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Otez de mon ouïe ce mot que je ne saurais entendre

Magali Bessone est maître de conférences en philosophie politique à l’université de Rennes 1 ; son livre, publié dans une très prestigieuse collection « Philosophie concrète » de la non moins prestigieuse librairie philosophique J. Vrin, n’est en rien un pamphlet extrême droitisant, juste une mise au point un brin provocatrice pour stimuler la réflexion. Le titre reprend l’article 1 du préambule de la constitution de 1946, intégré dans celui de l’actuelle constitution : « Au lendemain de la victoire remportée par les peuples libres sur les régimes qui ont tenté d’asservir et de dégrader la personne humaine, le peuple français proclame à nouveau que tout être humain, sans distinction de race, de religion ni de croyance, possède des droits inaliénables et sacrés ». D’emblée, Bessone pose le problème, celui de « l’impossibilité de dire le problème racial » : « en raison de l’opprobre attaché à la notion de race, il est difficile au chercheur de nommer les groupes minoritaires ou discriminés racialement, pour en mesurer et évaluer l’étendue de l’oppression raciale. Celui qui s’y risque est immédiatement suspect de vouloir “réhabiliter la race”, de promouvoir le “retour de la race” censée avoir disparu avec Vichy et les mouvements de décolonisation des années soixante ». Il convient donc de distinguer racisme et racialisme. Le premier postule une inégalité entre les races, le second postule uniquement l’existence de ces dernières, comme le fait – dans un but totalement antiraciste – la constitution de 1946. Le racialisme a été assimilé au racisme, à partir du moment où la biologie a démontré l’inexistence scientifique des races. Bessone le rappelle bien : le phénotype, l’apparence physique, se distingue radicalement du génotype, c’est-à-dire le patrimoine génétique d’un individu. « Nos races occidentales, écrit Bessone, sont des constructions sociales que nous créons dans des transactions qui définissent la vie sociale et qui ont des effets de boucle sur les individus ainsi classés (…) L’idée de race implique d’une part une “étiquette” visible et d’autre part un ensemble de relations socio-historiques ». Artificielles donc, les « races » ? Assurément ! Mais ce qui est artificiel – et non naturel – n’en existe pas moins… Et Bessone de retracer l’histoire de la « culture » racialiste. Celle-ci est également raciste dans la mesure où, au départ en tout cas, identifier les races, c’est en même temps en établir la hiérarchie. Dès 1611, le Tesoro de la lengua castellano o espagnola mentionne le mot au sujet des chevaux, des maures et des juifs… Horresco referens ! L’Encyclopédie, au XVIIIème siècle, n’est pas en reste : elle « ethnicise » les rapports entre nobles et roturiers, « la noblesse de race, nous dit Bessone, fantasmée comme descendante des Germains, s’oppose à la roture, qui descend des Gallo-romains, et craint la mésalliance ». Bessone aurait pu parler de Sieyès, qui, dans son célèbre opuscule  Qu’est-ce que le Tiers Etat ? , affirme tout de go qu’il faut « renvoyer dans les forêts de la Franconie toutes ces familles (nobles) qui conservaient la folle prétention d’être issues de la race des conquérants et de succéder à leurs droits ». Mais c’est Kant qui théorise le premier ce que Bessone nomme « l’essentialisme racialiste », autrement dit une différence ontologique entre les races, ouvrant ainsi la voie aux théories d’un Gobineau au siècle suivant : « seule la race blanche possède à la fois le talent et la motivation nécessaire au progrès », écrit-il dans Anthropologie d’un point de vue pragmatique . Le racialisme mène donc dangereusement au racisme ; d’où le dilemme : parler de « races », au risque de « naturaliser », voire d’« essentialiser » ce qui n’est que culturel ? Ou bannir le mot de notre vocabulaire, au risque de favoriser indirectement les discriminations ? Comment, en effet, lutter contre une injustice quand on ne peut même pas lui donner un nom ? « Les politiques de valorisation de la diversité culturelle, écrit Bessone, sont censées englober les politiques de lutte contre la discrimination raciale, pis encore remplacer ces politiques, tenues pour obsolètes, puisque plus personne ne parle de races. L’euphémisation produit deux effets majeurs : dissimulation de la question raciale, prise comme une instance parmi d’autres de pluralisme culturel, et/ou annulation pure et simple de la question, considérée comme réglée ». Que faire alors ? C’est là que l’essai de Bessone laisse à désirer. Elle suggère simplement de « déconstruire » les rapports de domination qui sont à la base de cette « construction » sociale qu’est la race : « penser la race et les catégorisations raciales comme construites, c’est précisément saisir qu’il appartient à chacun d’entre nous de construire un avenir “racialement juste”, à partir de nos histoires différenciées et de nos configurations sociales propres, en refusant la reproduction des dominations ». Certes, mais quid des inégalités économiques, qui sont, pour une part non négligeable, à l’origine des tensions interraciales ? Pas de « justice raciale » sans justice sociale… Le livre de Bessone a le mérite de réveiller les consciences somnolentes dans le bien penser antiraciste et antiracialiste ; mais il ne va pas assez loin : dénoncer l’occultation d’un problème est une chose, proposer des solutions pour le résoudre en est une autre.

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