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RDT / 68 : Le Parti socialiste, fils de Mai ?

Dans le contexte du cinquantième anniversaire des « événements » de mai 1968, je voudrais poser ici une question importante : le Parti Socialiste issu du congrès d’Epinay (en 1971) peut-il être considéré après coup, et indirectement, comme « le fils de mai » ? En effet, en tant que jeune militant socialiste, ayant adhéré en 1974-1975 (j’avais 25 ans), je me rappelle du fait qu’un des quatre leaders de l’aile gauche du parti, le CERES (Centre d’Etudes, de Recherches et d’Education Socialiste), Jean-Pierre Chevènement, avait écrit cette formule dans un de ses livres, publié en 1975 : « Le vieux, la crise, le neuf » (Champs Flammarion). Ce sera le ciblage principal de cette chronique. Mais, il me faudra voir avant cela quel fut le rôle de la gauche non communiste (comme on disait à cette époque, où le Parti Communiste demeurait dominant au sein de la gauche) pendant le mois de mai 1968, et ceci à travers le comportement de deux hommes politiques : François Mitterrand et Pierre Mendès France. J’en profite pour signaler que le Parti Communiste fit tout, au moment des « événements », pour soutenir en sous-main le pouvoir gaulliste, faisant savoir au « Général » qu’il fallait tenir bon face à ce que le « parti » considérait comme une simple révolte de « petits bourgeois » en mal d’agitation. François Mitterrand – il faut bien le dire – passa complètement à côté de la plaque lorsqu’il se déclara prêt à exercer le pouvoir dans le cadre d’un « gouvernement provisoire », une affirmation montrant qu’il mettait en cause les institutions de la Ve République (établies entre 1958 et 1962 par le général De Gaulle). C’était au moment où De Gaulle était parti (on ne savait pas où !), semblant ainsi laisser la place vide à qui voudrait la prendre. Nous avions su par la suite qu’il était allé auprès du général Massu à Baden-Baden  pour s’assurer du soutien de l’armée, au cas où ce serait « nécessaire »… C’était le 29 mai 1968. Pour François Mitterrand, ce fut un fiasco total ; on le fit apparaître comme un putschiste potentiel à la TV, alors entre les mains exclusives du pouvoir gaulliste ! Reste à parler de Pierre Mendès France. Dès le 27 mai, il s’était laissé convaincre d’aller à la grande manifestation du Stade Charléty. Je me dois de signaler qu’alors que François Mitterrand était mal vu notamment par le mouvement étudiant (en raison avant tout de son action pendant la Guerre d’Algérie, sous la IVe République, en tant que ministre de l’intérieur puis de la justice), Pierre Mendès France (membre du PSU, ou Parti Socialiste Unifié – jusqu’en mai 1968) était très populaire auprès de ce même mouvement étudiant (rappelons qu’il avait organisé la décolonisation de l’Indochine comme président du conseil également sous la IVe République et qu’il avait une image de « gauche morale »). Mais, Pierre Mendès France (PMF, comme on l’appelait) ne voulut pas apparaître comme se plaçant à la tête de ce qui ne pourrait se voir que comme un « coup d’Etat ». De ce fait, il décida de ne pas prendre la parole à Charléty, malgré l’insistance d’un certain nombre de personnes de son entourage. Nous voici donc arrivés au cœur de ma chronique. En quoi les idées du mouvement de mai 1968 lui-même se retrouvèrent-elles (au moins en partie) dans ce que devint le nouveau Parti Socialiste né à Epinay (le congrès d’unification des socialistes sous l’autorité de François Mitterrand, et qui se tint entre le 11 et le 13 juin 1971), puis durant les années allant de 1972 à 1975, etc. ? C’est tout simplement – et ceci fut fondamental pendant plus d’une décennie (1971-1983) – parce que ce nouveau Parti Socialiste réalisa, au niveau de son programme, un mélange entre des conceptions marxisantes héritées du passé (les nationalisations, en rapport avec la collectivisation des moyens de production) et des idées nouvelles (planification démocratique et socialisme autogestionnaire, thèmes issus de la CFDT, ou Confédération Française Démocratique du Travail, et du PSU). Or, il se trouve que, pour en revenir au mouvement de mai, son « esprit » avait effectivement été une sorte de « mixed » entre un encadrement de militants marxistes au sens large et souvent le plus dur du terme (trotskistes, maoïstes) et une base dont les idées étaient particulièrement décentralisées, de type incontestablement autogestionnaires. Il faut ajouter ici l’importance qu’eurent « Les Assises du Socialisme » (en 1974-1975), qui virent l’entrée au Parti Socialiste des rocardiens du PSU (même si un « PSU maintenu » exista encore pendant un certain temps) et de militants syndicalistes de la CFDT dirigée par Edmond Maire ; soit l’arrivée importante de « la deuxième gauche ». Le Parti Socialiste se donna alors un programme complétant (en partie contradictoire avec le Programme Commun de Gouvernement signé en 1972 avec le Parti Communiste et le Parti Radical de Gauche) ses différents textes programmatiques, avec les « Quinze thèses sur l’autogestion » (votées en 1975). En somme, le Parti Socialiste représentait désormais ce très spécifique mélange de « l’esprit de mai 1968 », avec d’un côté des aspects collectivistes hérités du XXe siècle (et même de la fin du XIXe), et de l’autre des éléments autogestionnaires orientés vers l’individu placé dans un rapport plutôt associatif et annonçant cette « révolution du moi », ou de l’individu, qui fut étudiée par les sociologues, à travers le mouvement dit de la « Me generation », dans les pays anglo-saxons. Pour continuer ma chronique, il me faut insister sur le fait que la génération de mai 1968 constitua très largement les bases militantes de ce nouveau Parti Socialiste, qui compta, après Les Assises du Socialisme (1974-1975), auxquelles j’ai déjà fait allusion plus haut, jusqu’à un total supérieur à 250.000 adhérents. La plupart d’entre eux étaient de vrais militants, particulièrement actifs, souvent très jeunes, massivement CERES (donc à l’aile gauche, quasi-révolutionnaire, du parti), et qui travaillaient avec les JC (Jeunesses Communistes), voire l’extrême gauche trotskiste (aussi bien l’OCI, ou Organisation Communiste Internationaliste, dits lambertistes, que la LCR, ou Ligue Communiste Révolutionnaire, d’Alain Krivine). C’est en tout cas ce que j’avais pu observer par moi-même, à travers mon expérience de militant socialiste soutenant les positions du courant CERES, de 1974-1975 jusqu’aux années 1980. J’en profite pour préciser au passage deux choses importantes. D’abord, d’un point de vue général, il convient de signaler l’importance des militants issus du secteur tertiaire (notamment de l’Education Nationale) au sein de ce nouveau Parti Socialiste ; cela dit, nommé enseignant dans le Nord en 1975-1976 (à Hautmont, une petite ville industrielle d’environ 16.000 habitants, et située tout près de Maubeuge, dans la vallée de la Sambre), la section à laquelle j’appartenais comptait plus de la moitié d’ouvriers ! Ensuite, sur un plan personnel, je précise qu’à la fin des années 1990, ayant été confronté aux principes de réalité, je m’étais rallié au courant rocardien (de « la deuxième gauche ») au sein du parti ; ce fut d’ailleurs également le moment où je quittais le SNES (Syndicat National des Enseignements de Second Degré, lié maintenant, depuis un certain nombre d’années, à la FSU, ou Fédération Syndicale Unitaire) pour le SGEN-CFDT (SGEN, ou Syndicat Général de l’Education Nationale). Ma façon de terminer cette chronique consistera à dire que, pour le nouveau Parti Socialiste, le rapport avec « l’esprit de mai 1968 » se fracassa contre les réalités du pouvoir, à partir de la politique de rigueur, qui fut imposée à François Mitterrand et aux socialistes par la « sphère financière » (on n’employait pas encore ce terme à cette époque), dès 1983. En effet, le commerce extérieur ayant connu en deux ans une augmentation d’un tiers du déficit de la balance commerciale (en raison du coût d’un certain nombre de mesures), et le gouvernement Mauroy ayant dû effectuer plusieurs dévaluations du franc, notre pays était proche de la banqueroute, voire de la faillite. C’est dans ce contexte très difficile qu’après avoir envisagé une radicalisation de l’action gouvernementale, François Mitterrand, sous l’influence du ministre de l’économie et des finances Jacques Delors et du Premier Ministre Pierre Mauroy, décida de devenir « Mitterrand l’européen », après avoir tenté d’être l’homme de « la rupture avec le capitalisme ». Ceci était certes éloigné des idéaux des « soixante-huitards » (sauf pour une certaine conception de « l’idée européenne »). Mais, en restant au pouvoir jusqu’en 1995 (malgré sa terrible maladie), François Mitterrand évita à la « Génération Mitterrand » de prendre en pleine figure la vague ultra-libérale qui déferlait à partir de l’Angleterre (Margaret Thatcher, dès 1979) et des Etats-Unis (Ronald Reagan, dans les années 1980). La génération de mai 1968 fut pourtant amenée à apprendre les décalages existant entre « l’idéal » et le « réel » – pour reprendre en partie une formule célèbre de Jaurès…

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