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L’absurde en Algérie

Un Algérien se lève de son matelas plein de dos-d’âne. Il n’a pas une chambre à lui mais il vit avec une tribu dans un appartement mutilé par l’humidité et la canicule, et où il y a plus d’antennes paraboliques que de pièces. Il partage la chambre avec quatre ou cinq frères, voire plus, et il n’a donc que quelques morceaux de carrelage pour dormir et se masturber. Avant d’aller à la salle de bains, il se repose puis caresse avec les deux mains son ventre. Un jour, un ami sans sens d’amitié lui a dit : « mon pote pour réussir dans la vie, faut avoir un grand ventre ». Il a réussi, grâce aux pâtes, à la bière, et au sommeil exagéré, à faire grandir un peu son ventre. Il en est fier, mais il rêve d’avoir une belle taille comme Berlusconi. Dans la salle de bains, il passe environ une heure non parce qu’il est narcissique, mais parce qu’il se déteste. Le miroir lui renvoie une image en noir et blanc d’un visage morne et vieilli par la jeunesse. Même les robinets se moquent de lui : et le robinet bleu et l’autre rouge font couler la même eau, ni chaude, ni froide, ni tiède. Il revient dans « leur » chambre. Il porte un tee-shirt rayé comme celui que porte Arnaud Montebourg dans une publicité. Il l’a acheté ? Non. Il l’a emprunté à un ami, fils de marin qui pêche sur la mer et prêche sur la terre. Il porte aussi son jean déchiré et gommé et commence à faire dresser ses cheveux avec du gel de son frère. Le résultat est énorme : sa coiffure n’est pas aussi belle que celle de Johnny Hallyday ou celle de l’inspecteur Naana joué par Ramzy dans le film Hallal police d’Etat. Ses cheveux ressemblent à un balai renversé, dressé vers le ciel. En somme, une coiffure sans nationalité. Il ne fait pas de prière : il est « fâché » avec Dieu qui ne lui a pas « donné » une voiture  ou une arche. Il scotche dans son bras une montre qui ne fonctionne plus depuis la mort de Mohammed Dib et dont les aiguilles tournent en sens inverse. Il descend vers une cafétéria où ses amis l’attendent. En sortant, il se pose cette question existentielle : « que va me donner aujourd’hui l’Algérie ? ». Il marche sur le trottoir en vacillant. Son dos est courbé par le rocher qu’il porte, plus lourd que celui de Sisyphe : c’est le rocher des ancêtres et de l’identité. Il en a marre d’habiter son corps, et ce dernier aussi ne peut plus l’habiter. Il a fini ainsi par mettre une distance entre son corps et lui-même comme dans le théâtre brechtien. Sa chair est fâchée avec ses os. Il est en perpétuel conflit avec lui-même ; il est à la fois Caïn et Abel, Baudelaire et ses fleurs du mal. Son cerveau, déconnecté de ses membres, ne fonctionne plus ; ne trouvant pas d’explications pour sa condition, il a décidé de ne plus penser et ainsi il a pu défier le cogito cartésien. À cause des multiples échecs et déceptions, il a décidé de bloquer son cœur et de le remplacer par un radiateur. Avant d’être supplanté, il lui a murmuré cette phrase : « plus t’as de qualités dans la vie, plus tu souffres ». Il a fini par avoir honte de sa gentillesse car les gens et même la vie ont abusé de lui. N’ayant pas pu quitter l’Algérie, c’est elle qui l’a quitté. Il vit donc sans notion d’espace et de temps comme dans un récit surréaliste. La mort ne lui fait pas peur car c’est sa vie qui l’angoisse. Il veut vendre son âme comme Faust mais même le diable ne veut pas de lui. Bref, ni les ravissements mystiques d’Ibn Arabi, ni les quatrains de Khayyâm, ni les pensées pascaliennes, ni la psychanalyse freudienne, ne peuvent expliquer sa condition. Il entre au café et s’assoit avec ses amis qui ont commencé la journée comme lui. La salle est envahie par des nuages de fumée et d’oisiveté. Un seul café tourne d’une main à l’autre. Au fond de la salle, un téléviseur masculin diffuse et rediffuse les compétitions sportives, et, de temps en temps, des feuilletons exotiques où le héros ne meurt pas même dans les scènes où il le doit. Ils rabâchent les mêmes sujets : les femmes, l’argent, les voitures, et les dernières chansons de raï. Après une heure, ils sortent ensemble pour commencer les séances de hittisme (un art moderne qui consiste à passer du temps en restant debout et adossé au mur), et de drague devant les lycées et les facultés. Midi passé, il entre déjeuner en retard pour ne pas affronter le regard des parents. « Il a pété les câbles » disent-ils de lui. Il sort et se dirige vers un cybercafé, là où il voyage sans quitter ses semelles. Il sort ensuite et rejoint ses amis pour recommencer les séances de hittisme et de drague. La mer engloutit le soleil, et ils se regroupent encore au café. C’est la nuit. Il n’entre pas dîner avec sa tribu. Il continue encore les discussions avec les amis dans la rue, sous les réverbères sans lumière, rabâchant les mêmes sujets. Vers minuit, il entre à l’appartement ; il mange seul et en silence,  puis rejoint ses morceaux de carrelage et les courbes de son lit. C’est ainsi qu’il a passé la journée et la soirée. Comme d’habitude. Son système connaît de temps en temps un changement : une journée de travail suivie des semaines de repos.

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