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La querelle des livres, Olivier Larizza

  Pour mon soixante-cinquième anniversaire, on m’a offert (sur ma suggestion) une liseuse. Pas une petite cape douillette en laine des Pyrénées mais bien ce petit bijou de technologie moderne qui me permettra, quand je serai tout à fait vieux et si elle fonctionne encore, de lire en grossissant les caractères autant qu’il le faudra. J’en suis ravi. Je la regarde souvent, c’est un bel objet dense et rassurant dans son portefeuille de faux cuir d’une élégante sobriété. Je ne m’en sers pas mais je suis content de l’avoir. Un peu comme je serais satisfait de posséder  un étui à cigarettes en argent bien que je ne fume pas. Ce n’est pas que je ne lise pas, bien au contraire, mais j’ai de telles piles de livres en attente… Je recharge sa batterie de temps à autre. Elle me le demande poliment. J’ai commencé, comme tout un chacun, par charger des livres gratuits. Les misérables, un grand absent de ma bibliothèque, je l’avoue. Je ne peux pas dire combien de pages j’en ai lu parce que ça dépend des caractères que j’ai choisis. Et puis j’ai téléchargé un livre de Pierre Loti, mais il n’avait ni accents ni ponctuation. J’ai renoncé. Et encore un livre d’un auteur chinois dont j’ai oublié le nom. Il était annoncé comme livre en caractères français mais il y avait une erreur. Ce n’étaient pas des idéogrammes chinois mais de ces signes étranges, plus ou moins cunéiformes, comme seule l’informatique peut en offrir. J’ai hésité à télécharger un livre payant parce que s’il est illisible, je ne pourrai pas le rapporter au libraire. Bon, il reste Victor Hugo et ses  Misérables . Je ne vais pas vous faire l’affront de vous le recommander. Ce que je peux vous dire, c’est que le style est bon et l’histoire assez captivante pour qu’on oublie vite le petit écran que j’ai d’ailleurs apprécié de tenir d’une main sans risquer les crampes inhérentes au poids de ce genre de pavés. Je venais de me faire écraser le sternum tous les soirs pendant deux mois par les 1500 pages de la correspondance Bouvier/Vernet dont je vous ai dit dans les colonnes de  Reflets du Temps tout le bien que j’en pensais mais qui m’avaient laissé de durables courbatures. Je vous recommanderai plutôt le petit livre d’Olivier Larizza,  La querelle des livres , plus léger encore qu’une liseuse, et qui s’interroge avec rigueur et méthode, comme il sied au travail d’un universitaire, sans exclure une clarté et une malice dont ne s’honorent pas tous les universitaires, sur nos rapports à l’écrit. Ce mince essai, truffé de citations qui témoignent d’une culture éclectique, et étayé d’informations précises et passionnantes, survole d’une manière qui m’a paru exhaustive les mille et un avantages du livre papier et les cinq ou dix désavantages rédhibitoires des readers, e.books ou liseuses. Mais l’auteur, avec la modération qui caractérise un véritable humaniste et, à tout le moins, un homme de goût, ne se contente pas de prendre un parti trop évident pour un écrivain dans cette fausse querelle des anciens et des modernes ; il nous entraîne avec beaucoup de finesse dans une réflexion sur le livre et la lecture qui disqualifie, plus sûrement qu’un dénigrement systématique, le gadget technologique et ses argumentaires commerciaux mais qui ne laisse pas de poser de graves interrogations sur l’avenir de notre rapport à l’écrit, sous quelque forme qu’il nous soit accessible. Olivier Larizza a l’expérience de l’enseignement aux jeunes classes d’âge qui seront l’élite cultivée de demain, mais c’est aussi un jeune homme qui vit dans son temps sans nostalgie et sans aigreur. On ne peut le soupçonner de défendre par esprit de classe ou par sénilité précoce une cause perdue. Il est inquiet – nous le sommes tous – mais reste confiant. Confiant dans cette pulsion irrésistible qui pousse certains à écrire et les mêmes et d’autres, encore plus nombreux, à lire. Confiant dans la force d’inertie d’un medium qui a fait ses preuves depuis des siècles, mais vigilant et lucide comme peut l’être un jeune chercheur et professeur d’université qui fait lire et méditer par ses étudiants en littérature anglaise  The Great Gatsby de Fitzgerald dont la conclusion, que je vous laisse (re)découvrir, est aussi celle de cet intelligent, pertinent et souvent impertinent « petit essai sur le livre à l’âge numérique ».   Bernard Péchon-Pignero

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