème, plutôt scolaires mais comme il se devait, fort hétérogènes. Leur appellation, je ne sais plus, mais les Stéphane, Sébastien, Aurélie, Céline et Delphine, et tous les autres, je m’en souviens avec la netteté qu’on prête parfois aux fins de vie ; leur visage, leur voix, leur rire…

Comment le projet d’une vaste sortie sur le terrain était-il venu ? bernique, je ne sais plus. Journée entière, plusieurs disciplines, un amont conséquent en classe, des tâches différentes sur place, des cahiers à composer, des interventions ciblées à faire, un échange entre les deux classes, l’auditrice, l’active, et tous ces dessins, ces photos noir et blanc, ces travaux de groupes, et un vaste aval revenus au collège. Tout l’apprentissage était là, l’avant, le pendant, l’après. Nous avions cette année-là utilisé la beauté si particulière d’une austère église romane limousine, Beaulieu sur Dordogne, d’un monastère cistercien à deux pas du collège, Aubazine, et blotti dans les noyers presque méridionaux du nord du Lot, d’un château mi médiéval, mi Renaissance, la merveille de Montal.

Ce n’était pas là, l’essentiel ; seule comptait la démarche.

On était à – quoi – moins de 80 km de Tulle, et les minots ouvraient le bec devant cet « étranger », l’ailleurs, le différent, tant dans ce qu’on découvrait, que dans les gens qu’on rencontrait, et – première marche du podium absolument incontestée – dans la façon dont on travaillait autrement, cet apprentissage via l’école, du voyage. Copieux, le menu : savoir observer, puis regarder, ne plus mélanger les deux ; décrire, chercher les indices, comparer – un bâtiment roman, par exemple, comment ça marche. Des mots, précis, ni inutilement savants, ni vagues, dessiner cette voûte, l’emporter pour en classe dans deux pincées d’heures, la comparer aux envolées gothiques… savoir ouvrir l’œil en voyageur, et pas comme le matin en mangeant la tartine. Écouter, donc respecter l’exposé de groupes de l’autre classe, ou celui – court et rare – d’un adulte guide. Reconnaître cette musique grégorienne ; rien qu’en fermant les yeux, je l’écoute encore. Se renseigner un peu plus, mais sans être brouillon. Questionner, s’il le faut et faire bon usage de la réponse. Et puis, et puis surtout, aimer, préférer, adôôôrer, comme ils disaient, se laisser prendre par le plaisir du beau, de l’art, et bien sûr argumenter pour en parler aux autres… Voyage plaisir, pas en plus, en même temps. ( c'était un temps où le – en même temps – n'avait pas la signification d'aujourd'hui)... Avoir le silence qu’il faut dans un monument, une église ; savoir et comprendre pourquoi – c’est la première fois que je rentre dans une église, soufflait celle-ci et le roi n’était dans l’affaire pas son cousin… Acheter deux cartes postales pour le cahier, pas n’importe quoi pour n’importe où ; ce qu’on fera des souvenirs engrangés, et s’autoriser un minuscule passe-droit perso – pour ma mémé qui n’a pas voyagé… moins d’1 heure et demi de trajet, mais casanier rimait encore avec notre Corrèze paysanne…

On voit bien les savoir-faire, les savoir-être, qu’ils acquéraient, mais voit-on aussi ce que ça peut coûter à l’âge si bougeant d’un 5ème, cette attention, cette maîtrise, cette constance dans l’effort. Mesure-t-on ce qu’il fallait à ces armadas de pipelettes (plutôt féminin, le mot) de prise sur soi ? le prix d’un silence de 5ème…

Je crois que c’est en revenant dans le car, que deux ou trois d’entre eux – lesquels je ne sais plus, mais j’entends nettement la voix rauque de Delphine, haute comme trois pommes, et fine comme le sel – deux ou trois bouilles réjouies et conquises, je n’ose dire, converties, ont proposé ce « – madame, ce serait mieux si on partait plusieurs jours, avec les cahiers, les fiches et les matières… pour apprendre, on pourrait aller jusqu’où ? – les grandes cathédrales, les châteaux de la Loire ; pourquoi pas ». Le rêve assurément n’était pas que pour les petits.

 Alors, ce fut celui de ce voyage à Bourges et à Chenonceau, notamment, une histoire qui allait nous occuper plus de 10 ans, chaque année, brassant une ligne pédagogique et un savoir sortir sur le terrain, dont les adultes qu’ils sont devenus, ces gamins, nous parlent encore.

Je sais, je veux croire – croix de bois, crois de fer – que ceux-là « savent » voyager.

A propos de l'auteur

Martine L. Petauton

Martine L. Petauton

Rédactrice en chef

 

Professeur d'Histoire-Géographie

Auteure de publications régionales (Corrèze/Limousin)

 

Poster un commentaire

Vous êtes identifié en tant qu'invité.